CAIRN.INFO : Matières à réflexion

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« Les femmes qui ont des enfants, alors là, on les juge en général mal, mal, mal. Parce qu’elles ont des enfants, on ne comprend pas qu’elles soient toxicomanes. Souvent, j’ai des amies ou des connaissances que j’ai vu partir en pleurant parce qu’elles sentaient réellement ce regard… qui juge, quoi. »
« Un homme, on le jugera moins. Un gars qui a bu, ça reste un homme. Mais une femme, ouh là là !… ça je l’ai remarqué : une femme saoule, on vous regarde différemment qu’un homme. »  [1]

2Le groupe Femmes-Dépendances a été créé en 1990 sous l’impulsion de professionnelles du domaine des addictions – alcool et drogues illégales – conscientes des spécificités des dépendances des femmes. Des rencontres sont organisées régulièrement pour favoriser les échanges d’informations et d’expériences entre professionnel·le·s et pour présenter différents projets, avec la forte conviction qu’il existe des spécificités féminines dans les modes de consommation et les histoires de vie.

3Au début des années 90, la situation des personnes toxicodépendantes en Suisse est critique : apparition de scènes ouvertes et taux de transmission du HIV élevé parmi les personnes s’injectant des drogues. Devant cette détresse, des projets concrets sont développés, comme, par exemple, la remise de matériel stérile. Une nouvelle approche émerge, pragmatique, visant à limiter les risques sanitaires et sociaux pour les personnes toxicodépendantes. Cette approche se concrétisera par la création d’un nouveau pilier de la politique suisse en matière de drogues, celui de la réduction des risques et aide à la survie. Ce pilier a pour objectif de permettre aux personnes consommatrices de traverser – au mieux – leurs périodes de consommation  [2]. À cette époque, le genre n’est que sporadiquement pris en compte.

4À partir du milieu des années 90, la question du genre devient officiellement objet d’études : la recherche Femmes-dépendances-perspectives  [3], menée sur mandat de l’OFSP  [4], dresse un état des lieux des connaissances et des spécificités en matière de dépendances et pose les bases conceptuelles d’une approche genre. À partir de ces éléments et pour poursuivre la réflexion, le groupe Femmes-Dépendances entreprend une recherche comportant, d’une part, une étude des besoins (adéquation entre la demande des femmes dépendantes et l’offre thérapeutique en Suisse romande) et, d’autre part, une étude de faisabilité (possibilité de créer des offres spécifiques pour les femmes en Romandie). Cette recherche, financée par l’OFSP et soutenue par l’ISPA  [5], est publiée en 1998 sous le titre Point de vue sur les toxicodépendances des femmes  [6].

5Début 1999, le groupe Femmes-Dépendances se développe, élargit son champ d’activités et devient la Plate-forme romande Femmes-Dépendances (www.infoset.ch/inst/femdep). Aujourd’hui, composée dans une large mesure de professionnel·le·s du domaine des addictions (secteur drogue et alcool ; résidentiel et ambulatoire), la Plate-forme est également ouverte à toute personne souhaitant approfondir ses connaissances ou discuter de cette thématique. Les objectifs que nous poursuivons sont d’offrir un lieu d’échange, d’information et de réflexion ; de produire et diffuser des informations sur la problématique des toxicodépendances dans une perspective de genre ; de sensibiliser le grand public à ces questions ; de renforcer le réseau d’aide et de soins et de contribuer à l’amélioration des prestations destinées aux femmes dépendantes. Quatre séances thématiques sont organisées chaque année et réunissent de quinze à trente personnes ; la coordination est assurée par Rel’ier  [7], à Lausanne. Depuis 2004, la Plate-forme, qui a bénéficié du soutien de l’ISPA pendant de nombreuses années, est devenue un groupe de travail rattaché au GREAT  [8], qui assure les frais de fonctionnement.

Que veut-on dire par spécificités des dépendances des femmes ?

6Les recherches mettent en évidence que la situation de vie de ces femmes se distingue de celle des hommes dépendants, car elle repose sur des ressources, des représentations et des attentes sociales différentes de celles des hommes. De plus, des spécificités portant sur les motifs de la consommation, les causes, les déclencheurs, les renforçateurs de la consommation de drogues sont relevés comme, par exemple :

  • avoir subi des situations de violence (sexuelle, physique, psychique) ;
  • avoir un conjoint qui consomme  [9] ;
  • le manque de ressources et de reconnaissance dans la famille (soutien, affection) ;
  • le manque de formation et d’accessibilité au monde du travail ;
  • le manque de possibilité d’action dans le domaine public et politique ;
  • les images sociales relatives aux rôles des femmes et à leur identité féminine.

7D’autres spécificités sont dégagées : on constate que les femmes accèdent plus tardivement que les hommes au dispositif d’aide, souvent lorsque leur situation sanitaire et sociale est très dégradée ; que, pour elles, la dimension relationnelle revêt une importance particulière ; ou encore, qu’elles se rendent plus facilement dans les structures ambulatoires qui leur permettent de rester dans leur cadre de vie familial.

8Ces constats ont clairement démontré la pertinence de proposer des prestations qui tiennent compte de ces spécificités. Dès lors, de nombreuses incitations visant à tenir compte du genre dans les offres proposées aux personnes dépendantes ont vu le jour : un argumentaire [10], ainsi qu’un guide pratique  [11]. Ce dernier développe plusieurs axes d’intervention :

  • (re)prendre conscience de son capital-santé ;
  • s’affranchir du rôle de victime ;
  • créer ou renouer des liens sociaux ;
  • se (ré)insérer sur le plan professionnel ;
  • sensibiliser les milieux institutionnels aux besoins spécifiques des femmes.

9Un autre document, élaboré par la Plate-forme Femmes-dépendances, recommande également  [12] :

  • de tenir compte de la dimension relationnelle ;
  • de rechercher des alternatives pour les mères toxicodépendantes ;
  • d’aménager les structures en tenant compte des besoins des femmes ;
  • de sensibiliser le grand public et les professionnel·le·s à une approche genre ;
  • d’intégrer dans les programmes de formation et de perfectionnement la dimension de genre.

10Plus récemment, le projet Femmes-Réseau-Qualité  [13] a accompagné les institutions désireuses de mettre en place des prestations pour les femmes. Reste la question de la mise en pratique de ces recommandations et de l’appui que l’on peut proposer aux intervenant·e·s pour tenir compte de ces spécificités. En effet, comment faciliter l’accès au traitement des femmes toxicodépendantes ? Comment organiser un groupe de parole pour les femmes ? Comment permettre aux femmes d’entreprendre un travail sur l’estime de soi ?

11Afin de répondre à ces questions, la Plate-forme a développé en 2003 un outil pédagogique pour faciliter la prise en charge des femmes toxicodépendantes. La Mallette Genre  [14] se présente sous la forme d’une « petite valise » contenant cinq cahiers qui guident l’intervenant·e dans une démarche et définit un processus ; elle est complétée par des fiches de travail, utilisables telles quelles ou adaptables selon la situation. Les thèmes développés ont cinq objectifs majeurs :

  • faciliter l’accès au traitement ;
  • mettre en place un espace de parole pour les femmes ;
  • élaborer son histoire de vie ;
  • travailler sur l’estime de soi ;
  • préparer une visite médicale.

12Aujourd’hui, bien que les progrès dans ce domaine soient indéniables, les projets ou prestations tenant compte des besoins des femmes sont encore très fragiles. En effet, au cœur des institutions, ils ne sont encore trop souvent portés que par une ou deux professionnelles, convaincues de la pertinence de telles offres, mais qui ne reçoivent que peu de soutien institutionnel.

Notes

  • [1]
    Extraits d’entretiens avec des femmes dépendantes. Point de vue sur les toxicodépendances des femmes en Suisse romande, Enquête sur la demande et l’offre d’aide spécialement destinée aux femmes, p. 37, Groupe de travail Femmes-Dépendances, Lausanne, ISPA, 1998.
  • [2]
    La politique des quatre piliers est composée de : 1. Prévention ; 2. Thérapie ; 3. Réduction des risques ; 4. Répression. Pour plus d’informations sur la politique suisse en matière de drogues, voir www.infoset.ch, rubrique Politique des dépendances.
  • [3]
    Femmes-dépendances-perspectives, Ernst Marie-Louise, Rottenmanner Isabelle, Spreyermann Christine, OFSP, Berne, mars 1995.
  • [4]
    Office fédéral de la santé publique : www.bag.admin.ch
  • [5]
    Institut suisse de prévention de l’alcoolisme et autres toxicomanies : www.sfa-ispa.ch
  • [6]
    Point de vue sur les toxicodépendances des femmes en Suisse romande, Enquête sur la demande et l’offre d’aide spécialement destinée aux femmes, Groupe de travail Femmes-Dépendances, Lausanne, ISPA, 1998.
  • [7]
    Relais Informations et Réseau : www.relais.ch, www.infoset.ch/inst/relier
  • [8]
    Groupement romand d’études sur l’alcoolisme et les toxicomanies : www.great-aria.ch
  • [9]
    Les femmes sont plus enclines que les hommes à commencer une consommation pour partager cette expérience avec leur conjoint.
  • [10]
    Il faut des offres de prise en charge spécifiques pour les femmes et tenant compte de leurs besoins particuliers, car… Un argumentaire destiné aux associations et aux autorités, aux spécialistes et aux hommes et femmes politiques intéressés par l’intervention en matière de drogues, OFSP, 1998.
  • [11]
    Au féminin, s’il vous plaît ! Promotion des offres de prise en charge « à bas seuil » pour les femmes toxicodépendantes, Guide pratique pour la réalisation de nouvelles formes d’intervention et la gestion de la qualité, OFSP, 2000.
  • [12]
    Point de vue sur les toxicodépendances des femmes en Suisse romande, Enquête sur la demande et l’offre d’aide spécialement destinée aux femmes, pp. 96-99, Groupe de travail Femmes-Dépendances, Lausanne, ISPA, 1998.
  • [13]
    Au féminin s’il vous plaît ! La pratique. Documentation relative à la mise en œuvre de l’instrument de développement de la qualité « Au féminin, s’il vous plaît ! Promotion des offres de prise en charge ‹ à bas seuil › pour les femmes toxicodépendantes », OFSP, 2005.
  • [14]
    Conceptualisé par Geneviève Praplan, sociologue, le projet conduit par l’ISPA est financé par l’OFSP. Pour commander la Mallette Genre (25 fr. + port) : ++41-21 321 29 11, librairie de l’ISPA.
Valérie Dupertuis
Coordinatrice de la Plate-forme romande Femmes-Dépendances
Valérie Dupertuis est licenciée en sciences politiques. Elle travaille depuis une dizaine d’années dans le domaine des dépendances (principalement drogues illégales) et actuellement à Rel’ier, bureau de coordination d’actions sociales de l’association du Relais, à Lausanne. Féministe, elle s’intéresse aux questions de genre qu’elle intègre dans sa pratique professionnelle, notamment par la co-animation de la Plate-forme romande Femmes-Dépendances.
Cette publication est la plus récente de l'auteur sur Cairn.info.
Mis en ligne sur Cairn.info le 23/07/2015
https://doi.org/10.3917/nqf.252.0144
Pour citer cet article
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