Accueil Revue Numéro Article

Revue du MAUSS

2004/1 (no 23)

  • Pages : 512
  • ISBN : 9782707142467
  • DOI : 10.3917/rdm.023.0133
  • Éditeur : La Découverte

ALERTES EMAIL - REVUE Revue du MAUSS

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 133 - 136 Article suivant
1

Jusqu’à présent, dans mes travaux, je me suis principalement attaché à la portée descriptive de l’idée normative de reconnaissance. J’ai défendu la thèse selon laquelle l’attente normative que les sujets adressent à la société s’oriente en fonction de la visée de voir reconnaître leurs capacités par l’autrui généralisé [1][1] Dans le vocabulaire de G. H. Mead, l’« autrui généralisé ».... Les implications de cet état de fait – dont l’étude relève de la sociologie morale – peuvent s’exprimer en suivant deux directions :

celle qui se rapporte à la socialisation morale des sujets d’une part, et de l’autre, celle qui concerne l’intégration morale de la société. Pour ce qui est de la théorie du sujet, nous avons de bonnes raisons de penser que, de façon générale, la formation de l’identité individuelle s’accomplit au rythme de l’intériorisation des réactions adéquates, socialement standardisées, à l’exigence de reconnaissance auxquelles le sujet est exposé : l’individu apprend à s’appréhender lui-même à la fois comme possédant une valeur propre et comme étant un membre particulier de la communauté sociale dans la mesure où il s’assure progressivement des capacités et des besoins spécifiques qui le constituent en tant que personne grâce aux réactions positives que ceux-ci rencontrent chez le partenaire généralisé [2][2] J’ai approfondi récemment ce type d’analyse – que l’on... de l’interaction. Ainsi chaque sujet humain est-il fondamentalement dépendant du contexte de l’échange social organisé selon les principes normatifs de la reconnaissance réciproque. La disparition de ces relations de reconnaissance débouche sur des expériences de mépris et d’humiliation qui ne peuvent être sans conséquences pour la formation de l’identité de l’individu.

2

Du constat de cette connexion étroite entre reconnaissance et socialisation, il résulte, dans la seconde direction signalée à l’instant – celle qui concerne le concept adéquat que nous devons nous faire de la société –, que nous ne pouvons nous représenter l’intégration sociale que comme un processus d’inclusion qui se joue à travers des formes réglées de reconnaissance : aux yeux de leurs membres, les sociétés sont constituées d’arrangements et d’institutions qui ne sont légitimes que pour autant qu’ils sont en mesure de garantir, sur différents plans, le maintien de rapports de reconnaissance réciproque authentiques. Ainsi l’intégration normative des sociétés ne se réalise-t-elle que dans le cadre de l’institutionnalisation des principes qui organisent, d’une façon intelligible aux agents eux-mêmes, les formes de la reconnaissance réciproque permettant à leurs membres d’être réellement intégrés dans l’ensemble social.

3

Si l’on admet ces prémisses relevant de la théorie sociale, il s’ensuit, selon moi, qu’une éthique politique ou une morale sociale doivent partir d’une évaluation des relations de reconnaissance qui sont garanties socialement à un moment donné. Ce qu’il y a de juste ou de bon dans une société se mesure à sa capacité à assurer les conditions de la reconnaissance réciproque qui permettent à la formation de l’identité personnelle – et donc à la réalisation de soi de l’individu – de s’accomplir de façon satisfaisante.

4

Naturellement, on ne saurait concevoir cet investissement du champ normatif comme une façon de passer directement d’exigences fonctionnelles objectives à la description d’un idéal de la vie sociale. Il faut plutôt dire que les exigences de l’intégration sociale ne peuvent être tirées du côté des principes normatifs d’une éthique politique que parce que et dans la mesure où elles se reflètent dans le contenu des attentes sociales que développent les sujets socialisés eux-mêmes.

5

Si cette supposition est correcte – ce qui, selon moi, est attesté en particulier par ce que nous apprennent les études de Tzvetan Todorov, de Michael Ignatieff, d’Avishai Margalit –, il est possible de poursuivre la réflexion de la façon suivante : nous nous orientons dans le choix des principes fondamentaux en fonction desquels nous voulons orienter notre éthique politique non pas sur la simple base d’intérêts empiriquement donnés, mais uniquement sur la base du contenu des attentes relativement stabilisées, que nous pouvons comprendre comme le précipité subjectif des impératifs de l’intégration sociale. Il n’est pas entièrement erroné de parler ici d’« intérêts quasi transcendantaux » de l’espèce humaine. Et il serait même peut-être justifié d’introduire à ce niveau la notion d’« intérêt à l’émancipation » – celui qui viserait la destruction des asymétries et des exclusions sociales [3][3] Je me réfère bien entendu au concept d’« intérêt à....

6

Mais ce qui m’est apparu depuis la Lutte pour la reconnaissance, c’est que le contenu de ces attentes portant sur la reconnaissance sociale pouvait changer avec les transformations structurelles que connaissent les sociétés.

7

C’est dans leur forme que ces attentes indiquent des invariants anthropologiques, mais la direction et l’orientation qu’elles prennent dépendent du type d’intégration sociale propre à une société. Il me faudrait être plus long si je voulais défendre comme il convient la thèse selon laquelle le changement structurel dans une société déterminée ne peut s’expliquer que par l’impulsion donnée par telle ou telle lutte pour la reconnaissance. En gros, mon idée est que, en ce qui concerne l’évolution sociale, nous ne devrions parler d’un progrès moral – en tant que l’exigence de reconnaissance sociale est toujours porteuse d’une prétention à la validité qui va plus loin que ce qui existe dans les faits – que lorsque ce progrès s’appuie sur la mobilisation de raisons et d’arguments qui sont difficilement récusables et apporte donc, sur le long terme, une amélioration qualitative de l’intégration sociale.

8

Comme je n’ai ici besoin que d’indiquer les premiers éléments de cette thématique, seule m’est nécessaire l’affirmation selon laquelle l’intérêt fondamental à la reconnaissance sociale est toujours formé, quant à son contenu, par les principes normatifs qui, à l’intérieur d’une formation sociale, établissent les structures élémentaires de la reconnaissance réciproque. J’en tire la conclusion que nous devrions orienter aujourd’hui une éthique politique ou une morale sociale en fonction des trois principes de la reconnaissance qui indiquent, dans nos sociétés, quelles attentes légitimes peuvent constituer l’exigence de reconnaissance de soi de la part des autres membres de la société. Il s’agit selon moi des trois principes institutionnalisés de l’amour, de l’égalité et du mérite qui, pris ensemble, déterminent ce qu’aujourd’hui, nous devons comprendre sous le terme de justice sociale [4][4] Dans le chapitreV de la Lutte pour la reconnaissance,....

9

(Traduit de l’allemand par Stéphane Haber)

Notes

[1]

Dans le vocabulaire de G. H. Mead, l’« autrui généralisé » désigne l’image typique ou moyenne de l’alter ego qui, acquise sur la base de l’expérience sociale concrète, est intériorisée par le sujet en tant que pôle de référence constante de son action et de son rapport à soi ( cf. Mead, L’esprit, le soi, la société, Paris, PUF, 1969) ( ndt).

[2]

J’ai approfondi récemment ce type d’analyse – que l’on trouve déjà dans la Lutte pour la reconnaissance (édition originale, 1992; trad. franç., Paris, Cerf, 2000, en particulier aux chapitres 4 et 5) – dans « Postmodern identity and object-relations theory : on the supposed obsolence of psychoanalysis » ( Philosophical Explorations, vol. II, n°3/1999, p. 225-242).

[3]

Je me réfère bien entendu au concept d’« intérêt à l’émancipation » tel qu’il a été développé par le « premier » Habermas ( Connaissance et intérêt, édition originale 1968, Paris, Gallimard, 1976) et que je tiens pour valide, moyennant quelques transformations.

[4]

Dans le chapitreV de la Lutte pour la reconnaissance, Honneth montrait qu’il fallait distinguer trois modèles de la reconnaissance : la reconnaissance inhérente aux différentes manifestations de l’amour et des relations affectives; la reconnaissance présente dans les valeurs de liberté et surtout d’égalité qui se trouvent au cœur de la morale et du droit modernes; et enfin la reconnaissance propre à l’estime : celle qui advient dans une société pluraliste marquée par une forte division du travail, mais où chacun est disposé, dans l’esprit d’une coopération rationnelle, à accorder un prix et une importance à la contribution des autres à l’ensemble social. Le présent texte semble cependant infléchir cette analyse dans un sens plus relativiste : la tripartition évoquée se voit bien ici liée à une expérience historique particulière ( ndt).


Article précédent Pages 133 - 136 Article suivant
© 2010-2017 Cairn.info