CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1« Ce fut le règne des piliers de brasserie mêlés aux avocats, aux ratés de la médecine et des professions libérales », écrivit Léon Daudet à propos des premières années de la République [1]. Sa formule lapidaire condamnait sans appel les républicains et le régime qu’ils avaient fondé.

2Un tel jugement n’était pas nouveau – depuis plus de cinquante années, les journaux conservateurs accusaient explicitement les républicains de n’être que des orateurs d’estaminet –, et se perpétua longtemps. Combien de récits, en effet, se gaussaient du débraillé de Gambetta, de sa mauvaise éducation, de son ignorance de l’art de la conversation : « Il a d’immenses qualités, disait de lui le Maréchal Canrobert, cadurcien qui avait connu Gambetta tout jeune, mais il s’est formé dans une brasserie et il n’a jamais couché avec une duchesse » [2]. Que, durant sa jeunesse étudiante, Gambetta eût été un habitué des brasseries du quartier latin, nul polémiste ne l’ignorait; tel ancien député le décrivait quittant le Café de Madrid pour se rendre au Café Procope et finissant ses soirées au Café Voltaire [3]. Tous les ennemis du tribun s’accordaient pour s’horrifier de ce que celui-ci et ses amis continuassent de fréquenter les cafés de leur jeunesse estudiantine et radicale. Pire encore, le Président du Comité électoral du XXe arrondissement était un marchand de vin. Pour les partisans de l’Ordre Moral, inspirés par une littérature romanesque et médicale, les cafés étaient le lieu du mal, alcoolisme et républicanisme constituaient deux manifestations d’un même fléau [4]. Au cours de l’été 1877, la fermeture de débits de boisson suspects fut l’une des principales mesures antirépublicaines prises par Fourtou, ministre de l’Intérieur du 16 Mai.

3L’historien doit, bien évidemment, considérer avec précaution ces jugements de bourgeois critiquant le fils d’épicier. Le maurrassien Daudet et le bonapartiste Canrobert, en visant Gambetta dans sa personne et non ses actes, cherchaient en fait à discréditer le régime en signifiant que sa tare était congénitale, puisque les républicains étaient des parvenus, donc des incompétents.

4Ces jugements péremptoires furent repris par les historiens hostiles à la République, de Bainville à Daniel Halévy. Pour eux, au gouvernement des meilleurs avait succédé celui des médiocres. Après la République des ducs, les classes moyennes, dont Gambetta avait annoncé l’arrivée au pouvoir et dont il était censé représenter l’archétype, avaient conquis, par le suffrage universel, les places occupées jusqu’alors par des aristocrates et des grands bourgeois. Le temps des tripots avait succédé à celui des salons, le vulgaire avait chassé le savoir-vivre et la démagogie avait remplacé la compétence [5]. Ce phénomène avait constitué une étape supplémentaire dans le processus qui conduisait la France dans une décadence toujours plus inexorable [6]. Ils en donnaient pour preuve la loi du 17 juillet 1880, qui avait établi la liberté d’ouvrir un débit de boisson. Renforçant ce point de vue, la mythologie républicaine aimait à rappeler la jeunesse bohême d’un Gambetta étudiant dans le quartier latin.

5On sait, depuis la thèse de Jean Estèbe, qu’il fallut en réalité attendre le tournant du siècle pour que se produise un renouvellement sociologique de la classe politique [7]. Dépassant le clivage Républicains au café, Monarchistes au salon, l’interrogation sur la signification de la fréquentation des cafés prend du coup un autre sens. Les travaux pionniers de Maurice Agulhon ont montré comment une forme de sociabilité traditionnelle avait, en se politisant, rendu possible l’enracinement précoce de l’idée républicaine dans le Var rural. En s’inspirant de sa démarche, on cherchera pourquoi et comment une sociabilité citadine, celle des cafés, fut associée au « parti républicain ». Quel rôle jouèrent les cafés dans l’enracinement du nouveau régime : simples lieux de rencontre ou véritables sièges de l’État-major républicain ? Existait-il une géographie parisienne des cafés républicains ? Les cafés devinrent-ils, comme l’écrivit un contemporain, les « salons de la Démocratie » [8] ? Autant de questions auxquelles on tentera de répondre en suivant les amis de Gambetta pendant « l’ère des périls », c’est-à-dire les toutes premières années de la République, à partir des rapports de surveillance de police et des récits de témoins et de proches.

UNE SOCIABILITÉ CITADINE

6Depuis plusieurs décennies, les transformations de la capitale et l’évolution des modes de vie avaient développé une sociabilité citadine nouvelle qui s’était notamment traduite par l’essor des cafés. D’abord populaires, ces établissements, fréquentés par la bourgeoisie, étaient devenus plus luxueux et une sorte de hiérarchie s’était dessinée, depuis les établissements les plus huppés jusqu’aux « assommoirs », en passant par les bistrots de quartier [9]. Ils connurent sans doute leur apogée sous le second Empire, quoique les avis des historiens soient partagés sur la chronologie [10].

7Dès les années 1820, en l’absence de liberté de réunion, certains cafés étaient devenus de hauts-lieux d’opposition politique et conservèrent cette fonction plusieurs décennies. À la fin de la monarchie de Juillet et pendant la Seconde République, ils avaient connu leur heure de gloire : les étudiants, les journalistes et les jeunes ambitieux venaient y écouter les derniers témoins de la geste révolutionnaire. Sous l’Empire, ils étaient surveillés de près par la police. Le simple fait de les fréquenter était considéré en effet comme une marque de sympathie pour les idées républicaines. La jeunesse républicaine aimait à se retrouver dans les cafés du quartier latin, le Procope, le Buci, le Voltaire ou le café de l’Europe. Gambetta s’y fit maintes fois remarquer. Dans ces cafés, devenus selon le mot du sénateur Hébrard « l’école normale de la politique » [11] se fit en partie l’éducation politique de cette génération.

8Après la Commune, les établissements les plus politisés furent momentanément fermés. Puis, le café Schaeffer, le café de Madrid [12], le café Frontin, le Liesbin [13], le Grand U[14], la brasserie Gutemberg, le Gaulois [15], etc., recommencèrent à être des lieux de ralliement pour les « radicaux de la plus belle espèce » [16]. La surveillance policière reprit.

9Le 23 janvier 1872, le chef de cabinet du Préfet signalait au chef de la Police municipale qu’un groupe d’individus « appartenant à la fraction gambettiste» était supposé se réunir, tous les soirs, au café Frontin, boulevard Poissonnière, prenant des précautions pour ne pas être entendu [17]. Il lui demandait de vérifier l’information, de faire exercer la surveillance du lieu et de dresser la liste des meneurs. De 1872 à 1878, des officiers exercèrent une observation attentive dudit café. Une cinquantaine de rapports ont été rassemblés et conservés dans un dossier de la série Ba des Archives de la Préfecture de Police, d’autres peuvent être trouvés dans les dossiers personnels des personnalités qui faisaient l’objet d’une surveillance individuelle, notamment celui de Gambetta [18]. Le premier rapport concernant le café Frontin est daté du 19 novembre 1872. Il donne une description très précise des locaux, et confirme que des habitués se réunissaient dans des salles au sous-sol (d’où le terme de « cave Frontin » utilisé dans certains rapports) [19]. La différenciation des lieux, entre la salle réservée aux clients de passage, et celles où se réunissaient les habitués, apparente le café dont il était question au cercle. Maurice Agulhon suggère le terme « café-cercle » pour désigner ce type d’établissement [20].

10Au fil des rapports, la vie de ce groupe d’habitués peut être retracée. Le 12 septembre 1873, ils quittèrent le café Frontin pour s’établir au Café du Pont de fer, situé un peu plus loin sur le même boulevard [21]. Ce transfert inopiné avait pour origine une querelle avec le patron du café, qui avait réclamé que l’on réglât les dettes. Spuller, notamment, aurait été endetté à hauteur de 500 francs [22]. Dépité de perdre de si bons clients, – 25 personnes [23] chaque jour, soit 125 francs de recettes assurées –, il vint les supplier, mais en vain, de revenir chez lui. Spuller, conciliant, proposa que l’on allât en alternance dans l’un et l’autre des cafés, mais les autres refusèrent [24]. En juin 1874, le groupe éclata et se répartit en plusieurs lieux de rendez-vous : certains allèrent au Café latin [25], boulevard St Michel, d’autres au Café de Madrid, boulevard Montmartre (puis au café du Gaulois, rue du Faubourg Montmartre) [26], un troisième groupe, emmené par Francisque Ordinaire, au Café de Châteaudun [27]. Les autres restèrent au Pont de fer, mais envisagèrent de changer de lieu de réunion, car on ne leur faisait pas crédit [28]. Le groupe connut alors une période d’hésitation, signe à la fois des divisions et des difficultés financières : on alla à la brasserie de Strasbourg, en face de la rue Rougemont, puis certains retournèrent au café Frontin, d’autres au Pont de fer, puis au tout proche café Lamblin [29]. Ceux qui revinrent, le 1er octobre 1874, au café Frontin, furent mal accueillis par les commerçants du quartier qui le fréquentaient [30].

11Ces péripéties ne relèvent pas seulement de l’anecdote. Plusieurs éléments méritent d’être soulignés. En premier lieu, la régularité des rencontres et la relative importance du groupe, à peu près 25 personnes. Rappelons que, devant la loi, tout groupe constitué de plus de vingt personnes devait être soumis à une autorisation d’association délivrée par l’autorité publique. La fréquentation était toutefois fluctuante; en août 1873, par exemple, Spuller se lamentait de ce que le café Frontin fut déserté [31]. On ne s’occupait pas de politique, s’efforçait de croire l’un des officiers chargé de la surveillance, on se contentait de prendre l’absinthe, entre 4 et 6 heures et l’on se cantonnait à des discussions générales [32]. La description que Juliette Adam donne dans son récit des rencontres au Grand U semble confirmer cette analyse :

12

« Nos amis provinciaux ou mondains sont souvent étonnés quand nous parlons du
grand U.
Le grand U est un café. Des divans, une table de marbre pour le domino, meublent un
salon à part.
Dès quatre heures, les bocks succèdent aux bocks. On s’y retrouve pour parler des faits
du jour.
“On fera de vous des Allemands, dis-je à mes amis. Vous modifiez vos mentalités par
l’abus de la bière, tandis que les Germains affinent la leur avec notre champagne”.
Au grand U, on fume la pipe : Gambetta, Spuller, Hébrard, Floquet, Lockroy, About,
Peyrat, etc. sont des habitués; les uns y viennent de temps en temps, les autres tous les jours.
On respire, au grand U, une atmosphère surchauffée par le tabac, auquel, le soir, s’ajoute
le gaz.
Les deux piliers en sont Spuller et Hébrard. Ce dernier y dépense une somme d’esprit
jamais épuisée; Spuller, son savoir intarissable. Tous se disputent aux dominos, tandis qu’à la
Régence Grévy fait, silencieux, sa partie d’échec » [33].

13Ainsi, il est bien clair que la sociabilité avait précédé la politique. Les républicains investissent des cafés qui existent déjà, dont ils sont des clients, certes privilégiés, mais non les seuls. Les changements dans les habitudes avaient pour raison des rapports tendus entre un patron et des clients aussi bien que les disputes et les controverses politiques.

14Jeux, fumée, absinthe, bière, atmosphère masculine, ces cafés étaient donc les lieux d’expression d’une sociabilité citadine semi-privée et masculine avant d’être des lieux politiques. Mais si les républicains l’avaient adoptée puis conservée, c’est qu’elle répondait à des nécessités politiques. La police ne s’y trompait d’ailleurs pas : la surveillance continue dont ils étaient l’objet montre combien la limite avec l’association politique était ténue.

DES LIEUX DE RENCONTRES POUR POLITIQUES ET JOURNALISTES

15Sous l’Empire, Gambetta et ses amis s’étaient partiellement initiés à la vie politique dans les cafés du quartier latin. Ils allaient écouter les séances du Corps législatif puis, écrit l’historien Georges Weill, allaient au café « recommencer la discussion, approuver ou critiquer les paroles de chaque orateur ».

16Gambetta était déjà connu pour son éloquence. Au café Procope, « on faisait cercle autour de lui pour l’entendre discuter sur n’importe quel sujet » [34].

17Après la Défense nationale et la Commune, les républicains retrouvèrent leurs habitudes. Les rapports de surveillance du café Frontin nous permettent de le vérifier. Dans sa lettre du 23 janvier 1872, le chef du cabinet du Préfet avait demandé au chef de la Police municipale de lui faire connaître les noms des « individus qui jouent le principal rôle dans ces réunions ». Au fil des rapports, nous avons pu relever les noms des plus assidus. Le noyau principal, surveillé de près, était effectivement composé de fidèles de Gambetta [35]; c’était « le gros de l’État-major, c’est-à-dire toute la République et les plus fidèles adhérents » [36] : Spuller, Tony-Révillon, Quentin, Barodet, Tolain [37], occasionnellement Ordinaire, Pelletan, Lockroy, Georges Lefranc [38], Turquet [39], Challemel-Lacour, Richard, et d’autres moins connus. Il s’agissait donc plutôt de l’aile gauche de la famille républicaine.

18Il est plus que probable que l’on y discutait de politique : l’officier qui fit la première surveillance signalait que les personnes présentes tenaient des conciliabules, sans qu’il pût affirmer « qu’on s’y occupât ostensiblement de politique » [40]. La formule était habile : l’officier suggérait, mais sans être catégorique. Il se couvrait vis-à-vis de ses supérieurs et ne paraissait pas naïf, sans toutefois donner prétexte à une intervention de la police. On peut sans difficulté imaginer que les personnes présentes s’étaient tues en voyant cet intrus. On y commentait la politique plus qu’on ne la faisait; on y réagissait à chaud aux événements du jour ou à un article provocateur. En novembre 1873, par exemple, un débat passionné suivit la publication, par le Soir, d’un article qui dénonçait « la dictature de Gambetta » [41]. Le 16 mai 1877 et les jours suivants, les cafés républicains furent l’objet d’une surveillance attentive, la police craignant que l’on y fomentât des manifestations violentes.

19De fait, les cafés constituaient le premier lieu de mobilisation des troupes républicaines. Les habitués des cafés venaient en masse écouter aux réunions électorales de Gambetta à Belleville : le 9 octobre 1877, l’un des officiers présent à la réunion du Château d’Eau reconnut les habitués des cafés de Madrid, de Suède et du Gaulois, venus écouter le dernier discours de campagne électorale de Gambetta [42]. Ces cafés pouvaient par conséquent être des lieux d’affrontement entre les républicains. Les péripéties que nous avons relevées plus haut – éclatement du groupe, changement de café – coïncident avec les premières divisions au sein de la famille républicaine, lorsqu’en juin 1874, Gambetta décida de conclure une alliance avec le Centre Gauche et le Centre Droit pour donner une constitution à la République. De même, à la fin du mois de décembre 1878, après le discours très « opportuniste » de Gambetta qui précéda les élections sénatoriales, une grande partie des habitués du café Frontin s’opposa violemment à sa politique et l’accusa d’être « lâche », « vendu », « pourri » [43]. Il arrivait aussi que l’on utilisât ces tribunes pour répandre des bruits divers, soit pour désorienter la police, soit pour préparer les militants à telle prise de position; nombreux sont en effet les rapports qui transmettent des rumeurs recueillies çà et là. Les officiers de police n’étaient pas toujours dupes; l’un d’eux signalait, le 17 novembre 1878, qu’il rapportait des « on-dit » lancés par les amis de Gambetta au café de Madrid [44].

20Les cafés n’étaient toutefois pas seulement des lieux de rencontre et de discussion. Nous avons relevé que la plupart des habitués étaient des journalistes, rédacteurs de la République française, l’Avenir national, l’Événement, etc. En l’absence d’agence de presse républicaine, on venait y collecter des informations.

21Scheurer-Kestner rapporte qu’en 1871, il venait fréquemment rendre compte des séances de l’Assemblée nationale à des journalistes, qu’il retrouvait dans un café qu’il ne nomme pas mais dont on peut penser qu’il s’agit du café Frontin [45]. Ainsi, les rédacteurs de la République française disposaient de nouvelles parlementaires récentes ramenées de Versailles par les amis de Gambetta, Scheurer-Kestner ou Challemel-Lacour, qui siégeaient à la Chambre des députés. Ils les transmettaient ensuite aux rédacteurs d’autres journaux républicains.

22En témoigne le mécontentement manifesté en cas de manquement à ce tacite accord : le 9 juillet 1874, on accusa la rédaction de ce journal, attendue en vain la veille, de manquer « de prévenance et d’esprit de solidarité ». Certains proposèrent « de faire une souscription pour établir à Versailles un correspondant qui enverrait, tous les jours, une dépêche au Pont de fer » [46]. La menace porta ses fruits, puisque Challemel-Lacour vint lui-même, durant la campagne électorale, donner des prévisions pour différents départements, et des nouvelles des projets de voyage en province de Thiers et Gambetta [47]. Parfois aussi, des rédacteurs de journaux républicains de province, de passage à Paris, venaient au café Frontin, sans doute pour y chercher des informations inédites et entretenir les liens avec les organes nationaux. Un rapport signale par exemple la venue, en décembre 1873, des frères Clève, de la Marseillaise et de Vauclin et Reynaud, du Petit Lyonnais[48].

23Ainsi se nouaient des liens étroits mais informels entre la République française et d’autres journaux républicains de Paris et de province. Ceci explique, sans doute en partie comment la ligne politique modérée de Gambetta fut soutenue assez largement par l’ensemble de la presse républicaine, au moins jusqu’en 1875-1876.

24La coïncidence entre la géographie des cafés et celle des journaux confirme qu’il s’agissait d’une sociabilité politico-professionnelle. Les établissements surveillés par la police se situaient sur les boulevards, à proximité des bureaux des journaux. La République française, en effet, organe de Gambetta, était installée rue du Croissant puis, à partir de 1875, dans l’hôtel particulier de la rue de la Chaussée d’Antin racheté par le journal. Le Grand U, situé rue de Richelieu, communiquait par son arrière-salle avec les bureaux du journal Le Temps, dont le sénateur Hébrard était l’un des rédacteurs attitrés [49]. Par ailleurs, les pérégrinations que nous avons signalées plus haut ne doivent pas faire illusion : le plus souvent, le nouveau café choisi comme lieu de ralliement était peu éloigné du précédent, pour des raisons évidentes de commodité.

25Remarquons, enfin, que le centre de gravité de la vie politique s’était également transporté rive droite, la gare Saint-Lazare étant le point de départ et d’arrivée des trains de parlementaires.

26Ainsi du Procope au café Frontin, du quartier latin aux boulevards, de la rive gauche à la rive droite, Gambetta et ses amis avaient non seulement franchi la Seine, mais aussi la distance qui sépare la jeunesse estudiantine d’une carrière politique et journalistique, et étaient passés d’une attitude d’opposition radicale à une culture de gouvernement.

27L’exemple du café Frontin et de quelques autres nous permet donc de préciser le rôle que jouèrent les cafés parisiens pour les républicains, au début des années 1870, à un moment où une liberté relative régnait – cafés et cercles républicains étaient connus et surveillés, mais on n’inquiétait pas les habitués tant qu’ils ne transgressaient pas ostensiblement la loi [50] –, ce qui favorisait l’épanouissement de cette sociabilité semi-publique.

28Le café Frontin, plus particulièrement, remplit incontestablement une fonction politique. En l’absence de législation autorisant les partis, il était, comme les autres cafés réputés républicains, un lieu de débats et de rencontres entre les militants et les dirigeants [51]. Mais il fut de plus le lieu où se diffusa, tant bien que mal, la ligne politique modérée. Spuller, l’un des plus fidèles lieutenants de Gambetta, en était un habitué assidu, et il y rencontrait des républicains plus intransigeants que lui. Indéniablement, jusqu’à la rupture de 1874-1875, le café Frontin permit aux gambettistes de garder des liens étroits avec ceux qui se donneraient par la suite eux-mêmes le nom d’intransigeants. Par conséquent, et de manière plus large, il fut aussi une sorte de centre de propagande politique, puisqu’il était fréquenté par un grand nombre de journalistes. Depuis ce centre névralgique, les rédacteurs de la République française transmettaient des informations aux journaux républicains dont les moyens étaient trop modestes pour avoir leurs propres réseaux d’informateurs. Il contribua donc à la diffusion de la ligne politique gambettiste à un large public et, le cas échéant, facilita la transmission de mots d’ordre de mobilisation à un grand nombre de républicains. Par la suite, des facteurs politiques – la division des républicains – et techniques – la création des grandes agences d’information et l’installation du télégraphe – allaient lui faire perdre ce rôle bien particulier.

29Sociabilité corporatiste et sociabilité politique se conjuguaient dans les cafés que nous avons observés, mais d’autres cafés, de fréquentation plus bourgeoise, plus proches du restaurant que de l’estaminet, remplirent une fonction politique qui touchait plus directement les milieux parlementaires.

LES RENCONTRES SECRÈTES DES ÉTATS-MAJORS PARLEMENTAIRES

30Certains cafés parisiens s’étaient depuis longtemps transformés en restaurants : le café de l’Europe, depuis son rachat par Velfour Jeune en 1824, le Procope, le café de Paris, le café Riche étaient de ceux-là. Leur intérieur était plus soigné, leur clientèle de milieu plus argenté. Quelques-uns accueillaient des dîners littéraires, ancêtres des actuelles académies littéraires. Même lorsque certains membres affichaient leur républicanisme, on y discutait exclusivement de littérature. Le dîner Bixio, par exemple, fondé en 1856, ne s’occupait absolument pas de questions politiques [52]. Au milieu du siècle, les grands cafés parisiens étaient déjà perçus comme des lieux essentiels de la vie parisienne, ainsi qu’en témoignent les articles que l’Illustration leur consacrait [53].

31Dans les années 1870, le café Riche fut le cadre de rencontres qui jouèrent un rôle important dans l’histoire du parti républicain et celle de l’Assemblée nationale. En effet, les républicains avaient été repris par leur vieux démon de la division : les groupes parlementaires du Centre Gauche, de la Gauche Républicaine et de l’Union Républicaine se regardaient comme des frères ennemis, et certains de leurs membres acceptaient plus volontiers de discuter avec la droite que de se réconcilier avec les membres de la famille républicaine. Pour atténuer ce climat de suspicion et éviter les éclats au cours des séances publiques de l’Assemblée nationale, de 1872 à 1875, tous les vendredis, les présidents et membres des bureaux des différents groupes parlementaires républicains se réunissaient dans l’une des salles du café Riche. Scheurer-Kestner qui y participait comme questeur quasi-inamovible du groupe de Gambetta, l’Union Républicaine, expliqua l’objectif de cette réunion dans son Journal :

32

« La gauche de l’Assemblée s’était successivement renforcée au point que nous nous prenions à regarder comme prochain le moment où nous serions la majorité; il devenait nécessaire de chercher à organiser les forces républicaines de l’assemblée en un faisceau, de manière à les trouver réunies, au moins dans les grandes occasions. Quelques membres de l’Assemblée, sous l’influence de Thiers peut-être – je ne sais – eurent l’idée de fonder une réunion secrète dans laquelle il fut possible de faire entrer les représentants des trois groupes de la gauche; il fallait un secret absolu pour réussir; car, à cette époque, un membre du centre gauche aurait été déshonoré s’il avait été soupçonné de « travailler » avec un membre de l’Union républicaine; il y avait un fossé entre les hommes de ces deux groupes et la gauche républicaine n’était pas en mesure de le combler. L’idée était heureuse; elle fut accueillie avec faveur par les représentants auxquels on s’adressa. Ainsi se forma le « dîner des douze », dont l’influence sur les délibérations et les votes de la gauche entière fut très souvent décisive; au bout de quelques mois, ce qui avait été décidé au dîner se traduisait par le vote presque unanime de la gauche sans que celle-ci se rendît compte des moyens employés pour la convaincre » [54].

33Les douze étaient : pour le Centre Gauche : Léon de Malleville, Cochery, Marcère, Bardoux; pour la Gauche Républicaine : Duclerc, Le Royer, Leblond, Fourcand, le Général Billot; pour l’Union Républicaine : Le Père, Edmond Adam, Scheurer-Kestner.

34À en croire Scheurer-Kestner, ces dîners au café Riche permirent d’instituer une véritable concertation, en particulier au moment des débats constitutionnels [55]. Le choix d’un grand café parisien s’explique aisément :
de telles rencontres ne pouvaient avoir lieu que sur un terrain neutre, car aucun des convives ne voulait se compromettre en recevant chez lui et, par ailleurs, l’aménagement des lieux permettait de mettre à la disposition des groupes des salles séparées, ce qui donnait à ce lieu public un caractère privé.

35Le caractère semi-public – ou semi-privé, selon la perspective adoptée – du lieu choisi peut toutefois nous faire douter que le secret absolu eût été conservé, d’autant plus que des personnalités, que l’on cherchait à gagner à une politique républicaine modérée, étaient parfois invitées à ce dîner :
Clemenceau, Brisson, Spuller, Devès, Casimir-Périer [56]. À en croire Scheurer-Kestner, Gambetta n’était pas au courant de cette réunion hebdomadaire, mais il s’en serait douté après une indiscrétion d’Edmond Adam, à moins que ce ne fût la femme de ce dernier, laquelle réunissait un salon politique dont Gambetta était encore le centre, laquelle ne fut à l’origine de la fuite, d’autant qu’elle-même fut occasionnellement conviée au café Riche [57]. La régularité des rencontres contribua sans aucun doute à tisser des liens qui dépassaient les convenances entre états-majors. Après 1875, les rencontres hebdomadaires continuèrent; le groupe du café Riche garda une certaine influence au Sénat, où avaient été élus la plupart de ses membres, mais, selon Scheurer-Kestner, son caractère politique aurait disparu et il serait devenu un dîner d’amis [58]. En réalité, s’il ne fut plus un lieu de décision, c’est qu’il se transforma en un réseau d’influence : les commensaux devinrent presque tous, à un moment ou un autre, ministres [59]. Au cours de ce dîner se négociaient nominations ou destitutions : le 18 décembre 1877, par exemple, l’Alsacien Scheurer-Kestner fit pression sur le ministre de l’Intérieur, Marcère, afin qu’il mutât le préfet du Territoire de Belfort [60].

36D’autres cafés huppés furent sans doute le lieu de semblables réunions dont la mémoire ne fut pas conservée. L’on sait que le Café Voisin accueillait le dîner Renan, qui réunissait autour de l’écrivain, six fois par an, des hommes politiques [61], des savants [62], des artistes [63] et des hauts fonctionnaires [64]. Les commensaux se distinguèrent, toujours selon Scheurer-Kestner, par une attitude anti-boulangiste en 1889. À la mort de Renan, en 1896, il devint le dîner Berthelot et prit une tournure plus politique, Berthelot écartant les opposants au cabinet auquel il appartenait. Pendant l’affaire Dreyfus, celui-ci refusa que Scheurer-Kestner en fasse l’un des lieux de la campagne dreyfusiste [65].

37Certains grands cafés parisiens accueillirent les rencontres des états-majors du parti républicain, qui y recherchaient un terrain neutre où leurs entretiens pouvaient se tenir dans la discrétion. Comme pour les cafés de journalistes, les républicains se contentèrent d’utiliser les établissements qui existaient et qui offraient un cadre commode.

38Il convient d’examiner les rapports qui pouvaient exister entre les différents lieux de sociabilité urbaine. Cafés, cercles et salons républicains furent-ils concurrents ou complémentaires ? Les uns furent-ils délaissés au profit des autres ?

CAFÉS ET CERCLES : CONCURRENCE OU COMPLÉMENTARITÉ ?

39Les cercles présentaient certains traits qui les apparentaient aux cafés : ils concernaient un nombre délimité de personnes, qui se rencontraient fréquemment dans un local à caractère semi-privé. Benoît Lecoq s’est efforcé de montrer que le cercle était une sorte de prolongement institutionnalisé du café, une sociabilité informelle et spontanée ayant fait place à une sociabilité reconnue légalement, codifiée et, par conséquent, plus fermée [66]. Une telle évolution ne doit probablement pas être systématiquement généralisée. Pour un observateur comme Jules Claretie, cafés et cercles se développaient simultanément : « On peut marcher presque au hasard dans les rues nouvelles, on sera à peu près certain de rencontrer, comme à la file : un cercle, un café, un café, un cercle [67] ».

40L’historien est donc amené à se demander si une telle évolution, du café au cercle, est valable pour les établissements à caractère politique. Le contexte politique permit-il à une même transition de s’effectuer du café républicain au cercle républicain ? Pour répondre à la question, une comparaison s’impose à plusieurs niveaux : la chronologie, les personnes, le fonctionnement.

41Le Cercle républicain de la Seine fut constitué le 31 octobre 1871 [68]. Il était situé au Palais-Royal, 35 rue de Valois [69]. En décembre 1874, il fut transféré au 47, rue Vivienne, c’est-à-dire non loin de la gare Saint-Lazare, des salles de rédactions et des cafés que nous venons d’étudier. Il n’y a donc pas lieu de considérer qu’il y eut une antériorité chronologique des cafés, mais plutôt une simultanéité de leur développement, qui tenait autant à des facteurs sociaux que politiques.

42Deux documents nous permettent de connaître les personnes qui fréquentaient le Cercle républicain de la Seine : le journal tenu par Léon Laurent-Pichat, dans lequel celui-ci notait soigneusement ses occupations et les personnes rencontrées chaque jour, ainsi que la liste de ses membres en 1875, conservée aux archives de la Préfecture de Police. Les adhérents étaient des républicains incontestables, mais de tendances et de générations diverses [70]. Quant à Laurent-Pichat, il venait retrouver les quarante-huitards Étienne Arago, Scheurer, Fr. Favre, Quentin, Goudchaux, etc [71]. Il convient cependant de remarquer que ni Gambetta ni ses collaborateurs les plus proches, Spuller, Challemel-Lacour, Allain-Targé, etc., n’étaient sociétaires du Cercle républicain de la Seine.

43Le cercle était plus fermé que le café; les règles d’admission étaient strictes. Pour devenir membre titulaire, il fallait être présenté par deux membres titulaires; la candidature était affichée dans la salle pendant huit jours, puis on procédait à un vote qui avait lieu tous les vendredis. Le quorum requis était le cinquième des membres titulaires, et le candidat devait obtenir au moins 4/5e des votes exprimés. Cette cooptation assurait les membres qu’aucun indésirable ne pouvait s’introduire. Le cercle était le lieu d’une sociabilité exclusivement privée. On y entrait uniquement sur recommandation. Il pouvait arriver, mais la procédure était exceptionnelle, que l’un des membres fût exclu. Ces règles n’empêchaient pas que la police opérât, à l’occasion, une discrète surveillance [72].

44Les membres titulaires devaient verser une cotisation annuelle de 60 francs et un droit d’entrée de 25 francs. Le cercle se différenciait donc du café par le niveau social de ceux qui le fréquentaient. Alors que Spuller et ses amis contractaient des dettes et fuyaient leurs créanciers, Laurent-Pichat et les membres du Cercle de la rue de Valois acquittaient un droit d’entrée et une cotisation relativement élevés. Ils appartenaient comme lui à la bourgeoisie aisée; ils fréquentaient d’ailleurs les mêmes salons, comme nous le verrons plus loin. Les membres adhérents étaient les personnes qui n’habitaient pas Paris mais qui désiraient fréquenter le cercle pendant leurs séjours dans la capitale. Leur cotisation était moins élevée. Cette formule avait sans aucun doute été prévue pour les députés provinciaux.

45L’argent des cotisations était essentiellement consacré aux loyers, taxes, chauffage et éclairage, assurances. Une part non négligeable des dépenses était en outre consacrée aux abonnements. Le Cercle républicain souscrivit, pour l’année 1875, des abonnements à divers journaux pour un montant total de 1444,70 francs [73]. Les statuts précisaient qu’il s’agissait d’un lieu de réunion « pour la conversation et la lecture ». En principe, les sujets politiques étaient bannis des discussions, mais il n’est besoin que de consulter la liste des membres pour imaginer que la loi était probablement peu respectée sur ce point. Plus encore, le Cercle joua le rôle d’un comité électoral parisien : ses membres se prononçaient sur les candidatures. En décembre 1871, on vota pour départager les deux candidats républicains déclarés, Victor Hugo et Nadaud. Le deuxième fut préféré à 52 voix contre 12 [74].

46Les rencontres se faisaient dans la convivialité : on dînait rue de Valois, on jouait, on lisait les journaux, on écoutait des conférences [75]. De temps à autre s’ajoutaient des festivités exceptionnelles; le banquet annuel du 24 février, par exemple, était l’occasion d’entretenir la mémoire républicaine [76].

47Le Cercle national, situé rue Le Pelletier, nous est connu, quant à lui, seulement par quelques allusions éparses. Initialement simple lieu de rencontre des députés républicains de province, il s’affirma comme un lieu de réflexion et de propagande. Il cherchait notamment à sensibiliser les hommes politiques et les pouvoirs publics aux questions agricoles [77]. Le 24 mai 1878, il organisa un grand banquet, offert aux délégués des sections étrangères de l’Exposition universelle, au cours duquel Gambetta prononça un discours rassurant. Le banquet du Cercle national acquit une importance croissante. Le 9 mars 1883, Jules Ferry, président du Conseil depuis quelques jours prononça, à l’issue du banquet, un discours qui complétait sa déclaration ministérielle du 27 février.

48Il annonça notamment qu’il considérait que sa majorité pouvait être portée « très avant et très loin sur la gauche ». Manifestement, il était venu pour chercher des appuis politiques auprès des républicains avancés. Le Cercle, ajouta-t-il, avait un rôle à jouer pour permettre l’union de tous les républicains, parlementaires, fonctionnaires ou autres [78]. En 1884, le Cercle Républicain de la Seine et le Cercle National fusionnèrent. Le local fut transféré rue de l’Opéra [79].

49D’autres cercles républicains de Paris avaient une fonction différente. Le Cercle de l’Union du XVIe arrondissement, fondé au printemps 1872 par le docteur Marmottan, était un lieu de rassemblement des habitants de l’arrondissement, sans distinction de classes sociales. Près de la moitié de ses membres appartenait aux couches populaires. Encouragé par les journaux républicains, il contribua à diffuser les idées républicaines en organisant des conférences où venaient s’exprimer les ténors du parti républicain : Jules Simon, Naquet, Floquet, Lockroy, Macé, etc [80]. Il jouait en quelque sorte le rôle d’un comité permanent, chargé de la propagande républicaine entre des campagnes électorales.

50Les cercles ne supplantèrent pas les cafés. Il y aurait plutôt eu une complémentarité entre ces deux formes de sociabilité citadine. Les uns relevaient d’une sociabilité politico-professionnelle spontanée, les autres d’une sociabilité politicobourgeoise organisée. Les cercles républicains de Paris remplissaient des fonctions différentes. Le Cercle de l’union du XVIe arrondissement, par exemple, bien implanté dans son quartier, rassemblait des personnes de conditions sociales diverses et fut un centre de propagande républicaine. Le Cercle républicain de la Seine et le Cercle national étaient, quant à eux, politiquement plus élitistes et socialement plus bourgeois. Ils permettaient aux républicains de toutes nuances, élus ou hauts fonctionnaires, de se retrouver et de rencontrer des responsables des comités. Comme pour les cafés, une hiérarchie politique et sociale peut être constatée.

51Les cercles ont manifestement permis de créer des associations politiques informelles, sous couvert de délassement et de loisirs bourgeois, qui permettaient des rencontres fréquentes, entretenaient la mémoire, donnaient l’occasion d’expliquer les programmes. Ils étaient moins surveillés que les cafés, sans doute parce que les pouvoirs publics estimaient qu’ils n’étaient pas des lieux de subversion, mais plutôt de modération.

LE RADICALISME AU CAFÉ, L’OPPORTUNISME AU SALON ?

52L’interrogation sur les rapports entre salons et cafés nous est suggérée par des remarques de certains proches de Gambetta. Juliette Adam, par exemple, soucieuse de donner à la République un visage honorable, reprochait à ses amis de trop fréquenter les cafés [81].

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« Vous pouvez être de l’opposition dans les cafés, mais vous ne pourrez être du gouver-
nement que dans le monde. Il faut, dès maintenant, que vos fils – hélas ! vous êtes trop de célibataires ! – deviennent des gens bien élevés. [… ]
C’est à Belleville, c’est au Grand U qu’on fait les révolutions et les oppositions; c’est
dans les salons qu’on fait les gouvernements » [82].

54Certains nostalgiques de l’Ancien Régime avaient affirmé que le mouvement démocratique s’était accompagné du déclin des salons. En réalité, les salons n’avaient pas disparu depuis le début du siècle; sous l’Empire, ils avaient connu au contraire un notable regain. Adeline Daumard a montré que la bourgeoisie, en accédant aux loisirs et à l’oisiveté, adopta cette forme de sociabilité aristocratique [83], tandis que l’aristocratie s’embourgeoisait elle-même. Certains se politisèrent. Les salons républicains de Jules Simon, de Marie d’Agoult, de Laurent-Pichat, d’Émile Ollivier, rue Saint-Guillaume, de Mme Hérold furent des foyers politiques, des lieux d’opposition à l’Empire.

55Il convient donc de s’interroger sur le rôle des salons dans les premières années de la République. Quelle fut leur fonction politique ? Les républicains politisèrent-ils cette forme de sociabilité ? La politique conduisit-elle Gambetta et ses amis à délaisser les cafés pour les salons ?

56Les hommes de lettres et les artistes observèrent, au début de la Troisième République, une distance prudente à l’égard du nouveau régime. Les Renan, Taine, Flaubert, etc. qui, en d’autres temps avaient volontiers fréquenté le salon de la Princesse Mathilde, ne cachaient pas leur méfiance à l’égard du suffrage universel et leur peu de goût pour la République naissante [84]. De fait, certains salons furent plus littéraires que politiques. Celui de Victor Hugo, avenue d’Eylau, était le plus couru. Le poète se rattrapait de ses longues années d’exil à Guernesey en ouvrant sa porte à tous ses admirateurs. Ses dîners du vendredi étaient, selon Scheurer-Kestner, l’occasion pour lui de se faire valoir [85]. On pouvait rencontrer chez lui Lockroy, Vaquerie, Gambetta et Spuller, Rochefort, Schœlcher, Louis Blanc, Jules Simon, Schœlcher, Naquet, etc [86]. Proche de chez Hugo, la maison des Dorian était ouverte aux mêmes habitués. D’après Léon Daudet, l’hospitalité y était large et fastueuse. Elle était « l’une des oasis de la République »; on y rencontrait

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« la cohue des hommes politiques du régime, de Georges Périn à Allain-Targé et de Challemel-Lacour à Rochefort. Mais le centre de tous les regards était le directeur de la Justice, la promesse du parti radical, Georges Clemenceau, flanqué de ses deux jeunes frères Albert et Paul » [87].

58Le salon de Madame Adam fut également à la charnière entre les milieux artistiques, littéraires et politiques. Écrivain, mariée à un républicain de la veille ami de Gambetta, Juliette Lamber avait l’ambition de faire de son salon le centre de « la République athénienne », c’est-à-dire un lieu où se mêleraient les hommes politiques, les diplomates, les artistes, les écrivains. Léon Daudet, qui y fit son initiation mondaine et littéraire, estimait qu’il était « un foyer ardent de la politique militante, en même temps qu’un lieu de causerie éblouissante » [88]. Il était fréquenté par Duclerc, Edmond About, Émile de Girardin, Adrien Hébrard, Gambetta, etc… Ce dernier savait gré à Madame Adam de faire peu à peu accepter et aimer la République par « les femmes, les artistes, les heureux de ce monde [89] ». Edmond Adam et sa femme avaient également l’ambition d’initier Gambetta et ses amis à la vie mondaine. Le salon du 23, boulevard Poissonnière était ouvert tous les jours (sauf mercredi [90] et dimanche) de quatre à six heures [91], et les soirées du vendredi [92]. Venaient chez elle « les vétérans de la République et le parti nouvellement créé autour de Gambetta ». Entrer dans son salon constituait une sorte d’onction, une reconnaissance par le parti républicain : elle accueillit ainsi solennellement Freycinet ou Teisserenc de Bort, après son ralliement au régime.

59Si Juliette Adam, nous l’avons vu, critiquait le Grand U, c’est qu’il constituait une concurrence à son salon, situé dans le même quartier [93]. À la différence du cercle et du café, les salons n’étaient pas exclusivement masculins et la présence des femmes n’était probablement pas sans influence sur les stratégies politiques. Les récits de Mme Adam sont sur certains points suspects, mais il est néanmoins incontestable que c’était elle, et non son mari, qui était le centre de son salon. Cette immixtion d’une femme dans la politique n’était d’ailleurs pas du goût de tous; Bernard Lavergne, député et ami proche de Jules Grévy, estimait que Mme Adam soutenait seulement les ministres qui lui faisaient la cour [94]. Après la mort d’Edmond Adam, en juin 1877, ce salon devint de moins en moins politique et de plus en plus littéraire. Mme Adam fonda, en juin 1879, La Revue de Paris, plus connue sous le nom de Revue bleue, qui avait l’ambition d’être l’équivalent de l’orléaniste Revue des Deux Mondes[95]. À partir de cette année, elle s’éloigna progressivement de Gambetta en raison, écrivit-elle, de leurs dissentiments sur la politique extérieure [96]. La nouvelle revue n’en garda pas moins une certaine influence politique, à en croire une lettre de Freycinet demandant à Mme Adam de ménager la République française pour ne pas empêcher son projet de concentration républicaine [97].

60D’autres salons avaient sans doute une fonction plus essentiellement politique. Le journal de Léon Laurent-Pichat et celui de Scheurer-Kestner, bourgeois parisiens et membres d’une véritable dynastie républicaine, celle des Risler, apportent quelques précisions intéressantes à ce que nous savions des salons. Laurent-Pichat recevait souvent pour le dîner ou l’après-dîner; à certaines périodes, il recevait tous les huit jours [98]. La fine fleur du parti républicain se retrouvait chez lui. Nous avons relevé la présence de Gambetta, Spuller, Ranc, Allain-Targé, Challemel-Lacour, Étienne Arago, Peyrat, Rouvier, Brisson, Dorian, Gent, Schoelcher, Schérer, Naquet, Dréo, Louis Blanc, Tirard, Deschanel, Victor Chauffour, Charles Risler, Rathier, Castelnau, Cazot, Bert, Lefèvre, Barni, Taberlet, Parent, Langlois, Denfert, etc. La maison de Laurent-Pichat était fréquentée essentiellement (exclusivement ?) par des républicains, jeunes ou anciens. Les mêmes se retrouvaient chez Mmes Kestner, Adam, Magnin, Floquet, Lepère, Schérer, Dorian ou encore chez Mme Allain-Targé [99].

61L’hôtel particulier de Scheurer-Kestner fut aussi l’un des rendez-vous mondains des républicains. Celui-ci avait quitté l’Alsace en 1871 pour venir s’installer à Paris. Par son appartenance à la bourgeoisie industrielle, il avait des relations nombreuses non seulement avec les Alsaciens-Lorrains installés à Paris, mais aussi avec la bourgeoisie d’affaires. Il recevait à dîner, rue des Mathurins, puis rue de Babylone, tous les quinze jours. En 1873, Gambetta, Ranc, Challemel-Lacour, Peyrat, Spuller, Clemenceau, Lockroy, Georges Périn formaient le noyau le plus assidu de son salon; Lepère, Schoelcher, Louis Blanc y venaient plus occasionnellement. Scheurer-Kestner s’efforçait de favoriser des rencontres de Gambetta avec des membres du Centre Gauche : Duvergier d’Hauranne, de Marcère, Bardoux, ainsi que de nombreux commerçants parisiens, « tout étonnés de trouver des républicains avec lesquels on pouvait causer sans qu’ils vous mordissent, et un Gambetta d’une manière toute nouvelle, s’intéressant à leurs affaires, ne dédaignant pas leurs intérêts » [100]. En cette « époque héroïque », se tenaient parfois des discussions ardentes [101]. Plus tard, Clemenceau, Périn et Lockroy, que Scheurer-Kestner surnomme les trois mousquetaires, désertèrent son salon, tandis qu’on vit arriver Waldeck-Rousseau, Jules Roche, Antonin Proust, etc.

62Scheurer-Kestner introduisit également Gambetta et ses proches dans d’autres salons, comme celui du comte Roger, protestant et sénateur inamovible, proche de Thiers, où il rencontra notamment le Prince de Hohenlohe, avec lequel il prépara les deux entrevues avortées avec Bismarck, en 1876 et 1878.

63Les salons républicains eurent donc manifestement une double fonction.

64L’une était plutôt interne au parti républicain. Ils permettaient aux républicains de se retrouver régulièrement et, sans aucun doute, de nouer des alliances, élaborer des stratégies et construire des projets. La deuxième fonction fut de faire accepter la République et Gambetta aux milieux littéraires et artistiques, aux hommes d’affaires et à la diplomatie. Il n’est pas anodin de relever que c’est à l’occasion d’une réception organisée par Adolphe Escarraguel dans son château de la Borde, situé près de Chatellerault, que Gambetta lança son premier appel au ralliement de la bourgeoisie [102]. Cette analyse est confirmée par la chronologie. D’après Sylvie Aprile, les salons essentiellement politiques connurent un rapide déclin dans les années 1880 [103]. La plus grande tolérance des pouvoirs publics permettait en effet l’émergence d’associations exclusivement consacrées à la politique, comme l’Association nationale républicaine.

65Ces salons républicains constituaient, évidemment, des foyers de discussion politique. Au moment des crises politiques, le cadre privé qu’ils offraient permit de transgresser habilement la loi sur l’interdiction de réunion et d’écarter les oreilles indiscrètes. La police pouvait, en effet, dans une certaine mesure, surveiller les cafés et interdire les réunions ouvertement politiques, mais elle pouvait plus difficilement pénétrer les salons parisiens [104].

66Pour établir la première liste républicaine de candidats aux sièges de sénateur inamovible, en novembre-décembre 1875, c’est chez Jules Simon [105], place de la Madeleine, que l’on se retrouvait. Pendant la crise de 1877, l’Étatmajor du parti républicain se rassemblait chez Mme Adam [106], Mme Clément Laurier [107] ou Victor Hugo [108]. Le comité des Dix-Huit venait chez Mme Arnaud de l’Ariège, dans le fastueux hôtel Dubochet, rue de Surène.

67Juliette Adam, sans doute mortifiée de cette concurrence nouvelle, ironisait sur le contraste qui existait entre les troupes républicaines, fort modestes, et le luxe du lieu :

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« Les citoyens qui viennent de Belleville, de Montmartre, sont reçus par d’impeccables valets de pied en culotte courte, habit à boutons d’or. Ils traversent le grand escalier monumental, puis une enfilade de salons superbes, et sont conduits vers Gambetta.
La plupart semblent prendre plaisir à être reçus aussi “chiquement”, c’est le mot qu’ils emploient » [109].

69Les vieux militants furent de fait plus impressionnés qu’éblouis. À partir de 1878 se multiplièrent, à Belleville et dans les cafés républicains, les critiques contre l’enrichissement et l’embourgeoisement de Gambetta. De fait, celui-ci avait bien assimilé la leçon donnée par ses amis. On se pressait au Palais d’Orsay lorsque Gambetta y recevait, comme en témoigne ce récit du 14 juillet 1879 écrit par Jules Claretie :
« Hier, soirée chez Gambetta. C’est l’inauguration des soirées de la République athénienne. Proust qui me disait jadis que ce qui perdrait le parti républicain, c’est le manque de

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femmes, a fort joliment arrangé les choses. On arrivait par la rue de l’Université, les roues des voitures faisant crisser le sable de l’allée. Perron garni de crépines d’or. Des gardes de Paris, bottés, culottés de blanc. À droite, une tente pour les musiques de la ligne qui ne jouaient pas.
Grande foule : toutes les illustrations des arts, de la science, des lettres, de la politique » [110].

71Les salons républicains, et principalement ceux de Mme Adam et de Scheurer-Kestner jouèrent donc, dans les années 1870, un rôle politique indiscutable. Ils firent reconnaître Gambetta et ses proches, issus de la petite bourgeoisie provinciale, par la bonne bourgeoisie parisienne liée traditionnellement aux milieux conservateurs : les hommes d’affaires, l’armée et la diplomatie. Par ailleurs, ils permirent à Gambetta de consolider les alliances politiques, notamment dans les moments où la République semblait menacée. Dans le même temps, celui-ci délaissa probablement les cafés qu’il avait fréquentés jusqu’alors. C’est ainsi que l’on doit sans doute comprendre les critiques de plus en plus virulentes qui se développèrent contre lui à Belleville, lorsqu’il fut élu Président de la Chambre des députés. Articles et caricatures l’accusaient d’avoir délaissé ce quartier populaire pour l’hôtel de Lassay, et d’avoir profité de ses responsabilités politiques pour s’enrichir. Ces rumeurs expliquent les difficultés qu’il rencontra pendant sa campagne électorale de 1881.
* * *

72Il existait une géographie et une hiérarchie des cafés républicains de Paris et ils jouèrent un rôle bien particulier pendant les premières années de la Troisième République.

73Certains cafés de Paris avaient contribué à créer, sous l’Empire, une sociabilité républicaine. Gambetta et ses amis, qui en avaient fait leurs lieux de ralliement, n’abandonnèrent pas leurs habitudes lorsque la République fut établie. Les cafés qu’ils fréquentaient désormais étaient situés sur la rive droite, dans le quartier des salles de rédaction et non loin de la gare Saint-Lazare, où arrivait le train des parlementaires. Les rédacteurs des différents organes républicains y rencontraient ceux de la République française et diffusèrent un temps les mots d’ordre de modération, de sagesse, d’« opportunisme ».

74Les grands cafés parisiens, quant à eux, accueillirent les conciliabules des parlementaires républicains. Ils leur offraient des lieux neutres, discrets et semi-privés, propices aux négociations secrètes. Cette sociabilité du café était complémentaire de celle du cercle, où se rencontraient, de manière plus informelle, députés et fonctionnaires républicains, et de celle des salons, qui contribuèrent à faire accepter Gambetta et la République par la haute société vivant à Paris, diplomates, hommes d’affaires, écrivains, peintres et artistes. En les fréquentant, celui-ci délaissait les cafés, ce qui nourrissait bien des ressentiments à Belleville. En l’absence de législation autorisant réunions et associations politiques, les républicains investirent les lieux de sociabilité citadine qui pouvaient leur offrir le cadre le plus approprié à leurs besoins. En apparence, la politique n’avait pas encore créé de sociabilité spécifique mais, en réalité, elle en avait posé les jalons en s’appropriant des formes de rencontre et de rassemblement caractéristiques d’une société et d’une époque.

75Si elle apporte quelques éléments de réponse pour une période et une ville délimitées, cette étude nécessiterait sans aucun doute un double élargissement, dans l’espace – qu’en était-il des cafés politiques des villes de province ? –, et dans le temps – quelle évolution peut être observée sur plusieurs décennies ?

76Alors peut-être pourra-t-on préciser les rapports, en termes de causalité, entre la démocratisation politique et la sociabilité urbaine.

Notes

  • [1]
    Léon DAUDET, Fantômes et vivants. Souvenirs des milieux littéraires, politiques, artistiques et médicaux de 1880 à 1905, Paris, Nouvelle librairie nationale, 1917, p. 15.
  • [2]
    Lettre de Paul Cambon à sa femme, 11 janvier 1882 : Paul CAMBON, Correspondance 1870-1924, Paris, Grasset, 1940, tome 1, p. 153.
  • [3]
    Paul BOSQ, Souvenirs de l’Assemblée nationale. 1871-1875, Paris, Plon-Nourrit, p. 148 à 150.
  • [4]
    Cette association ancienne se renforça après la Commune, perçue par certains comme « un monstrueux accès d’alcoolisme aigu ». Sur le discours anti-alcoolique, voir Jacqueline LALOUETTE, « La consommation de vin et d’alcool aux XIXe et XXe siècles », Ethnologie française, nouvelle série, 10/3, juil-sept. 1980, p. 294 et 295.
  • [5]
    Les « capacités » selon la terminologie en usage.
  • [6]
    Olivier DUMOULIN, « Les historiens de droite » dans Jean-François SIRINELLI et Éric VIGNE (dir.), Histoire des droites en France, Paris, Grasset, 1992.
  • [7]
    Jean ESTÈBE, Les Ministres de la République 1871-1914, Paris, Presses de la FNSP, 1982.
  • [8]
    André DELVAU, Histoire anecdotique des cafés et cabarets de Paris, Paris, E. Dentu, 1962, cité dans Henry-Melchior DE LANGLE, Le petit monde des cafés et débits parisiens au XIXe siècle. Évolution de la sociabilité citadine, Paris, PUF, 1990, p. 260.
  • [9]
    Maurice CRUBELLIER, Maurice AGULHON, « Les citadins et leurs cultures », dans Georges DUBY (dir.), Histoire de la France urbaine, tome 4, La ville de l’âge industriel. Le cycle haussmannien, Paris, Seuil, 1983, p. 436-441.
  • [10]
    M. AGULHON, « Les citadins et la vie politique », ibid. p. 529. Voir aussi les chiffres donnés par Jacqueline LALOUETTE, art. cit. p. 299.
  • [11]
    Juliette ADAM, Nos amitiés politiques avant l’abandon de la Revanche, Paris, A. Lemerre, 1908, p. 374.
  • [12]
    Archives de la Préfecture de Police de Paris (APP), Ba 922/1, rapport du 17 novembre 1878.
  • [13]
    APP, Ba 412, f° 6, rapport du 16 mai 1877.
  • [14]
    Juliette ADAM, op. cit., p. 53.
  • [15]
    APP, Ba 918, rapport du 26 juin 1875.
  • [16]
    APP, Ba 497, f° 6, lettre du Général de la place de Paris au Préfet de police, du 24 mai 1873.
  • [17]
    APP, Ba 497 f°1, lettre du 23 janvier 1872.
  • [18]
    Par exemple en APP, Ba 922 ( 1), le rapport du 7 octobre 1878 signale une réunion de gambettistes au café Frontin, en Ba 412, f° 6, le rapport du 16 mai 1877,10 heures, décrit les réactions au renvoi du cabinet Jules Simon dans différents cafés, en Ba 918, le rapport du 26 juin 1875 donne des rumeurs collectées dans ces mêmes lieux de ralliement.
  • [19]
    APP, Ba 918, rapport du 26 juin 1875 et Ba 497, rapport du 28 décembre 1878.
  • [20]
    M. AGULHON, Le cercle dans la France bourgeoise 1810-1848, Paris, A. Colin, 1977, p. 57. Nous verrons qu’il convient, pour la période et les lieux que nous étudions, de distinguer les deux types d’établissements.
  • [21]
    L’immeuble du n° 14, boulevard Poissonnière, porte encore le nom de ce café gravé sur le fronton de la porte d’entrée.
  • [22]
    APP, Ba 497, f°8,9 et 10, rapports des 13,16 et 17 septembre 1873.
  • [23]
    Ce chiffre est confirmé par un rapport du 29 octobre (Ba 497, f° 13), qui donne une liste des habitués.
  • [24]
    APP, Ba 497, f°10 et 11, rapports des 17 et 18 septembre 1873.
  • [25]
    APP, Ba 497, f°34, rapport du 20 juin 1874. L’officier pensait que ceux-ci avaient fui des créanciers, qui venaient les relancer au Café du Pont de fer.
  • [26]
    APP, Ba 497, rapport du 8 décembre 1874.
  • [27]
    APP, Ba 497, f°35, rapport du 21 juin 1874.
  • [28]
    APP, Ba 497, f°37, rapport du 14 juillet 1874.
  • [29]
    Respectivement APP, Ba 497, f°43,44,45, rapports des 1er et 13 octobre 1877.
  • [30]
    APP, Ba 497, rapport du 13 octobre 1874.
  • [31]
    Lettre écrite à Ranc, alors exilé en Belgique, le 7 août 1873, citée dans RANC, Souvenirs…, p. 234.
  • [32]
    APP, Ba 497, f° 13, rapport du 29 octobre 1873.
  • [33]
    J. ADAM, Nos amitiés politiques, op. cit., p. 53 et 54.
  • [34]
    Georges WEILL, Histoire du Parti républicain en France de 1814 à 1870, Paris, Félix Alcan, 1900, p. 464-465.
  • [35]
    Jérôme GRÉVY, La République des Opportunistes, Paris, Perrin, 1998.
  • [36]
    APP, Ba 497, f° 8, rapport du 13 septembre 1873.
  • [37]
    APP, Ba 497, f° 13, rapport du 29 octobre 1873.
  • [38]
    APP, Ba 497, f° 16, rapport du 5 novembre 1873.
  • [39]
    APP, Ba 497, f° 17, rapport du 7 novembre 1873.
  • [40]
    APP, Ba 497, f°3, rapport du 19 novembre 1872.
  • [41]
    APP, Ba 497, f° 22, rapport du 17 novembre 1873.
  • [42]
    APP, Ba 921 ( 1), rapport du 10 octobre 1877.
  • [43]
    APP, Ba 497, rapport du 28 décembre 1878.
  • [44]
    APP, Ba 922/1, rapport du 17 novembre 1878.
  • [45]
    SCHEURER -KESTNER, Journal, B.N., Mss., n. a. fr. 12706, f° 162-163.
  • [46]
    APP, Ba 497, f° 36, rapport du 9 juillet 1874.
  • [47]
    APP, Ba 497, f° 39, rapport du 27 août 1874.
  • [48]
    APP, Ba 497, f° 25, rapport du 6 décembre 1873.
  • [49]
    Les continuités immobilières, professionnelles et topographiques sont à cet égard remarquables : l’immeuble qui abritait le café du Pont de fer est aujourd’hui le siège d’un groupe de presse important.
  • [50]
    Ba 918, rapport du 26 juin 1875.
  • [51]
    Sur les 25 noms d’habitués du Pont de fer donnés par un rapport (Ba 497 f° 13, rapport du 29 octobre 1873), seuls quatre sont relativement connus.
  • [52]
    Jules CLARETIE, Souvenirs du Dîner Bixio, (manuscrit), Bibliothèque Historique de la Ville de Paris, Fonds Jules Claretie, volumes 45 et 46.
  • [53]
    « Les cafés de Paris », mars-août 1847; « Les anciens cafés de Paris. Le café de la Régence et le cercle des échecs », 24 janvier 1851; « Le café de la Rotonde, au Palais-Royal », 12 juillet 1856; « Les manifestations des garçons de café », 2e semestre 1886.
  • [54]
    SCHEURER -KESTNER, Journal, B.N., Mss., n. a. fr. 12707, f° 11 et 12. Le secret fut relativement bien gardé. Par exemple, l’ancien ministre Centre Gauche Émile de Marcère ne fait aucune allusion à ces rencontres dans ses mémoires. Il faut dire que la tonalité générale de son ouvrage est assez amère; sur la fin de sa vie, l’ancien ministre de l’Intérieur condamne rétrospectivement l’évolution de la République. À ses yeux, le Centre Gauche, qui voulait construire une République « libérale, nationale et conservatrice », avait été dupé par Gambetta et ses amis : Émile de Marcère, Histoire de la République de 1876 à 1879, Paris, Plon, 1900 et 1908,2 vol.
  • [55]
    SCHEURER -KESTNER, Journal, B.N., Mss., n. a. fr. 12707, f° 275.
  • [56]
    Ibid. f° 12.
  • [57]
    J. ADAM, Nos amitiés politiques, op. cit., p. 126.
  • [58]
    SCHEURER -KESTNER, Journal, B.N., Mss., n. a. fr. 12708, f° 420.
  • [59]
    Les deux exceptions furent Edmond Adam, décédé en 1877, et Scheurer-Kestner, qui aurait toujours refusé les portefeuilles qui lui furent proposés.
  • [60]
    SCHEURER -KESTNER, Journal, B.N., Mss., n. a. fr. 12708, f° 93 et 94.
  • [61]
    Testelin, Jules Roche, Hébrard, Lavertujon, Spuller, Cernuschi, Waldeck-Rousseau, Devès, Scheurer-Kestner, Albert Liouville.
  • [62]
    Berthelot, Ribot, professeur au collège de France, Lannelongue, Leroy Beaulieu frère, Georges Pouchet, professeur au Museum, Lippmann, membre de l’Institut, Perrot, de l’Institut, Renan, Michel Bréal, Boutmy, de Rémusat.
  • [63]
    Le peintre Jules Lefèbvre et, plus tard, le peintre Fourié et Nénot, architecte de la Sorbonne.
  • [64]
    Bouchez, Procureur général de la Cour de Paris; Du Mesnil, Conseiller d’État; Maruéjouls, chef de section à la préfecture de la Seine.
  • [65]
    SCHEURER -KESTNER, Journal, B.N., Mss., n. a. fr. 12710, f° 24 à 27.
  • [66]
    Benoît LECOQ, « Les Cercles parisiens au début de la Troisième République : de l’apogée au déclin », Revue d’Histoire Moderne et Contemporaine, 32/4, octobre-décembre 1985, p. 596-597.
  • [67]
    Jules CLARETIE, La vie à Paris, Paris, V. Havard, 1883, p. 129.
  • [68]
    APP, Ba 356, Autorisation du 31 octobre 1871.
  • [69]
    APP, Ba 356, Demande d’autorisation de transfert du domicile, 14 décembre 1874 et Autorisation, 16 décembre 1874.
  • [70]
    Parmi les noms des 228 titulaires de 1875, signalons Edmond Adam, Arago, Bamberger, Barni, Barodet, Martin Bernard, Louis Blanc, Brelay, Henri Brisson, Clamageran, Jules Claretie, Clemenceau, Adolphe Crémieux, Émile Deschanel, Auguste Dide, Dietz, Douville-Maillefeu, Dréo, Antonin Dubost, Joseph Favre, Jules Ferry, Floquet, Gatineau, les frères Goudchaux, Yves Guyot, de Hérédia, Charles Hérisson, Albert Joly, Journault, Lepère, Lockroy, Jean Macé, Magnin, Marmottan, Méline, Menier, Martin Nadaud, Onimus, Ordinaire, Pabst, Georges Perin, Peyrat, Laurent-Pichat, Rambaud, Risler, Schœlcher, Scheurer-Kestner, Tirard, etc.
  • [71]
    Bibliothèque de la Ville de Paris, Fonds Jules Claretie, volume 8, Journal de Laurent-Pichat, cahier 5, f° 381, déc. 1871.
  • [72]
    APP, Ba 918, rapport du 26 juin 1875.
  • [73]
    APP, Ba 356, Annuaire 1874-1875. Outre les noms des titulaires, l’annuaire donnait le bilan financier du Cercle.
  • [74]
    Victor HUGO, Choses vues. Souvenirs, journaux, cahiers. 1870-1885, Paris, Gallimard, 1972, p. 252. Finalement Nadaud se désista en faveur de l’écrivain, qui échoua au scrutin du 7 janvier 1872.
  • [75]
    Journal de Laurent-Pichat et APP, Ba 128 et Ba 129.
  • [76]
    Ibid., cahier 6, f° 388,24 février 1872 ou cahier 11, f° 402,30 juin 1872.
  • [77]
    Léon GAMBETTA, Discours et plaidoyers politiques (éd. Joseph Reinach), Paris, Charpentier, 1881-1885,11 vol., tome 8, p. 159, Banquet du Cercle national, 24 mai 1878.
  • [78]
    Jules FERRY, Discours et opinions (éd. Paul Robiquet), Paris, A. Colin, 1893-1898, tome 6, p. 126, Banquet du Cercle national, 9 mars 1883. Nos recherches sur le Cercle national, dans la série F7 comme la série Ba, sont restées infructueuses.
  • [79]
    APP, Ba 356, lettre de Cochery, Président du Cercle national, au Préfet de la Seine, 14 avril 1884 et lettre du Préfet, 4 octobre 1884.
  • [80]
    APP, Ba 128, Cercle de l’Union du XVIe arrondissement. Benoît Lecoq, art. cit. p. 611 et 612.
  • [81]
    J. ADAM, Nos amitiés politiques…, op. cit., p. 374.
  • [82]
    Ibid., p. 118.
  • [83]
    Adeline DAUMARD, « La vie de salon en France dans la première moitié du XIXe siècle », in Étienne François (éd.), Sociabilité et société bourgeoise en France, en Allemagne et en Suisse, 1750-1850. Paris, Recherche sur les civilisations, 1986.
  • [84]
    André BELLESORT, Les Intellectuels et l’Avènement de la Troisième République. Paris, Grasset, 1931.
  • [85]
    SCHEURER -KESTNER, Journal, B.N., Mss., n. a. fr. 12707.
  • [86]
    L. DAUDET, Fantômes et vivants, op. cit., p. 5 à 23. Voir aussi V. HUGO, Choses vues. Souvenirs, journaux, cahiers. 1870-1885, Paris, Gallimard, 1972, p. 284,321,344,345,352,365,376,404.
  • [87]
    ibid., p. 23 et 24.
  • [88]
    Émile DE MARCÈRE, Le seize mai et la fin du septennat, Paris, Plon, 1900, p. 28.
  • [89]
    Lettre de Gambetta à Léonie Léon, 2 janvier 1874, Bibliothèque de l’Assemblée nationale.
  • [90]
    Le mercredi était le jour d’E. de Girardin, qui s’était entendu avec Mme Adam sur cette répartition. J. ADAM, Nos amitiés politiques… op. cit p. 131 et 152.
  • [91]
    Lettre de Mme Adam à Ranc, mars 1879, citée dans Ranc, Souvenirs, p. 326.
  • [92]
    J. ADAM, Nos amitiés politiques… op. cit, p. 450.
  • [93]
    Ibid. p. 54. Voir aussi lettre de J. Adam à Ranc, mars 1879, cité dans RANC, Souvenirs
  • [94]
    Bernard LAVERGNE, Les deux présidences de Jules Grévy, 1879-1887 (éd. Jean Ellenstein), Paris, Librairie Fischbacher, 1966, p. 384.
  • [95]
    Lettre de Mme Adam à Ranc, cité dans RANC, Souvenirs, p. 326.
  • [96]
    L’hypothèse du dépit amoureux est plausible, mais aucun élément n’apporte de preuve. En 1877, après la mort d’Adam, le bruit courut que Gambetta allait épouser sa veuve. Ce genre de bruit se diffuserait de nouveau.
  • [97]
    B.N., Mss. 13815, lettre de Freycinet à Juliette Adam.
  • [98]
    Par exemple les 27 avril, 4,11,18,25 mai, 1er, 8,15,22 et 29 juin 1872.
  • [99]
    De nombreux billets de Gambetta à Mme Allain-Targé, pour accepter ou décliner des invitations à dîner, se trouvent aux archives de la FNSP, en 2 EP 6, dossier 2.
  • [100]
    SCHEURER -KESTNER, Journal, tome 4, B.N., Mss., n. a. fr. 12707, f° 106 et 107.
  • [101]
    Ibid., n. a. fr. 12708, f° 182 à 185.
  • [102]
    GAMBETTA, Discours, op. cit, tome 4, p. 84 sq.
  • [103]
    Sylvie APRILE, « La République au salon. 1865-1885 », Revue d’Histoire Moderne et Contemporaine, 38/4, octobre-décembre 1991, p. 473 à 487.
  • [104]
    Scheurer-Kestner rapporte avec beaucoup d’humour comment il débusqua, chez lui, caché derrière un rideau, un policier venu écouter une réunion de députés et sénateurs.
  • [105]
    «… un appartement haut perché, d’odeur nauséabonde, formé d’une multitude de pièces étroites et basses, faiblement éclairées, tapissées de livres et de souvenirs. » L. DAUDET, Fantômes et souvenirs, 1re série, p. 18.
  • [106]
    APP, Ba 921 ( 1), rapports des 21 et 28 octobre, 28 novembre 1877.
  • [107]
    APP, Ba 921 ( 1), rapport du 16 octobre 1877.
  • [108]
    V. HUGO, Choses vues. Souvenirs, journaux, cahiers. 1870-1885, Paris, Gallimard, 1972, p. 397 et 400.
  • [109]
    J. ADAM, Après l’abandon de la Revanche, Paris, A. Lemerre, 1910, p. 28.
  • [110]
    Jules CLARETIE, Notes et souvenirs, Bibliothèque de la Ville de Paris, Fonds Claretie, vol. 23, p. 60-61.
Français

Jérôme GRÉVY Les cafés républicains de Paris au début de la Troisième République. Étude de sociabilité politique L’histoire mythique de la République opposa les salons, fréquentés par la grande bourgeoisie et l’aristocratie conservatrices, aux cafés républicains.La symbolique des lieux était supposée signifier le renouvellement du per~sonnel politique et administratif survenu entre 1870 et 1880, le peuple et la petite bour~geoisie ayant conquis le pouvoir par les urnes. En réalité,plusieurs sociabilités politiques entre~croisées caractérisent les républicains de gou~vernement. Les militants et les journalistes perpétuèrent les habitudes contractées du temps de l’opposition à l’Empire en fréquen~tant les cafés du quartier latin ou ceux des bou~levards (le café Frontin ou celui du Pot de fer). Les élus se retrouvaient entre eux dans des cercles bourgeois et organisaient des rencontres d’états-majors dans des cafés-restaurants huppés (les dîners du café Riche) ou dans les salons des plus fortunés d’entre eux (le salon de Juliette Adam). En l’absence de structures politiques permanentes, la juxtaposition de ces divers lieux de sociabilité reflète l’évolution de la sociologie du «parti républicain», son embourgeoisement dénoncé par les vieux mili~tants, et révèle surtout les stratégies mises en œuvre pour que, selon le mot de Gambetta, la République ne fasse plus peur.

English

The mythical history of the French Republic opposed the salons frequented by the conservative upper middle class and aristocracy to the republican cafés. The symbolic system of such places was supposed to represent the renewal of the political and administrative staff, witch had taken place between 1870 and 1880, when the people and lower middle classs had come to power thanks to the victory won at the polls. In fact the Republicains de gouvernement were characterized by an intermingling of several political circles. Militants and journalists perpetuated the habits they had acquired at the time of their opposition to the Empire, when they frequented the cafés of the Latin Quarter or those of the grand boulevards (the Café Frontin or the Café du Pot de Fer). The elected members would get together in middle-class circles and hold summit meetings in smart restaurants (the dinners at the Café Riche) or in the salons of the wealthiest among then (Juliette Adam’salon). In the absence of permanent political structures, these justaposed places of meeting mirror the sociological evolution of the «Republican Party», its trend towards a bourgeois lifestyle denonced by the old militants, and reveal the strategies implemented so that - according to Gambetta’s words- the Republican should no longer be considered as frightening.

Jérôme Grévy
Jérôme GRÉVY Chercheur associé au GERHICO, et IUFM de Poitiers, 22, rue de la tranchée 86034, Poitiers cedex
jerome.grevy@sciences-po.fr
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