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L'Homme & la Société

2004/4 (n° 154)

  • Pages : 260
  • ISBN : 9782747583657
  • DOI : 10.3917/lhs.154.0179
  • Éditeur : L'Harmattan

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Pour qu’il devienne populaire, encore faut-il qu’un film soit accessible au public. Or, pour beaucoup de films, la distribution fait défaut et, même si le phénomène du bouche à oreille fonctionne parfois, certains films pâtissent d’une censure économique informelle, ou décidée. Propagande de guerre, propagande de paix en fait partie puisque, après avoir obtenu une aide à la production et un visa de contrôle, ce documentaire s’est vu refuser le droit à la diffusion.

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Le film documentaire de Béatrice Pignède présente des extraits d’émissions et de journaux télévisés sur les interventions militaires en Irak de 1991 et 2003, et en démonte le traitement médiatique tout en le comparant à d’autres conflits. C’est là que ce film documentaire dépasse largement la critique de Michael Moore dans Farenheit 9/11 : les thèses et les informations sur le cas Bush présentées par Moore ne dérangent guère en France et en Europe, gouvernements et publics confondus. Le film a d’ailleurs été extrêmement médiatisé après qu’il ait remporté la palme d’or à Cannes  [1][1] Signalons un autre film qui n’a pas bénéficié de la....

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À l’inverse, montrer que tous les gouvernements — et plus particulièrement les gouvernements français — ont utilisé ces mêmes techniques de désinformation est plus difficilement recevable. Béatrice Pignède ajoute au montage d’archives et d’actualités une véritable analyse sur la complicité des médias français avec les commentaires de deux historiennes, Annie Lacroix-Riz et Anne Morelli, d’une journaliste, Diana Johnstone, d’un écrivain, Jean Bricmont, et d’un expert militaire. Avec une lucidité implacable, ces interlocuteurs soulignent l’énormité de la manipulation menée systématiquement par les États.

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Christiane Passevant : L’image qui a été choisie pour illustrer le film, un militaire tenant dans les bras un bébé, fait penser à la couverture d’un numéro de Newsweek lors de la première guerre du Golfe, en 1991, où l’on voyait une femme militaire avec un enfant sous ce titre : Mom’s War. Les deux images ont-elles un rapport ?

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Béatrice Pignède : Cela semble au mieux résumer la propagande de guerre, en tout cas c’est symbolique. Ce n’est pas nouveau : l’historienne Anne Morelli a fait une recherche sur cette iconographie représentant ce qu’elle appelle les soldats baby-sitters, et elle souligne l’idée dominante : ils sont bons et vont à travers le monde sauver la veuve et l’orphelin, se promenant avec un paquet de langes dans une main et un biberon dans l’autre. Elle a trouvé que pendant la Seconde et la Première Guerre mondiales, la même imagerie était employée, qu’il s’agisse du soldat allemand, du soldat russe, peu importe la nationalité…

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C. P. : Pour en finir avec le soldat libérateur étasunien distribuant du chocolat et des chewing-gums aux enfants.

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B. P. : L’image est utilisée par toutes les armées, il ne faut pas y voir un aspect national. Le thème est que nos soldats sont bons et que les autres sont évidemment sanguinaires.

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C. P. : Le film dure 90 minutes.

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B. P. : C’est un long métrage documentaire que nous n’avons pas produit dans l’esprit d’une commande pour une chaîne. La coproduction s’est faite avec Zaléa TV, télévision associative et engagée, engagée d’ailleurs au point qu’elle n’a plus l’autorisation d’émettre aujourd’hui. Dans cette optique, nous n’avions pas de contraintes et nous nous sommes donné le temps d’expliquer un sujet qui paraît simple — la télé nous ment, les médias nous mentent — et sur lequel tout le monde est d’accord, mais, essayer de comprendre les mécanismes, les ressorts, les ficelles, et nourrir une critique qui s’appuie sur des arguments historiques et politiques, c’est une autre affaire. Il faut entrer dans une complexité et cela demande du temps. Nous n’avons retenu que cinq thèmes de propagande, c’est peu, comparés à ceux qui existent, mais c’était suffisant pour le rythme et l’intérêt du public.

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C. P. : C’est une enquête sur le processus de propagande à travers des extraits télévisés de notre actualité. La documentation soutient l’argumentaire du film, notamment avec des morceaux d’anthologie qui, mis bout à bout, sont une démonstration remarquable. Comment avez-vous procédé pour la documentation TV ?

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Christophe-Emmanuel Del Debbio : Il n’y a pas de secret, il faut beaucoup regarder la télévision. Je la regarde en prenant des notes, ce qui me permet de retrouver certains extraits, par exemple les discours de Bush. Ce film a été fait alors que la guerre n’était pas terminée et, au fur et à mesure que le montage avançait, on rajoutait des séquences, des extraits. Nous avons utilisé des extraits télévisés sans passer par les chaînes de TV qui opèrent un contrôle sur ces images. Elles donnent ce qu’elles veulent bien donner. TF1 est très strict sur ce point et c’est aussi très cher. Il y a donc également cette contrainte économique. Nous avons donc pris un autre biais ; j’enregistre beaucoup de choses et nous avons ainsi réussi à intégrer beaucoup d’images. Par exemple cette déclaration de Bush faite devant des militaires : « la démocratie est un don de Dieu au monde. »

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C. P. : Quand on voit ces extraits montés, on se demande évidemment comment le public peut être dupe, comment cela peut fonctionner.

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C.-E. D. D. : Je crois que les discours de Bush s’adressent essentiellement au public étasunien, et que nous avions ici un peu plus de recul par rapport aux événements, ce qui n’est pas toujours le cas concernant les médias français vis-à-vis des États-Unis.

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C. P. : Il y a les extraits et il y a les commentaires de cinq intervenant(e)s.

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B. P. : Ce sont : Annie Lacroix-Riz  [2][2] Annie Lacroix-Riz, auteure de L’Histoire contemporaine..., historienne à Paris vii et spécialiste des relations entre l’Europe et les États-Unis ; Anne Morelli  [3][3] Anne Morelli a publié les Principes élémentaires de..., historienne belge à l’Université libre de Bruxelles, qui enseigne l’histoire critique et dont l’ouvrage est un peu la structure du film. Il s’inspire des réflexions d’un lord britannique pendant la Première Guerre mondiale, Sir Arthur Ponsonby, qui avait dégagé des principes de propagande. Anne Morelli enseigne la critique et c’est ce qui transparaît dans ses interventions, avec l’humour en plus. La mise à distance est nécessaire parce que l’on sort d’un flot de pathos, d’émotions qui est un des ressorts de la propagande. Pour la guerre, la propagande va plutôt chercher à apitoyer de manière à justifier une guerre humanitaire, juste, au nom du bien, sans révéler les enjeux économiques ou de pouvoir, sinon il serait impossible d’obtenir l’adhésion des populations. Pour déconstruire cela, notre démarche a été de réintroduire une certaine froideur, en tout cas celle qui permet la réflexion, et un peu d’humour par rapport à la manière dont on se fait gruger. C’est cela qu’il faut dire au final, sur le moment la plupart des personnes suivent. Pour la dernière intervention en Irak, c’était un peu différent, mais on a vu aussi les conséquences que cela pouvait avoir.

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Jean Bricmont  [4][4] Jean Bricmont est l’auteur de À l’ombre des Lumières,... est professeur de physique à l’Université catholique de Louvain et écrivain. Diana Johnstone  [5][5] Diana Johnstone a publié Fool’s Crusade : Yugoslavia,... est une journaliste indépendante étasunienne très critique par rapport à la situation aux États-Unis et vivant depuis longtemps en Europe. C’est une journaliste engagée depuis, et contre, la guerre au Vietnam. Enfin le général Forget, à la retraite, souvent appelé par France Télévision lors de la première guerre du Golfe à l’époque où des experts militaires intervenaient à la télévision, ce qui n’a pas été le cas pour la deuxième guerre car cela n’avait pas eu un impact intéressant de leur point de vue. À force de commenter des images de guerre en direct, les militaires disaient un peu tout et n’importe quoi. On leur demandait de faire du Léon Zitrone sur des bombes qui tombaient. Le général Forget a donc pris du recul ; il fait aussi partie de ceux qui étaient opposés à la guerre en Irak sur des positions qui n’étaient pas celles de l’extrême gauche, mais néanmoins intéressantes, et qui sont liées à l’indépendance nationale. Sans cette fraction importante de la population, les manifestations n’auraient pas atteint cette ampleur et le poids contre la guerre n’aurait peut-être pas débordé les milieux pacifistes habituels. Je trouve intéressant de comprendre les raisons militaires : on a vu à quel point cet aspect était central pour la deuxième intervention en Irak. Le général Forget a une analyse très précise sur les armes de destruction massive. Pour lui, les armes chimiques n’en font pas partie parce que leur rayonnement n’est pas si important. Il reprend l’exemple d’Ypres pendant la Première Guerre mondiale et l’épisode terrible de l’utilisation du gaz moutarde qui a provoqué de gros dégâts, mais dans un périmètre limité. Les armes de destruction massive, d’un point de vue militaire, sont les armes nucléaires qui, même « mini-nuke », auront des conséquences et des répercussions sans comparaison, dans le temps et dans l’espace.

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C. P. : La clé, c’est en fait le problème du complexe militaro-industriel. Diana Johnstone insiste sur ce point dans le film.

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B. P. : Cela lui semble un point oublié dans la contestation des altermondialistes. On ne peut négliger l’aspect militaire ni vouloir changer le nouvel ordre sans s’attaquer à la première puissance militaire qui l’impose. C’est toujours le même scénario : dans le pays qui refuse de suivre la volonté des États-Unis, on va trouver qu’il y a une minorité avec un horrible dictateur qui se comporte comme le nouvel Hitler. Les « anges de la liberté », les avions étasuniens ou d’une coalition devront alors défendre cette minorité et remettre de l’ordre. Le refus de soutenir l’intervention sera identifié à l’attitude des Munichois. L’aspect militaire est très important dans la conduite de la guerre et dans l’analyse de la propagande, y compris lorsqu’on regarde la structure des médias français. Et cela Annie Lacroix-Riz le montre à travers un parallèle entre l’époque qui a précédé la Seconde Guerre mondiale et la nôtre, époques identiques quant au monopole de la presse en France : il n’y a pas de pluralisme. Qui détient la presse ? Ce sont les principaux groupes d’armement, Dassault et Lagardère.

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C. P. : Les émissions de télévision aussi ?

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B. P. : Les grands médias. Ils décident quel type de publicité ils vont passer et aussi, indirectement, des finances, des subsides. Leur avis est particulièrement important.

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C. P. : En France, l’attitude a été différente lors de la seconde guerre du Golfe et les manifestations ont dépassé de loin les milieux pacifistes parce qu’il n’y a pas eu d’engagement de l’État dans une coalition avec les États-Unis.

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B. P. : Quand on décrypte les articles et les reportages à la télévision et à la radio, on voit qu’une certaine critique de la guerre y était développée par rapport aux visées des États-Unis avec lesquels cette fois-ci il y avait des divergences, bien que pour le gouvernement français l’alliance avec les États-Unis reste primordiale. Les tensions et les divergences d’intérêts étaient cependant si importantes que l’opposition était presque obligatoire de la part d’un certain nombre d’États européens. En effet, l’un des objectifs visés par l’agression contre l’Irak — on ne devrait pas employer le mot de guerre, c’est déjà un terme de propagande — c’était de contrôler le pétrole et d’empêcher un certain nombre de pays, dont l’Europe et la Chine, d’avoir accès à ce pétrole. Et si, concernant l’intervention en Irak, une certaine critique s’est développée, cela ne signifie pas que les journalistes ont bien fait leur travail mais que la critique était autorisée, puisqu’elle soutenait les positions de l’État français. En 1991, c’était différent, il n’était question que de frappes chirurgicales, de guerre propre, avec des commentaires dithyrambiques sur le progrès technologique, et évidemment l’absence de morts, sinon invisibles.

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C. P. : Je voudrais revenir sur le choix de votre sujet, à savoir le cas de figure de l’agression contre l’Irak.

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B. P. : C’était un exemple pour lequel nous disposions d’un certain recul et, malheureusement, d’une certaine durée. La guerre contre l’Irak s’est poursuivie, sans interruption, depuis 1991, et cela nous laissait les moyens d’analyser et de comparer les arguments de propagande sur plus de dix ans. C’est, dans les conflits récents, un cas unique et très symptomatique du développement des arguments de propagande. Nous avons rassemblé beaucoup d’éléments durant la période précédant la guerre, car c’est surtout dans la préparation à la guerre qu’on voit les arguments se développer. C’est pourquoi, dans le film, nous essayons de montrer les arguments développés pendant la guerre au Kosovo, en Afghanistan, en Corée, au Vietnam, et pendant la Seconde Guerre mondiale : c’est la partie analyse comparative des intervenant(e) s. Pour ne pas être noyés, comme la propagande nous noie, nous avons voulu assurer une unité à ces images sur l’Irak, faire un film simple qui soit un outil de compréhension. Nous avons donc rassemblé les discours sur l’Irak pour montrer qu’il existe une cohérence dans le développement des arguments sur plus de dix ans. Entre 1991 et 2003, ce qui est dit sur les armes de destruction massive est affligeant. Quant à la démonisation de « l’ennemi potentiel », c’est caricatural.

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C. P. : Dans le film, il y a cet extrait où Fabius déclare, en 1991, qu’il n’existe pas de guerre propre ou joyeuse.

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C.-E. D. D. : C’était lors d’une interview avec Anne Sinclair, dans l’émission 7/7, en février 1991, à propos de l’utilisation du napalm. Elle fait allusion à une polémique sur l’emploi du napalm par les marines et Fabius parle de fossés où l’on mettrait le feu, pour se défendre. Et il conclut par cette fameuse phrase. Ces archives de 1991 permettent de comparer les discours durant les deux interventions.

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C. P. : Inconscience ou cynisme, c’est une illustration parfaite de la propagande la plus grossière.

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B. P. : C’est l’une des perles du film. Fabius soupire que, finalement, c’est un moindre mal. La critique autorisée ne remet pas en cause les bonnes intentions du gouvernement : la situation est toujours compliquée, il y a des sauvages et l’on est obligé d’intervenir… Mais les intentions ne sont pas critiquables sur le fond même si les modalités peuvent être discutées ! Une autre archive très forte est la dénonciation par Alain Minc, également dans 7/7, de l’affaire des couveuses dans un hôpital du Koweit, et de la mort des bébés provoquée par l’armée de Saddam Hussein. Sur la liste des exactions de l’armée irakienne, ce détail particulièrement horrible, était développé par une jeune fille en larmes dont on a ensuite appris qu’elle était la fille de l’ambassadeur du Koweit aux États-Unis. Alain Minc rapporte cet épisode en disant qu’il n’existe pas d’images des atrocités commises. Et cela devient la justification d’une idéologie : ce que l’on vous dit, on ne peut le prouver, mais imaginez-vous que c’est bien pire. C’est confondant.

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C. P. : Dans ce cas précis, les journalistes n’ont pas fait leur travail. On pouvait démonter certaines allégations, mais ce n’était pas à l’ordre du jour.

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B. P. : On le voit très bien quand on fait une recherche dans les archives : les paroles n’ont pas le même poids. Quand le « bon camp » affirme que des atrocités sont commises dans l’autre, même sans preuve, cela va dans le sens de ce l’on attend. Mais quand une idée n’est pas conforme aux attentes — notamment quand « l’ennemi » n’est pas si horrible —, ou quand on laisse parler la population du camp que l’on va écrabouiller au passage — population à qui l’on accorde peu d’existence : c’est une masse derrière un dictateur — là, faire accepter l’idée que des femmes, des enfants seront touchés, cela devient plus difficile. C’est pourtant obligatoire dans une guerre, mais tout est fait pour écarter cette idée, l’idée même qu’il y a des humains de l’autre côté. Les journalistes ne traitent pas les sources également, les sources officielles en provenance du gouvernement ou des militaires sont crédibles, et les autres, irakiennes, ou encore pire, celles de groupes comme Al-Qaida, sont déconsidérées.

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C. P. : L’exemple du maquillage du portrait de Saddam Hussein en 1991, dénoncé par FAIR [6][6] FAIR (Fairness and Accuracy in Reporting) : association... aux États-Unis, est connu.

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C.-E. D. D. : C’était la couverture de The New Republic en 1991. L’image avait été truquée, les moustaches avaient été rétrécies pour le faire ressembler à Hitler.

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C. P. : Trois références importantes sont évoquées dans le film : la Seconde Guerre mondiale et la lutte contre « l’axe du mal » (l’Allemagne nazie, l’Italie fasciste et le Japon impérial) ; la description d’armes inouïes (comme le dit Anne Morelli, cela dure depuis Jules César…). Enfin, la guerre coloniale, soulignée par Annie Lacroix-Riz, avec en fond, toujours cette opposition entre l’Occident libérateur, démocratique, et l’Orient avec les islamistes.

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B. P. : C’est un aspect essentiel du décryptage médiatique, mais aussi de l’analyse de la situation : c’est la reprise d’un discours et de toute la terminologie coloniale sur les barbares, les non civilisés qui s’allie en même temps à une espèce de fanatisme religieux. Jean Bricmont dit qu’il serait beaucoup plus simple de comprendre s’il n’y avait que des enjeux économiques dans ces affaires de propagande de guerre. Mais même s’il ne faut pas oublier que le premier but de la guerre est la domination économique et politique, il y a des aspects hallucinants, et dont les effets sont indéniables, dans l’administration Bush, en particulier le fanatisme religieux qui complique encore les enjeux du conflit.

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C. P. : La même équipe participait à l’administration de Bush père.

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B. P. : Les néoconservateurs ont pris de l’importance depuis et, notamment, autour de Richard Pearl et Ronald Rumsfeld, qui développent des choses terrifiantes, une politique qui s’appuie sur l’Apocalypse d’où le bien et le mal vont émerger. Il n’est pas exclu qu’au sein de cette équipe qui dirige la conduite des guerres, ils y croient vraiment.

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C. P. : Sur la distribution du film ?

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B. P. : La distribution n’est pas classique. Il y a eu une projection lors du Forum social européen, ensuite le film est resté trois mois au cinéma l’Entrepôt et tourne actuellement en province. C’est assez remarquable pour un film documentaire. Le cinéma ne doit pas être regardé comme un produit de consommation. Nous voulons, avec l’association CLAP 36, qu’il y ait des projections publiques, avec des personnes qui débattent  [7][7] Le CNC, organisme public qui régule le cinéma, entend....

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C. P. : Au-delà de son actualité, le film offre une grille de lecture de la propagande en général. Il fait ainsi référence dans la production cinématographique française, car la démarche critique de fond n’est pas courante sur le sujet. Il est important de diffuser ce film qui analyse le processus de propagande dans ses méthodes et son objectif initial. Quel est le support du film pour la distribution ?

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B. P. : Nous entrons là dans le domaine de la censure. L’une des manières de limiter la diffusion des films autoproduits, ayant des moyens modestes, c’est de ne pas leur accorder les moyens du cinéma, c’est-à-dire un support film 35 mm ou 16 mm, ce qui correspond à l’équipement des salles de cinéma à l’heure actuelle. Le film est en format vidéo.

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C. P. : Le film sera-t-il programmé à la télévision ?

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B. P. : Nous avons tous deux travaillé pour la télévision, notamment pour l’émission Arrêt sur image. C’est une bonne école de formation qui permet de cerner quelles sont les limites de la critique autorisée à la télévision. Le cahier des charges de cette émission résume ce que l’on peut ou ne peut pas faire. La chaîne permet la critique de la forme, mais pas la critique du fond. Or, pour ce film, nous avons adopté la démarche strictement inverse. Nous ne voulions pas critiquer en détail le travail des journalistes, distribuer les bons et mauvais points, nous voulions nous pencher sur les structures de l’information, sur le phénomène d’autocensure, autant de points qui rejoignent des analyses de la société. Les journalistes sont des employés comme les autres et il fallait évoquer la pression de la hiérarchie qu’ils subissent, et qui s’applique aussi à d’autres professions.

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La critique des journalistes qui s’est dernièrement développée, du style « tous pourris », est superficielle, parce qu’une fois qu’on a dit ça, on s’est débarrassé de notre responsabilité, de notre liberté d’analyse, on délègue notre intelligence aux journalistes. C’est pourquoi nous avons voulu montrer les arguments qui sous-tendent la propagande et les raisons pour lesquelles on nous vend des « guerres humanitaires ». Les ressorts de cette idéologie sont intéressants à comprendre pour y résister. Si la critique s’arrête à celle des journalistes, cela ne sert à rien et on ne s’attaque jamais au fond parce que c’est interdit. Si l’on dit que les gouvernements font la guerre dans un but de pillage, même si cela tombe sous le sens, aucun média ne le laissera passer. Les intellectuel (le) s qui ont antenne ouverte ne tiennent pas le même discours que les intervenant(e) s du film, car un discours différent du discours autorisé est plus complexe et plus radical, et ne passe pas.

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Actuellement, il suffit de dire certains mots comme « sécurité », « guerre contre le terrorisme », « ni voile ni string » et cela fait marcher au pas les populations. De même qu’il faut choisir son camp sinon cela signifie qu’on laisse faire. L’argument moral est utilisé pour soumettre les populations, pour les faire taire. Il faut obtenir l’adhésion des populations ou les réduire au silence.

Notes

[1]

Signalons un autre film qui n’a pas bénéficié de la même couverture médiatique que celui de Moore, encore moins de la même distribution (une seule copie pour la France) : c’est le film documentaire de Christine Rose, Liberty Bound. Véritable enquête sur la société étasunienne actuelle, ce film, qui donne la parole à deux historiens, Howard Zinn et Michael Parenti, est sorti dans une seule salle à Paris (Espace Saint Michel) en juillet 2004.

[2]

Annie Lacroix-Riz, auteure de L’Histoire contemporaine sous influence (Temps des cerises, 2004), Industriels et banquiers français sous l’Occupation (Armand Colin, 1999), prépare un ouvrage sur les années 1930 qui doit paraître fin 2005.

[3]

Anne Morelli a publié les Principes élémentaires de propagande utilisables en cas de guerre froide, chaude ou tiède (Bruxelles, Labor, 2001).

[4]

Jean Bricmont est l’auteur de À l’ombre des Lumières, suite de Les Impostures intellectuelles, avec Alan Sokal (Paris, Odile Jacob, 1997 et 2003). Et le préfacier de Noam Chomsky (La guerre comme politique étrangère des États-Unis, Marseille, Agone, 2001) et de Norman Finkelstein (Tuer l’espoir. Introduction au conflit israélo-palestinien, Bruxelles, Aden, 2003).

[5]

Diana Johnstone a publié Fool’s Crusade : Yugoslavia, Nato and Western Delusions (Pluto Press, 2002), à paraître au Temps des cerises.

[6]

FAIR (Fairness and Accuracy in Reporting) : association étasunienne de surveillance des médias, fondée en 1986, dont les bureaux sont à New York.

[7]

Le CNC, organisme public qui régule le cinéma, entend désormais interdire aux structures non commerciales (telles les associations dont CLAP 36) la production et surtout la distribution de films.

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Film documentaire de 90 mn. Réalisation : Béatrice Pignède, documentation : Christophe-Emmanuel Del Debbio ; montage et postproduction : Glenn Félix ; image : Oleg Cetinic ; mixage : Isabelle Rougeot ; étalonnage : Hélène Corbière ; chargé de prod. : Francesco Condemi ; coproduction : CLAP 36-Zalea TV. Pour connaître la programmation du film, consulter le site de l’association : wwww. clap36. net. En 2001, Béatrice Pignède avait réalisé avec Daniel Schneidermann Kosovo, des journalistes dans la guerre, film documentaire qui recevra le prix Europa. En 2002, elle coréalise L’Irak d’une guerre à l’autre, avec Francesco Condemi, et en 2005, État de guerre.

Entretien réalisé le 5 juin 2004 par Christiane Passevant avec la réalisatrice et le documentaliste.

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