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Revue philosophique de la France et de l'étranger

2010/1 (Tome 135)


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Pour célébrer le tricentenaire des œuvres qui, dès 1709-1713, ont fait la réputation de Berkeley, la Revue philosophique accueille une série d’articles témoignant de l’extrême variété des intérêts du philosophe. Berkeley, en effet, défendait sans cesse le christianisme anglican contre la montée de l’irréligion et du scepticisme, mais il suivait également de près la progression de la rationalité dans les sciences de son temps. Et c’est l’application des concepts scientifiques aux données sensibles qui sont le tissu même de notre expérience, qui est en question dans une large part de ses écrits. À cet égard, la démonstration de l’inexistence de la matière à partir du principe exister, c’est être perçu ou percevoir tomba comme un argument massue dans l’état du savoir.

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Cependant, en tant qu’homme d’Église, Berkeley ne perdait jamais de vue les incidences de la science classique sur les problèmes moraux et politiques. Car l’immatérialisme implique toute une métaphysique moniste : si la matière n’existe pas, il n’y a que des esprits, voire un seul esprit – celui de Dieu. Mais, dès lors que nous sommes en Dieu, nos perceptions sensibles, notre connaissance, notre liberté, et notre vie même lui appartiennent. Or, si cette relation à un Dieu est fondatrice, de multiples questions se posent : Qui suis-je ? Qu’est-ce qu’une chose ? Qu’est-ce que la nature ? Qu’estce que connaître ?

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Les articles que nous proposons ci-après constituent diverses approches à de telles questions. Nous avons regroupé un premier ensemble d’articles portant sur un ouvrage déterminé. Dans le cadre de ce premier groupe, Richard Glauser établit que l’Essai pour une nouvelle théorie de la vision (NTV, 1709) et la Théorie défendue et expliquée (TVV, 1733), ne constituent pas une critique sans appel de l’optique géométrique, mais que Berkeley y réforme les présupposés ontologiques d’une telle optique pour donner aux images rétiniennes une nature corpusculaire compatible avec l’immatérialisme. Luc Peterschmitt montre que, dans les Principes de la connaissance humaine (1710), Berkeley conçoit un traitement géométrique des phénomènes sensibles, mais ne traite pas du problème de l’application des concepts mathématiques à la physique ; il souligne que la question de cette application est un impensé majeur des Principes qui trouvera solution dans le De Motu (1720). Claire Schwartz pose la question du statut des idées générales mathématiques dans les Principes. Car, si à partir de la critique des idées générales abstraites établie dans l’Introduction de cet ouvrage, Berkeley maintient que certaines idées déterminées ont une signification générale au cours de certaines démonstrations, la question reste entière de savoir comment rendre compte de la généralité de toutes les idées ; la notion de « quantité », par exemple, est-elle du même type de généralité que le « triangle en général » de l’Introduction ? L’article de Roselyne Dégremont, parmi les articles présentés dans ce numéro, possède une originalité particulière : consacré au 3e dialogue de l’Alciphron (1732), son article seul pose le problème fondamental de savoir ce qui, selon Berkeley ou ses adversaires, nous incline à agir moralement ou nous pousse à obéir à des normes imposées de l’extérieur. En somme, il s’agit de savoir si une morale de l’autonomie est possible dans le cadre des présupposés d’une philosophie revue et corrigée par la religion anglicane. Timo Airaksinen remet en bonne place l’intérêt de la Siris (1744) dans l’ensemble de l’œuvre de Berkeley. Il souligne à la fois l’attention portée par le philosophe à la chimie et aux toutes dernières théories concernant la nature corpusculaire de la lumière. À titre d’outil méthodologique, Airaksinen propose au lecteur une démarche inverse de celle qu’adopte la Siris : au lieu de monter de l’eau de goudron jusqu’à la Trinité divine, il part de cette Trinité pour comprendre le trio matériel constitué par le soleil, la lumière et la chaleur. Enfin Bertil Belfrage démontre que, à l’encontre de l’affirmation encouragée par l’édition diplomatique des œuvres de Berkeley par Luce-Jessop, il y a, dans la NTV et la TVV, une mutation conceptuelle décisive qui permet de séparer une science de la vision de la métaphysique qui pouvait sembler la fonder.

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Un second groupe d’articles concerne l’œuvre de Berkeley comprise dans sa totalité. Et dans cet ensemble d’articles, nous avons distingué deux sous-groupes : trois articles consacrés chacun à une thématique portant sur l’ensemble des écrits et trois autres portant sur le contexte d’insertion de l’œuvre de Berkeley. À partir de l’élucidation de notre perception égocentrée des distances, j’ai montré que toute l’œuvre de Berkeley était travaillée par une dualité métaphorique entre l’examen minutieux d’un objet et la contemplation du tout de l’univers d’un point de vue divin. Mais la courte vue, instrument méthodologique d’analyse dans les Principes, semble bien pouvoir se retourner contre Berkeley sous la figure des « petits philosophes » de l’Alciphron (1732). Sébastien Charles souligne l’originalité de la conception berkeleyenne de l’imagination ; car si certains textes de Berkeley sont dans la ligne classique d’une conception de l’imagination comme faculté subordonnée tant au sensible qu’à la raison, il y a, notamment dans les cahiers de notes de Berkeley, diverses indications qui font de l’imagination une puissance positive de création et un principe de liberté. Marc Hight, quant à lui, montre que l’immatérialisme était le meilleur soutien de la foi chrétienne alors que la supposition d’existence d’une substance matérielle ne pouvait que conduire à l’athéisme ; en sorte que, pour Berkeley, quiconque souhaite être véritablement chrétien et être « sauvé » après la mort, doit choisir d’être immatérialiste ; du moins Berkeley tenait-il un tel choix pour le plus raisonnable.

À la suite de ces trois articles viennent ceux qui placent l’œuvre de Berkeley dans un contexte. S. H. Daniel examine sous un nouveau jour les relations entre Berkeley et Spinoza. Certains lecteurs avaient très tôt perçu bien des similitudes entre les deux philosophes, mais Stephen Daniel se consacre aux lectures plus récentes de Berkeley par C. S. Peirce et H. Bergson ; il met par ailleurs en évidence les analogies entre Berkeley et Spinoza sur le rapport des esprits finis à Dieu, en les éclairant par une analyse de la correspondance entre Arnauld et Malebranche. Laurent Jaffro montre pour sa part comment, selon James F. Ferrier, Reid avait réduit l’immatérialisme à un idéalisme subjectif faisant des corps de simples représentations des esprits finis. Soulignant, par ailleurs, une évolution de Ferrier, depuis ses articles sur Berkeley et Reid, jusqu’aux Institutes of Metaphysics, L. Jaffro met à jour le bricolage conceptuel grâce auquel Ferrier, pour éviter les a priori de la philosophie transcendantale, emprunte à Berkeley l’équivalent de cette conscience non-positionnelle de soi qui accompagne toute conscience d’objet. Silvia Parigi enfin montre que la Siris pouvait satisfaire les contemporains de Berkeley, non seulement au titre des vertus thérapeutiques de l’eau de goudron, mais pour la parfaite insertion de la Siris dans l’état du savoir. D’une part, S. Parigi rappelle que la notion de panacée n’était pas insolite en 1740 ; d’autre part, elle montre que Berkeley s’inspire d’une connaissance précise de l’ « âme du monde » des Anciens ou de l’ « esprit » chez les philosophes italiens de la Renaissance, pour établir la fonction de l’éther comme instrument divin, cet éther devenant le lien fondamental entre les divers éléments de la chaîne des êtres.

Je souhaite remercier tous les auteurs qui m’ont fait le plaisir et l’honneur de participer à ce numéro Berkeley et, parmi eux, j’exprime une gratitude toute particulière à l’endroit de Roselyne Dégremont qui a soutenu mon projet depuis son commencement.


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