CAIRN.INFO : Matières à réflexion
( ) Et sur cette matière
J’ai vu tout ce qu’ont fait La Fontaine et Molière,
J’ai lu tout ce qu’ont dit Villon et Saint-Gelais,
Arioste, Marot, Boccace, Rabelais,
Et tous ces vieux recueils de satires naïves,
Des malices du sexe immortelles archives.
Boileau, Satire X
Madame Royal n’est pas qu’une femme.
Elle a aussi des qualités.
La marionnette de Nicolas Sarkozy
Poufiasse !
La marionnette de Jean-Pierre Elkabbach

1Une longue tradition sociétale et littéraire fait de la femme l’objet de tous les maux, comme de tous les bons mots. En effet, de Xénophon, Aristophane et Juvénal au théâtre de boulevard contemporain, en passant par les « contre-textes » misogynes des troubadours et les détournements romantiques, la satire des femmes est un des grands topoi littéraires. C’est d’abord l’espace domestique, dans lequel elles ont été longtemps confinées et auquel elles sont métonymiquement identifiées, qui constitue le lieu privilégié de ces formes d’expression (Maingueneau, 2004) [1]. Et si elles s’affranchissent du privé pour occuper l’espace public, c’est dans le cadre d’un renversement bouffon dont les pièces d’Aristophane restent le meilleur exemple [2].

2La période actuelle se caractérise par une profonde redéfinition des rôles des hommes et des femmes, comme du masculin et du féminin. La scène humoristique n’est pas étrangère à ces mutations, elle qui se nourrit d’une société dont elle apparaît bien souvent comme le négatif – au sens photographique du terme – et qu’elle « révèle » de la sorte. La montée en puissance d’une nouvelle génération d’auteurs (Anne Roumanoff, Florence Foresti, Julie Ferrier, Nicolas Canteloup, Stéphane Guillon, etc.) contribue au renouvellement des formules et invite à interroger la distribution sexuée mise en œuvre dans les performances proposées (Quemener, 2010). Le succès d’émissions télévisées reposant sur l’exploitation des stéréotypes de Genre (Un gars, une fille, Scènes de ménage, Samantha Oups, etc.) rappelle par ailleurs le goût non démenti du public pour ce type de réflexion (Butler, 2005 ; Delphy, 1998, 2001, etc.) [3].

3L’interrogation porte ici sur l’emblématique émission de Canal Plus, Les Guignols de l’Info, qui, depuis la fin des années 1980, réunit quotidiennement plusieurs millions de téléspectateurs et assure régulièrement à la chaîne ses meilleures audiences. Contrairement aux spectacles mentionnés ci-dessus, le Genre ne constitue pas a priori un axe d’interrogation privilégié du théâtre de marionnettes. Son statut de mauvais objet au regard de l’objectif qui est le nôtre n’est cependant qu’apparent. Le Genre en effet informe tout discours, sans qu’il doive pour cela être explicité comme objet de discours : c’est là le propre de l’idéologie – ou du « pouvoir », dans une terminologie foucaldienne – que d’infiltrer nos pensées et nos actes en toute transparence, la définition des sexes et de leurs attributs constituant un enjeu politique majeur.

4En outre, Les Guignols de l’Info se définissant comme un contrepoint ironique à l’actualité quotidienne (« l’info version latex du lundi au vendredi », précise le site de l’émission), ils ne peuvent faire l’impasse sur la montée en puissance des femmes dans l’espace public. C’est d’autant plus vrai que notre corpus d’analyse porte sur les émissions diffusées durant la campagne présidentielle de 2007, qui a pour la première fois de notre histoire placé en vis-à-vis un homme et une femme [4]. L’humour est un art de l’empathie, et l’on peut donc se demander quel usage les auteurs des Guignols ont fait des propos et attitudes sexistes suscités par la candidature de Ségolène Royal : se posent-ils en héritiers de cette longue tradition littéraire où l’on rit des femmes plus qu’on ne rit avec elles, ou s’en démarquent-ils ? Comment une émission réputée progressiste (se) joue-t-elle de cet argument ? On s’interrogera plus largement sur ce que nous disent les marionnettes de latex des relations entre hommes et femmes et des recompositions actuelles du masculin et du féminin, la dimension satirique au principe de l’émission et les incertitudes énonciatives qui lui sont liées, nous invitant à interroger le dispositif des Guignols au regard de la programmation de la chaîne comme du positionnement revendiqué par les auteurs.

Sexisme et énonciation satirique : les ambiguïtés de la réflexivité

5Moquant la ligne éditoriale de TF1 comme le sexisme supposé des adversaires de la candidate socialiste, Les Guignols de l’Info sont amenés à en reprendre les propos et les principes. La parodie qui est au fondement de l’émission satirique est en effet un « discours au carré » qui suppose la reprise du propos premier dont il s’agit de se démarquer afin de le moquer [5]. L’ambiguïté est donc inhérente au mécanisme en tant que tel, qui suppose un double discours qu’est seule capable de « désambiguer » – pour reprendre un terme des linguistes – la posture énonciative des auteurs des Guignols eux-mêmes.

Sexisme et « culture beauf »

6TF1 – « la boîte à cons » dans le lexique des Guignols – et les valeurs véhiculées par la chaîne commerciale longtemps dominante du PAF, sont l’une des cibles privilégiées de l’humour des Guignols, comme le rappelle la présence de « PPD » aux manettes du faux JT. L’opposition de Canal Plus et de TF1 est historique – dans tous les sens du terme –, le fameux « esprit Canal » dont l’impertinence et l’originalité sont la marque de fabrique, se prétendant aux antipodes de la ligne éditoriale de celle qui a longtemps régné de façon hégémonique – « arrogante » disaient ses détracteurs – sur le PAF. « Nous sommes une grande chaîne familiale et populaire dont l’objectif est de plaire à un maximum d’audience », déclarait régulièrement Patrice Le Lay, qui a présidé jusqu’à il y a peu aux destinées de TF1, tandis que la distinction – au sens bourdieusien du terme – fondait la spécificité de la chaîne cryptée : « Au moins pendant que vous regardez Canal Plus, vous n’êtes pas devant la télévision », assurait le slogan paradoxal des années 1990, relayé par le « Canal plus créateur original de programmes originaux » d’aujourd’hui.

7La formule de Patrick Le Lay, selon laquelle « ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau disponible », a longtemps paru résumer la ligne éditoriale de la chaîne aux yeux de ses opposants, et Les Guignols de l’Info en ont fait le gimmick de son personnage dans de nombreux sketches où il figure en représentant de la World Compagnie, symbole de la mondialisation et du primat de l’économique sur les autres valeurs [6]. Moquant la chaîne dominante du PAF et ses valeurs, les Guignols sont amenés à en reprendre les principes et les hérauts : Bataille et Fontaine, Jean-Michel Larqué et Thierry Roland, des émissions comme Combien ça coûte, Y’a que la vérité qui compte ou le 13h de Jean-Pierre Pernaud. Dans ses stratégies d’optimisation de l’audience, la marionnette Le Lay veut « des gros nibards dans toutes les émissions » (16 avril 2007) et approuve « l’idée de génie » consistant à faire figurer « des grosses putes à poil » sur le plateau de La roue de la fortune, programme phare de TF1, transformée en « Roue du cul ». Sa formule fétiche – « Du cul ! du cul ! du cul ! » – est érigée en credo. Devant l’apparente désaffection de Sarkozy qui privilégie une chaîne concurrente pour une de ses interventions ministérielles, la marionnette Le Lay s’interroge : « C’est à cause du Noir du 20h[7] ? Y’ veut pas du gauchiste ? Chazal trop conne ? » (28 novembre 2006).

8L’expression « culture beauf » est peut-être ce qui rend le mieux compte de l’état d’esprit ici dénoncé. Faute d’études sociologiques qui permettraient une approche scientifique de ce qui deviendrait peut-être alors un concept, suivons un article de L’Express qui, sous la plume de Jean-Sébastien Stehli, tente d’analyser le phénomène [8]. « La recette est simple, écrit-il : du fric, du cul, du gras », et le journaliste d’en débusquer les multiples traces dans les spectacles d’un Bigard par exemple (« Bigard met le paquet », avec un gros plan sur un slip kangourou), dans la publicité (ainsi de la campagne de Rover où l’on voit de dos un exhibitionniste ouvrant son imperméable, pour convaincre de sa « puissance »), dans des magazines pour jeunes comme Entrevue (« La parité à Entrevue, c’est un homme et deux seins ») et à la télé, selon lui à l’avant-garde du mouvement.

9Mais aux Guignols, la critique de la « culture beauf », dont le sexisme est une composante essentielle, ne se limite pas à la parodie de la principale chaîne commerciale du PAF. La marionnette de Patrick Sébastien (sous-titré « Les jambes et les jambes », avec éviction de la tête, qui comporte toujours le risque de dérive cérébrale), peut sans doute être considérée comme l’une des valeurs sûres de cet état d’esprit, ses propos associant vulgarité scatologique, sexisme anti-femme et homophobie. À propos du candidat Bayrou, il déclare : « Il a rien dans le pantalon ! Son nouveau parti démocrate, le PD, c’est le parti des taffioles et des tarlouzes ! » Et plus loin : « J’ai mollardé dans ses lentilles : il a fait une de ces tronches ! Il a filé aux chiottes et il a lâché une queue de renard comme ça ! Qu’est-ce qu’on s’est marrés !… » (25 avril 2007). On retrouve ici l’attitude de vantardise qu’André Rauch décrit comme typique de certaines formes de virilité, le jet de salive relevant de ces « évacuations » que l’historien des masculinités caractérise comme étant le propre des hommes, ce que vient confirmer le mépris revendiqué des « pédés » (Rauch, 2006, p. 155) [9].

10Les marionnettes de Tapie, du commandant Sylvestre ou de Chirac relèvent du même paradigme : mépris affiché de la (haute) culture et de ses acteurs, exaltation des valeurs viriles et misogynie, individualisme, consumérisme et culte de l’argent, sont en effet des traits partagés par l’ensemble de ces personnages. Des saynètes récurrentes représentent ce dernier, vêtu d’un survêtement devant un match de foot à la télé, un plateau pizza-bière sur les genoux. Inculte (il déclare ne pas lire « parce que ça fait mal aux yeux » et utilise la bibliothèque de l’Élysée pour des siestes prolongées) sinon en matière de programmes télé (il connaît par cœur la bande-son de Dallas), cet adepte de concours de saucisses (« Jean-Louis », son fidèle compagnon, rappelle qu’il a dans sa jeunesse pulvérisé à plusieurs reprises tous les records en la matière), se caractérise aussi par son mépris du féminin : en témoignent ses propos sur « MAM », Angela Merkel ou « Bernadette », qui joue les utilités. En témoigne la saynète suivante où, suite au soutien de celle-ci au candidat Sarkozy, il décide de la raser (9 avril 2007) : punie pour avoir osé s’autonomiser et prendre publiquement parti pour l’ennemi, accusée d’avoir trahi, elle se voit infliger le rappel public de ce que doit être sa position : soumise à l’ordre du mâle dominant et cloîtrée dans l’espace privé où elle aurait dû rester.

11Après l’élection de 2007, ces « beaufs » seront magistralement représentés dans leur variante bling-bling par la marionnette de Sarkozy et le yacht de Bolloré, la Rolex et « Carlita » exhibée comme une prise de guerre et réduite au rang de faire-valoir (« Tellement qu’elle est belle, tellement qu’elle est mannequin »).

12Le dispositif parodique empêche naturellement d’identifier les propos ici mis en scène à la posture des auteurs des Guignols. Oswald Ducrot rappelle en effet que « parler de façon ironique, cela revient, pour un locuteur L, à présenter l’énonciation comme exprimant la position d’un énonciateur E, position dont on sait par ailleurs que le locuteur L n’en prend pas la responsabilité et, bien plus, qu’il la tient pour absurde » (Ducrot 1984, pp. 79-80). L’ironie permet ainsi à celui qui en fait usage de ne pas être comptable de ses paroles, le caractère ridicule du beauf ici mis en scène décrédibilisant la teneur de ses propos.

13Le même mécanisme sous-tend la reprise des discours sexistes qui ont émaillé la campagne présidentielle de 2007 et dont les Guignols ont fait un très large usage.

Sexisme politique

14« Ji soutiens tout l’monde, sauf l’ispice di counasse di Sigoulène », déclare à longueur d’émission la marionnette de Ben Laden, propos auxquels répond en écho cet échange entre deux jeunes des cités invités par « PPD » sur le plateau du JT :

15

- C’est une meuf… J’vais pas voter pour une meuf…, j’suis pas pédé…
- Il a raison, on vote pas pour une meuf, c’est ridicule… Si elle est Présidente, à un sommet international, elle est assise à côté d’un Président italien, il l’embrouille direct, il lui offre une fausse Rolex… et on la voit plus !
- En plus, si elle tombe enceinte, pendant neuf mois, elle bosse pas ! Non, faut pas être irresponsable… (14 mars 2007).

16L’incarnation par la marionnette de Ben Laden d’un islam intégriste qui fait de l’oppression des femmes un principe, et les « jeunes-des-cités » réputés machistes comme en témoigne leur incarnation d’une virilité populaire (toute autre forme de masculinité étant nécessairement assimilée « pédé »), sont deux antimodèles. L’un comme les autres en effet sont présentés comme porteurs de valeurs perçues comme réactionnaires au regard de la dynamique égalitaire censée caractériser les sociétés occidentales [10]. Le sérieux avec lequel les personnages des deux jeunes gens mobilisent les stéréotypes sur la virilité supposée irrésistible du Président italien (dont la faiblesse de sa proie féminine est le corollaire), le scénario de drague grossière ici imaginé et la référence elle aussi codée à « la fausse Rolex », de même que le caractère connoté de l’expression « tomber enceinte », décrédibilisent spontanément le propos et prêtent à rire de ceux qui le formulent plus qu’avec eux. Il n’est pas certain en revanche que la gouaille sympathique de la marionnette de Ben Laden, à l’accent outré et toujours prompt à se moquer de tout et d’abord de lui-même, et le plaisir de la reconnaissance qu’il suscite, n’engagent pas à rire avec lui plutôt que de lui, en dépit de l’outrance du propos.

17Le même trouble nous saisit dans la reprise et l’amplification des discours sexistes des adversaires (comme d’ailleurs des partisans supposés) de la candidate, qui vont de pair avec la dénonciation du soutien présumé des médias – TF1 en tête – au candidat de la majorité. « Elle ferait une très mauvaise Présidente » font dire les Guignols à la marionnette de Jean-François Coppé ; « C’est Gaston La Gaffe ! », s’exclame celle de Christian Estrosi ; « Elle est complètement idiote », assène celle de MAM, tandis que pour « Lolo » (Laurent Fabius), elle est « nulle, incompétente, idiote » (18 janvier 2007, etc.), la marionnette Jospin la qualifiant de « gourdasse, nullarde, connasse » (22 novembre 2006, etc.).

18

Elle est nulle, elle se trompe sur tout, elle fait que des bourdes, elle y connaît rien, et en plus, elle s’habille comme une vieille, en rose

19déclare, de son côté, la marionnette Fogiel, avant de renchérir :

20

Elle est nulle, nulle, nulle ! Elle a pas d’programme ! Elle aurait mieux fait de dire « je préfère laisser ma place tellement je suis incompétente et nulle » (…) Elle est nulle, tout le monde le dit (13 novembre 2006)

21« Nous parlerons autant de la brillante campagne de Sarkozy que de la campagne ratée de cette connasse de Ségolène », affirme le couple Le Lay-Mougeotte (19 janvier 2007), tandis que sous le titre « Réactions à l’UMP » – la modalité assertive dénonçant sur le mode de l’évidence l’intégration des journalistes au dispositif politique de la majorité –, la marionnette de Jean-Pierre Pernaud déplore au lendemain de du meeting de Villepinte qui a donné le coup d’envoi de la campagne socialiste le 11 février :

22

C’est terrible, elle était habillée en fille, elle portait une jupe… Comme si un Président de la République pouvait porter une jupe : un véritable recul pour notre démocratie…

23Elle est relayée par celle de Jean-Pierre Elkabbach, sous-titrée « journaliste militant » : « C’était terrible… c’est vraiment une poufiasse » [11].

24« Sarko peut faire n’importe quoi, tout le monde s’en cague. Elle, elle fait “atchoum”, tout le monde rigole : “whoua, la nulle”. Faut arrêter ça » (Libération, 24 mars 2007), déclare Bruno Gaccio, l’auteur historique des Guignols. Le soutien à la candidate socialiste et la dérision des propos de ses adversaires sont donc assumés, en dépit de la polémique suscitée par cette déclaration au sein de l’équipe des Guignols[12], et viseraient à compenser la partialité dont ferait preuve l’ensemble des acteurs du monde politico-médiatique à l’égard de la candidate. Les Guignols, renouant avec l’éthique du journalisme, assureraient en somme la défense des plus faibles contre des médias soumis aux intérêts des plus forts [13]. Si cette déclaration paraît ne laisser aucun doute sur l’interprétation de ces propos mis dans la bouche des adversaires de la candidate, il n’est pas sûr cependant que cela suffise à exonérer totalement ces « archiénonciateurs » que sont les auteurs de l’émission ; et l’on peut se demander si la prise de position politique en faveur de la candidate ne masque pas une autre réalité.

25Utiliser les mots « de l’autre camp » n’est en effet pas neutre, et ce d’autant moins que rien ne vient contrarier ce discours sexiste asséné à longueur d’émissions. Des linguistes comme George Lakoff montrent en effet toute l’ambiguïté qui sous-tend le procédé, quand il n’aboutit pas à imposer purement et simplement le point de vue et le cadrage de ceux qu’on est réputé combattre (Lakoff, 2004).. On peut dès lors se demander si, entre la misogynie des personnages de « beaufs » et le sexisme des adversaires de la candidate ici dénoncés, le discours qui finit par s’imposer n’est pas celui-là. L’hypothèse est d’autant moins absurde que la prise en compte globale du système des personnages reproduit les rapports de domination genrés traditionnels.

Le système des personnages : une confirmation des stéréotypes de genre

26« Les Guignols sont une immense sitcom, avec une cohérence, des histoires qui peuvent évoluer, des personnages dotés d’un caractère à qui on ne peut pas faire n’importe quoi », déclare Yves Le Rolland [14]. Cette formule autorise à considérer l’ensemble des saynètes comme un vaste récit dont les personnages, à l’instar de ce qui se passe dans des fictions littéraires par exemple, forment un « système », c’est-à-dire un ensemble organisé selon une structure [15]. Le système des personnages au regard de la partition genrée fait ainsi apparaître une double caractéristique quantitative et qualitative : une supériorité numérique massive des marionnettes mâles en même temps que l’invisibilisation du masculin, parallèlement au très faible nombre des marionnettes féminines, le plus souvent réduites à leur dimension sexuée.

Prégnance des marionnettes mâles et invisibilisation du masculin

27Près de 85 % des marionnettes du Best of sont masculines, leur supériorité numérique étant la première marque de domination du masculin sur le féminin [16]. Si la référentialité – en vérité peu contraignante – peut être considérée comme un argument, au motif que les hommes sont plus nombreux et plus visibles que les femmes dans l’espace public, rappelons toutefois que la présence de nombreuses marionnettes masculines (à commencer par celle de « PPD ») n’est justifiée par aucune actualité [17]. Par ailleurs, si les travaux sur le genre ont permis de faire percevoir le féminin comme le produit d’une construction sociale, le masculin est longtemps resté impensé : invisibilisé parce que perçu comme neutre – d’où son aptitude à signifier au-delà de lui-même et à être considéré comme universel, là où le féminin reste perçu comme spécifique –, le masculin semble s’énoncer naturellement : « nature-elle-ment », dénoncent les féministes (Rauch, 2006 ; Weltzer-Lang, 2008 ; Sohn, 2009 ; etc.)[18].

28En effet, contrairement au féminin, l’ethos de la virilité est diffus et caractérise des personnages qui ne se signalent pas a priori par ce trait : le masculin doit être décodé. À travers, par exemple, la posture de la marionnette Chirac, les pouces dans la ceinture, ou dont le tic qui consiste à remonter d’un geste sec son pantalon à la taille, sont caractéristiques de cette gestualité virile destinée à « imposer son homme » et que le manipulateur de la marionnette a magistralement saisi. Ou encore à travers le bombage du torse qui distingue les personnages du commandant Sylvestre ou de Tapie, ou de leur voix forte et grave : « Les locuteurs masculins associent l’idée de virilité à leur manière de parler ou, mieux, d’user de la bouche et de la gorge en parlant », analyse Pierre Bourdieu, qui souligne « l’opposition, sexuellement surdéterminée, entre la bouche, plutôt fermée, pincée, c’est-à-dire tendue, censurée, et par là féminine, et la gueule, largement et franchement ouverte, « fendue » (« se fendre la gueule »), c’est-à-dire détendue et libre, et par là masculine » (Bourdieu, 1984, p. 90). Le rire fort, comme la voix haute – en un mot, le fait d’être bruyant –, constituent une caractéristique des marionnettes mâles des Guignols, et ce d’autant plus qu’elles sont associées à un langage brutal, affranchi de toute considération « politiquement correcte ». Ainsi de la marionnette du commandant Sylvestre (sous-titré « Président »), dans le couple qu’il forme avec George W. Bush (sous-titré « Résident ») et qui inverse et redouble le rapport de domination attendu, confirmant le primat de l’économique sur le politique et du masculin sur le féminin. Décérébré et dévirilisé – « Où est passé mon zizi ? » constitue un des gimmicks favoris de ce dernier –, « doubleue » parle d’une petite voix fluette, bouche pincée, autant de traits féminins selon le sociologue tandis que la voix grave et le rire gras caractérisent le premier.

29L’incarnation du masculin par marionnette de Bernard Tapie – surnommé « Big balls » lors des débats de 1989 et 1994 où il avait affronté le leader du FN – s’effectue à travers l’esthétique du visage (mâchoires carrées, large bouche – « fendue »), la posture (un torse bombé et poilu révélé par une chemise échancrée), la voix (forte et grasse) et la teneur de ses propos.

30

Ma couille, arrête de tortiller du cul pour chier droit ! Le Crédit lyonnais me doit 150 millions : c’est pas la Sainte Vierge Royal, raide comme la justice, qui va me filer la clé du coffre (5 avril 2007),

31s’exclame-t-il avant de vendre son soutien à Sarkozy. Cul contre couille, raideur contre mollesse, droiture contre b(i)aiserie, expriment un monde binaire, tandis que le recours conjoint aux registres sexuel et scatologique, caractéristiques du parler viril, rappellent le rapport de substitution traditionnellement entretenu entre les deux [19]. La désignation de Ségolène Royal à travers la référence à la vierge explicite le caractère sexué de l’opposition en même temps qu’il rappelle que le féminin s’énonce moins pour lui-même qu’il ne sert de faire-valoir au masculin.

32C’est en particulier le cas pour le couple formé par les personnages de l’entraîneur Philippe Lucas – l’un des plus populaires des Guignols –, et celle de Laure Manaudou dont l’absence dans le casting des marionnettes de cette période, est révélatrice de la dissymétrie des représentations entre personnages masculins et féminins. La neutralisation du masculin s’effectue ici sous couvert des qualités sportives. La sociologue Christine Castelain-Meunier rappelle en effet que, dans une société où la force est dématérialisée, le sport constitue le dernier avatar de la supériorité physique des hommes (Castelain-Meunier, 2005) [20]. Un physique de débardeur, bracelets de force aux poignets, et gilet de cuir porté à même la peau, des pectoraux bodybuildés, des bras aux muscles saillants croisés sur la poitrine, quand il ne pose pas nonchalamment son coude sur le rebord de l’écran, dans une gestuelle qui manifeste l’incorporation d’un long apprentissage où le corps est façonné pour « pose(r) l’individu et inspire(r) d’emblée le respect » (Sohn, 2009, p. 91) : telles sont les caractéristiques de la marionnette de l’entraîneur. Ce physique tout en muscles est couplé à une voix douce au timbre haut et au débit constant.

33

J’étais son entraîneur avant que l’Italien soit son mec. (…) S’y continue à me casser les roupettes, le macaroni, je le coule dans le béton et je le noie au fond de la piscine, et pis c’est tout.

34Et de poursuivre :

35

Vous savez ce que c’est, les gonzesses ? Ça gueule, et pis un jour ça se casse, et pis c’est tout. Si elle veut nager avec un cul gros comme un camion, ça la regarde. On va se marrer, aux JO de Pékin. Elle va nous chier un mouflet ; elle va se gaver de pâtes à la carbonara. Et dans six mois, elle fait 100 kg, et pis c’est tout. Avec une caravane dans le dos, et un derch’ gros comme la Sicile. Avec son macaroni, en Italie, on sait comment ça se passe… » (7 mai 2007).

36La vision des femmes que révèlent ces propos conforte leur énonciateur dans sa virilité : définies par l’hystérie, la procréation et l’obésité, chosifiées par le « ça » et appréhendées comme un tout aussi homogène qu’indistinct, « les gonzesses » sont objet du discours et du regard masculin et pas sujet de parole. Explicitement intégré au dispositif énonciatif, le téléspectateur est quant à lui « tout naturellement » associé au point de vue énoncé qu’il est sommé de partager par l’interpellation des formes phatiques caractéristiques de la doxa : « Vous savez ce que c’est ? », « on sait comment ça se passe », et les datifs éthiques « Elle va nous chier un mouflet ». La communauté des rieurs s’instaure entre hommes, les femmes étant celles dont on rit.

37La caricature de Nicolas Sarkozy repose quant à elle principalement sur le déficit constitué par sa taille au regard des attendus normatifs attachés à la virilité [21], que confortera l’hyperféminité de la marionnette de Carla Bruni, qui apparaîtra sur la scène des Guignols un peu après la présidentielle : « avoir » une femme (« ma femme ») apparaît en effet comme le meilleur moyen de ne pas en être une.

38La dilution voire l’invisibilité du masculin sont le premier signe de sa domination, son caractère normatif n’apparaissant comme tel qu’au regard du défaut de virilité qui est le propre d’un certain nombre de marionnettes. C’est en particulier le cas du personnage de Steevie : maniéré, inculte et bavard (en même temps que d’un aplomb à toute épreuve dont témoigne la formule « Eh ouais ! Eh ouais ! Eh ouais ! » qui conclut tous ses propos), il est caractérisé par l’intégration de traits réputés féminins et négatifs. De la même façon, les marionnettes de François Barouin ou d’Olivier Besancenot, caricaturés en adolescents prépubères [22] ou le personnage de François Bayrou qui, entre insuffisance et excès d’une virilité identifiée à la puissance politique, est révélateur des associations qui sous-tendent l’imaginaire sexué des Guignols. « J’ai trouvé le vrai petit bonhomme en mousse ! », dit de ce dernier la marionnette de Patrick Sébastien (13 mars 2007), l’inconsistance de la mousse renvoyant par opposition au muscle bandé caractéristique de la virilité. Le thème scatologique, dont on a vu plus haut qu’il caractérisait le discours viril, est ici euphémisé en « crotte », ou « crotte de hamster », jurons favoris de la marionnette, le sexe ne sert qu’à la miction (« J’ai fait pipi au lit ! », 14 mars 2007) et la découverte d’un unique poil (27 mars 2007) rappelle le lien entre la virilité et la toison, la barbe à papa réclamée (24 avril 2007) soulignant cette absence et jouant, peut-être, le rôle de barbe de substitution (Milhaet, 2007).

39La montée du candidat Bayrou dans les intentions de vote et les scores du premier tour inversent cependant la donne, ce que les auteurs des Guignols traduisent en associant puissance politique et puissance sexuelle [23]. La marionnette apparaît alors testostéronée et revêtue d’un costume cintré, la chemise largement ouverte sur son poitrail, gourmette au poignet et chaîne en or autour du cou. La domination du féminin étant la mieux à même de conforter le masculin, il apostrophe « Bernadette » d’une sonore « poupée » et l’assure que c’est désormais lui qui « tien/t/ le manche », dans une métaphore des plus transparentes (27 février 2007) [24].

40Loin d’être anecdotique, on voit ainsi que la distribution genrée est au cœur du dispositif des Guignols, et permet en dernière instance de rendre compte de l’ensemble des rapports de domination (politique, économique, etc.) qui organisent la société : « Le genre est une façon première de signifier les rapports de pouvoir », rappelle Joan Scott (1988, p. 141).

Le féminin dominé : des jeux sur le stéréotype de la blonde au trouble dans le genre

41Les marionnettes de MAM et d’Angela Merkel, de Roselyne Bachelot, de Claire Chazal, de Bernadette Chirac, mais aussi de Ségolène Royal et de l’ensemble des candidates à l’élection présidentielle, constituent les principaux personnages féminins du théâtre des Guignols[25]. Celles-ci ne comptent que pour 16,4 % de l’ensemble des personnages du Best of, la disproportion avec les marionnettes masculines constituant le premier indice de leur statut de dominées. Moins nombreuses et moins visibles, leur spécificité de genre est en outre fortement marquée, puisque c’est ce trait qui constitue leur principale voire leur unique caractéristique.

42S’il est difficile d’assigner une origine au stéréotype de la blonde écervelée [26], les sites dévolus à la recension des « blagues » sur les blondes confirment sa vitalité, de même que l’émission à succès de Canal Plus, « La minute blonde » : le retournement du stigmate sur lequel elle se fonde, témoigne de la permanence du cliché [27]. Un premier groupe de personnages correspond à cet imaginaire qui réduit les femmes à des objets sexuels. La promotion au rang de marionnette de Valérie Damidot, animatrice de l’émission de M6, D & Co – présentée comme une « blonde pulpeuse accompagnée de son Franckie préféré », sur le site de la chaîne –, illustre ce paradigme. Le personnage aux seins rebondis et à la chevelure platine est revêtu d’une salopette rose moulante, qui peine à contenir les formes généreuses de celle qui interpelle ses interlocuteurs d’un « mon Loulou » sonore. Le rose du vêtement trop ajusté qui désigne l’excès de chair, la blondeur superlative, l’interpellation connotée, explicitent un féminin aussi réducteur qu’hyperbolique.

43Dans une saynète diffusée pour la Saint-Valentin, la marionnette de Patrick de Carolis, président de France Télévision, entre successivement dans les bureaux de « Marie », « Béatrice » et « Isabelle », dont il ressort aussitôt en murmurant « Excusez-moi, Monsieur le Ministre », allusion explicite aux couples formés par plusieurs journalistes de France Télévision avec des ministres en exercice (14 février 2007) [28]. Les excuses exprimées à l’intention des seuls « ministres », en même temps qu’elles ignorent celles qui n’apparaissent que comme leur partenaire, confortent la domination masculine en renforçant le principe d’hétéronomie qui caractérise la représentation des femmes, celles-ci étant réduites à n’être que des « femmes de », en dépit de leur statut professionnel avéré [29].

44Les mutations relatives au personnage de Bernadette Chirac sont particulièrement intéressantes de ce point de vue. Dans une série de saynètes antérieures à la constitution de notre corpus, elle fut un temps représentée comme le numéro 2 du « Spectre », organisation de l’ombre, tirant les fils d’une présidentielle en gestation. Mais les auteurs ont recouru par la suite à une autre mise en scène, qui a connu un grand succès et qui renoue avec le principe de l’hétéronomie féminine évoqué ci-dessus : la marionnette, réduite par synecdoque à sa chevelure, devient le faire-valoir de son président de mari. Des scènes récurrentes présentent par ailleurs un Chirac prétextant des maux de tête pour échapper au devoir conjugal avec celle qu’il appelle « maman ». Ces sketches rappellent que les femmes, toujours « trop » ou « trop peu » sexy, restent d’abord perçues sous l’angle sexuel. À propos de l’épisode qui avait fait scandale du sac à main orgasmique, diffusé lors de la journée internationale des femmes du 8 mars 1996, Bruno Gaccio, interrogé par L’Express, explique : « En fait, Mme Chirac ne nous intéresse pas ; elle n’est qu’un personnage réactif par rapport à son mari. (…) Nous ne sommes pas machos. Mais c’est très difficile de caricaturer les femmes. Cela a toujours une consonance misogyne » (L’Express, 1er janvier 1998). Nous reviendrons sur cette déclaration révélatrice d’un désintérêt plus global pour le féminin.

45Mais c’est sans doute le personnage de Claire Chazal – des cheveux blonds qu’elle agite convulsivement, un regard bovin, des lèvres pulpeuses et une sottise abyssale –, qui incarne le mieux le stéréotype de la blonde. Le parallèle avec son homologue masculin souligne la dissymétrie des deux marionnettes, celle de la présentatrice n’ayant jamais acquis la notoriété de « PPD ». Traitée de « conne » par l’ensemble de ses interlocuteurs, elle est (le 8 mars 2007, une autre journée internationale des femmes), violemment giflée par la marionnette de Philippe de Villiers qu’elle a confondu avec Balladur, sa sottise semblant justifier la violence verbale et physique qui s’exprime à son encontre [30]. « Elle est complètement conne, ma femme » : le gimmick du très populaire inspecteur Colombo rappelle qu’avec ceux de « connasse » et de « pouffiasse », le terme est utilisé comme une manière générique de désigner les femmes.

46Face à ces « blondes », les marionnettes des femmes politiques manifestent une hésitation genrée qui souligne l’incompatibilité entre le politique et le féminin. Celles-ci révèlent en effet une contradiction fondamentale : femmes, elles ne peuvent être des politiques et politiques, elles ne peuvent être des femmes. C’est cette aporie que révèle leur masculinisation systématique dans l’univers des Guignols, qui réactive ainsi un des préjugés les plus tenaces [31]. De MAM, la marionnette Chirac confie à « PPD » :

47

Vous savez, j’suis pas regardant, mais honnêtement, si c’est pour nous emmerder jusque sur les bateaux, vaut mieux qu’elle reste à la maison… Et j’dis pas ça parce que c’est un homme ! (24 janvier 2006).

48Sous-titrée « Marie-George Marchais » (16 mars 2007), celle de Marie-George Buffet, se caractérise par des traits masculins, incarnation renforcée par les jeux sur son prénom : « Marie-George : même pas un prénom de femme ! », s’exclame à son propos le personnage de Marc-Olivier Fogiel (3 avril 2007). Quant à Dominique Voynet, sa marionnette participe à la soirée électorale du premier tour sur un plateau de télévision rassemblant des « Bernards » (Kouchner, Tapie), ce qui lui vaut d’être appelée « Bernard Voynet » (Best of, non daté). « 5 combats, 5 défaites, et elle revient une 6e fois ! » (1er mars 2007) : même jeu sur le masculin et le féminin pour la marionnette Laguiller quand elle incarne Maggie, la boxeuse de Million dollar Baby.

49La fabrique du féminin dans le petit monde des Guignols semble ainsi prendre acte de l’incompatibilité historique entre le féminin et le politique et contribuer par la virilisation des marionnettes des femmes politiques à l’identification de la légitimité politique au masculin [32]. Le personnage de Ségolène Royal, que la campagne présidentielle a mis sur le devant de la scène, résume à lui seul ces injonctions paradoxales. Elle est en effet à la fois masculinisée par ses fonctions politiques – tandis qu’est féminisée la marionnette de François Hollande – et réduite aux attributs sexués féminins, dans les saynètes avec « PPD », par exemple, contradictions qui expliquent peut-être que le personnage soit perçu comme raté [33].

50

Pour des caricaturistes c’est la galère. Elle est un peu en creux. Elle ne nous fait pas tellement rire,

51dit à son propos Yves Le Rolland (Libération, 24 mars 2007). De fait, outre ces incarnations contradictoires et stéréotypées, aucun gimmick n’est associé au personnage, dont la voix n’est pas plus convaincante que la gestuelle n’est spécifique ou le visage marquant, celui-ci s’apparentant au « visage moyen » qu’évoque le créateur Alain Duverne lorsqu’il parle de Monsieur ou Madame Tout-le-Monde [34]. Ce traitement du personnage de Ségolène Royal, nous semble emblématique d’une difficulté plus générale qu’entretiennent Les Guignols à l’égard du féminin.

Les équivoques du floutage énonciatif : des guignols aux stratégies d’« anal plus »

52En juillet 2008, Patrick Poivre d’Arvor, père du « PPD » des Guignols, quitte le fauteuil du vrai 20 heures de TF1, après trois décennies aux manettes d’un JT. Il est remplacé par Laurence Ferrari, censée incarner une modernité en phase avec le XXIe siècle, de par sa jeunesse et son sexe ; les journaux du week-end continuent quant à eux d’être présentés par la journaliste Claire Chazal. En dépit de ces changements, « PPD » reste aux commandes du journal des Guignols et à partir de septembre 2010, sa marionnette est remplacée, le vendredi, par celle… d’Harry Roselmack. Si le maintien de « PPD » pouvait s’entendre en raison de sa notoriété [35], son remplacement par une autre marionnette masculine ne peut manquer d’interpeller, à l’heure où l’émission de référence est présentée par deux femmes.

53Cette posture est révélatrice de ce qui nous apparaît comme un malaise des humoristes à l’égard du féminin, et nous conduit à nous interroger sur le statut de ceux qui « se cachent » derrière les marionnettes [36]. Bruno Gaccio, réputé « auteur historique » de l’émission, est sans doute celui dont l’image est la plus présente – malgré sa « haine » professée des médias et des journalistes. Sa goujaterie, voire sa « beauferie » militante, sous couvert de dénonciation du politiquement correct, apparaissent comme des traits saillants de la personnalité mise en scène par l’humoriste. On se rappelle ainsi l’épisode très médiatisé de son entretien avec la journaliste du Monde, Sylvie Kerviel, la plainte déposée contre lui par les Chiennes de Garde et sa défense par Alain de Greef alors directeur des programmes de la chaîne, reconnaissant son « côté beauf très prononcé » [37].

54Mais sans réduire l’équipe des Guignols à son auteur historique, pour la dernière fois aux commandes durant la campagne présidentielle de 2007 et par rapport auquel ses collègues n’ont cessé de prendre leurs distances, l’entre-soi masculin de ce petit groupe ne peut manquer d’interpeller. Il semble en effet que, dès les débuts de l’émission, à la fin des années 1980, et jusqu’à aujourd’hui, aucune femme n’ait jamais fait partie des près de 25 auteurs et collaborateurs de l’émission ; quant à l’équipe des imitateurs, seule Sandrine Alexi vient rompre l’homosocialité masculine du groupe, plusieurs voix des marionnettes féminines étant assurées par des hommes. Et lorsqu’en 2009, Ahmed Amidi quitte l’équipe des Guignols, c’est une fois de plus un autre homme, Philippe Mechelen, qui le remplace. « Les trois qui bossent au quotidien pour le direct se cooptent, car vivre 10 heures par jour dans le même bureau suppose une vraie osmose humaine », confie Yves Le Rolland, qui poursuit : « C’est avant tout la vie réelle qui commande l’inspiration de chaque auteur, nourrie également de son propre vécu. Ahmed Hamidi nous a apporté sa culture banlieue. Julien Hervé connaît mieux la province. Lionel Dutemple a un oncle raciste et parle donc très bien des racistes. C’est ce qui rend les personnages humains et crédibles [38]. » Cet oubli du genre parmi les traits permettant de définir l’identité des individus ne peut manquer de surprendre et caractérise précisément la dimension « gender blind » de l’entreprise humoristique. Aveugle au genre, elle partage l’inconscient spontanément sexiste qui caractérise la société dans son ensemble, dont témoigne le système des personnages précédemment décrit de même que la gourmandise avec laquelle sont relayés les propos misogynes et les postures machos que la parodie est censée dénoncer [39].

55Faite par des hommes et recourant aux codes d’une masculinité dominante, cette émission s’adresse de surcroît en priorité à des hommes. C’est ce que révèlent les travaux menés sous la direction de Brigitte Grésy qui rappellent qu’en dépit des efforts de la chaîne pour féminiser son audience, le public de Canal Plus reste majoritairement masculin (Gresy et Reiser, 2008). L’analyse effectuée par Vincent Tournier du public des jeunes spectateurs des Guignols confirme cette spécificité de genre, que la diffusion en clair de l’émission ne contredit pas (Tournier, 2005). Une analyse genrée du Grand Journal, qui accueille la diffusion quotidienne de l’émission satirique, reste à faire. Notons toutefois qu’on y observe la même domination masculine dans l’équipe d’animation où siègent Michel Denisot, Jean-Michel Apathie, Yann Barthès, Damien Cabrespines, Omar et Fred, Ali Baddou ayant été à la rentrée 2011 remplacé par un autre homme, Ollivier Pourriol, etc. ; la seule à incarner le féminin est la blonde « Miss météo », dans une séquence reposant sur le principe du retournement du stigmate déjà observé dans la « minute blonde » [40], tandis que se pérennise la marginalisation d’Ariane Massenet réduite à jouer les utilités, ce qui confirme les attendus sexués normatifs et redouble le caractère « gender blind » décrit pour Les Guignols de l’Info.

56Plus masculin, le public des Guignols appartient en outre aux catégories socio-professionnelles supérieures, comme l’indique le coût des spots publicitaires encadrant le faux JT de PPD, « en moyenne 30 % plus cher qu’un écran moyen en access prime time », selon CB News qui conclut : « Logique, puisque c’est la période où la chaîne touche le plus de CPS+ », le parrainage de l’émission diffusée le dimanche confirmant cette analyse [41].

57Canal Plus est devenue une « pure chaîne commerciale », dénonce Bruno Gaccio (Le Monde, 19 janvier 2007), et ses objectifs n’ont désormais que peu à voir avec l’impertinence des débuts, le fameux « esprit Canal » étant à ranger aux oubliettes de l’histoire médiatique (Coulomb-Gully, 2001). Les efforts de l’équipe des Guignols à marquer ses distances et à médiatiser ses différends et ses différences avec la direction de Canal Plus [42], ne peuvent en effet masquer que l’entreprise est devenue en vingt ans l’un des groupes média les plus solides du pays, le rachat par celui-ci de Direct 8 et de Direct Star en 2011 faisant de Canal Plus et de TF1 les deux acteurs dominants de la TNT [43]. Faut-il alors conclure, avec Guillaume Durand qui eut maille à partir avec l’émission, que les Guignols sont « le bras armé de Canal Plus » et que « les partis pris des auteurs ne sont jamais étrangers aux intérêts de la chaîne » [44] ?

58En effet, dans un ultime retournement ironique, c’est la chaîne elle-même, dont l’arrogance n’aurait plus rien à envier à TF1, qui apparaît désormais aux yeux de certains comme la représentante d’une forme de « beauferie » dont témoigne le surnom d’« Anal Plus » dont d’aucuns la baptisent. Ses principaux produits d’appel étant, outre le cinéma, le sport et en particulier le foot – et plus accessoirement les films classés X, dont « le porno du samedi soir » est une marque de fabrique –, une partie du public de la chaîne ne se retrouve-t-elle pas dans le portrait du « Jeune beauf branché » brossé par L’Express dans l’article mentionné au début de cette étude ? « Signe des temps, le “nouveau beauf” est jeune et porte désormais un catogan. Il est dans la communication et se distingue par sa morgue, son humour de régiment, son égocentrisme grossier. Voici venue l’ère du JBB, le “jeune beauf branché”. (…) “On a sauté une génération, constate Emmanuel de Waresquiel, historien et coordinateur du Siècle rebelle (Larousse). Le beauf se recrutait chez les 50-60 ans. Il est maintenant chez les 30-40 ans. Il a également changé de classe sociale. Le beauf new-look est cadre commercial, agent de change ou publicitaire” » [45].

59Les ambiguïtés de l’humour dans le traitement du genre soutiendraient donc les stratégies d’optimisation de l’audience de la chaîne. Le floutage énonciatif qui fonde le discours des Guignols rejoint ainsi une nécessité de la programmation, le spectacle des marionnettes permettant que se retrouvent – et que s’« y » retrouvent – des téléspectateurs aux ancrages et aux attentes idéologiques les plus divers, les uns décryptant leur humour au premier degré et les autres au second degré, selon leur bon vouloir.

60Que ces représentations du genre soient conscientes ou pas, que leur centralité dans le petit monde des Guignols, rien moins qu’évidente avant que ne soit entreprise cette recherche, soit voulue ou non, ce faisant, les auteurs des Guignols jouent sur du velours, sûrs qu’ils sont de susciter empathie et plaisir de la reconnaissance auprès du public, à quelque niveau de lecture qu’il se place : les uns retrouvant une vis comica classique dénigrant le féminin et exaltant les valeurs viriles, les autres adoptant des codes de lecture plus progressistes. En effet, de même que sur le plan politique, ni la droite, ni la gauche ne sont épargnées, que l’on rie avec la marionnette de Patrick Le Lay de sa misogynie assumée sans complexe ou que l’on rie d’elle, comme des jeux d’inversion entre un François Hollande féminisé et une Ségolène Royal virile (mais séductrice), la force consensuelle du comique des Guignols et la vitalité du rire ainsi suscité mettent tout le monde d’accord : le « mitlachen » (« rire avec ») comme le « gegenlachen » (« rire contre ») produisent un « mitleben » (« vivre ensemble ») qui rejoint – en dernière instance – l’objectif d’une télévision pour qui l’audience reste la principale mesure du succès, les Guignols continuant d’assurer les meilleurs scores de la chaîne.

61Fondamentalement réversible et définitivement inassignable, la vérité des intentions étant hors de portée, le rire des Guignols s’apparenterait ainsi à ce que Nietzsche décrit comme un « rire qui toujours nie ». L’expérience esthétique, sorte de zone franche où tous les jeux sont permis, autoriserait en effet le suspens éthique. Car enfin, à en croire la marionnette Chirac ayant fait raser le crâne de Bernadette suite au soutien de son épouse au candidat Sarkozy : « C’est pas politique, c’est esthétique » (6 avril 2007). Voire…

Notes

  • [1]
    L’auteur procède à une étude des proverbes où le féminin est identifié à la maison –nécessairement fermée à clé –, celle-ci désignant aussi bien l’espace domestique que le sexe féminin.
  • [2]
    Nous pensons notamment à L’Assemblée des femmes ou Lysistrata.
  • [3]
    Le Genre étant un construit, on ne postule pas la coïncidence des hommes et du masculin, et des femmes et du féminin, pas plus que la réduction à deux termes de la distribution sexuée.
  • [4]
    Le corpus qui sert de base à la présente réflexion est composé de l’ensemble des émissions diffusées entre octobre 2006 (date des primaires socialistes opposant Dominique Strauss-Kahn, Laurent Fabius et Ségolène Royal et ayant abouti à la désignation de cette dernière comme candidate), et mai 2007 (élection de Nicolas Sarkozy), soit un total de 170 émissions enregistrées par nos soins. À côté de ce corpus lourd, il pourra nous arriver de faire référence à un corpus restreint, notamment lorsqu’il s’agira d’évaluations quantitatives : il s’agit du double DVD commercialisé par Canal Plus sous le titre « Pot de départ », et dont l’un des DVD, intitulé « Le Best of 2006-2007 », est constitué d’une sélection de 3 heures 14 des meilleures émissions – selon la chaîne – diffusées durant la campagne.
  • [5]
    Le petit Robert définit la parodie comme « une imitation burlesque, une contrefaçon ridicule » et la satire comme « un discours qui s’attaque à quelque chose, à quelqu’un, pour s’en moquer ».
  • [6]
    Elle est incarnée par le personnage de Sylvester Stallone, dont le cynisme est la principale marque de fabrique. La formule sur « le temps de cerveau disponible » a été prononcée en juillet 2004 lors d’une interview de Patrick Le Lay alors PDG de TF1, pour le magazine Les Dirigeants français et le changement.
  • [7]
    Harry Roselmack, alors présentateur du 20h de TF1.
  • [8]
    Article du 2 mars 2007, consultable en ligne sur le site de L’Express : http://lexpress.fr, consulté le 28 décembre 2010.
  • [9]
    André Rauch souligne qu’« un boyau ou un sexe n’ont pas leur équivalent pour prouver sa virilité », le rot, le pet, le jet de pisse ou de salive étant autant d’équivalences de la sexualité masculine. Et de poursuivre : « Une réputation peut s’y ruiner : en public, la défaillance de ces évacuations fait peser le soupçon de l’impuissance et devient aussi grave qu’une panne sexuelle ».
  • [10]
    Sur les ambiguïtés de ces identifications, voir Guenif-Souilamas et Macé (2004).
  • [11]
    La promotion de Jean-Pierre Elkabbach au rang de principal soutien du candidat de l’UMP, se fonde sur l’épisode datant de février 2006, où celui-ci a consulté Nicolas Sarkozy pour le recrutement du journaliste d’Europe 1 politique en charge de l’UMP. Pour un compte rendu détaillé de cette affaire, voir http://www.acrimed.org, consulté le 30 décembre 2010.
  • [12]
    « Le militantisme supposé est incompatible avec l’esprit des Guignols », le principal ressort de l’inspiration des auteurs étant le « caractère » des personnalités, rappelle Yves Le Rolland, directeur artistique de l’émission (Libération, 24 mars 2007). Le positionnement à gauche de l’équipe est en revanche collectivement assumé, comme en témoignent les propos du même Bruno Gaccio (« Nous sommes de gauche au sens large », Le Monde, 19 mars 2007), tandis que Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts renchérissent : « Le 22 avril, une fois que les auteurs auront voté tous à gauche… » (Libération, 24 mars 2007).
  • [13]
    Sur la critique des médias comme fond de commerce traditionnel des Guignols, voir Coulomb-Gully (2001a, chapitre 5, « Rhétorique télévisuelle et satire politique »).
  • [14]
    « Canal historique », entretien avec Véronique Groussard, in TéléObs-Ciné, 16 mars 2009.
  • [15]
    Dans cette optique, empruntée à l’analyse structurale des textes littéraires, une partie du signifié d’un personnage, provient de sa place dans un ensemble, de sa relation avec les autres personnages du récit avec lesquels il entre dans des rapports d’ opposition ou d ’identité (Propp, 1970).
  • [16]
    Sur les corpus de référence, voir supra note 4. Ce chiffre serait probablement plus important encore si l’on prenait en compte le tout-venant des émissions quotidiennement diffusées.
  • [17]
    Ainsi de la marionnette de l’acteur Christophe Lambert, de celle de Johnny Halliday ou de Philippe Lucas, dont la réussite esthétique leur a permis d’incarner un « type », un peu à la manière de ces personnages de Molière qui signifient, qui l’avarice (Harpagon), l’hypocrisie (Tartuffe) ou la séduction (Don Juan). La montée en généralité que supposent le procédé de typification et la variété des incarnations proposées par les marionnettes mâles sont caractéristiques de la neutralisation du masculin.
  • [18]
    Comme le féminin, le masculin est construit. En témoignent les travaux sur les hommes et le masculin qui, dans le sillage des études sur les femmes, se développent aujourd’hui…
  • [19]
    Voir supra note 9.
  • [20]
    Sur cette identification de l’exploit physique au masculin, voir aussi le traitement des rugbymen menés par Bernard Laporte.
  • [21]
    Interrogés sur ce qui a été interprété comme une attaque ad hominem, leurs auteurs s’en sont expliqués, justifiant la focalisation sur ce trait physique par le fait que sa taille était manifestement un problème pour lui-même. Voir l’entretien de Benoît Berton avec Jules Hervé, http://www.fluctuat.net, consulté le 30 juillet 2010.
  • [22]
    La mue de la marionnette Barouin provoque des sautes de voix quand il appelle « Marie !… », sa « fiancée » d’alors, alias la journaliste Marie Drucker, l’absence de « consommation » sexuelle supposée par la référence aux fiançailles, renvoyant à l’absence de virilité du personnage. Quant à la marionnette d’Olivier Besancenot, toujours prêt à enfourcher sa « mob » et caractérisé par des traits propres à la sociabilité juvénile (il passe des heures au téléphone, allongé sur son lit sous le poster du Che), rappelons que, lors de sa première candidature à la présidentielle de 2002, il était représenté par un poupon.
  • [23]
    Sur cette alliance, voir Balandier (1980), et dans une veine plus hexagonale et anecdotique, Deloire et Dubois (2006).
  • [24]
    Rappelons les propos tenus par le vrai Bayrou lors d’une émission télévisée d’M6, « 5 ans avec », diffusée le 18 février 2007 : lors de la dernière séquence intitulée « Questions indiscrètes », l’animatrice Estelle Denis lui demande : « Qu’est-ce que votre épouse préfère en vous ? » ; il répond alors : « Elle aime bien que je sois viril ».
    Réaction contre « le syndrome du centre », ni droite ni gauche, « ne uter », neutre, face auquel il conviendrait d’affirmer sa puissance sexuée ? Ou propos en réaction contre sa marionnette ?
  • [25]
    Rappelons que notre corpus de référence, qui coïncide avec la campagne présidentielle de 2007, est antérieur à la constitution du gouvernement Fillon, caractérisé par un nombre important de femmes ministres et de secrétaires d’État, comme à l’arrivée sur la scène publique de Carla Bruni qui deviendra un des personnages récurrents de la série, quoique toujours dans l’ombre du personnage de Sarkozy. La référentialité qui fonde l’émission ne constitue pas pour autant une contrainte forte (le seul impératif étant que soient immédiatement reconnaissables par les téléspectateurs les personnages et les événements mentionnés), et ne saurait à elle seule justifier le nombre restreint de marionnettes féminines.
  • [26]
    À l’époque contemporaine, le roman populaire d’Anita Loos, scénariste d’Hollywood et auteure du livre Les hommes préfèrent les blondes (1925), popularisé par la comédie musicale d’Howard Hawks (1953) peut sans doute être considéré comme une référence. Marilyn Monroe y incarne Lorelei Lee, une chanteuse blonde, sotte et jolie, intéressée par les hommes et l’argent, au rebours de la brune Dorothy Shaw (jouée par Jane Russel).
  • [27]
    « La minute blonde » est une série de sketches humoristiques diffusés sur Canal Plus durant l’émission « Le Grand Journal », entre 2004 et 2005. Frédérique Bel y joue le rôle d’une blonde stupide, Dorothy Doll – la référence à Dorothy Shaw est ici explicite. On peut considérer que la présentation actuelle de la météo dans l’émission par une Miss Météo, elle aussi blonde et stupide, relève du même principe.
  • [28]
    Ainsi de Marie Drucker et François Barouin ou encore de Béatrice Schoenberg et Jean-Louis Borloo. Dans une autre saynète intitulée « Le jeu du 20 h », France télévision cherche « une journaliste qui n’aurait pas couché avec un homme politique » (15 décembre 2006).
  • [29]
    Sur l’hétéronomie comme caractéristique de la représentation des femmes, voir Bertini (2002).
  • [30]
    Le recours à la gifle, qui relève d’un comique gestuel rare aux Guignols – qui usent en priorité d’un comique verbal et de situation –, n’est utilisé qu’à l’encontre des marionnettes féminines (ou féminisées) et enfantines, révélant que les femmes et les enfants sont conjoints dans leur statut de mineurs, et soumis à une violence principalement masculine.
  • [31]
    Seule la marionnette de Roselyne Bachelot, cette « ménagère de moins de 50 de QI », fait exception à ce procès en virilité.
  • [32]
    Sur cette question, voir les travaux de Mariette Sineau, en particulier Sineau (2001).
  • [33]
    Variations sur le thème : le couple Royal-Hollande est dans son appartement, au soir des primaires socialistes, « François » prépare le dîner, petit tablier à carreaux noué autour de la taille, tandis que « Ségo » travaille à son bureau ; le téléphone sonne, « François » décroche, c’est « Lolo » qui appelle pour féliciter « Ségolène » : « ne la dérange pas, elle doit coucher les enfants… » ; nouvel appel, de « Dominique », cette fois : « ne la dérange pas : elle doit être en cuisine… » (17 novembre 2006). En même temps que ses deux adversaires renvoient le personnage de Ségolène Royal à son identité de femme, la scène dément cette interprétation en révélant l’inversion des rôles au sein du couple. Ailleurs, ce « François Mitterrand en tailleur » fait face à « Émilie Jolie », alias François Hollande, vêtue de robes à frou-frou quand ce n’est pas de pantalons roses. Mais elle incarne la femme fatale dans les saynètes avec « PPD » où, dans un décor romantique – éclairage à la bougie, musique langoureuse d’un saxo… –, il détaille ses charmes dans la plus pure tradition du blason : sa bouche « magnifique », ses lèvres « purpurines », ses cils brillants, etc. (scénario récurrent).
  • [34]
    « L’Atelier des Guignols. Entretien avec Alain Duverne », Sociétés et Représentations, 2000/2, n° 10, pp. 277-284.
  • [35]
    « PPD lui survivra », titrait Le Nouvel Observateur lors de l’éviction du journaliste. « Cette marionnette est une des seules aux Guignols qui n’ait pas son vrai nom. Elle a gagné depuis très longtemps son autonomie. C’est “notre” présentateur. Les vicissitudes de la vie de PPDA n’ont que peu d’incidences, sauf s’il lui arrivait vraiment malheur ou s’il avait décidé de prendre sa retraite. Notre PPD, on en fera ce qu’on veut ! », observe Yves Le Rolland, directeur artistique des Guignols, in Le Nouvel Observateur, 12-18 juin 2008, p. 86.
  • [36]
    « Notre force est dans l’anonymat », déclarent Alex Charlot et Franck Magnier, co-auteurs des Guignols avec Bruno Gaccio de 1995 à 2000. « C’est aussi ce qu’on nous reproche, de nous cacher lâchement derrière des marionnettes », in « Entretien avec Alex Charlot et Franck Magnier », in Sociétés et Représentations, 2000/2, n° 10, pp. 285-294.
  • [37]
    En février 2007, Sylvie Kerviel, vient interviewer Bruno Gaccio. Elle fait le récit de cette rencontre dans Le Monde radio-télévision des 19-20 mars 2007, récit que nous résumons ici : n’écoutant pas ses questions, « l’auteur historique des Guignols » tutoie la jeune femme, l’invite dans « un resto dans le Midi », lui met la main au décolleté, lui demande si elle est mariée, combien elle a d’amants et ajoute : « Je peux t’apprendre des positions que tu connais pas… ». Prenant sa défense, Alain de Greef, alors directeur des programmes de Canal Plus, déclare : « Gaccio, je l’aime bien. Mais c’est vrai, il va parfois trop loin. Il a un côté beauf très prononcé » (Le Point, 10 mars 2007). À quoi les Chiennes de Garde répondent : « Nous disons que le harcèlement machiste est une pratique inadmissible : c’est du premier degré. Nous montrons les crocs aux machos de Canal Plus : c’est du 2e degré. Et si nous venions planter nos crocs dans leurs mollets, ce serait du 3e degré ». Lettre ouverte à Alain de Greef, consultable sur le site des Chiennes de Garde (consulté le 10 juillet 2010).
  • [38]
    TéléObsCiné du 16/03/2009.
  • [39]
    Sur cet « insu structurellement sexiste » des médias, voir en particulier MACE 2006.
  • [40]
    Voir ci-dessus note 28.
  • [41]
    CBNews n°1005, 16 mars 2009.
  • [42]
    De nombreux articles de presse soulignent ainsi la « séparation de corps et d’esprit » entre l’équipe des Guignols et la direction de la chaîne ; voir, par exemple, l’article de Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts intitulé « Les Guignols de l’Info fêtent leurs 15 ans, n’en déplaise à Canal + », in Libération, 29 novembre 2003.
  • [43]
    Rappelons qu’en septembre 2011, l’Autorité de la concurrence sanctionne Canal Plus en cassant la fusion Canal Sat-TPS, relançant « la guerre féroce que se livrent depuis plus de 15 ans Canal Plus et TF1 » (Le Monde, 22 septembre 2011, p. 15).
  • [44]
    Guillaume Durand, cité in CBNews, n° 1005, 16 mars 2009. « Nous sommes dans la beauferie militante qui se prendrait pour la cause du peuple », écrit-il par ailleurs (Durand, 2000, p. 56).
  • [45]
    Voir ci-dessus, note 8.
Français

Résumé

On s’efforce ici de mettre au jour l’imaginaire sexué qui sous-tend la représentation du Genre dans Les Guignols de l’Info, emblématique programme de Canal Plus. L’analyse de l’émission permet de conclure, sinon à une posture volontairement réactionnaire des auteurs, du moins au caractère « gender blind » de l’entreprise. En effet, loin de l’image progressiste généralement attachée à l’émission, les Guignols confirment, peut-être à leur corps défendant, voire à l’insu de leur plein gré – pour reprendre une formule devenue célèbre –, les attendus normatifs d’une énonciation comique émise d’un point de vue masculin dominant où les femmes sont objets plus que sujets du rire. Le floutage énonciatif propre au dispositif parodique permet en dernière instance que s’y retrouvent des publics aux attentes les plus diverses, la dimension satirique de l’émission servant les impératifs d’audience de la chaîne.

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Marlène Coulomb-Gully
Université de Toulouse 2, LERASS
Mis en ligne sur Cairn.info le 28/02/2012
https://doi.org/10.3917/res.171.0189
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