CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Cet article esquisse, sans doute trop rapidement, ce que pourrait être une approche archéologique de la vitesse, dans son sens foucaldien : au lieu de réaliser une « histoire de la vitesse de l’Antiquité à nos jours », nous devrions chercher quelle est l’archive qui l’a vue naître et qui lui servira de linceul. L’archive est, chez Michel Foucault [1], pour simplifier à l’extrême, l’équivalent d’une épistémè. Le problème posé par la vitesse n’est pas, à notre sens, celui de son augmentation perpétuelle (une accélération perpétuelle) qu’on peut juger néfaste ou réjouissante, ni même celui de son envers, la lenteur, mais celui de son existence tout entière, sous ses multiples figures et qui se manifestent à nous partout, à chaque instant.

La vitesse, cette invention récente

2La vitesse est un des sujets le plus affectant pour quiconque commence à y réfléchir car il condense en un seul terme une des mises en relation possibles de deux de nos dimensions essentielles : l’espace et le temps. Elle nous affecte aussi parce que nous sommes tous confrontés, bien malgré nous, à ce qui semble être une « société de la vitesse ». Ne serait-ce qu’en faire l’hypothèse devrait nous obliger d’ailleurs à en définir les vices et les vertus, bref, à en faire un premier diagnostic.

3Si l’on considère la vitesse dans notre société, non comme un simple effet, avec des causes repérables (technologiques, politiques, climatiques, sociales, économiques…), mais comme un moteur ayant sa propre énergie, elle est alors contaminante : elle recompose l’ancien tableau tranquille des identités inquiètes, resserre les espaces ici et les dilate plus loin, disperse ce qui était rassemblé et condense ce qui était épars. Si la vitesse, sous ses multiples figures, est aussi violente (il est des violences destructrices et créatrices), quelle résistance lui opposer ? Non pour sauvegarder, mais pour inventer.

4Avant de considérer les pratiques artistiques, commençons par les mots. Pas seulement ceux de la littérature, mais l’ensemble des mots, ceux qui composent les fables, les récits et les vérités. Ils semblent régner dans une certaine forme d’éternité, même si l’on sait qu’ils sont périssables et qu’ils mutent : ils opposent à l’emballement quotidien des innovations et des guerres une résistance par leur inertie, voire par leur inadéquation à dire ce qu’on voit. Leur efficience provient de leur impossibilité à mettre des mots sur ce qui bouge, ce qui est en train d’advenir. Ils sont un peu comme les photons : leur vitesse limite nous permet de voir toujours plus loin, mais dans le passé. Même les objets les plus proches nous éclairent de leur splendeur déjà fanée : lorsqu’on plisse les yeux pour regarder ce bateau qui, au loin, reflète la lumière solaire, nos paupières nous protègent d’un flux de particules émis il y a déjà longtemps. Sans ce décalage temporel (un délai), la place manquerait à chaque chose. Ce type de résistance par défaut est peut-être pareillement celle des mots, avec leur incapacité à dire non seulement ce qui viendra, mais tout simplement ce qui est en train d’advenir.

5Mais on pourrait aussi supposer l’existence d’une « vitesse des mots », et donc d’un espace-temps qui leur serait nécessaire pour qu’ils émergent, se propagent, se dupliquent, se transforment et parfois se perdent. On se doit alors de penser aussi aux enchaînements de mots (des « mots » faits de lettres, de chiffres ou de codes), sans doute plus lents mais pourtant fulgurants, qui, à un moment très particulier de notre histoire (à la fin du xviie siècle), ont donné naissance à cette grandeur si particulière qu’on nomme désormais « la vitesse », telle qu’on se la représente banalement aujourd’hui, mesurée par toutes sortes d’instruments contemporains et elle-même étant « mesurante ». Cette notion récente de vitesse est relative à la manière dont elle est énonçable, elle est donc affaire de mots. La contamination s’inverse alors à cet endroit : ce sont les mots qui affectent la vitesse, et non l’inverse. Nous retiendrons alors, pour le moment, deux niveaux d’énonciations pour comprendre un peu, non ce que vitesse veut dire, mais plutôt comment la vitesse est dite (et donc pratiquée).

I – La vitesse énoncée

6Premier niveau : avant d’être une sensation, la vitesse est d’abord formulée, formée par des énoncés. Elle est en effet délimitée, énonçable donc, par les mots ou les fonctions qui la désignent comme un objet en soi (« la » vitesse), avec sa panoplie de dérivés. Si, en physique classique, on définit la vitesse comme le rapport d’une évolution à un temps (le temps de sédimentation par exemple), en cinématique elle est définie par le rapport de la distance parcourue au temps. La vitesse est donc une question de grandeur, comme d’autres inventées elles aussi au xviie siècle. Par exemple la mesure de l’espace par le mètre, comme la vitesse, condense en un seul terme une mise en rapport très spécifique de l’espace et du temps [2]. Mais si la vitesse procède de la même quête d’universalisation de cette époque (un universel singulier et périssable), elle résulte d’une création mathématique bien spécifique : la vitesse existe mathématiquement avant d’être une donnée « évidente », c’est l’équation d’un rapport singulier entre des éléments hétérogènes qui était autrefois impossible à penser.

7Par exemple la « vitesse instantanée [3] », telle qu’elle peut nous être indiquée par le compteur d’une automobile, n’existerait pas sans les énoncés mathématiques de Leibniz (le calcul différentiel) qui, eux-mêmes, étaient relatifs à un basculement de la conception de l’espace et du temps déjà annoncé par Galilée. De même pour la « vitesse moyenne » : la vitesse d’un corps ou de la propagation d’une onde quelconque peut nous être donnée par exemple en « kilomètre par heure en moyenne ». Ce qui nous semble naturellement représentable (on peut même l’imaginer corporellement) ne l’était pourtant pas avant Leibniz et pour la plupart de ses contemporains car il leur aurait semblé aussi absurde de diviser des unités d’espace par des unités de temps qu’il nous paraît aujourd’hui surréaliste d’additionner un mètre à une seconde. Cela ne signifie pas que la manière de calculer la vitesse soit homogène à une époque donnée : une même épistémè peut générer des modes de calcul différents. Même si une époque n’est pas moulée d’un seul bloc avec ses certitudes uniques partagées par tous, elle relève pourtant d’un vaste système de pensées qui créent les conditions d’émergence d’un certain type d’hétérogénéité de pratiques et de concepts, un étrange ensemble mais un ensemble tout de même. Par exemple nous ne sommes pas étonnés de changer de mode de calcul quand on veut mesurer la distance en se fondant uniquement sur la vitesse de la lumière, et nous raisonnons ainsi en « années-lumière ».

8En créant une relation si particulière entre l’espace et le temps, la vitesse ne peut que modifier la manière dont ils étaient eux-mêmes pensés (et vécus) avant l’émergence d’un tel énoncé. Un peu comme si l’instrument de mesure d’une surface quelconque créait son propre sol, celui qui lui est donné par l’énoncé dont il dépend lui aussi. La mesure n’est pas fausse ou relativiste, elle est simplement relative à un environnement bien entendu (créant des artefacts, « les siens », qu’il lui faudra toujours corriger), mais elle est aussi relative à l’archive (l’épistémè) qui lui donne son lieu et son temps de naissance, et donc sa mort prochaine. Le concept de vitesse, à peine énoncé, est lui aussi en quelque sorte soumis à son propre régime de vitesse d’énonciation.

9Mais lorsqu’on dit que la vitesse est d’abord une affaire d’énoncés avant d’être une sensation, cet ordre paraît étrange, fort suspect au regard de notre expérience habituelle : les impressions physiologiques de vitesse (la vitesse que nous ressentons lorsque nous nous mouvons dans un espace et un temps donnés, mais aussi les sensations physiques dues aux décélérations et aux accélérations) semblent en effet relever de faits vécus comme naturels, depuis toujours. L’évidence nous pousse à croire que les équations viendraient plutôt a posteriori, comme si les tâtonnements scientifiques avaient fini par attribuer à ces sensations intemporelles des équations et des calculs historiquement datés. Inquiétons pourtant cette trop rassurante évidence (elles le sont toutes) en prenant l’exemple d’un dispositif concret dans lequel l’énoncé vitesse joue, à plusieurs niveaux, un rôle fondamental : le GPS (Global Positioning System).

10Le récepteur GPS mesure le temps de propagation des ondes émises par au moins trois satellites (sur un total de vingt-quatre) et calcule ainsi la distance qui l’en sépare, lui permettant de déterminer son positionnement spatial (en longitude, en latitude et parfois en altitude) et de connaître également sa vitesse de déplacement instantanée (ou plus exactement une estimation de celle-ci en générant des vitesses moyennes à intervalles réguliers). Les satellites émettent des signaux intégrant l’horaire très précis de leur émission permettant au récepteur de les comparer au temps de l’horloge dont il dépend, calculant ainsi la distance parcourue par ce signal en un temps donné pour en déduire finalement son positionnement relatif. La vitesse est donc une des composantes essentielles du mode de calcul de positionnement dans ce système. Même en situation d’immobilité, lorsque vous êtes « géolocalisé », vous êtes pris dans ce réseau de calculs fondé sur la vitesse.

Parcours de 24 heures d’un satellite GPS[4]

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Parcours de 24 heures d’un satellite GPS[4]

11Mais elle intervient aussi de manière plus inattendue dans la différence de vitesse de déplacement de ces satellites et celle du récepteur de GPS basé sur le sol. Selon la théorie de la relativité, le temps s’écoule plus ou moins rapidement suivant la vitesse, il est alors nécessaire de procéder à un ajustement entre ces différentes temporalités pour ne pas fausser le positionnement (à savoir qu’une erreur extrêmement minime, de l’ordre du millionième de seconde, peut induire une erreur de plusieurs centaines de mètres). En usant du GPS, nous sommes embarqués, sans même le savoir, dans un « nouveau » type d’espace-temps (au moins depuis Poincaré), alors que nous croyons nous mouvoir dans un espace immuable sur lequel, certes, nous nous déplaçons toujours plus rapidement, mais un espace que nous croyons identique depuis toujours, doté d’une temporalité unique. La vitesse est ici non seulement un élément de calcul mais une manière de recomposer l’espace-temps classique, celui qui, depuis Euclide, nous semblait si solidement établi. L’illusion de la permanence de ce fictif espace stable est pourtant maintenue par le truchement de la carte telle qu’elle se présente généralement sur l’écran du récepteur.

12Lorsque vous êtes géolocalisé par l’intermédiaire de votre terminal, l’espace euclidien semble jouir en effet d’une puissance qu’il n’avait encore jamais atteinte : votre corps est positionné sur une carte à deux dimensions (parfois trois) et, comme de toute éternité, vous semblez vous mouvoir dans un espace homogène, identique à lui-même en tout point, et dans une temporalité tout aussi immuable, votre vitesse de déplacement étant l’indicateur de votre relative position entre ces dimensions [5]. Que vous soyez à Moscou, Beijing ou São Paulo, même si le contenu de la carte change (le tracé urbain, avec ses adresses et ses symboles, n’est pas le même), les modes de spatialisation et de temporalité restent identiques, un peu comme si les coordonnées spatio-temporelles étaient universellement partagées par tous. Cela paraît être une évidence : nous nous déplacerions, nous vivrions, dans un type d’espace et un type de temps « neutres », comme s’ils accueillaient dans leurs intangibles dimensions la singularité des ondes et des corps qui ferait exister ce que nous appelons si naïvement l’univers. Si ce « temps » s’accélérait et si notre « espace » se peuplait, ce serait croire qu’ils sont des contenants (parfois sans limites mais contenants tout de même) intégrant des temporalités et des spatialités, des modes d’existence, avec leurs innombrables singularités (sociales, géographiques, psychologiques…). Si vous ressentiez une forme d’accélération de la vie de tous les jours, ce n’est pas pour autant que le temps objectif se modifierait, enfin, c’est ce qu’on a la faiblesse de croire. C’est d’ailleurs parce que « le » temps (en réalité « notre » temps, celui qui dépend de l’épistémè actuelle) peut être compté universellement par toutes sortes de dispositifs qu’on peut synchroniser les rythmes et les déplacements (et permettre ainsi la production de variations de vitesse, d’accélérations ou de décélérations à l’échelle locale ou plus globale). C’est pour cette raison qu’on distingue généralement « le temps » de « la temporalité », « l’espace » de « la spatialité », c’est-à-dire qu’on sépare ce qui est compris comme étant un réel objectif (celui qui existerait sans nous) et la réalité vécue, subjective. Et pourtant cette évidence d’un temps et d’un espace « absolus » et identiques à eux-mêmes en tout point et à tout moment n’existait pas de cette manière avant Newton et est en passe de périr un jour ou l’autre. En réalité, nous vivons dans un espace déjà mort (celui auquel on croit communément : une représentation ancienne) et, sans le savoir nécessairement, dans un nouveau type d’espace (celui ou ceux que nous attribuent les sciences depuis une centaine d’années). L’espace ancien est certes toujours efficient puisqu’il fonde encore notre manière de concevoir notre positionnement spatio-temporel dans la vie de tous les jours, c’est d’ailleurs pour cette raison que la partie visible (la carte) du système GPS est ancrée dans cette ancienne représentation d’inspiration euclidienne, en s’appuyant également sur les lois de la perspective centrale telles qu’elles ont été énoncées au xve siècle. Le système de calcul du positionnement relève pour sa part d’un autre type de temps et d’espace, conditionné notamment par la vitesse relative de l’écoulement du temps telle qu’elle a été énoncée (inventée) par les théories de la relativité restreinte et de la relativité générale.

13Nous sommes donc tous affectés par des régimes de vitesse différenciés, comme empilés les uns sur les autres, mais tellement intriqués que nous y sommes comme plongés, aveugles à cette nouvelle lumière qui, pourtant, éclaire notre nouveau monde. « La » vitesse (en réalité « les » différents modes de vitesse) est devenue une composante essentielle d’une multitude de dispositifs contemporains. Elle est souvent décrite dans ses effets les plus visibles (une sorte d’accélération généralisée affectant tous les secteurs de l’activité humaine), mais elle est en réalité beaucoup plus structurante qu’on ne le pense, nous venons de le voir avec le GPS. Et elle l’est d’autant plus qu’elle est relative à des énoncés qui l’objectivent, c’est-à-dire que l’énonciation la constitue précisément comme objet. La vitesse est d’abord un énoncé auquel correspond une multitude de dispositifs concrets qui la mettent en œuvre, qui la font « jouer ». Vitesse n’est pas synonyme seulement d’accélération, de décélération ou de direction, elle peut réduire aussi à néant l’idée même d’immobilité puisqu’elle attribue à tout corps une grandeur de vitesse. Même si la valeur attribuée est nulle, l’apparente immobilité est minée de l’intérieur par l’idée même de vitesse puisqu’elle crée un réseau de relations de vitesse entre tous les corps, ceux qui l’habitent éventuellement et ceux qui l’entourent à l’infini, de telle sorte qu’aucun d’entre eux ne peut plus se reposer sur l’antique fiction d’un sol fixe. Cet ancien sol a été remplacé par d’autres constantes, comme celle de la célérité.

II – La carte des mots

14Second niveau d’énonciation : la notion de vitesse est ensuite énonçable dans le sens de l’énonciation, à comprendre maintenant comme la performance énonciatrice (à ne pas restreindre au seul émetteur). Un discours dit (ou lu) se développe toujours dans une certaine durée entretenant une relation tendue avec un auditoire quelconque [6], ou avec un lectorat s’il s’agit d’une proclamation entendue par le truchement de la lecture supposément silencieuse et solitaire d’un texte écrit. Cette temporalité nécessaire à l’énonciation (temporalité relative à un support ou à un médium, et donc concomitante à un certain type de spatialisation) est en lien direct avec la conception et la pratique d’un espace-temps spécifique, non seulement celui qui est dessiné par le réseau matériel et immatériel des liens entre les mots, de leurs modes de production, de leurs supports ou de leurs vecteurs (par exemple le volume de la salle d’une conférence ou l’espace à deux dimensions de cette page imprimée, cela étant lié à un réseau plus vaste et multidimensionnel de circulation des mots écrits et dits), mais également par l’espace et le temps que nous pensons être ceux « dans » lesquels nous vivons depuis toujours, cet espace mort que nous évoquions plus haut qui nous tient toujours en son sein, mais probablement plus pour longtemps.

15Les vitesses relatives des discours et des débats, les mots (tous les mots) prononcés lors de notre rencontre sur cet objet étrange qu’on nomme « la » vitesse, nous renseignent déjà beaucoup sur la manière dont cette notion récente semble aujourd’hui si naturelle, existant comme un invariant ou un universel. Pendant ces quelques jours, on aurait pu faire un relevé systématique de ces répliques partagées, secrètement ou pas, entre les conférenciers et leur auditoire, comme le ferait un géographe pour dresser une carte, certes incertaine et mouvante, mais une cartographie tout de même indiquant les différentes manières dont la vitesse est d’abord dite, car, en effet, la vitesse est d’abord une affaire de mots (dont certains d’entre eux forment des énoncés), mais aussi la vitesse à laquelle ces mots se diffusent (l’énonciation comme performance). Les uns prennent la voie antique et quelque peu sphérique de l’expression orale dans un amphithéâtre (comme moulée par l’enceinte de pierre et d’acier du Grand Palais pour ce qui concerne l’exposition [7] associée au colloque), les autres prenant les voies d’instruments de diffusion, de partages plus ou moins ouverts et diffus, créant de nouveaux volumes de résonance, dessinant des routes parfois opaques tout en leur conférant une puissance de diffusion jamais égalée. Bien sûr, ces deux modes de circulation sont poreux l’un à l’autre, car la voix corporelle (ou plus exactement le corps parlant) peut être amplifiée électriquement dans un amphithéâtre, enregistrée et donc diffusée en d’autres lieux et à d’autres moments. Elle peut aussi être retranscrite puis publiée dans des actes, des livres, des revues… L’oralité purement théâtrale du conférencier antique (un comédien) est donc quasi impossible aujourd’hui, car les microphones, les caméras, les prises de notes et les dispositifs de captation de toutes sortes guettent, sans jamais dormir, chacun des mots prononcés, écrits ou simplement murmurés, et bientôt ceux qui, aujourd’hui encore, restent confinés dans notre crâne. Ils ouvrent à ces mots des passages et des tracés qui leur confèrent une certaine vélocité, avec des modes différenciés de vitesse : les uns par la voie des ondes de proximité physique, celles qui nous permettent d’entendre une voix sans le truchement d’une prothèse quelconque, les autres par la voie d’instruments et de réseaux permettant de capter, de traiter, de diffuser et de stocker les informations de manières différentes (un « volume » polymorphe, faisant correspondre sur un même plan des points autrefois séparés par la distance).

16L’établissement d’une telle carte (il en existe des formes très diversifiées dans le champ de la « visualisation de données », comme celle par exemple d’UrbanMobs[8]) répertoriant les emplacements et les disséminations de mots dits et écrits (sur un carnet de notes, sur un microblog, par SMS ou sur une petite page déchirée qu’on passe à son voisin) montre leur spatialité, et décrit également leurs différents modes de circulation, en les déployant dans un espace-temps qui leur est commun malgré leur apparente hétérogénéité : les mots peuvent être diffusés en temps réel ou en différé, in situ ou ex situ (diffusion en streaming sur le web, envoi d’un SMS commentant la conférence, chats, podcasts…) mais ils sont aussi stockés (enregistrement vidéo sur un disque dur ou sur un serveur, textes du colloque disponibles sur une clé USB…). La vitesse de circulation de tous ces mots, la rapidité avec laquelle ils se diffusent, est relative aux dispositifs techniques employés mais aussi aux pratiques : par exemple, une appréciation ou une idée qui nous vient à l’esprit en écoutant le conférencier, peut être twitée en quelques secondes et sera lue par des milliers de personnes à distance, c’est une forme d’accélération des commentaires et un moyen de connecter des réseaux d’acteurs de manière quasi immédiate ; mais, dans le même temps, vous pouvez aussi noter cette même idée sur votre téléphone mobile sans la diffuser, la réservant à une lecture ultérieure, individuelle ou collective, c’est une forme de décélération de l’information. La vitesse de circulation numérique des mots n’est donc pas uniquement « immédiate » (en réalité, elle ne l’est évidemment pas puisqu’elle est limitée par les possibilités physiques du réseau, contraint par les lois actuelles de la physique, un message envoyé par le web ne pourra pas être transmis plus rapidement que la vitesse de l’électricité), elle est aussi parfois ralentie, vouée à une diffusion lointaine et parfois improbable.

17Imaginez le nombre d’informations stockées dans des millions de clés USB, circulant à quelques kilomètres par heure, transportées dans des poches de pantalon ou oubliées dans un sac quelconque. De temps en temps, il se trouve qu’elles sont dupliquées sur un autre support ou transmises sur le web, mais la vitesse de ces informations numériques, dans leur phase de transport humain (par le corps animal, nous dirait Virilio), est un éloge inconscient de la lenteur à une époque où tout semble s’accélérer. Et pourtant n’y voyez point là une forme de résistance car la décélération et l’accélération ne s’opposent pas, elles sont des modes de vitesse relevant d’un même principe général définissant la durée que met un corps pour parcourir un espace donné, c’est-à-dire une manière de dire la relation entre l’espace et le temps en le mesurant par leur vitesse extensive. Ce peut être des humains, des virus, des satellites, des neutrinos, de la lumière, du sable ou des cendres : tout élément discret a une vitesse relative à son environnement qu’on peut calculer. Mais c’est le cas aussi des ondes dont on peut calculer la vitesse de propagation. Tout peut être considéré du point de vue de la vitesse extensive. C’est évidemment une vitesse toujours relative à un environnement, et donc à un espace. Nos temporalités semblent elles aussi soumises à une accélération généralisée…

III – Une société de la vitesse

18Qu’en est-il alors de ce sentiment diffus mais bien réel d’une « accélération de la société » ? Cette impression quelque peu angoissée s’appuie souvent sur un argumentaire social (« il faut toujours bouger et aller plus vite ! ») mais aussi technologique par la multiplication des outils permettant de communiquer à distance, et donc de « réduire » la distance entre les nœuds d’un réseau quelconque, ou, plus exactement, d’en diminuer la durée de transmission (Internet…) ou de transport (trains, avions…).

19Si nous posions une question comme celle-ci : « Quelle est la vitesse de la circulation de l’information aujourd’hui ? », nous aurions tendance à nous focaliser uniquement sur la vitesse positive (« positive » dans le sens de la cinématique, ce qu’on nomme donc habituellement l’accélération) en y associant un dispositif technique qui semble relever lui aussi de ce registre de la vitesse, « le numérique ». Cela peut se comprendre car les discours et les organisations humaines dans le domaine du numérique se fondent notamment sur des accélérations multiples présentées comme des faits (qu’il faudrait minutieusement analyser pour les contester) dont on peut citer quelques-uns pour mémoire : la diversification des modes de connexions produisant une accélération et une augmentation des échanges simultanés (je suis par exemple à la fois en train de discuter de vive voix dans un bar tout en étant simultanément en train de dialoguer sur un « réseau social ») ; la loi de Moore promettant une vitesse exponentielle de la capacité de calcul d’un ordinateur (et donc la rapidité avec laquelle il peut traiter des milliards d’opérations en une petite fraction de seconde) ; l’accumulation positive d’innovations technologiques ainsi que l’accélération corrélative des usages et des pratiques sociales modifiant à leur tour les modes organisationnels humains…

20Si les technologies permettent de communiquer plus massivement et plus rapidement, le progrès technologique sous-jacent est, lui aussi, régi par une vitesse présentée comme exponentielle qui, pour certains, aboutira à une augmentation perpétuelle des innovations (sans fin), et, pour d’autres, aboutira à un point limite, se manifestant soit par un basculement vers une autre dimension (inimaginable à ce jour), soit vers une autre épistémè, soit vers une singularité[9]. Malgré les oppositions entre ces différents points de vue (les uns étant fondés scientifiquement, les autres relevant davantage de croyances, et d’autres encore étant purement fictifs), on peut supposer une forte influence de la notion de progrès dans chacun de ces énoncés, comme si la formalisation mathématique de la vitesse au xviie siècle avait anticipé la manière dont on a quantifié et qualifié l’évolution au xixe siècle sous la forme d’un progrès sans fin, porté par sa propre vitesse, mû par la force abstraite de son épistémè.

21Cette notion si actuelle de progrès nous provient en effet du xixe siècle avec sa cohorte de notions adjacentes : augmentation, accélération, amélioration, et leurs envers « négatifs » : décroissance, décélération, diminution… Nous en subissons encore les effets à ce jour, sachant que, nous insistons, ces deux modes d’existence de la vitesse, les positives et les négatives, ne s’opposent en rien : elles sont les deux faces d’une même pièce, un peu comme le double bind décrit par Virilio lorsqu’il nous dit que le progrès technique produit simultanément un progrès de la catastrophe.

22À ce stade, on pourrait faire l’hypothèse que « la vitesse » n’est plus une simple mesure permettant de quantifier des mouvements quelconques, elle est devenue une manière de penser et de pratiquer l’évolution de la société en y soumettant chacun de ses éléments constitutifs, concrets ou abstraits, naturels ou culturels, humains ou non humains, de telle sorte que le réseau d’interactions entre ces différents éléments est également soumis à cette pression si particulière d’une vitesse polymorphe, une vitesse devenue « atmosphérique », difficilement modélisable (elle l’est sous certains de ses aspects, nous l’avons évoqué) mais pourtant bien modelante. Même ce qui semble échapper à cette réalité est, lui aussi, pris dans ce nouveau filet : un réseau de vitesses, de vitesses différenciées (instantanées, moyennes, relatives, limites…). Cette réalité (ni plus réelle ou moins fictive que celles qui l’ont précédée, pas plus désirable ou moins haïssable) est aussi pratiquée par des artistes. Bien sûr, on trouvera de multiples visages de la vitesse dans le vaste champ de la littérature et de la poésie, de la musique, également dans celui du cinéma puisqu’il est né de la vitesse, mais nous préférerons aller chercher des exemples dans le domaine des arts plastiques, plus spécifiquement ceux qui font appel aux technologies et aux sciences de leur époque (bien que toutes les pratiques artistiques pourraient entrer dans cette catégorie), nous pensons notamment à l’art cinétique, aux arts électroniques, numériques ou digitaux, peu importent leurs noms car, là aussi, la vitesse d’énonciation est relative à la rapidité avec laquelle les pratiques migrent d’une discipline à une autre, sans autre souci que leur propre existence, ce qui est très bien ainsi.

IV – Les vitesses de l’art

23Disposés sur un fond bleu inspiré du ciel de Paris, ces quelques mots inquiètent la perception tranquille du voyageur pressé traversant la gare de Kyoto : « Ceci se déplace à 29 km par seconde. » En d’autres termes, Piotr Kowalski nous indique par cet énoncé un peu abrupt que l’immobilité apparente de cette gare, sa fixité spatiale qui nous permet de la traverser, est, comme le train, en mouvement elle aussi. Cela ne surprendra personne puisqu’en quelques siècles l’idée d’une Terre tournante autour du Soleil (et sur elle-même) nous est devenue progressivement banale, presque intégrée dans notre manière de nous situer dans l’espace physique de tous les jours. Par contre, la vitesse annoncée du déplacement de cette gare dans cet environnement qui n’est finalement pas encore tout à fait le nôtre mais qui pourtant nous entoure (ce qu’on nomme si confusément « l’espace », celui des astronautes et des sondes spatiales) détonne dans l’expérience perceptuelle que nous avons de cette architecture pourtant bien établie sur ses fondations, non pas que nous ayons du mal à nous projeter par la pensée dans un espace plus vaste, mais davantage comme si le résultat de la mesure annoncée nous présentait plus de difficulté à être compris que l’idée même de sa condition d’existence ! En lisant ces mots, « Ceci se déplace à 29 km par seconde », le sol et tout ce qui lui est relatif semblent se dérober sous vos pieds : vous êtes sous l’emprise d’un percept.

24Cette mesure est pourtant prise dans l’ancien réflexe de déterminer le parcours d’une chose en fonction d’une autre considérée comme un point fixe, en l’occurrence ici le Soleil. Si l’on calculait la vitesse de notre système solaire qui est lui-même porté par la vitesse de sa galaxie, infime partie d’une expansion globale d’un univers tout entier, nous aboutirions alors à une « mesure démesurée ». Mais cette démesure a une limite : elle ne pourrait pas excéder la vitesse de la lumière considérée par la science comme étant une vitesse limite, c’est-à-dire que les vitesses atteignant celle de la lumière ne peuvent pas s’additionner. Il y a donc un horizon indépassable de la vitesse : la constante C. Limite de la vitesse dans un énoncé scientifique particulier, d’autres limites seront probablement tracées, notamment celles esquissées peut-être dans le cadre de la physique quantique. Ce qui ne signifie pas que les limites soient repoussées : aucune particule (même à masse nulle) ne peut dépasser la vitesse de la lumière, mais c’est la notion même de particule locale qui est remise en question, ce qui signifie que les limites ne sont pas « repoussées », comme si on découvrait qu’on peut aller de plus en plus vite à l’infini, mais qu’elles sont redessinées dans un nouveau champ de savoirs.

25Et nous pensons alors à ces mots de Paul Klee (Aveu de création) : « un homme de l’Antiquité, marin sur son bateau, jouissait simplement, appréciait l’ingénieuse commodité de son installation. Représentation des Anciens. De nos jours, voici ce qu’expérimente un homme arpentant le pont de son navire : 1° son propre mouvement, 2° le mouvement du bateau, qui peut être contraire au sien, 3° la direction du courant et de sa vitesse, 4° la rotation terrestre, 5° son parcours, 6° le cours des astres et des galaxies. » Nous pourrions y ajouter aujourd’hui : 7° le mouvement des atomes, des électrons et des particules les plus infimes, 8° la vitesse de transformation du bateau et celle de l’équipage, 9° l’agencement de toutes ces vitesses cumulées qui, un jour proche, lui permettront de quitter son horizon en fabriquant de nouveaux instruments de mesure pour tracer de nouvelles cartes.

26L’artiste, comme le marin, est lui aussi soumis à ces différents registres de la vitesse et joue avec eux. D’abord dans sa pratique de création puisqu’elle s’inscrit dans un développement temporel, dans une durée : « Le peintre est devant sa toile ; les couleurs sont sur la palette, le modèle pose ; nous voyons tout cela, et nous connaissons aussi la manière du peintre : prévoyons-nous ce qui apparaîtra sur la toile ? Nous possédons les éléments du problème ; nous savons, d’une connaissance abstraite, comment il sera résolu, car le portrait ressemblera sûrement au modèle et sûrement aussi à l’artiste ; mais la solution concrète apporte avec elle cet imprévisible rien qui est le tout de l’œuvre d’art. Et c’est ce rien qui prend du temps [10]. »

Voaex (Wolf Vostell, 1976), détail[11]

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Voaex (Wolf Vostell, 1976), détail[11]

27Cette vitesse de création, ici décrite comme une durée relativement longue, peut aussi se développer dans l’exécution rapide d’un geste puissant comme celui de Pollock, vitesse issue d’une maîtrise technique de la modulation créant les conditions d’apparition d’un autre type d’inattendu que celui décrit par Bergson. C’est un mode de vitesse à la fois structurant (il est un vecteur essentiel de la pratique picturale de l’expressionnisme abstrait), et déstructurant, car il ouvre à la toile un nouvel horizon qui n’est plus celui de la perspective centrale. La vitesse est alors transgressive et libératrice d’un ancien ordre mais elle devient simultanément, à cette époque, la nouvelle injonction du modernisme, et donc une nouvelle norme. Même ceux qui vont s’essayer à résister à cette force en lui opposant la lenteur, voire l’immobilité et le silence, font appel aux termes identiques d’une même équation. Par exemple, « l’immobilisme » de certaines œuvres de Vostell ne s’oppose pas à la vélocité d’autres comme celles de Nam June Paik, ce sont des pratiques certes distinctes mais pourtant réunies dans un régime commun de visibilité et d’énoncé dans lequel la vitesse est une des composantes essentielles. Ce qu’on peut observer chez ces artistes, c’est comment ils composent avec ce régime, et, plus rarement, comment ils nous ouvrent d’autres voies, qui, pour le coup, annonceront peut-être l’avènement d’un futur régime dans lequel la vitesse telle que nous la pensons et vivons aujourd’hui laissera la place à une autre formulation, et peut-être à une future épistémè.

28De manière plus modeste, c’est dans cette perspective d’anticipation ou de préfiguration que certains artistes travaillent aujourd’hui en lien avec des centres de recherche et développement (R & D) en s’associant à des programmes d’innovation multidisciplinaires [12]. D’ailleurs, les processus d’invention et d’innovation dans le domaine de la R & D semblent, eux aussi, soumis à cette « loi » bien mystérieuse d’une accélération globale exigeant un raccourcissement de la durée entre ce qu’on nommait « recherche fondamentale » et « recherche appliquée ». S’il y a une rapidité de plus en plus accrue du cycle de l’innovation, ce cycle est également brisé, délinéarisé en multipliant les acteurs de l’innovation. On peut par exemple constater une rapidité d’appropriation des nouveaux outils ou des technologies par les utilisateurs qui, eux-mêmes, deviennent parfois des inventeurs ou des innovateurs, contribuant ainsi à l’« accélération » de la transformation des pratiques et des techniques de communication. Cette délinéarisation réorganise le système de l’innovation qui n’est d’ailleurs plus nécessairement organisé (souvent verticalement) mais davantage immanent (plus horizontal, nous dirions même oblique). Dans le même temps, cette rapidité crée les conditions d’émergence de nouvelles lenteurs, certaines sont éthiques ou morales (on développera alors des tactiques de protection contre l’accélération, comme par exemple les tendances « low tech »), d’autres sont organisationnelles (des processus d’organisation peuvent se mettre en place pour tenter de contrôler cette vitesse d’innovation, et parfois, à leur insu, la bloquer en souhaitant pourtant la faciliter : des processus de transversalisation peuvent générer parfois des effets contradictoires).

29On comprend alors pourquoi l’artiste peut devenir un élément essentiel dans ce nouveau contexte, en apportant non seulement des idées ou une vision, mais surtout en intégrant dans le processus d’innovation trois registres de vitesse différents : 1) il doit travailler dans une certaine qualité de durée (lenteur de la création et contrôle du processus) car la création se développe selon des temporalités et des espaces spécifiques au projet ; 2) son travail est limité dans le temps et doit souvent se concrétiser par un résultat (certes imprévisible), souvent celui de l’exposition ou de la performance (il y a alors une rapidité de sa « mission » : les phases de recherche et de création sont soumises à la pression de la présentation publique) ; 3) sa création en tant que telle (« ce rien » qui fait l’essentiel) s’inscrit pour sa part dans une vitesse qui peut être absolue, une vitesse intensive. C’est cette dernière qui, chez certains artistes comme chez certains philosophes, est relative à ce que Gille Deleuze nomme l’éclair de la pensée [13].

30Certains penseurs et artistes résistent en effet à la définition extensive de la vitesse, spatiale et temporelle, en lui attribuant une autre intensité : une « vitesse absolue » qui problématise l’opposition traditionnelle entre lenteur et rapidité, entre vitesse et immobilité. On passe alors d’un registre de vitesse finie (même si l’on va de plus en plus vite, et de manière différente selon le paradigme ou la science) à la vitesse infinie dont nous parle Gilles Deleuze, une fulgurance, pour reprendre ses mots : « […] j’ai pas besoin de bouger. Toutes les intensités que j’ai, c’est des intensités immobiles. Les intensités, ça se distribue ou bien dans l’espace, ou bien dans d’autres systèmes – pas forcément dans l’espace extérieur [14]. »

31La vitesse extensive est devenue au fil du temps, pour certains créateurs, un objet et un sujet tout à la fois, nous invitant à ressentir les transformations en cours qu’elle nous fait subir, en la soumettant à leur vitesse intensive, celle de leur intuition ou de leur création. Certains d’entre eux semblent lutter contre le diagramme de vitesse qui les oppresse, d’autres au contraire paraissent y trouver de nouvelles manières de vivre, et d’autres encore, sans le dire vraiment, nous invitent à en sortir en créant un autre horizon.

Satellite Daylight, 46°28’N (vue générale et détail)

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Satellite Daylight, 46°28’N (vue générale et détail)

32Par exemple Satellite Daylight, 46°28’N[15], installation constituée de tubes lumineux haute tension pilotés par un logiciel, nous propose « un échantillon de lumière du jour : une tranche d’une heure d’illumination terrestre, transmise en direct et séquentiellement depuis la latitude 46 degrés 28 minutes Nord (46°28’N) et se déplaçant virtuellement à la vitesse d’un satellite (7 541 m/s). La lumière émise par les néons haute tension installés sur les deux faces opposées de l’œuvre joue toutes les variations sensibles de la lumière terrestre, passant alternativement dans les zones de jour et de nuit. […] L’interface du logiciel montre l’état et l’emplacement “virtuel” actuel du satellite lumineux ainsi que l’état de la couche nuageuse. Le logiciel qui pilote l’ensemble du comportement lumineux de la pièce (Satellite Daylight Software) actualise ses informations en direct, par le biais d’images satellites et de stations météo. […] L’installation propose environ seize levers et couchers de jours par jour, accélérant ainsi l’échelle du temps et interférant de cette façon avec le rythme lumineux naturel (ainsi qu’artificiel) de l’espace dans lequel elle se trouve exposée [16]. » Les auteurs disent chercher « à relater, au travers d’un travail sur la lumière, les interférences temporelles et spatiales dans lesquelles l’homme occidental est aujourd’hui amené à vivre. Mobilité, réseaux de communication mondiaux, voyages intercontinentaux, perception de la Terre comme entité, continuité du jour et de l’activité humaine à travers les fuseaux horaires, territoires virtuels, etc. : nous vivons ainsi dans une sorte de jour permanent où les dimensions et les références spatiales et temporelles se croisent, se superposent, s’accélèrent ou se mêlent ».

33Si la pulsation du rythme diurne et nocturne s’accélère dans cette installation, n’y voyons aucun jugement de la part de ses créateurs mais davantage le constat d’un nouveau régime de lumière produit par notre régime de vitesse contemporain : une lumière hyper-scintillante accélérant le cycle « naturel » du jour et de la nuit, affectant notre manière de vivre. Le plus marquant dans cette installation est la manière dont « le jour » est toujours présent : disparaissant au-devant du tableau, il apparaît à l’arrière, nous indiquant en effet qu’il ne fera désormais plus jamais nuit. Et, dans ce jour perpétuel, il ne sera plus possible de se déconnecter puisque l’opposition du « off » et du « on » sera aussi illusoire que l’ancienne et rassurante scansion des jours et des nuits. Paradoxalement, l’accélération aboutit à une forme de permanence (elle ne l’est pas car elle s’arrêtera un jour elle aussi) produisant une lente et ennuyeuse journée qui n’en finit pas et nous fatigue, un peu comme lorsqu’on est en transit dans un aéroport quelconque, assistant légèrement hagard pour la seconde fois de la journée au lever du Soleil.

34La vitesse semble alors contracter l’espace et le temps tout en les dilatant : les anciennes oppositions se brouillent et les traditionnelles séparations tombent. C’est un autre siècle des lumières qui s’ouvre à nous, ces nouvelles lumières dans lesquelles se dissout le visage de notre si récente humanité [17], à notre charge d’en inventer un nouveau.

Emmanuel Mahé

35Emmanuel Mahé est chercheur, spécialiste des usages émergents notamment dans les domaines du design exploratoire et des arts numériques. Docteur en sciences de l’information et de la communication, auteur de nombreux articles scientifiques, il est également chargé d’enseignement dans les universités de Rennes-II et de Paris-VIII et intervient régulièrement comme conférencier en Europe et à l’étranger (université de Helsinki, Médialab de Madrid, Dashanzi à Beijing, King’s College à Londres, à Hammamet…).

36Après avoir été codirecteur artistique avec Céline Harlet des Rencontres Arts Électroniques de Rennes dans les années 1990, il intègre le pôle Recherche et Développement de France Télécom en 2001. Il y a conduit jusqu’en 2009 des travaux de recherche sur les relations entre l’art et l’innovation et a dirigé des programmes d’innovation multidisciplinaires en lien avec des scientifiques et des artistes. Il a pu observer comme acteur du processus toutes sortes d’expérimentations technologiques et artistiques susceptibles d’anticiper les ruptures ou les évolutions sociotechniques qui les accompagnent. Ces démarches exploratoires sont, selon lui, des « signaux faibles » au moment de leur apparition mais préfigurent les tendances du futur. Les analyser et les observer est nécessaire, mais il est essentiel également de provoquer leur émergence par la mise en place de codéveloppements ou de collaborations actives bien en amont. C’est dans cet esprit qu’il a mené des collaborations entre Orange Labs et des acteurs de la création pour faire émerger les conditions d’apparition de scenarii d’usages inédits, de solutions techniques originales, qui permettent d’explorer de nouvelles pistes pour l’innovation. Ces moments particuliers de convergence entre la R&D et les artistes sont pour partie le résultat de la confrontation de deux espaces soumis à des régimes de vitesse très différents l’un de l’autre.

37Aujourd’hui en charge de la coordination des partenariats culturels et numériques à la Direction de la communication de France Télécom et d’Orange, il continue d’appliquer des méthodes similaires de transfert d’innovation de la R&D et des autres entités d’Orange en direction des musées, des acteurs du monde de la culture et du public.

38Emmanuel Mahé est par ailleurs associé à la structure Décalab, « le laboratoire des décalages », fondé en 2010 avec Natacha Seignolles.

39Il a écrit notamment : « Un visage de sable, des tableaux de chiffres, un cosmonaute et un roi. De l’individuel au dividuel dans l’art », in Praticables, ouvrage collectif, à paraître (2010) ; « H.A.R.D. Practices. Pour une tribologie des coopérations entre l’art et la R&D », in R&C, Recherche & Création, Art, Technologie, Pédagogie, Innovation, ouvrage collectif, Éd. Burozoïque, mars 2010 ; « Création et R&D », essai collectif (E. Mahé, S. Bianchini, J.-P. Fourmentraux), in Valeurs Croisées, catalogue de la Biennale d’art contemporain de Rennes, Les Presses du Réel, 2008 ; « Les opérateurs de mobilité temporelle », in No(s) Futur(s), Technology Review, numéro spécial, mai 2008 ; « Résister aux modèles de communication. Net art, art numérique, design exploratoire » (article écrit avec Janique Laudouar), in h2ptm’07, Collaborer, Échanger, Inventer : Expériences de réseaux, actes du colloque, Hammamet, Éditions Hermès., octobre 200 ; « Artistic Deviance and Innovation in Use », in Everyday Innovators, Researching the role of users in shaping ICT’s, edited by Leslie Haddon, Springer, Netherland, 2006.

Notes

  • [1]
    Michel Foucault, L’Archéologie du savoir, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des sciences humaines », 1969, 288 p.
  • [2]
    Avant d’être défini académiquement en 1791 par l’Académie des sciences comme étant la dix-millionième partie d’une moitié de méridien terrestre, le mètre est défini en 1675 par l’Italien Tito Livio Burattini (en s’inspirant du philosophe anglais John Wilkins) comme la longueur d’un pendule oscillant avec une demi-période d’une seconde. Voir à ce propos : Romain Laufer, « La mesure des choses », Le Genre humain n° 14, printemps-été 1986.
  • [3]
    Cette notion est formalisée la première fois par Pierre Varignon à la toute fin du xviie siècle.
  • [4]
  • [5]
    La géométrie euclidienne est également sollicitée dans beaucoup d’autres domaines, par exemple celui du sondage dans lequel certains traitements modélisent les données par la notion de distance.
  • [6]
    Le conférencier est un peu comme un funambule dont la vitesse réglée des pas confère assez de dureté à la corde qu’il traverse (en allant aussi vite que possible) sans lui ôter sa fonction de sol filaire éphémère mais nécessaire à sa survie (en allant trop vite, il risquerait de chuter). Les mots d’excuses (« le temps passe, je dois accélérer mon propos »), les espiègleries (« vous me suivez ? »), les jeux de mots possibles, innombrables (« dépasser la vitesse des mots », comme si on franchissait le mur du son), toutes ces petites « flèches verbales », prenant le public comme cible, alimentent elles aussi la manière dont la vitesse est vécue. Elles ne restent d’ailleurs pas sans réponses, les unes silencieusement contenues (« qu’il est lent, ce conférencier ! »), les autres réservées au débat qui s’ensuit (« la vélocité de votre réflexion… » ou « vous êtes passé trop rapidement sur cet exemple »…).
  • [7]
    Dans la nuit, des images, commissariat : Alain Fleischer (le Fresnoy), décembre 2008, Grand Palais, Paris.
  • [8]
    La « visualisation de données » est un champ de recherche très actif aujourd’hui qui donne à voir sous la forme de représentations très diverses des échanges de données ou d’informations. Par exemple, « UrbanMobs », technologie codéveloppée par Orange et Fabernovel, représente l’activité du réseau de téléphonie mobile sous la forme d’une carte dynamique. Des données réelles du trafic téléphonique sont extraites pour être ensuite analysées puis traitées graphiquement, donnant ainsi à voir une activité technique et sociale (cf. l’exemple visuel : « Représentation visuelle des appels passés dans la ville de Bucarest à l’occasion du match Roumanie-Italie du 13 juin 2008 [Euro 2008 de football]. Il est facile d’observer [dans la vidéo] à partir de 19 heures les différentes phases du jeu : début du match, mi-temps, but et fin du match » [http://www.urbanmobs.com]).
  • [9]
    La « singularité technologique » est une notion débattue (très contestée par les scientifiques) depuis au moins les années 1950, notamment par John von Neumann (Ray Kurzweil, The Singularity is Near, Éd. Viking, 2005, p. 10). Elle suppose que le progrès technologique ne peut pas être infini et qu’à un certain stade il nous fera basculer vers un nouveau type de singularité, transformant l’évolution de l’espèce humaine.
  • [10]
    H. Bergson, L’Évolution créatrice (PUF, p. 330-340, Éd. du Centenaire, p. 783).
  • [11]
    Cliché : Malpartida de Cáceres, Espagne.
  • [12]
    Pour avoir un exemple de codéveloppement entre un artiste et un centre de R & D (Orange Labs), lire : « Création et R & D », Samuel Bianchini, Jean-Paul Fourmentraux, Emmanuel Mahé, in Valeurs croisées, Les Ateliers de Rennes & ndash Biennale d’art contemporain, Les presses du réel, 2008. Plus largement, sur la recherche et la création, lire : R & C, coll. sous la dir. de S. Bianchini, Éd. Burozoïque, coauteur Les Éd. du Parc, École nationale supérieure d’art de Nancy, 2009.
  • [13]
    « Des vitesses de la pensée », cours de G. Deleuze sur Spinoza, 2 décembre 1980, en ligne sur http://webdeleuze.com.
  • [14]
    Extrait de « Lettre V (Voyage) », in L’Abécédaire de Gilles Deleuze, de Pierre-André Boutang, entretiens avec Claire Parnet, Éd. Montparnasse, 2004.
  • [15]
    2007, Satellite Daylight, 46°28’N, Projet de fabric (CH), Collection d’art Nestlé, exposition permanente au Centre international de Nestlé (Vevey, CH).
  • [16]
    Pour lire la description complète : http://www.fabric.ch/pdf/34_satellite_daylight_m.pdf.
  • [17]
    Michel Foucault annonçait déjà en 1966 : « […] alors on peut bien parier que l’homme s’effacerait, comme à la limite de la mer un visage de sable. » (Les Mots et les Choses [1966], Gallimard, coll. « Tel », 1990, p. 398.)
Emmanuel Mahé
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Mis en ligne sur Cairn.info le 03/11/2017
https://doi.org/10.3917/lgh.049.0083
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