CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Poète, romancier, essayiste et traducteur, l’Autrichien Leopold Federmair, né en 1957, vit actuellement au Japon, où il enseigne à l’université d’Hiroshima. Il a reçu en 2012 le prix de traduction littéraire de l’État autrichien pour ses travaux de traduction où les auteurs latino-américains de langue espagnole voisinent avec les Français (Henri Thomas, Francis Ponge et Michel Deguy notamment). Son dernier essai est consacré à son compatriote Peter Handke (Salzbourg & Vienne, Jung & Jung, 2012). Le public français connaît de lui La Consultation (trad. Manuel Chemineau, Saint-Nazaire, Maison des Écrivains et Traducteurs, 1999).

2Les présentes proses sont directement inspirées de son séjour au Japon. Le traducteur s’est permis de les accompagner de quelques notes qui ne figurent pas dans l’original.

Maison de thé à Kanazawa [1]

3La femme en kimono jaune pâle, la taille ceinte d’un obi [2] bleu foncé orné de motifs de fleurs à peine saillants, me désigne d’un geste de la main une place contre le mur du fond de la pièce. Les nattes identiques sur le sol et les poteaux de bois qui soutiennent le toit en soulignent le vide. Les portes coulissantes avec leurs carrés de papier blanc pourraient décider de tout et de rien, mais les extrêmes n’entrent absolument pas en ligne de compte.

4Un deuxième visiteur pénètre bientôt dans la pièce, que la servante – ou la maîtresse de maison ? – doit inviter à prendre place plus au centre pour jouir de la vue. (Peut-être l’hésitation et la déférence avec laquelle on se fait prier appartiennent-elles aux règles du jeu.)

5Dans la mesure où les trois ouvertures sont éloignées du visiteur, la part visible du monde extérieur lui demeure relativement petite. Ce que l’on voit apparaît d’abord plus comme une surface que comme une pièce. Ce n’est que progressivement que le jardin et l’espace à l’arrière gagnent en profondeur. Le premier plan est clair, les insectes qui le traversent portent des éclats de soleil sur leur corps. De temps à autre, une goutte de pluie, elle aussi éclairée, luit dans sa chute depuis l’auvent sur la terre. L’arrière-plan formé par l’étang et la forêt est sombre, la surface de l’eau impénétrable, le vert des arbres se change en une opacité incolore, cette opacité elle-même en bout du monde – de ce monde ici.

6L’arrière-plan est calme, le premier plan animé. À la chorégraphie des gouttes de pluie et des insectes s’ajoutent le tremblement des brins d’herbes, le frémissement des branches dans les buissons, le balancement des pointes de roseaux. Un canard au bord de l’étang fouille du bec dans son plumage. Seules les rares pierres, qui désignent des chemins ou forment des points où le regard peut se reposer, échappent au jeu du repos et du mouvement. Elles représentent l’élément tiers : anhistorique, permanent.

7(Très au loin, j’entends un cantique venu de mon enfance. Sa mélodie enveloppe le monde de la maison de thé et son raffinement théâtral.)

8Alors – mieux – à un moment donné, la maîtresse de maison (ou la servante) apporte un plateau avec une tasse de thé et une pâtisserie ronde, fine comme de la dentelle, dont l’aspect rappelle celui d’une grande hostie. La femme entre par une porte latérale coulissante que d’autres mains entrebâillent. De ses petits pas, elle décrit une ligne droite, puis, à un moment donné, un angle droit, de telle sorte qu’elle en vient à se tenir de profil devant moi, s’agenouille aussitôt, dépose sans un mot le plateau devant moi, m’invitant d’un geste à me servir, tandis que d’un autre elle me signifie qu’elle va immédiatement se retirer.

9Je mange la pâtisserie avant de prendre la tasse. Je tiens la tasse de thé devant mes yeux, la tourne un peu, et considère le motif peint : des traits bleus sur un fond blanc représentent une natte sur le sol, un jardin et une femme qui peigne ses longs cheveux qui touchent terre.

10(Ou s’agit-il de Daphné, chez elle, après sa fuite ?)

11Oui, en cas de coups de vent, une vraie agitation s’empare des roseaux et des herbes qui se dressent verticales, serrées les unes contre les autres. Des soupçons de panique, comme s’ils voulaient s’enfuir. Il est étrange qu’on n’entende pas le vent. Un silence règne, au sein duquel on entend le gazouillis du filet d’eau qui s’écoulant d’un roseau coupé en deux dans sa longueur tombe au creux d’une pierre hémisphérique. En travers au-dessus du bac est posée la mince tige d’une cuiller à puiser en bois, qui partage le cercle aquatique en deux moitiés. De temps à autre, on entend au haut-parleur la voix d’une femme qui encourage les enfants dans un tournoi scolaire, voix qui, à l’occasion, est déchirée et dispersée par le vent, comme si l’on pouvait en définitive abandonner les petits à eux-mêmes.

Hall de pachinko à Saijô [3]

12Si l’on se demande où finit l’arc-en-ciel, la réponse est toujours : par-derrière. Derrière le bloc que forme le supermarché avec son grand dé rouge au-dessus, derrière la croupe forestière qui est derrière…

13Et aujourd’hui ? L’arc-en-ciel couvre généreusement le vallon de Saijô et, juste sous son sommet, on voit apparaître au bout d’un moment l’inscription Angkor, puis, un instant plus tard, le caisson, cube, incube correspondant. Deux gardiens aux cheveux blancs, divinités protectrices aux couleurs irisées et au visage bronzé, se tiennent près d’un camion de travaux publics et me font signe à travers l’arc-en-ciel. Au moment où je m’apprête à tendre le bras, l’arc-en-ciel a disparu. À nouveau, manqué.

14Les blocs de pierre carrés qui composent la digue de la rivière sont couverts d’un épais rideau de lauriers. Un figuier aux fruits éclatés passe par-dessus le mur. Un héron blanc se tient sur ses pattes jaunes dans l’eau peu profonde, entre une bouteille de plastique et une boîte d’œufs. Un poisson se présente-t-il jamais ? Si pourtant ! Des bécasses se déplacent mécaniquement à la surface, comme des rameurs dans une poursuite sans fin. Au départ, l’odeur m’a attiré ici, je me suis attardé à l’une des entrées du bâtiment, à côté des petits personnages qui avançaient en scintillant dans le demi-jour, le flair me faisait distinguer ce qui s’était mêlé, le souvenir et le présent, pour en restituer la cohérence : la fumée de cigarettes, depuis longtemps dissipée et pourtant à nouveau flottante, l’odeur de café froid, les vapeurs de cuisine filtrées par les tuyaux, l’humidité souterraine, l’asphalte de l’aire de jeu, le linoleum, la poussière invisible rassemblée dans les fissures et les coins.

15Et j’ai fini malgré tout par entrer, en passant la porte, une fois d’abord et n’ai plus cessé de venir depuis. J’ai chaviré dans l’autre monde, y chavire à chaque accès, me donne pour habile. Tous ici sont habiles. Tous chavirent, sont ailleurs en pensée. Plus tard, une autre fois, un regard m’atteint venu de gouffres profonds, des abîmes marins, semblable aux petites bulles qui ne cessent de monter le long de l’écran tandis que des poissons multicolores défilent devant moi à l’horizontale, des êtres aquatiques toujours nouveaux, car nous sommes dans la mer, dans l’infini.

16Mais non, je suis assis, assis dans le coin fumeur, un crayon dans la main au lieu d’une cigarette, le bras appuyé sur le marbre, tandis que mon index suit le bord conique du creux pour la capsule de café, puis le rond argenté du cendrier, apparemment précieux comme les petites billes d’argent et d’or qui, dans un cliquetis, une musique ou un souffle, tombent des appareils dans des récipients de plastique rouge ou vert. Huit de ces récipients s’entassent dans le dos d’un homme légèrement voûté qui tire pensivement sur sa cigarette. Eldorado, l’enfer précieux, le ciel, la grotte, la lumière alternativement surnaturelle et le bruit pacifique qui enveloppent mille petites cavernes sont le lien jamais rompu entre les silencieux soldats du jeu. Des éclairs jaillissent en rythme de ces cavernes merveilleuses, des grottes d’un bleu mystique traversées de décharges rouges et vertes. Les silhouettes sont détendues, fixées à leurs chaises tournantes, des dormeurs éveillés que parcourt parfois une vague d’excitation, alors une main furieuse tressaille, un poing frappe sans faire de bruit, chaque éclat et emportement étant immédiatement avalé par le grand bruit. Ou bien un téléphone vibre, et la propriétaire quitte rapidement la grotte, file dans ce monde, c’est-à-dire dans l’autre monde.

17Nombreux sont ceux qui ont la cigarette aux lèvres, leur auxiliaire, leur sceptre, leur lance. La cendre s’y allonge, y grandit, parfois elle tombe – une main effleure alors la flanelle. La population entière est représentée dans cette armée, les hommes et les femmes, les jeunes et le vieux, des étrangers indifférents, des riches et des pauvres, se sont incarnés, ont pris la forme d’individus en demi-teintes. Il n’y a pas de très riches, pas de très pauvres, pas d’enfants ni de vieillards non plus, les extrêmes manquent. L’autre monde se trouve au milieu du monde, un individu nous reflète tous (voilà longtemps que je suis devenu un nous et ai changé mon crayon contre une cigarette) : un homme sculpté dans la pierre, aux joues creuses, au pantalon flottant, en chaussures de sport, avec une veste gris-brun, une casquette de base-ball, une ombre de barbe, venu en vélo comme nous, anonyme. Dès sept heures du matin, il a fait la queue le long du mur sans fenêtre, parmi ceux qui espéraient la meilleure place, la meilleure grotte, car ici aussi, comme dans l’autre monde, il y a des nuances, des différences entre le bien et le meilleur. Jamais personne n’a adressé la parole à cet individu : aurais-tu une cigarette, une pièce ? – ici ce n’est pas la peine, cela va de soi. Mais cet individu, à ne pas bouger, devient monstrueux, s’abîme dans la grotte, à force de rester sur son fauteuil pivotant presque droit, légèrement penché. Comme s’il était fait de deux personnages. Nous sommes deux. Chacun de nous.

18Jamais personne ne m’a adressé un mot. Aussi bien ce serait absurde, on ne le comprendrait pas, les mots sont ici comme par avance éteints. Au moins existe-t-il des signes, un hochement de tête, un haussement d’épaules, mais cela aussi est rare. Le bruit de la guerre incarne la paix perpétuelle. Bien sûr, chacun veut de l’argent, les jeunes un argent rapide, les vieux l’invraisemblable et tardive bénédiction. Je suis seul à faire exception, assis dans le coin fumeurs, le crayon à la bouche. Je suis redevenu moi. Ce n’est que maintenant que j’aperçois le visage de l’individu. C’est un massif montagneux avec ses à-pics, ses murailles rocheuses, ses failles, ses anfractuosités, ses éboulis. On pourrait y grimper. Quelques arbres s’y trouvent aussi, déchirés par le vent. On pourrait s’y retenir. Les propriétaires des grottes, dit-on sans un mot, résident outre-mer.

19Lorsque j’étais si petit que je m’en souviens à peine, je pénétrais chaviré d’excitation dans une telle grotte, la main dans celle de ma mère, et je m’enivrai de la musique souterraine et surnaturelle. Ces jours-là, de retour à la maison, je m’endormais tôt le soir, je dormais aussi le jour suivant ; c’était bien, maman pouvait vaquer aux affaires domestiques. Je fermais les yeux et le scintillement continuait. Je posais l’oreille sur le traversin et la musique continuait. Je ne dormais pas, simplement je ne voulais pas ouvrir les yeux ni les oreilles. Cela, maman, c’était mon secret. Maintenant que tu es définitivement sous la terre.

La Sainte Famille

20Ils sont trois à composer la Sainte Famille ou plutôt quatre. Un chat vient en sus, est un jour venu s’ajouter à eux, un chat avec collier et laisse qui sont nécessaires, car la famille est inconstante. Le chat est assis sur la table du déjeuner sous le toit du pavillon dans le parc de la Science, et regarde le lac. Il est assis sur le sac plein à craquer sur le porte-bagages du vélo que dirige le père de famille, et regarde la chaussée dans le sens inverse de la marche, ceci à vrai dire littéralement, car les membres de la famille ne pédalent pas, ils poussent leurs bicyclettes chargées. Le chat est assis comme un enfant sage.

21La famille change de résidence dans un rayon d’environ cinq kilomètres. Ils s’arrêtent pour un temps dans le parc de la Science, pour un temps, surtout l’été, dans le parc de Kagamiyama [4], et parfois, quand nous la perdons de vue, n’importe où en arrière au bord de la rivière, non loin du centre commercial, il arrive que ses trois membres viennent à notre rencontre, à moins que nous n’apercevions leur silhouette sur une route de campagne, un chemin adjacent. L’homme est grand, élancé comme un bambou et, lorsque nous le regardons, il part d’un bref éclat de rire. Parfois il répare des choses, je ne sais quoi sur son vélo, un frein, mais la plupart du temps il se repose comme sa femme, qui est fatiguée, la fatigue personnifiée. Les deux vont ensemble, rien ne pourrait les séparer, la vieille veille sur eux imperceptiblement ; quand les deux disparaissent dans le sous-bois, elle veille à la lisière, va et vient en tirant sur une cigarette. La grand-mère est une femme nerveuse, la personne la plus mobile et active de la famille, la plus bavarde aussi. Les cigarettes sont sa passion. Il est beau de la voir, le coude droit appuyé dans la main gauche, porter de ses doigts fins la tige enflammée à la bouche. (C’est du moins l’impression de loin, car le bout de ses doigts est rond, les ongles sont rongés et limés.) Je ne l’ai jamais vue manger quoi que ce soit. Son mari oui, il lui coupe parfois une pomme, elle cligne des yeux, en met un morceau dans la bouche et laisse retomber sa tête dans le creux du bras. Deux fois nous avons offert à la grand-mère un petit coffret bento[5] pour la famille. Elle a refusé, en nous remerciant, mais en assortissant son refus d’un regard sévère. Lorsque nous lui avons proposé un paquet de hope[6], elle l’a accepté, mais l’a aussitôt fait disparaître dans la poche intérieure de sa veste, à côté d’un étui cendrier portatif qui a un instant brillé. Depuis nous en avons toujours un paquet avec nous lorsque nous allons à la campagne. L’offrir, quand l’occasion se présente, nous fait du bien.

22On ne sait jamais l’endroit où ils se trouvent ; il est vain de les chercher. Au petit Jizô[7] aussi, qui a son petit autel en bois au carrefour, notre divinité privée, nous faisons parfois une offrande : un petit verre d’alcool de riz que nous prenons au drugstore. Mais Jizô avec son petit bavoir rouge n’est pas inconstant, il est même le plus constant que l’on puisse imaginer. Bien qu’il voyage ; il accompagne le voyageur, en se multipliant, car il existe à des milliers d’exemplaires. La Sainte Famille dans sa composition n’existe qu’à l’état unique. La grand-mère est son porte-parole, mais au fil des années elle a développé son propre dialecte dont nous ne comprenons que des lambeaux. Il n’y a que deux ou trois femmes qui semblent comprendre son langage ; peut-être font-elles seulement semblant, à gesticuler de façon exagérée. La vieille semble s’entretenir avec elles d’événements et de personnages du passé. Elle pose alors ses mains sur ses hanches et les femmes, des paysannes ou secrétaires du centre de recherche, répondent à ses discours.

23La grand-mère veille à la propreté de la famille, balaie avec une branche la terre et la poussière qui se sont déposées entre les dalles qui forment le sol du pavillon. Elle passe la poussière, les flocons se dissolvent dans l’air. Parfois un peu de lessive est étendue à sécher sur la prairie derrière la roselière. L’homme tient une canne à pêche noueuse au-dessus de l’étang. Il arrive qu’il fasse un signe de la tête à sa femme. Ce mouvement va d’elle à la lisière de la forêt, et la femme a besoin d’un moment avant de comprendre, mais alors elle se redresse, va d’un pas chancelant jusqu’à la lisière de la forêt et disparaît par une brèche dans les taillis. Plus tard, l’homme la suit d’un pas lourd et la vieille magicienne se tient, une cigarette entre l’index et le majeur, le coude appuyé dans la main gauche, devant cette ouverture, tandis que le chat regarde au loin la tête haute, comme s’il voulait compter les collines qui se succèdent avant que le pays ne finisse dans la mer.

24La vie au plein air n’est sûrement pas une sinécure. L’extrême liberté fatigue. Les dents se gâtent et, lorsqu’elles tombent, elles ne sont pas remplacées. Dans les nuits d’hiver, la famille survit dans des refuges de fortune dont nous avons à peine idée. Au lever du soleil, les premiers joggeurs passent devant elle sans lui prêter attention. Une fois, nous avons vu la grand-mère se tenir sur les dalles, sans robe ni chaussure, les jambes écartées, le haut du corps penché en avant. L’homme lui tendait un rouleau de papier cabinets, mais la vieille ne s’en servait pas ; en revanche, entre ses cuisses coulait quelque chose que nous ne voulions pas voir, mais que je ne sais quelle force nous obligeait à regarder et nous voyions les cuisses puissantes, sombres, couleur or, le derrière bien formé, la sombre et épaisse touffe de poils, comme si l’on tournait un film, à la différence près qu’il n’y avait aucune caméra dans les environs, aucun regard sans défense ou innocent. Rien, nous n’avons rien vu. Lorsque nous sommes repassés au même endroit l’après-midi, la famille avait disparu, elle avait changé de place. Nous sommes descendus de vélo, les dalles étaient d’une impeccable propreté, même dans les rigoles il ne restait aucune trace de ce qui avait coulé au lever du jour.

To be born again

25Visible de loin, le svastika doré brille au faîte du toit. Tandis que l’homme suit la rue qui ne cesse de monter, ses significations se déploient dans sa tête : bonheur et longue vie, voyages, corne d’abondance, présence… Comme la couverture qu’il tire précautionneusement le soir sur la poitrine de son enfant endormi. Il s’attarde aux six grandes statues de Jizôs, ici alignées : gris pierre, avec des casquettes et des bavoirs rouges. Un peu à l’écart, s’en tient une sixième, assise dans une couronne de lotus, beaucoup plus grande que les autres – seraient-elles nées de lui ? L’un des plus petits guidera le pèlerin dans l’obscurité.

26Dans la salle du temple, les objets cultuels et les ornements brillent dans le flou de leurs contours. À côté de l’escalier où commence la descente, se tient dans une niche une pendule en or sombre qui depuis cent ans donne l’heure exacte. Il est 14 h 40. L’homme descend, mais après quelques pas l’obscurité est totale, ses mains tâtonnent aux murs latéraux, tapissés d’un bois lisse. Il avance lentement un pied après l’autre et progresse jusqu’à ce que la pointe de ses doigts rencontre un mur en face. Il s’arrête à cet angle, s’accroupit alors et entend l’approche d’une respiration et d’un frôlement légers. Adossé à la chaleur du bois, il laisse passer l’être. Un moment après, il continue, tourne à nouveau à un angle, tâtonne, sent un appendice en bois, une sorte de marteau qui produit un doux gémissement lorsqu’il le met en mouvement. Quelque chose s’ouvre, un espace invisible, l’homme y pénètre ou pas, à moins qu’il ne le traverse. Il lui faut attendre avant qu’il ne voie de la lumière, non pas une tache ni un cercle, une clarté sans bords, devant les ténèbres. Puis viennent un dernier tournant, une rampe, des marches, que l’homme monte. Son premier regard est pour l’horloge ; il est 14 h 45. Le temps à la surface a continué à progresser. Puis il regarde les objets dans l’espace de cérémonie. Il en distingue les particularités, chaque feuille d’un lotus, chaque membre d’une chaîne. Ce qui auparavant était flou est désormais net. Lorsqu’il se tourne vers la sortie, son regard rencontre un miroir. Le cadre en bois en est formé par des dragons qui s’enroulent autour de l’image (ou du vide) pour empêcher le retour de ce qui a été abandonné. La sortie est un petit extrait du monde : des branches et du feuillage multicolore ; le ciel, des nuages et des hommes. Les bords s’effacent sur les côtés, de sorte que bientôt l’homme est une part du monde.

27Son chemin est la suite du tunnel, son pas égal à celui qu’il avait sous terre. Il s’attarde sur l’esplanade qui s’étend devant le reliquaire Yubuku[8], couverte d’un tapis jaune de feuilles de ginkgo, auprès du puissant keya[9] que la foudre a fendu il y a des siècles, sans le faire tomber cependant. Plus tard, il monte la forte pente de la rue, les arbres nains à gauche et à droite ploient sous le poids des pommes. En plein milieu de la rue gît une grosse pomme rouge ; l’homme l’élève jusqu’à la hauteur de ses yeux, le côté sur lequel elle est tombée est mou, la chair y est brune. L’homme hésite jusqu’au moment où il comprend que le fruit est un envoyé du dieu des pommes qu’il outragerait s’il méprisait son don. La pomme est sucrée et rafraîchissante ; l’homme en rejette le trognon dans les fougères environnantes. Il pense : je suis venu en aide au dieu. Puis il choisit un autre mot à la mode : je l’ai servi.

28Il poursuit le sentier, puisque la route a pris cette forme, jusqu’au reliquaire (qui n’a pas de nom), dernier édifice au bord de la forêt. À côté de l’entrée se tiennent six Jizôs avec leur chef, tous beaucoup plus petits que ceux d’en bas près du temple. L’homme monte l’escalier de pierre abrupt. Il laisse son regard errer sur les pommiers et l’océan des maisons. Ensuite il se ressaisit et, au même moment, un vieux aux cheveux blancs sort d’une maison à pas mesurés et ajuste sa ceinture de pantalon. Sur le tronc d’un arbre près de lui est appuyé un râteau en osier, avec lequel il veut ratisser les feuilles tombées. Il sourit lorsqu’il voit l’homme né à une nouvelle vie qui veut se mettre en route. « Yukkuri » lui crie le gardien : « doucement ». L’homme remercie. C’est la maxime de sa nouvelle vie.

Notes

  • [1]
    Ville d’un peu moins de 500 000 habitants, située entre la mer du Japon et la chaîne de montagnes Hakusan dans la préfecture d’Ishikawa, riche de ses traditions (quartiers des geishas et des samouraïs), de ses jardins et de ses ressources artistiques.
  • [2]
    Longue et large ceinture de soie du costume japonais traditionnel.
  • [3]
    Saijô, petite ville ancienne avec des distilleries de saké, touche Hiroshima. Le jeu de pachinko est très populaire au Japon.
  • [4]
    Hiroshima possède deux parcs, l’un au pied du Kagamiyama (littéralement « la montagne miroir »), l’autre appelé Science Park.
  • [5]
    Une petite boîte bento (bentô-bako) est un coffret traditionnel, compartimenté, pour mettre le repas, une « lunch box » diraient les Anglais.
  • [6]
    Hope est le nom d’une marque de cigarettes.
  • [7]
    Jizô Bosatsu (Boddhisattva), divinité protectrice issue du panthéon bouddhiste, occupe une grande place dans la dévotion populaire. Les statuettes de ce dieu voué à l’altruisme et protecteur des enfants se recontrent dans les temples, aux carrefours et au coin des bois.
  • [8]
    La prose est inspirée d’un des temples de Nagano. L’un des reliquaires y porte ce nom.
  • [9]
    Keya, ou keyaki, désigne l’orme de Sibérie.
Leopold Federmair
Traduites de l’allemand et présentées par
Stéphane Michaud
Dernière publication diffusée sur Cairn.info ou sur un portail partenaire
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Mis en ligne sur Cairn.info le 01/10/2016
https://doi.org/10.3917/poesi.143.0051
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