CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1 Le dernier thriller politique de Don DeLillo, Cosmopolis (Actes Sud, 2003), parabole incendiaire mettant en scène la ville, la terreur et l’argent, inscrit le corps de l’individu au centre d’une topographie pulvérisant sous nos yeux les mécanismes d’horloge du cybercapital. « L’argent falsifie le temps. Autrefois c’était le contraire. Le temps d’horloge a accéléré la montée du capitalisme. Les gens ont cessé de penser à l’éternité. Ils ont commencé à se concentrer sur les heures, les heures d’homme, en utilisant la main-d’œuvre plus efficacement » Cosmopolis, page 90 [1].

2 New York, quarante septième rue. Nous sommes en plein cœur de Manhattan. Bloqué à bord de sa limousine dans un embouteillage monstre pour cause de déplacement présidentiel et de menaces terroristes, les yeux rivés sur un écran de contrôle, Éric Packer, vingt huit ans, spécule rageusement sur la chute du yen. Les soubresauts de la monnaie s’impriment comme chiffres de l’univers.

3 Dans cet espace confiné et resserré sur vingt quatre heures d’une vie, le temps de la rue télescope la temporalité subjective et virtuelle d’Éric pour faire culminer, dans une accélération sérielle poussée jusqu’à l’entropie, gestes du quotidien accomplis à bord de la voiture et événements spectaculaires du dehors, émeute ou attentat terroriste.

4 Éric spécule, mange, fait l’amour, rencontre sa femme puis sa maîtresse, se fait couper les cheveux dans sa voiture tandis que se succèdent à l’extérieur une émeute multiculturelle anti-mondialisation, un attentat à la bombe contre une banque d’investissement, une immolation par le feu, l’assassinat par Éric de son propre garde du corps et enfin son propre assassinat programmé et exécuté par un fanatique du nom de Benno Levin. Éric affirmant : « L’extension logique des affaires, c’est le meurtre [2] » et l’auteur à la suite : « La folie du yen délivrait Éric de l’influence de son néo-cortex. Il se sentait encore plus libre que d’habitude. Il prenait de la distance avec le besoin… de produire des jugements originaux, de maintenir des convictions et des principes d’indépendance [3] ».

• Le nouvel esprit du capitalisme et la terreur urbaine

5 Dans une interview accordée au Monde en septembre 2003, il déclare : « A la fin des années 1990, les Américains passaient leur temps devant des écrans à surveiller leur argent. À force, le capital finissait par faire avancer le temps plus vite. Et puis, ça s’est tassé. Le 11 septembre a semblé arrêter le temps, comme si le passé prenait soudain le pas sur le futur… Ce futur, qui semblait être la dimension naturelle des États-Unis, s’est trouvé submergé par un petit groupe d’hommes utilisant notre technologie contre nous [4] ».

6 Dans cet univers des nombres et de l’automation jalonné de catastrophes, la succession minutée des actes d’Éric survient comme un sursis face à l’invasion de la terreur.

7 Comme si l’une des vertus du roman était, une fois encore au moins, sa capacité à repousser le mal.

8 L’atomisation des corps, singuliers ou en masse, l’apathie et la quasi-extinction de la conscience sous l’effet anesthésiant du capital sont stoppées par la tenace matérialité du corps qui est aussi celle de l’écriture.

9 Ce corps, ni mort ni vivant, qui ne parvient pas à mourir, finit par se dissoudre comme objet réifié et, en abolissant le temps d’horloge du capital, par faire advenir l’homme comme sujet de sa vie. À la fin du récit, Éric, dont les confessions de son meurtrier nous ont appris l’exécution au début du roman, reste suspendu à sa mort réelle et au coup de grâce constamment différé de Benno Levin : « Ce n’est pas la fin. Il est mort à l’intérieur du verre de sa montre mais toujours en vie dans l’espace originel, à attendre le bruit de la détonation [5] ».

10 Comme si le roman, grâce à la boussole narrative, avait le pouvoir de défaire l’ordre de la temporalité événementielle afin de changer l’orientation du réel.

11 Le temps de l’éternité, rendu possible ici par la littérature, ébauche l’esquisse d’une libération en renouant avec les limites retrouvées de l’existence humaine. Ce temps résiste à l’ordre totalitaire et criminogène des spéculations boursières d’Éric pour introduire, face à la suraccumulation de gestes, de faits, d’actes anarchiques, d’événements violents et spectaculaires, une faille du récit, une division du sens. En même temps qu’elle fixe les figures de l’aliénation d’Éric, la densité du récit y imbrique les voies de son opposition à un ordre social barbare soumis à des mentalités de collectionneur.

12 Et c’est la matérialité du récit qui accomplit ce passage. Éric, devenu alors derrière cette anthropologie négative un sujet malgré lui ou un sujet par défaut, mais cette fois isolé face à sa propre mort, coupé de la multitude qui jusque là l’entourait, illustre l’impuissance du capital à fonder une communauté politique.

• La littérature contre le mal : en quête de politique

13 Cette faille introduite par l’auteur ouvre sur une question éthique : quelles chances pour une libération de l’homme qui devrait recourir aux mêmes moyens que la terreur ? Au-delà de la dénonciation de l’ordre moral et des formes sociales solidaires de la barbarie qu’elles engendrent, cette question ouvre aussi sur le vide d’un ordre politique qui ne sacrifierait pas l’homme au marché et à ses fétiches, que ce soit sous la forme des biens de consommation ou des droits de l’homme. Les manifestations des minorités, considérées avec le plus grand sérieux, sont néanmoins traitées à plusieurs reprises sous la forme du pastiche.

14 Vija Kinski, responsable d’Éric du service Recherche et analyse conceptuelle, dit elle-même au cours de leur debriefing hebdomadaire : « C’est aussi le fleuron de la pensée capitaliste. La destruction mise à exécution… Il faut revendiquer par la force de nouveaux marchés [6] ». À la violence du marché répond celle de l’action politique. « Cette violence publique, déclare encore Don DeLillo à propos de Libra qui retrace l’assassinat de Kennedy, mais aussi la lutte pour les droits civiques, le Vietnam ou le Watergate, la peur urbaine des gens qui se barricadaient chez eux derrière des triples verrous, tout ça finissait par se retrouver dans mon travail. Certains écrivains possèdent leur petit coin privé, moi mon travail m’associe au monde environnant [7] ».

15 Des romans comme Bruits de fond paru en 1996, pastiche de la société de consommation qui met en scène l’hystérie collective devant un nuage chimique survolant une petite ville du Middle West, ou plus récemment Libra (1989) et Mao II (1992) qui sont pratiquement tous deux, avec l’assassinat de Kennedy ou avec la relation entre fanatisme terroriste et média, des sortes de palimpsestes du complot et de la terreur, préfigurent déjà de façon visionnaire les thèmes qui hantent Outremonde (1999), épopée des quarante dernières années de l’histoire des États-Unis, et Cosmopolis (2003).

16 Ainsi s’exprime, neuf ans avant l’attentat du World Trade Center, l’un des personnages clé de Mao II, romancier lui-même : « Beckett est le dernier écrivain à modeler notre manière de voir et de penser. Après lui, l’œuvre majeure implique des explosions en plein ciel et des immeubles qui s’écroulent. Telle est la nouvelle narration tragique [8] ». Le terrorisme est devenu le livre noir des villes. Cette inscription du monde au cœur de la temporalité subjective des héros constitue le choc par lequel le sujet s’éloigne et trahit lui-même son propre discours. Qu’il s’agisse du divorce d’avec le fanatisme politique des personnages de Mao II ou de l’écroulement de l’univers financier d’Éric, les héros entretiennent à leur ordre symbolique un rapport d’aliénation. Ces êtres ne sont pas les sujets de leurs énonciations du monde mais les objets dissociés d’énoncés fragmentaires tandis que le sens est ailleurs, dans la succession des points de vue critiques agencés par l’écriture.

17 Éric ne peut tenir le discours cynique du profit et du « calcul égoïste » et occuper la place du golden boy qu’au prix d’une scission et d’une aliénation qui agissent comme négation matérielle de la déshumanisation capitaliste et de son alter technologique.

18 Les attentats terroristes, tout comme les catastrophes écologiques, ne sont, pour reprendre un mot de Rainer Rochlitz, que les « horizons substitutifs » d’un effondrement des valeurs mis à nu par la littérature. Mais contrairement à la tradition romantique, le roman contemporain tragique, scellant la relativité des valeurs, se voit du même coup contraint de se désolidariser d’une tentative de refondation éthique. Il laisse le matérialisme de la littérature ouvrir sur la question politique d’une liberté non despotique, d’une émancipation refusant tout crime commis au nom du bien public : « Il y a, se dit Éric, entre les contestataires et l’État, un fantôme de transaction [9] ». et « Quelle est la différence entre le protecteur et l’assassin si les deux sont armés et me haïssent ? [10] »

19 Sous l’injonction à la jouissance et à la reproduction d’un présent perpétuel et devant l’horreur de la barbarie du futur, les utopies sont elles-mêmes recouvertes par le règne de l’ère globale qui en a effacé toute trace jusqu’à celles de leurs échecs. Parce que « le futur échoue » et qu’« il échoue toujours » et que « plus l’idée est visionnaire, plus elle laisse les gens en arrière [11] », les contestataires revendiquent la même comptabilité temporelle que celle de leurs exploiteurs.

20 L’accumulation compulsive des moments du présent mine la pensée de Benjamin (dont Don DeLillo est un lecteur attentif) suivant laquelle durant la Commune de Paris, les insurgés, comme pour anticiper la fin du règne de la bourgeoisie, tiraient sur les horloges pour arrêter le temps.

21 Le capitalisme triomphant est sans limite ou le serait si l’horreur du terrorisme n’excédait ce constat. Or le terrorisme, qui en dévoile les faiblesses, reste littéralement inassimilable par le marché. Ce dernier désigne ainsi sa propre impuissance à fonder un ordre politique.

22 Cette question soulevée dès Outremonde est laissée béante par la littérature : « Beaucoup de choses qui étaient ancrées à l’équilibre du pouvoir et à l’équilibre de la terreur semblent s’être défaites, débloquées. Les choses n’ont plus de limites à présent. L’argent n’a pas de limites. Je ne comprends plus l’argent. L’argent est déchaîné, maintenant. La violence est déchaînée maintenant, elle est déracinée, elle est incontrôlée, elle n’a plus de mesure, elle n’a plus d’échelle de valeurs [12] ».

23 Tout comme Mao II procédait de la « recherche d’une attitude adéquate en face de la collusion entre médias et pouvoir [13] », Cosmopolis tisse des réseaux de connections forgeant un point de vue face à la collusion entre le capitalisme et la terreur.

24 Durant leur réunion hebdomadaire, le superviseur en technologie d’Éric, Kinski, reprenant la formule de Marx et Engels suivant laquelle le capitalisme produit ses propres fossoyeurs, ajoute qu’il « produit des êtres réduits à un fantasme de marché, des êtres qui ne peuvent exister en dehors du marché [14] », précisant que la « culture de marché est totale » et que « la force du cybercapital enverra les gens vomir et mourir dans le caniveau ».

25 Si « la faille de la rationalité humaine est de faire semblant de ne pas voir l’horreur et la mort au bout des schémas qu’elle construit [15] », celle du marché est à l’identique l’éradication de la terreur qu’elle fabrique. Cette faille est aussi ce qui a minima rend encore possible la critique de la politique.

26 Devant les images insoutenables de l’immolation / attentat-suicide par le feu, Éric revient sur l’idée de capitalisme total : « Maintenant regardez. Un homme en feu. Derrière Éric, les écrans haletants le montrent tous… Seules bougent les caméras… Kinski s’était trompée. Le marché n’était pas total. Il ne pouvait revendiquer cet homme ni assimiler son geste. Pas une horreur aussi crue. C’était là une chose hors de sa portée [16] ».

27 Contre le cynisme de la cyberculture et de la domination marchande, Cosmopolis crée, à bord de cette limousine coincée dans la quarante septième rue de Manatthan, un espace physique et politique donnant un nouvel éclairage au devenir urbain : une ville charnelle à la fois corps et cosmos, réplique de la « ville mondiale » dans « l’ère globale », un devenir ville des corps dont la multitude et les foules seront la traduction politique.

• La ville corps

28 Parmi les assignations du corps, on trouve aussi bien l’exercice de la lettre (de l’écriture) comme résistance au cynisme de l’automation et à la dictature des écrans de contrôle que la singularité de la mort. Cette dernière prendra la forme d’une ville où les images de charniers et de décharges se multiplient, où le cadavre et le sans-abri font partie du paysage urbain. En même temps, cette mort dans la ville, Don DeLillo en parle comme de ses spectres familiers, apprivoise la vie et lui donne sens et limite. « C’était la menace de mort à l’orée de la nuit qui lui parlait le plus sûrement d’un principe de destin dont il avait toujours su qu’il se préciserait avec le temps. Maintenant, il pouvait se lancer dans la grande affaire de vivre [17] ».

29 Elle affirme le refus de la tyrannie du commerce, de la négation de l’individu et du terrorisme. Elle capture l’anomie en la ramenant à des proportions humaines et sociales, fussent-elles celles du cadavre de sans-abri ou du mythique rappeur-smurfeur du Bronx. Elle réinvente le principe de mort naturelle. Car la ville paranoïde du contrôle et de la peur est aussi celle des rituels collectifs et des communautés. DeLillo évoquait déjà dans Outremonde, décrivant la liesse populaire lors du fameux match de base-ball disputé à New York en 1951, la liberté et la chaleur d’une grande ville. Cette corporéité de la ville revient dans Cosmopolis comme une scansion, mêlant à la violence mais aussi à l’euphorie des foules partagées entre l’émeute et la fête, cette architecture de la ville « souffrant, exultant, agonisant », entièrement acquise à la complicité de la rue.

30 Ainsi, tombant au cours de ses pérégrinations sur le tournage d’un film catastrophe, Éric se glisse parmi les figurants et se mêle à leur univers concentrationnaire pour y célébrer une sorte d’acte propitiatoire capable de l’humaniser. « Il y avait trois cent personnes nues étalées dans la rue. Elles couvraient tout le carrefour, étendues dans des positions improvisées, certains corps en recouvrant d’autres…Tomber sur pareille vision, une cité de chair stupéfiée, la nudité, les lumières crues ; tant de corps sans protection et difficiles à concevoir dans un lieu de circulation ordinaire. Il y avait un contexte, bien sûr. Quelqu’un tournait un film. Mais ce n’était qu’un cadre de référence. Les corps étaient des faits bruts, nus ainsi, dans la rue… Il s’allongea parmi eux… Il sentit la présence des corps, tous… les gens différents les uns des autres étaient maintenant semblables, amassés, entassés en quelque sorte, vivants et morts ensemble [18] ».

31 À l’idéologie sécuritaire et aux caméras de surveillance répondent l’underclass, les classes dites dangereuses, et les communautés, comme corps politique et délit d’humanisme. Ils offrent un visage de l’autre Amérique qui bien qu’hallucinée, rêvée, au bord de l’effacement, incarne la seule opposition politique possible au monde glacé d’Éric. Ces séquences sur la massification des corps de pauvres et de gens de couleur, cette architecture souterraine des êtres traités comme rebuts de l’humanité, représentent le plus vigoureux plaidoyer contre l’indifférence généralisée devant l’extermination des have not. Ceux qui n’ont rien ou plus rien si ce n’est leur corps menacé de disparition.

32 Ces scènes sont aussi une nouvelle pierre d’achoppement pour le terrorisme dont les cibles aveugles exposent plus cruellement encore les franges les plus fragiles des populations des villes. Pour preuve la diversité des origines d’un grand nombre des victimes de l’attentat du World Trade Center, rejoué en arrière plan des scènes de panique et des explosions violentes de Cosmopolis. L’aveuglement du terrorisme confine au nihilisme et, en le portant au point « où tous les jugements sont sans fondement [19] », en annule définitivement et irrémédiablement toute revendication libératrice. Là encore, comme dans Mao II et dans Outremonde, la condamnation est non seulement sans appel mais elle convie à un redoublement de vigilance devant les tentations émancipatrices ambivalentes quant au choix des moyens.

• Foules et multitude

33 Au-delà de la simple opposition au monde virtuel de l’argent, ces scènes épiques et quasi délirantes de foules organisent le décentrement du récit, jusqu’alors focalisé sur les spéculations monomaniaques d’Éric, pour le faire basculer de l’autre côté des lois du marché, du côté de la multitude comme nouvelle géographie humaine inscrivant la politique au cœur de l’urbanisation.

34 Vue sous l’angle de l’effervescence de la multitude, la ville devient le sujet politique du récit.

35 L’enjeu de cette vision est renforcé par la focalisation multiple de l’intrigue, l’alternance rapide des points de vue et des modes narratifs, plongeant les racines de la ville post-moderne au cœur d’un balai de « consciences vigilantes confrontées à de sournoises menaces » et « impliquées dans un tourbillon vertigineux [20] ».

36 La radicalité des rassemblements et leur force de contestation sont d’autant plus vives qu’elles résident dans la confusion des genres, dans le mélange des communautés et des identités mêlées, comme dans l’absence de revendication précise.

37 Ce flou peut être compris comme la meilleure arme de résistance actuelle au contrôle social exercé dans les assignations identitaires. Mais il ne signifie pas pour autant l’invisibilité.

38 Au contraire, en rompant avec le pacte d’« intouchabilité » des classes populaires, il les sort de l’anonymat auquel la mainstream society les condamnait en leur redonnant le sens et la tangibilité d’une forme. Car c’est sans doute l’un des plus grands paradoxes de la ville américaine contemporaine que d’être à la fois capable de créer des territoires de relégation et d’y désigner des parias tout en se servant de ces mêmes parias et de leur libre-arbitre pour exalter puis finalement retourner contre eux les principes de liberté, de démocratie et de droits de l’homme dont elle se réclamait. « Un quart de seconde de regard partagé constituait une violation des accords qui rendaient la ville opérationnelle. Qui s’écarte pour qui, qui regarde ou ne regarde pas qui, quel degré d’offense dans un effleurement ou un frôlement ? Personne ne voulait être touché. Il y avait un pacte d’intouchabilité. Même ici, dans cette concentration de vieilles cultures tactiles et étroitement tissées, mélangées avec les passants, et les agents de sécurité, et les chalands pressés contre les vitrines, et les fous errants, les gens ne se touchaient pas [21] ».

39 Le débordement de la rue, son occupation par le métissage des cultures et des identités, dessinent le sens d’une réponse politique possible à la déshumanisation globalisée. Car seule l’insurrection de la rue semble susceptible de mettre fin à la tragédie contemporaine des explosions aveugles et du pacte d’intouchabilité comme adjuvants sinistres du contrat social.

40 C’est ainsi qu’à la question d’Éric demandant à Kinski « Quand saurons-nous que l’ère globale est officiellement terminée », celle-ci répond « Quand les stretch-limousines commenceront à disparaître des rues de Manhattan [22] ».

41 Face à la violence des injonctions d’une société en état d’immoralité permanente, la déconstruction, par les laissés pour compte, de tout sens politique préétabli se traduit par l’invention de nouvelles règles du jeu social (et narratif) faisant limite aux impostures de l’idéologie comme à la géométrie asservie des espaces urbains. Elle déjoue les lois du pouvoir et de la domination en introduisant un sens propre et immanent à la multitude susceptible de « chercher dans le présent des virtualités inaperçues » et « de bâtir de nouveaux espaces pour la pensée, au sein des choses [23] ».

42 Dans sa préface à cet ouvrage de John Rajchman dédié à la pensée d’un « devenir ville des corps », Paul Virilio caractérise ainsi cette idée et son auteur : « Un homme à la croisée de deux continents de pensée, qui personnifie la raison apatride d’un monde fini où les distances ne sont plus rien et où la complicité est tout-ce monde global d’une diaspora généralisée où la dérive rapide des continents de savoir requiert une téléphilosophie de la distance, l’incessant retour transocéanique des idéaux politiques… Tandis que l’ancienne philosophie métaphysique se souciait surtout du sujet et de l’objet, la téléphilosophie métagéophysique d’aujourd’hui se préoccupe moins de l’Eternel Retour de Nietzsche que de son extrême rapidité. Flashback, feedback : tant et tant de termes philosophiques insoupçonnés… ».

43 Cette révolution copernicienne, Cosmopolis la met en scène mais ce qui est visé, ce ne sont pas tant les méandres de la cyberculture que le regard porté sur elle, la possibilité reconquise des regards et de la tactilité des corps.

44 C’est ce regard que Don DeLillo porte sur le matérialisme : un matérialisme non cynique capable de réconcilier l’homme avec les corps, le sien, celui des autres, celui de toutes les hybridations prenant la forme d’une ville. •

Notes

  • [1]
    Don DeLillo est l’auteur de nombreux romans parmi lesquels Bruits de fond, Stock, 1986 ; Libra, Stock, 1989 ; Mao II, Actes Sud, 1992 ; Outremonde, Actes Sud, 1999.
  • [2]
    Op. cit., p. 125.
  • [3]
    Op. cit., p. 127.
  • [4]
    «Le Monde», Don DeLillo, auteur de la rue, sept. 2003.
  • [5]
    Op. cit., p. 222.
  • [6]
    Op. cit., p. 103.
  • [7]
    Le Monde, op. cit.
  • [8]
    in Mao II de Don DeLillo, R. Rochlitz, L’Art au banc d’essai, Deux écrivains, Gallimard, 1998, p. 267.
  • [9]
    Cosmopolis, p. 111.
  • [10]
    Ibid, p. 197.
  • [11]
    Ibid, p. 102.
  • [12]
    Outremonde, p. 91.
  • [13]
    R. Rochlitz, op. cit., p. 291.
  • [14]
    Cosmopolis, p. 102.
  • [15]
    Ibid, p. 103.
  • [16]
    Ibid, p. 112.
  • [17]
    Ibid, p. 119.
  • [18]
    Ibid, p. 184.
  • [19]
    Ibid, p. 97.
  • [20]
    R. Rochlitz, op. cit., p. 260.
  • [21]
    Cosmopolis, p. 77.
  • [22]
    Op. cit., p. 103.
  • [23]
    J. Rajchman, Constructions, l’Unbévue, 2002.
Patricia Osganian
Dernière publication diffusée sur Cairn.info ou sur un portail partenaire
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/12/2005
https://doi.org/10.3917/mouv.039.0068
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