CAIRN.INFO : Matières à réflexion
Y a-t-il encore une réalité dans cette vie difforme?
Y a-t-il encore de la vie dans cette réalité hypertrophiée ?
Hermann Broch
La mort a tant de synonymes
Gilles Vigneault

1Dans sa Lettre à un otage, un auteur français, installé au Portugal et bientôt en Amérique, écrit à un ami juif qui se terre clandestinement en France. Dans l’Europe du début 40, il compare les exilés qu’il croise sur sa route à des « revenants sans densité [1] ». Il parle aussi d’« enfants prodigues sans maison vers laquelle revenir » et il les décrit « embarqués dans un voyage hors de soi-même », se demandant comment ils pourront « se reconstruire [2] ».

2En relisant cette lettre de Saint-Exupéry (1943) sous un jour nouveau, en n’attendant plus Godot comme auparavant, en suivant Benjamin, Levi-Strauss et les autres sur les routes d’exil avec vous, Sylvie Dreyfus-Asséo et Robert Asséo, en recevant votre riche rapport comme une longue lettre adressée à chacun de nous, je nous imagine comme des correspondants unis les uns aux autres, plongés dans un travail migratoire de traduction de la réalité humaine, celle-là qui nous dépasse toujours mais de manière si aiguë, si douloureuse, quand la barbarie prend le dessus. Il y a des événements et des périodes de notre vie collective qui nous confrontent à nous-mêmes de telle manière que nous ne pouvons plus prétendre être les mêmes par la suite. Nous sommes alors tous « embarqués dans un voyage hors de soi-même ».

3Votre rapport est une vibrante missive, lourde de la matière qui cherche à se recomposer depuis. Votre travail souligne bien combien nous sommes des êtres de relation, combien nos liens nous constituent, combien ces liens sont essentiels pour repriser les déchirures de nos tissus symboliques. Mais votre rapport est également douloureux et exigeant, nous rappelant la terrible charge destructrice qui nous habite, la difficulté de faire l’épreuve de cette réalité et son élaboration toujours inachevée. Il est un poignant rappel que notre civilisation n’a pas fini d’élaborer l’impact de la barbarie présente en ses fondements, ainsi qu’elle nous fut révélée pendant le totalitarisme nazi.

4Vous y développez des questions cliniques et métapsychologiques importantes que je voudrai aborder à travers trois dimensions : celle de la contrainte collective, celle du transitionnel, et celle du surmoi et de l’épreuve de réalité.

La contrainte collective disqualifiante

5Dominique Scarfone (2013) aborde le traumatique d’un actuel qui transcende les découpages psychopathologiques tandis que vous ouvrez l’oculus du traumatisme, plus particulièrement quand il a une source collective, culturelle et historique [3]. Dans l’étude de ce concept d’actuel, il est intriguant de constater que chacun des rapports prend principalement appui sur l’un des deux domaines d’émergence du champ psychanalytique. Freud a, tour à tour, abordé chacun de ces deux domaines sur lesquels s’étaye l’appareil psychique individuel, soit le corps et la neurologie d’une part avec l’Esquisse, et le collectif d’autre part avec les Actuelles.

6Freud (1915) a rédigé ses Actuelles face à l’horreur de la Grande Guerre. Il décrit l’homme désemparé dans un monde belliqueux, devenu étranger et brutal. Les idéaux tombent, les illusions se brisent, la grandeur morale régresse et le manque de jugement prévaut. Face à ce triste tableau, Freud souligne le rôle majeur de la contrainte que le groupe exerce sur l’individu. Avec le régime nazi et le gouvernement de Vichy, avant la solution finale, cette dimension de contrainte a pris une qualité particulière pour ceux ciblés par les décrets répétés.

7Le collectif chez Freud a été une manière de penser l’objet, en particulier ce qui de l’objet déborde toujours le sujet et le contraint. Le collectif est aussi pour Freud une manière de penser l’originaire et le pouvoir de l’objet au temps premier. Dans votre rapport, on retrouve le poète épique du mythe freudien, celui qui cherche à faire entendre sa voix et à s’approprier une histoire personnelle (Freud, 1921). C’est un poète en quête d’un correspondant « pour se faire comprendre ». Ce correspondant pourra être éventuellement un psychanalyste, comme pour Monsieur M. qui commence à se donner un visage et un père.

8Par le choix d’étudier l’actuel sous la loupe du traumatisme collectif et historique, en particulier celui du régime nazi, vous nous invitez à considérer le rôle primordial de la contrainte disqualifiante dans l’œuvre du trauma, détail par détail [4]. Cette contrainte existe à toutes les étapes du processus, depuis le premier choc jusque dans l’accueil de la plainte, à l’exemple de la « demande d’oublier » qu’Hannah Arendt dénonçait dans « les bons conseils de nos sauveurs » (Arendt, 1943, p. 421). C’est notamment sous la forme de la contrainte au deuil de soi que vous soulignez l’enjeu fondamental de la contrainte, mais elle perdure aussi par les cicatrices et par ce qui demeure un reste inéliminable du processus traumatique. Cette contrainte s’exercera ensuite dans la transmission transgénérationnelle du traumatisme, de même que dans la trame d’un éventuel travail psychanalytique.

9Si la question de l’actuel ne saurait être posée de manière solipsiste, si elle implique nécessairement l’objet, au singulier et toujours aussi au pluriel, pouvons-nous faire un pas supplémentaire et définir l’actuel, en vous paraphrasant, comme « le collectif qui réverbère à l’intérieur de l’individu » (Asséo, Dreyfus-Asséo, 2013, p. 50). Ce qui implique qu’au registre de l’actuel, l’individu n’est pas encore advenu ; le collectif prévaut, cette première forme plus indifférenciée, massive et contraignante de l’objet, forme de laquelle le sujet se différencie par son travail de subjectivation. N’est-ce pas ce que Freud disait aussi quand il donnait préséance à l’histoire collective sur celle individuelle [5]? Les cicatrices et le reste inéliminable sont-ils alors les marques les plus pérennes de la réponse de l’objet? À la lumière de votre travail, le roc d’origine[6] de toute analyse (Freud, 1937), plus qu’un fait biologique, ne se révèle-t-il pas un fait social, un héritage collectif ?

L’atteinte du transitionnel

10Dans cette foulée, votre rapport traduit ce que Bion appelait une vision binoculaire, traçant un objet issu de la rencontre des points de vue individuel et collectif. Plus encore, votre travail souligne combien la culture et les liens sociaux forment un tissu invisible qui sous-tend la construction d’une topique personnelle [7]. Ce tissu peut se déchirer autour de ceux qui s’en trouvent alors expulsés, en exil, exposant l’inarticulation du moi et du monde, ouvrant une brèche à une réalité catastrophique. La désorientation et les conséquences de la décomposition subjective trouvent des descriptions fines sous votre plume. L’ancien passeport moïque n’a plus voix, il révèle maintenant un corps étranger expulsé du sol qu’il croyait sien, « tombé hors du monde », disait Nathalie Zaltzman (1999). À cette figure d’exil de soi-même répond simultanément celle de l’état de siège, de l’être assiégé, de l’effraction et de l’envahissement par un corps étranger. On rejoint ici le statut d’otage que nous évoquions en débutant, en écho aussi à l’usage de l’analyste otage que fait Scarfone dans son rapport.

11Vous faites un pas de plus avec les cas de Monsieur M. et Monsieur R. : les deux analyses, où le travail contre-transférentiel trouve lui aussi un étayage culturel, dévoilent la représentation d’un ogre analyste, comme dans les tableaux de Goya [8]. Être otage d’un ogre et être exilé [9] : à ce double destin de l’œuvre du trauma, vous opposez toute l’ingéniosité du travail de trauma.

12Remarquons ici comment la déchirure se présente. Pour Freud, comme pour Bion, il y a une forme d’impossibilité dans la relation de l’individu à la culture, impossibilité à laquelle l’individu répond en générant une illusion. Celle-ci veut faire de la culture un rempart, « une sorte de limitation de la destructivité » (Asséo, Dreyfus-Asséo, 2013, p. 44). C’est cette illusion qui s’effondre dans le processus traumatique, dites-vous avec Freud.

13L’illusion chez Freud a partie liée aux idéaux et à la culpabilité. Vous insistez sur le progrès dans la spiritualité du Moïse et nous voudrons y revenir. Mais il y a aussi, avec la pensée winnicottienne, cette autre fenêtre sur l’illusion qui éclaire la déchirure traumatique. Car si l’on conçoit l’ancrage collectif de l’individu comme s’inscrivant dans l’espace-temps paradoxal du transitionnel, si cette capacité d’illusion s’effondre sous le pic du trauma, si dès lors le transitionnel cède le pas à l’actuel, il nous faut réfléchir aux conditions qui permettront de rétablir la fonction transitionnelle [10].

14Ce postulat a un corollaire : avec sa frontière soi-objet et son surmoi fonctionnels, la topique individuelle, telle que nous la concevons depuis 1923, repose sur une relation particulière au tissu culturel, c’est-à-dire sur des capacités de symbolisation qui sont sous-tendues par la transitionnalité. Le processus traumatique vient attaquer cette relation et met à mal la topique subjective existante, ce qui ranime le problème du traitement de l’hallucinatoire par l’appareil psychique. Il y a un processus de désymbolisation dans l’œuvre du trauma (Janin, 1996). Comment la topique va-t-elle se recomposer ? Comment les exilés pourront-ils se reconstruire ?, demandait Saint-Exupéry [11].

15Ai-je raison de mettre dos à dos actuel et transitionnel ? Vous décrivez, me semble-t-il, l’écrasement de la transitionnalité, évoquant « la stérilisation des registres psychiques qui ne communiquent plus », et la perte de « toute alternance rêve/réalité » (Asséo, Dreyfus-Asséo, p. 123). Vous avez une image éloquente de l’effacement d’un espace transitionnel avec le visage du masque de Monsieur M., visage et masque confondus, et l’écorché terrifiant d’un début de redifférenciation. La transitionnalité se reconnaît aussi dans l’importance que vous accordez à la mobilité psychique, jusque dans ses ancrages sensori-moteurs lorsque le trauma sévit et qu’il s’agit de ranimer le transitionnel à partir du perceptuel le plus élémentaire [12], ce qui interpelle l’analité tant chez Benjamin-chiffonnier et que chez Levi-Strauss-explorateur [13]. La mobilité fait jouer le nomadisme de l’enfance et la temporalité composite contre la mortification traumatique.

16Plus largement, à la suite de Benjamin, tout votre rapport s’intéresse aux passages, à leur mouvement, aux forages. La vie y loge, dites-vous, dans « un va-et-vient constant entre les temporalités (passé/présent) et les espaces (dedans/dehors, intime/collectif) » (Asséo, Dreyfus-Asséo, 2013, p. 93). Le travail élaboratif germe dans la tension des passages, à l’exemple de ce qui advient quand l’actuel de séance peut s’organiser en crise progrédiente dans la cure. Un autre passage est celui de la correspondance, balisant un espace-temps potentiel où le « se faire comprendre » dépend d’un objet suffisamment malléable et réflexif [14].

17Winnicott n’apparaît pas explicitement dans votre bibliographie mais vous parlez cependant d’« un primat quasi exclusif des “passages”, de la transitionnalité, sur toute orientation et discontinuité de la psyché » (Asséo, Dreyfus-Asséo, 2013, p. 93). Je ne sais si je dépasse votre pensée en donnant un rôle central à l’atteinte du transitionnel au cœur du processus traumatique, mais reste insistante la question de ce qu’il advient du lien à la culture si ce lien repose sur une illusion qui s’effondre sous le choc traumatique.

Surmoi et épreuve de réalité

18À partir de son titre, tout votre rapport évoque la question du deuil. Un de ses grands mérites est d’inviter à considérer ce qui s’organise en-deçà du travail de deuil proprement dit face à l’œuvre du trauma. La question de l’actuel est celle du coup et de ses cicatrices [15]. On pense ici aux déformations du moi que Freud (1937) décrivait dans Analyse avec fin et analyse sans fin. Mais par delà le moi, peut-on penser que ce sont les relations moi-surmoi qui importent, en particulier leur impact sur le jugement de réalité que vous posez comme la pierre de touche de l’élaboration du trauma [16] ?

19Dans le maniement quotidien du transfert, nous savons l’importance de la différenciation moi-surmoi pour cette épreuve de réalité. Jean-Luc Donnet a bien mis en relief comment cette différenciation rend possible l’intégrité fonctionnelle de la topique individuelle. En deçà de cette différenciation, l’écart conception-perception s’estompe [17] et l’objet retrouve ses pouvoirs primitifs ; la psychologie des foules reprend le haut du pavé. Votre abord du processus traumatique suggère que c’est notamment par une dédifférenciation moi-surmoi que le fonctionnement de la topique individuelle bascule [18]. La régression auquel le processus traumatique contraint vient altérer la différenciation des instances. Dans la vague régressive, le combat qui s’engage alors entre le moi et les figures surmoïques primitives se voudrait-il l’ultime tentative de maintenir et une cohésion individuelle et le lien avec le groupe ? Serait-ce dans l’ampleur de la vague régressive que joue le ferment préalable, c’est-à-dire l’histoire cicatricielle de chacun, surtout celle du trauma précoce des « survivants dès le début » (Asséo, Dreyfus-Asséo, 2013, p. 112) ? Serait-ce la formidable resexualisation de ce mouvement régressif qui mobilise la sexualité infantile, tant à des fins progrédientes que régrédientes ?

20La question de la neurotica et du traumatisme aura traversé toute l’œuvre freudienne. Le travail du meurtre et son élaboration successive tracent la trajectoire du Moïse (Freud, 1939) écrit dans l’ombre de la montée du nazisme. Votre réflexion sur ce texte constitue l’acmé de votre réponse au problème de l’épreuve de réalité et trace l’horizon de notre travail psychanalytique. Si le traumatisme entrave l’accès à la conflictualité interne, se pose l’enjeu d’ouvrir ou réouvrir ce passage. Avec le Moïse, la perspective se renverse : il ne s’agit plus d’exclure le corps étranger mais de le faire sien ; seule la reconnaissance de ses propres velléités internes permet de pleinement faire l’épreuve de la réalité, tant interne qu’externe. Vous parlez ainsi d’une admission interne du meurtre (Asséo, Dreyfus-Asséo, 2013, p. 136), dénouement libérateur paradoxal face à une effraction meurtrière venant du dehors [19].

21Tout le rapport traduit que cette admission n’est possible que s’il y a admission au carré, c’est-à-dire si l’étranger est aussi accueilli par un prochain [20]. En fait, ce procès vient fonder le jugement de réalité comme un mouvement respiratoire de va-et-vient entre dedans et dehors. Il faut non seulement connaître son propre étranger pour reconnaître l’étranger du dehors, mais cet étranger interne est inconnaissable sans celui du dehors et sans l’accueil du prochain.

22Ultimement, tout le progrès de l’esprit ainsi revendiqué, ce que vous avez développé comme le progrès dans la spiritualité du Moïse, jusqu’où est-il possible ? Peut-il ne pas être infiltré des origines idéales qui se substituent à la réalité étrangère ? Est-ce cela qu’implique le constat du reste inéliminable, reste de meurtre et d’idéal ? Celle qui semble notre meilleure alliée contre le retour de la barbarie, l’expérience psychique de la douleur (expérience vécue de douleur), jusqu’où est-elle possible sans idéal et sans dédommagement [21] ? L’actuel serait-il in fine ce qui nous contraint à faire face à l’étranger, étranger qui devient aussi, sous votre plume, le « nouveau pour se maintenir en vie » (Asséo, Dreyfus-Asséo, 2013, p. 136) ? Le reste inéliminable s’avère-t-il à la fois le moteur et le frein du processus de subjectivation ?

23En conclusion, ce n’est pas simple paradoxe qu’il y ait dans votre texte un édifice de vie dans les décombres de la barbarie. En vous lisant et en lisant ceux avec qui vous cheminez, comme mes questions en témoignent, j’ai trouvé un inspirant exemple de l’exigence de cette démarche que Kertész met sous une éthique de la connaissance (Kertész, 1991, p. 60) et Semprun sous la déchirante lucidité de la raison (Semprun, 1990, p. 66), démarche inscrite dans le conflit, nourrie par le reste inéliminable, condition paradoxale d’une fragile liberté inscrite à même notre dépendance les uns aux autres. C’est cette dépendance que l’actuel met le plus à mal et c’est par elle que peut s’ouvrir le passage du transitionnel.

Notes

  • [1]
    Le revenant sans densité rappelle le fantôme creux du comprendre des lettres de Benjamin que vous citez. Vous parlez aussi de dénaturation de la matière au cœur des expériences traumatiques. Le fantôme demeure creux si le destinataire de l’appel reste sourd et que la rencontre n’a pas lieu. Comment cette rencontre sera-t-elle possible dans le cadre psychanalytique ? Comment redonner sa densité à la matière ?
  • [2]
    « Elle est douce, l’absence de l’enfant prodigue ! C’est une fausse absence puisque, en arrière de lui, la maison familiale demeure. […] La présence de l’ami qui en apparence s’est éloigné, peut se faire plus dense qu’une présence réelle. C’est celle de la prière. Jamais je n’ai mieux aimé ma maison que dans le Sahara. Jamais fiancés n’ont été plus proches de leur fiancée que les marins bretons du XVIe siècle, quand ils doublaient le Cap Horn, et vieillissaient contre le mur des vents contraires. Dès le départ ils commençaient déjà de revenir. C’est leur retour qu’ils préparaient de leurs lourdes mains en hissant les voiles. Le chemin le plus court du port de Bretagne à la maison de la fiancée passait par le Cap Horn. Mais voici que mes émigrants m’apparaissaient comme des marins bretons auxquels on eût enlevé la fiancée bretonne. […] Ils n’étaient plus des enfants prodigues. Ils étaient des enfants prodigues sans maison vers quoi revenir. Alors commence le vrai voyage, qui est hors de soi-même. Comment se reconstruire ? » (Saint-Exupéry, 1943, pp. 19-20).
  • [3]
    En reprenant une distinction faite par Bokanovski (2002) entre traumatisme, traumatique et trauma.
  • [4]
    Vous vous situez alors dans la foulée des travaux de Ferenczi et Winnicott qui ont souligné cet enjeu de la disqualification par l’objet. Vous en abordez la dimension collective et perverse.
  • [5]
    Pensons aux fantasmes originaires et à la place que Freud accorde au phylogénétique pour l’intelligibilité des phénomènes cliniques.
  • [6]
    De votre côté, vous évoquez le roc que constitue « le double accueil impossible [et] l’irréparable de cette perte » (Asséo, Dreyfus-Asséo, 2013, p. 135). Donnet (2010) a aussi repris cette question du roc d’origine à partir du contre-transfert de Freud, ce qui interroge sous un autre angle son ancrage relationnel et social.
  • [7]
    Chaque individualité, aussi unique se veut-elle, n’est qu’une relative unité dont l’assise plonge dans le sol indifférencié du groupe. Freud (1921) a souligné la manière toujours partielle avec laquelle la psychologie individuelle se dégage de celle des foules. José Bleger (1967) a poursuivi en parlant des racines primitives du moi, là où moi et non-moi restent indifférenciés et forment un méta-moi qui infiltrera particulièrement le cadre de l’analyse. Le cadre abrite ainsi un monde fantôme, un méta-comportement qui préserve le non-moi et sert de base à la construction du moi. Pour Bleger, les institutions sociales sont les dépositaires de la partie psychotique de la personnalité, c’est-à-dire de la partie non-différenciée et non dissoute des liens symbiotiques primitifs. Le psychanalyste voudra transformer le non-processus immuable du cadre en processus, objet du travail analytique. Serait-ce au niveau du cadre que l’actuel se loge de manière privilégiée, dans cette institution où Bleger reconnaissait la compulsion de répétition la plus parfaite ?
  • [8]
    Outre dans les tableaux issus du travail contre-transférentiel pendant l’analyse de Monsieur M., le thème de l’ogre apparaît aussi dans l’analyse de Monsieur R., qui raconte des rêves « à donner en pâture à l’ogre analyste » (Asséo, Dreyfus-Asséo, 2013, p. 67).
  • [9]
    On peut évoquer Ulysse captif du Cyclope, et son ingénieux oudos (personne) pour se dégager de la contrainte meurtrière et poursuivre sa route.
  • [10]
    Winnicott (1965) aborde le traumatisme dans le contexte de la dépendance de l’individu à l’environnement. L’aire de confiance s’effondre et exige d’être reconstruite.
  • [11]
    Le poète québécois Gaston Miron parlait de l’homme rapaillé face à un autre traumatisme historique.
  • [12]
    Une autre question : que faisons-nous du sensoriel dans la cure ? Tirons-nous trop du côté de la spiritualité, au détriment d’une remise en branle plus sensorielle des assises de la créativité primaire ? La sensorialité est-elle un déterminant plus important de notre méthode que nous ne le reconnaissons, en particulier dans le rôle joué par l’expérience lestée de la parole, lieu concentré de sensorialité et de mobilité en séance ? Nous pouvons rejoindre ici l’importance que les deux rapports accordent à la trace motrice.
  • [13]
    Il peut être intéressant de penser le transitionnel dans sa dimension temporelle, ce que vous semblez décrire comme le jeu des temps, la temporalité composite et son mouvement, un temps animé.
  • [14]
    Nous pouvons rapprocher aussi la malléabilité de l’analyste (Milner, Roussillon) et sa passibilité telle que décrite par Scarfone (2013).
  • [15]
    Surmonter le trauma pourra éventuellement mener à un travail de deuil et d’après-coup mais nous aurions tort, soulignez-vous, de confondre réactualisation du trauma et après-coup. La réactualisation engage des enjeux de symbolisation primaire tandis que l’après-coup nous situe de plain-pied sous l’égide du principe plaisir-déplaisir, au sein de la symbolisation secondaire où joue le refoulement.
  • [16]
    Si le jugement de réalité est la pierre de touche de l’élaboration du processus traumatique, n’est-ce pas aussi l’enjeu de l’incorporation mélancolique ? Ne pouvons-nous pas rapprocher l’organisation traumatique de ce que Freud (1924) appelait les psychonévroses narcissiques, dont il faisait de la mélancolie le cas exemplaire et où le conflit central concerne le moi et le surmoi ?
  • [17]
    Insister sur le rôle du transitionnel, c’est définir le trauma comme un enjeu hallucinatoire, c’est-à-dire comme un problème de traitement de l’hallucinatoire par l’appareil psychique. Nous y revenons en parlant du jugement de réalité.
  • [18]
    Janin (1996) ouvrait cette piste en parlant de collapsus topique.
  • [19]
    Vous dites aussi (Asséo, Dreyfus-Asséo, 2013, p. 132) que la reconnaissance des mouvements meurtriers est corrélatif de la réouverture de l’espace [interne d’appartenance], ce que l’on peut entendre à nouveau sous l’angle du transitionnel.
  • [20]
    Le rôle primordial de ce prochain comporte de nombreuses facettes. Le rapport met en lumière l’importance du travail contre-transférentiel pour accueillir l’innommable dans la situation psychanalytique. Le travail de l’hallucinatoire passera par les différentes mailles du démenti que l’analyste offre, en particulier par sa survie et sa constance. Il est intéressant de constater que l’exemple clinique du « Regarde ! » avec Monsieur M. est intercalé dans l’écriture du rapport entre deux autres situations de démenti. Celles-ci impliquent Freud, soit d’une part celle concernant le rêve de l’Homme aux loups (en réponse à Rank) et, d’autre part, celle du rêve de l’injection faite à Irma. Cette dernière scène est onirique et lance le mouvement introspectif qui traverse l’œuvre freudienne jusqu’au Moïse. Mais dès l’Esquisse, Freud butait sur le problème de la réalité interne se faisant identique à la perception.
  • [21]
    Cet enjeu rejoint la réflexion sur les origines du surmoi et les tenaces idéalisations qui entravent la différenciation et l’appropriation subjective (Gauthier, 2013).
Français

Le rapport Deuil dans la culture de Robert Asséo et Sylvie Dreyfus-Asséo est discuté à partir de trois dimensions inhérentes au processus traumatique décrit : la contrainte disqualifiante exercée par le collectif, l’atteinte du transitionnel, et le rôle du surmoi dans l’épreuve de réalité. L’actuel apparaît ainsi comme la réverbération du collectif à l’intérieur de l’individu et appelle un travail de subjectivation. L’œuvre du trauma ravive le problème du traitement de l’hallucinatoire et entraîne une dédifférenciation des instances moïque et surmoïque. Avec le Moïse freudien, la question devient celle de reconnaître ses propres velléités internes pour faire pleinement l’épreuve de la réalité. Le travail d’élaboration possible bute sur ses limites, notamment celle de l’idéal, mais il ouvre le passage du transitionnel et du nouveau.

Mots-clés

  • traumatisme
  • collectif
  • transitionnel
  • surmoi
  • épreuve de réalité
Deutsch

Den Weg zum Übergangsgeschehen eröffnen

Der Arbeitsbericht von Robert Asséo und Sylvie Dreyfus-Asséo wird hier ausgehend von drei -dem beschriebenen traumatischen Prozess inhärenten- Dimensionen diskutiert: dem disqualifizierenden vom Kollektiv ausgeübten Zwang, der Beeinträchtigung des Übergangsgeschehens und der Rolle des Überichs bei der Realitätsprüfung. Das Aktuelle wird so als Spiegelung des Kollektivs im Inneren des Individuums sichtbar und verlangt nach einer Subjektivierungsarbeit. Das Werk des Traumas belebt die Problematik der Bearbeitung des Halluzinatorischen und verursacht eine Entdifferenzierung der Ich- und Überichinstanzen. Mit dem Freudschen Moses stellt sich somit die Frage nach der Anerkennung der eigenen inneren Impulse als Voraussetzung für eine vollständige Realitätsprüfung. Die mögliche Verarbeitung stößt an ihre Grenzen, insbesondere die des Ideals, aber sie öffnet den Weg hin zum Übergangsgeschehen und zu Neuem.

Schlagwörter

  • trauma
  • kollektiv
  • übergangsgeschehen
  • überich
  • realitätsprüfung
Español

Dejar paso a lo transicional

El informe Duelo en la cultura de Robert Asséo y Sylvie Dreyfus-Asséo es discutido en tres dimensiones inherentes al proceso traumático descrito: la coacción descalificante ejercida por el colectivo, el ataque a lo transcional y el papel del superyó en la prueba de realidad. Lo actual se muestra así como la reverberación del colectivo en el interior del individuo y demanda un trabajo de subjetivación. La obra del trauma reaviva el problema del tratamiento de lo alucinatorio y conlleva una diferenciación de las instancias yoica y superyoica. Con el Moisés freudiano, la cuestión es ya la de reconocer las propias veleidades internas para así efectuar plenamente la prueba de realidad. El trabajo de elaboración posible choca con sus límites, especialmente con lo ideal, pero abre paso a lo transicional y lo nuevo.

Palabras claves

  • traumatismo
  • colectivo
  • transicional
  • superyó
  • prueba de realidad
Italiano

Aprire il passaggio del transizionale

La relazione intitolata Lutto nella cultura di Robert Asséo e Sylvie Dreyfus-Asséo viene qui discussa a partire da tre dimensioni inerenti al processo traumatico descritto : la coazione squalificante esercitata dal collettivo, l’attacco al transizionale, e il ruolo del super io nella prova di realtà. L’attuale appare cosi’ come la riverberazione del collettivo all’interno dell’individuo a fa appello ad un lavoro di soggettivazione. L’azione del trauma ravviva il problema del trattamento dell’allucinatorio e comporta una differenziazione delle istanze egoica e superegoica. Con il Mosé freudiano, la questione diventa quella di riconoscere le proprie velleità interne per fare pienamente la prova della realtà. Il lavoro di elaborazione possibile inciampa sui suoi limiti, in particolare quello dell’ideale, ma apre il passaggio del transizionale e del nuovo.

Parole chiave

  • trauma
  • collettivo
  • transizionale
  • superio
  • prova di realtà

Références bibliographiques

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  • Freud S. (1924b), Névrose et psychose, Névrose, psychose et perversion, Paris, Puf, pp. 283-286.
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  • Freud S. (1939a), L’homme Moïse et la religion monothéiste, Paris, Gallimard, 1986.
  • En ligneGauthier M., Les origines meurtrières du surmoi, Revue française de psychanalyse, t. LXXVII, n° 5, 2013, pp. 1488-1494.
  • En ligneJanin C. (1996), Figures et destins du traumatisme, Paris, Puf, 2e édition, 1999.
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Martin Gauthier
4000, avenue Marcil, Montréal
Québec, Canada H4A 2Z6
Mis en ligne sur Cairn.info le 12/12/2014
https://doi.org/10.3917/rfp.785.1336
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