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Revue française d’études américaines

2004/1 (no99)

  • Pages : 128
  • ISBN : 9782701137391
  • DOI : 10.3917/rfea.099.0103
  • Éditeur : Belin

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Je n’ai pas rencontré beaucoup de Français – si j’en ai jamais rencontré – qui vouent une haine viscérale aux Américains.

There can be no greater error than to expect or calculate upon real favors from nation to nation.

George Washington, Farewell Address, 1796

En France, comme aux États-Unis, les débats sur l’antiaméricanisme, la haine de l’Amérique ou, au contraire, l’amour de l’Amérique sont fréquents et ont été ravivés par les attaques terroristes du 11 septembre 2001 et la kyrielle d’interprétations divergentes de ces événements. La guerre en Irak et la phase de négociations à l’ONU ont également été riches en accusations. Plus généralement, c’est le problème de l’image de l’Amérique qui est posé par les événements et les observateurs qui tentent de leur donner un sens.

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Divers ouvrages parus récemment traitent de la perception des États-Unis dans le monde et, secondairement, de l’image des dirigeants américains aux États-Unis eux-mêmes. Parmi les américanistes, il est au moins une forme d’antiaméricanisme qui n’existe pas : celle qui consiste en une opposition systématique à tout ce qui est américain, d’une détestation xénophobe générale que je qualifierai d’« essentialiste ». En effet, un lecteur de Melville ou une adoratrice de Pynchon, un spécialiste des villes américaines ou des Hispaniques ne peut pas entretenir avec le pays de son objet de recherche une passion haineuse exclusive, passion à l’origine de certaines formes d’antiaméricanisme. Le débat sur l’antiaméricanisme, toujours flou et qui semble toujours renaître de ses cendres, dépasse de loin les intérêts des spécialistes des États-Unis et peut être abordé sous l’angle de l’anthropologie, des relations internationales, de la psychopathologie ou de la psychologie sociale du préjugé.

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Les titres des ouvrages présentés ici sont assez éloquents : Why Do People Hate America ? ne laisse planer aucun doute sur la nature des sentiments de gens, ici de tous les non-Américains, vis-à-vis d’une entité appelée « America ». Le sous-titre « Why America Fascinates and Infuriates the World », au contraire, introduit une dimension positive dans l’image que le monde se fait des États-Unis, là encore appelés « America ». L’Ennemi américain, Généalogie de l’antiaméricanisme français, réduit son champ d’intérêt au seul cas français et annonce clairement ce qui est contenu dans le livre : les Français, en tout cas les clercs, sont antiaméricains, leur antiaméricanisme, comme l’a dit Philippe Roger sur France-Culture, est constitutif de leur statut d’intellectuels. L’ouvrage d’Emmanuel Todd dénonce les « antiaméricains structurels » que seraient Chomsky et Barber mais, dans un débat avec Jean-Francois Revel dans le Figaro, Todd affirme que son « antiaméricanisme est politique et conjoncturel » [2][2] 5 septembre 2002, « Jean-François Revel, Emmanuel Todd,.... La définition de l’antiaméricanisme n’est pas fixe chez le même auteur, le structurel suggérant le systématisme et le conjoncturel suggérant une critique des États-Unis sur un point donné et donc un refus de l’essentialisme.

La somme de Philippe Roger au centre du débat

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La somme de Philippe Roger a demandé cinq ans de recherche. Bien écrit, agréable à lire, très documenté, c’est un livre d’universitaire qui s’adresse à la fois à d’autres universitaires et au grand public. Les notes sont nombreuses et riches et l’auteur invite à un voyage à travers la sottise antiaméricaine émanant de France, depuis la période précédant la création des États-Unis jusqu’au présent ou presque. L’auteur, qui partage sa vie entre la France et les États-Unis, fait partie des personnes biculturelles qui s’agacent des préjugés de l’une de leurs cultures vis-à-vis de l’autre. Organisé en deux parties intitulées « L’irrésistible ascension du Yankee » et « Le parti pris des clercs », le livre passe en revue deux siècles de textes français hostiles aux États-Unis, textes présentés, en général, de façon chronologique mais détachés de leur contexte de production. Il s’agit d’un ouvrage de critique littéraire et d’analyse du préjugé plutôt que d’un travail d’historien.

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Philippe Roger se place sous le double patronage de George Washington et du Tocqueville de la Démocratie en Amérique dont il a choisi un passage qui est une citation de Washington en épigraphe : « La nation qui se livre à des sentiments habituels d’amour ou de haine envers une autre devient en quelque sorte esclave. Elle est esclave de sa haine ou de son amour [3][3] Il s’agit de la Farewell Address de George Washington.... » On remarquera que Washington et Tocqueville se méfient aussi de l’amour habituel entre nations et que Philippe Roger laisse de côté l’américanophilie qui a, aussi, traversé les têtes françaises au cours des siècles et n’est pas moins problématique que son ennemi l’antiaméricanisme.

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Tout américaniste français y trouvera une présentation très fouillée des stéréotypes négatifs français vis-à-vis des États-Unis et un corpus impressionnant où une certaine bêtise française vis-à-vis des États-Unis s’exprime sans finesse. Le choix de textes de Roger produit une analyse de discours déséquilibrée. Il illustre néanmoins les problèmes de la définition d’un objet de recherche : le choix d’un objet peut contribuer à évacuer les éléments qui ne cadrent pas avec les préférences intellectuelles ou idéologiques du chercheur. Par contraste, le pamphlet de Jean-François Revel offre une bonne définition de l’antiaméricanisme qui a le mérite de distinguer la critique légitime des États-Unis de l’antiaméricanisme. Revel indique que l’antiaméricanisme est une vision selon laquelle « […] les Américains ne font que des erreurs, ne commettent que des crimes, ne profèrent que des sottises et sont coupables de tous les échecs, de toutes les injustices, de toutes les souffrances du reste de l’humanité. » (248). Il s’agit là de « xénophobie essentialiste », celle qui considère que l’Autre a une essence immuable et détestable. Je souscris à cette définition sans souscrire aux idées de Revel. John Stuart Mill, le grand penseur libéral britannique, fait la meilleure critique de l’essentialisme dans son rejet de la critique globalisante des Irlandais : « Of all vulgar modes of escaping from the consideration of the effect of social and moral influences on the human mind, the most vulgar is that of attributing the diversities of conduct and character to inherent natural differences [4][4] Principles of Political Economy, Book II, Chapter .... » Roger passe brillamment en revue ces antiaméricains vulgaires, mais uniquement les Français, qu’il a trop tendance à mettre dans le même panier, surtout s’il s’agit d’intellectuels.

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L’essentialisme ici consiste à considérer qu’il y aurait une « ­essence » des Américains et de l’Amérique, c’est-à-dire une permanence indépendante de l’existence, c’est-à-dire en fait de l’histoire. L’essentialisme est souvent à la base du racisme ou de la xénophobie et est le plus souvent a-historique. Même une critique injustifiée, acerbe ou carrément idiote de tel ou tel aspect des États-Unis ne suffit pas à justifier l’accusation d’antiaméricanisme. Réduire les États-Unis à leurs tares et oublier que d’autres pays, dont le sien, ont également leurs tares, en négligeant tous les aspects positifs de l’Amérique, s’approche d’une xénophobie systématique que j’appelle « essentialiste » et qui existe en France. Il y a chez Roger lui-même une tendance à l’essentialisme qui, elle, vise les « clercs » français structurés par leur antiaméricanisme. Le titre de la seconde partie de Roger, « Le parti pris des clercs », indique la tendance à la généralisation chez l’auteur qui vise tous les intellectuels français et présente leurs diverses critiques des États-Unis comme un système philosophique structuré. Son chapitre 5 s’intitule : « Défense de l’homme : l’antiaméricanisme est un humanisme » et, au-delà de la référence à Sartre, la thèse essentialiste visant tous les intellectuels français est perceptible.

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L’ouvrage de Philippe Roger part d’une question relancée par la réaction aux attaques du 11 septembre : « Pourquoi sommes-nous si antiaméricains ? » (9). L’auteur remonte du présent vers la source du problème au xviiie siècle. Il voit dans divers phénomènes comme la destruction des MacDo, le vocable « lycée light » ou la suspension temporaire de la vente du Coca-Cola, des indices d’un antiaméricanisme persistant. Anti-américanisme qui serait plus virulent en France qu’ailleurs. Si Philippe Roger avait étudié ce qu’il appelle l’antiaméricanisme en Grèce, au Chili, au Pakistan ou dans le Monde arabe, il aurait eu quelques difficultés à considérer que la France et les Français se singularisent nettement dans leur rapport d’amour ou de haine des États-Unis. Après avoir évoqué la statue de la Liberté, Philippe Roger écrit : « La statue de l’Ennemi américain érigée par les Français, elle, reste nécessairement inachevée : chaque génération y travaille, en resserre les boulons. » (10).

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En délimitant son objet, Roger a exclu l’antiaméricanisme non français, sauf pour convoquer De Pauw qui, bien que non-français, fait partie des témoins à charge ainsi que quelques Britanniques peu tendres avec leurs cousins d’outre-Atlantique. Il mentionne en passant les « antiaméricains américains » (note 8, 14) mais les écarte de son objet. Ces antiaméricains américains, qui sont la cible privilégiée de Paul Hollander [5][5] Hollander, Paul. Anti-Americanism ; Critiques at Home..., spécialiste américain de l’antiaméricanisme, illustrent pourtant clairement que l’antiaméricanisme est une notion floue, facilement adaptable aux situations politiques, et qui renvoie à un vrai débat idéologique. Si les antiaméricains sont américains, il n’y a plus de xénophobie. Dans ce cas, les dénonciateurs de l’antiaméricanisme parlent de haine de soi ou de masochisme. Ainsi, pour Hollander, il semblerait que l’université américaine soit un repaire de masochistes ou d’Américains honteux [6][6] Un long article de John Colapinto « The Young Hipublicans »,.... Aux États-Unis, le débat est plus clair car il s’affiche clairement comme une opposition droite-gauche, la gauche étant accusée d’être antiaméricaine [7][7] Dernier en date des ouvrages dénonçant les antiaméricains.... Enfin, Roger écarte le lien qui pourrait exister entre « Americanism » et « Anti-Americanism » ou plutôt entre « américanisme » et « antiaméricanisme» car en France, l’existence de l’antiaméricanisme précède l’essence de l’Amérique telle que l’« américanisme » reste impuissant à la capturer » (15). S’il est vrai que l’« antiaméricanisme » a existé avant le vocable, l’américanisme aussi et notamment sous la désignation de « destinée manifeste ». De même, l’exceptionnalisme américain ou l’expansionnisme existaient dès le début de la République américaine et ne pouvaient que provoquer interrogations et réactions en dehors des États-Unis. Enfin, il n’y a pas de développements sur la gallophobie américaine pourtant liée à certaines formes d’antiaméricanisme français dans notre monde globalisé. Ces exclusions servent un dessein qui n’est pas que méthodologique. Il faut également noter une difficulté particulière lorsque l’on évoque « la gauche », car les staliniens ou les compagnons de route admirateurs de l’URSS ont souvent accompagné leur adoration aveugle pour un régime totalitaire d’un antiaméricanisme primaire ressemblant à « l’anti-Irlandisme » dénoncé par Stuart Mill. Aujourd’hui cependant, la gauche visée par l’accusation d’antiaméricanisme, qu’elle soit américaine ou européenne, n’a, dans sa grande majorité, aucune admiration pour des régimes totalitaires même lorsque sa rhétorique critique des États-Unis retrouve les thèmes mis en avant par les staliniens [8][8] Dans un roman récent (The Sweetest Dream, Londres :....

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De même, ne pas évoquer l’anglophobie, l’anglomanie et la germanophobie sur la période étudiée fait une place trop belle à un antiaméricanisme qui structurerait la pensée française. Roger fait de la période d’après 1898 « l’acte de baptême » de l’antiaméricanisme français (179), précisément à une époque où la germanophobie est bien plus structurante tant chez les intellectuels que dans la population marquée par la défaite de 1870 et la perte de l’Alsace et de la Lorraine. Il y a une dimension germanophobe, liée à l’antisémitisme d’ailleurs, dans l’affaire Dreyfus, qui voit l’émergence des intellectuels, mais pas de référence aux États-Unis, par exemple. En choisissant ses discours, Roger passe à côté d’une réalité historique massive : l’Allemagne préoccupait trop les Français pour que l’antiaméricanisme les structure. Comme le dit Raymond Aron, un auteur cité avec approbation par Philippe Roger : « Avant 1939, l’Allemagne, c’était notre destin [9][9] Mémoires, 50 ans de réflexion politique. (Paris : Julliard,... ». Si, arbitrairement, Roger avait choisi 1798 comme borne historique pour une analyse de discours, il aurait pu constater un « acte de baptême » francophobe au moment de l’affaire XYZ et commenter les lois américaines liberticides et inconstitutionnelles (Alien and Sedition Acts) [10][10] Pour l’histoire de cette période, on pourra se reporter....

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Dans un entretien avec la revue Esprit, Roger fait référence à Youri Lotman et au concept de « logosphère » pour justifer sa démarche d’analyse de discours qui ont « une large autonomie relative, et marquent leur distance par rapport à l’événementiel » (181). La mention de ce sémoticien, extérieure au livre, pose un problème méthodologique que le livre lui-même éclaire. Les opinions hostiles aux États-Unis en France varient selon les époques et les présupposés idéologiques des acteurs ; au contraire d’une « autonomie relative », les opinions sont fortement dépendantes des moments historiques comme certaines phrases de Roger lui-même le montrent, ainsi que tous les sondages d’opinion. Prétendre analyser un discours flottant, permanent mais à peine historique et exclure de cette analyse tout ce qui pourrait contredire la thèse centrale d’un antiaméricanisme « autarcique » ou « constitutif » des Français, c’est tomber dans le piège précisément énoncé par Roger [11][11] « Je suis frappé par le nombre de gens revenant des... : vérifier ses propres préjugés et regarder le monde à travers des lunettes sélectives. Cette « logosphère »-là est a-historique et pose donc problème tant à l’historien qu’au politiste ou au sociologue. Par son a-historicité même, la « logosphère » induit l’approche essentialiste. Imaginerait-on une étude de la germanophobie qui serait détachée de 1870, de l’anglophobie qui ne tiendrait pas compte des rivalités impérialistes ? Les discours antiaméricains et américanophiles, anglophiles et anglophobes, germanophobes et germanophiles sont très liés à des événements historiques. Roger marginalise cette dimension qui n’apparaît qu’en filigrane dans son texte. Fin 1944 et juste après le 11 septembre 2001, le sentiment majoritaire des Français n’était pas vraiment antiaméricain.

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Lorsque Arundhati Roy, romancière et militante indienne, affirme que le mot d’« anti-American » vise, de façon polémique, les critiques et opposants à la politique étrangère américaine, elle exerce son droit intellectuel à la critique. Ce qui est en jeu est une différence politique et philosophique. Sa nationalité n’a aucune importance ici.

Recently, those who have criticized the actions of the US government (myself included) have been called “anti-American”. Anti-Americanism is in the process of being consecrated into an ideology. The term is usually used by the American establishment to discredit and, not falsely —but shall we say inaccurately—define its critics. Once one is branded anti-American, the chances are that he or she will be judged before they are heard and the argument will be lost in the welter of bruised national pride.

What does the term mean ? That you’re anti-jazz ? Or that you’re opposed to free speech ? That you don’t delight in Toni Morrison or John Updike ? That you have a quarrel with giant sequoias ? Does it mean that you don’t admire the hundreds of thousands of American citizens who marched against nuclear weapons, or the thousands of war resisters who forced their government to withdraw from Vietnam ? Does it mean that you hate all Americans [12][12] « Not again », Guardian Weekly, October 3-9 2002, 23.... ?

Faut-il conclure qu’elle, ainsi que le journal britannique qui la publie, sont aussi antiaméricains ? Mais si les antiaméricains habitent dans les quelque 60 pays où, selon M. Rumsfeld, se cachent des terroristes antiaméricains, où réside la spécificité française ? On remarquera que Roy, qui vient d’un univers idéologique fort différent de celui de Revel, n’en est pas moins d’accord avec la définition donnée par l’académicien français, celle que j’ai appelée essentialiste. Pour elle, la critique, sévère, des États-Unis est politique et la romancière applique les mêmes critères idéologiques à son pays, l’Inde, qu’elle critique également sévèrement. Un critique français des États-Unis qui n’appliquerait pas la même sévérité à son propre pays pourrait être soupçonné d’antiaméricanisme. Il s’agit de savoir ce qui prime dans la critique : une nature immuable de l’Autre ou un principe philosophique ou idéologique ? Le découpage choisi par Roger peut se justifier sur le plan de la recherche littéraire, mais il interdit les déclarations essentialistes qui l’accompagnent. « L’Ennemi américain » n’est pas une création « des Français » [13][13] Un auteur peu suspect de sympathie pour la gauche ou.... « Les écuries d’Augias du préjugé français », comme le clame un intertitre (49) singularisent un préjugé qui serait typique des Français alors que l’antiaméricanisme, si on le définit comme la critique virulente des États-Unis, est la chose la mieux partagée du monde comme ne cessent de l’affirmer les sondages du Pew Research Center [14][14] Voir ainsi l’étude intitulée : « America’s Image Further....

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L’ouvrage de l’universitaire français se montre, sur le plan de l’essentialisme, bien moins éclairant que les ouvrages des journalistes anglophones. Mark Hertsgaard, ainsi que Ziauddin Sardar et Merryl Wyn Davies, ne remontent pas aussi loin dans le temps mais leur analyse discursive établit des liens plus forts entre le discours et le réel. D’autre part, ils traitent de l’image de l’Amérique sur le plan mondial, ce qui leur permet de voir le lien, souvent problématique et ambigu d’ailleurs, entre faits et discours. Les auteurs anglophones voient dans les discours anti- ou pro-américains des réactions à certaines actions ou réalités américaines. Le lien entre outrecuidance américaine et antiaméricanisme discursif n’est pas véritablement exploré dans le livre de Roger, où les innnombrables déclarations antiaméricaines, effectivement sottes la plupart du temps, sont toutes traitées comme des signes d’une animosité séculaire dont l’origine se trouve dans un complexe français. Roger lit le monde comme s’il s’agissait d’un texte de fiction. Sa lecture est intéressante mais fort partielle.

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Lorsque Roger aborde le pro-Sudisme des Français au moment de la Guerre de sécession, il écrit : « Pour concilier pro-Sudisme et abolitionnisme, ne suffit-il pas, en effet, de décider que l’esclavage n’est pas le véritable enjeu de la guerre civile ? » (117). Il y aurait évidemment beaucoup à dire sur le pro-Sudisme des Français qui est celui du pouvoir impérial (mais qu’en est-il des républicains qui, comme le note Jacques Portes, sont plutôt pro-américains ?), ainsi que sur le mauvais procès linguistique que Roger fait aux Français qui utilisent l’expression « Guerre de sécession » au lieu de « guerre civile américaine » [15][15] Les dictionnaires anglais attestent aujourd’hui encore.... Mais l’enjeu principal réside ailleurs : Roger fait de la marginalisation de l’enjeu de l’esclavage une marque de l’antiaméricanisme français. Pourtant, lisons Abraham Lincoln :

My paramount object in this struggle is to save the Union, and is not either to save or destroy Slavery. If I could save the Union without freeing any slave I would do it, and if I could save it by freeing all the slaves, I would do it ; and if I could do it by freeing some and leaving others alone, I would also do that. What I do about Slavery and the colored race, I do because it helps to save this Union ; and what I forbear, I forbear because I do not believe it would help to save the Union [16][16] Lettre envoyée à Horace Greely en août 1862, cité par....

À moins d’inclure Lincoln parmi les antiaméricains ou les Français mal intentionnés, on peut penser que l’esclavage n’était pas l’enjeu principal, et que la désignation « Guerre de sécession » est assez appropriée, surtout si l’on se souvient que l’Emancipation Proclamation de 1863 libérait les esclaves dans les États du Sud alors que ceux qui vivaient dans les États de l’Union restés esclavagistes n’étaient pas libérés [17][17] « […] all persons held as slaves within any State or.... Que Marx ait déclaré que l’enjeu principal ait été l’esclavage ne change rien au fait que, pour l’un des acteurs principaux du conflit, l’enjeu était bel et bien la sécession.

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Il ne s’agit pas de dire que la France ou les Français étaient exempts d’antiaméricanisme ou de sentiments hostiles à tel ou tel groupe d’Américains, ni que le jeu géopolitique n’induisait pas des prises de positions peu morales ou carrément sottes. Cet exemple indique une faille méthodologique importante chez Roger : alors qu’il montre une bonne connaissance de l’histoire américaine et des travaux américains tant sur la France que sur l’histoire des États-Unis, il oublie de lier discours et réel, perceptions françaises et discours ou réalités américaines.

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Voulant montrer la mauvaise foi d’un antiaméricain français (Varigny) qui évoque la Destinée manifeste américaine à la fin du xixe siècle, en 1891, Roger écrit (187) : « Il se garde bien de signaler à ses lecteurs que la “Destinée manifeste”, cette clé qu’il leur tend de l’Amérique contemporaine, a quelque cinquante ans d’âge. » Voici donc l’antiaméricain à l’œuvre : il cache la vérité historique. Reprenons le style de Philippe Roger pour dire que, lui, se garde bien de mentionner que l’expression « Destinée manifeste » n’était pas tombée en désuétude à la fin du xixe siècle. En 1885, John Fiske la revendiquait ; il écrivait : « The two branches of the Anglo-Saxon race have the common mission of establishing throughout the larger part of the earth a higher civilization and more permanent political order than any that has gone before. » Il prédisait que les quatre cinquièmes du monde seraient bientôt des descendants des Anglais blancs et affirmait : « the language of Shakespeare will ultimately become the language of mankind ». Il voyait aussi les États-Unis s’étendre d’un pôle à l’autre. La même année Josiah Strong parlait d’« Anglo-Saxon predominance » et écrivait ceci : « Again, another characteristic of the Anglo-Saxon is what may be called an instinct or genius for colonizing ». Puis : « […] he is develop-ing in the United States an energy which, in eager activity and effectiveness, is peculiarly American ». Enfin, plus loin, « Nothing can save the inferior race but a ready and pliant assimilation ». Et il évoquait les « feebler and most abject races [18][18] On trouvera les textes de Fiske et Strong dans Bernard... ».

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Nul fantasme franco-français donc, dans cette mention de la Destinée manifeste, ni dans la peur de l’impérialisme américain. Les auteurs américains de l’époque, à commencer par Turner dans sa discussion de la Frontier, parlaient clairement de l’expansionnisme « naturel » des Américains. Qu’il y ait eu des dérives essentialistes antiaméricaines à l’époque, nul n’en doute mais, une fois encore, c’est surtout l’Allemagne qui inquiétait les clercs et les autres. Chaque crise internationale provoque des flambées de nationalisme chauvin, d’essentialisme dénigrateur, de généralisations hâtives, des poussées de xénophobie, de racisme, de supériorité morale ou culturelle. La francophobie américaine, émanant des groupes de droite, autour de la crise puis de la guerre en Irak en 2002-2003 est typique de ce phénomène. Et dans ce domaine, l’ouvrage de Roger est fort utile car il est un genre de catalogue. Mais détacher à ce point le discours antiaméricain des Français des réalités et discours américains est plus que problématique. La xénophobie pouvait d’ailleurs, à l’époque, s’exercer à l’encontre des Anglais ou des Allemands, le racisme à l’égard des peuples colonisés ; l’antiaméricanisme n’avait donc pas fonction de discours constitutif ou caractéristique.

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« La guerre déclenchée par les États-Unis contre l’Espagne précipite, au sens chimique, un antiaméricanisme en suspension. » (189). L’antiamé-ricanisme dont il est question ici ne peut être traité sur le seul plan du préjugé ou de la détestation. Les guerres américaines contre Cuba et les Philippines ont été très cruelles et menées au nom d’un supériorité « raciale » supposée des Anglo-Saxons. Le racisme est alors une conception largement partagée par les Européens et les Américains, un domaine, s’il en est, où l’échange culturel fonctionne bien. Gobineau, mais aussi Tocqueville – dont les textes sur l’Algérie ne sont pas aussi généreux que ceux sur la démocratie en Amérique, qui ne sont pas d’ailleurs exempts de racisme – se sont bien exportés, et les discours racistes de McKinley et Roosevelt sont connus du public français. Affirmer donc, comme le fait Philippe Roger dans son entretien avec la Revue Esprit « […] pour tous les Européens et pour les Français en particulier (qui réagissent avec une extraordinaire virulence), c’est alors que se constitue la notion d’“impérialisme américain [19][19] Vincent, La Destinée manifeste, 181.”, avalisée par une grande partie de l’opinion publique » présente quelques problèmes : tous les historiens américains sont d’accord pour parler d’impérialisme américain et il ne s’agit donc en aucun cas d’une perception ou d’un préjugé français. Des voix vantant l’anglo-saxonnisme s’élevaient pour justifer la cruauté impérialiste américaine [20][20] Albert Beveridge déclare dans un discours le 9 janvier.... En 2003, un grand nombre de voix s’élèvèrent aux États-Unis pour vanter les mérites de l’empire et de l’impérialisme dit « bienveillant » (le terme est de Robert Kagan [21][21] « The Benevolent Empire », Foreign Policy (Summer 1998)....).

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Au lieu de dénoncer la peur française de l’impérialisme américain, il aurait été plus intéressant de noter que Français et Américains étaient pris dans un même paradigme raciste. Américains et Européens étaient convaincus de leur supériorité, de leur droit à coloniser ou civiliser le reste du monde, y compris par les armes et les massacres. Européens comme Américains croyaient à une hiérarchie raciale mais les Français opéraient un classement différent des Anglo-Saxons. En effet, dans le racisme anglo-saxon, les Français, peuple latin, étaient un cran au- dessous des premiers [22][22] Voir, par exemple, la conclusion générale du livre.... Il fallait donc dénoncer la classification raciste américaine, mais cela se faisait encore au nom du racisme.

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Philippe Roger cite l’ouvrage de Reginald Horsman, Race and Manifest Destiny ; The Origins of American Racial Anglo-Saxonism (225), afin de préparer la critique sémantique du terme anglo-saxon en version française (qui soit dit en passant est aussi italienne, espagnole et allemande). Néanmoins, la fin de cet ouvrage est des plus claires sur le racisme dont il est question dans le titre :

The Anglo-Saxonism of the last half of the century was no benign expansionism, though it used the rhetoric of redemption, for it assumed that one race was destined to lead, others to serve—one race to flourish, many to die. The world was to be transformed not by the strength of better ideas but by the power of a superior race [23][23] (Cambridge : Harvard UP 1981) 303..

Le thème du racisme est d’ailleurs présent en filigrane presque tout au long du livre de Roger qui, en cela est précieux car il énonce et dénonce de nombreuses formes discursives du racisme français. Ce travail fait écho à celui de Tzvetan Todorov dans Nous et les autres. La réflexion française sur la diversité humaine[24][24] (Paris : Seuil, 1989) Raymond Aron (op cit. 929) cite....

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En limitant son observation à l’image négative de l’Amérique, Philippe Roger passe à côté des permanences du discours racialiste ou raciste, et prend pour spécificité antiaméricaine ce qui est xénophobie ou arrogance culturelle généralisée. Ainsi, les premiers développements sur Buffon et l’infériorité des Américains n’insistent pas assez sur le fait que Français et Américains partageaient un racisme anti-Indiens et que, plus tard, ce racisme a glissé, en France, vers une naturalisation des Américains eux-mêmes (le terme Americans, d’ailleurs, désignait les Indiens au temps de la colonisation britannique, et est employé comme tel par Swift, par exemple).

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En excluant de son champ les discours amicaux envers les États-Unis, certains groupes d’Américains, ou certaines institutions américaines, Roger donne aussi une image erronée des perceptions françaises. Ainsi, il mentionne en passant la bonne opinion de Jaurès vis-à-vis des institutions américaines. Il tance Serge Halimi sur la base d’une citation bien courte [25][25] Le sous-titre d’Halimi était explicite : « “antiaméricanisme” :.... Raymond Aron est mentionné en passant parmi les américanophiles, et pourtant Aron pouvait être critique de certains aspects de la politique américaine, comme par exemple la « république impériale » et les interventions en Amérique latine. Dans le livre de Roger, l’Ennemi américain est présent mais l’ami américain a disparu. Il y a Sartre, le « petit camarade » d’Aron et sa célèbre référence à l’Amérique et à la rage, mais la discussion du cas des Rosenberg est des plus succinctes et le Sartre adorateur de la littérature et du cinéma américains est minoré [26][26] Sartre et Aron sont des auteurs complexes qui symbolisent....

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Étant donné son choix de départ d’exclure les antiaméricanismes non-français, d’exclure le philoaméricanisme, et de déhistoriciser les discours, Roger ne peut rendre compte de la complexité des situations et des sentiments confus, tant dans les groupes que chez les individus. Il voit de l’Ennemi partout, et il analyse selon cette dimension. Le contexte ne sert que d’arrière-plan à une analyse discursive qui n’en mesure pas la complexité. Les affaires Sacco et Vanzetti puis Rosenberg [27][27] Qui diffèrent sur un point important puisque Sacco... peuvent effectivement relancer les déclarations « antiaméricaines » mais, sur un plan politique, celles-ci sont justifiées. Remarquons, ainsi, que la Grande-Bretagne n’a pas exécuté Klaus Fuchs, un espion pourtant de plus grande envergure, qui fut condamné à 14 ans de prison, et qu’elle a mieux défendu l’état de droit que les États-Unis. Ethel Rosenberg était vraisemblablement innocente et le FBI le savait ; elle a été condamnée par la cruauté de son frère, qui a récemment avoué ses mensonges, et par l’injustice du système judiciaire américain en une période d’hystérie maccarthyste.

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Il faut savoir de quoi l’on parle lorsque l’on évoque l’antiaméricanisme. Même une phrase comme « l’Amérique a la rage » n’est pas forcément antiaméricaine si elle n’est pas essentialiste. Si elle s’applique à une situation donnée, et ne concerne pas tous les Américains à toutes les époques, alors elle peut n’être qu’une critique appuyée d’une situation politique. Critique appuyée ne voulant pas forcément dire juste ou justifiée. Roger aurait dû appliquer à tous ce qu’il dit de De Gaulle (note 112, 438). De Gaulle n’était pas antiaméricain, selon Roger, car il ne tenait pas un « discours contre l’Amérique ». Dans ce cas, les critiques de l’Amérique impériale aux Philippines, de l’Amérique injuste de Sacco et Vanzetti, de l’Amérique de la peine de mort, de l’Amérique unilatéraliste en politique étrangère, de l’Amérique va-t-en guerre qui, comme le rappellent Sardar et Davies, intervient presque chaque année dans un pays étranger, ne sont pas ipso facto antiaméricains. Mais on ne peut suivre Philippe Roger qui déclare à Esprit, dans un entretien qui corrige quelque peu les effets de son livre : « Il n’y a pas dans le livre un seul moment où je fais d’une critique justifiée, un topos qui avérerait l’antiaméricanisme » (192). Il y en a plusieurs, l’un d’entre eux étant la discussion des guerres impérialistes qui débutent en 1898. Et en ce qui concerne l’actualité, ces moments sont fréquents.

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Après l’évocation des années 1950, Philippe Roger parle du 11 septembre mais son analyse historico-sémantique n’est plus systématique. La guerre du Vietnam, les discours des opposants à la guerre sur les campus, le reaganisme suivi des présidences de Bush père et fils, tout sort de la présentation ordonnée et ne devient que trace, confirmation du discours autarcique analysé précédemment. Fatigué et secoué par sa présence à New York le jour des attentats terroristes, Roger écrit : « Le sottisier des réactions françaises reste à faire, le cœur m’aura manqué » (578). L’ouvrage dans sa totalité se présente effectivement comme un sottisier des perceptions françaises de l’Amérique. Sottisier qui choisit ses perles et laisse de côté le reste. Néanmoins, cet écœurement face à des Français encore une fois essentialisés, n’est pas total puisque, dans un chapitre consacré à une période bien antérieure, Roger critique à la fois Baudrillard et la pétition dite « des 113 », « Cette guerre n’est pas la nôtre » (480). Les pétitionnaires, de gauche, disent qu’ils condamnent « sans ambiguïté » les attentats du 11 septembre. Roger leur oppose alors le style de Baudrillard, ce qui lui permet d’affirmer que cette déclaration « sans ambiguïté » rend possible « l’escamotage des victimes ». I beg to differ ! Baudrillard n’est pas 113 personnes opposées à la guerre ! Condamner les attentats est, sur le plan éthique, tout à fait nécessaire et indique que les victimes ne sont pas escamotées. Placer ce rappel de l’actualité dans un chapitre consacré aux années 1920-1930 permet d’introduire la conclusion généralisante, hâtive et essentialiste qui clôt le chapitre : « L’antiaméricanisme est aussi une nécropolitique des clercs ». Les clercs français, rangés derrière la bannière « meurtrière » de Baudrillard, veulent la mort de l’Amérique, tous. Roger fait dire à des intellectuels qui condamnent la barbarie des attentats le contraire exactement de ce qu’ils disent clairement.

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Le passage par l’actualité éclaire la méthodologie de Philippe Roger. Il commente les réactions françaises aux élections présidentielles américaines de l’an 2000 en ces termes :

En l’an 2000, les machines de Floride viendront confirmer les Français dans leurs convictions que l’élection présidentielle américaine se gagne, sinon au grattage, du moins au poinçonnage autant qu’au simple suffrage. Les États-Unis n’ont pourtant pas le monopole des élections serrées et celle de G. W. Bush venait aussi rappeler que le corollaire du “one man, one vote”, c’est que chaque homme, chaque voix peut faire basculer une élection. Telle ne fut pas – c’est un euphémisme – la réaction dominante des médias et du public français.

(504-505)

Le problème des élections américaines est précisément qu’il n’y a eu ni résultat serré, ni une voix par électeur. Au contraire, le candidat Gore a obtenu plus de voix que le candidat Bush ; les élections en Floride ont été entachées d’irrégularités : électeurs juifs qui auraient voté pour un candidat antisémite, Buchanan, car les bulletins prêtaient à confusion, électeurs noirs empêchés de se rendre aux urnes, rayés légalement et illégalement des listes électorales, votes par correspondance comptés alors qu’ils avaient été corrigés par les équipes républicaines, émeutes pour empêcher le recomptage dans certains comtés, intervention partisane de la Cour suprême dont deux juges avaient des liens étroits avec l’équipe Bush, machines à voter inexactes et surtout plus déréglées dans les comtés pauvres qui votaient pour les Démocrates… En somme, il y a eu un coup d’État en douceur aux États-Unis, comme l’ont affirmé des centaines d’universitaires qui ont signé une pétition après les résultats décidés par la Cour suprême [28][28] Voir Daniel Lazare, The Velvet Coup, The Constitution,.... Présenter de façon aussi partielle et partiale ces élections permet, certes, de gloser sur les prétendus préjugés français, mais aussi de passer à côté des faits saillants de cette élection. Roger est sorti du terrain de l’analyse de discours pour entrer dans le champ politique et ses résultats sont pauvres.

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Le journaliste américain Mark Hertsgaard se montre bien plus éclairant sur ces élections que l’universitaire français. Voici le début de sa présentation :

Thus the 2000 election gave rise to one more embarrassing fact about the United States that Americans don’t talk about but foreigners know perfectly well : the man now occupying the Oval Office was not elected president. George W. Bush was appointed president, yes, but only after a tragicomedy of errors that made the United States a global laughing stock and stripped the result of any respectability.

(150)

L’auteur mentionne aussi le rôle du frère de M. Bush, Jeb Bush, gouverneur de Floride, et de Katherine Harris, secrétaire d’État de Floride et co-présidente de la campagne Bush, dans le nettoyage des listes électorales et la lutte contre un recomptage total des voix en Floride. Hertsgaard fait ensuite une longue analyse des problèmes de la démocratie américaine. On voit donc que les élections américaines n’ont pas soulevé « l’hilarité incrédule » des seuls antiaméricains français mais celle du monde entier, lequel monde avait bien compris que l’équipe Bush trichait et, dans certains cas, que le credo démocratique américain utilisé comme argument en politique étrangère était pour le moins suspect. Sardar et Davies citent les nombreux cas où les États-Unis sont intervenus à l’étranger pour peser sur le résultat d’élections de façon plus ou moins légale (110). Ce que Roger dénonce comme préjugé ou antiaméricanisme s’avère en fait être une assez bonne perception d’un dysfonctionnement américain. Dès que Roger touche à l’actualité et s’éloigne des textes xénophobes, il montre ses partis-pris et ses oublis dans sa démonstration, mais la technique de focalisation sur le seul discours français produit partout les mêmes effets, comme nous l’avons vu avec la Guerre de sécession et l’esclavage. Dire des Italiens qu’ils « se sentent stigmatisés [29][29] Esprit, août-septembre 2002, 178. » sans dire qu’ils le sont effectivement (même si, bien sûr, cette stigmatisation n’a rien à voir avec celle des Noirs), c’est détacher le discours de l’histoire et embrouiller la compréhension.

28

Roger réinterprète tout le réel américain à travers sa traque du préjugé antiaméricain, et il finit par voir la sottise et le préjugé partout. Ce qu’il dénonce alors comme sottise est une interprétation d’un phénomène américain qui diffère de la sienne. Ainsi lorsqu’il évoque le « […] bref épisode de proaméricanisme “atlantiste”, qui aura duré de 1946 à 1958, ce qui est peu […] » (187), il oublie ce qu’il a dit du philocommunisme, et montre clairement que ne pas être antiaméricain c’est s’aligner sur les positions du gouvernement américain.

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Le mot Schadenfreude est revenu fréquemment dans les débats américains d’après le 11 septembre. Ce mot allemand signifie « joie mauvaise », joie qui aurait caractérisé ceux qui auraient critiqué le gouvernement Bush, notamment pour la guerre en Afghanistan et la lutte anti-terroriste liberticide, après les attaques terroristes qu’ils auraient en fait secrètement adorées. Roger adresse un reproche similaire aux Français dont la Schadenfreude serait permanente. Il est indéniable que des sentiments peu amènes existent chez nombre de Français, et que des dérives xénophobes antiaméricaines se font jour assez fréquemment. Néanmoins, la Schadenfreude peut aussi être une réaction assez normale, au sens statistique du terme, lorsqu’il s’agit de se défendre face à un préjugé et que l’on désire prendre l’autre en défaut. Les États-Unis prêchent la démocratie au monde et la violent souvent ou soutiennent des pays totalitaires. Schadenfreude de la dénonciation qui évoque celle qui existe chez les Américains ou les Britanniques lorsque, comme c’est souvent le cas, la France ou les Français sont pris en flagrant délit d’hypocrisie.

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Il suffit de mettre deux groupes A et B en rapport, et les images négatives, généralisations hâtives, tentatives d’auto-définition par rejet de l’autre, idéalisation, envie, attirance et répulsion se mettent en place. Que l’on songe aux Bavarois face aux « Prussiens » (Allemands du Nord), aux Japonais et aux Coréens, à Woody Allen et à la Californie, aux New-Yorkais et aux autres Américains, aux Californiens du Sud et aux Californiens du Nord, et l’on observera un grand nombre des préjugés répertoriés dans la vision des États-Unis entretenue par certains Français. Récemment The Economist indiquait que pour beaucoup de Britanniques, le vrai ennemi c’était les Français, et qu’à Bruxelles les responsables français avaient tendance à penser que les Anglais étaient l’ennemi [30][30] « The cross-Channel rivals », October 12th, 2002. Pour.... La francophobie motivée par des convictions idéologiques de droite fait recette depuis le début de la crise irakienne en novembre 2002. Les querelles de clocher sont aussi bêtes que fréquentes et regrettables.

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Si, entre le groupe A et le groupe B, il y a un différentiel de pouvoir, alors les perceptions négatives, diabolisantes, mal intentionnées, seront légion. Ce qui fait de l’antiaméricanisme une catégorie différente des autres formes de xénophobie, c’est précisément l’existence d’un pays organisé autour d’une idéologie qui s’appelle l’« Américanisme » (Americanism). Seul pays qui a inventé un terme comme un-American, les États-Unis insistent pour que le patriotisme intérieur et le respect extérieur passent par une adhésion idéologique à certaines valeurs [31][31] Dick Howard rappelle que les nazis avaient inventé.... La non-adhésion est dénoncée comme traîtrise ou xénophobie, la critique devient alors marque infamante. Philippe Roger a repris cette catégorie américaine puis cherché les signes d’animosité, inévitables entre tous groupes humains, et les a réinterprétés selon un axe reliant sottise, mauvaise foi et ignorance. Axe qui, bien sûr, existe mais n’est ni constitutif des Français, ni permanent, ni toujours pertinent. Il n’a donc pas chassé l’Americanism de son travail puisqu’il est clair que ses catégories sont opératoires dans ses choix de discours. D’ailleurs, Dick Howard évoquant le terme de un-American dit : « Le vocable sert surtout à des fins politiques pour dénoncer son ennemi » [32][32] Op cit., 27..

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Dans la France soi-disant « antiaméricaine » des clercs, le livre de Roger a reçu le meilleur accueil : recensions favorables, passages sur les ondes, mentions dans les revues et appréciations laudatives de la part du groupe accusé d’antiaméricanisme. Les antiaméricains français sont décidément retors : ils aiment le livre de celui qui relève leur sottise ! Cet accueil devrait permettre de douter des généralisations sur le discours antiaméricain constitutif des intellectuels français, discours qui mue mais perdure. Le livre de Jean-François Revel, L’Obsession antiaméricaine, était classé en tête des ventes des essais début octobre 2002 [33][33] Le Nouvel Observateur, 3-9 octobre 2002. Les livres..., ce qui, pour reprendre les arguments quantitatifs qu’utilise Roger concernant « l’effroyable succès du livre de Thierry Meyssan » (583), semble indiquer que la dénonciation de l’antiaméricanisme a un certain écho.

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« Le goût de la contre-culture d’origine américaine est l’antiaméri-canisme continué par d’autres moyens », nous dit Roger sur un ton clausewitzien (573). Certes, l’antiaméricain borné peut aller chercher un Paul Robeson pour fustiger toute l’Amérique, mais cette déclaration en forme d’axiome fait une part si belle à la généralisation qu’elle en devient problématique. La contre-culture américaine fait souvent partie d’une tradition américaine, comme dans le cas de Bob Dylan, que Roger n’aborde que sous l’angle de l’antiaméricanisme français, mais qui est l’héritier d’une longue tradition musicale anglo-américaine. Les jeunes Américains aiment bien leur contre-culture même lorsque celle-ci, comme en France, leur est offerte par les industries des loisirs les plus ancrées dans leur société. Un intérêt pour la contre-culture est aussi un intérêt pour la culture américaine. Les Français qui aiment Woody Allen, Soderbergh ou les frères Coen peuvent tenter d’en faire des porte-drapeaux de l’antiaméricanisme, mais leurs œuvres résistent et cette démarche est vouée à l’échec. À la lumière de la première citation mise en épigraphe, Philippe Roger devrait rééquilibrer sa généalogie, faire le voyage de la francophobie, de l’américanophilie et aussi celui de l’immense refus de la diversité humaine, dans lequel Français et Américains sont vraiment très proches.

Quelques autres ouvrages pertinents

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Les ouvrages dont je vais parler plus succinctement ici n’ont pas l’ampleur de la somme de Roger mais ils permettent d’en éclairer tant les défauts que les grandes qualités. Le livre de Mark Herstgaard, qui offre des réflexions sur les relations internationales, la presse, la démocratie, la liberté et les valeurs américaines, se présente comme une lettre ouverte à ses compatriotes pour leur faire comprendre le monde, souvent mais pas toujours hostile, dans lequel les États-Unis vivent. Il débute tous ses chapitres par une human interest story qui peut paraître un peu naïve, mais ses commentaires sont toujours incisifs. Il tente de déconstruire une appréhension bushienne de l’Amérique et du monde (We are good, they are evil) et plus généralement, il se présente comme un démystificateur. La presse est certes libre, mais très contrôlée par les puissants et les possédants ; les États-Unis sont une société très inégalitaire qui intervient partout dans le monde : toutes ces idées ne sont pas neuves, elles font partie de l’argumentaire de la gauche et des Européens dits antiaméricains, mais elles sont présentées ici de façon fort pédagogique à des Américains dont l’auteur suppose une grande ignorance des réalités du monde, tant les médias américains se désintéressent de ce monde sauf lorsqu’une crise impliquant leur pays éclate. Ce n’est donc pas un ouvrage de recherche, mais il remplit une fonction éducative [34][34] Il est à noter cependant que l’auteur a trouvé un éditeur.... Il montre bien qu’un grand nombre des reproches adressés par Roger aux antiaméricains français ne se comprennent que dans le cadre d’un différend idéologique. C’est la gauche en tant que telle qui fait une analyse critique des États-Unis sur le plan des inégalités, de la peine de mort, de la presse dominée par les puissances d’argent, des interventions intempestives à l’extérieur de leurs frontières. Gauche européenne, gauche américaine, gauche indienne, gauche latino-américaine. Ces gens de gauche, s’ils sont cohérents, doivent critiquer les mêmes phénomènes, s’il existent dans leurs pays.

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Sardar et Davies sont plus politiques et plus historiens, leur approche est assez typique des Cultural studies, car ils passent de la littérature à la politique, puis à la télévision, pour appréhender les réalités américaines. On pourra regretter certaines métaphores, notamment celles qui renvoient à la maladie (le chapitre 4 s’intitule : « American Hamburgers And Other Viruses » et les auteurs n’hésitent pas à écrire « Singapore is perhaps the most pathologically Americanised place on earth » [129]). Leur livre est une réponse à certaines réactions américaines au 11 septembre 2001 et leur but est également pédagogique. Ils tentent d’analyser les écarts entre les auto-perceptions américaines et les hétéro-perceptions du reste du monde, et partent d’une idée fréquente sur la fermeture américaine à l’étranger :

America has the power and resources to refuse self-reflection. More pointedly, it is a nation that has developed a tradition of being oblivious to self-reflection. Yet, America is also a nation that produces strident self-criticism and many strands of dissenting opinion from writers, artists, academics, professionals and even politicians.

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Le propos des auteurs est donc de faire découvrir, ici à un public britannique (mais le livre a été traduit en France chez Fayard), une autre Amérique que celle décrite par les grands médias américains, une Amérique dont la culture populaire peut être dynamique, progressiste ou même subversive (« The television series The West Wing represents the best of American liberal values and democratic culture » [16]). Ce livre grand public, qui fait souvent référence à l’historien Richard Slotkin, est un produit contre-culturel qui permet de lire entre les lignes des grands médias, de réintroduire des notions et des événements écartés du débat public, mais il ne s’annonce pas comme œuvre de recherche. Contrairement au travail de Hertsgaard, ce livre est celui de deux outsiders agacés par l’arrogance des leaders d’opinion américains, surtout du personnel politique et médiatique, qui tentent de tordre le bâton dans l’autre sens.

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Emmanuel Todd, quant à lui, propose une étude du système américain et n’aborde les problèmes d’image et d’antiaméricanisme que de façon marginale et trop rapide. Sa thèse centrale va à l’encontre du discours médiatique dominant et, comme l’indique son sous-titre, il fait l’analyse des faiblesses économiques, politiques et scolaires américaines. C’est un ouvrage de relations internationales, écrit par un démographe et anthropologue. Certains auteurs, comme Immanuel Wallerstein, défendent des idées proches des siennes [35][35] « The Eagle Has Crash Landed », Foreign Policy, (July-August.... Il est à rapprocher de l’ouvrage de Paul Kennedy, The Rise and Fall of Great Powers, paru en 1988, mais le livre de Todd sort un peu du cadre choisi ici. Certains jugements à l’emporte-pièce, comme celui sur les femmes américaines castratrices, posent problème, mais cet ouvrage vient à point nommé pour rappeler à tous que la toute-puissance américaine peut s’avérer fragile, et que les États-Unis peuvent perdre cette hyperpuissance qui leur permet de se désintéresser du reste du monde. Un jugement qu’ébauchait déjà Zbigniew Brzezinski en 1997 dans The Grand Chessboard, American Primacy and Its Geostrategic Imperatives. Cet auteur n’avait, d’ailleurs, aucune gêne à préconiser des mesures impériales pour gérer le passage de l’hyperpuissance planétaire à la simple prépondérance [36][36] « In brief, the U.S. policy goal must be unapologetically....

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Le livre de Jean-Francois Revel, quant à lui, est polémique et ne respecte pas les canons de la recherche universitaire. L’auteur se lance dans une vaste fresque idéologique de portée planétaire visant à faire l’apologie du libéralisme en dénonçant ceux qu’il voit comme de nouveaux marxistes, semblables, dans leurs passions antiaméricaines, aux idéologues d’extrême droite. Revel, qui a souvent dénoncé les impostures staliniennes avec brio, continue son combat et retrouve ses ennemis d’antan sous d’autres déguisements. Il vise très large puisque parmi les antiaméricains, il attaque la gauche européenne bien sûr, parfois le pape ou même The Economist, mais aussi Chirac et la droite qui, selon lui, veut imiter la gauche, et enfin les intellectuels antiaméricains aux États-Unis. Bizarrement, il mentionne Baudelaire, traducteur de Poe, non pour dénoncer son antiaméricanisme, mais pour vanter les échanges culturels entre les États-Unis et la France. Le langage de Revel est celui de l’attaque polémique et diffère donc de celui, universitaire, de Roger, même si, en ce qui concerne l’actualité, leurs approches sont parfois voisines. Pour Revel, les critiques des États-Unis qu’il appelle antiaméricains, en ne suivant pas sa propre définition, sont « malhonnêtes », de « mauvaise foi », menteurs, ils « délirent », débitent des « billevesées ». Il ne parvient pas à penser que l’on puisse se tromper tout en étant sincère, ou encore que l’on puisse, tout simplement, être en désaccord avec ses thèses qu’il croit libérales, sans être nécessairement mal intentionné [37][37] Il faudrait du reste une discussion du libéralisme....

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Imprécateur et redresseur de torts, Revel commet lui-même quelques erreurs (il reprend les coquilles journalistiques des working poors au lieu de poors, parle de muckrackers au lieu de rakers) ; mais il commet surtout un grand nombre de fautes logiques ou d’oublis. Ainsi, parlant de l’Irak et de son dirigeant d’avant avril 2003, il déclare : « Le soutien néanmoins apporté par haine des États-Unis à un dictateur sanguinaire venait aussi bien de l’extrême droite que de l’extrême gauche […] » (36). Revel, qui avait commencé son chapitre sur la situation à l’hiver 1997-1998, oublie le soutien occidental à ce « dictateur sanguinaire », durant la phase de la guerre Iran-Irak alors qu’il avait déjà gazé son propre peuple (en 1988) ; il oublie qu’après les négociations de février 1998 menées par le secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, les États-Unis et la Grande-Bretagne ont bombardé l’Irak en décembre 1998 sans y être autorisés par une résolution de l’ONU, c’est-à-dire de façon illégale, comme c’est encore le cas aujourd’hui. Pour le dénonciateur du mensonge et de la paresse intellectuelle, cette approche n’est pas convaincante car, en ce qui concerne la gauche, il n’y a pas de fascination pour le boucher de Bagdad mais, par contre, les États-Unis, comme l’Europe occidentale et la Russie, ont effectivement soutenu l’agresseur dans le conflit qui opposait l’Irak à l’Iran.

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Sur les élections de 2000, Revel commence par une erreur de fait ; il écrit à propos des Grands Électeurs : « Leur nombre est en effet proportionnel à la population de chaque État » (47). On sait que l’un des problèmes du système électoral américain est précisément que ce nombre de Grands Électeurs est égal au nombre de représentants et de sénateurs par État. Ce qui veut dire, puisque tous les États ont deux sénateurs quelle que soit leur population, que les petits États sont surreprésentés. Les voix des Californiens comptent moins que celles des habitants du Nevada. Puis Revel affirme : « […] malgré l’intensité de la polémique, il n’y a pas eu aux États-Unis, la moindre violence ni l’ombre d’une bagarre… » (48-49). Revel semble être décidément mal informé : il devrait savoir que des groupes organisés par les Républicains de Floride ont physiquement empêché le recomptage des voix dans certains bureaux de vote. Au-delà de cette erreur, qui facilite la démonstration, il y a un procédé délégitimant auquel Revel, mais aussi Roger, recourent fréquemment. En substance, Revel dit : « En quoi la France ou les Européens ou les musulmans ont-ils le droit de critiquer ? Qu’ils regardent d’abord leurs défauts qui sont bien pires ». Il affirme ainsi que l’Europe est bien moins démocratique que les États-Unis (ce qui, pour les institutions communautaires, est vrai mais fait l’impasse sur la source du pouvoir dans les divers États européens). L’observateur des États-Unis, qu’il soit français, allemand ou arabe, peut très bien commenter un phénomène américain sans implicitement, dans un comparatisme latent, vanter les mérites du système politico-culturel auquel il appartient. L’analyse de la triche électorale de Miami n’indique pas que l’on préfère la triche à Paris. Revel accuse les antiaméricains de projeter leurs difficultés sur les Américains, ce qui est effectivement une posture fréquente dans tous les cas d’interaction culturelle où la recherche du bouc émissaire est aussi fréquente que dans les autres sphères de la vie. Néanmoins, il présuppose une projection là où elle n’a pas forcément lieu. La gauche européenne critique de Bush sur l’Irak l’est également de Blair ou d’Aznar. Elle n’approuve en aucune façon Poutine qui, aussi vulgaire que sanguinaire, veut « buter les terroristes jusque dans les chiottes ». Ce qui prédomine dans ses discours, c’est une approche idéologique qu’elle partage avec la petite frange de gauche aux États-Unis.

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Enfin, les glissements rhétoriques progressifs sont courants chez Revel. Ainsi, il commence un développement sur les prisonniers de Guantanamo et ce qu’il appelle la malveillance de la critique sur ce sujet puis, sans sauter de ligne, dans le même paragraphe donc, il passe au meurtre de Daniel Pearl, meurtre évidemment abject et clairement antisémite, mais qui n’a rien à voir avec les critiques du statut juridique des prisonniers de Guantanamo (238-239). Plus loin, il critique un article d’Olivier Duhamel dont il cite une seule phrase (« nous rejoignons les démocraties dégénérées du type États-Unis, Autriche et Italie ») pour ensuite s’interroger : « L’Amérique n’est-elle pas “structurellement fasciste” ? » (267). Est-ce bien là ce que dit Olivier Duhamel ? Ne peut-on, comme des milliers d’Américains, dont certains professeurs de droit, considérer que M. Bush n’a pas été élu de façon régulière sans que la critique soit ramenée à une perception d’une Amérique fasciste ? Revel pratique l’amalgame, l’à-peu-près et semble ignorer des pans entiers de son sujet. Il devrait savoir que la critique des atteintes à la liberté après les lois anti-terroristes est venue de professeurs de droit et aussi de journalistes très conservateurs, « libéraux » au sens historique du terme, qui, aux États-Unis, se nomment libertarians. Le New York Times est-il anti-américain lorsqu’il s’interroge sur « The War on Civil Liberties [38][38] 10 septembre 2002. Lewis Lapham est encore plus clair... » ?

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Ce livre journalistique, écrit trop vite, ne rend pas service aux tenants de l’idéologie défendue par Jean-François Revel. Un libéral cohérent, comme peuvent l’être les journalistes de The Economist, s’inquiéterait des agissements liberticides de M. Ashcroft, comme l’a fait cet hebdomadaire, qui pourtant soutient le gouvernement Bush en politique étrangère, dans un article au titre évocateur : « For whom the Liberty Bell Tolls » [39][39] 31 août 2002. La couverture du même organe libéral.... «L’idéologie est une machine à rejeter les faits lorsque ceux-ci risqueraient de la contraindre à se modifier », écrit Revel (276), dans ce qui est une bonne description de sa propre pratique. L’idéologie de M. Revel est proche de celle de Podhoretz et du magazine Commentary qu’il évoque souvent. Elle n’est pas particulièrement libérale, sauf en économie. Aux États-Unis, il serait un néo-conservateur. Mais le problème principal est que la verve dénonciatrice de Revel s’écarte trop des réalités gênantes. Les défauts de ce livre soulignent donc les qualités de Philippe Roger dont la pensée, lorsqu’elle s’applique aux xviiie et xixe siècles, est plus vaste et souvent moins polémique.

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À la fin de sa somme, Philippe Roger cite Toni Négri, un auteur proche de mouvances souvent jugées antiaméricaines, dont les idées sont classées à gauche : « C’est complètement idiot d’être antiaméricain » (575). On ne peut qu’être d’accord si ce vocable renvoie à la xénophobie. On sait qu’August Bebel avait dit que « l’antisémitisme est le socialisme des imbéciles ». Dans le même ordre d’idées, Daniel Bensaïd écrit : « Anti-impérialisme des imbéciles, l’antiaméricanisme relève des nationalismes frustrés, des nostalgies cocar- dières et des ambitions ressentimentales » [40][40] « L’époque de la déraison impériale », Le Figaro, 10.... S’il vise tout un groupe ou la totalité d’une nation, l’antiaméricanisme est une xénophobie ou une haine pathologique. Sinon, il faut avoir envers les groupes, les individus et les discours la même bienveillance interprétative que Roger a envers De Gaulle. De Gaulle n’était pas antiaméricain mais José Bové et Régis Debray non plus, dans le sens évoqué ci-dessus. En règle générale, seuls les contempteurs systématiques doivent compter parmi ce groupe. Il m’est arrivé de défendre des auteurs américains, de critiquer l’accusation de préjugé anti-français qui vise ces auteurs et de trouver cette accusation quelque peu… « antiaméricaine » [41][41] « Haro français sur le professeur américain », Le Monde,.... Néanmoins, même un texte trop critique ou injuste ne suffit pas pour lancer une accusation essentialiste. Les hommes et les femmes, les étudiants et les professeurs, les Français et les Américains se comportent parfois de façon hostile les uns envers les autres ; ils ne sont pas d’irrémédiables ennemis pour autant et ont quelques liens de sympathie entre eux aussi. Le livre de Philippe Roger reflète un certain penchant français où l’agacement vis-à-vis des États-Unis est perceptible et parfois injuste, mais il fait système là où des éléments épars et contradictoires ne le permettent pas.

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Il est fréquent chez ceux qui sont visés par l’accusation d’antiaméricanisme de montrer quels aspects des États-Unis ils aiment. Mais citer tel ou tel romancier, cinéaste, artiste, région ou aspect de la vie quotidienne ne constitue ni une preuve ni un contre-argument. On peut toujours trouver des exceptions qui confirment la règle. Pour ma part, j’apprécie certains cinéastes ou romanciers américains mais ce n’est pas parce qu’ils sont américains ; et ceux que je n’apprécie pas ne sont pas rejetés par antiaméricanisme mais pour des raisons personnelles. J’aime bien la tradition américaine de l’ACLU et l’approche américaine de la liberté d’expression, non pas parce qu’elle est essentiellement américaine mais parce qu’elle me semble plus digne d’une démocratie. Le débat sur l’antiaméricanisme masque trop souvent un débat gauche-droite [42][42] On pourra voir une analyse idéologique de l’europhobie.... Sur ce plan, du reste, on peut très légitimement affirmer que Mrs Bush, Ashcroft et Rumsfeld sont « antiaméricains » car ils piétinent allègrement une tradition américaine (tradition inventée et surtout affirmée depuis les années 1920) de liberté d’expression, de pluralisme et de respect pour les opinions différentes. La loi dite USA Patriot Act de novembre 2001 viole la tradition et l’esprit des lois américaines, et c’est non seulement au nom de la justice et du respect de la démocratie mais aussi des valeurs américaines que l’on peut en faire la critique [43][43] Sacvan Bercovitch, dans un article intitulé « Investigations.... C’est ce que fait Ronald Dworkin dans deux articles de la New York Review of Books[44][44] Ronald Dworkin, The New York Review of Books, « The....

44

Il y a quelque chose de stérile à nationaliser ou essentialiser les critiques politiques ou idéologiques. MM Bush et compagnie continuent une tradition américaine et vont à l’encontre d’une autre. Comme tout pays, les États-Unis sont divers et complexes et on ne peut réduire la délectation ou la détestation de certains aspects de cette complexité à un système idéologique bien construit et cohérent. Si l’antiaméricanisme n’est qu’une opposition à l’Américanisme, version de l’exceptionnalisme ou de la Destinée manifeste, alors il n’est pas xénophobe et donc pas antiaméricain dans le sens essentialiste évoqué plus haut. Il y a de bonnes et de mauvaises raisons de ne pas aimer telle ou telle caractéristique des États-Unis, mais le débat éternel sur l’amour de l’Amérique et l’antiaméricanisme sert trop souvent à dévier les conversations proprement politiques. Les anti-antiaméricains font appel à un devoir d’amour, ce qui est déjà problématique dans l’ordre de l’affectif mais tout à fait insensé dans le domaine des relations internationales, comme George Washington le savait déjà tout au début de l’histoire des États-Unis d’Amérique.

Sommaire de Transatlantica 2

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Autour de la jeune République 1776-1860

46

• Recherches et problématiques récentes en France (sous la direction de Marie-Jeanne Rossignol et Naomi Wulf) – 10 articles sur histoire, esclavage, économie – contributions de Naomi Wulf, Jean-Marc Serme, Monica Henry, Marie-Jeanne Rossignol, Jacques Pothier, Salwa Nacouzi, Pierre Gervais, Allan Potofsky, Barbara Karsky, Lucia Bergamasco

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Essais

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• Jean-Claude Michéa, « Pour en finir avec le xxie siècle ».

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• Bertrand Rougé, « The Cloud tells you this… ». Pour une lecture « diétrologique » de Don DeLillo – avec… Une bibliographie sélective de et sur Don DeLillo, préparée par Aaron Smith

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Travaux en cours

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• Jo-Anne Carando, « Hawaiian Royal Incest »

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Varia

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• Géraldine Chouard, Eudora Welty de A à Z. L’Amérique à la lettre

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• François Brunet, L’art américain d’avant Pollock est-il à la mode ? Revue des expositions d’art américain pré-expressionniste en France en 2001-2002

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Reprise

56

• Sur la notion de civilisation. Interview de Maurice Godelier. RFEA 3 (1977)

Notes

[1]

Esprit, août-septembre 2002, 191.

[2]

5 septembre 2002, « Jean-François Revel, Emmanuel Todd, L’antiaméricanisme en question ».

[3]

Il s’agit de la Farewell Address de George Washington qui date de 1796. Washington utilise le mot « fondness » pour amour, ce qui n’est déjà pas « love », puis « affection » et sa seconde phrase stipule : « It is a slave to its animosity or its affection, either of which is sufficient to lead it astray from its duty and its interest. » Washington rejette aussi ce qu’il appelle « passionate interest » et même « sympathy » ; il ne s’agit donc pas du même message que celui contenu dans la citation tronquée.

[4]

Principles of Political Economy, Book II, Chapter IX.

[5]

Hollander, Paul. Anti-Americanism ; Critiques at Home and Abroad, 1965-1990. (Oxford (G.-B) and New York : Oxford UP, 1992) ; repris en 1995 sous le titre Anti-Americanism, Irrational and Rational (New Brunswick, N. J.: Transaction Publishers).

[6]

Un long article de John Colapinto « The Young Hipublicans », publié dans le magazine du New York Times le 25 mai 2003 qui porte sur les conservateurs à l’université mentionne à nouveau l’accusation d’antiaméricanisme qui vise toute l’université américaine.

[7]

Dernier en date des ouvrages dénonçant les antiaméricains de gauche : Why the Left Hates America de Daniel J. Flynn (New York: Forum/Prima, 2003), ou encore l’ouvrage de l’auteur reaganien bien connu, Dinesh D’Souza, What’s so great about America (New York: Penguin, 2003) dans lequel l’auteur attaque la gauche américaine et la France. Un auteur australien, Richard Neville, qui a fait partie de la contre-culture américaine, publie quant à lui, un ouvrage intitulé Amerika Psycho, Behind Uncle Sam’s Mask of Sanity (Melbourne & New York : Ocean Press, 2003).

[8]

Dans un roman récent (The Sweetest Dream, Londres : Flamingo, 2001), Doris Lessing fait dire à son narrateur omniscient : « The Left in Europe as usual concerning itself with events elsewhere : it had identified itself with the Soviet Union and as a result had done itself in » (369-370). La gauche démocratique paie ainsi, dans le débat sur l’antiaméricanisme, le prix de l’héritage stalinien. Les critiques des États-Unis, comme Chomsky ou Zinn par exemple, ont pourtant toujours également critiqué l’URSS.

[9]

Mémoires, 50 ans de réflexion politique. (Paris : Julliard, 1983). 1039.

[10]

Pour l’histoire de cette période, on pourra se reporter à Marie-Jeanne Rossignol, Le Ferment nationaliste ; Aux origines de la politique extérieure des États-Unis : 1789-1812, (Paris: Belin, 1994), notamment p. 178 et suivantes.

[11]

« Je suis frappé par le nombre de gens revenant des États-Unis et qui répètent les mêmes clichés ». Entretien avec le journal Le Monde, 11 septembre 2002. Au terme de son long voyage à travers l’antiaméricanisme français, Roger est revenu avec les mêmes œillères.

[12]

« Not again », Guardian Weekly, October 3-9 2002, 23. Dans un article publié dans The Guardian durant la guerre en Irak du 2 avril 2003, la romancière ajoutait une remarque fort pertinente : « Suddenly, I, who have been vilified for being “anti-American” and “anti-west”, find myself in the extraordinary position of defending the people of America. And Britain. » Le rejet de la xénophobie essentialiste passe souvent par ce dilemme.

[13]

Un auteur peu suspect de sympathie pour la gauche ou la France, Samuel Huntington s’interrogeait en 1999 sur l’image de son pays et a publié un article dans Foreign Affairs (March/April) intitulé « The Lonely Superpower » dont l’une des parties s’intitulait : « The rogue superpower » (40). L’auteur déclarait : « Benign hegemony, however is in the eye of the hegemon » (42).

[14]

Voir ainsi l’étude intitulée : « America’s Image Further Erodes, Europeans Want Weaker Ties But Post-War Iraq Will Be Better Off, Most Say » publiée le 18 mars 2003 et qui montre une très forte corrélation entre événements et image. La Turquie, l’Espagne et l’Allemagne avaient une image plus négative des États-Unis que la France selon cet institut américain. http:// people-press. org/ reports/ display. php3? ReportID= 175.

On pourra aussi consulter l’étude qui a été abondamment commentée dans la presse intitulée : « What the World Thinks in 2002 ; How Global Publics View : Their Lives, Their Countries, The World, America », publiée le 4 décembre 2002 et qui contient ce rappel important : « Opinions about the U.S., however, are complicated and contradictory. People around the world embrace things American and, at the same time, decry U.S. influence on their societies. » Consultable sur le site : hhttp:// people-press. org/ reports/ display. php3? ReportID=165.

[15]

Les dictionnaires anglais attestent aujourd’hui encore « war of secession ».

[16]

Lettre envoyée à Horace Greely en août 1862, cité par Howard Zinn, A People’s History of the United States (New York : Longman, 1980) 186. On sait que Lincoln avait supprimé l’Habeas Corpus durant la guerre et pris quelques libertés avec la loi pour lutter contre la sécession. Un auteur contemporain, qui n’est en rien un admirateur des sudistes racistes, aborde le problème du droit durant la Guerre de sécession et affirme : « In a very real sense, it was Lincoln who was the usurper of the Constitution as it had taken shape under Jefferson and Madison, and the South that was struggling to uphold it. » Daniel Lazarre, The Frozen Republic ; How the Constitution Is Paralyzing Democracy (New York : Harcourt and Brace) (1996) 95.

[17]

« […] all persons held as slaves within any State or designated part of a State, the people whereof shall then be in rebellion against the United States, shall be then, thenceforward, and forever free ; […] ». La liste de ces États ou parties d’État est donnée de façon exhaustive plus loin dans la déclaration.

[18]

On trouvera les textes de Fiske et Strong dans Bernard Vincent, La Destinée manifeste des États-Unis au dix-neuvième siècle, Textes et documents, (Paris : Éditions Messene, 1999).

[19]

Vincent, La Destinée manifeste, 181.

[20]

Albert Beveridge déclare dans un discours le 9 janvier 1900 : « My own belief is that there are not 100 men among them who comprehend what Anglo-Saxon self-government even means, and there are over 5,000,000 people to be governed. » Zinn, A People’s History, 306.

[21]

« The Benevolent Empire », Foreign Policy (Summer 1998). Kagan écrit : « And the truth is that the benevolent hegemony exercised by the United States is good for a vast portion of the world’s population. » Une page auparavant, il notait pourtant : « The resentment of power, even when it is in the hands of one’s friends, is a normal, indeed, timeless human emotion—no less so than the arrogance of power. » Voilà de quoi éclairer l’« antiaméricanisme ».

[22]

Voir, par exemple, la conclusion générale du livre de Patrick Weil, Qu’est-ce qu’un Français ; Histoire de la nationalité française depuis la révolution (Paris : Grasset, 2002).

[23]

(Cambridge : Harvard UP 1981) 303.

[24]

(Paris : Seuil, 1989) Raymond Aron (op cit. 929) cite Renan, un des auteurs analysés par Todorov qui est on ne peut plus explicite et finalement d’accord avec le racisme « anglosaxonniste ».

[25]

Le sous-titre d’Halimi était explicite : « “antiaméricanisme” : ce mot enfle et se répand ; colloques et éditoriaux lui font écho. Son usage n’est pas innocent, qui a pour objet d’intimider les derniers réfractaires à un ordre social dont les États-Unis sont le laboratoire. » Monde Diplomatique, mai 2000. Rien d’antiaméricain au sens de xénophobe ou d’opposition essentialiste.

[26]

Sartre et Aron sont des auteurs complexes qui symbolisent bien les divisions parmi les clercs français. Aron dit dans ses mémoires qu’il n’est plus d’accord avec certaines de ses positions, il admet s’être trompé ici ou là (il s’affirme même d’accord avec une analyse de Trotsky sur le nazisme [op cit. 89] mais personne ne le soupçonne de trotskisme, surtout si l’on se souvient de ses positions sur la guerre du Vietnam).

Dans un entretien avec le journal Le Monde du 29 août 2003, après la publication de son Dictionnaire amoureux de l’Amérique, Yves Berger, parlant du livre de Simone de Beauvoir L’Amérique au jour le jour, dit : « C’est un récit enthousiasmant et si juste […] », alors même que l’on a souvent critiqué Beauvoir (comme Sartre) pour son antiaméricanisme, précisément dans ce livre très critique de l’Amérique. Plus loin, parlant des Indiens, Berger déclare « […] je récuse le mot de génocide, qu’on brandit pour nourrir un antiaméricanisme peu informé ». Les chercheurs informés, qu’ils soient américains on non, parlent pourtant de génocide ou d’ethnocide.

[27]

Qui diffèrent sur un point important puisque Sacco et Vanzetti ont été réhabilités par le gouverneur du Massachusetts, Mike Dukakis, et ont donc été reconnus innocents, alors que Julius Rosenberg était un espion mineur travaillant pour les Soviétiques.

[28]

Voir Daniel Lazare, The Velvet Coup, The Constitution, the Supreme Court, and the Decline of American Democracy (New York : Verso, 2001).

[29]

Esprit, août-septembre 2002, 178.

[30]

« The cross-Channel rivals », October 12th, 2002. Pour la même publication, l’antiamé-ricanisme actuel vient soit de certains groupes islamistes soit de la gauche (22 septembre 2002, 29).

[31]

Dick Howard rappelle que les nazis avaient inventé le terme Un-Deutsch pour renvoyer à une essence allemande (évidemment antisémite), alors que l’Amérique est fondée sur des valeurs et non une appartenance ethnique. « Cet antiaméricanisme qui vient d’Amérique », Esprit, janvier 2002, 27.

[32]

Op cit., 27.

[33]

Le Nouvel Observateur, 3-9 octobre 2002. Les livres de Revel et Roger ont été salués dans la presse anglophone dans des termes qui parfois montrent l’irritation et la condescendance vis-à-vis de la France. Un exemple dans la revue Foreign Affairs, (March-April 2003, 139), sous le titre assez bushien de « Why do they Hate Us ? », Walter Russel Mead écrit : « Prickly, pouting and convinced of its own superiority, France remains the country in which anti-Americanism finds its most sohisticated intellectual expression in the West. » Un peu plus loin il devient clair que, pour l’auteur de cette recension, l’antiaméricanisme, c’est la désobéissance au chef : « Indeed, the American hegemon has manifestly not limited France’s international freedom of action, even granting it a permanent veto-wielding seat on the UN Security Council ».

[34]

Il est à noter cependant que l’auteur a trouvé un éditeur en Grande-Bretagne de même que Mike Moore a dû aller au Canada pour produire son film critique de la NRA et des puissances d’argent, Bowling for Columbine.

[35]

« The Eagle Has Crash Landed », Foreign Policy, (July-August 2001): 60-68. Voir aussi « The Dependent Colossus » de Joseph S. Nye Jr, Foreign Policy, (March-April 2002): 74-76.

[36]

« In brief, the U.S. policy goal must be unapologetically twofold : to perpetuate America’s own dominant position for at least a generation and preferably longer still ; and to create a geopolitical framework that can absorb the inevitable shocks and strains of social-political change while evolving into the geopolitical core of shared responsibility for peaceful global management » (New York : Basic Books, 1997) 215. Dans son introduction, l’auteur disait que l’objectif américain devait être une communauté planétaire, « But in the meantime, it is imperative that no Eurasian challenger emerges, capable of dominating Eurasia and thus challenging America » (XIV).

[37]

Il faudrait du reste une discussion du libéralisme pour être au clair sur ce problème. Chomsky, par exemple, cite souvent Adam Smith, lequel vivait dans une époque fort différente de la nôtre et percevait très bien les dangers des acteurs économiques trop puissants.

[38]

10 septembre 2002. Lewis Lapham est encore plus clair dans un article de Harper’s Magazine de janvier 2002 : « On November 11 in Atlanta, standing in front of a photomontage of heroic New York firemen, President Bush told his audience that the nation “faces a threat to our freedoms, and the stakes could not be higher”. What he said was true, but not in the way that he intended. There is more to fear from the fatwas issued in Washington than from those drifting across the deserts of Central Asia. The agents of Al Qaeda might wreck buildings and disrupt commerce, maybe even manage to kill a number of US citizens, but we do ourselves far greater harm if we pawn our civil rights and consign the safekeeping of our liberties to Mullah John Ashcroft and the mujahedeen in the hospitality tents of American crusade. »

[39]

31 août 2002. La couverture du même organe libéral du 12-18 juillet 2003 déclarait : « Unjust, unwise, unamerican ; Why terrorist tribunals are wrong ». On voit donc que l’on peut faire appel aux valeurs américaines pour critiquer les États-Unis sur un plan politique et même utiliser le vocable problématique de « unamerican » pour le faire.

[40]

« L’époque de la déraison impériale », Le Figaro, 10 septembre 2002.

[41]

« Haro français sur le professeur américain », Le Monde, 14 janvier 1997 et « Affaire Sokal : Swift sociologue ; les cultural studies entre jargon, mystification et recherche », Annales du Monde anglophone 9 (sept. 1999) : 141-160.

[42]

On pourra voir une analyse idéologique de l’europhobie et de l’antiaméricanisme dans l’article de Timothy Garton Ash, « Anti-Europeannism in America », The New York Review of Books, February 13, 2003.

[43]

Sacvan Bercovitch, dans un article intitulé « Investigations of an Americanist », défendait déjà l’idée selon laquelle les dissidents américains proposent des « alternative Americas ». « They opposed the system in ways that reaffirmed its ideals, but the process of reaffirmation constituted a radical tradition of a certain kind. » The Journal of American History, (December 1991): 984.

[44]

Ronald Dworkin, The New York Review of Books, « The Threat to Patriotism », February 28, 2002, et « The Trouble with the Tribunals », April 25, 2002.

Plan de l'article

  1. La somme de Philippe Roger au centre du débat
  2. Quelques autres ouvrages pertinents
  3. Sommaire de Transatlantica 2

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