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Lionel Arnaud se livre ici à une vaste synthèse des questions abordées par les historiens, les sociologues et les politistes quant à la situation, aux usages, aux problèmes de la culture dans la société. En mobilisant la notion d’« agir culturel », l’auteur cherche à recomposer ces différentes approches disciplinaires et les différentes dimensions de la culture en un seul tableau. Saluons d’emblée la grande ambition de l’ouvrage.

1Qu’est-ce que l’agir culturel ? La notion de l’agir humain que l’on doit à M. Weber et qui a été magistralement développée par J. Habermas dans son agir communicationnel est encore peu usitée dans les sciences sociales en France. Elle l’est davantage dans le monde anglo-saxon où la notion d’agency est très controversée. Lionel Arnaud en donne une définition succincte au début du livre : « un espace ouvert, dépourvu d’instances à même d’imposer ses principes de fonctionnement et de hiérarchiser ses membres » (p. 20). On est donc loin des principes de fonctionnement et de hiérarchie propre à une définition sectorielle de la culture. Il faut aller au dernier chapitre pour une présentation plus méthodique de la notion et de ses fondements théoriques. Comme le lecteur peut s’impatienter de ne pas trouver un exposé ferme et précis de cet agir culturel pour le guider à travers ses multiples formes et ses évolutions telles qu’elles sont déclinées dans les quatre chapitres du livre, je commencerai par là.

2L’agir est une propriété de l’acteur humain (p. 281) qu’il soit amateur, médiateur, artiste ou athlète que l’auteur s’efforce de penser de façon processuelle et relationnelle, en fonction d’intentions et de valeurs et en insistant, point crucial pour le domaine culturel, sur les dimensions d’apprentissage et d’expérience. Pour cerner l’agir culturel, le chercheur ne doit pas seulement comprendre les pratiques, les interactions, les institutions, les dispositifs mais il doit aussi les confronter à ce qui leur confère un sens, variable à travers le temps. De cette position épistémologique, Lionel Arnaud tire une grille analytique pour rendre compte de la communication du sens, de sa requalification dans l’histoire, de sa participation au collectif et des formes sensibles qu’il promeut. Ces quatre processus sont parcourus par une tension inévitable entre un projet de valorisation économique et un projet de conscientisation politique d’une part, par la non moins inévitable tension entre création (individuelle) artistique et créativité sociale (p. 308) d’autre part.

3Muni de ce viatique, on peut plus aisément mettre à profit la grande richesse du récit chronologique que nous fait l’auteur. Si les événements, les mouvements et étapes de la construction historique de l’agir culturel nous sont plus ou moins connus, l’originalité du livre tient à sa construction intellectuelle impressionnante qui déroule deux fils conducteurs. Le premier consiste à montrer que toute entreprise culturelle émancipatrice est en même temps l’expérience d’un manque, d’une irréductible différence mesurée à l’aune de ses promoteurs. Dès lors qu’une sociologie critique tend à montrer que cette différence s’inscrit dans un ordre de domination, susceptible d’alimenter une critique politique, le projet d’émancipation par la culture est perçu comme un récit de domination ; il perd alors sa légitimité et l’entreprise qui prétendant être libératrice apparaît comme son miroir inversé.

4C’est là une manière de prolonger la tragédie de la culture qu’évoquait G. Simmel : tragédie que celle de l’éducation populaire muée en animation socioculturelle, des friches et squats porteurs de gentrification, etc. Le second fil manifeste la volonté de réinvestir la notion de loisir, bien oubliée depuis une trentaine d’années, pour lier le destin des activités sportives et culturelles dissociées par des voies d’institutionnalisation différentes alors qu’elles partagent des univers de sens. Du projet émancipateur du corps et de la raison au programme politique de moralisation du contrôle social et de l’emprise des corps, les harmoniques sont bien là, jusque dans les formes de résistance et l’invention des alternatives traduisant le même désir de réappropriation de ce qui « fait personne » dans les luttes collectives.

5Dans les deux derniers chapitres, Lionel Arnaud évoque les problématiques actuelles qui participent à une sorte de cultural washing, une mise en culture de tous les aspects du développement. Ici, la ville créative sert de grand convertisseur de l’agir culturel en capital social et en valeur économique qui apparaissent comme les nouveaux sésames de l’attractivité et de la richesse même s’ils contribuent souvent à creuser les inégalités. La question se pose alors de ce qui peut advenir du dernier état de l’agir culturel, celui de la reconnaissance des différences et des droits culturels. L’auteur les voit de façon optimiste comme un levier qui rendrait effectif les autres droits (p. 232) alors que dans la conception welfariste, on pense plutôt les droits culturels comme l’aboutissement des autres droits. Si cette tendance se confirme, alors oui il y a changement de paradigme : l’agir culturel nous ferait totalement basculer dans une société culturelle.

Guy Saez
Directeur de recherche émérite CNRS -PACTE, Université Grenoble Alpes
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Mis en ligne sur Cairn.info le 09/07/2019
https://doi.org/10.3917/lobs.054.0098
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