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2005/4 (n° 72 )


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En 1880, un officier aux états de service exceptionnels accède au sommet de la hiérarchie militaire et devient à 43 ans le plus jeune général de l’armée française. Nommé à 19 ans dans une difficile garnison algérienne, il s’y distingue par sa bravoure et son talent à se concilier des hommes revêches. La guerre d’Italie (1859) vient confirmer la valeur et la chance du sous-lieutenant Boulanger : gravement blessé à la suite d’un combat, il est retrouvé par hasard sur le champ de bataille par un de ses compagnons d’arme. Son ardeur nullement entamée, il se porte volontaire en 1861 pour la Cochinchine et, de nouveau blessé, passe quelques mois à se rétablir avant de repartir combattre en Algérie. Devenu instructeur à Saint-Cyr en 1867, il est tenu à l’écart des premiers affrontements contre la Prusse, ce qui lui permet de faire valoir plus tard son expérience dans des unités ayant subi des pertes massives d’officiers. Lieutenant-colonel en 1870, puis colonel en 1874, c’est grâce à la double recommandation de Léon Gambetta et du duc d’Aumale qu’il accède au généralat. Cette dernière étape, si elle constitue la récompense d’une carrière militaire brillante, témoigne de l’inscription de Boulanger dans les réseaux républicains, confirmée en 1884 par les appuis conjoints de Ferry et Clemenceau à sa nomination en Tunisie en tant que commandant des troupes d’occupation. Le républicanisme de Boulanger est enfin la clef de ce qui peut représenter le couronnement de son parcours militaire : l’accession au ministère de la Guerre le 7 janvier 1886 [1][1] Cet article est issu d’un travail de thèse en cours....

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Pourtant, en mai 1887, celui qui recevait quelque temps plus tôt de puissants soutiens est brutalement démissionné pour le danger qu’il ferait courir à la République. Comment interpréter un tel revirement ? Les analyses historiques classiques [2][2] Le « boulangisme » reste un objet relativement délaissé... expliquent que Boulanger aurait « changé » lors de son passage au ministère de la Guerre, son comportement évoluant de manière incompatible avec les impératifs de sa fonction et surtout avec les « vertus » républicaines. C’est un apprenti dictateur, ambitieux et irréfléchi, aux alliés interlopes, qui aurait succédé au général républicain auréolé de recommandations prestigieuses. L’affaire Schnæbelé (en avril 1887, le commissaire français G. Schnæbelé est arrêté et accusé d’espionnage par la police allemande) a révélé qu’il n’aurait pas hésité à lancer la France dans la guerre. Si cette décision lui a gagné l’appui du chef de la ligue des Patriotes, Paul Déroulède, dont le ton s’est singulièrement durci depuis l’arrivée du Général au ministère, elle n’empêche pas des liens avec une fraction de l’extrême gauche, ce qui sème encore davantage le trouble sur son identité politique et conforte l’impression d’une menace : Boulanger ne cache pas ses relations avec Rochefort le communard, ou les visites assidues que lui rend Clemenceau [3][3] C’est alors le Clemenceau révolutionnaire qui apporte.... Enfin, son incessante quête de notoriété (appuyée sur des tournées en province ou une assistance systématique aux cérémonies officielles) parachève un portrait par trop limpide : c’est le danger napoléonien qui se profile derrière le populaire ministre de la Guerre, ce « général à la bolivienne » (selon les mots de Jules Ferry) sur qui pèsent des soupçons de coups d’État.

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Ces analyses contiennent des points aveugles dus, pour la plupart, à une lecture rétrospective de la carrière de Boulanger : cette reconstitution des motifs de son renvoi se révèle par trop focalisée sur les propriétés généralement prêtées au « boulangisme » ultérieur et à l’aventure politique qu’il incarne ; elle s’inspire aussi des discours délégitimants tenus par les adversaires de l’officier et d’un récit républicain qui, lancé pour discréditer l’« agitateur », s’est imposé comme vérité du parcours de l’« apprenti dictateur », une fois celui-ci disparu de la vie politique [4][4] F. Monier explique que le « complot » boulangiste est.... Façonnée pour l’essentiel dans l’après-coup, cette lecture a fini par rendre invisible Boulanger (sa biographie, sa trajectoire et ses dispositions), effacé par le boulangisme et, du même coup, un des éléments pratiques de formation du jugement pour les hommes politiques qui étaient ses contemporains au point que les raisons du succès puis de la chute du Général en deviennent presque incompréhensibles. On voudrait ici suggérer une autre analyse de ce « parcours scandaleux » beaucoup plus étonnant que ne le laisse deviner ce récit d’une carrière d’emblée emportée par son « antirépublicanisme ». C’est moins l’officier qui aurait « changé » que les perceptions dont il est l’objet. Celles-ci connaîtraient une versatilité à la mesure des recompositions rapides des alliances et des enjeux politiques marquant les débuts de la IIIe République entraînant une variation des jugements sur ce que Boulanger représente aux yeux des acteurs politiques du moment (et ce qui constitue son ethos personnel) : un officier colonial. En effet, si Boulanger est bien général, c’est d’un général colonial qu’il s’agit et la précision est d’importance : loin d’être homogène, l’armée est traversée de différenciations internes, notamment entre armée métropolitaine et armée coloniale. Cette dernière a joué un rôle essentiel dans la consolidation du Second Empire, ce qui en fait une ennemie « naturelle » de la République et en même temps une alliée nécessaire pour des républicains en quête du soutien des secteurs centraux de l’État pour établir l’ordre politique qu’ils inventent. Comprendre comment se construisent les visions successives de Boulanger suppose de s’intéresser à la manière dont son passé colonial informe les évaluations politiques portées sur lui en fonction des enjeux différents qu’il recouvre dans une conjoncture où la configuration des transactions sociales est peu stabilisée [5][5] Dobry (M.), Sociologie des crises politiques. Dynamique....

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Saisir les revirements de l’identité politique de l’officier implique ainsi d’examiner à la fois la tradition coloniale dont Boulanger est un des produits, ce que l’institution militaire représente pour les républicains et enfin le contexte d’incertitude [6][6] Tenant à un ensemble de facteurs que le manque de place... spécifique aux débuts de la Troisième République, lié aux conditions de sortie de l’autoritarisme louis-napoléonien, dans lequel la République n’est encore qu’une issue politique possible parmi d’autres. Ces trois éléments qui constituent les trois parties de cet article permettent de mettre en évidence la particularité de la trajectoire de Boulanger. Celle-ci illustre à sa manière les stratégies de reconversion des officiers coloniaux à la République et les difficultés que rencontrent des dirigeants de la République à faire accepter à l’armée le « compromis républicain [7][7] Pour une définition de cette notion et une analyse... ». Elle éclaire en outre un paradoxe jamais posé comme tel par les historiens du boulangisme. Boulanger, cet apprenti dictateur, a été autrefois choisi au ministère de la Guerre parce qu’il incarnait à ce moment-là l’officier républicain par excellence et qu’il constituait une ressource précieuse pour les radicaux qui voulaient faire de lui le maître d’œuvre d’une politique de républicanisation de l’institution militaire. Cette solution, imaginée dans la concurrence et l’urgence, va vite devenir par trop encombrante et coûteuse quand l’enjeu colonial envahit les débats politiques et provoque une série de reclassements politiques dans lesquels Boulanger a de moins en moins sa place.

Le façonnement d’un ethos colonial spécifique

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Le passage de Boulanger dans l’armée d’Afrique suscite généralement peu l’intérêt de ses biographes : rapidement reconstitué à partir des caractéristiques généralement prêtées au mouvement boulangiste, il semble n’avoir aucune part à jouer dans l’explication de la trajectoire qu’ont suivie Boulanger et le boulangisme. Pourtant, une approche biographique incluant toute la période de formation de l’officier permet, en restituant la spécificité de l’ethos colonial qu’il a assimilé durant la dizaine d’années passées parmi les tirailleurs algériens, de comprendre le sens pratique qui le guide comme officier et comme ministre et les actions et réactions politiques qu’il a suscitées.

Une redéfinition militaire de l’orientation des politiques coloniales

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Lorsque Boulanger rejoint en 1856 sa première affectation, cela fait 26 ans que les militaires tentent de pérenniser la domination française sur le territoire algérien. Amorcée en 1830, la conquête obéit à des considérations de politique intérieure : c’est la recherche d’un rééquilibrage des rapports de force en faveur des partisans de l’absolutisme qui décide Charles X à lancer une opération militaire d’envergure dans la Méditerranée. Mais la prise d’Alger n’empêche pas la chute du régime et c’est Louis-Philippe qui doit décider de l’avenir d’une possession qui le met en porte-à-faux avec sa politique de soutiens intérieur (les libéraux sont hostiles à l’intervention) et extérieur (ce projet contrariant la stratégie anglaise de contrôle de l’espace méditerranéen). Une tractation diplomatique [8][8] Le soutien anglais est la clef des négociations internationales :... dissuade toutefois le monarque de procéder à l’évacuation, sans que le pouvoir royal mette pour autant en place une politique cohérente de gestion du territoire. Ce désengagement précoce laisse à l’armée la maîtrise effective des points conquis sur le littoral. La nouveauté de cette mission par rapport aux savoir-faire militaires traditionnels suscite l’élaboration de pratiques originales et façonne des rapports nouveaux avec la métropole au sein desquels les timides tentatives de régulation parisiennes seront écartées au profit d’une mise en valeur progressive des savoirs coloniaux militaires.

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Cette autonomie, à la fois concédée et pratique, impulse une évolution décisive au sein de la structure des positions politiques concernant l’outre-mer : au début des années 1840, la concurrence entre deux entreprises de définition de la situation coloniale tourne à l’avantage des partisans de l’abandon de la politique d’occupation restreinte (qui limite la présence française à quelques enclaves) au profit d’un véritable projet de colonisation du territoire. Ce dessein naît de la rencontre des ambitions dynastiques de Louis-Philippe, qui songe à faire de l’Algérie un vice-royaume et du travail de légitimation d’un groupe d’officiers qui tire ses ressources de l’interconnexion entre le militaire et le politique. La multipositionnalité de ces acteurs, au premier rang desquels se trouvent Clauzel et surtout Bugeaud, à la fois gouverneurs de l’Algérie et députés, permet la démonstration au cœur des assemblées des vertus de la direction militaire. La victoire des partisans de la colonisation permet à l’armée d’Afrique de concevoir sa présence dans la durée et de routiniser des pratiques de domination originales, par exemple la création de bataillons de tirailleurs indigènes, ancêtres des tirailleurs algériens dans lesquels sera affecté le sous-lieutenant Boulanger en 1856, qui fournit aux généraux d’Afrique une troupe fidèle, unie à eux par des liens personnels [9][9] L’instruction des hommes y est individuelle contrairement..., et ne connaissant pas les aléas des affectations du contingent français.

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Les années 1840 marquent une étape dans l’invention des savoir-faire spécialisés de la domination coloniale : apparaissent certaines évolutions qui ont travaillé à l’émergence de la figure de l’« Africain », ce cadre militaire nouveau qui accéda en son temps au statut de figure littéraire. Le désengagement du pouvoir central et la présence militaire exclusive sur le terrain ont permis aux cadres de l’armée d’Afrique de s’arroger la maîtrise d’une « science coloniale » fondant leur particularisme professionnel et enserrant les modalités de leur intervention auprès du pouvoir politique [10][10] Pour une illustration de la particularité des savoir-faire.... Ces évolutions structurelles accroissent le fossé séparant les troupes coloniales des troupes métropolitaines. À la particularité de la mission, s’ajoute la possibilité d’emprunter les voies ascensionnelles de la hiérarchie des grades grâce aux luttes contre la résistance algérienne. Cette différenciation s’objective dans les perceptions dépréciatives qui circulent dans les deux armées : les officiers métropolitains traitent les cadres coloniaux « de carriéristes et de sous-qualifiés, à l’inverse ces derniers voient dans l’armée métropolitaine, formalisme et préjugés alors qu’eux sont des hommes d’action, formés à la souplesse et à la débrouillardise [11][11] Clayton (A.), Histoire de l’armée française en Afrique... ». La décennie suivante conforte l’emprise des militaires sur leurs propres structures et sur le territoire qu’ils administrent, d’autant plus que des réformes internes viennent consolider ces prémices d’autonomie.

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La Monarchie de Juillet a procédé à une extension des concours en relation avec l’élargissement des tâches de l’État. Dans le domaine militaire, elle supprime les privilèges de la noblesse à l’entrée des écoles, tentant de faire prévaloir un recrutement capacitaire, et opère une timide démocratisation de l’encadrement par la création des écoles régimentaires, destinées à éduquer les sous-officiers. En réplique, l’aristocratie déserte massivement la carrière des armes attirant des élèves qui ne souscrivent plus à l’idéal désintéressé de la profession [12][12] Le développement d’une littérature de conseils, détaillant.... L’atteinte se prolonge au sein même de la culture militaire. Selon Pierre Chalmin [13][13] Chalmin (P.), L’officier français de 1815 à 1870, Paris,..., les mesures initiées provoquent une rupture avec certaines des valeurs nobiliaires qui structuraient jusque-là l’identité militaire : elles introduisent un rapport rationalisé à l’avenir [14][14] Sur l’importance de cette forme de projection de soi... construit sur la coïncidence de réformes ouvrant la profession à divers groupes sociaux et d’occasions d’avancement offertes par la colonisation. La loi Soult de 1832 introduit l’ancienneté dans les grades supérieurs auparavant réservés exclusivement au choix [15][15] Le rapport est d’un tiers au choix et de deux tiers.... Mais surtout, elle abrège les temps de service dans les grades « permettant aux officiers favorisés par le choix d’arriver aux grades élevés à un âge assez jeune pour pouvoir être vraiment utiles [16][16] Chalmin (P.), L’officier français de 1815 à 1870, op.... ». La réforme de 1834 complète le système militaire mis en place par Soult : elle garantit aux officiers un développement de carrière à l’abri de l’arbitraire de l’exécutif par la création d’un véritable statut [17][17] Ce texte, qui servit plus tard de modèle à l’élaboration..., rendant le militaire propriétaire de son grade. Cette apparente fonctionnarisation, qui avait pour objectif de préserver les officiers des changements politiques à la tête de l’État, n’est pas étrangère aux motivations ayant guidé Georges Boulanger vers le métier des armes.

Transformations et fluctuations des loyautés militaires

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L’armée semble en effet lui offrir un moyen de résoudre les contradictions de son histoire sociale individuelle [18][18] Sur ce type de mécanisme, cf. Pudal (B.), « Les dirigeants.... Elles naissent sans doute du décalage entre une socialisation primaire « aristocratique [19][19] Boulanger est issu par sa mère d’une vieille famille... » et une incapacité à objectiver ces dispositions dans un mode de vie qui y soit conforme : la famille Boulanger vit dans une situation économique difficile qui la contraint à de fréquents déménagements pour échapper aux créanciers. L’officier ne possède donc ni fortune, ni nom prestigieux [20][20] En apprenant qu’un général « Boulanger » va prendre.... Sans autre héritage que ses propres aspirations, il doit au contraire construire lui-même sa carrière pour prouver sa « noblesse ». Or, le Second Empire, par une discrète restriction des entrées à Saint-Cyr [21][21] Nous avons pu repérer ces évolutions en travaillant... se conjuguant avec un nombre important de bourses et d’opportunités de carrières, autorise ce type de calcul et fait de la profession militaire l’une des plus ouvertes du XIXe siècle. Ce « compromis napoléonien » sur l’armée se trouve ainsi en adéquation avec un projet personnel marqué par une double injonction : la conquête d’un prestige social approché par des voies capacitaires, qui suppose une assimilation pleine et entière des attendus de la profession c’est-à-dire de l’ethos colonial. Boulanger se fait « sur le terrain » dans une unité africaine difficile, les tirailleurs algériens, sans être toutefois étranger, du fait de sa socialisation familiale, aux valeurs nobiliaires qui continuent de favoriser la progression hiérarchique, comme le prouvent les appréciations élogieuses de son dossier militaire.

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Boulanger arrive donc à un moment où se déploie un processus d’autonomisation et de valorisation de l’armée coloniale engagé sous la Monarchie de Juillet puis systématisé sous le Second Empire afin de susciter la loyauté de ce secteur stratégique de l’État. Ce dispositif est complété par les incitations, adressées aux différentes fractions de l’élite dominante, à servir le régime napoléonien par le métier des armes, service rétribué par des gratifications symboliques ou pécuniaires [22][22] C’est une pratique réactivée par Napoléon III qui appartenait.... Cette quête de fidélité des élites sociales, solidaires de l’avenir du régime du fait de leur investissement dans les structures de pouvoir, est consolidée par l’élaboration d’un vaste programme de colonisation qui offre une nouvelle jeunesse à l’idéal chevaleresque [23][23] Pour une définition de cette notion, cf. Drevillon.... Le Second Empire entretient une propagande soutenue mettant en valeur l’officier colonial, l’Algérie servant de cadre stratégique de formalisation des loyautés militaires. Ainsi, la constitution de janvier 1852 supprime la représentation algérienne au Corps législatif et renforce l’emprise du régime du sabre sur le territoire : ces mesures s’inscrivent dans le prolongement des transactions nouées avec certains officiers coloniaux qui ont directement participé à la construction de la domination impériale [24][24] A. Clayton explique que les succès outre-mer de Saint-Arnaud.... Une autre disposition constitutionnelle opère une réduction de l’espace décisionnel colonial : elle limite les interventions législatives au strict ressort impérial et confine la politique algérienne à une relation directe entre Napoléon III et l’armée d’Afrique.

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Volontaire en Italie (1859) puis en Cochinchine (1861), Boulanger participe directement aux opérations visant à réactualiser les transactions unissant l’institution militaire au gouvernement du Second Empire. Son unité, les tirailleurs algériens, est emblématique du processus de valorisation des troupes coloniales : quand l’officier la rejoint, elle est une affectation réputée difficile où ne sont pas versés les éléments les mieux notés de Saint-Cyr. Pourtant, au fil des combats, ils acquièrent une notoriété qui transforme progressivement ces bataillons en une affectation d’élite, inscrite prioritairement dans leurs vœux par les meilleurs élèves de l’école militaire à partir des années 1860 [25][25] Non seulement le service y est perçu comme un gage.... Cependant, la domination impériale ne trouve pas davantage que les régimes précédents dans les officiers de l’armée d’Afrique, des alliés dociles. Napoléon III voit ainsi sa définition de la politique coloniale fortement contestée au plan local par ses soutiens militaires, suscitant l’invention de procédures de vérification du respect de ses directives (en accord avec la réduction de l’espace de décision colonial défini par les dispositions constitutionnelles de 1852) : la pratique, exceptionnelle pour l’époque, des voyages de l’Empereur en Algérie est à mettre au nombre de ces technologies. Leur relative inefficacité va forger, chez les adversaires du Second Empire, la représentation d’une armée trop émancipée dont l’autorité incontrôlée constitue une menace : se profile une question à laquelle les républicains d’abord puis la République elle-même devront répondre, celle de la redéfinition des ressources valorisées au sein de l’institution militaire et surtout la nature des transactions à passer avec l’armée coloniale pour la discipliner aux vertus du nouveau régime.

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L’affaire Doineau [26][26] Officier corrompu, il avait assassiné plusieurs personnes... (1857) en révélant au grand jour le pouvoir démesuré des officiers des bureaux arabes, participe au façonnement de cette représentation républicaine. En réponse à la mobilisation suscitée par l’affaire, Napoléon III crée un ministère de l’Algérie confié à Jérôme Bonaparte, partisan de la gestion civile, qui confine le scandale sur un site institutionnel. Cette innovation vise pour l’essentiel à empêcher que les stratégies d’opposition au régime n’exploitent l’affaire et ne remet donc pas en cause les logiques routinières des rapports de force impériaux. En effet, malgré la gravité des faits, l’affaire Doineau n’affecte que peu l’armée d’Afrique, révélant au contraire une diversification du répertoire d’action des officiers. On l’a vu, le manque de réactivité de la métropole face aux difficultés de la colonisation a engendré une perception relative des ordres, conçus comme une base d’action que les gradés corrigent en fonction de leur expérience du terrain. L’apprentissage des latitudes de jeu offertes par la situation coloniale a permis la routinisation de techniques de rationalisation de l’avancement, grâce aux opportunités de carrière offertes par les promotions au choix [27][27] Pour une illustration extrême de cette maîtrise de.... De surcroît, certains officiers ont réussi à constituer de véritables clientèles militaires et à se mettre à la tête de structures d’influence fortement personnalisées [28][28] L’influence personnelle des officiers « était préférable.... Les différentes instances de la bureaucratie coloniale obéissent donc prioritairement à leur supérieur hiérarchique militaire, de qui dépend directement leur avancement, ce qui constitue un obstacle important à la mise en place d’une administration désintéressée dont les agents seraient coupés du processus décisionnel [29][29] Une des conséquences de cette structure de domination.... Ainsi, en parvenant à échapper progressivement au contexte juridique et politique de la métropole, les officiers de l’armée d’Afrique sont parvenus à construire des espaces de jeu qui leur assurent la direction effective des espaces colonisés.

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La force d’inertie que l’armée d’Afrique oppose aux projets impériaux, les marchandages avantageux par lesquels elle monnaye sa loyauté, alimentent une perception d’elle-même impropre à la remise en question, généralisable à l’ensemble de l’institution militaire. Ses combats « victorieux » contre des adversaires à l’armement défaillant, le grossissement de coups d’éclat souvent ternes, relayés par la propagande napoléonienne à des fins de consolidation du régime, entretiennent l’illusion de la puissance militaire du Second Empire. Boulanger, alors instructeur à Saint-Cyr, participe directement à l’entretien de cette confiance dans les forces françaises. Dès lors, on comprend mieux les « mécanismes qui ont mis en situation de décision des individus inférieurs à leurs tâches [30][30] C. Charle construit une problématique approchante pour... », pendant la guerre franco-prussienne. La confiance excessive de l’état-major en ses propres forces encourage une attitude de refus de la nouveauté et un manque d’imagination dans l’adversité. À cela s’ajoute la lourdeur des mécanismes de cooptation, encore appesantis par une conception passéiste de l’action et la clientèle des grands chefs, qui vont maintenir aux postes de pouvoir des élites militaires dépassées par la difficulté de la tâche. La rapide défaite française apporte la preuve que le modèle aristocratique retrempé par la colonisation est dépassé : elle rend pensables d’autres critères d’excellence inspirés notamment par l’expérience de la délégation de Tours, qui vont jouer un rôle essentiel dans la redéfinition des loyautés militaires négociée par les républicains.

Les opérations de classement politique au sortir de la guerre

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Dans le cadre du changement de régime, qui opère par oscillation entre orientation monarchiste et républicaine, les opérations de classement politique prennent toute leur importance. Leurs variations sont aggravées par un enchevêtrement de difficultés spécifiques à l’armée : les particularités de la conjoncture de « sortie de crise » née de la défaite de Sedan imposent de renégocier la loyauté de ce secteur stratégique [31][31] Pour une illustration des impératifs transactionnels.... La reprise en main politique de l’ordre moral, menée après mai 1873 par les ministres, passe ainsi par la neutralisation d’un courant réformiste porté par certains officiers ayant combattu avec Gambetta, qui fragilise la restauration des marchandages avec les anciennes élites impériales. Maîtres de la République, après janvier 1879, les républicains voient se poser sous un jour nouveau le problème militaire : il faut « républicaniser » l’encadrement, pour l’essentiel hostile à la République, contraignant ses promoteurs à inventer des procédures de conversion ajustées aux particularités de ce groupe. Ces éléments constituent le cadre dans lequel il faut comprendre le classement de Boulanger comme républicain : à la fois liée aux alternances politiques, aux concurrences internes à l’armée et aux transformations de la politique coloniale des monarchistes et des républicains, la « conversion » de l’officier est le résultat d’un difficile travail d’ajustement politique opéré par les républicains à l’égard des hauts gradés.

Les stratégies de « reprise en main » de l’institution militaire

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La facilité de la victoire prussienne remet fortement en cause le modèle d’excellence promu par le Second Empire, ouvrant la voie à des groupes porteurs de nouvelles définitions du métier stimulées par l’expérience de la « guerre à outrance » menée par L. Gambetta. La délégation de Tours a initié des pratiques nouvelles qui feront plus tard la base du recrutement des militaires aux plus hauts postes : le manque de moyens pousse Gambetta et Freycinet à s’affranchir des normes de la hiérarchie militaire pour donner la primauté à ceux dont l’expérience et la compétence, indépendamment du grade, peuvent dénouer une situation critique [32][32] Cette modification des critères de sélection des gradés.... Les opérations de la guerre à outrance sont de surcroît pilotées par un état-major civil, ce qui peut être considéré comme la réalisation anticipée d’un autre projet des futurs gouvernements républicains : la subordination du pouvoir militaire au pouvoir civil, enjeu de lutte cardinal dans lequel Boulanger prendra une part paradoxale. Mais la riposte organisée par Gambetta suscite de fortes résistances au sein de l’institution militaire. Ses méthodes évoquent une résurgence de la mystique de 1792 (levée en masse) entraînant une participation diminuée de certains officiers [33][33] G. Candar explique que les troupes n’ayant pas capitulé..., encore aggravée par les libertés prises avec les règles de l’avancement. Pour une large part de l’encadrement militaire, pèse sur l’organisation de la défense un soupçon d’incompétence et de dictature [34][34] « On verra alors si nous sommes des dictateurs et si.... Cette perception va guider pour une large part les formes de la reprise en main de l’armée menée par les forces conservatrices élues en février 1871 : pour prendre la mesure de son efficacité, il importe d’étudier les stratégies développées par les différents cabinets et d’examiner le quotidien des unités.

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Ébranlées dans leurs normes professionnelles, inquiétées par l’instauration d’un système politique auquel elles sont hostiles [35][35] Bedarida (F.), « L’armée et la République : les opinions..., les élites militaires accueillent avec bienveillance l’arrivée d’une majorité conservatrice à l’Assemblée en février 1871, qui favorise leur retour aux postes-clefs. La lutte contre la Commune accélère la restauration de leurs transactions : l’intensité de la répression fait la démonstration du retour à l’ordre au sein de l’État et de son armée. Les cadres de l’armée impériale apparaissent comme des rouages essentiels au maintien du compromis conservateur sur la forme du régime. Aussi, pour réguler la fluidité introduite par la délégation de Tours dans l’activité routinière de l’espace militaire, des procédures de resectorisation sont rapidement initiées. Une commission de révision des grades est ainsi créée en août 1871 : officiellement chargée de régulariser l’avancement de guerre et de rétablir un équilibre entre les officiers captifs et les combattants de la délégation de Tours (dont la progression fut plus rapide), elle opère des rétrogradations sélectives, semblant frapper davantage les officiers réputés républicains [36][36] Croubois (C.), dir., L’officier français des origines.... Boulanger n’est pas mobilisé directement par la délégation, il se distingue en revanche lors de la répression de la Commune. Cette participation au massacre des communards, pourtant dirimante pour les républicains, va être vite gommée dans les représentations qu’ils se font de lui grâce à un événement juste postérieur. Son avancement très rapide (trois grades en 6 mois, il finit la guerre colonel) entraîne, en effet, sa rétrogradation au grade de lieutenant-colonel, ce qui participe au brouillage de son identité politique. C’est qu’il subit, à cette occasion, une mesure utilisée contre des officiers républicains et contre tous ceux qui se sont ouvertement réjouis du déclin du Second Empire. Sa rétrogradation, aux motivations pourtant militaires, l’amène alors à partager le destin commun des adversaires militaires de Napoléon III et n’est sans doute pas étrangère à l’inscription future de l’officier dans les réseaux républicains. Elle est renforcée par la sanction de son indocilité à l’égard de cette mesure : après ses protestations véhémentes, il est envoyé dans une obscure garnison de province à Belley. L’expérience de la guerre à outrance a donc profondément modifié certaines collusions entre les autorités publiques et l’institution militaire passant de l’osmose impériale à une cohabitation méfiante. Pour Boulanger, elle a joué comme moment où il devient politiquement démarqué de ses engagements précédents.

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La guerre contre la Prusse, par les vastes mouvements de troupe qu’elle occasionna, a rompu l’unité des régiments et suscité des tensions internes. De retour de captivité, les « capitulards » stigmatisent les nouveaux promus et raillent l’incertitude de leur nomination, le degré maximum de l’insulte à leur égard étant « officiers de Gambetta [37][37] Capitaine Lamarque, La politique dans l’armée, Paris,... ». Ces derniers n’osent protester contre la détérioration des relations de service et déplacent leurs aspirations vers d’autres lieux : leur participation est ainsi majoritaire dans les contributions sollicitées par la commission de réorganisation de l’armée, créée en mai 1871, pour apporter des solutions aux déficiences structurelles de l’organisation militaire que le conflit a révélées. L’appel à contribution est fortement investi par la fraction de l’armée qui est mise à l’écart du projet de reconstruction : l’effervescence engendrée par le processus de consultation est réprimée dès octobre 1871 par le ministre de la Guerre de Cissey qui a remarqué la coloration républicaine des interventions. Ces mesures, complétées par le silence réglementaire, tendent à endiguer les critiques suscitées par la commission de réorganisation, qui pourraient virer à la propagande pour l’opposition républicaine : calcul confirmé par le profil des officiers protestataires, jeunes pour la plupart et membres des unités improvisées par Gambetta. Le nouveau régime se doit de contrôler les profits politiques que l’opposition pourrait tirer de cette réflexion et éviter qu’elle ne débouche sur une mise en cause générale du commandement de 1870. Pour contourner le silence réglementaire, les officiers mobilisés vont développer des stratégies de prise de parole originales, conciliant les règles du débat public et l’obligation de neutralité : elles passent par l’utilisation d’un registre formalisé dans d’autres secteurs, tel l’anonymat des publications, mais aussi par des relais parlementaires militaires dont beaucoup ne siègent que pour la réforme de l’armée [38][38] Forcade (O.), « Les murmures de la “Grande Muette”....

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Les textes de loi portent la trace des luttes que se livrent les différentes fractions politiques pour l’orientation d’une République incertaine dans laquelle l’imposition d’une définition de l’enjeu militaire et la maîtrise des concurrences internes à l’armée déterminent, dans une large mesure, le succès des stratégies. La loi votée le 27 juillet 1872 marque une étape de cette lutte : bien qu’imparfaitement égalitaire, elle élargit la base du recrutement des soldats, en mettant en place une véritable conscription. Son adoption matérialise la victoire de Mac-Mahon et, à travers lui, celle des anciennes élites impériales, sur Thiers, au sein du Conseil supérieur de la Guerre : leur confrontation, portant sur le choix du modèle de réforme (anglais ou prussien), ne fait sens que pour autant qu’on la rapporte à deux projets politiques distincts dans lesquels l’armée ne sert pas les mêmes usages. La conscription élargie et le découpage du territoire en régions militaires (permettant un encadrement resserré des populations), consolident l’autorité des commandants de corps d’armée, alliés « naturels » de la monarchie [39][39] Mitchell (A.), “Thiers, Mac-Mahon and the Conseil supérieur.... Détail d’importance, le texte législatif reprend le principe de l’incapacité politique des soldats au motif que la politique dans l’armée est source d’insubordination : la condition militaire rend de surcroît difficile la sincérité du vote du fait des pressions que seraient tentés d’exercer les officiers supérieurs. Les enjeux politiques et militaires sont donc puissamment imbriqués aux débuts de ce régime dont les postes de direction sont tenus par des acteurs qui lui sont hostiles. La brutalité de la reprise en main menée par l’étatmajor sur ses propres troupes va toutefois faciliter le travail de conversion d’une partie des officiers aux vertus de la République. Boulanger est l’un d’entre eux, mais sa reconversion prend la voie particulière d’une entreprise « malgré lui ». Plus qu’à son initiative en effet, il se trouve davantage entraîné par les recompositions des clivages internes à l’armée impulsées par les stratégies des républicains.

Les « officiers de Gambetta » au ministère de la Guerre

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Le courant « réformiste » de l’armée tend à se rapprocher progressivement de l’opposition républicaine qui défend un projet militaire valorisant la compétence technique s’inscrivant dans la continuité des choix promus par Gambetta [40][40] Sur Gambetta et la forme personnalisée de son entreprise.... Cette offre programmatique vise à dépolitiser les relations entre autorités publiques et institution militaire afin d’enrôler tous ceux qui placent la réforme de l’armée au-dessus de leurs préférences partisanes [41][41] Cette modalité particulière de l’acceptation du compromis.... Ainsi, malgré les opérations de cloisonnement tentées par les cabinets monarchistes, l’« esprit » de la délégation de Tours pénètre lentement l’institution militaire. Sa diffusion est favorisée par la baisse du prix des journaux, la généralisation de la vente au numéro, l’installation de bibliothèques dans les casernes et surtout par la création de l’école supérieure de guerre en 1875 [42][42] Fait révélateur de la disqualification progressive..., dirigée par le futur ministre républicain Lewal. Ce projet de refondation atteint le sommet de la hiérarchie militaire grâce à une loi de mars 1880 qui met fin au monopole d’accès à l’état-major que possédaient les anciens élèves de l’école préparant à cette fonction : la mesure fait perdre sa cohésion à la structure de commandement et permet un rééquilibrage de ses rapports avec le pouvoir civil en faveur de ce dernier. Conçu pour restaurer les transactions avec l’encadrement supérieur et endiguer la diffusion d’un courant d’opinions réformiste porté par de jeunes officiers, l’arsenal législatif militaire de l’ordre moral sera retourné par les républicains victorieux contre ses initiateurs.

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La prise des assemblées par les républicains (en janvier 1879) permet de renouer plus directement avec certaines options adoptées lors du conflit contre la Prusse : l’examen des titres des ministres de la Guerre après 1877 montre la promotion d’un profil plus « intellectuel » des officiers choisis [43][43] Certains ont reçu une formation de polytechnicien et.... Se développe parallèlement une sensibilité plus affirmée aux possibles actions prétoriennes soutenues par l’armée : les calculs sont pris dans une logique du précédent incluant le coup d’état napoléonien et plus récemment le danger intérieur que Mac-Mahon a fait courir à la République depuis sa position présidentielle [44][44] Sur ce point cf. Pelletier (W.), « La crise de mai.... La structure des positions dans les débats sur la constitution de troupes spéciales chargées du maintien de l’ordre (gendarmerie), ou la remise sur pied d’unités coloniales composées d’engagés obéit directement à la perception de cette menace contre la République. La réforme du service militaire fait de l’armée un lieu de socialisation républicain, succédant à l’école, dont les effets se conjuguent avec un renforcement des incompatibilités de fonction : l’incapacité électorale des militaires est ainsi accentuée en 1884 par leur inéligibilité au Sénat. Dans le même sens, la promotion de la compétence technique comme critère d’accès pertinent aux fonctions militaires dirigeantes, induit un « cantonnement » des officiers, renvoyés à des tâches qui ressortent exclusivement de leur expérience professionnelle. La remise sur pied du Conseil supérieur de la Guerre, tombé en désuétude après 1873, s’inscrit également dans le cadre de cette politique de neutralisation : il réunit des sommités militaires qui collaborent avec le ministère de la Guerre dans l’élaboration de projets de réforme. Toutefois la portée de leur implication est volontairement réduite. Le CSG n’a qu’une fonction consultative, ce qui confirme que la manœuvre ne sert qu’à cristalliser les aspirations militaires vers un site institutionnel dénué de poids politique. Cette suspicion envers l’armée, renseignée par la pratique du fichage des opinions, est entretenue par les tentatives de complots appuyées sur les militaires ayant émaillé l’ordre moral.

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Paradoxalement, c’est dans le cadre de la lutte contre l’autonomie de l’armée et d’une éventuelle offre de service à des adversaires politiques, que la colonisation va retrouver une actualité, bien qu’elle soit un des fondements de l’autorité militaire : le colonialisme devient à ce moment républicain. Il est une réponse, en même temps qu’il le suscite, au nationalisme revanchard défendu par la fragile coalition des « conservateurs ». La relance du projet colonial est présentée comme une restauration de la place de la France dans le monde, mais sert en fait une stratégie de lutte visant à ébranler l’opposition au régime : la « mission civilisatrice » de la France légitime la République dans son droit d’intervention sur des territoires perçus comme « sauvages », afin d’affranchir les peuples de leurs clergés, de leurs noblesses et de leurs rois. Ce qui va devenir la doctrine officielle de la Troisième République en matière de colonisation entre en résonance avec un mode d’arbitrage nouveau entre les puissances européennes, élaboré lors de la conférence de Berlin [45][45] Sur ces éléments, cf. Manceron (A.), Marianne et les.... Le « nationalisme d’État républicain » permet également d’offrir des contreparties aux transactions collusives que les cabinets nouent avec les chefs de l’armée, sans qu’il soit toutefois question de reconstituer les fiefs coloniaux du Second Empire. Le recours privilégié au protectorat leur laisse la charge des opérations de conquête mais les contraint, une fois celles-ci achevées, à céder la place à une direction civile appuyée sur l’administration indigène. Ce mode de domination, moins onéreux pour la métropole et plus respectueux de la dignité des autorités colonisées, est mis en place par J. Ferry en Tunisie. Lors de la demande de crédits à l’Assemblée, il promet que l’expédition ne sera ni un gouffre pour les finances publiques, ni un champ de manœuvre militaire, la nécessité de ménager sur place les prétentions italiennes confortant la pertinence de ce choix.

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Quand Boulanger demande son envoi en Tunisie en tant que commandant des troupes d’occupation (1884), il obtient la recommandation des deux principaux leaders républicains, J. Ferry et G. Clemenceau. Sa promotion récente au grade de général (1880) coïncide avec le basculement majoritaire réussi par les républicains dans les assemblées, qui mènent depuis une politique de points d’appui dans l’armée afin de placer des officiers sûrs aux postes-clefs. Rapidement inscrit dans les réseaux républicains destinés à encourager la reconversion des officiers de l’armée impériale, Boulanger est « essayé » à divers postes politiques : chef de la mission militaire française envoyée à la fête du centenaire de l’indépendance des États-Unis (13 août 1881), puis directeur de l’infanterie au ministère de la Guerre (16 avril 1882), il s’y distingue par son activisme et son efficacité. Ces titres orientent le choix des deux caciques républicains vers Boulanger qu’ils nomment commandant des troupes d’occupation en Tunisie auprès du chef du protectorat, l’opportuniste P. Cambon. Si les premiers mois se déroulent dans une cohabitation pacifique, il en va tout différemment des semaines qui suivent la chute du cabinet Ferry en mars 1885. C’est à ce moment-là, alors qu’émerge une critique anticoloniale, que son identité va commencer à véritablement se radicaliser à l’extrême gauche (en se rapprochant notamment de Clémenceau). Situé au cœur d’un des mécanismes républicains de redéfinition des loyautés militaires, le général Boulanger va se trouver au croisement de différentes stratégies d’opposition qui lui attribuent une place paradoxale sur la scène politique nationale : malgré sa position subordonnée par rapport à P. Cambon, l’officier conquiert une réputation de patriote farouche, adversaire déclaré des expéditions coloniales.

Boulanger au ministère de la Guerre : les fluctuations d’une identité politique

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Pourtant, en une année, cette identité « gauchisante » bascule et Boulanger est de plus en plus perçu comme une menace anti-républicaine. Pour comprendre ce basculement sans le réduire à une « trahison » de Boulanger, il faut s’attacher aux reconfigurations des transactions collusives républicaines stimulées par la préparation des élections législatives d’octobre 1885 : cette démarche fait tout d’abord apparaître la fidélité de Boulanger à son ethos colonial, mais surtout elle révèle qu’au cours des débats, il devient l’incarnation d’un républicanisme « pur », constituant une ressource pour une fraction républicaine qui veut accentuer le processus de républicanisation de l’institution militaire. Il importe donc de relever les inconstances non pas de l’officier mais des représentations dont il est l’objet, qui vont se généraliser aux groupes politiques dominants et imposer un consensus sur la « menace » qu’il représente.

Un poste en adéquation avec les dispositions coloniales

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Affaibli en métropole par la chute de Ferry, critiqué par les autorités italiennes qui veulent s’approprier la Tunisie, le chef du protectorat P. Cambon, doit en outre contrôler les stratégies de démarcation d’un officier censé lui être subordonné : Boulanger se montre, en effet, particulièrement outrancier et belliqueux depuis le changement de cabinet. Malgré les rappels à l’ordre du résident général, l’officier se dépense en représentation, encourage la vente de sa biographie et se fait l’instigateur d’un « parti » demandant l’instauration du régime militaire, tout ceci fidèlement relaté par les gazettes de Tunis. Plus grave, il profite d’un incident survenu entre Français et Italiens pour autoriser l’utilisation des armes si l’honneur de la France venait à être engagé [46][46] Dansette (A.), Le boulangisme, op. cit.. Les structures de la domination tunisienne, pourtant élaborées pour encadrer les prétentions militaires, donnent une dangereuse publicité aux indisciplines de l’officier, qui trouvent un écho inattendu en métropole. En effet, ce qui serait passé en temps normal pour un acte d’insubordination, va s’inscrire de manière particulière dans les débats politiques français, agités par une violente polémique sur l’enjeu colonial.

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Après le renversement du cabinet Ferry, la quasi-totalité de la fraction parlementaire radicale s’engage dans une critique systématique de la politique extérieure opportuniste, relayée par les adversaires de la République, et parvient à entretenir jusqu’aux élections législatives d’octobre 1885 une conjoncture marquée par le discrédit de la fraction républicaine majoritaire. La réduction des options politiques à une alternative simplifiée en termes de soutien ou d’opposition à l’expansion coloniale, qui recouvre partiellement la distinction entre « revanchards » et « colonialistes », jette un éclairage pertinent sur les profits politiques que Boulanger retire de son entreprise de démarcation : son opposition à Cambon au nom d’un respect sourcilleux de l’honneur national construit une perception patriotique de son action qui l’inscrit dans le camp des adversaires de la colonisation. Ainsi, c’est par l’utilisation de ressources disqualifiées dans la conjoncture des débuts instables de la Troisième République que Boulanger, héritier de la tradition coloniale, parvient à conquérir une place paradoxale au sein des débats politiques et à nouer des liens plus étroits avec les radicaux. Les résultats des élections d’octobre donnent une large majorité aux adversaires de la colonisation [47][47] Sur l’évolution des positions anticoloniales, cf. Biondi... et partagent la chambre en trois fractions égales (opportuniste, radicale et conservatrice) provoquant de fortes répercussions dans un jeu politique particulièrement sensible aux modifications des rapports de force.

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En effet, la nécessité de fermer l’accès des postes de pouvoir à une opposition déloyale a imposé une coopération maîtrisée entre les dirigeants des formations républicaines, donnant une place prégnante à la négociation et aux ressources personnalisées. Dans cet ordre politique faiblement institutionnalisé, les ministères sont des « moyens de paiement » du soutien parlementaire et la réputation du titulaire sert de critère de choix, selon les options politiques vers lesquelles le cabinet souhaite s’orienter [48][48] Selon une logique proche de celle décrite pour la IVe.... Contraints de négocier avec des alliés radicaux sortis renforcés des élections, les opportunistes leur concèdent un poste de premier plan, le ministère de la Guerre, pour lequel ils nourrissent de grandes ambitions passant notamment par une intensification du processus de disciplinarisation de l’encadrement militaire. Le choix du ministre convenant pour cette tâche difficile se porte sur un individu qui vient de conquérir une réputation de patriote ombrageux et à qui l’armée a apporté un soutien spontané [49][49] Dansette (A.), Le boulangisme, op. cit., deux éléments qui se trouvent en adéquation avec les objectifs radicaux.

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L’utilisation de savoir-faire coloniaux, qui se sont révélés dans la conjoncture tunisienne source de profits politiques, permet au général Boulanger d’accéder au ministère de la Guerre en janvier 1886 pour y appliquer une direction intransigeante en accord avec sa récente réputation. Cette marge de jeu offerte à l’officier, qui rompt avec la technicité et la discrétion habituelles du poste, l’autorise à se continuer en tant que soldat africain : sa trajectoire ne l’a pas formé à la réflexion de type ministérielle, mais ses dispositions vont pourtant entrer en adéquation avec la définition du poste imposée par Clemenceau, celle d’un ministre haut en couleur, patriote, qui utilise sa notoriété pour engager des réformes profondes de la société militaire. Boulanger va être ainsi chargé de mettre en pratique une autre modalité du compromis républicain : la « républicanisation » de l’institution. Le nouveau ministre de la Guerre s’investit pleinement dans la mission qui lui est confiée, fidèle en cela à son mode traditionnel d’occupation des postes. Son ardeur au travail, fréquemment relevée dans son dossier militaire, est en effet un moyen de résoudre les injonctions contradictoires qui enserrent ses conceptions professionnelles : elle est au service d’une conquête de prestige social par des voies capacitaires qui sont les seules à la disposition de l’officier. Boulanger au ministère fait donc ce qu’il a toujours fait dans sa carrière militaire, il dépasse les attentes placées en lui, mais ici il réussit trop bien, faisant évoluer les perceptions à son égard. La disciplinarisation par le bas qu’il opère, si elle lui assure le soutien radical, lui aliène en revanche définitivement l’appui opportuniste.

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Dès son entrée en fonction, les mesures de Boulanger prennent une connotation « sociale », non sans rapport avec la propagande « démoc-soc » de la Seconde République auprès des soldats (qui s’articulait autour de l’obéissance conditionnelle et de la distinction officier/soldat). Boulanger réinvestit au ministère son expérience, marginale à ce poste, d’officier de terrain qui connaît les difficultés de la troupe pour les avoir partagées. Son souci du bien-être physique et moral du soldat, essentiel dans des environnements hostiles, se retrouve dans des décisions qui, en prenant place dans le quotidien des conscrits, jouent un rôle déterminant dans la popularisation de la République. Il en est ainsi de l’autorisation du port de la barbe, qui est en fait une réponse à la domination symbolique exercée sur les membres de l’infanterie qui, à la différence de toutes les autres armes, ne pouvaient la porter ; la sensibilité particulière de Boulanger à ces formes de domination peut s’expliquer à la lumière de sa propre expérience de soldat démuni face à l’aristocratie militaire qui cherche à se mettre en accord par le travail avec les ambitions nées, on l’a vu, de sa socialisation primaire.

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L’attention aux conditions de vie des soldats inspire la rédaction de circulaires améliorant l’hygiène des casernes, la literie, ou prévoyant l’utilisation d’assiettes et non plus de gamelles pour servir la soupe (Boulanger applique dans sa totalité une mesure décidée par un de ses prédécesseurs, le général Lewal). Cette posture sociale se prolonge dans les propos du ministre qui dérogent à l’attitude commune des officiers face aux grèves [50][50] « Pour mon compte personnel, je considèrerais comme... qu’ils répriment avec vigueur : par ses déclarations, Boulanger cherche non seulement à diminuer l’animosité de l’armée à l’égard des grévistes mais rappelle aussi que le conscrit n’est qu’un militaire passager, qui ne peut rester étranger à une condition sociale qu’il retrouvera bientôt. L’originalité de ces prises de position se prolonge dans des mesures plus audacieuses contre l’unité de l’armée, tel son projet de réforme de l’accès aux écoles militaires prévoyant que tous les officiers sortiraient du rang (ils ne pourraient entrer à Saint-Cyr qu’après un an de service).

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Ce souci de la troupe, coïncidant avec une volonté de briser les privilèges militaires, s’accompagne d’autres mesures directement inspirées par son ethos colonial, comme la création d’un service de presse popularisant son ministère ou l’accueil indifférencié qu’il réserve à tous les solliciteurs, lui permettant de se constituer une clientèle d’obligés. Il en va de même de certaines modifications introduites dans le cérémonial des remises de décorations ou la réception des conscrits en musique à la gare, qui visent à rendre l’armée attractive. Cette recherche d’une visibilité de l’institution militaire et d’une rupture de l’isolement du contingent fait de la revue du 14 juillet 1886 une véritable fête de l’armée. Elle rencontre les attentes de toute une série d’acteurs, placés hors de l’arène politique, mais fortement dépendants de celle-ci pour réussir socialement. C’est ainsi à partir de cette date que se développe toute l’activité de promotion de l’image du général-ministre. Apparaît tout un « marché du boulangisme » (biographies, chansons, objets publicitaires) qui mobilise des imprimeurs, des journalistes et des fabricants d’objets divers et qui répond à une recherche de profits commerciaux susceptibles d’assurer autonomie financière et émancipation de la tutelle politique, bien avant de devenir une ressource du répertoire de propagande boulangiste.

La construction de la « menace » boulangiste

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Les groupes radicaux apportent un soutien constant à ce ministre qui donne des gages indéniables de républicanisme : installation des bustes de Marianne dans les garnisons, peinture des guérites militaires aux trois couleurs du drapeau, transfert à Nantes de la 2e brigade de cavalerie de Tours, ouvertement réactionnaire, projet de conscription des séminaristes. Leur appui perdure même lorsque l’officier semble dépasser les attendus de sa mission (par exemple lors de son application rétroactive de la loi d’exil des princes, qui le conduit à expulser son ancien supérieur, le duc d’Aumale, ou l’« affaire » Schnæbelé, en avril 1887, qui ne devient une affaire que parce que Bismarck utilise le bellicisme de Boulanger pour faire voter des crédits militaires au Reichstag). Mais cet appui se révèle insuffisant pour permettre le maintien du ministre dans un troisième cabinet : les opportunistes rompent avec les usages parlementaires en négociant la neutralité du centre droit pour pouvoir procéder au renversement du gouvernement et retrouver un espace de décision dégagé des contraintes imposées par l’alliance radicale. Cette reconfiguration des échanges et des alliances doit être rapportée aux représentations de l’institution militaire que le ministre de la Guerre réactive. Du protectorat tunisien au ministère, l’officier n’a cessé de faire usage d’un répertoire d’action certes disqualifié, mais que la conjoncture a validé. C’est donc moins la perception d’une évolution dans l’attitude du ministre qui prime dans les calculs, que la crainte d’une restauration des liens entre armée et politique que les républicains se sont attaché à réorienter depuis leur arrivée au pouvoir [51][51] Joseph Reinach pose clairement le problème dans une.... À cela s’ajoute un autre élément, qui influera sur les réalignements partisans et qui tient à la structure du capital politique acquis par l’officier durant son ministère. L’utilisation de savoir-faire coloniaux lui a permis de se constituer un capital de notoriété construit à travers le scandale et la « portée psychologique [52][52] Dansette (A.), Le boulangisme, op. cit. » de mesures dont les effets vont au-delà du monde militaire, comme le prouve le succès des objets à l’image du ministre. Ces savoir-faire confèrent à Boulanger une autorité fortement personnalisée qui l’émancipe progressivement de la tutelle radicale.

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La crainte d’un militaire manifestement sorti des fonctions techniques auxquelles son poste de ministre de la Guerre semblait le condamner, décide de son envoi dans une garnison retirée, pour permettre au cabinet Rouvier de célébrer en toute quiétude la fête nationale. Cette décision se justifie par ce qui est perçu comme la première étape d’une stratégie électorale visant à conquérir un poste politique. En effet, quelques jours après le renversement du cabinet Goblet (en mai 1887), le nom de l’officier apparaît sur 40 000 bulletins de vote à l’occasion d’une élection partielle dans la Seine, sans que Boulanger ait fait acte de candidature : ces résultats démontrent, aux yeux des hommes politiques, la rentabilité électorale de son capital politique et son statut de concurrent inattendu. Un autre événement va conforter et généraliser cette perception menaçante de Boulanger à l’ensemble des fractions républicaines. Le jour de son départ pour Clermont-Ferrand, le 8 juillet 1887, une importante foule se réunit sur les quais de la gare de Lyon pour empêcher l’officier de quitter la capitale. Cette manifestation parachève la représentation de Boulanger en danger éminent pour la République, le pouvoir étant porté à voir dans ces mouvements de foule parisiens les prémisses de l’émeute populaire [53][53] Sur ce point, cf. Barrows (S.), Miroirs déformants..... Le fait que des associations et des municipalités républicaines se retrouvent en lui contribue encore à faire de cette représentation un « enjeu tendu » tant elle divise le camp républicain. Le général en exil reçoit des soutiens diversifiés et influents, tels la Ligue des patriotes de Paul Déroulède, des journaux d’extrême gauche sous l’influence de Rochefort ou encore quelques députés radicaux restés fidèles à l’ancien ministre de la Guerre qui, tentant de récupérer à leur profit « le stupéfiant potentiel des foules [54][54] Ibid. » activé par Boulanger, vont pousser l’officier à ne pas rentrer dans le rang. Le « boulangisme » va naître ici, sur cette dernière représentation de Boulanger qui, on le voit, dépasse ses propres actions voire ses propres attentes et qui, l’article l’a montré, le condamne, comme les précédentes versions de lui-même, à être toujours un autre que ce qu’il est. La suite de sa destinée relève d’une autre analyse tant elle s’entremêle à l’histoire du mouvement qui porte son nom, mais l’on peut faire l’hypothèse que leur double destin aventureux trouve une part de son impulsion dans ce « malentendu des représentations » qui s’est construit progressivement dans le cours d’un jeu politique encore peu assuré de ses règles et de son avenir et qui unit et divise à la fois Boulanger, ses alliés et ses adversaires.

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Au terme de cette étude deux phénomènes méritent d’être soulignés tant ils éclairent sous un jour paradoxal, nous semble-t-il, les « processus de transition » à la démocratie ou à la République démocratique qui se sont opérés à la fin du XIXe siècle.

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Tout d’abord, l’étude de la biographie de Boulanger a permis de mieux reconstituer les éléments qui enserrent les calculs des acteurs politiques du moment et structurent les schèmes de perception à partir desquels ils élaborent leur ligne d’action à son égard : son passé d’officier colonial. Elle a révélé surtout un aspect peu examiné de l’histoire politique des débuts de la IIIe République : les usages de la colonisation comme modalité de la fidélisation d’un des secteurs centraux de l’État. En quelque sorte, la « question coloniale » a servi ici à disciplinariser l’armée aux vertus de la République et ainsi à stabiliser l’ordre démocratique naissant.

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Ensuite, cette fois en observant les stratégies déployées pour circonvenir la menace boulangiste, on s’aperçoit que Boulanger a eu un impact décisif et involontaire sur le renforcement des procédures républicaines de subordination de l’institution militaire. Par la manière dont il a investi son poste ministériel, il constitue lui aussi un précédent dangereux car la fonction lui a offert une tribune politique de choix, rencontrant les attentes d’acteurs (politiques et non politiques) prêts à redéfinir à leur propre avantage les règles d’un jeu encore incertain. En réaction, c’est un ministre civil de la Guerre qui s’impose quelque temps après son départ (C. de Freycinet, un « professionnel » de la politique) et qui va rester à ce poste pour une durée anormalement longue : le temps de mener une réforme en profondeur des rapports civils et militaires, l’affaire des fiches [55][55] Elle révèle un vaste réseau d’espionnage des opinions... étant un avatar de cette entreprise de subordination de l’armée. Cette contribution paradoxale de l’officier à l’édification de la démocratie est décelable dans d’autres mesures adoptées pour écourter son aventure politique (modification des modes de scrutin, interdiction des candidatures multiples, procès en Haute Cour faisant plier une magistrature rétive aux impératifs définis par les hommes politiques républicains). D’une certaine façon, Boulanger a ainsi provoqué une « radicalisation républicaine » qui a conduit la République à être toujours plus républicaine en inscrivant dans ses textes et ses principes, des règles auxquelles les républicains n’avaient pas initialement songé [56][56] Selon un processus similaire à celui décrit par T.....

Notes

[1]

Cet article est issu d’un travail de thèse en cours de préparation à l’Université Paris X-Nanterre, sous la direction d’A. Collovald : « Le boulangisme : une contribution paradoxale à l’édification de la démocratie ». Nous nous sommes principalement appuyé ici sur les dossiers des ministres de la Guerre (cote 9yd) de la période 1873-1889 au Service historique de l’armée de terre (SHAT), complétés par des récits autobiographiques de soldats.

[2]

Le « boulangisme » reste un objet relativement délaissé par les sciences sociales, cf. toutefois Dansette (A.), Le boulangisme, Paris, Fayard, 1946 ; Levillain (P.), Boulanger, fossoyeur de la monarchie, Paris, Flammarion, 1982 ; Garrigues (J.), Le général Boulanger, Paris, Perrin, 1991.

[3]

C’est alors le Clemenceau révolutionnaire qui apporte son appui à l’officier, son passage à l’opportunisme étant plus tardif : les règles non fixées du « champ » politique autorisent ce type de reclassement partisan.

[4]

F. Monier explique que le « complot » boulangiste est d’abord une solution politique bricolée par les Républicains pour arrêter dans des formes juridiques celui qui incarne, après son succès électoral parisien de janvier 1889, une opposition politique légale et clairement offensive, avant de devenir ultérieurement la figure du déloyalisme secret qu’avait à affronter la République, cf. Monier (F.), Le complot dans la République. Stratégies du secret de Boulanger à la Cagoule, Paris, La Découverte, 1998.

[5]

Dobry (M.), Sociologie des crises politiques. Dynamique des mobilisations multisectorielles, Paris, Presses de la FNSP, 1986.

[6]

Tenant à un ensemble de facteurs que le manque de place ne nous permet d’aborder que succinctement. L’incertitude tient à l’importante fraction d’adversaires politiques dans et hors des assemblées parlementaires, imposant une coopération maîtrisée entre tendances républicaines. Elle renvoie aussi à l’état embryonnaire du champ politique dont les règles non fixées sont encore fragilisées par le difficile apprentissage du suffrage universel. À cela s’ajoutent les complots fomentés contre l’édifice républicain et les ambiguïtés de l’armée face à ces tentatives, qui posent plus largement le problème de la loyauté des secteurs stratégiques de l’État à l’égard du nouvel ordre politique.

[7]

Pour une définition de cette notion et une analyse des modalités d’acceptation du compromis républicain par les différents groupes sociaux, cf. les travaux de C. Charle, notamment Les élites de la République 1880-1900, Paris, Fayard, 1987.

[8]

Le soutien anglais est la clef des négociations internationales : les dirigeants de la monarchie de Juillet renoncent à l’occupation de la Belgique, l’Angleterre souhaitant sa neutralité, mais conservant Alger en compensation, ce qui leur permet également de répondre aux exigences d’une fraction de leurs alliés politiques qui estiment que l’Angleterre n’a pas à dénier le premier succès militaire français depuis les conquêtes napoléoniennes, Ageron (C.-R.), France coloniale ou parti colonial, Paris, PUF, 1978.

[9]

L’instruction des hommes y est individuelle contrairement aux soldats métropolitains formés collectivement, la relation entre soldats et officiers y gagnant en intensité.

[10]

Pour une illustration de la particularité des savoir-faire coloniaux dans un autre espace professionnel et leur difficile reconversion au sein de l’appareil d’État métropolitain, cf. Dimier (V.), « De la décolonisation… à la décentralisation. Histoires de préfets “coloniaux” », Politix, 53,2001.

[11]

Clayton (A.), Histoire de l’armée française en Afrique 1830-1962, Paris, Albin Michel, 1994.

[12]

Le développement d’une littérature de conseils, détaillant les modes comportementaux à adopter dans les relations de service témoigne de cette évolution. Cf. Général Hanrion, Conseils à un jeune officier sortant de Saint-Cyr, École impériale spéciale militaire, 1870 ; Capitaine Prieur, Conseils à un élève de deuxième année à l’école militaire de Saint-Cyr, Versailles, Brunox, 1859.

[13]

Chalmin (P.), L’officier français de 1815 à 1870, Paris, Librairie Marcel Rivière, 1957.

[14]

Sur l’importance de cette forme de projection de soi dans la formation d’un « sens pratique », cf. Collovald (A.), Jacques Chirac et le gaullisme, Paris, Belin, 1999.

[15]

Le rapport est d’un tiers au choix et de deux tiers à l’ancienneté pour les grades inférieurs à lieutenantcolonel, au-delà, moitié à l’ancienneté, moitié au choix.

[16]

Chalmin (P.), L’officier français de 1815 à 1870, op. cit. ; la prégnance des privilèges nobiliaires connaît donc une atténuation, permettant de développer le caractère attractif du métier des armes par un compromis équilibré entre l’ancienneté et le choix. Ce dernier mécanisme avantage les unités ayant l’opportunité de faire campagne.

[17]

Ce texte, qui servit plus tard de modèle à l’élaboration du statut des fonctionnaires, fixe les modalités d’avancement dans le corps, les rémunérations, les cessations de service, les pensions et l’organisation des conseils d’enquête qui règlent les problèmes disciplinaires.

[18]

Sur ce type de mécanisme, cf. Pudal (B.), « Les dirigeants communistes. Du fils du peuple à l’instituteur des masses », Actes de la recherche en sciences sociales, 71-72,1988 ; cf. également Bruneau (I.), « Un mode d’engagement singulier au Front national. La trajectoire scolaire effective d’un fils de mineur », Politix, 57, 2002.

[19]

Boulanger est issu par sa mère d’une vieille famille aristocratique écossaise. Plusieurs éléments de sa socialisation primaire révèlent l’imprégnation nobiliaire de son éducation : son séjour dans un collège anglais, son goût pour les chevaux entretenu par un oncle propriétaire d’une écurie, les dépenses somptuaires d’un père lui-même perdu par le besoin de paraître, et plus tard son mariage avec une cousine noble et fortunée. Ces éléments expliquent son attirance pour une institution dont Napoléon III va chercher à « redorer le blason », mais qui conserve les avantages de la fonctionnarisation.

[20]

En apprenant qu’un général « Boulanger » va prendre le commandement de leur unité (en avril 1880), les officiers du 14e corps de cavalerie réagissent en ironisant sur le décalage existant entre ce patronyme et l’ethos aristocratique structurant le corps : « Boulanger ? Ça sent la farine. » Boulanger possède pourtant des titres de noblesse, hérités de sa mère comme on l’a vu, mais qui ne sont pas apparents.

[21]

Nous avons pu repérer ces évolutions en travaillant sur les récits autobiographiques des soldats et les dossiers militaires des officiers, conservés au SHAT. À partir de 1852, un bac ès science est exigé pour postuler à Saint-Cyr ; l’année suivante le ministre de la Guerre impose de savoir monter à cheval pour prétendre au grade de chef de bataillon, puis ajoute des épreuves d’équitation, d’escrime et de gymnastique au concours d’entrée ; enfin, en 1855, l’année de pension passe de 1 000 à 1 500 francs. Napoléon III est, sem-ble-t-il, personnellement hostile à ces avantages directs consentis à certaines classes de la société : il ne s’opposera pas à l’augmentation des pensions, mais restera inflexible sur le maintien du nombre de bourses (45 % de boursiers entre 1849 et 1869). Ces restrictions atteignent également les sous-officiers dont la promotion à l’épaulette se fait à partir de 1852 par un examen, favorisant les militaires instruits passés par ces grades pour éviter le délicat concours de Saint-Cyr. Pourtant l’empereur, conscient de leurs difficultés, crée la même année une décoration réservée aux sous-officiers et aux soldats : la médaille militaire, remise lors d’une grandiose cérémonie le 10 mai 1852. Le « compromis napoléonien » tente donc de concilier la restauration de l’idéal aristocratique militaire et l’« ouverture » de la profession.

[22]

C’est une pratique réactivée par Napoléon III qui appartenait au répertoire de fidélisation des groupes dominants forgé par son oncle, sur ce point cf. Charle (C.), Les hauts fonctionnaires en France au XIXe siècle, Paris, Gallimard, 1980.

[23]

Pour une définition de cette notion, cf. Drevillon (H.), « L’héroïsme à l’épreuve de l’absolutisme. L’exemple du maréchal de Gassion (1609-1647) », Politix, 58,2002.

[24]

A. Clayton explique que les succès outre-mer de Saint-Arnaud furent construits comme une attestation de crédit politique, lui permettant de s’opposer avec succès à un autre groupe d’officiers passés à la politique et d’appuyer efficacement le 2 décembre, Histoire de l’armée française en Afrique 1830-1962, op. cit. On trouve une idée voisine chez A. Dansette, qui précise que Napoléon III, alors président de la République, avait envoyé Saint-Arnaud en Kabylie, « pour en faire un divisionnaire », confirmant que la compréhension des usages coloniaux passe par une reconstitution fine de la conjoncture métropolitaine, cf. Dansette (A.), Histoire des présidents de la République, Paris, Plon, 1981.

[25]

Non seulement le service y est perçu comme un gage d’excellence, mais il présente également l’avantage de l’économie pour le ministère de la Guerre : le recrutement indigène permet une acclimatation plus aisée des soldats et épargne le contingent métropolitain dont la difficile accoutumance aux conditions de vie algériennes alimente les stratégies d’opposition à la politique extérieure impériale.

[26]

Officier corrompu, il avait assassiné plusieurs personnes lors de l’attaque de la diligence de Tlemcen. L’armée d’Afrique, aveugle aux abus perpétrés, en fit un martyr du devoir. Sa tentative de contrôle de la mobilisation suscitée par l’affaire rencontre une volonté politique similaire de déflation : cette coïncidence d’intérêts dans l’encadrement des usages de l’enjeu colonial limite dans une large mesure la capacité d’action du pouvoir métropolitain sur les acteurs coloniaux.

[27]

Pour une illustration extrême de cette maîtrise de leur avancement tirée de la campagne de Kabylie : « C’est dans cette expédition que l’on vint dire au général Yusuf : encore une tribu mon général qui en a assez et qui demande l’aman. Non répondit Yusuf ; il y a là sur notre gauche ce brave colonel qui n’a encore rien eu. Laissons-lui cette tribu à éreinter ; cela lui fera un bulletin ; on donnera ensuite l’aman », cité par Julien (C.-A.), Histoire de l’Algérie contemporaine, Paris, PUF, 1964, p. 303.

[28]

L’influence personnelle des officiers « était préférable à une politique clairement définie, parce que l’on pouvait la modifier du jour au lendemain et qu’elle ne mettait pas nécessairement le gouvernement de la métropole en question en cas de difficulté », cf. Arendt (H.), L’impérialisme, Paris, Fayard, 1982.

[29]

Une des conséquences de cette structure de domination est la qualité défaillante du renseignement colonial dont L. Blévis montre la persistance et les dérives qu’elle autorise à propos des interventions de la Ligue des droits de l’homme en faveur des Algériens : « La Ligue révèle aux différents ministères métropolitains une réalité algérienne qui leur échappe souvent, une pratique administrative locale faite d’arbitraire et d’abus d’autorité », in Blévis (L.), « De la cause du droit à la cause anticoloniale. Les interventions de la Ligue des droits de l’homme en faveur des “indigènes” algériens pendant l’entre-deux-guerres », Politix, 62,2003, p. 52.

[30]

C. Charle construit une problématique approchante pour la Première Guerre mondiale, La crise des sociétés impériales, Paris, Le Seuil, 2001.

[31]

Pour une illustration des impératifs transactionnels posés par ce type de configuration politique, cf. Gaïti (B.), « Le poids d’une sentence. Le procès Salan dans la fondation de la Ve République », in Briquet (J.-L.), Garraud (P.), dir., Juger la politique, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2001.

[32]

Cette modification des critères de sélection des gradés est perceptible à partir de 1877 dans le profil des ministres de la Guerre. On remarque un recul du capital social dans les motifs guidant les nominations au poste : c’est davantage un « technicien » qu’un « recommandé » qui est recherché, nous y reviendrons.

[33]

G. Candar explique que les troupes n’ayant pas capitulé à Sedan ne s’associent pas vraiment à la lutte, leurs officiers refusant pour la plupart de participer à une solution civile. Un clivage s’opère donc entre les membres des unités improvisées par Gambetta et les autres, perçus après la victoire républicaine comme les représentants d’une armée passéiste, cf. Candar (G.), Histoire politique de la Troisième République, Paris, La Découverte, 1999.

[34]

« On verra alors si nous sommes des dictateurs et si notre plus grande passion n’est pas de rentrer dans cette foule dont nous sommes sortis » : citation de Gambetta in Freycinet (C.), La guerre en province, Paris, M. Lévy Frères, 1872 ; cette accusation va progressivement devenir une ressource routinisée du répertoire discursif des adversaires de Gambetta.

[35]

Bedarida (F.), « L’armée et la République : les opinions politiques des officiers français en 1876-1878 », Revue historique, 1964. En 1870, les notables kabyles alliés aux militaires s’entendent dire par le général Augeraud à propos de la conjoncture politique nouvelle : « C’est un gouvernement révolutionnaire qui s’est substitué au gouvernement de l’empereur, ce sont des civils qui gouvernent l’Algérie, nous ne pouvons rien faire », cf. Mahé (A.), Histoire de la Grande Kabylie, XIXe - XXe siècles. Anthropologie historique du lien social dans les communautés villageoises, Paris, Bouchène, 2001. La ligne de fracture opposant l’armée d’Afrique et l’armée métropolitaine tend alors à s’estomper au profit d’un réordonnancement « politique » de l’encadrement.

[36]

Croubois (C.), dir., L’officier français des origines à nos jours, Saint-Jean-d’Angély, Bordessoules, 1987.

[37]

Capitaine Lamarque, La politique dans l’armée, Paris, 1890. Cet ouvrage offre un éclairage précieux sur les schèmes d’évaluation pratique des acteurs engagés dans ces situations de domination.

[38]

Forcade (O.), « Les murmures de la “Grande Muette” sous la Troisième République », in Forcade (O.), Duhamel (E.), Vial (P.), dir., Militaires en République 1870-1962, Paris, Publications de la Sorbonne, 1999.

[39]

Mitchell (A.), “Thiers, Mac-Mahon and the Conseil supérieur de la Guerre”, French Historical Studies, 6 (2), 1969.

[40]

Sur Gambetta et la forme personnalisée de son entreprise politique, cf. Bayon (N.), « Jeunesse et genèse d’un groupe politique : le “groupe gambettiste” », Revue d’histoire du XIXe siècle, 20-21,2000.

[41]

Cette modalité particulière de l’acceptation du compromis républicain permet d’expliquer le soutien du duc d’Aumale, fils de Louis-Philippe, aux options militaires gambettistes, les relations du chef de la délégation de Tours avec le très conservateur Galliffet ou la participation de techniciens notoirement monarchistes aux travaux de réorganisation de l’armée (comme Miribel, fidèle collaborateur de Freycinet au ministère de la Guerre). La remise en cause du modèle aristocratique et la neutralisation de ses promoteurs (qui sont souvent des adversaires de la République) passent également par la dénonciation de l’obéissance passive (« l’officier est la loi vivante pour le soldat ») à laquelle serait substitué l’enseignement dispensé par une caserne-école injectant la réflexion dans l’obéissance.

[42]

Fait révélateur de la disqualification progressive du modèle militaire promu par le Second Empire, aucune campagne coloniale n’est étudiée dans les programmes des écoles militaires.

[43]

Certains ont reçu une formation de polytechnicien et lorsqu’ils sont issus de Saint-Cyr, ils ont enchaîné avec l’école d’état-major : intégrés dans le Génie qui constitue, avec l’artillerie, les armes « savantes », ils s’y sont distingués par leur impressionnante capacité de travail. Enfin, certains sont directement investis dans l’entreprise critique de réforme de l’armée, comme Lewal ou Ferron qui reçoivent des réprimandes sévères pour leurs écrits : cf. les dossiers militaires des généraux-ministres au SHAT, Campenon (9yd 1612), Billot (9yd 1591), Thibaudin (9yd 20), Lewal (7yd 1616), Boulanger (9yd 37), Ferron (9yd 70) et, pour l’ordre moral, Cissey (7yd 1410), Rochebouët (7yd 1435) et Gresley (9yd 1555).

[44]

Sur ce point cf. Pelletier (W.), « La crise de mai 1877. La construction de la place et de la compétence présidentielles », in Lacroix (B.), Lagroye (J.), dir., Le président de la République. Genèses et usages d’une institution, Paris, Presses de la FNSP, 1992.

[45]

Sur ces éléments, cf. Manceron (A.), Marianne et les colonies. Une introduction à l’histoire coloniale de la France, Paris, La découverte, 2003. L’auteur relève également que le cabinet présidé par J. Ferry (janvier 1883-mars 1885) est le premier à réduire la portée universelle des droits de l’homme par l’introduction dans le débat public de la distinction entre races supérieures et inférieures.

[46]

Dansette (A.), Le boulangisme, op. cit.

[47]

Sur l’évolution des positions anticoloniales, cf. Biondi (J.-P.) (avec la collaboration de G. Morin), Les anticolonialistes (1881-1962), Paris, Robert Laffont, 1992.

[48]

Selon une logique proche de celle décrite pour la IVe République, cf. Gaïti (B.), De Gaulle, prophète de la Cinquième République, Paris, Presses de Science Po, 1998.

[49]

Dansette (A.), Le boulangisme, op. cit.

[50]

« Pour mon compte personnel, je considèrerais comme une calamité toute éventualité de conflit entre nos soldats et les ouvriers… peut-être, à l’heure où je vous parle, chaque soldat partage-t-il avec un mineur sa soupe et sa ration de pain. » (Propos qui ne vont pas sans rappeler la « fraternisation » socialiste).

[51]

Joseph Reinach pose clairement le problème dans une série d’article publiée dans La République française (opportuniste) à partir du mois d’octobre 1887. Les calculs restent pris dans une logique du « précédent Mac-Mahon » qui, de l’intérieur, avait organisé la liquidation de la République. Reinach réclame un ministre de la Guerre civil et plaide pour une séparation étanche des fonctions militaires et politiques : « seul un ministre civil peut préserver l’armée de la contagion empoisonnée, mortelle, de la politique ».

[52]

Dansette (A.), Le boulangisme, op. cit.

[53]

Sur ce point, cf. Barrows (S.), Miroirs déformants. Réflexions sur la foule en France à la fin du XIXe siècle, Paris, Aubier, 1990.

[54]

Ibid.

[55]

Elle révèle un vaste réseau d’espionnage des opinions de l’encadrement, mis en place pour surveiller le repli progressif des anciennes élites militaires dans les commissions de classement. Le contrôle de ces structures, qui règlent l’avancement, permet à l’armée, malgré les efforts des ministres de la Guerre, de rester un bastion de l’opposition à la République.

[56]

Selon un processus similaire à celui décrit par T. Tackett dans Au nom du peuple. Comment les députés sont devenus révolutionnaires, Paris, Albin Michel, 2001. Cf. également Collovald (A.), Gaïti (B.), La démocratie aux extrèmes. Études sur la radicalisation politique, Paris, La Dispute, 2006 (à paraître).

Résumé

Français

Nommé en janvier 1886 au ministère de la Guerre, le général Boulanger est démissionné l’année suivante au nom du danger qu’il fait courir à la République. Cet article entend montrer que cette « menace » boulangiste se construit moins sur la base d’un changement de comportement de l’officier que sur une évolution des perceptions à son égard. C’est son passé colonial qui rend Boulanger « dangereux », car son action au ministère de la Guerre et les profits de notoriété qu’il en a retirés, font écho aux difficultés plus générales des dirigeants du régime à convertir les officiers supérieurs aux vertus de la République. Cette inquiétude est renforcée par la conjoncture particulière des débuts de la Troisième République, marqués par une forte incertitude, qui rend les républicains particulièrement sensibles à tout risque de coup d’état fondé sur l’armée.

Plan de l'article

  1. Le façonnement d’un ethos colonial spécifique
    1. Une redéfinition militaire de l’orientation des politiques coloniales
    2. Transformations et fluctuations des loyautés militaires
  2. Les opérations de classement politique au sortir de la guerre
    1. Les stratégies de « reprise en main » de l’institution militaire
    2. Les « officiers de Gambetta » au ministère de la Guerre
  3. Boulanger au ministère de la Guerre : les fluctuations d’une identité politique
    1. Un poste en adéquation avec les dispositions coloniales
    2. La construction de la « menace » boulangiste

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