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De l’emprise d’une conception de la communication politique comme performance [1]

1La longue campagne présidentielle de 2007 a donné lieu à d’intenses efforts de communication. D’après les indicateurs des sondages d’opinion, les forts taux d’audience des émissions politiques à la télévision et, in fine, les taux de participation élevés au premier et au second tours, il semble aussi que cette campagne a puissamment intéressé et motivé les citoyens. De ce fait, comme en 2002, quoique avec moins d’inquiétude sur une possible manipulation des esprits, s’observe une résurgence cyclique des interrogations sur les effets que cette abondance de communication peut exercer sur les électeurs. Face à ces interrogations, il est souhaitable de disposer d’éclairages sur les processus de mobilisation médiatique appliqués au champ politique. Deux ouvrages récents s’engagent dans cette tâche difficile et il n’est pas inutile de faire retour sur eux pour considérer dans quelle mesure ils y parviennent et à quels développements ils appellent.

2Il faut savoir gré aux auteurs d’apporter leur pierre à un pan de la littérature qui reste inférieur dans la science politique française à ce qui est disponible en la matière au sein de la production anglo-américaine [2]. Certes, l’appauvrissement du débat politique du fait d’une médiatisation concentrée sur les « jeux » au détriment des « enjeux » dans la mise en récit des campagnes électorales a été documenté [3]. Ou bien encore, au prix d’un imposant travail empirique sur une élection locale faisant l’objet d’une médiatisation nationale, ont pu être pointés la diversité et les entrelacements des processus de communication et leur insertion dans l’ensemble des activités électorales [4]. Mais, depuis La télévision fait-elle l’élection ?[5] dont le titre est plus resté à la postérité que le contenu n’a été commenté, actualisé et enrichi, peu de publications ont alimenté notre connaissance. Par ailleurs, même si 2007 sera mieux traité de ce point de vue, les grandes enquêtes de sociologie électorale, principalement conduites par ou autour du Cevipof à l’occasion des scrutins nationaux, ne prennent que marginalement en charge les processus de communication et de médiatisation. Si bien que, sur 2002, faute d’être préparés et outillés, il n’a pas été possible de traiter l’hypothèse de l’influence de la médiatisation du thème de l’insécurité sur la formation des choix électoraux, ni son articulation avec les autres facteurs susceptibles d’expliquer ces choix. Dès lors, ce qui a pu être fait se rapportait à des analyses de contenu [6] ou à une mise en contexte [7] n’autorisant que l’inférence pour suggérer ou minorer l’idée d’un effet sur les électeurs.

3Les questionnements avancés dans La télévision fait-elle l’élection ? avaient l’intérêt de porter sur la diversité des pratiques des citoyens, conformément au mot d’ordre du courant d’analyse des usages et gratifications consistant à se demander ce que les gens font des médias plutôt que ce que les médias font aux gens. Mais c’était en répliquant les enquêtes britanniques des années 1960 et donc avec une opérationnalisation quantitative assez réductrice. Cela n’a pas facilité l’essor des travaux sur les pratiques d’écoute de la médiatisation du politique. Pourtant, en recourant à des méthodologies diversifiées intégrant des dispositifs qualitatifs, cette prise en compte des usages et des perceptions est une piste féconde pour analyser les mécanismes du rapport au politique des citoyens tel qu’il s’actualise dans la consommation des médias en contribuant selon diverses modalités à leur socialisation politique. Avec une distance notable vis-à-vis du courant des usages et gratifications, c’est bien ce que montrent, à partir d’entretiens, une analyse de la réception du programme satirique le plus suivi en France au tournant des années 1980 et 1990 [8] ou une exploration du rapport aux médias comme facteur limité des perceptions négatives du politique [9]. Par contraste, les deux ouvrages dont il est ici question rejoignent, quant à eux, la tradition dominante soucieuse de traiter de la communication politique en campagne électorale en tant que performance, c’est-à-dire telle qu’elle est supposée pouvoir orienter les choix des citoyens [10].

4Thierry Vedel choisit une démarche documentée visant à mettre à plat et en perspective les évolutions de la communication électorale sous la Cinquième République. Cela permet de noter le recours croissant à des primaires pour la désignation des candidats au sein des partis. Ces processus peuvent s’accompagner d’une médiatisation importante, dont témoigne le cas socialiste de l’automne 2006. Cela aurait pu donner lieu à une réflexion plus approfondie sur la ressource sondagière et médiatique de court terme comme alternative à la structuration de plus long terme de réseaux internes aux partis afin de sensibiliser les adhérents à l’avantage d’une candidature définie avant tout par son potentiel de victoire finale auprès de « l’opinion publique ». Ce critère du potentiel de victoire finale attesté par les médias étant caractéristique des primaires américaines, d’ailleurs actuellement en cours de réforme pour limiter ce biais, il y aurait en effet de quoi questionner la plus ou moins grande autonomie des grands partis vis-à-vis des médias. Sont ensuite passés en revue divers éléments (exercice de la déclaration de candidature, palette des instruments de mesure de l’opinion, recours aux clubs, think tanks et réseaux personnels…). La présentation synthétique de ce en quoi consiste les « appareils de campagne » distingue trois cercles concentriques (état-major, personnel chargé de la mise en œuvre, ensemble des soutiens) avant de détailler les fonctions à assurer et de documenter ainsi le degré de professionnalisation atteint, notamment une division très fine du travail technique et politique concernant la communication.

5À partir du chapitre 5 (« Faire connaître son message », p. 121-148), l’auteur développe une sorte de vade-mecum du parfait candidat en pointant les contraintes légales et réglementaires encadrant la communication politique (publicité, matériel de campagne, expression audiovisuelle…) et quelques repères stratégiques (communication directe ou indirecte, planification des événements de campagne et des déclarations…). S’ensuit l’analyse des enjeux de construction et de gestion de l’image (p. 149-180) à propos desquels est discutée l’action des conseillers en communication et l’évolution de leur rôle. Ces deux chapitres fourmillent de chiffres et d’anecdotes qui agrémentent la lecture et donnent à comprendre par l’illustration la diversité des activités de communication [11]. S’y rattachent les chapitres 8 (« Le coût et le financement des campagnes ») et 9 (« Le futur de la communication électorale », consacré à Internet). Entre-temps, le chapitre 7 (« Le rôle de la télévision et les effets des médias », p. 181-208) paraît un peu court pour faire un sort à cette lancinante question. Mais l’auteur prend la précaution de la situer comme une matière particulièrement complexe sur laquelle nos connaissances sont modestes, ce qui invite à développer les efforts de recherche. C’est ici que les références bibliographiques sont les plus étoffées, la sélection faisant utilement apparaître certains des travaux américains les plus recommandables. D’autres paraissent moins avoir leur place. Ainsi, quitte à évoquer le soupçon suggéré par Robert Putnam selon lequel la télévision serait un facteur crucial du déclin de l’engagement civique, il conviendrait de présenter les répliques qui lui ont été apportées et qui nourrissent de manière plus solide le débat entre l’hypothèse du cynisme politique et celle de la mobilisation civique [12]. À cet égard, il est intéressant de pointer les résultats d’une étude sur les effets des publicités politiques négatives abondamment diffusées aux Etats-Unis, car ils éclairent la complexité et le caractère non univoque des messages médiatiques durant les campagnes [13]. D’une part, cette étude montre que plus les messages diffusés à la télévision sont négatifs, plus la participation électorale est faible, ce qui suggère un effet de démobilisation associé à la dépréciation du politique, mais, d’autre part, pour les votants, la négativité facilite le repérage relatif des candidats et la capacité à leur attribuer des caractéristiques contrastées.

6Enfin, doit être pointé un élément faisant l’objet d’une brève mention mais qui s’avère crucial si on le rapporte à la nature des questionnements qu’il y a lieu de développer sur la communication politique. À propos de la dynamique du two-step flow of communication identifiée dans une étude pionnière [14] et selon laquelle les individus ne sont sensibles aux messages médiatiques qu’à travers leur filtrage par les discussions tenues dans leurs réseaux de socialisation, Thierry Vedel affirme : « On peut penser que ce schéma était valable à une époque où la télévision n’avait pas encore pénétré tous les foyers et qu’il n’est désormais plus applicable, chaque individu possédant désormais de nombreux moyens d’information directe » (p. 200). Certes, les résultats de l’époque concernaient le rapport à la radio et à la presse plutôt qu’à la télévision, mais aujourd’hui encore, il convient d’en retenir que le travail de persuasion produit par le personnel politique à travers les médias ne s’applique pas de manière bilatérale entre l’énonciateur propagandiste et chacune des personnes composant son auditoire prise isolément. S’il existe bien un temps premier de la réception au cours duquel s’effectue cette médiation directe, dont rend compte la figure de style suggérant que de Gaulle s’adressait par la télévision à chaque Français les yeux dans les yeux, il existe ensuite et de manière plus longue un temps social où ces réceptions font l’objet d’appropriations collectives par discussion, confrontation de points de vue et comparaisons, qui touchent d’ailleurs aussi les individus n’ayant pas été initialement exposés au message. Dès lors, a contrario de ce que suggère T. Vedel, il conviendrait de considérer que toute étude sur la communication politique qui ne tiendrait pas compte de ces phénomènes d’appropriation collective à travers lesquels la communication s’intègre profondément à la socialisation politique risquerait de manquer son objet. C’est là un enjeu épistémologique majeur pour améliorer l’intégration des travaux de communication à l’ensemble des études sur les processus de mobilisation politique.

7L’affirmation par Jacques Le Bohec que « les médias et la télévision en particulier ne se situent pas en dehors de la réalité sociale » (p. 7) semble rejoindre la perspective qui vient d’être formulée. Cela s’articule d’ailleurs aussi à sa judicieuse mise en garde, reprise de Philip Schlesinger, contre les dangers du médiacentrisme, cette posture analytique consistant à traiter des médias essentiellement par l’analyse de leurs contenus considérés comme relevant de logiques elles-mêmes spécifiques aux médias (esthétique, narration, formalisation institutionnelle…) et donc sans tenir compte des conditions de production de ces contenus, telles qu’elles peuvent être rapportées à des processus sociaux généraux. De même, il paraît heuristique que le premier chapitre de l’ouvrage vise à examiner la pertinence de la notion de « pouvoir » des médias et que le deuxième convoque Norbert Elias pour adopter une démarche d’analyse des échanges entre acteurs. Néanmoins, au vu de quelques tensions dans les arguments, un doute affleure assez vite sur la mise en œuvre de cette prudente et féconde épistémologie. Ainsi, l’idée que « les messages n’agissent pas comme un stimulus pavlovien » n’empêche pas d’affirmer que le candidat Chirac de 1995 « a remonté la pente de la popularité en partie grâce à l’aide involontaire des Guignols de l’Info » (p. 15) ou que le « Non » au référendum européen de 2005 s’explique comme une réaction de rejet du monolithisme médiatique favorable au « Oui » (p. 16). C’est-à-dire que, pour convaincre de l’insuffisance d’une conception des médias attachée à leur influence directe sur les comportements des publics, l’auteur s’appuie sur l’hypothèse d’effets eux-mêmes médiatiques (quoique non prévus par les émetteurs des messages) de telle sorte que les autres facteurs envisageables (mobilisations politiques, communications interpersonnelles…) n’occupent qu’une place implicite et marginale dans l’explication des comportements des acteurs sociaux !

8On acquiesce plus volontiers à la discussion sur la diversité des rapports au politique au sein de la presse et des rôles que les journalistes sont susceptibles d’assumer en termes de justification de leurs activités comme contribution au fonctionnement de la démocratie. Ces éléments qui donnent à comprendre l’hétérogénéité des médias tels que l’auteur souhaite en faire l’analyse à partir des concepts de la sociologie critique (champ, habitus) semblent étonnamment ne plus devoir s’appliquer quand, dans le chapitre « Le politique à la télévision » (p. 55-87), les journalistes sont saisis en bloc comme propagateurs intéressés de la « légende » de leur émancipation à l’égard du pouvoir politique, alors que « bien des tabous n’ont pas disparu, ce que le dévergondage sexuel et scatologique de certaines émissions de radio et de télévision tend à occulter en laissant croire que l’on peut désormais parler de tout librement » (p. 55-56). Qui plus est, le ton de la diatribe n’aide pas à démêler ce qui doit attester d’une « subalternité structurale » des journalistes à l’égard du personnel politique ou de leur adhésion idéologique au libéralisme économique qu’expliquerait le fait qu’ils sont « issus à 80% des classes supérieures » (selon une étude publiée en 1984…). Tout cela compromet finalement le débat sur les possibles effets de la télévision sur ses publics dus à l’accroissement de l’infotainment (info-divertissement) ou aux mécanismes de hiérarchisation des informations. Pour aller plus avant sur ces sujets, sans doute eut-il aussi fallu élargir la bibliographie, qui présente une grande cohérence, mais avec l’inconvénient d’être assez restrictive et fermée aux travaux anglo-américains, dont certains recèlent pourtant un puissant appareil critique qui aurait pu servir le propos de l’auteur [15].

9Concernant les campagnes électorales (chapitre 4), la discussion sur leur traitement journalistique ou les débats télévisés d’entre-deux tours est rapidement close pour accorder plus d’importance à la centralité des sondages et à une reprise des commentaires existants sur les divers types d’effet attribués aux médias (agenda, cadrage, amorçage). Le questionnement sur ce en quoi consiste le vote (chapitre 5) prend une certaine distance avec le thème de la communication pour contextualiser et historiciser l’acte électoral. Là encore, malgré d’utiles rappels et l’invitation précieuse à déconstruire la notion d’électorat, il est dommageable de trouver quelques affirmations non étayées par des résultats d’enquête, telles que : « L’isoloir […] est proche du confessionnal où l’on vient demander l’absolution pour les péchés » (p. 135), ou « Les votes Le Pen ne sont pas majoritairement masculins ; la proportion de femmes, déjà importante dans la partie visible, est en réalité plus élevée car il leur est plus difficile de s’exprimer sur un thème politique » (p. 144).

10Enfin, le dernier chapitre propose une lecture des soirées électorales à la télévision comme rituel opérant un effet de validation et de formalisation de ce en quoi consiste la compétition électorale jusqu’à en suggérer symboliquement, par des types spécifiques de discours des candidats ou des journalistes, le moment où elle serait close et où reprendrait le temps ordinaire de la vie politique. Cette approche originale [16], développée sur un ton plus équilibré, bénéficie d’un solide encadrement théorique et d’illustrations qui documentent l’analyse. Dans le sillage de la critique adressée par Pierre Bourdieu aux interprétations anthropologiques du rite comme figure du passage d’un état social à un autre, c’est l’idée du rite d’institution qui est privilégiée pour établir qu’une importante fonction sociale en est de légitimer implicitement l’objet auquel le rite s’applique et, le naturalisant en quelque sorte, de le soustraire à l’examen critique. Dans cette perspective, la communication politique – et tout particulièrement la performance accomplie par les soirées électorales télévisées – contribuerait à figer la division du travail politique en démocratie représentative. Sans disposer d’une vérification empirique des résultats de cette action socialisatrice, une telle analyse présente l’intérêt de situer le questionnement au niveau de l’intégration des processus de médiatisation à l’intelligibilité générique du monde politique. À ce niveau, il n’est pas tant question de mesurer des effets sur des comportements que d’appréhender comment la communication participe des cadres ordinaires de la vie sociale. C’est le chantier principal ouvert aux recherches en communication politique, celui aussi qui leur assurera les meilleurs débouchés et échanges au sein des sciences sociales.

11Pierre LEFÉBURE

12Laboratoire Communication et politique (CNRS)

Une face cachée de l’histoire électorale française [17]

13On connaît les travaux de sociologie historique d’Yves Déloye qui, avec ceux d’Alain Garrigou, d’Olivier Ihl ou de Michel Offerlé, ont considérablement enrichi notre connaissance de la citoyenneté et de la civilisation électorale françaises. Si le modèle de T. H. Marshall présente les sociétés occidentales comme ayant successivement abordé la dimension civile, politique et sociale de la citoyenneté, cette vue harmonieuse et développementaliste de l’évolution électorale conduit à négliger les conflits qui ont opposé les acteurs sociaux quant à la légitimité et l’inéluctabilité d’une citoyenneté assise sur l’universalité du suffrage. Du côté des courants nationalistes français, des résistances s’exprimèrent à l’égard de la promotion d’une citoyenneté dont l’horizon d’universalité pouvait générer une liberté dangereuse pour les identités primordiales. De même, la contrainte que faisait peser l’émergence de l’appartenance citoyenne sur l’allégeance religieuse, ouvrant l’État au pluralisme confessionnel et conduisant à la privatisation de la foi, a entraîné de larges réactions de la part de l’institution catholique. C’est ce dernier enjeu, lié à l’autonomisation de l’espace politique et à la promotion d’une appartenance à la communauté stato-nationale venant contrarier l’identité religieuse supposée première, qui est étudié par Yves Déloye dans son récent ouvrage.

14Avec le souci de profondeur historique qu’on lui connaît, l’auteur s’attache ici à saisir les avatars du cléricalisme électoral en France sur la période qui voit s’installer les pratiques de participation entre le milieu du 19e et le milieu du 20e siècle. À partir d’une connaissance exhaustive de l’historiographie politique et religieuse de la période considérée, ainsi que d’une investigation poussée dans les sources primaires (archives policières et judiciaires, articles et iconographie de presse, sermons, bulletins paroissiaux, manuels électoraux, tracts de propagande, etc.), Yves Déloye parvient à dessiner ainsi une « contre-histoire du vote » qui éclaire d’un jour nouveau les structures et les évolutions du suffrage électoral en France.

15Il s’agit d’abord de saisir la contribution de la hiérarchie catholique à l’apprentissage des procédés démocratiques : propagande et financement des campagnes, mobilisation des électeurs et sélection des candidats, inculcation du devoir électoral et travail de classement idéologique. Mais il s’agit aussi de comprendre la réticence de l’Église à la légitimité du pluralisme politique des catholiques et les difficultés de son insertion dans une modernité marquée par la séparation des sphères et l’autonomie du sujet. C’est donc une histoire paradoxale où sont restitués à la fois l’ambivalence de l’Église envers le règne du suffrage, ses hésitations et ses résistances à l’égard de la conjonction entre démocratie représentative et république laïciste, mais aussi son concours à la définition d’un répertoire moderne d’action politique et à l’intégration et la politisation des populations rurales dans la vie politique française.

16L’enquête minutieuse d’Yves Déloye privilégie l’étude de l’action pastorale des desservants de paroisse et des animateurs des réseaux locaux d’action catholique, et restitue par une foule d’exemples extraordinairement parlants le travail d’inculcation d’une vision religieuse intégrale du monde social, qui lie les principes théologiques aux prescriptions électorales et interdit ainsi de concevoir la politique comme un champ indépendant de la religion. Cet intégralisme s’accompagne le plus souvent de la réaffirmation de l’intransigeantisme traditionnel qui refuse les données philosophiques et anthropologiques de la modernité politique. Mais Yves Déloye sait aussi donner voix à ceux qui, tout au long de cette histoire, se sont appuyés sur le même intégralisme pour promouvoir des positions politiques moins hostiles à la République moderne.

17Le plus souvent, les prescriptions électorales visent à disqualifier tout esprit de révolte et à rejeter la tradition révolutionnaire comme contraire aux dictées divines et à l’esprit de justice et de charité. Seule l’influence des maximes évangéliques qui prônent à la fois la sollicitude envers autrui et le respect de l’autorité légitime serait susceptible d’établir un ordre juste. Seule la conception de l’acte électoral comme devoir moral et soumission à la sagesse de Dieu pourrait permettre de tempérer les emportements du volontarisme démocratique. Et ici le magistère religieux s’exerce pleinement sur les consciences pour rejeter le cloisonnement opéré par la citoyenneté républicaine entre l’homme et le citoyen : l’électeur n’est pas l’individu informé et critique qui délibère et choisit de manière autonome, mais le membre d’une communauté assujettie à ses porte-parole, le fils fidèle qui se laisse guider par les autorités morales garantes de son salut. Cette conception pastorale du gouvernement des âmes est au service des intérêts de la communauté identitaire, qui a pour vocation essentielle de transmettre son héritage moral et de faire vivre sa tradition. La politique n’a pour fin que d’affirmer la vérité religieuse jusque dans la constitution et dans la législation. Le nombre n’a aucune légitimité en soi et s’assimile à la brutalité de la force s’il n’est corrigé par une approche substantielle des décisions qu’il engendre. On retrouve ici cette approche qualitative du suffrage que le christianisme a toujours défendue depuis ses origines.

18On sait que l’Église a largement contribué à inventer et perfectionner une technologie électorale destinée à assurer la dévolution des charges ecclésiastiques, et que c’est dans ses synodes, conciles et chapitres qu’elle a mis en œuvre le principe Quod omnes tangit issu du code justinien selon lequel « ce qui intéresse tout le monde doit être traité et approuvé par tous ». Ainsi, le principe de consultation et de consentement des intéressés, qui a connu un essor considérable dans l’Europe communautaire médiévale et inspiré l’ecclésiologie conciliariste au 15e siècle, a marqué profondément la doctrine traditionnelle du corps politique, a conduit au développement de l’idée de représentation et a revêtu une charge nouvelle au moment de la Révolution avec le développement des théologies des Lumières. Mais l’autre principe, dit de la sanior pars, permettait de tempérer les effets purement mécaniques de la loi du nombre et la doctrine catholique a toujours cherché à soumettre la loi de majorité aux exigences de qualité et de substance emportées par l’affirmation de l’origine divine de tout pouvoir comme de la supériorité de la vérité sur l’opinion. C’est dans cette conception substantielle du suffrage que le magistère romain a pu, de Pie VI à Pie IX en passant par Grégoire XVI, trouver les ressources intellectuelles aptes à stigmatiser la référence moderne à un pouvoir détaché de son fondement divin et libéré de toute référence religieuse. Ainsi, à partir de l’adage paulinien Omnis potestas a Deo, l’enseignement de l’Église a conduit à dissoudre la citoyenneté dans l’appartenance religieuse et à soumettre tout choix politique à la prévalence de la loi naturelle voulue par Dieu.

19Mais, précisément en raison de cette implication religieuse de l’activité politique et de la confusion entre le répertoire de la piété et celui de l’assentiment électoral, le clergé se présente dès la première moitié du 19e siècle comme un acteur incontournable du jeu politique et contribue par ses interventions sur la scène électorale à sacraliser durablement l’acte du vote. Les mandements pastoraux insistent sur le caractère impérieux du devoir électoral, les offices religieux sont agencés afin d’encadrer le rituel démocratique, et la continuité est établie entre la liturgie et la délibération politique. Par là, et en dépit de cette synonymie posée entre le vote universel et la particularité culturelle, l’Église contribue à l’assise démocratique d’un régime républicain dont elle combat pourtant les présupposés agnostiques et anticléricaux. Il faut noter ici – et ce n’est pas là l’une des moindres contributions de cet ouvrage à la science politique – que l’examen de la littérature pétrophile conduit à relativiser le paradigme de la domination privilégié par André Siegfried dans son célèbre Tableau. Le cléricalisme, dans lequel Siegfried voit une force écrasant toute possibilité de résistance de la part de populations rurales durablement soumises, est en réalité moins la résultante d’une disposition héritée et intériorisée que le produit d’une élaboration théologique et d’un travail politique constant. Loin d’apparaître comme le fruit d’une domination allant de soi, le cléricalisme électoral se donne comme une entreprise d’inculcation volontaire et pensée qui cherche à invalider la nouvelle vision du monde sécularisé affirmant l’autonomie d’un espace politique détaché de tout principe structurant d’origine religieuse. La capacité d’encadrement du clergé est en définitive étroitement dépendante d’une traduction théologique qui permet de considérer le vote comme un devoir religieux au même titre que la prière. C’est cette inscription du vote dans une perspective de dévotion et d’obéissance à Dieu qui est le ressort profond du cléricalisme électoral, beaucoup plus que la supposée domination exercée par les élites locales sur le peuple dans une pression matérielle et spirituelle.

20Dans le même temps et dès le début de la Troisième République, certains ecclésiastiques se démarquent de l’intransigeantisme catholique pour plaider en faveur d’une adaptation du catholicisme au monde moderne et défendent une conception libérale de la religion susceptible de concilier la mission évangélique avec la démocratisation de la société. C’est une autre trajectoire qui se dessine ici de la relation entre le catholicisme et la vie politique française, où l’indifférence et la conciliation doivent permettre de ne froisser aucune opinion politique pourvu qu’elle ne soit pas contraire à la foi. Ce desserrement des contraintes religieuses du choix politique ouvrira la possibilité d’un relatif pluralisme des catholiques, même si celui-ci ne se déploiera vraiment que bien après la période couverte par l’enquête d’Yves Déloye.

21Ce que révèle cette étude, c’est le maintien de la conception intégraliste de la foi quelle que soit la période considérée. Car même lorsque le clergé se retire d’un engagement trop manifeste dans la lutte électorale au nom d’une conception plus « élevée et indépendante » du sacerdoce, c’est pour privilégier une action apostolique renouvelée en considérant que les tentations partisanes d’antan ont nui à l’efficacité religieuse. Se vérifie donc la possibilité d’une déconnexion entre intransigeantisme et intégralisme, signe d’une adaptation du catholicisme à la modernité politique, mais sans aller jusqu’à l’énonciation d’une séparation radicale entre la foi et les options temporelles. Cela ne doit pas étonner. L’enquête d’Yves Déloye portant sur les positions du clergé et non sur celles des laïcs, il n’est pas surprenant que l’intégralisme religieux soit ainsi toujours réaffirmé. En outre, on ne doit pas oublier qu’aucun des fondateurs du libéralisme n’a prôné la séparation complète entre foi et politique. Au contraire, la subsomption de la séparation entre institutions politiques et religieuses par la séparation entre sphère publique et sphère privée conduit nécessairement à reconnaître que les croyances religieuses peuvent légitimement influencer les options politiques. Ce que prône le libéralisme, c’est que les préférences religieuses soient toujours présentées, même publiquement, à titre privé. Mais cela n’implique nullement que, dans le for interne de l’individu, la foi religieuse ne vienne pas inspirer les choix politiques, et c’est même sur cette liaison intérieure qu’un auteur comme Tocqueville pouvait fonder son espoir d’une régulation du volontarisme démocratique.

22Ce qu’il faut retenir de cette minutieuse analyse de la littérature pétrophile, c’est la contribution du clergé catholique à l’invention d’un répertoire de propagande et de mobilisation populaire qui a certainement assuré la pénétration du rituel démocratique dans la profondeur de la société. Ce répertoire résulte de la convergence entre une volonté de politisation des pratiques sacerdotales et une volonté d’appropriation religieuse du savoir-faire politique. Quel que soit l’ancrage ancien et longtemps prégnant de l’Église catholique dans l’hostilité intransigeante à la modernité politique, les présupposés intégralistes de la foi ont ainsi paradoxalement permis que la contre-société chrétienne contribue à l’édification et à l’assise du suffrage universel. C’est donc à la connaissance d’une face cachée de l’histoire électorale française que conduit la lecture de cet ouvrage désormais incontournable d’Yves Déloye.

23Jean-Marie DONÉGANI

24Institut d’études politiques de Paris

Le patriotisme cosmopolitique ou la voie introuvable [18]

25L’ouvrage de Jean-Marc Ferry Europe, la voie kantienne, publié en 2005, mais composé d’un recueil d’articles écrits entre 2002 et 2005 à la veille des référendums français et néerlandais, est l’essai d’un philosophe qui entreprend depuis plusieurs années de théoriser la construction européenne et ses perspectives de développement futures, tant du point de vue du fonctionnement des institutions que de celui du rapport que les citoyens entretiennent avec elles [19].

26Jean-Marc Ferry reprend à son compte dans cet essai la thèse d’Habermas du patriotisme constitutionnel et entreprend de la prolonger. Pour lui, les échanges interculturels de peuple à peuple sont générateurs d’une forme originale d’intégration, exprimée par le concept kantien de cosmopolitisme. C’est à partir de cette « voie kantienne » que les fondements d’une identité européenne sont censés se développer. Nous critiquerons ici l’idée selon laquelle une identité européenne serait susceptible d’émerger simplement des échanges entre nations et tenterons de montrer que le mode d’intégration défendu par l’auteur est en fait en contradiction avec son aspiration à une communauté européenne démocratique.

27Il convient également de remarquer que le projet de Ferry reproduit une certaine ambiguïté constitutive de celui d’Habermas. Il prétend conceptualiser et expliquer l’état actuel de l’Union, tout en projetant sur cette conceptualisation un idéal philosophique hérité, entre autres, du projet de paix perpétuel kantien, introduisant ainsi dans ses propos une forte charge normative. Cela implique, du côté de l’analyse, d’adopter également un angle d’attaque double. On devra commenter et discuter la pertinence de l’analyse que l’auteur produit sur l’Europe, mais également l’apprécier comme une contribution politique faisant partie intégrante du phénomène décrit, c’est-à-dire l’hypothétique émergence d’une identité européenne.

28Ferry reprend la problématique de l’identité européenne telle qu’elle a été construite par Habermas et commence par se réapproprier l’idée du patriotisme constitutionnel. Comme Habermas, Ferry interprète le lien entre nation et démocratie comme le vecteur historique et donc conjoncturel d’une idéologie plus large, le républicanisme. Il s’agit du « principe politique pour lequel la volonté publiquement formée sur le mode d’une participation active des citoyens est constitutive de l’ordre social » [20]. Tout l’enjeu réside dans cette « volonté publiquement formée », où l’on retrouve un autre concept cher à Habermas, l’espace public délibératif [21]. D’après Ferry, un tel espace public ne se décrète pas, il a besoin d’une assise sociale, d’une forme d’intégration, et c’est précisément ce rôle qu’a joué historiquement la nation. Mais la nation n’est qu’un mode d’intégration parmi d’autres, caractérisé par sa dimension verticale, c’est-à-dire passant par le biais de l’acculturation en direction d’un modèle central homogène. Pour Ferry, ce modèle est aujourd’hui remis en question du fait de la crise des institutions sur lesquelles il repose. Ainsi, l’école ne joue plus son rôle d’homogénéisation culturelle, l’obligation militaire n’existe plus et les revendications en direction du multiculturalisme se multiplient. Or, il nous semble que Ferry renvoie un peu trop vite le modèle national aux poubelles de l’Histoire : si l’intégration verticale était à ce point en crise, on pourrait logiquement attendre que l’identité nationale et l’allégeance à la nation qui en découlent le soient aussi ; or, on le verra par la suite, non seulement Ferry refuse toute idée de déclin des identités nationales, mais il fait même du maintien des nations comme cadres structurants un élément essentiel de sa conception de l’intégration européenne.

29Mais revenons à son raisonnement. Puisque la nation est un cadre historique dépassable, il devient tout à fait légitime d’envisager que l’Europe puisse devenir à son tour le cadre d’un nouvel espace public délibératif capable de sous-tendre une nouvelle échelle d’exercice de la souveraineté étatique et de la participation démocratique. Pour cela, l’Europe peut s’appuyer, non plus sur une communauté de destin comme l’ont fait les nations, mais sur une communauté de projet, c’est-à-dire le patriotisme constitutionnel. Là encore, l’opposition rigoureuse entre un modèle national et un modèle post-national semble fragile, car de nombreuses identités nationales exaltent leur rapport étroit à des valeurs universelles et l’auteur reconnaît lui-même que l’identité républicaine française s’appuie déjà sur une telle forme de patriotisme [22]. Cependant, il concentre plutôt ses arguments contre ceux qui nient la possibilité d’une identification réelle à des valeurs constitutionnelles, en faisant valoir que les nombreux combats historiques pour la liberté, menés par des hommes parfois même contre les dirigeants de leur nation, montrent que l’on peut avoir un attachement « chaud » à des valeurs universelles [23].

30Mais si une identité peut se fixer sur des valeurs constitutionnelles, une constitution ne suffit pas à créer une communauté politique intégrée et solidaire. C’est là qu’intervient la thèse centrale de Ferry. Afin de donner à la communauté de l’Union une base substantielle et une solidarité pratique, il préconise la voie de l’intégration horizontale ou cosmopolitique, c’est-à-dire la reconnaissance et l’ouverture mutuelle des cultures et des héritages nationaux. Cette identité cosmopolitique repose sur une éthique « communicationnelle » ou « reconstructive » qui se réalise dans plusieurs domaines. Dans le domaine mémoriel, il s’agit de faire dialoguer les mémoires collectives les unes avec les autres afin de dépasser, dans une démarche réflexive et critique, les histoires nationales autocentrées et apologétiques. Pour ce qui est de la culture politique, il s’agit également d’une reconnaissance réciproque des interprétations, des intérêts et des visions du monde exprimés par les cultures nationales. Au-delà, Ferry appelle également à ouvrir cet espace public d’échanges aux enjeux métaphysiques et aux intuitions morales, jusque-là confinés à la sphère privée assignée aux croyances et aux religions.

Europe philosophique ou Europe des philosophes ?

31À ce stade, un problème se pose : Ferry semble considérer que le simple fait que les mémoires et les cultures nationales dialoguent entre elles suffirait à dégager un « consensus par confrontation » [24] et donc un fonds substantiel pour une identité européenne. Cet enchaînement pourrait sembler problématique, mais seulement à condition d’ignorer un point essentiel, bien que non explicitement affirmé, de la thèse de Ferry : le cosmopolitisme n’est pas seulement la voie par laquelle peut se construire une identité européenne possible, il est cette identité elle-même. Et à cette identité, Ferry donne un nom, celui d’Europe philosophique [25].

32Cette idée va bien au-delà d’une simple reconnaissance mutuelle des cultures : elle constitue en elle-même un stock de références identitaires mobilisables, non seulement pour définir l’Europe d’aujourd’hui et d’hier, mais aussi pour la projeter dans l’avenir et lui assigner un rôle historique. L’Europe philosophique est une définition particulière de l’identité européenne qui implique pour Ferry que l’Union intègre la Turquie et joue un rôle actif dans les relations internationales pour s’opposer à l’hégémonie américaine et promouvoir le dialogue entre civilisations. Après l’échec des grandes idéologies universalistes qui ont souvent mené aux totalitarismes, l’Europe aurait en quelque sorte une mission, une vocation à accomplir : donner corps à l’universalisme cosmopolitique et redevenir ainsi la « patrie de l’Universel ».

33Un nouveau problème se pose alors à nous, cette fois en forme de contradiction interne : attribuer à l’Europe une telle vocation, ne revient-il pas in fine à lui attribuer une identité définie de façon verticale et centralisée ? Attendre de l’Europe réelle qu’elle se fonde dans le moule de l’Europe philosophique, n’est-ce pas lui assigner une identité toute faite qui doit bien peu aux échanges interculturels et beaucoup aux idéaux partagés de la communauté des philosophes ? L’avant-propos de l’ouvrage nous dessine l’histoire de cet idéal sous la forme d’un « procès de civilisation ». Le cosmopolitisme serait ainsi inscrit dans l’histoire de l’Europe depuis son origine, marquée par l’espace d’échanges culturels et de transmissions d’héritages entre civilisations que constituait la méditerranée antique [26]. C’est fondamentalement une civilisation de médiateurs, de traducteurs, bref, une civilisation cosmopolite. Cette mise en cohérence – qui confère une signification simple à l’histoire de l’Europe et tend même à légitimer la conscience de sa supériorité sur les autres civilisations – s’apparente tout à fait à la production d’un mythe fondateur. Rémi Brague, autre philosophe dont l’essai Europe, la voie romaine[27] a manifestement inspiré Ferry, avait en son temps produit un mythe assez proche selon lequel l’identité européenne trouverait sa vérité originelle dans le rapport des Romains à la culture et plus précisément dans leur capacité à s’approprier des héritages étrangers, grecs ou judéo-chrétiens. Justine Lacroix a d’ailleurs souligné le risque d’affadir le post-nationalisme en en tirant un certain « euro-patriotisme civique » [28]. Le patriotisme cosmopolitique de Ferry semble pencher d’avantage du côté du patriotisme traditionnel que de l’authentique cosmopolitisme [29].

34En revanche, le patriotisme de Ferry ne se nourrit pas tout à fait des mêmes références que les identités nationales : il ne s’agit plus de construire une culture et une histoire nationale homogène, mais une vocation philosophique dessinant les contours d’un certain rapport à l’histoire et à la culture. C’est ici qu’il convient de voir le philosophe qu’est Ferry non plus comme un observateur objectif de la construction européenne, mais comme un acteur engagé au service de sa cause, un entrepreneur identitaire. Anne-Marie Thiesse [30] a montré combien la construction des identités nationales était redevable aux historiens et aux poètes des 18e et 19e siècles, par la mise en cohérence systématique des histoires et des cultures nationales qu’ils ont réalisée. Or, pour l’Europe, l’histoire et la culture sont plutôt des références qui divisent, justement parce qu’elles ont déjà été investies par les identités nationales. C’est pourquoi ce sont plutôt des philosophes comme Habermas, Ferry et Brague qui se sont emparés du discours identitaire sur l’Europe et l’ont imprégné de leurs raisonnements et de leurs concepts.

L’intégration horizontale, solution ou problème ?

35Après avoir appliqué le paradigme cosmopolitique à la question de l’identité de l’Europe, Ferry entreprend de l’étendre à la question des institutions et de la citoyenneté. L’enjeu est ici la nature du système politique européen. Dans son projet de paix perpétuelle [31], Kant définit « l’idée cosmopolitique » comme le croisement de trois types de droit : le droit civique, le droit des gens et le droit cosmopolitique qui s’adresse aux citoyens du monde dans un cadre transnational. Ferry voit dans cette définition ce qui fait précisément « l’originalité » de la nature politique de l’Union, c’est-à-dire le fait de n’être ni un État, ni une organisation internationale, mais un modèle intermédiaire, qui tient par le rajout de la dimension proprement cosmopolitique. Plutôt que de parler de transfert vertical de souveraineté, Ferry préfère parler de souveraineté partagée. Le modèle d’intégration politique est horizontal : il passe par la coordination et l’harmonisation des politiques.

36Ici, le discours de Ferry ne porte plus sur l’hypothétique émergence d’une identité à venir, mais théorise la situation effective actuelle de l’Union. Cependant, il en fait un paradigme normatif qui se présente comme la condamnation des ambitions des fédéralistes européens. Mais si l’on évite de voir trop vite dans la nature hybride de l’Union un modèle nécessaire, on peut y voir au contraire une piste de réflexion pour comprendre la crise actuelle des institutions européennes. La double légitimité de l’Union, vis-à-vis des États et des citoyens, ne constitue-t-elle pas un facteur de tension entre des exigences contradictoires ? D’un côté, en tant qu’arène internationale, l’Union repose en grande partie sur la confidentialité de négociations diplomatiques ; de l’autre, en tant qu’arène démocratique en formation, l’Union doit répondre à une exigence croissante de transparence et de responsabilité politique. L’échec du Traité instituant une Constitution européenne a d’une certaine manière illustré cette tension constitutive. L’Union s’est retrouvée prise entre les deux feux de critiques contradictoires : la critique souverainiste traditionnelle qui voit dans l’extension des compétences de l’Union une dépossession des démocraties nationales ; mais aussi une critique d’inspiration fédéraliste, déçue de ne pas trouver une constitution démocratique et parlementaire, et agacée par le maintien des pesanteurs de l’unanimité qui empêchent l’alternance politique. Il est ainsi possible de voir dans la prédominance actuelle de la dimension interétatique et horizontale de l’Union le principal obstacle à la naissance d’un espace public européen, d’une identité européenne et d’une démocratie européenne.

37La façon dont Ferry se heurte aux arguments de Will Kymlicka [32] à la fin de l’essai, est révélatrice de sa difficulté fondamentale : comment envisager une citoyenneté qui ne se fonde que sur la coopération internationale sans considérer en même temps cette citoyenneté comme une simple extension de la citoyenneté nationale et non comme son dépassement ? Pour Kymlicka, les phénomènes transnationaux tels que les migrations ou les droits de l’homme opposables au niveau international ne remettent pas en cause la prééminence du cadre territorial national et de l’identité nationale. Ferry lui répond que les droits accordés aux non-nationaux résidents et les organisations internationales sont autant de remises en cause d’un paradigme strictement national. Certes, mais la question de fond est celle de l’impact social réel de ces phénomènes sur les comportements et les représentations ; et de ce point de vue, on est tenté de penser avec Kymlicka que ces phénomènes ne remettent pas fondamentalement en cause le cadre délibératif et identitaire national et ne constituent pas un cadre alternatif aussi saillant. Allons même plus loin. Si les nations restent des entités souveraines, il n’y aucune raison pour que les coopérations horizontales et les échanges s’intensifient d’eux-mêmes pour parvenir au degré d’ouverture réciproque extrême envisagé par Ferry. En revanche, la mise en place de politiques et d’institutions verticales constitue un puissant levier susceptible d’inciter au développement des échanges entre peuples [33]. Contrairement à ce que Ferry laisse entendre, les échanges horizontaux sont non pas une alternative à l’intégration verticale, mais une conséquence des contraintes que cette dernière introduit. L’Histoire a ainsi souvent vu les cultures communier entre elles à l’ombre des empires [34].

38En fait, l’espace public d’échanges transnationaux dont rêve Ferry ne peut reposer que sur de puissantes institutions (politiques, sociales, médiatiques) supranationales. Le cosmopolitisme tel qu’il l’entend n’est pas un dépassement des identités particulières en direction de l’universel, car il est lui-même érigé en vocation active et en identité singulière. C’est en fait le concept même d’identité postnationale qui nous semble ici être une voie introuvable.

39Pierre HAROCHE

40Université Paris I-Panthéon-Sorbonne

Notes

  • [1]
    Thierry Vedel, Comment devient-on président(e) de la République ? Les stratégies des candidats. Paris, Robert Laffont, 2007 ; Jacques Le Bohec, Élections et télévision. Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, 2007.
  • [2]
    Dernière synthèse en date : Philippe Riutort, Sociologie de la communication politique, Paris, La Découverte, 2007. En ligne
  • [3]
    Jacques Gerstlé, Keith R. Sanders, Linda Lee Kaid (eds), Mediated Politics in two Cultures. Presidential Campaigning in the United States and France, New York, Praeger, 1991.
  • [4]
    Christiane Restier-Melleray, Que sont devenues nos campagnes électorales ? L’éclairage par la succession de Jacques Chaban-Delmas en 1995, Pessac, Presses Universitaires de Bordeaux, 2002.
  • [5]
    Jay G. Blumler, Gabriel Thoveron, Roland Cayrol, La télévision fait-elle l’élection ? Une analyse comparative : France, Grand-Bretagne, Belgique, Paris, Presses de Sciences Po, 1978.
  • [6]
    Julien Terral, L’insécurité au journal télévisé. La campagne présidentielle de 2002, Paris, L’Harmattan, 2004.
  • [7]
    Arnaud Mercier, « Les médias en campagne », dans Pascal Perrineau, Colette Ysmal (dir.), Le vote de tous les refus. Les élections présidentielle et législatives de 2002, Paris, Presses de Sciences Po, 2003, p. 53-87.
  • [8]
    Grégory Derville, « Les différents rôles du Bébête Show auprès de ses téléspectateurs », Réseaux, 74, 1995, p. 89-108.
  • [9]
    Daniel Gaxie, « Une construction médiatique du spectacle politique ? Réalité et limites de la contribution des médias au développement des perceptions négatives du politique », dans Jacques Lagroye (dir.), La politisation, Paris, Belin, 2003, p. 325-356.
  • [10]
    Par exemple : Jacques Gerstlé, « L’information et la sensibilité des électeurs à la conjoncture », Revue française de science politique, 46 (5), octobre 1996, p. 731-752.En ligne
  • [11]
    Sur ces sujets, on trouvera d’autres détails et l’articulation avec les principaux concepts sur les effets des médias dans : Jacques Gerstlé, La communication politique, Paris, Armand Colin, 2004.
  • [12]
    Kenneth Newton, « Mass Media Effects : Mobilization or Media Malaise ? », British Journal of Political Science, 29 (4), 1999, p. 577-599 ; Pippa Norris, A Virtuous Circle. Political Communication in Post-industrial Democracies, New York, Cambridge University Press, 2000 ; Pippa Norris « Tuned Out Voters ? Media Impact on Campaign Learning », Ethical Perspectives, 9 (4), 2002, p. 200-221.
  • [13]
    Stephen Ansolabehere, Shanto Iyengar, Going Negative. How Political Advertisements Shrink and Polarize the Electorate, New York, The Free Press, 1995.
  • [14]
    Paul Lazarsfeld, Bernard Berelson, Hazel Gaudet, The People’s Choice. How the Voter Makes Up his Mind in a Presidential Election, New York, Columbia University Press, 1944.
  • [15]
    Sur l’infotainment (info-divertissement), voir les débats dans Réseaux, 118, 2003 (Kees Brants, « De l’art de rendre la politique populaire ou ‘qui a peur de l’infotainment ?’ », p. 135-165 ; Erik Neveu, « Le chercheur et l’infotainment : sans peur mais pas sans reproche. Quelques objections à la critique d’une imaginaire orthodoxie critique », p. 167-182) et dans Political Communication, 20 ( 2), 2003 (Markus Prior, « Any Good News in Soft News ? The Impact of Soft News Preference on Political Knowledge », p. 149-171 ; Matthew A. Baum, « Soft News and Political Knowledge : Evidence of Absence or Absence of Evidence ? », p. 173-190). Sur la sélection des nouvelles, la littérature abonde depuis les travaux fondateurs, dont : Michael McCombs, Donald Shaw, « The Agenda-Setting Function of Mass Media », Public Opinion Quarterly, 36 (1), 1972, p. 176-187 ; Herbert J. Gans, Deciding What’s News. A Study of CBS Evening News, NBC Nightly News, Newsweek, and Time, New York, Pantheon Books, 1979.
  • [16]
    Il existe aussi un court texte sur le cas de 1995 : Richard Godin, « Le rituel de la soirée électorale télévisée », Les dossiers de l’audiovisuel, 102, 2002, p. 65-67.
  • [17]
    Yves Déloye, Les voix de Dieu. Pour une autre histoire du suffrage électoral : le clergé catholique et le vote 19e-20e siècle, Paris, Fayard, 2006 (L’espace du politique).
  • [18]
    Jean-Marc Ferry, Europe, la voie kantienne. Essai sur l’identité postnationale, Paris, Cerf, 2005.
  • [19]
    Jean-Marc Ferry, La question de l’État européen, Paris, Gallimard, 2000.
  • [20]
    Jean-Marc Ferry, Europe…, op. cit. p. 51.
  • [21]
    Voir notamment Jürgen Habermas, L’intégration républicaine. Essai de théorie politique, Paris, Fayard, 1998, chap. 9 : « Trois modèles normatifs de la démocratie ».
  • [22]
    Jean-Marc Ferry, Europe…, op. cit., p. 63.
  • [23]
    Jean-Marc Ferry, ibid., p. 65.
  • [24]
    Jean-Marc Ferry, ibid., p. 83.
  • [25]
    Jean-Marc Ferry, ibid., p. 115.
  • [26]
    Jean-Marc Ferry, ibid., p. 16.
  • [27]
    Rémi Brague, Europe, la voie romaine, Paris, Critérion, 1992 (rééd. Gallimard : 1999).
  • [28]
    Justine Lacroix, « Pertinence du paradigme libéral pour penser l’intégration politique de l’Europe », Politique européenne, 19, septembre 2006, p. 21-45.
  • [29]
    Voir notamment Francis Cheneval, La Cité des peuples. Mémoires de cosmopolitismes, Paris, Cerf, 2005.
  • [30]
    Anne-Marie Thiesse, La création des identités nationales, Paris, Seuil, 1999.
  • [31]
    Emmanuel Kant, Vers la paix perpétuelle, Paris, PUF, 1974.
  • [32]
    Will Kymlicka, « Le mythe de la citoyenneté transnationale », Critique internationale, 23, 2004, p. 97-111. En ligne
  • [33]
    Par exemple, les échanges entre les cultures politiques nationales se jouent beaucoup plus dans l’enceinte du Parlement européen, institution verticale, que dans la mise en réseau des parlementaires nationaux.
  • [34]
    Si l’Europe a hérité du legs de multiples civilisations antiques, c’est notamment par le biais de l’empire d’Alexandre, qui diffusa l’hellénisme en Orient et favorisa les syncrétismes religieux et culturels, et de l’Empire romain, qui assimila les héritages grecs et judéo-chrétiens et en fit des références universelles pour mieux assurer son unité politique.
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/09/2007
https://doi.org/10.3917/rfsp.573.0489
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