CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Si la rda faisait partie des satellites de l’orbite soviétique, elle y a occupé néanmoins une place assez particulière. En raison de son histoire et de sa situation géographique particulière, avec la ville de Berlin, l’un des « points chauds » de la Guerre froide, sur son territoire, elle a été d’une façon différente des autres démocraties populaires objet, enjeu et acteur dans les relations internationales [1]. À ces conditions particulières s’ajoute le fait que l’État est-allemand a été artificiel à bien des égards. Ainsi, et contrairement à l’ancrage et à l’intégration de la République fédérale à l’Ouest, il ne disposait pas d’un lien naturel avec l’Est. Si, depuis 1945, la zone d’occupation soviétique puis la rda faisaient partie de l’Europe de l’Est d’un point de vue géostratégique, elle restait, d’un point de vue culturel, et ce, malgré tous les efforts d’intégration et d’uniformisation, une partie de l’Allemagne. En raison de ces particularités se pose même la question d’une comparaison avec la politique étrangère de la République fédérale, dont les conditions de départ étaient en quelque sorte les mêmes, que ce soit du point de vue de la souveraineté ou de la tutelle des Alliés. Mais alors que la Guerre froide a fait naître les deux États allemands, elle n’a pas été la condition de l’existence de la République fédérale, contrairement à ce qu’elle a été pour la rda. Si la République fédérale a su gagner sa liberté d’action à partir des années 1950 au sein des alliances occidentales et a pu devenir un acteur à part entière dans les relations internationales bien avant la fin de la guerre froide, la rda, quant à elle, est restée tout au long de son existence économiquement et militairement dépendante de l’Union soviétique. Pour cette raison, l’historiographie reste divisée sur la question de savoir si le terme de « politique étrangère » peut être utilisé pour désigner l’action extérieure du second État allemand [2].

2Si son utilisation paraît légitime, il faut cependant s’interroger sur l’autonomie de cette politique étrangère, sur sa marge de manœuvre, limitée à la fois par la dépendance de la rda à l’égard de sa puissance de tutelle et par l’absence d’une légitimité « naturelle ». En lien direct avec la question de l’autonomie, deux facteurs qui ont profondément marqué cette politique sont à prendre en considération : il convient tout d’abord de souligner l’importance du facteur idéologique. Du fait de l’absence d’une nation est-allemande, qui aurait pu être une source naturelle de légitimité, ce facteur a été bien plus important que pour d’autres pays de l’Europe de l’Est. En effet, la rda fondait sa légitimation sur une rupture avec l’histoire allemande et sur l’antifascisme comme contre-modèle, se présentant comme une alternative antifasciste à la République fédérale. De manière générale, l’idéologisation de la politique étrangère au sein du bloc de l’Est permettait certes une synchronisation des idées et des objectifs ; le facteur idéologique déterminait notamment les rapports avec l’Union soviétique, base commune non seulement pour des intérêts communs, mais concernant le second État allemand, surtout pour la sécurité militaire [3]. Mais cette idéologisation était également une source de graves erreurs d’appréciation, rendant ainsi de plus en plus difficile la compréhension des évolutions de l’Occident. Ainsi, et pour ne donner qu’un exemple, les diplomates est-allemands étaient, notamment à partir des années 1970, contraints à reformuler leurs analyses pour des dirigeants du sed qui n’évaluaient les relations internationales qu’à travers des critères idéologiques [4].

3De même, on ne saurait sous-estimer l’importance du facteur économique, source de dépendance, aussi bien dans les relations avec l’Union soviétique et son camp qu’avec la République fédérale. En raison de l’absence quasi totale de matières premières, mais aussi des prélèvements effectués par les Soviétiques au titre des réparations et des destructions des infrastructures et de l’industrie par la guerre, la rda n’aurait été d’un point de vue économique guère capable d’exister par elle-même [5].

4Pour dresser un tableau global de la politique étrangère de la rda, il convient de distinguer trois phases : la première ne comprend que les toutes premières années de l’existence du second État allemand (c’est-à-dire de 1949 à 1955). Il s’agit cependant d’une phase tout à fait décisive, puisque durant ces quelques années sont posés en réalité les jalons de la politique étrangère de la rda. Pour les trente années qui suivent, l’histoire de cette politique étrangère est essentiellement structurée par la signature du traité fondamental entre les deux Allemagnes, le 21 décembre 1972 [6]. Si la deuxième phase (de 1955 à 1972) correspond à un élargissement de sa marge de manœuvre, la troisième (de 1973 à 1989) est caractérisée par l’incapacité de la rda de pouvoir réellement profiter sur la scène internationale d’une vague de reconnaissances, à la suite de la signature dudit traité. Ce survol, délibérément lacunaire, se fera autour de deux thèmes qui correspondent aux principaux enjeux de la politique étrangère est-allemande : d’un côté, les rapports avec Moscou et, de l’autre, la quête pour une reconnaissance la plus complète possible. Les rapports avec Moscou sont non seulement une condition de son existence, ils sont également très complexes : s’il est certain que la rda n’a pas pu déterminer les décisions prises à Moscou d’une façon visible et directe, il n’en est pas moins probable qu’elle a trouvé des moyens pour exercer une certaine influence – extrêmement difficile à évaluer – sur la politique étrangère soviétique, notamment à travers le Comecon et le pacte de Varsovie. Le problème de la reconnaissance était le défi principal pour les responsables est-allemands de politique étrangère : c’est le leitmotiv de son histoire.

1949-1955 : une existence fragile et dépendante

5Selon Hermann Wentker, la dépendance de la rda à l’égard de l’urss existait à plusieurs niveaux : la soviétisation intérieure, l’économie et la défense [7]. Dès 1947-1948, une première dépendance de la zone d’occupation soviétique est créée à travers la collectivisation de l’agriculture, la planification de l’industrie et la dénazification, au départ, plus rigoureuse que dans d’autres zones d’occupation. Mais l’instauration d’une dépendance profonde a été réalisée essentiellement par les mesures de planification, puisqu’elles obligeaient l’Allemagne de l’Est, avant comme après 1949, à orienter son commerce, exception faite du commerce interallemand, de manière presque exclusive vers le bloc de l’Est [8]. Le signe le plus visible de ce lien est cependant le stationnement des troupes soviétiques sur le sol est-allemand. Les événements du 17 juin 1953 montrent à l’évidence que l’existence même du nouvel État dépendait de la garantie soviétique, au besoin armée.

6Pendant les premières années, le sed n’avait guère d’autre choix que d’appliquer soigneusement la politique de Moscou, contrôlée par une commission soviétique au sein du ministère est-allemand des Affaires étrangères (Sowjetische Kontrollkommission). Le ministre est-allemand était même régulièrement convoqué à l’ambassade soviétique à Berlin pour recevoir ses instructions [9]. Mais malgré cette volonté marquée de la part des Soviétiques de contrôler la rda, son existence n’était pas considérée à Moscou, du moins jusqu’en 1953, comme indispensable. Au regard de la note de Staline du 10 mars 1952, il semble au contraire que ce dernier aurait été prêt à renoncer à l’existence de la rda, à condition d’obtenir en contrepartie une neutralisation de l’Allemagne tout entière [10].

7La coïncidence de plusieurs événements survenus en 1953 a fait changer d’avis les responsables de la politique étrangère soviétique : d’abord la mort de Staline lui-même, puis l’élimination de Lavrenti Beria, qu’on accusait entre autres de ne pas avoir soutenu la rda en juin 1953 comme il aurait fallu, ce qui favorisait ceux qui souhaitaient la soutenir. De plus, la perception même de la donne est-allemande à Moscou est modifiée sous l’impression des événements du 17 juin 1953. Ainsi, Gueorgui Malenkov, l’homme qui succède à Staline en tant que premier secrétaire du pcus pendant quelques mois, plaide peu après les événements de Berlin en faveur d’un accroissement de l’autorité de la rda pour améliorer les bases d’un rétablissement de l’unité allemande selon les conceptions soviétiques [11]. Les dirigeants soviétiques ne se rendirent compte qu’après 1953 que la rda pouvait leur servir d’outil de politique allemande, ce qui procurait en revanche dès 1954 une marge de manœuvre croissante aux dirigeants est-allemands [12]. Pour marquer ce tournant, plusieurs mesures économiques et symboliques sont prises à Moscou. Outre l’aide économique, l’Union soviétique décrète notamment la fin des réparations. Et pour augmenter le prestige international de la rda, ses missions diplomatiques au sein du bloc de l’Est sont transformées en ambassades. Mais l’augmentation parallèle de la présence soviétique dans le pays témoigne du souci des dirigeants soviétiques de ne pas conférer pour autant plus d’autonomie à la rda. Le tournant est définitivement consommé lorsque Nikita Khrouchtchev annonce la théorie des deux États au mois de juillet 1955, appliquée quelques semaines plus tard, le 20 septembre, avec la signature d’un traité qui accordait à la rda – du moins théoriquement – sa souveraineté, dont le garant restait de toute évidence l’Union soviétique. L’importance croissante que la rda représentait alors aux yeux des Soviétiques se fit notamment sentir à travers une nouvelle politique au sein du Comecon [13]. En raison de sa structure économique, relativement diversifiée, et en raison de sa situation à la frontière occidentale du bloc de l’Est, la rda pouvait dorénavant occuper dans cette institution une place de choix. Par conséquent, ce tournant de 1953 était également à l’origine d’un rôle particulier que la rda allait jouer au sein du bloc de l’Est tout au long de la guerre froide [14].

1955-1972 : l’accroissement de la marge de manœuvre

8Dans le contexte de la politique de déstalinisation, Moscou a également mené une politique de désatellisation – en accordant aux satellites plus d’autonomie qu’au temps de Staline – limitée à la fois par l’obligation de maintenir l’ordre à l’intérieur et par l’appartenance non résiliable au pacte de Varsovie. En ce qui concerne la rda, Moscou était même prête à faire des efforts pour la soutenir sur le plan financier et par des livraisons de matières premières [15]. L’idée était de faire de la rda un modèle et, surtout, une vitrine du socialisme en démontrant à proximité du Rideau de fer la supériorité du système socialiste [16]. Mais ce nouveau prestige n’avait pas pour effet un changement de comportement de la part de l’Union soviétique à son égard. Au contraire, l’introduction d’un élément de concurrence et de suspicion avec l’établissement des relations diplomatiques entre Moscou et Bonn en 1955 contribuait à rendre encore plus complexes les rapports entre Berlin-Est et Moscou [17]. D’un point de vue économique, les relations avec Bonn étaient pour Moscou évidemment beaucoup plus intéressantes.

9Pourtant, la manière dont les dirigeants est-allemands présentaient leurs demandes à Moscou au cours de la seconde moitié des années 1950 témoigne d’un certain aplomb [18]. Ainsi négocièrent-ils en 1957 avec leurs homologues soviétiques les conditions du stationnement des troupes sovié­tiques sur le sol est-allemand [19]. Ils savaient profiter du souci soviétique de manifester la souveraineté de la rda à l’égard de l’Occident. Pendant ces années-là, Walter Ulbricht était même en mesure d’exercer une certaine influence sur les nominations des ambassadeurs soviétiques à Berlin-Est, ce qui correspondait à une importante amorce d’émancipation de la politique étrangère de la rda. L’exemple de la querelle entre Walter Ulbricht et son plus important opposant à l’intérieur du parti, Karl Schirdewan, écho de la déstalinisation manquée en rda, montre d’ailleurs que les dirigeants soviétiques ne prenaient plus à cette époque position par rapport aux affaires intérieures de la rda[20]. Au moment du début de la deuxième crise de Berlin, elle jouissait donc d’une position relativement confortable quant à sa marge de manœuvre sur la scène internationale. Tout au long de cette crise, les diplomates est-allemands furent consultés par les diplomates soviétiques ; et leurs analyses, visant à intégrer Berlin dans le territoire est-allemand, furent prises en considération à Moscou même avant la note du 27 novembre 1958 adressée aux Alliés occidentaux. Il est par conséquent très probable que les idées concernant Berlin-Ouest comme ville libre sont à la base des idées est-allemandes reprises par les Soviétiques [21].

10Mais face au problème de la fuite d’une partie croissante de la population est-allemande, la rda souhaitait agir avec une impatience grandissante. Convaincus du refus occidental, les dirigeants est-allemands réclamaient avec insistance un traité de paix avec l’Union soviétique tel qu’il avait été annoncé par la célèbre note. Il n’en reste pas moins que Nikita Khrouchtchev lui-même préféra arriver à une solution négociée [22]. Face à une telle politique, Ulbricht poursuivait une double stratégie, prenant des mesures unilatérales pour créer des faits accomplis tout en démontrant les conséquences pénibles de l’hémorragie de la population pour la rda[23]. Cette faiblesse devenait donc en réalité un atout dans la négociation avec l’Union soviétique, ce qui fait dire à l’historienne amé­ricaine Hope Harrison : The tail boldly wagged the dog[24]. Ulbricht ne manquait en effet aucune occasion de pousser Khrouchtchev à adopter son point de vue, en utilisant même de manière assez habile l’antagonisme sino-soviétique par l’envoi d’une délégation est-allemande en Chine [25]. Toutefois, Khrouchtchev céda aux demandes est-allemandes tendant à fermer la frontière berlinoise, mais seulement après le sommet de Vienne des 3 et 4 juin 1961, c’est-à-dire après s’être assuré personnellement une fois de plus qu’il était impossible d’arriver à un arrangement négocié avec le président américain John F. Kennedy [26].

11Une fois la décision prise à Moscou, les Soviétiques prirent immédiatement le commandement de l’opération, préparée jusqu’en avril 1961 par les Allemands de l’Est eux-mêmes, ce qui était révélateur du changement dans le rapport entre Moscou et Berlin-Est qui intervient avec la construction du Mur : paradoxalement, Ulbricht perdait une grande partie de sa marge de manœuvre et redevenait dans l’immédiat après-61 un simple exécutant du pouvoir soviétique [27]. Si la rda sut regagner sa marge de manœuvre et la consolider jusqu’au milieu des années 1970, c’est notamment grâce à une politique multilatérale habile au sein du pacte de Varsovie et du Comecon [28].

12Le 13 août 1961 ne constitue donc pas un véritable tournant de la politique étrangère est-allemande, et ce, d’autant plus que son objectif principal n’était pas atteint. Il s’agissait cependant d’une étape nécessaire sur le chemin de la reconnaissance internationale correspondant à une affirmation de la rda comme entité géographiquement et politiquement distincte du reste de l’Allemagne, ce qui a contribué à un changement graduel de sa perception en Occident tout au long des années 1960 [29]. Pour la rda, les années 1960 correspondaient à une décennie de stabilisation avec un effet certain sur sa marge de manœuvre en matière de politique étrangère. Cette marge continuait à être limitée non seulement par la tutelle soviétique, mais surtout par la doctrine Hallstein [30], principal obstacle sur le chemin de la reconnaissance internationale, dont l’application était minutieusement surveillée partout dans le monde par la diplomatie ouest-allemande [31]. La République fédérale était par conséquent jugée comme le danger le plus important, ce qui ne signifie rien d’autre que toute politique étrangère était d’abord une politique allemande. Si la rda ne pouvait pas obtenir la reconnaissance de jure, elle bénéficiait vers la fin des années 1960 d’une normalisation de facto de ses relations culturelles et économiques avec les principaux pays occidentaux, dont notamment la France [32]. Mais comparé aux efforts déployés, le succès de cette politique était réduit. Il fallut attendre l’arrivée de Willy Brandt à la chancellerie fédérale et la mise en place d’une nouvelle Ostpolitik pour que se produise un changement en profondeur. Préparé à la fois par de longues négociations entre Bonn et Moscou, qui aboutirent à la signature du traité de Moscou, la pierre angulaire de cette Ostpolitik[33], le 12 août 1980, et par les négociations entre les Alliés qui mettaient un terme à la crise de Berlin avec l’accord quadripartite du 3 septembre 1971 [34], le traité fondamental entre les deux Allemagnes du 21 décembre 1972 ouvrait la voie à une vague de reconnaissance internationale de la rda par de nombreux États et à l’entrée des deux Allemagnes à l’onu.

1973-1989 : la perte de la marge de manœuvre

13Un des résultats de cette vague de reconnaissance fut la consolidation de sa position à l’égard de l’Union soviétique et des autres pays du bloc de l’Est. En Afrique, la rda devint un véritable junior partner de la politique soviétique, y intensifiant sa politique au milieu des années 1970 ; dans ce domaine, les diplomates est-allemands étaient régulièrement consultés par leurs homologues soviétiques [35]. À l’intérieur du bloc de l’Est, le régime est-allemand faisait depuis les années 1960, et notamment face au Printemps de Prague en 1968, figure de modèle de puissance satellite. Et, au moment de la crise polonaise, elle se confirme pour l’Union soviétique comme un facteur de stabilité en Europe. Mais tout ceci ne règle pas les divergences entre Moscou et Berlin-Est en ce qui concerne les livraisons de pétrole, point névralgique qui illustre fort bien la dépendance économique. Déjà à l’époque de Brejnev, les rapports avec Moscou s’étaient dégradés, mais au cours des années 1980, la situation allait empirer [36]. La réduction massive des livraisons de pétrole en 1982 marqua la fin d’une politique de soutien qui avait caractérisé le rapport entre les deux pays pendant plus de vingt-cinq ans [37]. La question de savoir à quel point l’autonomie de l’Allemagne de l’Est en matière de politique étrangère restait tout de même limitée apparaît clairement quand Moscou oblige Berlin-Est à reporter à plusieurs reprises la visite de Schmidt en rda, dans le contexte de la crise des euromissiles [38]. Le développement rapide des relations économiques entre les deux Allemagnes, à la suite des difficultés dans les relations économiques entre Berlin-Est et Moscou, suscita en effet un très fort mécontentement de la part des dirigeants soviétiques qui redoutaient quant à eux une dépendance croissante de la rda à l’égard de l’Occident.

14Avec l’arrivée de Mikhaïl Gorbatchev au pouvoir, les rapports entre Moscou et Berlin-Est évoluent à nouveau. Après une première amélioration, les dirigeants est-allemands craignent de perdre tôt ou tard le soutien idéologique et militaire de leur puissance de tutelle. Vers la fin des années 1980, la politique de réforme de l’Union soviétique hypothéquait aux yeux des dirigeants est-allemands l’existence même de l’État est-allemand. La nouvelle autonomie de Berlin-Est avait pour effet paradoxal son isolement, puisque l’autonomie de la politique étrangère est-allemande ne pouvait être guère plus qu’une autonomie garantie par l’Union soviétique [39].

15Alors que la rda perdait petit à petit sa marge de manœuvre suite à la dégradation des rapports avec Moscou, la normalisation des relations avec les pays occidentaux peinait après sa reconnaissance internationale, phénomène dû notamment au fait que cette reconnaissance n’était pas complète. En signant le traité fondamental avec Berlin-Est, Bonn avait réussi à ne pas reconnaître une nationalité est-allemande distincte et à n’échanger que des représentants permanents et non pas des ambassadeurs. Les Alliés occidentaux étaient obligés de suivre Bonn sur cette voie, ne serait-ce que pour respecter leurs propres intérêts. Obtenir une reconnaissance aussi complète que possible en termes de droit international resta par conséquent l’objectif principal de la politique étrangère est-allemande jusqu’en 1989.

16Et si la reconnaissance internationale de 1972-1973 avait permis à la rda de participer pleinement au processus de la csce, ce succès sur la scène internationale se révéla comme un véritable « piège » [40] puisque la signature du traité d’Helsinki nécessitait une ouverture qui contredisait en réalité l’acquis de 1961 en termes de stabilité. Lorsque le manque de légitimité à l’intérieur, tel qu’il avait menacé l’existence de la rda jusqu’en 1961, reprit au cours des années 1970, la rda tâcha de le compenser dorénavant par des succès de politique étrangère, ne serait-ce que par des succès de façade qui lui permettaient de cacher temporairement ce manque [41]. L’évolution des relations entre la France et la rda après l’ouverture des relations diplomatiques entre les deux pays après le 9 février 1973 peut servir d’exemple : avant d’arriver à cette étape, les dirigeants est-allemands avaient beaucoup insisté auprès de leurs interlocuteurs français sur l’hypothèse que seule la reconnaissance pourrait contribuer à une véritable intensification des relations économiques et culturelles entre les deux pays. La déception du côté français fut donc d’autant plus grande lorsque la rda se refusa après 1973, et pendant de longues années, à une plus ample coopération économique ou culturelle. Le résultat avait été donc assez paradoxal, dans la mesure où l’ouverture des relations diplomatiques ne marqua dans ce cas-là pas le point de départ pour un renforcement des relations bilatérales, mais provoqua leur stagnation [42]. Les vrais intérêts est-allemands étaient en réalité ailleurs : pour la rda, il s’agissait de conclure d’abord une convention consulaire pour rattraper les omissions du traité fondamental avec la République fédérale, puis d’instaurer des visites d’État au plus haut niveau ainsi que des consultations politiques [43]. La bataille pour une convention consulaire, dont l’avantage réel pour les relations bilatérales restait extrêmement limité, avait été en quelque sorte la suite de la bataille pour la reconnaissance de la rda en tant qu’État. Bien que les Français aient pu accepter en 1980, grâce au compromis trouvé par les diplomates américains [44], la signature d’une telle convention, la rda n’a en réalité jamais gagné cette bataille jusqu’en 1989. L’objectif principal de sa politique étrangère n’a donc pas été atteint. La demande de consultations politiques, comparables à celles que la France entretenait à l’époque avec la Pologne, doit être comprise à la fois à travers cette quête pour la reconnaissance et comme une volonté de compenser le manque de légitimité à l’intérieur, tout en démontrant que la rda était en train de devenir une puissance est-européenne parmi d’autres.

17Finalement, cette politique, fixée presque exclusivement sur l’objectif de reconnaissance à l’extérieur comme à l’intérieur, contribua finalement à aggraver encore la dépendance économique et financière de la rda à l’égard de l’Occident, et notamment à l’égard de la République fédérale. Pour limiter l’influence croissante des Allemands de l’Ouest, les dirigeants est-allemands se virent obligés de mener une politique encore plus restrictive et plus renfermée sur elle-même. Le fait d’avoir perdu définitivement la compétition avec la République fédérale au niveau économique dès les années 1970 et l’aversion d’Erich Honecker à l’égard des nécessaires réformes économiques eurent une influence directe sur la politique étrangère de la rda en réduisant sa marge de manœuvre [45].

18Si la rda a su prendre pendant certains épisodes de la Guerre froide la posture d’un acteur, elle n’a jamais réellement pu s’émanciper de sa puissance de tutelle. La plus grande autonomie dont elle a joui sous Gorbatchev n’a pas été ressentie comme une opportunité, mais seulement comme une hypothèque assez lourde. Même si la rda a eu une véritable politique étrangère, elle a donc été surtout un objet, voire un outil de la politique étrangère soviétique. La perte croissante de ses marges de manœuvre sur la scène internationale symbolise en quelque sorte le déclin de l’État est-allemand lui-même.

19Pour ce qu’il en est de la dernière année de son existence, de novembre 1989 à octobre 1990, année de transition, il est difficile de parler d’une politique étrangère. La quasi-absence d’une telle politique est illustrée par la conduite de la délégation est-allemande au cours des négociations « 2 + 4 », pendant lesquelles elle s’est alignée au départ sur les positions sovié­tiques avant d’adhérer aux positions ouest-allemandes. Paradoxalement, la rda obtint quelques jours avant sa disparition, le 12 septembre 1990, avec la signature du traité portant règlement définitif sur l’Allemagne, résultat du processus des négociations « 2 + 4 », une reconnaissance complète en termes de droit international [46].

Notes

  • [1]
    Contrairement à d’autres champs de l’histoire de la rda, l’historiographie n’a découvert sa politique étrangère que relativement tard, ce qui reflète en partie les conditions de travail aux archives : lorsque la quasi-totalité des archives de l’État est-allemand avaient été rendues accessibles peu de temps après l’unification allemande, les archives de l’ancien ministère des Affaires étrangères sont à peu près les seules à être soumises à la règle de trente ans. Mis à part les études qui couvrent des aspects particuliers ou les relations bilatérales, deux premières synthèses, parues en 1999 et 2000, ont couvert pratiquement toute la période de l’existence de la rda : Benno-Eide Siebs, Die Außenpolitik der ddr 1976-1989. Strategien und Grenzen, Paderborn, Schöningh, 1999 et Ingrid Muth, Die ddr-Außenpolitik 1949-1972. Inhalte, Strukturen, Mechanismen, Berlin, Links, 2000, suivis d’un manuel universitaire : Joachim Scholtyseck, Die Außenpolitik der ddr, Munich, Oldenbourg, 2003. La synthèse la plus complète, qui peut par ailleurs être considérée comme la référence en la matière, a été publiée en 2007 : Hermann Wentker, Außenpolitik in engen Grenzen. Die ddr im internationalen System 1949-1989, Munich, Oldenbourg, 2007 ; voir aussi Oliver Bange, « Die Außenpolitik der ddr. Plädoyer für ein vernachlässigtes Forschungsfeld », in Archiv für Sozialwissenschaften, vol. 44, 2004, p. 492-500.
  • [2]
    H. Wentker, op. cit., p. 2-3.
  • [3]
    Ibid., p. 3-6.
  • [4]
    Ingrid Muth, op. cit., p. 16-22.
  • [5]
    André Steiner, Von Plan zu Plan. Eine Wirtschaftsgeschichte der ddr, Stuttgart, Steiner, 2007, p. 19-34.
  • [6]
    Daniel Küchenmeister, Der deutsch-deutsche Grundlagenvertrag. Umstände, Wirkungen, Sichtweisen, Schkeuditz, sbv, 2003.
  • [7]
    H. Wentker, op. cit., p. 3-6.
  • [8]
    A. Steiner, op. cit., p. 63-67.
  • [9]
    I. Muth, op. cit., p. 26-27 (SED, Sozialistische Einheitspartei Deutschlands).
  • [10]
    Wilfried Loth, Stalins ungebliebtes Kind. Warum Moskau die ddr nicht wollte, Berlin, Rowohlt, 1994 et idem, Die Sowjetunion und die deutsche Frage. Studien zur sowjetischen Deutschlandpolitik, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 2007; mais aussi Jürgen Zarusky (éd.), Die Stalin-Note vom 10. März 1952. Neue Quellen und Analysen. Mit Beiträgen von Wilfried Loth, Hermann Graml und Gerhard Wettig, Munich, Oldenbourg, 2002.
  • [11]
    Jan Foitzik, «“Hart und konsequent ist der neue politische Kurs zu realisieren.” Eine Dokumentation zur Politik der Sowjetunion gegenüber der ddr nach Berijas Verhaftung im Juni 1953 », in Deutschland Archiv, vol. 33, 2000, p. 32-49; aussi H. Wentker, op. cit., p. 80-82.
  • [12]
    H. Wentker, op. cit., p. 78-82.
  • [13]
    Gerd Herzog, Schwäche als Stärke. Bargaining Power im rgw, Berlin, Osteuropa-Institut, 1998, et Adam Zwass, Der Rat für gegenseitige Wirtschaftshilfe 1949-1987. Der dornige Weg von einer politischen zu einer wirtschaftlichen Integration, Vienne, Springer, 1988.
  • [14]
    H. Wentker, op. cit., p. 82-87.
  • [15]
    Ralf Ahrens, Gegenseitige Wirtschaftshilfe? Die ddr im rgw – Strukturen und handelspolitische Strategien 1963-1976, Cologne, Weimar, Vienne, Böhlau, 2000; H. Wentker, op. cit., p. 123.
  • [16]
    Un colloque a été récemment consacré à ce sujet à Nancy : Chantal Metzger, La République démocratique allemande – la vitrine du socialisme et l’envers du miroir, 1949-1989-2009, Bruxelles, Peter Lang, 2009.
  • [17]
    Gerhard Wettig, « Adenauers Moskau-Besuch aus sowjetischer Sicht. Wende der sowjetischen Deutschland-Politik nach Stalins Tod », in Historisch-Politische Mitteilungen, vol. 12, 2005, p. 193-202.
  • [18]
    H. Wentker, Außenpolitik in engen Grenzen, op. cit., p. 122-127.
  • [19]
    Michael Lemke, Einheit oder Sozialismus? Die Deutschlandpolitik der sed 1949-1961, Cologne, Weimar, Vienne, Böhlau, 2001, p. 369-371.
  • [20]
    Heike Amos, Politik und Organisation der sed-Zentrale 1949-1963, Strukturen und Arbeitsweise von Politbüro, Sekretariat, Zentralkomitee und zk-Apparat, Münster, Lit-Verlag, 2003, p. 508-530, et H. Wentker, op. cit., p. 127.
  • [21]
    Hope Harrison, Driving the Soviets up the Wall. Soviet-East German Relations, 1953-1961, Princeton, Princeton University Press, 2003, p. 108-110; à propos de la crise de Berlin, voir également Michael Lemke, Die Berlinkrise 1958 bis 1963. Interessen und Handlungsspielräume der sed im Ost-West-Konflikt, Berlin, Akademie-Verlag, 1995.
  • [22]
    Sergueï Chruschtschow, Geburt einer Supermacht. Ein Buch über meinen Vater, Klitzschen, Elbe-Dnjepr-Berl., 2003, p. 277, et William Taubman, Khrushchev. The Man and his Era, New York, Norton, 2003, p. 46.
  • [23]
    H. Wentker, op. cit., p. 133.
  • [24]
    Harrison, op. cit., p. 139, et Matthias Uhl, Armin Wagner (eds.), Ulbricht, Chruschtschow und die Mauer. Eine Dokumentation, Munich, Oldenbourg, 2003.
  • [25]
    H. Harrison, op. cit., p. 164-165.
  • [26]
    Gerhard Wettig, Chruschtschows Berlin-Krise 1958-1963, Drohpolitik und Mauerbau, Munich, Oldenbourg, 2006, p. 147-156.En ligne
  • [27]
    H. Wentker, op. cit., p. 137.
  • [28]
    Ibidem, p. 248-254, et Ludolf Herbst, « Die wirtschaftliche Integration des Ostblocks in den sechziger Jahren », in Christoph Buchheim (ed.), Wirtschaftliche Folgelasten des Krieges in der sbz/ddr, Baden-Baden, Nomos, 1995, p. 366-369.
  • [29]
    L’exemple français montre que le Mur a contribué largement à la perception de la rda en tant qu’État : Christian Wenkel, Auf der Suche nach einem anderen Deutschland. Das Verhältnis Frankreichs zur ddr im Spannungsfeld von Perzeption und Diplomatie, Munich, Oldenbourg (à paraître).
  • [30]
    Werner Kilian, Die Hallstein-Doktrin. Der diplomatische Krieg zwischen der brd und der ddr 1955-1973. Aus den Akten der beiden deutschen Außenministerien, Berlin, Duncker und Humblot, 2001.
  • [31]
    Alors que la rda avait choisi la France comme une des cibles préférées de sa politique de reconnaissance, la diplomatie ouest-allemande intervenait très souvent auprès du Quai d’Orsay pour empêcher toute amorce de reconnaissance (Ch. Wenkel, op. cit.).
  • [32]
    Christian Wenkel, « Entre normalisation et continuité. La politique étrangère de la France face à la rda », in Francia. Forschungen zur westeuropäischen Geschichte, vol. 36, 2009, p. 240-244.
  • [33]
    Julia von Dannenberg, The Foundations of Ostpolitik. The Making of the Moscow Treaty between West Germany and the ussr, Oxford, Oxford Univ. Press, 2008.En ligne
  • [34]
    Matthieu Osmont, « La négociation de l’accord quadripartite sur Berlin (1969-1971) : le rôle du groupe de Bonn », in Relations internationales, vol. 135, no 3, 2008, p. 37-52.
  • [35]
    H. Wentker, op. cit., p. 459-474.
  • [36]
    Hans-Hermann Hertle, Konrad H. Jarausch (eds.), Risse im Bruderbund. Die Gespräche Honecker-Breschnew 1974 bis 1982, Berlin, Links, 2006, p. 34-52.
  • [37]
    H. Wentker, op. cit., p. 477-479.
  • [38]
    Ibid., p. 422-427.
  • [39]
    Alexandra Nepit, Die sed unter dem Druck der Reformen Gorbatschows. Der Versuch der Parteiführung, das sed-Regime durch konservatives Systemmanagement zu stabilisieren, Baden-Baden, Nomos, 2004; Daniel Küchenmeister (éd.), Honecker-Gorbatschow. Vieraugengespräche, Berlin, Dietz, 1993.
  • [40]
    Jacques Andréani, Le Piège. Helsinki et la chute du communisme, Paris, Odile Jacob, 2005.
  • [41]
    H. Wentker, op. cit., p. 391-394.
  • [42]
    Ch. Wenkel, « Entre normalisation et continuité », art. cit.
  • [43]
    Archives du ministère des Affaires étrangères (amae), série Europe 1971-1967, sous-série rda, vol. 3100, note de la sous-direction d’Europe centrale du 9 juin 1975.
  • [44]
    Ibid., série Poste de Berlin-Est, sous-série Ambassade, vol. 136, tél. au départ de la sous-direction d’Europe du 12 février 1980 pour l’ambassade de Washington.
  • [45]
    A. Steiner, op. cit., p. 203-207.
  • [46]
    Lothar de Maizière, Ich will, dass meine Kinder nicht mehr lügen müssen. Meine Geschichte der deutschen Einheit, Freiburg, Bâle, Vienne, Herder, 2010, p. 294-305.
Français

Résumé

L’article dresse un bilan sommaire des trois phases de la politique étrangère de la rda (1949-1955, 1955-1972, 1973-1989). Tout en prenant en compte les deux facteurs qui ont le plus déterminé cette politique, à savoir l’idéologie et l’économie, l’analyse se focalise sur les deux thèmes qui correspondent aux principaux enjeux de la diplomatie est-allemande : les rapports avec Moscou et la quête pour une reconnaissance internationale de la rda la plus complète possible, une bataille qui continue même au-delà de la signature du traité fondamental en 1972. Si la rda a su prendre pendant certains épisodes de la guerre froide la posture d’un acteur, notamment durant la deuxième crise de Berlin, l’article montre qu’elle n’a jamais réellement pu s’émanciper de sa puissance de tutelle.

Mis en ligne sur Cairn.info le 02/02/2012
https://doi.org/10.3917/ri.148.0047
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