CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1 Ce gros livre est l’édition d’un doctorat consacré à la défense du Roussillon d’après 1659, soutenu à Montpellier en 1990. Le texte n’a pas été vraiment retouché et la bibliographie nullement mise à jour.

2 L’auteur explique son choix en disant que l’histoire militaire roussillonnaise n’a pas suscité de vocations depuis 1990, et que le XVIIe siècle roussillonnais reste « quasiment inconnu » (p. 8 et 12). Or, les recherches sur le Roussillon se sont développées au cours de la dernière décennie. Du reste, l’auteur connaît la bibliographie récente, pour en avoir utilisé certains titres dans son livre sur la révolte des Angelets ( Les guerres de Josep de la Trinxeria (1637-1694). La guerre du sel et les autres, Canet, El Trabucaire, 1997). Et bizarrement, quelques travaux récents ont été intégrés dans certaines notes, sans que la bibliographie générale en ait profité. Les sources sont essentiellement constituées de documents du Service Historique de l’Armée de Terre (SHAT), série A 1 (correspondance du secrétariat d’État à la guerre), systématiquement dépouillée pour la période 1659-1681, et ponctuellement complétée par les archives du Génie (Vincennes) et de l’Intendance de Roussillon (série C des Archives départementales des Pyrénées-Orientales).

3 Dans l’introduction, l’auteur expose son but : voir comment une province, frontalière et nouvellement conquise, s’intègre dans le système défensif d’un État « archétype de l’absolutisme », qui affirme son rang européen face à l’Espagne à qui le territoire a été soustrait. Cet objectif affiché devrait permettre d’éclairer un des multiples aspects de l’intégration du Roussillon et être matière à comparaisons. La période choisie correspond justement aux vingt-deux premières années de l’installation française dans la province, à partir du traité des Pyrénées (7 novembre 1659) jusqu’à la bénédiction de Mont-Louis (27 octobre 1681), pièce maîtresse du dispositif défensif mis en place par les Français. L’auteur considère qu’il y a eu une « métamorphose » de la défense roussillonnaise durant cette période, au rythme de la prise en compte de la vulnérabilité et de l’intérêt stratégique de la province par la monarchie. Il pense que les multiples propositions d’échanges du Roussillon avec les Pays-Bas ne signifient pas que la France veuille abandonner ce territoire frontalier mais que, une fois les Pays-Bas acquis par échange, il serait facile de reconquérir le Roussillon.

4 Alain Ayats explique qu’un plan thématique n’aurait pas pu rendre la complexité des problèmes. La chronologie est donc au centre de ce travail qui aurait pu en être une réhabilitation. Cela dit, l’auteur ne donne aucune justification de ses choix de périodisation : 1659-1668-1673-1678-1681. « Ce travail se présente donc souvent comme une espèce de chronique », écrit-il (p. 14), « nous avons eu peut-être trop tendance à donner à notre travail la forme d’un recueil de textes ». De fait, cette thèse se révèle un travail essentiellement narratif, une chronique, souvent très détaillée et répétitive, d’opérations ou d’inactions militaires, suivant un rythme annuel, de projets et décisions, de visites de chantier, etc. Qui plus est, cette chronique est le plus souvent une suite de longues citations. Donner la parole aux acteurs se conçoit, mais qu’ils la monopolisent semble bien excessif. Si la source exploitée par l’auteur est riche (parfois trop riche) d’informations, elle aurait mérité un autre traitement, et en premier lieu une critique, et le livre aurait gagné à ce que les apports aient été synthétisés autour de démonstrations claires. Des faits décrits dans le livre, quelques thèmes nous ont paru émerger, à maintes reprises.

5 Le Roussillon, issu des comtés catalans de Roussillon et Cerdagne, est une « Province conquise ». Une fois annexée, et alors que tous les points ne sont pas totalement réglés avec les Espagnols, la province reçoit une organisation administrative nouvelle. Par les édits de juin 1660, un Conseil Souverain est créé qui remplace certains organes administratifs et judiciaires catalans sur lesquels les Français avaient pu s’appuyer avant le traité de 1659. Dans ce Conseil, les charges sont occupées par des Catalans, la plupart réfugiés du sud, à cause de leur attitude ouvertement pro-française au cours du soulèvement de 1640, et ainsi récompensés. Ce groupe mériterait d’être mieux étudié : quel est l’itinéraire de ces individus ? Comment se sont-ils fait accepter en Roussillon ? Quel est leur rôle réel dans la politique d’intégration ? L’édifice administratif est renforcé, en novembre 1660, par la création de l’Intendance de Roussillon – une des moins étendues du royaume – et de la charge de gouverneur militaire qui restera dans la famille de Noailles jusqu’à la Révolution.

6 La question des frontières reste très importante. Le Roussillon qui était un nord pour les terres catalanes devient un sud; mais sa frontière septentrionale avec le Languedoc ne disparaît pas puisque, si elle n’est plus politique, elle reste économique.

7 Militairement, la province doit assurer la défense de la nouvelle frontière pyrénéenne de la monarchie; les autorités françaises s’aperçoivent très vite que la Cerdagne partagée entre France et Espagne ouvre les territoires français aux armées espagnoles, qui n’y rencontrent aucun obstacle naturel. Le contrôle de la Cerdagne devient une priorité;

8 d’où le choix du site de la citadelle de Mont-Louis qui, non seulement contrôle les routes d’Espagne vers le Conflent (et de là vers Perpignan) et vers le Capcir (et de là vers le Languedoc par la vallée de l’Aude), mais aussi la Cerdagne bien au-delà de la frontière politique. Les frontières ne sont pas uniquement politiques et militaires. Les limites religieuses ont posé des problèmes, d’une part car le concordat de Bologne ne s’appliquait pas dans la province où le clergé était tridentin et ultramontain, adepte d’une liturgie baroque, mais aussi parce que le clergé régulier dépendait de provinces espagnoles et que la Cerdagne appartenait au diocèse de la Seu d’Urgell. Tout cela a suscité des conflits de juridiction, des luttes pour la distribution des bénéfices, ces derniers étant utilisés comme instrument d’assimilation d’une partie de l’élite. La volonté de créer une frontière culturelle sur la frontière politique, en coupant les Catalans du Roussillon des Catalans du sud, se traduit dès septembre 1661 par l’interdiction d’aller étudier en Catalogne du sud et par l’introduction des Jésuites dont le collège perpignanais sera le fer de lance de l’enseignement en français.

9 Évidemment, c’est le poids du fait militaire et de la guerre qui domine. Que nous soyons en région de frontière avec l’Espagne, dans une province récemment conquise, aggrave la situation. Dès les premières années, selon les chiffres donnés par Alain Ayats, on peut estimer la présence militaire à un soldat pour environ 24 habitants. Le livre est jalonné par les problèmes récurrents, qui ne sont pas propres à la zone, du logement des gens de guerre et des quartiers d’hiver, de l’approvisionnement, des incidents entre soldats et particuliers et entre soldats eux-mêmes, des désertions, des maladies, du financement des fortifications. On aurait aimé mieux savoir qui tire profit, et dans quelles proportions, du ravitaillement. Quel est le poids réel des contributions et du logement sur les habitants ? Quelles en sont les conséquences sur la vie économique de la province ? Au fil des pages se révèlent, toutefois, le poids des dépenses engagées pour renforcer les défenses et en créer de nouvelles, et les efforts humains et financiers importants déployés par la monarchie pour contrôler le pays, tant vis-à-vis de l’extérieur que face à la résistance de la population à l’intérieur de la province. Même s’il manque un véritable effort pour synthétiser les informations et en tirer des conclusions, on voit bien, çà et là, que les habitants sont sollicités, que la milice catalane (le sometent)

10 est même levée pour assurer la défense, que la monarchie française fait appel aux troupes supplétives de Miquelets, que des révoltes (révoltes du Sel et des Angelets entre 1663 et 1675 après l’introduction de la gabelle transformant en contrebande le commerce « traditionnel » du sel) et conspirations (en 1674 à Perpignan et Villefranche de Conflent) ont lieu, que le commerce est remis en question par la guerre. L’époque étudiée est, pour les Pyrénées catalanes, celle d’un changement puisque la montagne s’érige en frontière politique mais aussi mentale, comme Peter Sahlins l’a montré pour la Cerdagne (Frontières et identités nationales [ 1989], Paris, Belin, 1996) et comme l’auteur pourrait l’avoir aussi démontré en mettant en relation divers éléments qu’il apporte, sur la participation des populations locales à la défense armée de cette nouvelle frontière, ou sur le rejet des Français dans le Catalogne au sud des Pyrénées – dû à leur présence militaire presque constante au cours des guerres de Louis XIV et aux sacrilèges d’églises auxquels ils se livraient (p. 476,477,600) –. Mais, malgré le contrôle absolu de Louvois auquel l’auteur accorde beaucoup d’importance – au point d’y consacrer une grande partie de sa conclusion –, le Roussillon conserve une grande originalité; Michel Brunet parle même d’une « sorte de protectorat » (Le Roussillon, une société contre l’État (1780-1820), Perpignan, El Trabucaire, 1990, p. 535) et la région se révèle finalement attachée à sa catalanité de longue durée, comme l’a montré Raymond Sala ( Dieu, le roi, les hommes.

Patrice Poujade
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