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Le Philosophoire

1999/3 (n° 9)

  • Pages : 212
  • Affiliation : Revue précédemment éditée par les Éditions Association Le Lisible et l'Illisible (jusqu'au numéro 37).

  • DOI : 10.3917/phoir.009.0161
  • Éditeur : Vrin

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François Ost, Sade et la loi, Odile Jacob, 2005

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Sur Sade, on a tout dit. La littérature à son sujet est confondante de profusion, de diversité et de certitudes les plus opposées les unes aux autres, comme si la chose sadienne fonctionnait à la perfection comme un miroir dans lequel les auteurs croient d’autant mieux s’y retrouver qu’ils ne font que contempler leur propre reflet. Car cette chose possède l’étonnante propriété de se prêter d’autant plus volontiers à toutes les rationalisations que cela lui permet de mieux s’en échapper. François Ost s’amuse à en proposer la classification suivante (pp. 81-95) : la lecture politique, qui verra tantôt dans l’auteur de « Français, encore un effort si vous voulez être républicains » le révolutionnaire qui dynamite la Bastille de l’intérieur (conception très prisée des surréalistes), tantôt dans l’auteur des Cent vingt journées de Sodome le prophète et théoricien des régimes totalitaires et des camps de concentration ; la lecture religieuse, qui n’hésitera pas parfois à reconnaître en Sade la figure du martyre chrétien qui prend sur soi la culpabilité du monde (Klossowski) ; la lecture scientifique, selon laquelle avec les écrits de Sade nous serions tout au plus en présence de textes analogues à des documents médico-légaux ; la lecture esthétisante, qui ramène l’œuvre de Sade à la seule littérature et au pur plaisir du texte (Barthes) ; la lecture psychanalytique bien sûr, qui prendra soin de faire de Sade un “cas” particulier venant à point nommé confirmer des structures névrotiques et psychotiques bien connues ; la lecture neutralisante, qui lit Sade dans la pure continuité du mouvement libertin du xviiie siècle ; et, sans espoir d’être exhaustif, n’oublions pas Sade personnage romanesque, pour ne pas dire pittoresque, qu’il convient d’invoquer voire de plagier pour recevoir la très recherchée étiquette du « subversif », comme d’autres reçoivent la légion d’honneur (Sollers), sans oublier bien entendu Sade précurseur de la libération sexuelle, avec cette conséquence savoureuse, qui aurait fait tellement exulter le divin marquis, que la pauvre Justine, pour avoir été tant violée et torturée à longueur de pages, verra finalement l’auteur de ses maux auréolé de la gloire de s’être montré, par sa Philosophie dans le boudoir, un « précurseur du féminisme ».

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Reconnaissant que toutes ces lectures ne sont pas sans prélever ici ou là une part de vérité, mais que Sade ne leur échappe pas moins sûrement, l’auteur prend acte du défi considérable que constitue la chose sadienne face à la pensée occidentale, par les instruments de laquelle nous cherchons à l’interroger. Si chercher à prendre Sade dans les filets d’une grille de lecture universalisante (psychanalytique, politique, etc.), dont il ne serait qu’un moment ou une exception, mène directement à l’échec, c’est pour la raison que c’est précisément à cet universalisme que Sade pose un véritable défi. Le principe premier de la métaphysique sadienne (qu’il faudrait, selon les vœux de l’auteur p.35, nommer bien plutôt cataphysique, ou métaphysique de la catastrophe) consiste en effet dans la négation absolue de toute universalité. Il s’agit d’un principe qui touche à la fois à la nature de l’être humain, et du rapport de l’être humain à la loi. En répondant d’une façon totalement originale et inédite à la question du rapport de l’homme à la loi, Sade nous oblige à considérer cette question sous un nouveau jour – c’est cet aspect qui intéresse le plus directement, dans ce livre, le philosophe du droit et le juriste qu’est François Ost.

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Ce principe métaphysique premier reçoit par Sade lui-même le nom d’isolisme (Cf. p. 16) : tout être humain est par nature refermé sur lui-même, il trouve en lui-même sa propre complétude et satisfaction. Toute passion et toute raison trouve donc son unique fondement dans la singularité de l’individu, annulant tout principe transcendant d’universalité. Ce principe métaphysique, qui fait de l’unicité sans universalité possible la seule réalité de l’être humain, peut se lire à plusieurs niveaux. On peut reconnaître tout d’abord dans ce principe de l’unique sans faille et sans altérité la figure de l’androgyne, qui constitue, selon l’auteur, une figure centrale de la pensée sadienne (voir pp. 46-52). L’être sadien est par essence complet, il trouve sa propre satisfaction en lui-même, il est sans autre. Si la logique sadienne s’emploie constamment à inverser les opposés, à confondre les contraires, jusqu’à prêter son nom à cette figure de l’ambiguïté par excellence qu’est le sado-mazochisme, c’est parce qu’elle vise à nier le moment symbolique de la différence sexuelle (de la coupure originelle de l’androgyne en homme et femme selon le mythe platonicien), par lequel s’établit le discours et se tisse la relation entre les êtres. « Nous aurions donc, d’un côté, une logique symbolique, de l’autre, une logique diabolique ; la première qui tourne résolument le dos à l’obscène sinistre et qui prend son parti de la division originaire ; la seconde qui, cultivant la fascination de l’unité première, entraîne dans le tourbillon de la Chose interdite » (p. 53). La logique diabolique, qui n’est autre que la logique sadienne, est celle de « l’esprit qui toujours nie », c’est-à-dire qui mine le principe même de l’universalité permettant à deux êtres de se rencontrer. C’est ici que s’inscrit la fonction si singulière de la parole du libertin, par ses discours et argumentations, dans le récit sadien ; car un tel discours ne cherche pas, selon le principe de la logique depuis Aristote, à justifier le particulier par l’universel, il sert au contraire à faire passer le singulier dans l’universel pour désagréger ce dernier ; il sert à « échauffer » l’esprit pour qu’il s’imprègne de la passion ou de l’objet de désir singulier (la Philosophie dans le boudoir parle de « décharger de la tête »). La structure psychosomatique fonctionne comme une dépendance, une innervation de l’esprit par le corps ; s’il n’y avait ici qu’un seul texte à citer, ce serait sans doute le passage si explicite de la lettre que Sade embastillé adresse à son épouse : « Les mœurs ne dépendent pas de nous, elles tiennent à notre construction, à notre organisation. […] Voilà mon éternelle philosophie et je n’en changerai jamais. […] Ma façon de penser, dites-vous, ne peut être approuvée. Eh, que m’importe ! Bien fou celui qui adopte une façon de penser pour les autres ! Ma façon de penser […] tient à mon existence, mon organisation. Je ne suis pas le maître de la changer » (voir pp. 33-34). La pensée se fonde dans la constitution propre de l’individu, et nullement dans un sens transcendant l’individu et lui permettant, par cette transcendance, de rejoindre un autre individu. L’universalité est un mythe.

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Les conséquences d’une telle logique dans la sphère éthique et juridique sont radicales. Tout d’abord, l’isolisme conduit à un renversement complet de l’axiome de la Critique de la raison pratique : Autrui ne sera jamais pour moi qu’un moyen de jouissance personnelle, et jamais ne pourra devenir en lui-même une fin (Cf. pp. 198-205). Toute liberté est illusoire, l’être humain est le jouet des lois aveugles de la nature ; la liberté de jugement est elle-même purement déterminée par la physique du corps (« toutes nos idées doivent leur origine à des causes physiques et matérielles qui nous entraînent malgré nous », p. 199) ; aucune instance ne peut donc venir détourner une créature du but que la nature a fixé en elle, à savoir la jouissance. Deuxièmement, une telle logique diabolique aboutit à la négation de toute loi universelle et de tout contrat social. « A l’encontre de la doctrine ‘standard’, dans laquelle communiait toute l’Europe savante et juridique, Sade soutient que nous n’avons jamais quitté l’état de nature ; c’est mensonge de dire que la loi fait accéder à l’état civil (l’état civilisé), qu’elle est une victoire de la culture sur la nature, un arrachement à la violence originaire. Si elle traduit un progrès, ce ne peut être qu’un raffinement dans l’hypocrisie, dès lors qu’elle n’a jamais fait autre chose que conforter les rapports de force. […] Pour Sade, il n’est de loi que privilège, et de droit que droit d’exception. Une loi ne consacre jamais qu’un point de vue particulier à l’encontre d’un autre point de vue particulier, ce dont atteste son extrême variabilité dans le temps et l’espace » (p. 159). De là la haine absolue de Sade envers l’État, incarnation du principe d’universalité dans l’ordre social, et son horreur envers la manifestation la plus directe et violente de l’état qu’est la peine de mort. Si l’individu, dans le feu de sa passion, commet un meurtre, c’est à la seule nature, qui lui a inspiré cet acte, qu’il faut en imputer la faute ; mais l’État, être abstrait sans aucune réalité de nature, devient un bourreau sanguinaire en commettant un meurtre anonyme. « Ce n’est pas la mise à mort qui fait reculer Sade, c’est la peine de mort, comme si le droit n’avait rien à faire dans ce jeu dont seule la nature est l’inspiratrice, et le désir le bras armé » (p. 160).

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La logique sadienne conduit finalement à l’idée d’un mal radical – c’est-à-dire d’un mal qui ne serait plus le relatif d’un bien, qui ne serait plus compensable par aucun bien (Cf. pp. 276-80). Au moment même où Napoléon institue le Code Civil, qui deviendra le fondement de notre société moderne, Sade expose une théorie du droit qui, pour excessive ou paradoxale qu’elle apparaisse, atteind à la racine les fondements de la société démocratique moderne, en tant qu’elle entend concilier l’intérêt particulier et l’intérêt général. En soutenant que l’intérêt général n’est toujours que le déguisement d’un intérêt particulier, et en soutenant que la loi, si changeante dans le temps et l’espace, n’est toujours que relative à des individus donnés, Sade se place au point aveugle, inéliminable, de toute conception juridique. Car il n’y a effectivement de société concrète que par les individus, les classes et les communautés qui la composent, lesquels peuvent à tout moment décider de se réclamer du seul intérêt particulier et nier le principe d’universalité qui fonde la loi, en la dénonçant comme institution d’un rapport de domination. C’est tout le mérite de cet ouvrage que de nous amener à nous interroger sur le sens de la loi en partant de celui qui en a récusé le plus radicalement la légitimité.

Titres recensés

  1. François Ost, Sade et la loi, Odile Jacob, 2005

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