CAIRN.INFO : Matières à réflexion
« Agir signifie au sens le plus général prendre une initiative, entreprendre, mettre en mouvement. [...] Il est dans la nature du commencement que débute quelque chose de neuf auquel on ne pouvait s’attendre. »
(A. Arendt [1961], p. 234).

1Il y a dans toute prise de décision un risque qui tient au fait que l’action économique se déploie dans un environnement humain dans lequel, on le sait au moins depuis la philosophie aristotélicienne, règne la « contingence ». L’action économique se déploie en effet dans le cadre d’une pluralité d’actions et d’acteurs qui interagissent, tant et si bien que les conséquences de notre acte dépendent essentiellement de la manière dont les autres acteurs réagiront à cet acte [1]. Si l’on s’accorde sur le fait que chacune de ces réactions (qui s’insèrent dans l’action mise en œuvre par chacun des acteurs, actions que l’on ne connaît pas lorsque l’on décide d’agir) est en elle-même imprévisible, on admettra aussi qu’a priori l’ensemble de ces réactions l’est davantage. Autrement dit, lorsqu’on agit, c’est-à-dire lorsque les actes que l’on entreprend se déploient dans la pluralité humaine, on ne peut pas connaître avec certitude les conséquences de nos actes.

2Partant de ce constat, John Maynard Keynes et Herbert Alexander Simon ont cherché tous deux à bâtir une théorie économique fondée sur l’existence d’une incertitude non calculable limitant toute possibilité de prévision. On peut les ranger dans le camp des théoriciens de l’incertitude radicale, même si l’adjectif radical dramatise inutilement une situation inhérente à la condition humaine et qui n’est donc en rien extrême ou exceptionnelle. Tous deux ont l’ambition de proposer une théorie générale du comportement économique, et il leur paraît indispensable de construire une représentation générale de l’action économique qui se déroule dans un environnement contingent pour asseoir une science économique « empiriquement fondée » (Simon [1997]). Cette théorie générale n’exclut pas bien sûr que certaines décisions puissent être prises dans un cadre simplifié où seul le risque probabilisable (même subjectivement), voire la certitude, demeure. Mais ils récusent tout à fait qu’une théorie puisse se déployer en prenant ces situations qu’ils considèrent exceptionnelles comme étant la règle. En cela ils s’opposent aux théoriciens tenants de la maximisation de l’utilité espérée, héritiers de Ramsey [1926], auquel s’opposa fermement Keynes [1931], et de Savage [1954], auquel s’oppose fermement Simon ([1983], p. 12-17) [2].

3En théoriciens conséquents, Keynes et Simon cherchent donc d’emblée à définir la rationalité du comportement économique des individus en présence d’incertitude. Ils ne disposent pas d’une définition de la rationalité qui serait forgée pour un contexte (non humain) de certitude avant d’être appliquée au contexte (humain) contingent. Cette démarche qui leur est, à près de cinquante années de distance, commune, est souvent associée à l’expression « rationalité limitée », expression fautive en ce qu’elle prend encore comme étalon de la rationalité le principe de la maximisation qui ne fonctionne que dans les situations exceptionnelles car dépourvues d’incertitude. Sur la base de cette représentation du comportement humain, et de la condition humaine, ils élaborent deux théories de l’institution qui présentent des caractéristiques et, selon nous, des limites étonnamment proches.

4Cet article défend donc la thèse selon laquelle ces deux auteurs partagent, au fond, une conception très similaire de la rationalité (I). Cette manière de concevoir la rationalité économique les amène tous deux à mettre en évidence la nécessité des institutions collectives qui guident le comportement individuel et pallient les lacunes cognitives des individus (II). Cette manière commune d’introduire l’institution collective comme correctif aux défauts de coordination et de rationalité des individus débouche sur une théorie coercitive et fonctionnaliste de l’institution que les auteurs ne questionnent pas suffisamment (III).

5Retrouver cette communauté d’esprit entre Keynes et Simon permet ainsi de mieux identifier ce lien essentiel entre contingence, institution et coercition et par là même de mieux le questionner.

Rationalité

6« Seule la peur de commettre un énorme anachronisme me retient d’affirmer que Keynes est le véritable instigateur de l’économie de la rationalité limitée. » (Simon [1997], p. 16.)

7Keynes expose ses conceptions en matière de rationalité individuelle dans le Treatise on Probability qui est rédigé en 1904 mais publié en 1921. Cet ouvrage sur les probabilités est plus largement l’occasion pour Keynes d’exposer ce qu’il pense du raisonnement rationnel en général. Il est frappant de constater à quel point les thèses que Simon [1947] commence à développer de manière parfaitement indépendante, une quarantaine d’années après Keynes, sont extrêmement proches de celles de ce dernier (même si seule cette très tardive et unique citation en atteste explicitement).

L’approche de Keynes

8Le Treatise on Probability est un ouvrage philosophique qui vise à donner un fondement logique au jugement de probabilité, même et surtout lorsqu’il ne prend pas la forme d’un calcul. Le projet de Keynes s’inscrit en cela dans le mouvement des tentatives menées à Cambridge, notamment par Russell, pour donner un fondement logique aux mathématiques [3]. De ce fait, comme le souligne O’Donnel ([1989], p. 31), le livre de Keynes « aurait tout aussi bien pu être titré Traité sur la logique ou Traité sur la raison plutôt que de recevoir le titre trompeur de Traité sur les probabilités ». Keynes désigne en effet par probabilité toute la connaissance que l’on n’obtient pas directement mais indirectement, c’est-à-dire par raisonnement logique : « Il y a une partie de notre connaissance que nous obtenons directement, et une autre partie que nous approchons par le raisonnement. La théorie des probabilités concerne cette forme de connaissance que nous obtenons par le raisonnement. » ([1921], p. 3.) Dans cette optique, son Treatise vise à définir les critères inductifs et déductifs permettant de qualifier de rationnelle une décision fondée sur des connaissances indirectes. Il expose donc une véritable théorie générale du comportement rationnel, plutôt qu’une stricte théorie des probabilités.

9Dans une optique très proche des théoriciens du cercle de Vienne [4], Keynes suppose que la rationalité procède d’un jugement de validité sur la relation qui unit un ensemble de prémisses, connues avec certitude, et un ensemble de conséquences de ces prémisses, qui sont, elles, seulement probables. Le jugement de rationalité est alors : « le degré de croyance qu’il est raisonnable d’entretenir [en cette relation] dans des conditions données » ([1921], p. 4). Ainsi, on juge de la possibilité de la pluie à partir de notre observation des nuages effectivement présents, et notre caractère raisonnable tient à notre capacité à bien juger de la relation logique qui unit la présence de ces nuages à la possibilité de la pluie [5]. Ce jugement est bien sûr fondamentalement incertain : (1) l’ensemble d’informations n’est jamais exhaustif (on peut n’avoir pas perçu l’existence d’un vent fort) ; (2) l’existence d’une relation logique entre données présentes et événement futur peut n’avoir pas été perçue par l’acteur (on peut ne pas avoir perçu que le vent fort allait chasser les nuages et donc la pluie selon une relation de cause à effet) ; (3) le savoir présent peut perdre de sa pertinence dans le monde futur (un brusque et imprévisible refroidissement peut transformer la pluie en neige).

10Cette conceptualisation du jugement rationnel permet à Keynes de mettre l’accent sur le processus délibératif qui permet à l’acteur rationnel de juger du degré de crédibilité des informations dont il dispose concernant l’avenir. Pour Keynes, le jugement de probabilité est de nature pratique : il repose sur la capacité des individus à percevoir, dans la réalité qui les entoure, les relations logiques qui unissent les événements présents aux événements futurs possibles et à juger du degré de possibilité qu’ont ces relations logiques « possibles » de s’actualiser effectivement. Il dépend donc des connaissances concrètes de l’acteur autant que de ses capacités déductives. C’est la raison pour laquelle les probabilités ne peuvent que rarement prendre une forme mathématique. La rationalité n’est donc pas purement calculatoire. Elle dépend des facultés pratiques de l’acteur, de sa capacité à percevoir les informations pertinentes sur le plan empirique et à avoir l’intuition des enchaînements logiques qui peuvent unir les éléments dont il a connaissance. Non calculatoire, empirique, intuitive : ces trois grands aspects de la logique keynésienne définissent une forme de rationalité distincte de la rationalité standard [6].

11La rationalité individuelle selon Keynes est non calculatoire, contrairement à ce que suppose le principe de la maximisation de l’utilité espérée que Keynes rejette absolument (voir, par exemple, Keynes [1937], p. 112). Cette impossibilité de donner une représentation calculatoire du mode de raisonnement individuel est une conséquence de l’impossibilité de disposer d’une approche calculable de l’avenir (c’est-à-dire des « probabilités »). Selon Keynes, en effet, les deux grandes approches calculables de Laplace (approche mathématique) et de Venn (approche fréquentiste) sont toutes deux partielles.

12Keynes reproche à Laplace de faire primer le caractère mathématique de la prise de décision rationnelle sur sa dimension empirique. Il récuse en particulier l’axiome d’équiprobabilité des différentes occurrences possibles, qui est la base de l’analyse laplacienne du jugement de probabilité : n événements doivent être dits « équiprobables » lorsqu’il n’existe aucune information permettant de distinguer leur occurrence, une probabilité de (1/n) leur est alors affectée. Selon Keynes, ce principe est, en pratique, inapplicable, car on compare rarement des hypothèses parfaitement alternatives dont la somme représenterait un « ensemble complet des états du monde possibles ». Pour pouvoir ramener une situation complexe d’interaction à un cas aussi simple que celui que représente par exemple le « tirage d’une boule parmi un lot », il faut nécessairement simplifier le réel et l’expurger de toute une série d’informations pourtant utiles pour se faire une idée juste de l’avenir. Le raisonnement mathématique s’obtient ici contre les connaissances empiriques.

13Par cette critique, Keynes rejoint l’analyse fréquentiste de Ellis [1843] et Venn [1826]. Pour l’école fréquentiste, la seule vérité est en effet d’ordre empirique et naturel. La vérité ne peut donc être approchée que par une connaissance empirique de type statistique. Dans cette optique, l’incertitude n’est pas levée par l’utilisation de lois mathématiques abstraites, mais par la mesure des fréquences de l’occurrence réelle d’une classe d’événements. L’intérêt de la position fréquentiste est évident. L’utilisation de données passées permet de calculer les probabilités sans négliger leur fondement empirique. Mais les raisons pour lesquelles la théorie fréquentiste ne peut constituer une théorie des probabilités sont, elles aussi, évidentes : rien de ce que l’on sait du passé ne nous permet de prédire l’avenir à coup sûr. Si l’observation du passé nous permettait à elle seule de connaître parfaitement l’avenir, il n’y aurait plus de problème de probabilité. L’approche fréquentiste repose donc sur une négation du problème de l’incertitude, elle nie purement et simplement le fait que le futur réserve de la nouveauté.

14Contre les approches laplaciennes, Keynes met en avant la dimension empirique du jugement rationnel : selon lui la rationalité procède d’abord d’une capacité à constituer un ensemble d’information pertinent, à évaluer le degré de validité de cet ensemble et à fonder son comportement sur ce double jugement empirique (sur ce que l’on connaît et sur la validité de ce que l’on sait relativement à ce que l’on ne connaît pas). C’est ce que mesure le concept de « poids de l’argument ». O’Donnel [1989, 1991] souligne ainsi que ce concept représente « le poids de l’empirie dans un raisonnement logique » ([1989], p. 52). Keynes entend ainsi conceptualiser l’idée simple selon laquelle les informations certaines, ou que l’on sait être exhaustives relativement à un problème particulier, pèsent plus lourd dans notre choix que les informations peu fiables ou parcellaires. En quelque sorte, le poids de l’argument dépend de la taille ou la pertinence supposée de l’ensemble d’information [7]. Cette dimension empirique de la rationalité keynésienne l’oppose nettement à la rationalité formelle de la théorie néoclassique. Par l’idée de rationalité, Keynes ne vise pas uniquement des facultés de logique formelle liées à des capacités déductives, il cherche au contraire à mettre en lumière la rationalité de l’« induction ». C’est d’abord dans sa capacité à comprendre la situation d’action que l’individu fait preuve de sa rationalité.

15Toutefois, contrairement à ce qu’affirment les tenants de l’approche fréquentiste, la connaissance du passé et du présent n’épuise pas l’incertitude quant à l’avenir. Parmi les nombreuses relations logiques possibles entre le présent et l’avenir encore inconnu, une seule s’avèrera effective [8]. Or, pour déterminer laquelle et percer ainsi les mystères du temps, il faut, en plus d’une bonne connaissance empirique, faire preuve d’intuition. Par l’affirmation de cette dimension de l’entendement humain, Keynes affirme sa forte filiation avec la philosophie de Georges E. Moore qui marqua considérablement les étudiants de Cambridge au début du xxe siècle [9]. Conformément aux préceptes de la philosophie de Moore, exposée dans Principia ethica [1903], Keynes laisse une large place à la part de la connaissance à laquelle on parvient directement, par intuition : c’est ce que mettent en évidence deux ouvrages récents consacrés à la philosophie de Keynes : Coates [1996] et Davis [1994]. Ils confirment ainsi des analyses antérieures suggérant l’importance de cette filiation (O’Donnel [1989], Fitzgibbons [1988], Davis [1991], Schionoya [1991]). En quelque sorte, pour Keynes, qui suit Moore, l’acteur rationnel se transcende pour parvenir à la vérité. L’intuition lui permet d’échapper à sa propre subjectivité, de la sublimer, pour atteindre le niveau de la connaissance objective. Une telle conception suppose bien sûr que les relations logiques qui unissent les événements soient vraies et existent « réellement ». La relation logique sur laquelle porte la probabilité existe donc indépendamment de l’acteur : elle a une existence « objective ». Mais la perception qu’en a, ou pas, l’acteur dépend de sa capacité intuitive à la percevoir.

16C’est là sans doute l’aspect le plus déroutant de la représentation keynésienne de la rationalité, au moins pour un économiste habitué à disposer d’un concept de rationalité parfaitement objectif et séparable de l’individu. La rationalité, au sens néoclassique, ne dépend jamais de l’acteur qui juge. Ce n’est pas le cas pour Keynes pour qui la rationalité dépend d’une délibération de l’acteur qui cherche à lire dans le présent les signes annonciateurs de l’avenir. Or cette délibération est doublement subjective. En premier lieu la constitution d’un ensemble d’informations pertinent est liée à l’expérience de chacun, à sa connaissance du terrain : « Une partie de la connaissance est de manière évidente relative à l’expérience individuelle. Nous ne pouvons pas parler de connaissance dans l’absolu – mais seulement de connaissance d’une personne particulière. » (Keynes [1921], p. 18.) Mais Keynes va plus loin et suggère que la perception des relations logiques entre ce que l’on sait et ce que l’on cherche à prévoir est elle aussi subjective : « Nous devons admettre, je pense, qu’elle [la connaissance des axiomes logiques] est également relative à la constitution de l’esprit humain, et que la constitution de l’esprit humain peut différer d’un homme à un autre de plusieurs degrés. Il est évidemment possible que certains aient un plus grand pouvoir d’intuition logique que d’autres. » ([1921], p. 18.) Ainsi les acteurs ont une capacité plus ou moins grande à disséquer le réel et à en inférer des relations d’implications logiques leur permettant d’agir raisonnablement. Cette capacité dépend de leur expérience [10]. Le grand politicien aura l’intuition des conséquences sur l’opinion de ses déclarations de campagne, l’entrepreneur aura l’intuition des débouchés possibles d’une innovation technique [11].

17Cet aspect « intuitif » du jugement de probabilité le rend-il en lui-même subjectif ? En aucun cas affirme Keynes : « Le fait que nous soyons en définitive dépendants d’une intuition ne doit pas nous amener à penser que nos conclusions ne sont plus, dès lors, fondées en raison, ou encore qu’elles sont aussi subjectives, quant à leur validité, que l’est leur origine. » ([1921], p. 76.) La logique, la validité empirique des prémisses, l’expérience sont des éléments évidemment objectifs qui assurent à la rationalité une assise indépendante du jugement de l’acteur. Mais cette objectivité est « prise » dans un jugement propre au sujet agissant : si les critères sont objectifs, le jugement rationnel est toujours jugement d’un acteur particulier. Ce que l’individu perçoit est objectivement vrai, mais seule une part de cette réalité est accessible à son intuition. Cette imbrication des dimensions empirique et intuitive du jugement rationnel fait de la rationalité, selon Keynes, une forme de raison pratique.

La rationalité procédurale de Herbert Simon

18La théorie de la rationalité qu’Herbert Simon développe et précise depuis 1947 est bien mieux connue que celle de Keynes [12]. On ne cherchera donc pas ici à présenter in extenso cette théorie. De plus, cette théorie est incontestablement originale, et si l’on peut en lire certaines prémisses dans les analyses institutionnalistes de Barnard et Commons que Simon connaissait bien, il serait infiniment plus délicat d’établir un emprunt de Simon à Keynes, dont il ne connaissait sans doute pas le Treatise lors de son premier ouvrage (Simon [1947]). Pourtant, malgré cette absence de filiation réelle, une indéniable communauté d’esprit existe entre Keynes et Simon, à une quarantaine d’années de distance. C’est cette proximité que nous cherchons ici à mettre en évidence [13].

19La première proximité entre les deux auteurs tient à la dimension subjective de la rationalité. Cette subjectivité trouve sa source, chez Simon comme chez Keynes, dans une conception « interne » de l’incertitude : « L’incertitude n’existe pas dans le monde extérieur, mais dans l’esprit de l’individu. » (Simon [1976a], p. 437.) Cette volonté d’internaliser l’incertitude se traduit par une opposition à la théorie « objective » de la rationalité des néoclassiques : « Les conditions et les contraintes […] peuvent être analysées comme des “caractéristiques objectives” de l’environnement externe de l’organisme qui choisit, ou elles peuvent être des “caractéristiques perçues”, ou bien encore des caractéristiques de l’organisme lui-même. La ligne qui sépare la première conception des deux autres est marquée par la distinction entre la rationalité “objective”, d’un côté, et la rationalité “subjective” ou “limitée” de l’autre. » (Simon [1964], p. 405.) Dans le premier cas, en effet, un comportement est dit rationnel s’il est fondé sur les caractéristiques « objectives » de la situation. Dans le second cas, la rationalité d’un comportement est rapportée au niveau de connaissance de l’individu, elle est donc relative à l’acteur. Cette opposition, précise Simon, joue non seulement sur le contexte du choix, mais aussi sur l’objectif poursuivi par les acteurs, qui, dans le cadre de la rationalité limitée, est lui aussi objet d’une délibération. Rejetant ainsi le couple rationalité parfaite/maximisation, Simon propose, dans un premier temps, l’articulation rationalité limitée/satisficing. Dans le premier cas, on juge de la rationalité d’un comportement depuis une norme idéale qui permet de définir un but « objectif » et une manière objective de l’atteindre. C’est une rationalité du tout ou rien : ou l’individu tire « objectivement », c’est-à-dire « du point de vue d’un individu omniscient » (Simon [1978], p. 451), le maximum de la situation, ou il est non rationnel. Simon oppose à cette conception extérieure et objectivante de la rationalité une conception qui prend en compte la logique interne du comportement marquée par les limites cognitives inhérentes à chaque individu.

20Mais cette opposition est imprécise, et la théorie du search qui préfigure l’économie de l’information, la rendra vite caduque : dès lors que l’on reconnaît que l’information a un coût (parce que le marché connaît des ratés), l’optimum change : il peut être tout à fait rationnel de stopper la recherche d’information si le gain qui en est attendu est moindre que le bénéfice que l’on pourrait en tirer [14]. Pour contrer cette tentative qui semble couper l’herbe sous le pied du principe de la rationalité limitée, Simon précise sa théorie et lui donne une formulation définitive à travers le concept de « rationalité procédurale » opposée à la rationalité standard qualifiée de « substantielle » : « Nous ne devons pas seulement nous intéresser à la rationalité « substantielle » – c’est-à-dire au choix, dans une certaine mesure, d’un comportement approprié. Mais aussi à la rationalité procédurale – c’est-à-dire à la procédure effectivement choisie pour sélectionner les actions, compte tenu des capacités et des limites cognitives des êtres humains. » ([1978], p. 452.)

21Cette clarification sémantique est importante en ce qu’elle met en lumière ce que la théorie de Simon a de véritablement original : elle met l’accent non plus sur le résultat de la délibération individuelle mais sur la manière dont l’individu construit et légitime ce choix (la procédure qu’il met en œuvre). On retrouve cette fois véritablement l’optique keynésienne : le choix rationnel ne tient pas au calcul mais à la délibération qui vise à constituer un ensemble d’informations pertinent, à le jauger, puis à en inférer une vision de l’avenir et une décision qui paraît adéquate compte tenu de cette anticipation. Ainsi, comme le dirait Keynes, « la rationalité d’une action implique qu’elle dérive logiquement d’un ensemble de prémisses valides » (Simon [1964], p. 406) [15]. La dimension « empirique » du jugement rationnel apparaît ici clairement et Simon n’aura de cesse par la suite d’indiquer qu’une conduite rationnelle, pour un individu ou une organisation, consiste précisément à utiliser de manière correcte son potentiel cognitif, limité, et à construire un ensemble d’informations pertinent pour le problème à résoudre. Ce que Simon résume de manière lapidaire : « pas de conclusion sans prémisse » (Simon [1983], p. 6).

22Cette démarche cognitive est-elle une activité objective ou est-elle reliée à l’expérience de l’acteur, sa personnalité, ses habitudes cognitives ? La réponse très keynésienne de Simon est claire : « La théorie intuitionniste est un composant de la théorie behavioriste (de la rationalité procédurale). Elle met l’accent sur le processus de reconnaissance qui sous-tend les capacités qu’un individu acquiert en accumulant des expériences et en identifiant les situations dans lesquelles cette expérience passée est pertinente et utile. » ([1983], p. 34, 35.) Pour Simon, l’identification des variables pertinentes dans une situation où plusieurs alternatives s’offrent à l’acteur nécessite une forme d’intuition, forgée par l’expérience, qui permette d’identifier les variables pertinentes et d’en inférer des relations logiques entre ce que l’on sait et ce que l’on cherche à prévoir.

23La rationalité procédurale, comme la rationalité keynésienne, se caractérise donc par une dimension « pratique » en ce qu’elle saisit le processus de décision dans un contexte cognitif qui comprend la subjectivité et l’expérience de l’acteur et en ce qu’elle met l’accent sur ce qui motive la décision aux yeux du décideur, et non pas sur le résultat de cette décision au regard des potentialités qu’ouvrait « objectivement » la situation. On retrouve dans la conceptualisation de la décision rationnelle par Simon les mêmes dimensions, logique (mais non calculatoire), empirique et intuitive que dans la définition d’un jugement de probabilité rationnel par Keynes.

24Pour ces deux auteurs, la prise en compte du risque ou de l’incertitude ne débouche donc pas sur un amendement de la rationalité maximisatrice de Bentham ou de Savage. Elle conduit à une autre théorie de la rationalité qui a la particularité de mettre en évidence l’ancrage « pratique » du comportement rationnel qui ne se joue pas dans le calcul mais dans l’observation, la connaissance de la réalité empirique et l’intuition de l’avenir. C’est là un changement d’optique qui va amener ces deux auteurs à montrer qu’une des conditions et qu’un des effets d’un comportement rationnel dans un environnement contingent est la présence de règles et d’institutions [16]. Des règles et des institutions qui deviennent des éléments non séparables du comportement rationnel.

Institution

25Keynes et Simon aboutissent donc, depuis leur théorie de la rationalité, à une prise en compte des institutions [17] sous deux formes différentes : la convention chez Keynes [18], l’organisation formelle chez Simon.

Keynes et la notion de convention

26Keynes, lorsqu’il écrit le Treatise on Probability, a une vision exclusivement « individuelle » de la prise de décision. Il avoue ainsi dans un essai autobiographique en 1938 : « L’action sociale avait été rejetée hors de notre univers, et pas seulement l’action sociale, mais l’univers de l’action en général, le pouvoir, la politique, le succès, la richesse, l’ambition. Les motifs économiques et le critère d’économicité étaient encore moins importants dans notre philosophie que dans celle de Saint François d’Assise. » ([1938], p. 445.) Keynes, à cette période, ne s’intéresse pas encore à l’économie, il ne prête donc pas d’attention particulière à la question de la coordination des actions, ou encore à celle de la correspondance entre rationalité individuelle et rationalité collective. Or, selon le jeune Keynes, et son groupe des « apôtres », la vérité s’atteint par l’introspection individuelle [19]. C’est même cette introspection et cette recherche individuelle du vrai qui libèrent l’individu de la pesante nécessité de suivre la coutume, les règles morales, les conventions en vigueur [20].

27Mais cette vision idéaliste, Keynes est bien obligé de l’abandonner lorsqu’il s’attache à comprendre le fonctionnement, ou le dysfonctionnement, d’une économie capitaliste. Le fait premier en économie est la nécessité de coordonner son action à celle des autres, et ceci dans le long terme et dans le cadre d’un environnement contingent. On peut identifier dans la théorie keynésienne trois moments où ce problème de coordination se pose : celui du financement de l’investissement, celui de la mise en œuvre de la production, celui de la détermination du niveau des salaires et de l’emploi. Le financement de l’investissement nécessite de coordonner la vision du détenteur d’épargne, de l’entrepreneur, et du régulateur financier qui fixe les taux d’intérêt. La détermination du niveau adéquat de la production dans le cadre de l’anticipation de la demande effective dépend de la manière dont les entrepreneurs se coordonnent d’une part entre eux, et d’autre part avec l’ensemble des ménages. Enfin, la fixation du niveau de l’emploi dépend, d’une part, des décisions du producteur, et, d’autre part, des règles salariales collectives, que l’on sait non flexibles, et qui fixent le coût de l’emploi par catégorie de salarié. Or, dans chacun de ces trois cas, Keynes ([1936], chap. 2) constate l’existence de mécanismes institutionnels non exclusivement marchands qui permettent en particulier de déterminer le rendement à venir de l’investissement, les débouchés à anticiper, et le niveau des salaires déterminé par négociation collective. Ainsi, l’existence d’incertitude sur l’avenir et la diversité des informations et intuitions à son sujet conduisent nécessairement à l’émergence d’institutions sociales.

28C’est sans doute à partir de l’étude du fonctionnement du marché des titres, dans le chapitre 12 (« L’état de la prévision à long terme ») de la Théorie générale que cette nécessité apparaît le plus clairement. Keynes étudie en effet dans ce chapitre le fonctionnement d’un marché qui devrait laisser à distance toute régulation collective institutionnelle. Le rôle du marché financier est de coordonner le regard à court terme des détenteurs d’épargne disponible pour investissement et celui, de long terme, des entrepreneurs sanguins prêts à acquérir de nouveaux biens de production en vue d’une utilisation de long terme. Sur ce marché, « les investissements qui sont fixes pour la communauté sont rendus liquides pour l’individu » (Keynes [1936], p. 168). Ce miracle repose cependant sur un mécanisme fragile qui règle le rapport entre le court et le long terme : un accord tacite sur la représentation de l’avenir. En effet, au moment d’évaluer la valeur d’une action, chaque individu cherche à déterminer son potentiel de croissance. Or ce potentiel dépend, en premier lieu, de la manière dont les autres individus vont l’évaluer. Il est ainsi placé dans un cas désormais classique de boucle autoréférentielle comme les étudieront, par exemple, Schelling [1960] et Lewis [1969]. Le jugement individuel se trouve dépendre du jugement « des autres ». Ainsi se forme ce que Keynes qualifie de convention : « Conscients du peu de valeur de notre propre jugement individuel, nous veillons à l’aligner sur le jugement de tous les autres, sans doute mieux informés. Cela signifie que nous cherchons à nous conformer à l’attitude de la majorité, ou de la moyenne. La psychologie d’une société faite d’individus qui, tous, cherchent mutuellement à s’imiter, nous conduit à ce qu’il convient d’appeler très précisément un jugement de convention. » ([1937], p. 101.) La convention en vigueur sur le marché financier « consiste essentiellement – encore bien sûr qu’elle ne joue pas toujours sous une forme aussi simple – dans l’hypothèse que l’état actuel des affaires continuera indéfiniment à moins que l’on ait des raisons définies d’attendre un changement » (Keynes [1936], p. 167). La formation du prix des titres répond donc à une logique conventionnelle, et donc institutionnelle, qui diffère radicalement de l’évaluation marchande classique en ce qu’elle ne repose pas sur une évaluation individuelle fondée sur l’introspection et l’évaluation des qualités intrinsèques de l’objet, mais dépend au contraire principalement d’une évaluation collective calée sur une vision commune de l’avenir (au moins en ce qui concerne l’évolution du cours dans le temps et indépendamment de la valeur relative du titre). Cet exemple du marché financier est essentiel, moins par le rôle qu’il joue dans l’analyse du fonctionnement de l’économie (Keynes donne un rôle plus important au taux d’intérêt) que par le fait qu’il est exemplaire de la manière dont la situation d’interaction impose aux acteurs de surmonter l’indécidabilité de certaines situations par l’appui sur des artefacts collectifs, comme la convention de rendement financier… et ce, même dans un univers où, a priori, chacun devrait être quitte de tous les autres. On sait de plus que Keynes développe également une théorie conventionnelle du taux d’intérêt, qui se trouve régler l’autre possibilité de mise en relation indirecte de l’épargne et de l’investissement. Le taux d’intérêt n’est pas, selon Keynes, le prix d’équilibre d’un hypothétique marché des fonds prêtables, comme le pensait Jean-Baptiste Say. Il est au contraire déterminé en fonction du degré d’inquiétude des ménages et de leur attachement à la forme liquide de la monnaie : « Le taux d’intérêt mesure très exactement – comme pourrait le dire un livre d’arithmétique – la prime qu’il est nécessaire d’offrir aux individus pour les inciter à conserver leur richesse autrement que sous forme de monnaie thésaurisée. » (Keynes [1937], p. 102.) Or, « notre désir de posséder de la monnaie en tant que réserve de richesse […] constitue un baromètre de notre degré de méfiance envers nos propres conjectures et conventions concernant l’avenir » (ibid, p. 102). On comprend dès lors que le niveau du taux d’intérêt dépend, lui aussi, des attitudes conventionnelles concernant l’avenir. Ainsi, dans une économie dont le financement ne répondrait qu’à la seule logique marchande, ce sont deux conventions communes déterminant une certaine perception de l’avenir qui se trouvent encadrer le financement de l’investissement (et, par suite, le niveau de la demande effective) [21].

29De cette analyse on peut, pour notre propos, retenir deux choses : 1) Dans une situation d’action caractérisée par le problème de l’interdépendance, le jugement personnel ne vaut que s’il intègre le jugement des autres. 2) Une telle situation nécessite la présence de règles communes permettant aux individus d’harmoniser leurs anticipations [22].

30La décision rationnelle dépend d’une juste appréciation de la situation d’action. Lorsque celle-ci se caractérise par l’interdépendance, l’existence de règles communes représentant l’état de l’opinion des autres devient donc un élément indépassable de notre propre prise de décision. De cette manière, la délibération individuelle se trouve être rendue dépendante de la délibération collective…

Simon et l’organisation

31Chez Simon la découverte du rôle des institutions est contemporaine de, voire antérieure à, sa réflexion sur le choix rationnel en incertain. C’est depuis l’étude de l’administration (Simon [1947] et des organisations formelles (March et Simon [1958]) qu’il fonde sa propre théorie de la rationalité individuelle. En effet, le concept de rationalité procédurale est la condition sine qua non de la compréhension du phénomène institutionnel : « L’individu est intentionnellement rationnel, mais seulement de façon limitée. C’est seulement sur la base de cette limite qu’il existe une place pour une théorie de l’organisation et de l’administration. » (Simon [1957], p. xxiv.) Simon souligne ainsi, plus nettement que Keynes, le rôle prégnant des dispositifs collectifs qui modèlent littéralement la personnalité des individus. « L’individu rationnel est et doit être un individu organisé et institutionnalisé », affirme ainsi Simon dès ses premiers écrits ([1947], p. 92). Dans cette optique, les organisations et les administrations, que Simon ([1958], p. 2) qualifie d’« institutions sociales » [23] ne sont donc pas de simples palliatifs aux marchés, elles sont les vecteurs de la rationalité dans les affaires humaines. Les règles collectives ne servent pas seulement de clef d’harmonisation des anticipations, elles ont un contenu qui permet aux acteurs d’être rationnels. L’individu tire sa rationalité des institutions auxquelles il participe [24].

32L’organisation collective est ainsi perçue comme étant l’outil d’un processus de rationalisation continue de la société. Une société qui progresse vers une maîtrise plus importante de la « complexité » sur la base d’une véritable ingénierie sociale que Simon revendique et affirme (en particulier dans son ouvrage The Sciences of Artificial [1969]. Pour Simon, le concept de rationalité procédurale permet justement de prendre en compte ce progrès continu des institutions humaines vers une plus grande maîtrise du réel : « Les tentatives visant à prédire, et prescrire, les comportements économiques individuels sur la base d’une déduction menée à partir d’une petite série de prémisses inaltérables ne peuvent qu’échouer, et ont effectivement échoué. […] La théorie procédurale de la rationalité est compatible avec un monde dans lequel les êtres humains continuent de penser et d’inventer, ce n’est pas le cas d’une théorie substantielle de la rationalité. » ([1976], p. 441.)

33Simon milite dès lors pour que les économistes se dotent d’une véritable théorie du fonctionnement de ces institutions, de leur architecture, de leur conception, car ce sont elles qui sont en définitive au fondement de la « richesse des nations » bien davantage que le processus marchand. La connaissance est d’abord sociale et intégrée dans les institutions : « [une] caractéristique saillante de la condition humaine est que nous sommes très dépendants de ceux qui nous entourent. La plus grande partie de ce que nous savons, la plupart de nos savoir-faire, nous l’acquérons grâce à l’environnement social. Si nos capacités computationnelles étaient illimitées, nous n’aurions pas besoin des autres. Plus la complexité du monde réel dépasse nos capacités à connaître et calculer, plus la docilité a de l’importance, car elle nous permet de bénéficier des connaissances collectives et des compétences de notre société. » (Simon [1997], p. 40-41.) Le savoir collectif se dépose dans ces organisations qui permettent aux individus de disposer de ressources cognitives plus larges que ce que leur délivrerait leur propre expérience. L’organisation collective est ainsi, pour Simon, le complément exact des manques de la rationalité individuelle. Le concept de rationalité procédurale permet de mettre en lumière l’importance cruciale des organisations et la nécessité dans laquelle l’individu se trouve, d’activer des routines, de s’appuyer sur des conventions communes, de suivre des règles collectives. Selon Simon, l’organisation est ainsi considérée comme le véritable agent de rationalité : « En déterminant largement les structures mentales de leurs membres, ces institutions fixent les conditions qui assurent la docilité et par conséquent la rationalité dans la société humaine. » (Simon [1947], p. 91.)

34Ainsi, pour Simon comme pour Keynes, la prise en compte de l’incertitude dans la représentation de la délibération rationnelle conduit à mettre en lumière le rôle crucial des institutions collectives. Ces institutions naissent du désarroi des acteurs devant l’impossibilité d’une prise de décision « certaine ». Chez Keynes, elles harmonisent le comportement des agents en réduisant la pluralité des interprétations et des prévisions. Pour Simon elles comblent les lacunes cognitives des agents, permettent une accumulation de savoir et une rationalisation de la société. Chez l’un comme chez l’autre, les institutions, qui prennent des formes différentes chez ces deux auteurs, « aident » les individus… et cette relation de dépendance est au fondement d’une mise en évidence de la nécessité d’une certaine forme de coercition.

Coercition

35Le troisième stade de notre lecture croisée des approches keynésienne et simonienne de la rationalité dans un environnement contingent porte sur la question de la coercition. Il apparaît en effet que pour Keynes, comme pour Simon, l’encadrement collectif de la prise de décision individuelle ne peut être laissé au hasard et doit être scientifiquement déterminé pour assurer le progrès de la rationalité collective.

Keynes : l’autorité de l’État

36Keynes, on l’a vu, démontre le caractère indispensable des repères collectifs qui établissent l’opinion moyenne concernant l’avenir et influencent les décisions des individus. Dans un univers marqué par l’interdépendance et l’incertitude, et en l’absence de points de repères collectifs construits, ce sont des conventions qui déterminent ainsi le jugement des individus. Or ces conventions sont indispensables à la prise de décision… mais manquent cruellement des fondements cognitifs qui leur donneraient une validité en tant que telle. Cette absence de fondements cognitifs solides fragilise à son tour, par contamination, le jugement des individus lui-même : « Les jugements manquent en effet de racines profondes qui leur permettraient de résister solidement. » (Keynes [1936], p. 168.) La convention de rendement déterminée par mimétisme sur le marché action introduit donc une forme d’irrationalité dans le jugement des acteurs [25]. Il en va de même pour un taux d’intérêt qui dépend du degré de confiance moyen en l’avenir. Ces deux conventions financières forment ainsi un couple conventionnel qui détermine le coût de l’investissement dès lors :

37

« Il n’est nullement surprenant qu’ainsi déterminé, le volume de l’investissement soit amené à fluctuer fortement de temps en temps. Il dépend en effet de deux types de jugements sur l’avenir qui s’expriment respectivement à travers la propension à thésauriser et l’estimation des rendements futurs des biens capitaux, deux jugements dont les fondements ne sont ni pertinents, ni solides. De plus, il n’y a aucune raison de supposer que les fluctuations d’un des deux déterminants tendent à compenser les fluctuations de l’autre. Quand les avis sur les rendements à venir deviennent plus pessimistes, rien ne permet de penser que la propension à thésauriser devrait s’affaiblir. En vérité, des conditions défavorables à l’un des deux facteurs sont également, en règle générale, défavorables à l’autre. »
(Keynes, 1937, p. 254.)

38Autrement dit, en période de crise, les conventions déterminant les conditions de financement ont toutes les raisons d’être sous-optimales et d’entraver le redémarrage de l’activité (contrairement, bien sûr, à ce que prévoit la loi de Say dans un univers classique).

39Ces artefacts collectifs que sont les conventions brident le dynamisme de l’entrepreneur. Celui-ci est souvent considéré comme étant moqué par Keynes lorsqu’il s’emploie à évoquer son « esprit sanguin » ou encore les fameux « esprits animaux ». C’est là un contre-sens : selon Keynes, l’entrepreneur est bien maître en son domaine, celui de l’investissement. Il est la force dynamique du système parce qu’il possède l’« intuition » nécessaire à une prise de décision sensée dans un environnement contingent. Il ne calcule pas, il n’est pas rationnel au sens « klassique » mais fort heureusement : car c’est son action dynamique qui permet au capitalisme d’avancer malgré tout [26]. Mais les conventions qui déterminent le prix des actions et le taux d’intérêt jouent contre lui, surtout lors des crises. Et rien ne vient corriger ce caractère sous optimal, mais stable, des déterminants financiers de l’investissement : « N’importe quel niveau du taux d’intérêt dont on est suffisamment convaincu qu’il durera, durera effectivement », souligne ainsi Keynes ([1936], p. 214). Il en va ainsi, lors des périodes de crises : les taux d’intérêt se stabilisent à un niveau trop élevé pour rassurer les épargnants, le prix des actions chute, et l’investissement ne peut donc redémarrer… ce qui explique que la demande effective se maintienne à un niveau inférieur à celui qui correspondrait au plein emploi des forces productives [27]. Ainsi, la mécanique autoréalisatrice du jugement conventionnel sape les bases d’un jugement authentiquement rationnel et bloque la reprise économique. Il est certes nécessaire qu’il y ait des repères communs pour agir… mais les repères qui émergent spontanément ne sont pas nécessairement les bons.

40Keynes considère qu’un seul acteur peut s’élever au-dessus de ces conventions pour faire triompher la raison : l’homme d’État. Et cette capacité d’action peut être utilement éclairée, et rendue de ce fait rationnelle, par les conseils instruits du savant [28]. La main de l’État peut donc, par le secours de la tête du savant, court-circuiter les conventions sous-optimales en leur substituant des règles raisonnables d’évaluation des actifs permettant le financement de l’investissement à un niveau permettant le plein emploi [29]. La réflexion de Keynes forme donc sur la question précise de la pratique éthico-politique du pouvoir une forme finalement cohérente, depuis le Treatise on Probability jusqu’à la Théorie générale. Il croit en l’intuition savante et considère que c’est cette intuition savante qui devrait guider les affaires humaines, d’une certaine manière, donc, puisque l’interdépendance nécessite l’existence de règles et de conventions, il faut que ces conventions et ces règles soient maîtrisées et inculquées par une élite éclairée. C’est le sens de cet autre extrait de sa courte autobiographie : « Nous n’étions pas conscients que la civilisation est une fine et fragile enveloppe (crust) qui n’existe que grâce à la personnalité et la volonté d’un tout petit nombre de personnes et qui ne se maintient que par le truchement de règles et conventions habilement inculquées et astucieusement préservées. […] Nous existions dans l’univers des “Dialogues” de Platon, nous n’étions pas encore parvenus jusqu’à la République. » ([1938], p. 447 et 448.) Après la Théorie générale, Keynes est parvenu à la République. Il a acquis une vive conscience de l’importance de l’encadrement collectif des délibérations individuelles, mais n’en est pas moins convaincu que cet encadrement ne relève pas totalement d’une délibération collective, mais bien plutôt d’une prescription savante, selon une optique platonicienne.

41L’étude des manuscrits inédits de Keynes [30] a provoqué une vaste réflexion sur les soubassements philosophiques de son œuvre économique. Diverses et parfois contradictoires, ces études dessinent cependant un Keynes guidé par une « philosophie politique antérieure aux Lumières » (Fitzgibbons [1989], p. 132) : platonicien en ce qui concerne la connaissance (O’Donnel [1989] ; Fitzgibbons [1989]) et inspiré par Burke pour ce qui est de la pratique politique [Helburn [1991] ; Carabelli [1989]). Keynes croit à la « vision » du savant et à la nécessité de laisser l’élite gouverner… mais ne croit pas à la solution constructiviste de Hobbes. Suzanne Helburn souligne ainsi que Keynes accepte « la logique de la théorie politique de Burke – une doctrine éthique de l’action et une vue élitiste concernant la pratique du pouvoir » (Helburn [1991], p. 31). En accord avec cette interprétation, O’Donnell ([1989], p. 66 et chap. 13) souligne l’élitisme de Keynes, tandis que Fitzgibbons ([1989], p. 171-173) le décrit comme ayant une confiance modérée en la démocratie dont l’efficacité est conditionnée à un « gouvernement des élites ». Plus récemment, la vaste et précieuse bibliographie de Gilles Dostaler revient sur la diversité du personnage que fut Keynes et met en avant une conception qui place l’éthique et la morale avant l’économique, et compte sur le pouvoir politique pour substituer l’un à l’autre. Il souligne ainsi : « L’élitisme [de Keynes] l’amène à penser que les problèmes sociaux seront résolus par des intellectuels doués qui se situent d’une certaine manière au-dessus des partis. À cela s’associe un certain paternalisme teinté de mépris envers les ouvriers qu’il estime incapables de s’occuper eux-mêmes de leurs affaires. Tel est le fondement de ce que l’on peut appeler le technocratisme keynésien. » ([2005], p. 188.)

42Le triomphe de la raison passe donc, pour Keynes, par une organisation politique qui guide les individus, leur imprime une certaine vision du monde, et leur suggère certaines règles collectives (le financement de l’économie, l’organisation de la production, la gestion de la relation salariale) leur permettant finalement de « bien » agir. Ce rôle prégnant de l’homme d’État, limitant la liberté individuelle, se fait au nom du bien-fondé des connaissances et des informations que lui apporte le savant. Le savant, rationnel plus que quiconque, est le véritable guide de la société dans cette représentation keynésienne d’un système de politique économique idéal dans lequel, finalement, l’homme d’État est le « seul véritable acteur » (Berthoud [1998]). Cette place du savant et de l’homme d’État n’est pas en tant que telle problématique, mais elle demande à être pensée et défendue. Elle représente une prise de position en matière de philosophie politique pour ce qui concerne des décisions économiques, que le principe technocratique renvoie, implicitement, dans le champ de la technique [31]. Dans l’optique keynésienne, les destinées humaines doivent être soumises à la réflexion philosophique et la pratique politique de quelques-uns et mises à distance de la décision démocratique des acteurs non informés, en raison de leur incapacité à s’élever au-dessus de la contingence. C’est là une conception relativement inaboutie de la décision collective, qui s’abstrait à la fois des enjeux moraux et logiques de la prise de décision collective (tels que pourra les étudier Arrow [1951]) et des questions pratiques d’application effective des décisions globales d’un philosophe roi. D’une certaine manière, Keynes n’est pas allé au bout des implications économiques et politiques de ses réflexions sur la rationalité [32].

Simon : la docilité comme vertu

43Si pour Keynes c’est en définitive le savant qui, par l’intermédiaire de l’homme d’État, guide les acteurs de manière à les faire agir rationnellement, pour Simon ce rôle est, on l’a vu, dévolu aux organisations, et plus précisément aux organisations régies par une relation hiérarchique [33]. Une brève incursion dans l’étude du fonctionnement des organisations met en lumière la modalité d’articulation de l’individuel au collectif qui les caractérise : pour Simon, la relation hiérarchique doit absolument s’insinuer jusque dans l’inconscient de l’individu : « L’organisation forme et endoctrine ses membres, on pourrait parler à cet égard d’internalisation de son influence car elle injecte dans le système nerveux même de ses membres les critères de décision qu’elle souhaite leur voir appliquer. Le membre de l’organisation […] peut ainsi, de son propre chef, décider comme l’organisation souhaiterait qu’il le fasse. » ([1947], p. 93 ; je souligne.)

44L’organisation collective tire précisément son efficacité de sa capacité à analyser, à découper et à hiérarchiser les problèmes. Cette capacité cognitive de l’organisation repose sur le caractère unidimensionnel de son fonctionnement : il est essentiel que chacun des responsables de l’un des compartiments respecte strictement son domaine de compétence. Ce respect de la hiérarchie est facilité par ce que Simon considère comme une vertu de l’être humain formant le pendant de ses limites cognitives : sa docilité ([1947], p. 77). Simon emprunte ce terme à la psychologie cognitive et désigne par là une capacité d’apprentissage de l’individu qui, d’une certaine manière, est capable de se former au contact de l’organisation : « Nous sommes très réceptifs à l’influence sociale et à la persuasion, je qualifie cette réceptivité par le terme de “docilité”. J’utilise donc le terme docilité dans le sens de capacité à apprendre et à s’éduquer, pas dans l’autre sens possible désignant la “passivité” ou la “douceur”. (…) Il y a une étroite connexion entre la rationalité limitée et la docilité. » ([1997], p. 40-41.) Certes, ce serait une erreur de superposer entièrement ce concept de docilité que mobilise Simon avec le sens courant que revêtent les mots « docile : qui a de la disposition à céder à obéir » et « docilité : disposition à se laisser instruire, conduire [34] ». Il n’en reste pas moins que l’emploi de ce terme entraîne une confusion profonde entre l’apprentissage cognitif et la soumission à l’autorité. Cette confusion, maintes fois réaffirmée par Simon tout au long de son œuvre, est le symptôme d’une représentation profondément fonctionnaliste de la rationalité et de l’action individuelle [35]. La relation que l’individu rationnel entretient avec l’organisation est ici clairement dessinée comme une relation de maître à disciple, ce qui bien sûr n’exclut nullement qu’à l’intérieur du strict champ dessiné par le maître (l’organisation) le disciple (l’individu) innove. Mais le champ de cette innovation est clairement circonscrit par la volonté de l’organisation. C’est, d’une certaine manière, ce que permet de comprendre le recours au terme de docilité : « La docilité contribue énormément à notre performance, et a été sélectionnée par le processus évolutionnaire, parce que ce que l’on nous ordonne ou ce que l’on nous incite à faire est généralement bon pour nous. » (Simon [1997], p. 41.) Cette docilité permet la bonne marche des organisations et plus précisément de leur direction qui doit établir son autorité : « Le rôle principal de l’autorité est de coordonner les comportements en produisant des routines et en édictant les règles du jeu. » (Simon [1991], p. 39.)

45Il peut être éclairant de comparer cette conception de l’articulation de l’individu à l’organisation à une autre qui la précède de quelques siècles :

46

« L’accord […] des hommes est artificiel : aussi, n’est-il pas étonnant qu’il faille quelque chose d’autre, en sus de la convention, pour rendre leur accord constant et durable ; cette autre chose est un pouvoir commun qui les tienne en respect et dirige leurs actions en vue de l’avantage commun. la seule façon d’ériger un pouvoir commun apte à défendre les gens de l’attaque des étrangers et des torts qu’ils pourraient se faire les uns aux autres, […] c’est de confier tout leur pouvoir et toute leur force à un seul homme ou une seule assemblée […] Cela revient à désigner un homme ou une assemblée pour assumer leur personnalité. […] Que chacun soumette sa volonté et son jugement à la volonté et au jugement de cet homme ou de cette assemblée. Il s’agit d’une unité réelle de tous […]. ».
(Hobbes [1651], p. 177 ; je souligne) [36]

47Dans ce célèbre passage du Leviathan, extrait du livre 2 intitulé De la République, Hobbes décrit l’institution permettant de répondre de manière adéquate aux carences de la vie humaine naturelle marquée par la guerre de tous contre tous, carences qu’il décrit dans le livre 1 (De l’homme). En termes modernes, on serait tenté de dire que Hobbes met clairement en balance l’incertitude inhérente à la condition humaine (livre 1), avec la coercition (très clairement décrite dans la citation ci-dessus) qu’il présente comme un remède indispensable permettant d’allonger la prévisibilité et la durée de vie des être humains (livre 2). C’est ce couple « incertitude-coercition » que l’on voit clairement renaître sous la plume de Simon lorsqu’il vante les mérites de la docilité pour désigner la faculté qu’ont les individus à fusionner avec les règles et objectifs d’une organisation collective.

48Reconnaître Hobbes sous la plume de Simon fait apparaître une filiation : celle de l’approche constructiviste. Le constructivisme de Simon s’affirme dans l’ouvrage qu’il consacre aux « sciences de l’artificiel » [1969]. Cet ouvrage reprend en effet une idée profondément hobbesienne qui consiste à réfléchir à la manière la plus efficace d’organiser les interactions humaines selon une méthode scientifique. La préface que Simon consacre à son analyse fait très nettement le lien entre la nécessité d’une telle science et la nature contingente des activités humaines : « L’ingénierie, la médecine, l’architecture, la peinture ne sont pas concernées d’abord par le nécessaire mais par le contingent – non pas par la façon dont les choses sont mais par la façon dont elles pourraient être. » ([1969], p. 13) [37]. Simon s’appuie sur sa conception de la rationalité pour souligner le caractère prégnant de l’environnement de la décision sur le comportement individuel : « Un homme considéré comme un système animé est relativement simple. L’apparente complexité des évolutions de son comportement est, pour une grande part, le reflet de la complexité de l’environnement dans lequel il se trouve. » (Ibid, p. 41.) Pour le chercheur, la compréhension du fonctionnement psychique de l’être humain permet alors de concevoir des systèmes sociaux à même d’améliorer l’efficacité des comportements. La réflexion de Simon sur la rationalité le mène à une réflexion sur la construction des systèmes artificiels les mieux à même de tirer parti des capacités cognitives limitées des individus. On retrouve ici très exactement la thématique et la démarche de Hobbes, depuis la mise en évidence des limites cognitives des individus, jusqu’à la construction d’une science de l’artifice destinée aux bâtisseurs et dirigeants des institutions humaines.

49Cette filiation permet de poser un problème : celui d’un partage clair entre philosophie politique et sciences économiques. Simon, s’il suit Hobbes, ne situe pas son discours au même niveau. Il parle, d’une certaine manière, non plus depuis la philosophie politique mais depuis l’économie. Les administrations publiques et des organisations formelles forment son objet d’étude précis. Il raisonne ainsi dans le cadre de la relation d’autorité entre le salarié et sa direction, relation qu’il a d’ailleurs lui-même formalisée (Simon [1951]). Or, ces organisations ne sont pas conçues comme des institutions politiques. Elles sont dédiées uniquement à l’efficacité afin d’atteindre des objectifs déterminés, en amont, par la collectivité publique démocratique ou par les détenteurs du capital privé. Pourtant, la généralisation à laquelle procède Simon, lorsqu’il met en avant le caractère essentiel de ces institutions pour la formation de l’esprit humain, brouille la distinction entre ces administrations « techniques » et la question « politique » de l’organisation de la cité. Loin de re-politiser les organisations collectives que sont les entreprises ou les administrations, n’assiste-t-on pas à une technicisation de la notion même d’institution et à la disparition de la dimension éthique de ces lieux de coordination collectifs [38] ?

50En matière de coercition, Keynes et Simon ne traitent pas exactement de la même question et disent pas exactement la même chose. Simon s’inscrit dans une posture constructiviste dans la lignée de Hobbes et applique cette conception aux organisations et aux administrations, en supposant que ces deux éléments sont purement instrumentaux et se situent donc en amont des décisions éthico-politiques [39]. Keynes, en revanche, traite de la décision politique et rejette le constructivisme ou le fonctionnalisme techniciste pour en référer à une conception prémoderne d’un pouvoir prudent caractérisé par l’exercice non pas du calcul scientifique mais de la raison pratique (Berthoud [1998], Dostaler [2005]).

51Mais il n’en demeure pas moins qu’une articulation logique existe chez ces deux auteurs dans le triptyque : rationalité pratique – nécessité du collectif – forme hiérarchique de la prise de décision. Ils sont, l’un et l’autre, convaincus que la difficulté de la prise de décision dans un environnement contingent nécessite la présence de règles, et de règles forgées par des « esprits avisés » ou des « ingénieurs » plus compétents et plus informés que la moyenne des agents. Pour ces deux auteurs, l’incertitude débouche, sous une forme ou sous une autre, sur la nécessité de la contrainte et de la coercition.

Conclusion

52Notre lecture croisée nous permet finalement d’aboutir à deux enseignements et un problème que les théories de Keynes et Simon ont en commun.

53Premier apport : la communauté de pensée de ces deux économistes hétérodoxes est frappante en ce qui concerne l’entendement humain. Dès lors, la recherche de fondements microéconomiques à la macroéconomie keynésienne pourrait gagner à s’orienter du côté d’une économie de la rationalité « procédurale » au moins autant que du côté d’une analyse des défauts de coordination entre des individus parfaitement rationnels.

54Deuxième apport : une économie de la « rationalité procédurale » est aussi nécessairement une économie des institutions. Comprendre le raisonnement d’un acteur en environnement contingent, c’est aussi percevoir le rôle des institutions par lesquelles il parvient à agir. Dès lors, la compréhension du fonctionnement, du rôle, de la genèse de ces institutions est essentielle à l’économiste.

55Mais, au-delà de ces deux apports, une question se pose : ces deux auteurs ne nous proposent pas de solution pleinement satisfaisante au problème qu’ils pointent. Après avoir montré le rôle prégnant des règles et des institutions collectives dans le déploiement de la rationalité, ils se rabattent sur une vision respectivement élitiste et constructiviste de ces institutions. C’est là une manière de clore, avant de l’avoir clairement posée, la question de la dynamique, voire de la genèse, des règles et institutions collectives. Une telle « solution » conduit à dépolitiser la relation de l’acteur aux institutions et à débarrasser de toute dimension éthique la question de l’action collective qu’elle sous-tend. Ainsi émerge une conception des institutions implicitement fonctionnaliste : elles remplissent un rôle qui est artificiellement mis en deçà de la discussion politique.

56Or cela fait problème pour au moins deux raisons :

571. Un problème quant au regard critique que l’on porte sur les institutions. Simon, pour ce qui concerne surtout les organisations formelles, et Keynes, pour ce qui concerne les institutions étatiques, ferment toute possibilité de critique en termes de justice ou de légitimité. Leurs analyses jouent comme une légitimation de fait, au nom de l’efficacité, de l’existence et du fonctionnement de ces institutions. Mais cette légitimation est un peu courte. Que l’on soit marxiste ou hayekien, on aura tôt fait de dénoncer la posture hagiographique de Simon face au mode de production capitaliste ou de Keynes face à l’État social. Une position institutionnaliste plus conséquente serait de poser plus explicitement la question de la légitimité de ces institutions, d’une part, et celle de la construction et de l’évolution de cette légitimité, d’autre part.

582. Un problème quant au champ de l’économie, et de ses raisonnements, relativement à la philosophie politique. Les institutions ne sont pas neutres et doivent donc faire l’objet d’une réflexion collective et démocratique. Elles procèdent d’un choix de valeurs qui doit être débattu. C’est vrai dans l’idéal keynésien d’une institution conçue pour limiter le pouvoir des rentiers et favoriser le plein emploi. C’est également vrai pour les organisations capitalistes dont Simon fait le fer de lance de la rationalisation sociale : rationalisation au nom de quoi ? Pour quel objectif ? En vue de quelle justice collective ?

59Ces deux théories de la rationalité procédurale donnent finalement à voir la nécessité d’une pensée du pouvoir et de la nature profondément politique de l’économie, même en partant du niveau « microéconomique » de l’acteur. Prendre en compte la nature contingente de l’environnement de l’acteur économique conduit à modifier notre représentation du choix rationnel. Cette modification de la rationalité conduit à mettre en lumière la dimension institutionnalisée du comportement humain. Mais prendre au sérieux cette dimension, c’est souligner la nature éthico-politique des institutions qui se trouvent au fondement du comportement des agents. Le clivage des aspects éthiques et des aspects purement instrumentaux de l’action économique doit alors être repensé, soit pour en préciser la césure et l’articulation logique [40], soit pour constater leur indépassable imbrication (qui questionne l’autonomie de l’économie) [41]. C’est à cette réflexion épistémologique, et à ses répercussions sur l’articulation de l’économique et du politique que les réflexions de Keynes et de Simon sur la rationalité et les institutions devraient nous avoir, depuis longtemps, conduits.

L’auteur remercie les deux referees anonymes de la Revue économique, dont les remarques ont permis d’améliorer nettement la clarté et la lisibilité du texte. Nous remercions aussi pour leurs critiques et commentaires : Arnaud Berthoud, Oliver Favereau, Étienne Farvaque et Benoît Lengaigne. Nous restons évidemment seul responsable du contenu de cet article.

Notes

  • [*]
    Université Lille1 et clerse (umr 8019 cnrs). Correspondance : ustl (Lille 1), Faculté des Sciences économiques et sociales, 59655 Villeneuve-d’Ascq Cedex. Courriel : nicolas. postel@ univ-lille1. fr
  • [1]
    En logique modale, « contingent » est le contraire de « nécessaire » : c’est ce donc qui peut se produire ou pas. Cette opposition permet de bien mettre en évidence ce qui signe pour Aristote la spécificité de l’environnement humain : ce qui s’y produit est l’effet conjugué d’actions libres des humains, et non pas le produit d’une contrainte transcendante qui supposerait que les choses ne puissent être autrement qu’elles sont. Pour une présentation limpide de cette idée, on peut se reporter à l’étude désormais classique d’Aubenque [1976].
  • [2]
    Dans l’ensemble du texte, les numéros de page indiqués renvoient, lorsqu’elle existe, à la traduction française indiquée en bibliographie.
  • [3]
    Keynes, dans sa préface, place son Treatise sous la double influence de Moore et Russell.
  • [4]
    On désigne par l’expression « théoriciens du cercle de Vienne » les participants à un groupe de recherche, regroupés initialement autour de Verner Schlick. Ce groupe a été rendu célèbre et identifié comme une véritable école de pensée à partir de la parution en 1929 du « manifeste du cercle de Vienne » rédigé par Carnap, Neurath, Hahn qui y exposent une conception scientifique du monde et jette les bases de l’empirisme logique.
  • [5]
    Formellement, la théorie keynésienne prend la forme suivante : « Supposons que nos prémisses représentent un ensemble de propositions h, et que nos conclusions constituent un autre ensemble de propositions a, alors, si notre connaissance de h justifie une croyance rationnelle en a de degré ?, nous disons qu’il existe une relation de probabilité de degré ? entre a et h. Cela s’écrit : a/h = ?. » (Keynes [1921], p. 4.)
  • [6]
    Dostaler et Jobin [2000] mettent particulièrement clairement en évidence la dimension intuitive de la prise de décision chez Keynes.
  • [7]
    Définir précisément ce qu’est le poids de l’argument relève de la gageure, précisément parce que ce concept désigne ce qui échappe à l’analyse. Carabelli [1988] parle à son sujet de concept indéfinissable. Le concept de poids de l’argument est tout à fait symbolique de la tension entre la démarche analytique et le souci de validité pratique qui traverse le Treatise. Nous avons proposé une définition plus exhaustive et un exemple mettant en jeu le concept de poids de l’argument dans Postel [1999]. C’est notamment ce critère du « poids » que Keynes mobilise pour opérer une distinction nette entre un événement « très improbable » et un événement « très incertain », selon la note célèbre de la théorie générale (Keynes [1936], p. 164).
  • [8]
    Keynes fait ainsi se superposer deux questions que l’empirisme logique distingue. Celle du « sens » logique d’une proposition : c’est une question formelle et hors du temps. Celle de la « vérité » d’une proposition : c’est une question pratique et située dans le temps. Lorsque Keynes définit une relation logique, il entend une relation non seulement sensée, mais aussi actuellement pertinente. C’est bien la raison pour laquelle le problème de l’incertitude se pose. Le monde étant mouvant une relation logique n’est pas toujours vraie dans le long terme. La prise en compte du temps est sans doute à l’origine du différend qui oppose Keynes à Wittgenstein (comme à Ramsey) sur la question des probabilités. Cette opposition est perceptible dans quelques échanges épistolaires entre Keynes et Wittgenstein. Wittgenstein, dans une brève lettre à Keynes, indique : « Avez-vous progressé dans vos travaux sur les probabilités ? Mon manuscrit comporte quelques lignes qui, je pense, règlent les questions essentielles ? » (Wittgenstein [1919], p. 63.) Plus tard, Keynes lui répond : « Probability constitue l’achèvement de mes travaux d’avant guerre – Je crains fort qu’il ne vous plaise pas. » (Keynes [1924], p. 201.) En effet, Wittgenstein ([1921], aphorisme 5.15 à 5.156) utilise le concept de probabilité pour désigner simplement des rapports logiques d’implication entre des propositions connues et d’autres inconnues. Il situe ces rapports logiques hors du temps.
  • [9]
    Keynes adopte, selon Schionoya [1991], les trois principes définissant l’intuitionnisme de Moore : le bien est aussi le vrai et le rationnel ; l’idée du bien est intuitivement comprise de tous, sans être définissable (niveau méta-éthique) ; l’idée du bien s’incarne concrètement dans l’action des acteurs les plus rationnels (niveau éthique et principe de l’excellence). Son essai autobiographique (My early beliefs, Keynes [1938]) est aussi l’occasion, pour Keynes, de rappeler cette influence de Moore et de son intuitionnisme : « Comment savions-nous qu’un avis était le bon ? C’était une affaire d’introspection directe, d’intuition non analysable à propos de laquelle il était inutile et impossible de se justifier. » (Op. cit., p. 444.)
  • [10]
    On retrouve ici une des dimensions essentielles de la prudence selon Aristote (Aristote [1959] ; Aubenque [1976]). En ce sens, la rationalité, selon Keynes, est bien une forme de « raison pratique ».
  • [11]
    Keynes ne parle bien sur pas encore des esprits animaux, mais d’une certaine manière nous sommes déjà là dans le cœur du sujet futur de sa Théorie générale : les entrepreneurs, dans une économie capitaliste, sont ceux qui ont justement ce pouvoir d’intuition leur permettant de prendre les bonnes décisions. Nous y reviendrons plus loin.
  • [12]
    Pour une présentation générale, outre les références directes à Simon, on peut se reporter aux excellentes présentations générales de Mongin [1984] et Quinet [1990] ainsi qu’à la mise en perspective épistémologique et historique de Lemoigne [1996].
  • [13]
    Outre l’influence de Commons, sur les notions d’autorité et de coutume, et de Barnard, en particulier en ce qui concerne la notion d’équilibre appliqué à une institution, Simon se situe dans le prolongement du courant pragmatiste américain. Il s’appuie en particulier, comme nous le verrons, sur les travaux de Dewey qui lient fortement institution et performance dans une visée cognitiviste.
  • [14]
    Stigler [1961] est le concepteur de cette théorie qui déplace le problème posé par Simon en terme de rationalité à une analyse en terme de coût/avantage de l’information qui permet de « maintenir la rationalité dans le champ du calculable » (Simon [1978], p. 453). Cette théorie a une faille logique : pour connaître le coût et le bénéfice d’une information, il faut déjà la connaître (Mongin et Walliser [1988]), mais cela n’a pas entravé son succès.
  • [15]
    On reconnaît ici l’influence commune des théoriciens du cercle de Vienne. Simon [1947], p. 42) mobilise en effet fortement les thèses de l’empirisme logique de Carnap ou Ayer.
  • [16]
    Il est sans doute prudent de souligner cependant que, comme toute mise en regard, cette expression est simplificatrice en ce qu’elle suggère que l’hypothèse de rationalité occupe une place similaire chez Keynes et Simon. Ce n’est pas exact. Chez Keynes, ce n’est qu’incidemment que sa perception de la rationalité refait surface dans la Théorie générale, comme nous le verrons, alors qu’elle est explicitement au cœur des travaux de Simon.
  • [17]
    Par « institution » nous entendons désigner simplement les règles collectives qui guident le comportement des individus les respectant. Cette très large définition est sans doute imprécise, mais elle nous permet de mettre en lumière ce que les conventions, règles, organisations ont en commun : être des mécanismes collectifs d’encadrement de l’action des individus.
  • [18]
    Nous débutons pas l’étude de la notion de convention, même si cette forme d’institution n’est pas la seule, comme nous le verrons dans le chapitre suivant, chez Keynes. Ce choix vient du fait que la convention est, en quelque sorte l’institution « minimale ».
  • [19]
    « Comment savions-nous qu’un avis était le bon ? C’était une affaire d’introspection directe, d’intuition non analysable à propos de laquelle il était inutile et impossible de se justifier. » (Keynes [1938], p. 438.) On retrouve bien sûr ici la filiation avec Moore.
  • [20]
    « Nous étions parmi les premiers à nous échapper de la tradition benthamienne, […] mais nous étions aussi les derniers des “Utopistes” du dix?neuvième siècle, […] qui croyaient en un progrès moral continu grâce auquel la race humaine consistait en des individus fiables, rationnels, décents, guidés par la vérité et l’objectivité, qui pouvaient sans risque être libérés des restrictions extérieures comme les conventions ou la tradition. » (Keynes [1938], p. 447.)
  • [21]
    Pour ces éléments ici trop rapidement présentés fondant la théorie du taux d’intérêt et de la demande effective chez Keynes, nous nous permettons de renvoyer le lecteur à Van de Velde [2005] et à Poulon [2000]
  • [22]
    Sur cette dimension de l’approche keynésienne, on peut bien sûr se reporter aux analyses d’André Orléan [1988, 1989] ainsi qu’à l’analyse classique de Favereau [1985, 1988] récemment réaffirmée à l’aide de nouveaux arguments historiques et épistémologiques (Favereau [2005]).
  • [23]
    Ce qui légitime à nos yeux l’usage extensif de la notion d’institution pour chapeauter les deux formes très différentes que sont d’une part les conventions keynésienne et d’autre part les administrations ou les organisations étudiées par Simon.
  • [24]
    Simon suit en cela la perspective pragmatiste de James [1975] et Peirce [1931-1935]. Il y est amené en particulier par sa lecture approfondie de Dewey [1922] sous l’égide duquel il place sa conception des institutions dans son ouvrage sur les administrations (voir en particulier : Simon [1947], chap. 5).
  • [25]
    Cette « irrationalité » n’est pas une faute de logique. Il est parfaitement logique d’agir comme la moyenne lorsque la moyenne détermine effectivement la valeur des actions. Mais elle provient de la fragilité des fondements cognitifs dont Keynes fait, comme nous l’avons vu, la base d’un jugement véritablement rationnel (et pas seulement logique). En quelque sorte la convention est en partie fortuite (comme le soulignera Lewis [1969]) alors même qu’elle devrait être assise sur une juste observation empirique des conditions réelles de production.
  • [26]
    « Autrefois l’investissement dépendait d’un recrutement suffisant d’individus de tempérament sanguin et d’esprit constructif qui s’embarquaient dans les affaires sans chercher réellement à s’appuyer sur un calcul précis de profit escompté. (…) Si la nature humaine n’avait pas le goût du risque, les seuls investissements suscités par un calcul froidement établi ne prendraient sans doute pas une grande extension. » (Keynes [1936], p. 165,166 ; je souligne.)
  • [27]
    Cette séquence présentée rapidement ici est plus développée dans Postel [1999 et 2005]. Pour une présentation générale, précise et profonde des analyses de Keynes : Van de Velde [2005].
  • [28]
    « N’est-ce-pas aux conseillers experts-économistes de dire ce qui devrait être fait, et de laisser aux politiciens dire comment ils le feront ? » (Keynes, cité par O’Donnel [1989], p. 170.) On note ici une nouvelle fois que la rationalité au sens de Keynes n’est pas seulement la logique, mais la pertinence empirique et cognitive qui caractérise celui qui connaît bien son domaine d’activité, comme l’économiste lorsqu’il parle d’économie.
  • [29]
    L’État ne peut pas tout, bien sûr, et ne peut en particulier déterminer le cours des actions. Mais il peut encadrer très strictement la fixation du taux d’intérêt et limiter le financement boursier (c’est le souhait de Keynes) tout en l’encadrant de dispositifs informationnels et prudentiels (comme nous les connaissons aujourd’hui).
  • [30]
    180 microfilms comme l’indique Dostaler ([2002], p. 8.)
  • [31]
    L’actuelle interrogation sur le caractère souhaitable de la croissance, ou sur les meilleures manières d’accorder efficacité et justice inter et intra-générationnelle dans le cadre du développement durable montre par exemple la fragilité de la posture de Keynes proposant de s’en remettre au savant… Même s’il est parfaitement clair que dans un tel domaine l’expertise est essentielle au débat public.
  • [32]
    Sur ce point encore, le lecteur consultera avec profit le livre de Dostaler [2005] et plus particulièrement le chapitre 3 consacré à la recherche des conceptions politique de Keynes, au-delà de ces nombreux détours et habiletés de rhéteurs qui faussent en permanence les pistes.
  • [33]
    Simon [1962] expose sa théorie de la complexité qui découle de son étude des administrations et des organisations, et préfigure son ouvrage sur les sciences de l’artificiel (Simon [1969]). Il souligne que « la complexité prend fréquemment une forme hiérarchique. La hiérarchie est l’un de schémas centraux que les architectes de la complexité utilisent » (Simon [1962], p. 468). Sa réflexion vise à montrer que le mode hiérarchique est le mode le plus efficace de résolution de la plupart des problèmes complexes, sur le modèle des algorithmes mathématiques.
  • [34]
    Ces deux définitions sont issues de l’édition 2004 du dictionnaire Le Robert.
  • [35]
    On rejoint sur ce point les remarques d’Alain Boyer [1994] qui souligne que la conception simonienne de l’agent « tend à en faire un automate programmé, instruit pour ainsi dire de l’extérieur par des règles routinières. On pourrait risquer la thèse selon laquelle plus un comportement constitue une action authentique, moins le modèle “behavioriste” de Simon sera pertinent pour en rendre compte ».
  • [36]
    Pour la comparaison entre Hobbes et les théories récentes de l’organisation, on peut se reporter à Dockes [2005]. Postel [2003] rapproche de manière similaire Hobbes et Williamson [1975, 1985].
  • [37]
    Notons que, dans la postface du livre de Simon dont il a assuré la traduction, Jean-Louis Lemoigne souligne, en écho à Paul Valery, que le mot conception pourrait être remplacé par le mot de construction (Simon [1969], p. 142). Cette précision accentue encore cette filiation constructiviste.
  • [38]
    Comme le souligne Roger Frydman : « Le risque est alors, quant à l’intelligence que nous avons de cet ordre social, de rester proche d’une conception instrumentaliste. » ([1994], p. 174.)
  • [39]
    Même s’il remarque (Simon [1947], p. 41-56) que la stricte partition des faits et des valeurs n’est jamais totalement possible et reste donc approximative, le principe doit en être accepté.
  • [40]
    C’est ce qui ressort de la lecture de l’approche de philosophie économique défendue par exemple par Berthoud [2002].
  • [41]
    Ce vers quoi semblent tendre, par exemple, les travaux de Bessy et Favereau [2003] ou Postel [2003].
Français

Résumé

Keynes et Simon parcourent tous deux, à cinquante années de distance, un chemin épistémologiquement très proche. Tous deux élaborent une théorie de l’action rationnelle présentant des caractéristiques communes (intuitive, empirique, non calculatoire). Cette théorie les amène à prendre conscience du rôle des institutions sur le plan cognitif et, partant, sur celui de la coordination. Enfin, leurs deux théories se bouclent sur une même défense du rôle d’une certaine coercition sociale et politique, quoique sous une forme très différente. Ce parcours parallèle nous indique la voie à suivre : prendre davantage en compte la dimension éthique des institutions.

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Nicolas Postel [*]
  • [*]
    Université Lille1 et clerse (umr 8019 cnrs). Correspondance : ustl (Lille 1), Faculté des Sciences économiques et sociales, 59655 Villeneuve-d’Ascq Cedex. Courriel : nicolas. postel@ univ-lille1. fr
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/06/2008
https://doi.org/10.3917/reco.592.0265
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