CAIRN.INFO : Matières à réflexion

Uwe Backes, Les Extrêmes politiques : un historique du terme et du concept de l’Antiquité à nos jours, traduit de l’allemand par Jean-Marie Argelès, Paris, Les éditions du Cerf, 2011, 466 p.

1Le sous-titre de cet ouvrage pose deux questions. La première est que, un terme étant notoirement différent d’un concept, puisqu’il peut être pris en plusieurs acceptions, on doit se demander s’il est possible de tracer conjointement l’histoire du terme, ou plutôt de l’expression, et du concept d’« extrême politique ». La seconde question vient du fait que, comme on en trouve ici la confirmation détaillée, le terme d’« extrême » n’apparaît dans le vocabulaire politique qu’à la faveur de la division de l’Assemblée nationale française de 1789 entre droite et gauche, et les termes « extrémisme » et « extrémiste », au mitan du xixe siècle : comment dès lors en faire remonter l’histoire jusqu’à l’Antiquité ?

2Ce n’est qu’à la page 212 que l’on croit tenir une réponse à cette dernière question : on y apprend que, dans un article de 1842, l’hégélien de gauche Arnold Ruge présentait la montée aux extrêmes engendrée par la lutte des partis comme le moteur du progrès historique, vision dialectique de l’histoire opposée aux conceptions cherchant la stabilité de l’État dans l’idée, plus ou moins lointainement inspirée des anciens (d’Aristote, selon l’auteur), d’une constitution mixte. On croit apercevoir à ce moment-là l’articulation conceptuelle de l’ouvrage : l’apparition d’un concept politique d’extrémisme, lié à la reconnaissance du rôle joué par ses manifestations dans la vie des sociétés, serait l’acte de naissance d’une alternative à l’idéal traditionnel de la théorie politique, celui d’un État trouvant son équilibre dans la combinaison de mécanismes institutionnels empruntés aux différents types de régime, monarchique, aristocratique, démocratique.

3Une telle articulation expliquerait pourquoi il fallait en passer par une présentation de la pensée politique d’Aristote et de ses héritiers médiévaux et humanistes pour faire apparaître dans sa nouveauté le concept moderne d’extrémisme ou d’extrême politique. Car, contrairement à ce qu’indique le sous-titre déjà cité et à ce que soutient l’auteur avec insistance, on serait bien en peine de trouver ces notions dans les théories de la constitution mixte, qui en sont précisément la négation. Ce n’est pas que le règne de la modération ait été mieux assuré dans l’Antiquité et jusqu’au xviiie siècle que dans l’ère des révolutions qui a suivi. Mais des vicissitudes des cités grecques ou de la république romaine, des contestations contre l’ordre établi, souvent violentes, qui y étaient le fait aussi bien de groupes d’opposition que de théoriciens politiques, il n’est pas question dans ce livre. Des trois chapitres consacrés par l’auteur à l’Antiquité, au Moyen Âge, à l’humanisme et à l’époque des Lumières, l’histoire est entièrement absente. On dira qu’il s’agit dans ce livre de l’histoire du terme et du concept d’extrémisme, non de la chose : mais la suite du livre, portant sur l’époque (xixe-xxe siècles) où il est véritablement question d’extrémisme, montre à suffisance qu’il n’est précisément pas possible de faire l’histoire du mot, encore moins du concept, s’il y en a un, sans la lier à celle des forces sociales, mouvements politiques, régimes, auxquels ce vocable est accolé. De la même façon, même si le mot y manque et si nul ne s’avise à l’époque d’en forger le concept, il est bien entendu possible d’écrire une histoire de l’extrémisme dans l’Antiquité. Mais il faut pour cela se tourner vers d’autres auteurs que les propagandistes, ou prétendus tels, de la constitution mixte. Mais tout ce que connaît l’auteur de la pensée politique grecque est une sorte de vulgate fondant ensemble l’idée de constitution mixte, dont le véritable théoricien est en réalité l’historien Polybe bien plutôt qu’Aristote, et la notion, réellement aristotélicienne celle-là, de juste milieu. Qui dit juste milieu, il est vrai, évoque nécessairement des extrêmes, mais cela ne veut pas dire qu’il les théorise. Ce n’est pas chez Aristote qu’il faut chercher la définition de positions politiques extrêmes chez les anciens Grecs, c’est chez Antiphon, ce partisan jusqu’auboutiste des Quatre Cents auteur d’une défense du droit de la nature contre le carcan de la loi ; chez Thrasymaque, professant que la justice s’identifie à l’intérêt des gouvernants ; chez Platon lui-même, qui, dans le Gorgias, prête à Calliclès une vigoureuse apologie du droit du plus fort, et à Socrate, dans la République, une critique sans concession de la démocratie, autrement dit de l’ordre établi dans sa cité natale ; chez Zénon de Citium, auteur à son tour d’une République d’inspiration cynique et fondateur du stoïcisme…

4S’il est vrai cependant, comme on espère l’avoir fait comprendre, que l’Antiquité n’est pas le véritable objet du livre, on excusera l’auteur d’être ainsi sorti de son domaine de compétence. Dans la suite de l’ouvrage, une abondante documentation de première main prend le pas sur la version vulgarisée de la pensée politique des anciens offerte jusque-là. Les chapitres sur « le laboratoire politique du xixe siècle », « l’“Âge des extrêmes” » et « les “idéocraties” allemandes » (à savoir le régime national-socialiste et le régime communiste en Allemagne de l’Est) sont une mine de renseignements, souvent fort « pointus », sur un siècle et demi d’histoire, surtout en Allemagne, mais pas seulement, des termes « extrême », « extrémisme », « extrémiste » – du concept, c’est une autre affaire. On lira avec intérêt les pages consacrées au philosophe Wilhelm Traugott Krug, successeur de Kant à Königsberg avant de faire carrière à Leipzig, penseur libéral qui combattit ce qu’il appelait « ultraïsme » ou « extrémiste » ; ou encore, un bon siècle plus tard, à don Luigi Sturzo, hostile dès l’origine au fascisme et l’un des premiers à avoir développé le concept de totalitarisme. Mais abondance de bien nuit, quelquefois ; soucieux probablement de livrer une information exhaustive, l’auteur fait voisiner avec ces théoriciens authentiques des figures plus anecdotiques : ainsi de Friedrich Rohmer, établissant dans sa Parteienlehre (1844) une typologie des partis modelée sur les âges de la vie, du radicalisme de l’enfance à l’absolutisme de la vieillesse, en passant par le libéralisme du jeune adulte et le conservatisme de l’homme mûr, typologie dont on peut douter qu’elle soit une pierre milliaire dans l’histoire des idées politiques.

5Mais surtout, l’idée même, entrevue page 212, que l’ouvrage trouverait son sens dans la présentation d’une alternative entre l’héritage censément aristotélicien et la vision dialectique de l’histoire introduite par Hegel – cette idée même est démentie avant même d’avoir été esquissée. Généré en effet, comme l’explique l’auteur, par la situation révolutionnaire de la France à partir de 1789, le concept d’extrémisme traduisait la nécessité de trouver, pour une situation inconnue jusqu’alors, des mots inédits. En d’autres termes, le terme d’extrémisme est apparu dans une situation où étaient subitement périmées les catégories dans lesquelles se pensait l’ordre politique traditionnel. De fait, et bien que l’auteur continue d’en affirmer la filiation aristotélicienne, ce que le xixe et le xxe siècle vont opposer aux extrémismes ne sera plus la théorie de la constitution mixte mais celle de l’État constitutionnel, ce qui n’est pas du tout la même chose et dont Aristote ne souffle mot. Et à l’idée d’un État constitutionnel, vont effectivement s’opposer des conceptions inédites, incarnées pour certaines dans des régimes eux-mêmes inédits, pour lesquels seront forgés des mots nouveaux tels qu’anarchisme, communisme, totalitarisme ou, aujourd’hui, fondamentalisme. Variété de conceptions et de formes étatiques qu’on ne gagne pas grand-chose à regrouper sous le nom, même mis au pluriel, d’extrémismes ou d’extrêmes politiques. L’auteur en est bien conscient, qui écrit dans sa conclusion que parler d’extrêmes ou d’extrémisme impose d’« isoler ces concepts de leur contexte » et de les « décharger de leurs contenus historiques fluctuants »­ce qui revient à les priver de leurs référents historiques­« de manière à ce qu’ils répondent le plus largement possible à leur acception la plus répandue tout en acquérant une délimitation très précise » (p. 428-429). Chacun sait pourtant que ce qu’un concept gagne en extension, il le perd en compréhension. Aussi bien les dernières pages de l’ouvrage, malgré l’effort de l’auteur pour ramener in fine les formes connues d’extrémisme à un nombre fini de types idéaux, témoignent-elles surtout de l’impossibilité de délester la notion d’extrémisme de la variabilité de ses contenus historiquement attestés. Difficile dans ces conditions d’en faire l’histoire conceptuelle, pour ne rien dire du fait que la méthode idéal-typique n’est justement pas une méthode historique.

6Michel Narcy

Josiane Barbier, Monique Cottret & Lydwine Scordia, Amour et désamour du prince du haut Moyen Âge à la Révolution française, éditions Kimé, Paris, 2011, 164 p.

7Alors que l’évêque de Reims conseille à Clovis « il est préférable que tu apprennes à tous à t’aimer et à te craindre », Saint-Just veut « faire que la haine des rois passe dans le sang du peuple ». Ces citations bornent l’étude des notions d’Amour et désamour du prince du haut Moyen Âge à la Révolution française. Tel est le sujet de recherche original proposé lors de la première journée d’études du Centre d’histoire sociale et culturelle de l’Occident et l’université Paris-Ouest-Nanterre-La Défense organisée par Josiane Barbier, Monique Cottret & Lydwine Scordia le 20 mai 2010. Les objectifs de cette journée d’études étaient d’« examiner l’amour du prince dans les sources médiévales et modernes », de « s’interroger plus largement sur la place des sentiments dans la relation entre le roi et ses sujets », de définir et d’expliciter le sens politique de ces termes. Les participants [1] proposent diverses acceptions et analyses de l’amour et / ou du désamour du prince en se fondant sur une très grande variété de sources politiques, juridiques, religieuses, littéraires qui leur permettent d’en présenter un tableau large et polychrome. Trois axes chronologiques rythment leurs réflexions : au haut Moyen Âge sont mis en avant les héritages antique et chrétien de l’amour et de la crainte dans les relations entre les rois francs et leurs sujets. Une seconde partie, consacrée au bas Moyen Âge, évoque l’amour comme norme. Les contributeurs s’attachent à montrer comment ces notions d’amour, de crainte ou de colère déterminent les relations politiques et l’exercice, idéal ou pratique, du gouvernement. Enfin, cet amour se transforme sous la monarchie absolue. Il devient l’amour voué à un roi père qui rompt l’affection de ses sujets lorsqu’il devient tyran ou les trahit, sans que cela ne fasse pour autant disparaître l’amour politique.

8Cet amour, rencontré dès les Francs, est hérité des traditions antiques et chrétiennes. Platon (cf. L. Smagghe), Aristote (cf. L. Scordia) ou encore Cicéron (cf. Y. Sassier) ont influencé les auteurs du haut Moyen Âge. Mais l’inspiration majeure de cette pensée est la Bible. Le roi, sacré, représentant de Dieu y apparaît comme médiateur dans la relation d’amour qui lie Dieu aux hommes (cf. Y. Sassier, J. Hubac par exemple). Il est aussi le dépositaire de l’amour de Dieu et doit s’en servir vis-à-vis de ses sujets pour remplir son ministerium. Cet amour du roi est, sur de tels fondements, paternel (cf. R. Le Jan, L. Scordia, J. Hubac), le roi étant le nourricier de son peuple (cf. M. Cottret). En contrepartie, l’amour porté au roi par ses sujets est imposé par l’amour à Dieu (cf. J. Hubac). La crainte du prince et la colère du monarque, pendants de cet amour, sont également rapprochées de – et légitimées par – la crainte et la colère de Dieu. Au-delà de la vertu, l’amour est un « art du gouvernement » qui se doit d’être pratique selon Gilles de Rome (cf. L. Scordia). Le roi le manifeste à son peuple par des bienfaits, des libéralités (cf. R. Le Jan, L. Scordia), le bon exercice de la justice (cf. Y. Sassier, L. Smagghe), la protection armée (L. Smagghe), le respect du bien commun (cf. Y. Sassier, L. Scordia, M. Cottret), le maintien de la prospérité et de la concorde (cf. Y. Sassier, J. Hubac). L’amour du peuple vient alors en réponse à celui du prince et non l’inverse. Il s’observe dans l’iconographie locale, par l’examen des sceaux (cf. J.-L. Chassel), ou encore lors des cérémonies d’entrée dans les villes (cf. L. Smagghe, M. Cottret). Autant d’expressions de l’amour à ne pas négliger car elles sont utiles au pouvoir. L’amour du et au prince impose en effet la soumission et l’obéissance des sujets (cf. L. Scordia, L. Smagghe, J. Hubac) qui sont fidèles et loyaux et défendent la royauté (cf. R. Le Jan, J. Hubac). En conséquence, le maintien de l’ordre public dépend autant de la crainte du monarque que de l’amour. Ces sentiments mêlés sont également indissociables de la colère, expression ultime de la justice du roi, qui doit sanctionner pour imposer son pouvoir aux ennemis et contestataires (cf. R. Le Jan, L. Smagghe). Toutefois, le roi peut perdre l’amour de son peuple quand il devient tyrannique, quand il est défaillant (cf. J. Le Jan) ou traître (cf. M. Cottret, P.-Y. Glasser & A. Quennedey). La haine des populations peut alors s’exprimer par la désobéissance, la résistance armée (cf. L. Smagghe, J. Hubac) et aller jusqu’au tyrannicide ou régicide (cf. R. Le Jan, J. Hubac, P.-Y. Glasser & A. Quennedey). Cette haine peut aussi être portée non contre le roi, mais contre son entourage, ses mauvais conseillers ou ses ministres (cf. J. Hubac, M. Cottret).

9Bien que Françoise Hildesheimer regrette la « chronologie mitée » – inévitable tant le sujet est vaste et le cadre chronologique large – et les thèmes à approfondir encore, les résultats de cette journée d’études sont extrêmement riches. Il faut constater tout d’abord la constance des thèmes majeurs dans les divers articles pour toutes les périodes envisagées. Dieu, le roi, le bien commun, le peuple, les fondements de l’amour et du désamour sont autant de notions qui appellent à la réflexion sur la sacralisation et la désacralisation de la monarchie, dans laquelle le roi représentant de Dieu, dépositaire de l’amour de Dieu, reçoit une part de l’amour que les fidèles vouent à Dieu. À l’identique, la rémanence des sentiments tels que l’amour, la haine, la crainte, la bonté, la charité oblige à questionner aussi l’autonomie du politique confronté aux passions de l’âme. Il ressort des diverses études que ces passions intégrées au politique sont rationnelles et rationnalisées, publiques et non privées. Ce qui détermine leur légitimité dans l’exercice du pouvoir est l’objectif qu’elles permettent d’atteindre (le bien commun et l’ordre public), ce sont des vertus au service du pouvoir. Par exemple, quand il est suggéré aux rois Francs d’être craints et aimés de leur peuple c’est pour le maintien de l’ordre ; quand Saint-Just exhorte à la condamnation de Louis XVI, ce n’est pas par vengeance (affect personnel), mais par haine de la monarchie tyrannique qui oublie le bonheur des citoyens (haine publique). Enfin, toutes les analyses apportent la preuve que les sentiments avaient une place importante dans les sources et par conséquent dans l’idéologie et la pratique politique du ve au xviiie siècle. Cette dimension passionnelle offre un examen revisité de l’histoire de la royauté française. Ce constat apporte une ouverture nouvelle à la pensée politique médiévale et moderne et, comme le déclare Françoise Hildesheimer, ces communications invitent à la relecture des textes et à la poursuite de l’enquête.

10Valérie Menes-Redorat

Jean-Clément Martin dir., Dictionnaire de la Contre-révolution, Paris, Perrin, 2011, 552 p.

11Au lendemain de la dernière guerre mondiale, il y avait à la Sorbonne deux chaires d’histoire contemporaine : Ch.-H. Pouthas, de 1815 à 1870, et Pierre Renouvin, de 1871 à 1918, plus une chaire d’histoire de la Révolution française, successivement occupée par Alphonse Aulard, Albert Mathiez, Georges Lefebvre et Albert Soboul, et due à la IIIe République. Il n’y a jamais eu de chaire d’histoire de la Contre-révolution.

12Aujourd’hui, il semble que nous ayons tourné la page des révolutions – ce qui ne signifie pas un monde pacifié –, que priorité soit donnée aux problèmes engendrés par la société issue de l’Ancien Régime, sous le signe universel des « droits de l’homme ». La Révolution française rejoint le passé et l’histoire du passé, au moment où le centenaire de la « Grande Guerre » s’apprête à réveiller une autre mémoire vive. Le regard des historiens n’échappe pas à ce déplacement et contribue même à l’amplifier. Le Dictionnaire de la Contre-révolution, publié sous la direction de Jean-Clément Martin, professeur émérite à l’Université de Paris-I et ancien directeur de l’Institut d’histoire de la Révolution française, en apporte témoignage.

13L’ouvrage fera date. Il est l’aboutissement d’un colloque organisé en 1993 par J.-Cl. Martin, symboliquement tenu à Saint-Florent-le-Vieil, et publié sous le titre Religion et Révolution (Paris, Anthropos, 1994). J’y étais intervenu, seul sur ce thème, proposant, non sans susciter de l’étonnement, « une contre-histoire de la contre-révolution », réduite par les historiens universitaires à sa dimension politique, même avec, longtemps, un fort soutien des forces catholiques. Les points forts de cette tradition intellectuelle étaient les guerres de Vendée et la chouannerie, puis « les maîtres de la contre-révolution », de Joseph de Maistre à Charles Maurras. Elle a été grossie par les Antimodernes (2005) d’Antoine Compagnon et par les Anti-Lumières (2006) de Zeev Sternhell, mais elle continue d’ignorer l’intégrisme catholique et le catholicisme intransigeant auxquels j’ai consacré plusieurs de mes travaux sans épuiser la mine.

14Ce dictionnaire comble donc une lacune, du moins partiellement. Il n’a pas d’équivalent, mais il appelle des compléments. Il comporte environ 275 notices, réparties entre une petite cinquantaine de collaborateurs inégalement qualifiés sur lesquels l’éditeur s’est trop vite déchargé. Ces notices suivent un ordre alphabétique, où l’on trouve des personnes, des thèses, des notions, des lieux, des institutions, des événements… L’ouvrage est ambitieux : il entend couvrir le monde entier (en particulier Canada, Mexique, Espagne, Italie, Brésil, Chine, Russie, etc.). En ce sens, il est bien dans l’esprit des idéaux de 89 qui s’attribuaient une valeur « universelle », mais moins les exigences de la méthode historique, attentive à la mise en œuvre de ces idéaux et des différences intervenues au fil du temps.

15Une place sérieuse est faite aux contre-révolutionnaires catholiques, sans que ceux-ci soient identifiés comme religieux et pas simplement comme politiques. Il manque un lien avec les doctrines romaines. Pour s’en convaincre, il suffirait de lire les travaux de Mgr Justin Fèvre (un historien) et de Mgr Henri Delassus (un théologien), ignorés du Dictionnaire, ou mes travaux, plus universitaires, négligés. L’éditeur y aurait trouvé le vœu nouveau de « contre-révolution » que les Assomptionnistes (la « Bonne Presse ») auraient voulu ajouter aux trois vœux classiques de religion. Ou encore le discours d’Albert de Mun à la jeunesse ouvrière catholique en 1878, « déclarant publiquement en votre nom la guerre à la Révolution » et « saluant dans son aurore la Contre-révolution naissante » [2].

16Émile Poulat

Georges Navet (dir.), Lerminier, Corpus (revue de philosophie), n° 60, 2011, 192 p.

17Derrière le personnage d’Ernest Dévelroy, l’ambitieux cousin du héros stendhalien Lucien Leuwen, se cache la figure d’Eugène Lerminier, « professeur à moustaches au Collège de France » [3]. Son cours de Législations comparées commencé en 1831 (il n’a que 28 ans) attire une foule jeune, libérale, avide de toutes les nouveautés promises par la monarchie de Juillet… avant que son ralliement à la politique de Thiers puis sa nomination comme maître des requêtes au Conseil d’État ne provoquent une chute aussi brutale que son ascension avait été rapide.

18Étudiant à la faculté de droit de Strasbourg, il s’ennuie apparemment, jusqu’à ce que la découverte de Savigny le réveille de sa torpeur (on lira le souvenir qu’il en donne dans la préface de son Introduction générale à l’histoire du droit). Venu à Paris pour faire sa thèse (1827), il contribue à la diffusion des idées de Savigny, en particulier dans le cours libre d’histoire philosophique et littéraire du droit qu’il dispense pendant l’année 1828-1829. Son premier ouvrage, Introduction générale à l’histoire du droit (1829), lui vaut une réputation flatteuse, que couronne bientôt sa nomination à la chaire de Législations comparées au Collège de France. G. Navet, coordinateur du volume que consacre aujourd’hui la revue Corpus à Eugène Lerminier, souligne fort justement que cette chaire au Collège de France est « intellectuellement centrale, à une époque où les problèmes politiques, philosophiques et historiques venaient converger et se nouer dans la question du droit »… d’autant plus centrale, d’ailleurs, que les facultés de droit sont alors fermées aux problèmes sociaux, auxquels elles préfèrent l’étude exégétique du Code civil.

19L’article de F. Audren éclaire les rapports de Lerminier au saint-simonisme. Si son adhésion ne dura que trois mois, l’influence sur sa pensée fut plus décisive que ne le suggère l’explication que Lerminier en donne dans la préface de sa Philosophie du droit. Sans se laisser détourner par les critiques émises contre les saint-simoniens, F. Audren souligne donc l’impact substantiel du saint-simonisme (habilement mis en perspective avec l’influence des pensées allemande et anglaise, auxquelles on songe plus spontanément). Dans l’élaboration d’une science de la législation capable de répondre aux aspirations nées de la révolution, le saint-simonisme lui fournit de précieux outils intellectuels (l’histoire philosophique élevée au rang de science de l’observation).

20À partir des témoignages de ses contemporains, P. Vermeren trace le portrait original d’un ambitieux, dont il éclaire les stratégies. Mais après l’avoir servi, l’ambition lui est bientôt fatale. Car après un début de carrière éclatant, la suite de la production scientifique de Lerminier déçoit, comme en attestent les comptes rendus sévères dont il est l’objet dans les revues juridiques du temps [4]. On admettra à cet égard qu’il est assez dur de faire la part de la critique purement scientifique et des conséquences du ralliement à Thiers ; on n’oublie pas non plus que Lerminier n’était guère tendre, s’étant donc attiré l’animosité de ceux qu’il ne ménageait pas dans ses cours(son rejet de l’éclectisme est particulièrement violent, et ses critiques sont très sévères contre Victor Cousin). Lerminier ne s’attaque pourtant pas aux bases du régime, et il ne rompt pas non plus avec les principes fondamentaux des doctrinaires et des éclectiques… ce qui fait dire à G. Navet que chez lui, « la philosophie nouvelle reste une promesse ». Mettant au jour les raisons de la carrière avortée, G. Navet se demande d’ailleurs si, en acceptant la charge de maître des requêtes (à la lisière du politique et du droit), Lerminier n’a pas cherché à exercer une influence directe sur l’évolution du droit, plus tangible que celle qu’il avait en tant qu’enseignant. Mais la réception faite à ses cours interroge aussi les dispositions de son auditoire, dont on peut se demander s’il n’a pas entendu dans le discours du professeur plus que ce que celui-ci disait. Quelle que soit la cause du chahut provoqué dans ses cours, Lerminier est devenu inaudible ; il sollicite un congé en 1840, et il ne retrouvera jamais sa chaire (preuve que sa position institutionnelle restait finalement très fragile). G. Navet émet l’hypothèse que ce fiasco personnel préluderait au fiasco du régime, lâché par le public en 1848.

21À mi-chemin du Mouvement et de la Résistance, Lerminier ne conteste pas les droits de la propriété, auxquels il veut simplement adjoindre les droits de l’intelligence. Si sa position est apparemment plus ouverte que celle de Guizot, le fond de leur pensée est semblable. Sur la dimension politique de l’œuvre de Lerminier, on lira les deux articles d’A. Herrero et M. Betria consacrés à la réception de sa pensée par la jeunesse libérale argentine de la Génération de 37, groupe de jeunes républicains (nouvelle « minorité du savoir ») sensibles à la culture politique française (doctrinaires, néo-catholiques, saint-simoniens dissidents). Après l’indépendance arrachée en 1810, les intellectuels de la Confédération argentine créée en 1831, entendent guider des hommes politiques hésitants entre unité et fédéralisme. Soucieux d’adapter la doctrine française aux réalités argentines, ils trouvent en particulier chez Lerminier la justification d’un pouvoir exécutif fort encadré par des lois, qui serait la clé de voûte d’un ordre stable. Mais le professeur associe surtout la forme du Gouvernement au passé du peuple ; la démocratie ne valant donc que pour les peuples matures, ses lecteurs argentins concluent à la nécessité de ne pas sauter d’étapes historiques (c’est en particulier la leçon qu’en tire Juan-Batista Alberdi).

22En fin de volume, la Revue propose une série de documents qui permettent de découvrir directement la pensée et le style de Lerminier. Les chapitres extraits de la Philosophie du droit livrent une critique du socialisme, appréhendé à travers les pensées de Saint-Simon, Fourier, et Proudhon ; Pierre Leroux et Louis Blanc sont traités par ailleurs, mais il semble que le choix effectué en 1853 pour la réédition de l’ouvrage de Lerminier, témoigne d’un basculement de la pensée socialiste, la Seconde République ayant favorisé une sorte d’ascendant de Proudhon (à la pensée duquel les recherches du coordinateur du volume ne sont pas étrangères !).

23Si les ambitions politiques de Lerminier ont nuit à sa carrière, les travaux réunis dans ce volume de la revue Corpus offrent une contribution précieuse à la redécouverte de la pensée dense et riche de cette figure importante de l’histoire de la culture juridique du xixe siècle.

24Anne-Sophie Chambost

Chantal Gaillard et Georges Navet (dir.), Dictionnaire Proudhon, Bruxelles, Éditions Aden, 2011, 556 p.

25Aucun lecteur, ni même aucun spécialiste de Proudhon ne se plaindra de disposer d’un « dictionnaire Proudhon ». L’initiative de Ch. Gaillard et Georges Navet, actuel président de la Société P.J. Proudhon, est bien venue. L’œuvre de Proudhon est matériellement relativement accessible notamment grâce à l’édition Rivière quoique la totalité de ses articles ou ouvrages soit loin d’y être reproduite. Intellectuellement l’accès est plus difficile. La production intellectuelle de Proudhon occupe un volume très important. Il faut aussi tenir compte du fait que c’est une pensée qui a évolué. Le lecteur attentif de Proudhon recherche à la fois les lignes de continuité et les ruptures ce qui exige de parcourir une production abondante et étalée dans le temps. Sa manière d’écrire est aussi en jeu : lorsqu’il aborde, par exemple, la question de la guerre et de la paix, il commence par reprendre la totalité des auteurs classiques sur le sujet. Il faut donc attendre un long moment avant d’avoir sa propre analyse parmi de nombreuses longueurs et surcharges. Cette prolixité rebute ceux qui voudraient avoir accès à sa pensée originale sans avoir le temps de la dégager d’une masse importante d’écrits.

26On demande souvent aux spécialistes de Proudhon par où commencer ou encore quelle est l’œuvre la plus caractéristique ? Ceci explique que depuis longtemps il a existé des recueils d’extraits ou de textes choisis qui tentaient de donner l’essentiel à ceux, les plus nombreux, qui ne pouvaient faire le tri dans l’œuvre de notre auteur. De grands noms n’ont pas hésité à le faire, marquant de leur choix telle ou telle lecture de Proudhon et renforçant l’image d’un auteur dans lequel chacun pouvait un peu trouver ce qu’il voulait. Célestin Bouglé fut probablement l’un des premiers à présenter en 1930 une sélection « antiautoritaire ». En 1947, Guy-Grand poursuit cette tradition en insistant sur « l’humanisme du travail » et « l’humanisme démocratique ». Sous l’occupation deux recueils de textes parurent marqués par l’esprit de la « Révolution nationale » (J. Bourgeat et L. Maury). Le développement des études supérieures après la guerre a produit de nombreux recueils destinés aux étudiants : celui de Georges Gurvitch dans la collection Philosophes ; celui de J. Muglioni sur le thème « Justice et liberté » ; ceux de Bernard Voyenne tournés vers le fédéralisme comme doctrine complète enfin celui de J. Bancal.

27Malgré l’utilité de ces recueils de textes choisis, surtout lorsqu’ils sont marqués d’un choix personnel fort, un dictionnaire restait une nécessité. Travail d’une vingtaine d’auteurs, il nous présente un regard collectif sur Proudhon qui évite l’écueil d’un regard unique ou trop spécialisé sur un auteur qui a abordé tant de sujets différents. Le choix des quarante-six entrées offre les thèmes classiques de la pensée de Proudhon et permet de faire le tour d’une pensée qui s’est attaquée à presque tous les sujets de son temps. Sur le plan philosophique on trouvera les mots antinomie, dignité, justice, dialectique, science, liberté, morale. La religion n’est pas absente avec les entrées Église (catholicisme) et religion. Les thèmes sociologiques sont illustrés notamment par Pierre Ansart avec les mots classe sociale, société et révolution. Mais le dictionnaire aborde aussi travail, famille, éducation. En matière économique, on trouvera aubaine, crédit, banque, valeur et évidemment économie politique et mutuellisme. Proudhon a toujours attaché la plus grande importance au droit et le dictionnaire étudie contrat, propriété et droit. Les entrées de nature politique sont les plus nombreuses. Elles concernent les choix politiques de Proudhon : anarchie, association, autorité, socialisme et communisme, démocratie industrielle ; mais, aussi, les questions du moment avec nationalités ou les questions constitutionnelles classiques avec État, représentation, république, suffrage universel. Le dictionnaire est, par contre, silencieux sur la guerre.

28Principalement appuyé sur l’édition Rivière et complété, pour ce que celle-ci n’a pas publié, par l’édition Lacroix, ce dictionnaire rend possible un accès thématique. Des thèmes transversaux permettent de circuler d’une entrée à l’autre. Il est destiné à devenir un instrument fondamental d’accès à l’œuvre foisonnante de Proudhon.

29Patrice Rolland

Jean-Marie Augustin, Georges Vacher de Lapouge (1854-1936) juriste, raciologue et eugéniste, Presses de l’Université Toulouse I Capitole, 2011, 540 p.

30Toujours mentionné à la suite de Gobineau, comme une référence obligée pour insister sur les sources françaises des doctrines racistes, Vacher de Lapouge n’a cependant guère été étudié et est abandonné le plus souvent à la semi-obscurité qu’il conviendrait de préserver pour un personnage réputé sulfureux qui ne mériterait pas d’être sérieusement pris en considération. Seuls font exception quelques articles dus notamment à Pierre-André Taguieff, et certaines références plus ou moins étendues dans des ouvrages plus généraux. C’est le grand mérite de cette thèse – au demeurant extrêmement bien documentée grâce à l’exploitation de nombreuses sources inédites – d’avoir enfin entrepris une étude monographique approfondie de la pensée de cet auteur. Le plan purement chronologique qui y a été adopté nuit peut-être quelquefois à la vue d’ensemble qui serait nécessaire, pour ne pas risquer de s’égarer dans les méandres d’une doctrine qui ne craint ni les partis pris ni les contradictions ; mais il permet sans doute de mieux faire ressortir les étapes successives de sa formation et de son évolution, ainsi que son imbrication avec les événements qui ont marqué la vie de Vacher de Lapouge. Si on laisse ici de côté l’exposé circonstancié de ses idées qu’il est difficile de résumer et pour lesquelles on ne saurait trop renvoyer à la lecture même de ce livre, il y a dans celui-ci deux aspects essentiels qu’on ne doit pas passer entièrement sous silence, touchant d’une part aux particularités de sa personnalité et d’autre part à la nature de son influence.

31Ce qui frappe tout particulièrement au premier abord, c’est la personnalité complexe, voire complexée et assez bizarre d’un Vacher de Lapouge, qui était par ailleurs bien loin de correspondre à son idéal physique du « grand dolichocéphale blond ». Sans doute intellectuellement doué, il se disperse en amateur dans les études les plus variées – y compris celle des insectes qu’il poursuivra avec passion toute sa vie – échouant de ce fait dans ses ambitions universitaires. Extrêmement négligent dans l’accomplissement de ses obligations professionnelles, il préfère utiliser son temps à la mesure des indices céphaliques et à la propagation de ses idées. « Infatué de sa personne et sans concession » (p. 10), il écrase de sa morgue son entourage, prenant la pose d’un esprit fort qui ne craint pas de heurter la morale et la religion et qui cultive les paradoxes les plus provocateurs. « Dans toutes les occasions, il a besoin de paraître à son avantage et s’attribue des titres ou des qualités auxquels il ne peut prétendre » (p. 112), depuis ceux de comte (voire de marquis) ou de professeur de droit, jusqu’à de prétendues relations personnelles avec Darwin ou Wagner. Ces comportements lui vaudront des appréciations très peu flatteuses de ses supérieurs hiérarchiques et plusieurs sanctions administratives qui vont d’abord le contraindre à démissionner de la magistrature, puis lui faire subir des mutations d’office à répétition dans ses postes successifs de bibliothécaire universitaire à Montpellier, Rennes et Poitiers.

32On peut s’étonner dans ces conditions que Vacher de Lapouge soit parvenu à se faire reconnaître par les milieux scientifiques de la fin du xixe siècle, obtenant en particulier la création en sa faveur d’un cours d’anthropologie à l’Université de Montpellier à la fin de 1886, se faisant aussi publier dans la revue de Charles Gide ou recenser dans celle d’Émile Durkheim. Si on doit bien admettre que « le déterminisme biologique mis au service des élites est du reste une idée largement répandue dans les deux dernières décennies du xixe siècle » (p. 19), il faut néanmoins préciser que le succès de Vacher de Lapouge en France sera très éphémère : son cours d’anthropologie sera supprimé dès 1892 et les prises de distance à son égard se sont rapidement multipliées, y compris dans les milieux les plus nationalistes, indisposés par son pacifisme impénitent et son annexion par le racisme germanique. Très affecté par cet ostracisme, Vacher de Lapouge pouvait cependant se consoler par l’audience durable de ses idées et sa grande notoriété dans les pays anglo-saxons et en Allemagne, où il entretenait une importante correspondance avec de nombreux admirateurs et où il était, non seulement abondamment publié, mais encore invité à prononcer des conférences jusqu’à la fin de sa vie.

33Toutefois, il faut sans doute plus parler alors de convergence que d’influence. Les premières lois eugéniques dans les États fédérés américains datent en effet de la fin du xixe siècle ; la Société Gobineau est fondée en Allemagne en 1894 et l’entourage même de Guillaume II était déjà très imprégné dès cette époque par les conceptions racistes. Ce sont précisément ces convergences qui rendront ces pays si réceptifs aux idées du Français. Mais, du fait même de leurs propres antécédents en la matière, cela ne se fait pas sans un profond malentendu qui cache mal d’importantes divergences, tout spécialement en Allemagne. Vacher de Lapouge en est parfaitement conscient, mais il se garde bien de le faire savoir publiquement, trop content de la reconnaissance dont il jouit dans ce pays et d’y voir ses méthodes eugéniques mises en œuvre par l’État nazi. Pour lui, cependant, la race supérieure ne saurait être identifiée avec la nation allemande et c’est dans les pays anglo-saxons que l’on trouve surtout des dolichocéphales : c’est dans cette perspective les États-Unis qui lui semblent destinés à un avenir prédominant. En outre son refus de tout nationalisme et son ardent pacifisme – fondé sur la conviction que les guerres sont d’abord fatales aux meilleurs éléments de la société – sont aux antipodes des conceptions pangermanistes.

34Reste qu’on a parfois un peu de peine à bien saisir la logique de Vacher de Lapouge et on aurait aimé avoir quelques explications complémentaires sur certains aspects de sa pensée. C’est le cas par exemple, même si elle n’a été que de courte durée, sur son adhésion au parti ouvrier de Jules Guesde que son matérialisme et son internationalisme ne suffisent pas vraiment à expliquer, alors qu’il n’a jamais été collectiviste ni partisan d’une révolution prolétarienne. Ainsi aussi sur sa conception des ethnies nationales qui ne peuvent être constituées que de mélanges de races, puisque celles-ci n’existent plus nulle part selon lui à l’état pur, et qui pourtant doivent être préservées de l’immigration et de tout nouveau métissage. Ainsi encore sur la portée de son programme eugénique dont on ne voit pas très clairement s’il est uniquement destiné à régénérer la race supérieure ou s’il doit servir aussi à irradier la race inférieure. À moins que sur ces points, comme sur d’autres, on doive tout simplement renoncer à rechercher trop de cohérence dans les idées de Vacher de Lapouge.

35Guillaume Bacot

Bernard Bruneteau, Le totalitarisme. Origines d’un concept, genèse d’un débat, 1930-1942, Paris, Le Cerf, 2010, 491 p.

36Il y a au moins deux livres dans cet ouvrage de 491 pages : une anthologie et un essai historiographique. L’anthologie, c’est la volonté de procurer aux lecteurs les principales pièces d’un dossier bien délimité, celui de l’émergence – dans le domaine de l’histoire des idées – du concept de totalitarisme. Bernard Bruneteau mène son enquête de 1930 à 1942, et il le fait de façon très judicieuse, en ordonnant la republication de cinquante et un documents en cinq grandes questions qui sont toujours celles qui préoccupent les chercheurs et les observateurs aujourd’hui : les origines du totalitarisme, l’organisation du pouvoir totalitaire, la dimension de religion politique, l’attitude des démocraties et l’éventuelle pluralité des totalitarismes. Le grand intérêt de sa compilation réside dans son caractère résolument international. Ainsi que dans sa volonté de juxtaposer penseurs éminents et reconnus (José Ortega y Gasset, Luigi Sturzo, Kelsen ou Maritain) et d’autres moins célèbres (Hans Kohn, Richard Karwehl…). Naturellement, le fait que Bernard Bruneteau soit un spécialiste éminent de l’histoire des idées, spécialement à la fois de l’européisme – son « Europe nouvelle » de Hitler (2003) était excellent – et du totalitarisme, explique la réussite de son pari anthologique, exercice qui, pour être fécond, suppose une connaissance approfondie du sujet.

37Mais toute collecte est interprétative. La fonction de celle opérée par Bernard Bruneteau est bien de relégitimer le concept de totalitarisme, largement instrumentalisé lors de la guerre froide. Montrant ainsi, par le choix de ses seules bornes chronologiques, que le concept n’a rien à voir avec son utilisation de guerre froide, l’anthologie resitue la discussion sur le terrain académique, et le résultat apparaît convaincant : un très utile rassemblement de textes intellectuellement stimulants dont le point commun est de refuser d’instituer un mur étanche entre les expériences d’extrême-droite et d’extrême-gauche.

38Mais Bernard Bruneteau a l’honnêteté de ne pas se prétendre un pur esprit académique, tout en nous servant en contrebande son analyse déconsidérant les approches crypto-communistes, elles qui dénient tout apport heuristique à l’exercice comparatiste entre le fascisme/communisme ou le nazisme/stalinisme. Loin de mettre son drapeau dans sa poche, il nous livre une copieuse introduction de quatre-vingt-six pages qui se déploie dans une triple direction. D’abord la synthèse interprétative de son anthologie, éclairant ainsi d’un jour spécifique tel ou tel des documents reproduits. Puis, il nous offre aussi un important éclairage sur le contexte historique dans lequel émerge ce débat conceptuel : à l’heure des poussées hitlériennes, et de l’affirmation antifasciste conséquente, le débat sur le totalitarisme ne peut que gêner la réalisation de l’alliance antiallemande multidirectionnelle. Rares sont les intellectuels qui continueront à marcher sur les deux jambes, et à objectivement disséquer – donc critiquer – les deux pouvoirs totalitaires virtuellement ennemis. Enfin, Bernard Bruneteau nous offre un survol tonifiant du débat sur le totalitarisme depuis la chute du Mur. Il montre bien comment celui-ci fut pris en tenailles délégitimatrices, d’une part par « l’unicité de la Shoah » qui interdit toute comparaison et, d’autre part, par l’historiographie néocommuniste (Domenico Losurdo, Enzo Traverso, Le siècle des communismes) qui interdit spécifiquement cette comparaison, jugée injurieuse pour les espoirs déçus des damnés de la terre. Cette introduction de Bernard Bruneteau est certes vive, mais elle reste menée avec rigueur, nourrie de nombreuses références historiographiques internationales, et participe à faire de cet ouvrage un livre à la fois très utile et particulièrement stimulant.

39Philippe Buton

Stéphane François, L’écologie politique. Une vision du monde réactionnaire ? Réflexions sur le positionnement idéologique de quelques valeurs, Éditions du Cerf, 2012, 162 p.

40« Vu de droite » : tel pourrait être le sous-titre de l’ouvrage – fort bien informé – que Stéphane François consacre à l’étude de ce qu’il nomme la cosmologie et l’ontologie de l’écologie politique. Placée généralement à gauche sur l’échiquier des partis politiques, elle reposerait pourtant sur un socle idéologique réactionnaire transcendant le traditionnel clivage droite/gauche (une preuve en serait qu’aujourd’hui tous les partis politiques possèdent un programme écologique). Or, cette dimension conservatrice déterminerait – de manière consciente ou non – pour bonne partie la conception du monde de l’ensemble du mouvement écologiste, par-delà la multiplicité de ses courants. C’est que – à des degrés divers – l’écologie politique se prévaut toujours, en dernière instance, d’« un discours anti-Lumières » (p. 32), opposant l’antiproductivisme et le pessimisme moral au productivisme et à l’idée de progrès (p. 11). Si la thèse de l’auteur vise ainsi à démontrer que l’écologie est « une sorte de philosophie plutôt conservatrice » (p. 142) refusant « de faire confiance aux hommes et à l’idée de progrès » (143), elle entend néanmoins s’inscrire en faux contre celle, jugée trop caricaturale, de Luc Ferry (Le nouvel ordre écologique. L’arbre, l’animal et l’homme, Grasset, 1993) qui voit dans le nazisme et ses lois de défense de la nature la vérité ultime de l’écologie. Ce type de reductio ad hitlerum (qui possède certes sa justification si l’on ne considère que les positions de l’extrême droite ethno-régionaliste, p. 94 s.), selon S. François, empêcherait « toute réelle réflexion sur les origines conservatrices de l’écologie » (p. 140) et les divers fondamentalismes qu’elles nourrissent.

41En désignant l’antiproductivisme, le panthéisme ou la technophobie qui structurent les courants les plus radicaux de l’écologie comme autant de valeurs « conservatrices » (« réaction à la modernité et aux Lumières », « antihumanisme », « Weltanschauung antimoderne », p. 13) – et considérant que le conservatisme est plutôt une posture de droite – l’auteur propose « une analyse anthropologique des présupposés idéologiques des milieux écologiques et de leurs dérives droitières » (p. 13). C’est en conséquence le courant « droitier de l’écologie politique […] allant de la droite anticonformiste à l’extrême droite » (p. 13) qui fait ici l’objet de toutes les attentions.

42Car si l’auteur rappelle sans cesse que dans l’écologie politique cohabitent un « courant progressiste » (qui possède son propre imaginaire, celui du développement durable ou soutenable d’un Serge Moscovici par exemple, p. 72) et un « courant conservateur » (p. 13), le titre de l’ouvrage ne distingue pas – à dessein – l’écologie « progressiste » de l’écologie « réactionnaire » (L’écologie politique. Une vision du monde réactionnaire ? On peut s’interroger sur la formulation du sous-titre, qui peut être tiré vers diverses interprétations ; « une vision réactionnaire du monde ? » eut été certainement un titre plus approprié aux intentions de l’auteur). Même pondéré par un point d’interrogation, il traduit sans ambiguïté la thèse de S. François selon laquelle l’écologie politique dans son ensemble repose sur une matrice réactionnaire, qui en fournirait l’unité idéologique. Le préfacier – Stephen Launay – cautionne une telle interprétation, puisqu’il annonce que l’ouvrage présente seulement « les aspects de droite » (p. 8) qui animent l’écologie politique, mais qui lui donnent « une certaine unité, relative tout de même », constituant « un fond sans doute irréductible » (p. 9). Bien plus, publié dans une collection dirigée par Stéphane Courtois (ancien militant maoïste repenti et historien devenu partisan – dans la lignée d’Ernst Nolte – d’une vision essentialiste du communisme comme idéologie totalitaire et criminelle) intitulée Démocratie ou totalitarisme, l’ouvrage pourrait même laisser penser que l’écologie est à placer, sinon du côté du totalitarisme (l’auteur s’en défend), à tout le moins à l’épicentre d’une nouvelle tentation totalitaire contre laquelle elle peinerait, par définition, à lutter. Les « aspects réactionnaires » (p. 9) de l’écologie politique seraient en effet propices aux pires excès (analysés notamment au chapitre 7 : « une écologie ethniciste »). Risque non négligeable, selon S. François, car la radicalité droitière que l’écologie porte en son sein semble irriguer tous les courants écologistes, même à leur corps défendant (elle serait mal connue « de la part des militants écologiques eux-mêmes » ; p. 14). On doit donc comprendre que certains écologistes – y compris ceux se revendiquant de gauche – seraient réactionnaires sans le savoir, dans la mesure où ils cautionneraient, de fait, un discours critique de la modernité et de ses valeurs. Ce brouillage des cartes politiques serait de surcroît renforcé par des phénomènes d’entrisme de groupuscules extrémistes de droite dans les formations écologistes classiques (Nouvelle Résistance), par l’influence de personnalités politiques controversées (Antoine Waechter ou Alain Lipietz), ou par celle de clubs de réflexion ou d’écoles de pensée de droite extrême (Nouvelle Droite, GRECE, Synergie Européenne) : des verts-bruns incarneraient ainsi la face sombre et toujours présente de l’écologie… C’est notamment l’écologie profonde (dont le New Âge, issu de la contre culture hippie, qui allie mysticisme, paganisme, ésotérisme et antidémocratie, est une expression), qui illustrerait le mieux la convergence philosophique entre l’écologie conservatrice et l’écologie progressiste. À la lueur de cet exemple, et avec beaucoup de précautions de langage, l’auteur en vient ainsi à présenter les radicalités écologiques comme autant de menaces potentielles pour la démocratie : « Il n’est pas question de réduire l’écologie à une nouvelle forme de totalitarisme – “fascisme” ou “totalitarisme vert”. Cependant, ces postures dénonciatrices et catastrophistes peuvent être délétères pour la discussion démocratique » (p. 16). À l’instar de tout discours dogmatique ou métaphysique, serait-on tenté de préciser… S’il existe donc un radicalisme écologique, celui-ci ne saurait résumer, loin s’en faut, l’écologie politique dans son ensemble, mais il en dévoilerait les gènes réactionnaires. « Malgré tout, conclue l’auteur en une touche se voulant optimiste, la prise de conscience écologique est positive tant qu’elle ne se transforme pas en un terrorisme de “l’écologiquement correct”, en un antimonothéisme, en un naturalisme radical antihumaniste ou en un antimodernisme technophobe » (p. 144). Ce qui, si on lit bien l’auteur, n’est en rien garanti…

43Éric Desmons

Notes

  • [1]
    Régine Le Jan, « Entre amour et haine du roi : quelques réflexions sur les émotions politiques à l’époque mérovingienne » ; Yves Sassier, « Inspirer l’amour, inspirer la crainte ? Sources bibliques et patristiques, œuvres parénétiques (vie-xiie siècles) » ; Lydwine Scordia, « Concepts et registres de l’amour du roi dans le De regimine principum de Gilles de Rome » ; Jean-Luc Chassel, « De l’amour du prince au culte de saint Louis : le sceau des consuls de Pézenas (1298 ou 1303 ?) » ; Laurent Smagghe, « Plaisir de châtier, joie de pardonner : discours amoureux du prince aux villes rebelles de Flandre à l’époque Bourguignonne (xive-xve) » ; Jean Hubac, « Fragments d’un discours amoureux : les huguenots et le roi au premier xviie siècle » ; Monique Cottret, « Les derniers feux de l’amour : les journées d’octobre 1789 revisitées » ; Pierre-Yves Glasser et Anne Quennedey, « De la haine du roi à la communauté des affections : les ressorts d’une politique républicaine selon Saint-Just » ; Conclusion par Françoise Hildesheimer.
  • [2]
    Texte dans Émile Poulat, Église contre Bourgeoisie, Casterman, 1977 ; 2e éd., Berg International, 2006, p. 267-suiv.
  • [3]
    Stendhal, Lucien Leuwen, Gallimard, Folio classique, 2002, p. 913 (index des personnages). Stendhal ajoute sévèrement : « Talent factice »…
  • [4]
    On lira par exemple le compte rendu sévère rédigé par Foelix à propos du Cours d’histoire des législations comparées professé au Collège de France, Revue Foelix, 1837, t. 4, p. 349 (Foelix dénonce « des détails insignifiants qui tiennent du commérage »).
Mis en ligne sur Cairn.info le 21/12/2012
https://doi.org/10.3917/rfhip.036.0401
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