CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Renforcés dans leur sentiment par les menaces de disparition qui planent régulièrement sur la Délégation interministérielle à la ville (DIV), de nombreux acteurs de la politique de la ville se pensent comme « à part » dans l'administration. Les délégués interministériels et les chargés de mission de la DIV, les employés municipaux et les chefs de projet dans les mairies qui pilotent les dispositifs de Développement social urbain, ont tendance à se considérer comme des « empêcheurs de tourner en rond », des « grains de sable dans la machine »… autant d’expressions qui expriment la conviction, non pas tant de mettre en œuvre une politique publique institutionnalisée, que de remplir une « mission » : celle qui consiste, par une action globale, à réhabiliter les cités, mais plus fondamentalement à favoriser la « démocratie locale » et la restauration du « lien social ». Défenseurs de la cause des quartiers dits sensibles, ils se réclament d’une connaissance concrète de la « réalité », voire d’une pratique du « terrain », se revendiquant, là encore, d’un engagement personnel.

2Dans le même temps, le registre de la professionalité n’est jamais absent de leurs discours. Née à la fin des années 1970, la politique de la ville est une action sociale, prenant en charge les territoires censés être les plus déshérités du pays. Mais cette action se veut efficace, il s’agit d’opérer par « projets » ponctuels et menés rationnellement, loin de toute « idéologie », par la réunion des bonnes volontés et par un partenariat consensuel entre les différents acteurs en présence.

3La politique de la ville serait-elle le lieu d’une combinaison harmonieuse entre militantisme et activité professionnelle ? En posant cette question, on ne se propose pas d’évaluer les réussites et les échecs de cette politique, et la manière dont ce bilan est vécu par les intéressés. On cherchera plutôt à faire la genèse de cette expérience professionnelle particulière, en la rapportant à des trajectoires. Nombre des fondateurs de la politique de la ville, nés pour la plupart dans les années 1940 et 1950, ont en effet été partie prenante de la vague critique qui s’est développée autour de mai 1968 : pour beaucoup issus de la gauche et de l’extrême gauche, ils ont fréquenté qui les groupuscules maoïstes, qui les organisations trotskistes, qui le PSU, le PS ou le PC, tandis que d’autres ont participé à des mouvements associatifs, aux luttes dites urbaines, anti-racistes ou encore féministes.

4La question des « quartiers » semble ainsi s’être offerte à la fin des années 1970, et surtout après la victoire de la gauche en 1981, comme un espace de reconversion particulièrement approprié pour de tels acteurs. Pourtant, cette opération, par les déplacements et les décalages qu’elle impliquait, n’allait pas de soi. Elle a été rendue possible par la mobilisation, dans certains contextes, de ressources particulières. Mais elle a eu comme autre condition la production d’une doctrine professionnelle (diffusée dans des articles, des rapports et des ouvrages), bref de ressources cognitives, seules à même d’éviter que les déplacements dans l’espace social, et notamment dans l’univers militant, ne génèrent des tensions identitaires trop douloureuses.

Le « terrain » des « quartiers » : une arme pour des « transferts » dans l’administration

5Les dispositifs et les catégories de la politique de la ville ont été forgés aux marges de l’action publique. Le « développement social », c’est-à-dire l’idée d’agir de manière globale sur un espace étroitement circonscrit, est expérimenté après la seconde guerre mondiale au sein de réseaux associatifs proches du catholicisme social (notamment au sein d’Économie et Humanisme), dont les relais au sein de l’administration vont permettre la mise en place des premiers dispositifs de réhabilitation des quartiers d’habitat social (dispositifs dits Habitat et vie sociale en 1977). Les initiatives et mouvements urbains qui se développent au cours des années 1970, en particulier contre la rénovation brutale des centreville, drainent sur cette thématique d’autres mots d’ordre, et notamment la « participation des habitants ». S’y engagent aussi d’autres acteurs, et notamment cette fraction dominée du personnel administratif formée par des contractuels recrutés dans les années 1960 et 1970 pour mettre en place les instruments de la planification (schémas directeurs et plans d’occupation des sols).

6De ce milieu des études urbaines sont issus bon nombre des premiers chargés de mission des organismes de la politique de la ville (Commission nationale de développement social des quartiers [CNDSQ] à partir de 1983, Banlieues 89, puis Délégation interministérielle à la ville à partir de 1988). Ces derniers consolident leurs positions au fur et à mesure de l’institutionnalisation de la politique de la ville, qui s’opère à la faveur de deux facteurs : d’abord les alternances politiques favorables à la gauche, et ensuite un profond mouvement de réforme de l’État-providence, qui aboutit à la remise en cause radicale de la planification urbaine, et impulse une importante politique de « modernisation » des services publics. La politique de la ville, par sa mise en cause de la construction technocratique des grands ensembles et sa prétention à mettre en œuvre d’autres méthodes d’intervention (la « participation », le « partenariat », la « transversalité »), s’est posée comme un moteur de la transformation de l’action publique.

7C’est paradoxalement au sein de la haute administration, où tentent de pénétrer les premiers animateurs de la politique de la ville, que les ressources accumulées pendant l’expérience militante vont prendre de la valeur. Dépourvus des titres de noblesse administrative, ils se heurtent à la résistance des hauts fonctionnaires, énarques et surtout ingénieurs des Ponts et chaussées, pour qui la politique de la ville empiète sur un domaine de compétence traditionnel du ministère de l’Équipement : le logement social. Pour exister dans l’administration, il leur faut donc des armes différentes. L’affiliation à d’autres réseaux que ceux des grands Corps, et notamment les réseaux politiques constitués lors d’expériences militantes (comme les réseaux associatifs liés au Parti socialiste) est mobilisée.

8Le soutien d’élus, de ministres, de responsables de cabinets ministériels permet, dans une certaine mesure, de pallier le manque d’autorité administrative. Bien souvent, la production de circulaires nécessite ces détours « politiques » pour que la DIV ne heurte pas l’autorité de directions et de services comme ceux du ministère de l’Équipement. Plus généralement, ces liens plus ou moins étroits et explicites avec la classe politique viennent soutenir les efforts menés par les chargés de mission de la DIV pour imposer, dans les programmes, les organigrammes et les budgets, des paragraphes, des lignes ou des postes consacrés aux « quartiers ».

9Dans cette situation fragile, la DIV se construit en faisant jouer des réseaux, mais aussi en mobilisant des ressources particulières. C’est d’abord, notamment à la fin des années 1980 et au début des années 1990, l’appel aux savants et à la légitimation intellectuelle et médiatique [1]. Mais les anciens militants reconvertis dans la politique de la ville s’imposent aussi en mobilisant le registre du « terrain », et notamment du rapport physique au « terrain ». Du passé militant sont en effet tirés les éléments d’un discours de légitimation efficace pour les chargés de mission de la DIV qui se heurtent à l’hostilité des agents de l’Équipement. C’est aussi le cas pour les animateurs de la politique de la ville dans les communes, ceux que l’on appelle les chefs de projet, et qui rencontrent une résistance non moins grande de la part de directions et de services (comme l’urbanisme), soucieux de conserver leurs prérogatives, notamment sur les réhabilitations des cités HLM.

10Pour tous, ce registre de justification mi-professionnel, mi-militant est particulièrement utile. La délégitimation d’administrations accusées d’être « bureaucratiques », coupées du « terrain », loin des « réalités » se révèle être un moyen efficace pour y trouver une place. Cette opération est d’autant plus facile à une époque où les gouvernements successifs depuis le début des années 1980, de gauche comme de droite, se sont ralliés au projet de réforme en profondeur de l’État. Elle est également d’autant plus facile que les tenants de cette modernisation ne font pas que valoriser les règles du marché. Ils s’appuient aussi sur une rhétorique, dont se réclame précisément la politique de la ville, valorisant la « proximité » avec le « terrain », opposés à l’« archaïsme » et à la « bureaucratie » de l’État-providence.

11Au-delà des anciens contractuels de l’Équipement, l’administration de la politique de la ville va recruter largement parmi la frange, relativement importante à la fin des années 1970, des anciens étudiants militants de mai 1968 ou des années suivantes, dotés d’un fort capital scolaire, mais dont la scolarité s’est souvent prolongée ou a été relativement peu rentabilisée, du fait de l’intensité de l’engagement. C’est le cas, par exemple, de ce chargé de mission recruté en 1991 à la Délégation interministérielle à la ville. Né en 1951, il est étudiant au début des années 1970 à l’Institut d’études politiques de Paris et engagé presque à temps complet au sein de l’organisation trotskiste, la Ligue communiste révolutionnaire (LCR). À la tête de la fédération du Val-de-Marne, il renonce à passer le concours du Quai d’Orsay, auquel il songeait :

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« J’étais un militant professionnel, quasiment professionnel. J’étais pion. Donc je bénéficiais d’une subvention de l’État – c’était quasiment ça – pour mon activité professionnelle… euh, militante pardon [2] ! »

13Il acquiert alors une compétence qu’il reconvertit efficacement dans le poste qu’il obtient au début des années 1980 : directeur de cabinet d’un maire d’une ville moyenne. Son travail consiste très précisément à nouer des contacts avec les cabinets ministériels, à jouer des relations politiques pour faire pression sur les services déconcentrés de l’État, et ainsi à faire avancer des projets favorables à la municipalité. Il est amené à s’occuper de la politique de la ville avant d’être recruté à la DIV. Dans ces postes qui nécessitent des qualités rédactionnelles et relationnelles, il valorise au moins autant un capital scolaire que la possession d’un lexique et d’un sens pratique politique. Comme il l’explique lui-même, ces compétences lui permettent d’opérer un reclassement dans la continuité de son passé militant.

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« J’avais fait Sciences Po Paris. J’avais quand même un passé quelque part militant, politique. Donc, tout ce qui relevait de l’approche, entre guillemets, politique, ne m’était pas totalement inconnu. Pour moi, c’était l’occasion de rebondir à ce moment-là, de faire la synthèse de quelques compétences. Ayant cette petite expérience assez proche du pouvoir politique, même si je n’étais pas décisionnaire… »

15Il ne s’agit pas seulement d’argumenter et de convaincre comme savent le faire des militants rompus aux débats et aux discussions, aux réunions et aux assemblées générales. À ces qualités oratoires s’ajoute la connaissance des discours partisans et des règles du jeu du champ politique : condition indispensable pour que ces « transferts » (selon l’expression employée par l’un d’eux) importent de nouvelles manières de penser et de faire.

16Ces compétences sont utilement mobilisées au sein d’une politique publique qui fait intervenir un nombre varié et important d’interlocuteurs. La politique de la ville, en effet, ne fait pas son entrée dans l’organigramme gouvernemental sur le modèle des politiques sectorielles traditionnelles. Affirmant la nécessité d’une action « transversale » associant différents ministères, mais aussi les élus, les représentants du secteur associatif et les préfets, elle contraint les chargés de mission de la DIV et les chefs de projet à un travail de négociation incessant. D’autre part, cette administration peu légitime tire sa force du soutien politique dont elle bénéficie après les émeutes du début des années 1990 (et notamment l’émeute de Vaulx-en-Velin en 1990), face auxquelles le gouvernement veut réagir vite. Les maires ont ainsi été des soutiens actifs, certains d’entre eux trouvant aussi dans la rhétorique de la politique de la ville (l’appel à la « participation » des habitants ou la « démocratie locale ») des mots d’ordre légitimant. Les acteurs institutionnels avec lesquels il faut négocier englobent l’administration et la classe politique, mais aussi l’ensemble des acteurs de l’action sociale : monde associatif et, depuis la décentralisation, collectivités territoriales et élus.

17La connaissance du « terrain » n’est pas seulement une rhétorique. De l’expérience passée des chefs de projet sont également tirées des compétences directement mobilisables dans le travail d’encadrement des classes populaires qu’opère le Développement social urbain (DSU). C’est en effet une véritable compétence, spécifique, que vont rapidement revendiquer les promoteurs de la politique de la ville. Or, les techniques et les savoir-faire issus de l’expérience militante ont été des éléments importants dans la définition de cette nouvelle spécialité. Le DSU s’est en effet constitué sur la base du diagnostic suivant : le mal des grands ensembles doit être combattu par la promotion de la « participation » et de la « démocratie locale ». Ces principes sont devenus des priorités intégrées à l’action publique au fur et à mesure que la relance économique et la construction massive de logement étaient rendues impossibles par les choix faits au moment du tournant de la « rigueur » de 1983. Toute action de lutte contre le chômage et toute réhabilitation des cités sont alors décrétées vaines sans travail sur le « lien social ». Érigeant la démocratie locale en remède contre l’« exclusion », la politique de la ville se propose de favoriser l’éclosion de « projets » avec les habitants. Or, pour mettre sur pied ces projets, pour susciter ou faire fonctionner des conseils de quartier où pourraient s’exprimer les habitants, des compétences d’animation sont requises. De sorte que de nombreux travailleurs sociaux sont recrutés pour former les premières équipes de Développement social urbain. Parmi eux, on trouve aussi des anciens militants, qui ont pu acquérir des compétences similaires, ou transférables, dans l’organisation des mobilisations, et qui, devant les difficultés rencontrées par l’action politique, sont séduits par la rhétorique de plus en plus consensuelle de la politique de la ville, l’appel à la bonne volonté et la disqualification du conflit et de « l’idéologie ».

18La focalisation sur le « lien social » dans l’appréhension et le traitement de la question sociale s’impose dans un contexte politique spécifique, qui va peser sur la définition des compétences exigées des chefs de projet. La relance de la politique de la ville en 1990 par le président de la République et le gouvernement est clairement une riposte aux émeutes de Vaulx-en-Velin du mois d’octobre. Et la mise en place des dispositifs du Développement social urbain dans les communes est directement liée aux émeutes qui surviennent dans certains quartiers, ou aux risques présumés d’émeutes. Dans une ville de la proche région parisienne, Montreuil, si les premiers dispositifs datent de 1991, la mort d’un jeune, dans une cité de la ville, tué par un commerçant en 1993, suscite la panique chez les élus, qui décident, à ce moment-là, de renforcer le service DSU.

19L’ancien éducateur qui dirige ce service à l’époque recrute deux autres travailleurs sociaux. Tous sont d’anciens militants : le premier vient du Parti communiste, le second du Parti socialiste et le troisième d’une organisation maoïste. De ces nouveaux employés municipaux, la municipalité attend désormais qu’ils animent autant qu’ils encadrent, pour maintenir la paix sociale, les populations pauvres qui habitent dans les cités HLM, et parmi ces populations, ceux qui apparaissent les plus dangereux : les jeunes. C’est bien une compétence spécifique sur laquelle les chefs de projet vont jouer pour convaincre les élus de leur capacité à éviter tout « débordement » en s’occupant du « problème des quartiers ». Une compétence qui apparaît comme la combinaison de trois éléments : l’expérience professionnelle (le travail social), le genre (les trois chefs de projet sont recrutés parce qu’ils sont des hommes, grands et costauds), mais aussi le passé militant.

Du militant de l’immigration maghrébine au sociologue des « banlieues »

20Les situations dans lesquelles la familiarité acquise avec le monde militant peut être valorisée sont diverses, à l’image des acteurs qui ont investi la question des « quartiers sensibles », et qui ne sont pas seulement issus de l’administration. Si ces derniers parviennent, en 1991, à donner au « problème des banlieues » son ministère (le ministère de la Ville), d’autres (consultants, intellectuels, chercheurs, géographes, sociologues ou statisticiens) ont contribué, par des recherches et des études, à lui donner plus de crédit et de scientificité.

21Ces derniers ne peuvent investir la question des « banlieues » que parce que la recherche urbaine s’est profondément renouvelée. Dominé par « l’école de sociologie française », d’obédience marxiste, dans les années 1970, ce milieu doit faire face à l’effondrement des crédits jusque-là distribués avec abondance par l’État planificateur. La délégitimation du marxisme dans le monde intellectuel et la recomposition des politiques urbaines au début des années 1980 ouvrent un espace pour d’autres thématiques et d’autres chercheurs, quand les crédits sont de retour. La décentralisation et la mise en place des premiers dispositifs territorialisés sur les quartiers dits sensibles alimentent l’engouement pour le « local » et les enquêtes ethnographiques, situées à des échelles plus restreintes (une ville, un quartier, voire une cage d’escalier). Des références concurrentes font leur apparition, favorisées par des opérations d’importation intellectuelle : la mobilisation de l’école dite de Chicago (avec ses enquêtes de terrain, son intérêt pour les problèmes urbains) joue ainsi un rôle central dans la refondation de la sociologie urbaine.

22Dans ce contexte où l’approche ethnographique bénéficie d’un regain d’intérêt, où les commanditaires multiplient les appels d’offre sur les quartiers d’habitat social, l’immigration ou l’exclusion, le passé militant et les contacts noués dans les classes populaires deviennent autant d’accès au « terrain ». C’est un capital social d’un type particulier qui est alors reconverti : non pas ce « capital de relations mondaines qui peuvent, le cas échéant, fournir d’utiles “appuis”, capital d’honorabilité et de respectabilité qui est souvent indispensable pour s’attirer ou s’assurer la confiance de la bonne société et, par-là, sa clientèle, et qui peut se monnayer par exemple dans une carrière politique [3] », mais un ensemble de contacts avec des individus situés à l’autre extrême de l’échelle sociale et susceptibles de constituer une ressource dans le monde des sciences humaines.

23La mobilisation de cette ressource offre plus ou moins d’opportunités selon les écoles de pensée. Elle a été particulièrement avantageuse pour des sociologues qui s’intéressent dès le début des années 1980 aux dispositifs pionniers de la politique de la ville [4]. C’est ce que montre la trajectoire d’un jeune militant marocain devenu sociologue au sein du laboratoire fondé par Alain Touraine, le Cadis (Centre d’analyse et d’intervention sociologique). Son entrée dans le monde scientifique au début des années 1980, son passage dans le milieu de l’expertise au début des années 1990, et enfin sa carrière dans les cabinets ministériels, en font un personnage important de la politique de la ville. En 1982, il écrit un DEA sur la « nouvelle génération de l’immigration », prélude à un objet de recherche qui fera fortune : les « jeunes de banlieue [5] ». Parallèlement, il participe aux premières enquêtes réalisées au Cadis sur les « banlieues » : l’évaluation des opérations anti-été chaud, puis l’enquête qui débouche sur La galère, livre à grand succès, dans lequel François Dubet analyse l’expérience spécifique des jeunes de banlieue, en l’opposant à la jeunesse des anciens quartiers populaires industriels [6].

24Comment cet ancien militant est-il devenu sociologue et qu’est-ce que cette reconversion doit aux ressources accumulées en tant que militant ? Pour le comprendre, il faut revenir aux spécificités de la sociologie tourainienne. Cette sociologie des mouvements sociaux inspire, dans les années 1970, des enquêtes variées sur les étudiants, les femmes, les régionalistes, les mouvements antinucléaires. Ce Marocain né en 1956, militant de l’extrême gauche clandestine, parti en 1974 en France, y trouve d’abord une reconnaissance de la spécificité des luttes des immigrés. Ces dernières n’y sont pas occultées, comme cela peut l’être dans d’autres courants politiques et intellectuels, par l’idée d’un conflit de classes « principal ».

25Mais cette reconversion militante est d’abord liée à un contexte, celui de la fin des années 1970 et des désillusions politiques, et à une période dans le cycle de vie, l’entrée dans la vie professionnelle. À partir de 1978, il s’éloigne de l’extrême gauche, et il est à la recherche d’un autre engagement. En fin de cursus universitaire, il doit trouver un débouché professionnel. Comme il l’explique lui-même lors d’un entretien : « Moi, j’avais abandonné l’action politique. J’avais des désaccords sur certaines choses. Je dirais, mon énergie militante, je l’ai réinvestie dans la recherche [7]. »

26L’attrait pour la sociologie tourainienne s’explique aussi par les débouchés qu’elle offre aux ressources de cet étudiant. Dans la perspective tracée par A. Touraine, le sociologue a pour tâche d’analyser les mobilisations, mais aussi, sur le modèle du militant éclairé, d’aider les enquêtés à prendre conscience de leur rôle d’acteur historique et de favoriser la production de mouvements sociaux. L’activisme du militant y est donc valorisé à la fois comme objet de recherche et comme inspiration méthodologique.

27De plus, ce rapport au militantisme repose sur une méthodologie qui, à l’opposé de la rupture épistémologique et de l’objectivation durkheimienne, autorise et assume la subjectivité, l’empathie et l’engagement du chercheur. Or, après un passage dans une association d’insertion pour les jeunes, l’ex-militant d’extrême gauche s’engage dans la marche des Beurs de 1983. La souplesse ou le flou avec lesquels la relation entre posture savante et posture militante est définie avait tout pour séduire celui qui est en train de transformer l’objet de son militantisme en objet de recherche.

28Enfin, la méthodologie mise au point par Alain Touraine, l’« intervention sociologique », prévoit que les sociologues animent des groupes d’acteurs, recueillent leurs témoignages, puis leur soumettent les conclusions de la recherche. Exigeant de bons contacts au sein du milieu militant, une certaine familiarité avec les acteurs et la capacité d’animer une réunion collective, elle peut assurer une reconversion rentable de l’expérience militante en crédit scientifique. Pour l’enquête sur la galère, dirigée par François Dubet, il peut ainsi organiser, à Vénissieux, dans la région lyonnaise, lieu fort de la marche des Beurs, une série de groupes d’intervention sociologique. La dernière partie du livre La Galère sera rédigée à partir de ces réunions : intitulée « Des capacités d’action », elle interroge les possibilités de transformation de la galère en mouvement social.

Dans la continuité des engagements : le passage par le « quartier »

29Quelle que soit la valeur des ressources mobilisées, les reconversions militantes ne suivent pas toujours des trajectoires linéaires. Les passages dans la politique de la ville sont parfois brefs, et les carrières se poursuivent pour certains dans des lieux plus valorisés (comme la Caisse des dépôts et consignations) ou sur des thèmes plus porteurs (le conseil en politiques publiques). L’engagement dans la politique de la ville n’est qu’un débouché au sein d’un espace des possibles, plus ou moins vaste selon le capital scolaire des acteurs susceptibles de s’y investir. De sorte que, loin d’être toujours vécue comme une vocation, cette option professionnelle s’apparente parfois à un « refuge », comme celui offert à d’autres militants par la Ligue des droits de l’homme [8]. L’engagement dans le Développement social urbain peut ainsi s’alimenter d’une distance, voire d’une hostilité, par rapport aux anciens camarades entrés au Parti socialiste. La trajectoire d’un des chefs de projet de Montreuil, parti du PS au moment de la mise en place des Travaux d’utilité collective (symbole marquant de la redéfinition de l’action sociale menée par le gouvernement de gauche), pourrait ainsi se décrire comme une reconversion « par refus de la capitalisation » de l’expérience militante.

30La politique de la ville n’en reste pas moins un refuge attractif, qui s’inscrit bien, pour cette frange d’anciens militants, dans un espace des pensables. Ainsi, le même diplômé de Science Po et ancien militant de la LCR, est embauché à la DIV à la suite d’un court passage dans un cabinet de consultant, dont il part par « refus du privé », dit-il. La politique de la ville lui offre finalement une activité compatible avec une vision du monde encore modelée par un engagement auquel il n’a mis fin que récemment.

31L’entrée dans la politique de la ville est vécue dans la continuité dans la mesure où la politique de la ville s’affiche comme une politique « sociale ». Surtout, la politique de la ville permet de réactiver, mais sur un autre mode, les ressorts des premiers engagements. C’est tout particulièrement le cas pour deux composantes importantes des animateurs de la politique de la ville, les catholiques de gauche et les anciens militants maoïstes. Certes, la présence des maoïstes a beaucoup à voir avec le rôle joué par l’architecte Roland Castro. Ancien leader de Vive la révolution (VLR), scission de la Gauche prolétarienne créée en 1968, il lance, en 1983, l’association Banlieues 89. Cette structure qui prend place à côté de la première administration de la politique de la ville, la CNDSQ, est destinée à gérer des fonds pour réhabiliter les cités HLM. Roland Castro fait appel à de nombreux anciens militants de ce même groupe, dont une partie va rejoindre les rangs de la DIV, quand celle-ci naît, en 1988, de la fusion de la CNDSQ et de Banlieue 89.

32Mais la présence des anciens maoïstes n’est pas due qu’à un seul personnage. Ce n’est pas un hasard en effet si l’on retrouve, dans la politique de la ville, des militants dont les premiers engagements reposent sur une volonté de transformation de soi-même par un contact prolongé avec la classe ouvrière. Rejetant l’approche léniniste des trotskistes ou des communistes qu’ils qualifient d’élitiste, les maoïstes affichent une même conviction : la nécessité de se pénétrer, par un mode de vie commun ou par des enquêtes, des conditions de vie du prolétariat [9]. De fait, la politique de la ville et sa valorisation du « terrain » et de la proximité avec les habitants avaient tout pour attirer les anciens militants maoïstes. Certes, les lexiques et les modalités de l’engagement se sont profondément renouvelés. On ne parle plus d’« ouvriers » ou de « prolétariat » mais d’« habitants ». Les « usines » et les « grèves » ont disparu des discours, remplacées par le « quartier » et la « participation ». Mais de l’usine où l’on s’établit, du peuple dont on va partager le sort, jusqu’au quartier où l’on va travailler avec les habitants et les associations, le même registre de justification (la « proximité », le « concret ») peut être reconduit.

33Les rhétoriques sont vécues sur le mode de la continuité, car les engagements le sont aussi. Sans que cela présuppose des découpages chronologiques stricts, tout se passe comme si la cause des « quartiers » formait une transition entre les mobilisations directement issues de mai 1968 et marquées par le marxisme et de nouvelles formes de l’engagement [10]. Mais entre le militantisme à l’extrême gauche et la politique de la ville, le passage est souvent graduel ; les lieux et les pratiques de l’engagement se modifient progressivement. Nombre des fondateurs de la politique de la ville qui vivent leurs premiers combats au milieu des années 1970, et ceux qui s’éloignent de l’extrême gauche à la même époque, se mobilisent déjà sur les « quartiers ». Par exemple à l’Alma-Gare dans la région de Roubaix, voué à la démolition et où vont se rejoindre habitants et experts décidés à prendre en main le sort du quartier [11]. Mais aussi dans le 13e arrondissement, dont un certain nombre d’habitants se mobilisent contre les opérations de rénovation lancées par la ville de Paris.

34La forme des engagements se modifie au fur et à mesure que les contextes professionnels évoluent et que la politique de la ville offre des voies de professionnalisation. Les luttes sur les « quartiers » qui fleurissent dans le milieu des années 1970 bénéficient des reliquats de l’époque faste des commandes en études urbaines. Une habitante d’un quartier du 13e arrondissement, diplômée d’urbanisme, peut monter, en 1975, un bureau d’études financé par les crédits du ministère de l’Équipement : destinée à recueillir la parole des habitants qui sert de base aux rapports rédigés pour le commanditaire ministériel, cette structure est en même temps un point de ralliement pour les opposants à la mairie de Paris.

35À cette époque, engagement militant et entrée dans le monde professionnel vont encore de pair, grâce à des financements institutionnels qui restent relativement abondants. Ce n’est plus le cas à partir du début des années 1980, ces jeunes chercheurs-activistes étant alors incités à poursuivre leur engagement dans des structures moins autonomes, ou dans celles qui, dans l’institution, apparaissent les plus autonomes, comme les premiers dispositifs de la politique de la ville. Cette même habitante du 13e arrondissement est ainsi embauchée comme chef de projet à Dreux en 1983, puis au Val-Fourré à Mantes-la-Jolie en 1984, avant de rejoindre, comme consultante, un bureau d’études spécialisé dans la mise en place des dispositifs de la politique de la ville.

36La professionnalisation et l’évolution parallèle des positionnements militants contribuent au resserrement de l’analyse et de la lutte sur des espaces limités. Cette autre trajectoire fait voir de manière précise la métamorphose des discours, qui est indissociablement un infléchissement de la trajectoire professionnelle et une redéfinition des pratiques. L’entrée dans la vie active de cette fille d’enseignant est fondée sur un refus de la professionnalisation classique : c’est un acte politique. Elle passe une maîtrise de géographie en 1968, puis part s’établir en usine, à Creil, où elle participe aux mouvements de grèves dans les usines de la région. L’épuisement des luttes et la dureté du travail la poussent à s’engager ailleurs. En 1975, elle fonde une librairie alternative et collective, puis un restaurant. Les difficultés qu’elle rencontre pour concilier activité commerciale et idéaux politiques la conduisent à nouveau à changer de métier. En 1982, la ville de Creil lui propose de diriger un centre social créé dans le cadre du dispositif Développement social des quartiers.

37Le « quartier » fait, là encore, la jonction. Le « quartier » est le mot d’ordre de l’activité professionnelle dans laquelle elle s’engage, la politique de la ville. C’est en même temps, pour elle, une référence directe à une sociabilité militante puisque, dans ce centre social, se retrouvent toutes les associations liées à la gauche et l’extrême gauche, auxquelles elle est liée depuis son installation à Creil. Le « quartier » lui offre enfin une possibilité d’ascension sociale relative, par laquelle elle retrouve un statut plus en adéquation avec ses origines sociales et son parcours universitaire. En 1991, l’ancienne établie quitte donc son poste à Creil, est embauchée au Fonds d’action sociale où elle est chargée de gérer les demandes de subventions en Seine-Saint-Denis. Quelques mois plus tard, elle est recrutée pour diriger un centre de ressources pour les chefs de projet.

38Il n’en reste pas moins que le déplacement dans l’espace social généré par la reconversion apparaît ici limité. De fait, les reconversions militantes qui s’opèrent dans l’espace de la politique de la ville, soit permettent aux acteurs de retrouver des positions auxquelles leur origine sociale les prédisposait (et dont la perspective a pu être, un temps, éloignée par l’activisme) ; soit favorisent des ascensions sociales, qui restent toutefois déterminées par le capital scolaire de départ.

Construction cognitive de la cohérence : une « nouvelle idéologie de l’engagement »

39Ces acteurs auxquels la politique de la ville offre de telles opportunités professionnelles se reclassent en créant un champ d’action, qui prend forme dans un nouveau métier et dans une nouvelle cause. Mais la manière dont s’institutionnalise la politique de la ville pèse sur les formes que va prendre cet engagement, infléchi dans le sens d’une action reposant sur le consensus, visant à la transformation sociale par la réunion des bonnes volontés plutôt que par l’affrontement et la lutte.

40La trajectoire d’un chargé de mission de la DIV est particulièrement emblématique des modalités de cette institutionnalisation. Né en 1934, ce jeune licencié en droit profite de la demande de jeunes diplômés émanant des bureaux d’études qui gravitent autour ou au sein du ministère de l’Équipement. Les postes successifs qu’il occupe sont révélateurs des carrières professionnelles alors possibles dans le milieu d’études impulsé par la puissance publique. Il travaille alternativement au ministère de l’Équipement et dans des bureaux d’études para-publics, avant de créer sa propre structure. Nommé en 1978 directeur de l’atelier d’urbanisme du service technique de l’Équipement, il participe aux réunions de travail de la Commission Dubedout, créée après les rodéos des Minguettes en 1981 pour réfléchir à de nouveaux dispositifs ciblés sur les quartiers d’habitat social [12]. Membre du PSU depuis 1968, il est embauché, en 1983, au cabinet de la ministre de l’Environnement, Huguette Bouchardeau, dont le directeur de cabinet, ancien secrétaire national du PSU, est un ami. Il devient alors le représentant du ministère de l’Environnement à la Commission nationale de développement social des quartiers.

41Des liens noués antérieurement dans le monde militant sont ainsi activés. Parallèlement, la carrière de ce contractuel va dépendre plus étroitement à la fois du sort de la politique de la ville et des alternances politiques. En 1986, après le retour de la droite au pouvoir, il est contraint de quitter le cabinet du ministère de l’Environnement et il est réaffecté, à son retour à l’Équipement, à un poste de « placard ». Il s’empresse alors d’accepter l’offre qui lui est faite de rejoindre ce qu’il reste des institutions de la politique de la ville, c’est-à-dire un Comité interministériel. Dès lors, le retour à un poste valorisant est subordonné à son engagement dans la politique de la ville. Or c’est de la victoire du Parti socialiste en 1988 que dépend un regain d’intérêt pour cette politique publique, véritablement impulsée par la gauche en 1981. Les modalités d’entrée dans des administrations comme la CNDSQ ou la DIV témoignent d’ailleurs du rapprochement entre les acteurs de la politique de la ville et ce parti : l’affiliation ou la proximité avec le Parti socialiste est souvent une condition (certes non suffisante, ni toujours nécessaire) d’embauche.

42Finalement, les années de la cohabitation 1986-1988 sont décisives. Des intérêts objectifs se constituent entre des membres du Parti socialiste et ce milieu de chargés de mission, surtout ceux qui, comme celui dont nous venons de retracer la trajectoire, ont accédé par le réseau politique à des postes de pouvoir après 1981, et n’ont pas assez de titres administratifs pour échapper au retour de bâton de l’alternance. Ces liens plus étroits vont préparer, après le retour au pouvoir de la gauche en 1988, la montée en puissance de la politique de la ville, mais surtout son recadrage. Les impératifs budgétaires fixés par le gouvernement ainsi que les émeutes du début des années 1990 vont en effet susciter une profonde méfiance vis-à-vis de toute forme de participation trop contestataire et toute revendication trop radicale émanant des « banlieues ». À cette époque, en outre, les chefs de projet, d’abord extérieurs à la municipalité (qu’ils viennent du travail social ou de bureaux d’études), sont progressivement recrutés en interne et soumis à un contrôle plus étroit des élus, attirés par les crédits de réhabilitation apportés par la politique de la ville, mais plus encore sensibles à sa rhétorique « citoyenne ».

43Les contraintes qui pèsent sur les reconversions militantes apparaissent alors dans toutes leurs dimensions. On l’a vu, la transformation de l’engagement militant en investissement professionnel implique que des ressources d’un certain type soient convertibles dans un milieu professionnel donné. Mais aux contraintes de débouchés s’ajoutent des contraintes de sens : comment des anciens militants, habitués à organiser leur action et leur pensée autour des conflits de classe ou des processus de normalisation et de discipline, en tous cas à partir de la question de la domination, peuvent-ils se rallier à une vision pacifiée et consensuelle des rapports sociaux et du changement social ?

44Ces transformations identitaires ont été facilitées par l’élaboration d’une doctrine, base nécessaire pour rationaliser la reformulation théorique de la politique de la ville et consolider l’existence d’un groupe professionnel. Or, cette doctrine, en combinant rhétorique managériale et mots d’ordre politiques, est venue entériner l’occultation du conflit dans la nouvelle action sur les « quartiers ». Ce n’est d’ailleurs pas un cas unique : cette « nouvelle idéologie » apparaît comme la marque commune à un ensemble d’engagements (l’humanitaire par exemple) qui ouvrent l’espace d’une activité professionnelle vécue sur le mode du don de soi et de la volonté de changer le monde [13]. Les anciens militants peuvent y voir la possibilité d’une action moins « idéologique », plus « moderne » et surtout susceptible de produire des changements immédiats, par une action collective moins conflictuelle.

45La construction doctrinale de la politique de la ville renvoie toutefois à des logiques particulières. D’abord, la catégorie de « quartier » permet de combiner l’injonction à l’action sur le « terrain » et l’appel à dépasser les antagonismes idéologiques pour se mobiliser ensemble. Appréhendé comme le lieu où se réunissent des habitants formant un groupe social indifférencié, il est présenté comme un espace neutre, où, potentiellement, toute tension peut se résorber : les grilles de lecture conflictuelles du monde qui ont pu être au fondement des engagements passés se trouvent, de ce fait, aisément évacuées.

46Mais cette entreprise de rationalisation a aussi bénéficié de l’apport de discours savants ou semi-savants, c’est-à-dire de tout un travail cognitif réalisé par un certain nombre d’experts et d’intellectuels au début des années 1990. La montée en puissance du paradigme de l’« exclusion » (sous l’influence d’associations comme ATD-Quart Monde ou de la revue Esprit) a d’abord joué un rôle important [14]. Présentée comme une situation sociale d’une nature inédite, l’exclusion renverrait à une nouvelle division de la société, entre d’une part des « inclus » et d’autre part des « exclus », ces derniers n’étant pas soumis à des mécanismes d’ensemble, mais éloignés, isolés, à part. Proclamant le caractère inadapté des dispositifs traditionnels, ce paradigme légitime l’intervention de nouveaux acteurs et la mise en place d’autres méthodes, comme la territorialisation de l’action publique. Enfin, l’interprétation des émeutes des années 1990 comme expression irrationnelle d’une anomie profonde contribue à disqualifier et invisibiliser les mouvements contestataires qui peuvent se développer en « banlieue », et à ne rendre crédible comme moteurs du changement que la bonne volonté collective et le partenariat.

47La rhétorique managériale viendra confirmer la nécessité d’une telle action. De plus en plus présente au fur et à mesure que les animateurs de la politique de la ville s’engagent dans la « modernisation » des services publics, elle est formalisée par les experts et les intellectuels sollicités par la politique de la ville. C’est le cas, entre autres, au CSTB (Centre scientifique et technique du bâtiment) [15]. Ce centre de recherche rattaché au ministère de l’Équipement, a investi le marché d’études suscité par la multiplication des conventions de la politique de la ville au milieu des années 1980 (réalisation de diagnostic des « quartiers », évaluation des dispositifs, assistance à la mise en œuvre des équipes). Étroitement liée à des institutions ou organismes influents dans la politique de la ville (Délégation interministérielle à la ville, Caisse des dépôts et consignations), cette structure va aussi, par le biais d’ouvrages et de rapports plus « généraux », développer une explication différente sinon concurrente du paradigme de l’exclusion : dans la perspective proposée par le CSTB, les « quartiers » ne souffriraient pas seulement d’un délitement du « lien social », mais aussi du dysfonctionnement des services publics.

48Cet infléchissement doctrinal s’est nourri de l’importation de grilles de lecture savantes. Pour une part issue de l’Université Dauphine, où s’est développée une approche psycho-sociologique des problèmes d’organisation, les recherches du CSTB ont ainsi commencé à analyser le « problème des quartiers » à travers la situation des « organisations », qu’il s’agisse des services municipaux ou des organismes HLM, et à partir du critère de leurs dysfonctionnements. La grille de lecture est à la fois pratique et théorique dans la mesure où elle fournit la base pour élaborer des diagnostics et des évaluations : de quels problèmes souffrent les organismes publics ? Comment en améliorer l’efficacité ?

49Cette grille de lecture formera la base d’un ouvrage rédigé par trois chercheurs du CSTB sur le DSU : destiné à devenir un manuel pour les chefs de projet, détaillant, à l’aide d’exemples et de conseils, les différentes étapes de leur travail, il prend place au sein la littérature consacrée aux « quartiers » comme un des ouvrages le plus imprégné par la rhétorique managériale. Les auteurs expliquent :

50

« On ne peut considérer l’échec scolaire, la vacance des logements, la formation et l’emploi des jeunes, la délinquance, comme des problèmes de la population, sans prendre en compte qu’ils témoignent également d’une forme d’inadaptation de l’action des organismes publics face à leur émergence et à leur développement. […] L’intervention sur les situations sociales est inséparable d’une action sur le fonctionnement des organisations, visant notamment à modifier les relations qu’elles entretiennent avec les habitants [16]. »

51Parallèlement à la priorité donnée à la réforme des organisations, le sens de la participation est redéfini :

52

« Submergés par un sentiment d’impuissance, habitués à être assistés ou consommateurs de services, les habitants estiment souvent que “la société”, les services publics et plus généralement “les autres” sont entièrement responsables de leurs maux. Ils oublient aussi parfois qu’ils peuvent être aussi partie prenante des problèmes auxquels ils sont confrontés, qu’ils co-produisent pour une part ces situations [17]. »

53Les habitants se voient ainsi adresser un appel à la responsabilité individuelle tandis que le DSU devient un travail de reformulation (et d’encadrement) de revendications potentiellement excessives et largement assimilées à des demandes d’assistance.

54On est tenté de définir le capital militant comme l’accumulation de ressources constituées lors d’expériences militantes (réseaux, aisance dans la prise de parole, capacité de rédaction). Dans le cas de la politique de la ville, il s’agit de tout cela, mais d’autre chose encore. De l’engagement passé, est tiré un capital à la fois social et symbolique : le rapport au « terrain », ressource exogène dans l’administration, mais utilement convertible dans un contexte de recomposition de l’action publique.

55Cela ne suffisait pourtant pas pour régler les tensions générées par des déplacements dans l’espace social et surtout par des recompositions identitaires de telle ampleur. L’appel à la « citoyenneté » et la « démocratie locale », l’injonction à la « proximité » et à la « transversalité », ou encore la valorisation de « projets » ont exercé un fort effet de séduction. Ils n’ont toutefois pas empêché que, tout au long des années 1980 et 1990, des « pionniers » quittent la politique de la ville et surtout que les ruptures avec le passé se fassent douloureusement. Ils n’en ont pas moins constitué la base d’un groupe professionnel susceptible d’investir dans une action publique des dispositions militantes laissées en jachère par les désengagements.

56Au-delà de ce devenir professionnel commun, il faut toutefois souligner la diversité des trajectoires des acteurs de la politique de la ville dans le monde militant. Chez certains, proches du Parti socialiste, ne subsistent, de l’expérience passée de la contestation, qu’un registre prétendument subversif, le goût du « nouveau » et la conviction affichée de ne pas faire « comme les autres ». Chez d’autres, les engagements dans le monde militant ont perduré, dans le secteur associatif, chez des partis comme les Verts, ou encore sur des listes électorales dites « à la gauche de la gauche ». Mais la place prise par la question de la délinquance et l’appel à la répression dans l’action publique sur les « quartiers » depuis la fin des années 1990 risquent de changer la donne : la montée en puissance des politiques sécuritaires, en même temps qu’elle remet frontalement en cause leurs positions, a en effet toutes les chances de (re)déporter ces reconvertis sur la gauche de l’espace militant.

Notes

  • [1]
    Cf. Tissot (S.), « Construction d’un problème, construction d’un réseau : “l’exclusion” dans “les quartiers” », in Topalov (C.), dir., La ville des sciences sociales, t. 2, Paris, Belin, à paraître.
  • [2]
    Entretien à la DIV, 13 juin 2001.
  • [3]
    Bourdieu (P.), La distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Minuit, 1979, p. 133.
  • [4]
    Cf. l’évaluation réalisée par F. Dubet, D. Lapeyronnie et A. Jazouli : Dubet (F.), dir., Les opérations « étéjeunes » : analyse longitudinale d’une politique publique, Paris, PUF, 1986.
  • [5]
    Jazouli (A.), La nouvelle génération de l’immigration maghrébine, Paris, CIEMI, 1982. Sa thèse porte sur le même objet : Jazouli (A.), L’action collective des jeunes maghrébins de France, Paris, L’Harmattan-CIEMI, 1986.
  • [6]
    Dubet (F.), La galère : jeunes en survie, Paris, Fayard, 1987.
  • [7]
    Entretien au ministère de la Ville, 19 juillet 2001.
  • [8]
    Sur cette notion de refuge, cf. l’analyse de Agrikoliansky (É.), « Carrières militantes et vocation à la morale : les militants de la LDH dans les années 1980 », Revue française de science politique, 51 (1-2), 2001.
  • [9]
    Cf. sur ce point, Dressen (M.), De l’amphi à l’établi. Les étudiants maoïstes à l’usine (1967-1989), Paris, Belin, 1999.
  • [10]
    Cf. aussi le rôle joué par la « contre-culture », Mauger (G.), « Gauchisme, contre-culture et néo-libéralisme : pour une histoire de la “génération de Mai 68” », in Chevallier (J.), dir., L’identité politique, Paris, PUF, 1994.
  • [11]
    Sur cet épisode, cf. Bachmann (C.), Leguennec (N.), Violences urbaines. Ascension et chute des classes moyennes à travers cinquante ans de la politique de la ville, Paris, Albin Michel, 1996.
  • [12]
    Dubedout (H.), Ensemble, refaire la ville, Rapport au Premier ministre, Paris, La Documentation française, janvier 1983.
  • [13]
    Sur cette nouvelle idéologie, cf. Collovald (A), Lechien (M.-H.), Rozier (S.), Willemez (L.), L’humanitaire ou le management des dévouements. Enquête sur un militantisme de « solidarité internationale » en faveur du Tiers-Monde, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2002.
  • [14]
    Cf. Didier (E.), « De l’“exclusion” à l’exclusion », Politix, 34,1996.
  • [15]
    Sur l’association étroite établie entre politique de la ville et réforme de l’État, cf. aussi Donzelot (J.), Estèbe (P.), L’État-animateur, Paris, Esprit, 1994, publié après les travaux du comité d’évaluation de la politique de la ville.
  • [16]
    Bonetti (M.), Conan (M.), Barbara (A.), Développement social urbain, stratégies et méthodes, Paris, L’Harmattan, 1991, p. 139.
  • [17]
    Ibid., p. 97.
Français

De nombreux animateurs de la politique de la ville ont trouvé, dans cette politique publique, un espace de reclassement professionnel et de reconversions militantes. Dans la lutte contre l’« exclusion » dans les « quartiers » et dans la promotion de la « participation des habitants », sont en effet réinvesties des dispositions militantes inemployées suite à l’effondrement des organisations nées dans le sillage de mai 1968. Ces reconversions ont impliqué la mobilisation de ressources particulières, accumulées dans le passé, et notamment la légitimation par une connaissance particulière du « terrain ». Mais les déplacements dans l’espace social et les recompositions identitaires induites par les reconversions n’allaient pas de soi. Ils ont été rendus possibles par la constitution d’une doctrine professionnelle particulière : mêlant registres militant et managérial, elle permet aux anciens militants de vivre comme un engagement une activité professionnelle qui se veut avant tout « moderne » et « efficace », non idéologique, et dans laquelle l’appréhension conflictuelle des rapports sociaux a largement disparu.

Sylvie Tissot
à l’Université de Strasbourg II et chercheure associée au CSU (Cultures et sociétés urbaines). Sa thèse porte sur la genèse et les implications sociales et politiques du sens commun apparu autour de la question des « quartiers sensibles ». Elle a coordonné, avec Marie-Hélène Lechien et Christophe Gaubert, un ouvrage intitulé Les reconversions militantes, Limoges, Presses universitaires de Limoges (à paraître en 2005).
stissot@umb.u-strasbg.fr
Dernière publication diffusée sur Cairn.info ou sur un portail partenaire
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/12/2008
https://doi.org/10.3917/pox.070.0071
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