CAIRN.INFO : Matières à réflexion

Kostas Axelos (1924-2010)

1Ce qui advient (éditions Encre marine, 2009) restera le dernier livre publié de Kostas Axelos qui s’est éteint à Paris le 4 février dernier. Cet ouvrage apparaît comme un point d’aboutissement de toute son œuvre : l’errance, le chaos, la catastrophe, l’advenir, autant de thèmes qui sont chers à l’auteur, se trouvent traités en une succession d’aphorismes d’une vigueur remarquable. Cette mise en perspective nous invite à retracer quelques étapes fondamentales de ce parcours hors du commun. Né en Grèce en 1924, Kostas Axelos fut par la guerre mené à faire de la politique et à s’engager au sein du Parti communiste pour lutter contre l’occupation. Son expérience de la Résistance lui révéla l’absurdité des positions du Parti communiste grec dont il se détacha très rapidement. Il ne s’engagea dans aucun autre parti politique et conserva une autonomie de pensée jusqu’à la fin de sa vie. Condamné à mort par contumace par une cour martiale en Grèce en 1945, il s’est exilé à Paris où il suivit des cours de philosophie à la Sorbonne et lut entre autres Héraclite, Platon, Marx et Heidegger.

2Kostas Axelos a eu une connaissance très tôt de l’allemand et du français, ce qui lui a permis de publier en plusieurs langues (Einführung in ein künftiges Denken paru aux éditions Niemeyer en 1966), de traduire (avec Jean Beaufret, Qu’est-ce que la philosophie ? de Martin Heidegger en 1957 et Histoire et conscience de classe de Georg Lukàcs en 1960) et de connaître parfaitement les traditions philosophiques française et allemande. Il devint chercheur au cnrs, enseigna à la Sorbonne et à l’École pratique des hautes études. Il cofonda la revue Arguments (1957-1962), revue originale dans le paysage intellectuel français de par ses postures intellectuelles et ses animateurs (Edgar Morin, Jean Duvignaud et Roland Barthes pour ne citer qu’eux). La revue Arguments, inspirée par la revue italienne Ragionamenti, fut marquée par la nécessité d’ouvrir un horizon de pensée au-delà du marxisme et de l’existentialisme. Kostas Axelos a aussi lancé la collection « Arguments » aux éditions de Minuit au début des années 1960 : la quasi-totalité de son œuvre y a été publiée (Héraclite et la philosophie en 1962, Le Jeu du monde en 1969, Systématique ouverte en 1984, Ce questionnement en 2001 et Réponses énigmatiques en 2005) [1]. Les thèmes de prédilection de son œuvre, à savoir l’errance, le jeu du monde, la catastrophe et la ruse montrent que la pensée pense la totalité de l’homme et non l’inverse. Munie d’une critique radicale de l’ère technico-planétaire, l’écriture d’Axelos a été tendue vers un style aphoristique permettant d’exprimer au plus près une pensée méditante, celle qui se joue des paradoxes et dépasse la dialectique. « L’homme ne possède pas une nature, une essence, un être, un destin. C’est à travers lui que se déploie un jeu. De toute manière, nous ne coïncidons pas avec nous-mêmes » écrivait-il dans ses Notices autobiographiques (Éditions de Minuit, 1997, p. 10). Toute son œuvre est profondément philosophique, car attentive à penser le fondamental. J’ai eu la chance de rencontrer Kostas Axelos à plusieurs reprises près de chez lui à Paris, boulevard Montparnasse. Les échanges ont toujours été très conviviaux et d’une grande intensité, tant il était dans le dialogue. Nous avions prévu de mettre en place une série de conférences autour des thèmes de son œuvre, car il avait à cœur de donner le témoin aux jeunes générations pour qu’elles créent d’autres cheminements philosophiques autonomes.

3Kostas Axelos était l’un des derniers philosophes encore en vie à avoir fui la Grèce en 1945 sur le fameux bateau Mataroa pour s’installer en France. Sur ce bateau étaient également présents Cornélius Castoriadis (1922-1997) et Kostas Papaioannou (1925-1981). Ces penseurs ont incontestablement marqué la scène intellectuelle française grâce à une critique lucide du marxisme et un itinéraire atypique : ils ont participé à l’animation de revues originales : Contrat Social (Kostas Papaioannou), Arguments (Kostas Axelos) et Socialisme ou Barbarie (Cornélius Castoriadis). Avec la disparition de Kostas Axelos s’éteint cette génération de penseurs grecs en exil qui a su très tôt déceler les contradictions philosophiques et politiques de nos sociétés occidentales contemporaines. Kostas Axelos laisse en héritage cette nécessité de questionner inlassablement les impasses de notre époque : « Ne pas subir passivement l’époque. La transformer presque invisiblement. La tâche qui nous incombe, l’appel qui nous est lancé nous enjoint de regarder et de voir de près et de loin » (Notices autobiographiques, p. 42).
Christophe Premat

Jacques Brunschwig (1929-2010)

4Jacques Brunschwig est mort à Antony le 16 avril 2010. Il était né le 27 avril 1929 à Paris. Sa carrière universitaire fut brillante, mais en quelque sorte classique. Normalien en 1948, agrégé en 1952, major dans les deux cas, il était excellent, a écrit son cousin Pierre Vidal-Naquet « au risque de lasser ses amis et de se lasser lui-même ». À l’exception d’un passage au cnrs, il enseigna en France (universités d’Amiens, de Paris X-Nanterre, de Paris I) et à l’étranger (Abidjan, Princeton, Padoue, Venise, Austin, Cambridge). Il est à ce jour le seul philosophe français distingué à la fois par la British Academy et l’American Academy of Arts and Sciences.

5L’essentiel de son œuvre concerne la philosophie antique, mais il est aussi l’auteur d’éditions de textes de Descartes et de Leibniz (Règles pour la direction de l’esprit, Nouveaux Essais sur l’entendement humain, Essais de Théodicée).

6Ses publications sont nombreuses et tout le monde s’accorde à en reconnaître la qualité exceptionnelle. Jacques Brunschwig a été l’homme des articles précis, incisifs et profonds plutôt que l’auteur de livres volumineux. Il est un des premiers de sa génération à avoir soutenu son doctorat « sur travaux » et non en produisant une « thèse » au sens classique du terme.

7À côté d’un certain nombre de publications sur Platon, dont un article de plus de cent pages qui a fait date – « La théorie stoïcienne du genre suprême et l’ontologie platonicienne » –, publié en 1988, la production principale de Jacques Brunschwig concerne d’abord Aristote, puis, de plus en plus, les philosophies hellénistiques, stoïcisme, épicurisme et scepticisme. Parmi ceux de ses travaux qui ont le plus marqué nos esprits, on peut citer en premier lieu une admirable édition des Topiques d’Aristote, dont les deux tomes ont été séparés par un grand intervalle de temps (1967 et 2007). Ses différents articles sur Aristote, dont la plupart ont profondément influencé l’herméneutique aristotélicienne de ces trente dernières années, n’ont pas encore été rassemblés en un ouvrage, alors que ses principaux écrits sur la philosophie hellénistique sont disponibles dans deux recueils, Papers in Hellenistic Philosphy, publié en 1994 par Cambridge University Press (traduction de Janet Lloyd), et Études sur les philosophies hellénistiques. Épicurisme, stoïcisme, scepticisme, publié aux puf en 1995. Il est à remarquer que, bien que la plupart des articles soient communs aux deux ouvrages, chacun en contient qui lui sont propres.

8En dépit d’un parti pris d’effacement et d’une modestie que ses amis savent non feinte, Jacques Brunschwig a eu plus qu’une influence énorme sur notre manière de lire les auteurs anciens : il marque une véritable rupture qui fait qu’il y a nettement, dans l’histoire de notre discipline, un avant et un après Brunschwig. S’opposant à la conception, qui rassemblait des heideggeriens aussi bien que des philologues exigeants, selon laquelle un texte révèle lui-même son sens pour peu qu’on sache se mettre à son écoute, Jacques Brunschwig a montré que le sens d’un texte ne pouvait apparaître qu’une fois qu’on en avait reconstitué la structure logique. Et c’est, de fait, dans la partie « logique » de la philosophie antique, de l’Organon d’Aristote à Sextus Empiricus, en passant par Chrysippe, un philosophe auquel il vouait une admiration particulière, que Jacques Brunschwig a donné sa pleine mesure. Cette pratique l’a souvent fait accuser d’être un philosophe de tendance analytique ce qui, en France dans les années 1970-1980, était quasiment une injure. Il est certain que Jacques Brunschwig, dans sa pratique philosophique aussi bien que dans ses affinités intellectuelles et personnelles, a manifesté un fort tropisme anglo-saxon. Il a par ailleurs traduit un certain nombre de publications importantes d’auteur anglophones concernant la philosophie ancienne, contribuant à faire connaître ces auteurs en France. C’est notamment lui qui a voulu que le fameux recueil d’Anthony Long et David Sedley, The Hellenistic Philosophers fût traduit en français. La reconnaissance dont Jacques Brunschwig a bénéficié dans le monde anglophone invite d’ailleurs à se demander dans quel sens s’est exercée l’influence la plus forte, de ses collègues anglo-saxons sur lui ou de lui sur eux. Mais si on se rappelle que l’approche analytique des textes philosophiques du passé se caractérise, entre autres, par une mise entre parenthèses des conditions historiques de la production de ces textes, on voit combien cette attitude est loin de celle de Jacques Brunschwig. Celui-ci est, en effet, un historien au plein sens du terme, soucieux d’éviter l’anachronisme, en même temps qu’un philologue averti très attentif aux conditions de la transmission matérielle des textes.

9Humainement, Jacques Brunschwig, pianiste virtuose, homme d’une culture rare, était un mélange de discrétion, de générosité et d’élégance qui l’a rendu unique dans le paysage universitaire français. Mais il avait bien plus que cela, une aura incontestable qui explique que ses amis et ses disciples aient eu pour lui des sentiments de reconnaissance et de vénération que lui-même, mais lui seul, trouvait excessifs.
Pierre Pellegrin

Pierre Hadot (1922-2010)

10Avec Pierre Hadot, mort à Paris dans la nuit du 24 au 25 avril dernier, c’est une figure rare, exceptionnelle, qui disparaît, un grand savant, mais aussi un être lumineux et discret, un maître qui, tout en se refusant à en adopter la posture, à faire de son savoir un instrument de pouvoir ou d’autorité, a laissé une empreinte ineffaçable chez tous ceux qui ont eu la chance de le connaître. Son parcours fut lui aussi singulier. Né à Paris en 1922, Pierre Hadot a été élevé à Reims par une mère catholique qui destinait ses trois fils à la prêtrise ; ordonné prêtre en 1944, il s’est tôt éprouvé à distance de l’Église, tant du serment antimoderniste que de la condamnation des prêtres-ouvriers ou encore, et plus fondamentalement peut-être, de la négation de toute morale naturelle et de « la confiance aveugle dans la toute-puissance de la grâce » [2]. En 1952, Pierre Hadot quitte l’Église. Il se consacre, dans le cadre du cnrs et sous la direction de Paul Henry, à sa thèse de doctorat : une édition des œuvres théologiques de Marius Victorinus qui se double d’une étude de leur source porphyrienne [3]. C’est durant ces années qu’il fait son apprentissage de philologue, et qu’il apprend la rigueur et l’humilité de la méthode historique. Il leur restera fidèle, tout en en évitant les travers, c’est-à-dire sans jamais en faire un moyen d’occulter ou de différer le questionnement philosophique. La force et la singularité de son œuvre tiennent en partie à cela : cette double fidélité à la littéralité des textes et à ce que lui-même décrit comme son « expérience fondamentale », celle qui a déterminé son devenir-philosophe : l’« angoisse à la fois terrifiante et délicieuse, provoquée par le sentiment de la présence du monde, ou du Tout, et de moi dans ce monde » [4]. C’est en partie la volonté d’élucider cette expérience qui gouverne la diversité, et la cohérence, de ses champs d’étude : en même temps qu’il travaille à Victorinus, Pierre Hadot, l’un des premiers en France, écrit une série d’études sur Wittgenstein [5] ; il amorce, guidé notamment par Goethe et par Bergson, une recherche au long cours sur l’histoire de la notion de nature qui aboutira, des années plus tard, à un autre monument : Le Voile d’Isis[6] ; et en 1963 il publie un petit livre limpide, profond et essentiel : Plotin ou la simplicité du regard[7].

11En 1964, année-charnière, Pierre Hadot est élu Directeur à l’ephe et rencontre celle qui deviendra sa femme, la philosophe Ilsetraut Marten, qui travaillait alors à un doctorat sur « Sénèque et la tradition de la direction spirituelle dans l’Antiquité » : une « rencontre écrite dans le ciel », dira-t-il, et qui va aussi influencer durablement son œuvre. Elle contribue en effet à l’orienter vers l’analyse de la dimension pratique du discours philosophique. En 1977, Pierre Hadot publie un article intitulé « Exercices spirituels ». Sous cette formule, il propose une « théorie des pratiques existentielles » repérables, d’abord, dans les textes anciens, mais qui, par-delà ceux-ci, se donnent aussi comme « un noyau de signification à réactualiser ». À l’apparente incohérence des textes antiques, la notion wittgensteinienne de « jeu de langage » apporte une solution : dans l’Antiquité, une œuvre philosophique ne vise pas tant à exposer un système qu’à produire un effet, susciter une disposition. La lecture que Pierre Hadot propose de la philosophie antique, et qu’il expose en particulier dans Exercices spirituels et philosophie antique[8] et dans Qu’est-ce que la philosophie antique ? [9], a trouvé un écho auprès d’un vaste public. Elle est aussi, et du même coup, à l’origine d’un certain nombre de malentendus. Car, contrairement à ce que l’on dit souvent, il ne s’agit pas pour Pierre Hadot de rabattre le contenu théorique de la pensée antique sur sa dimension pratique, mais bien plutôt de mettre en lumière ce qu’il appelle leur « causalité réciproque ».

12En 1982, Pierre Hadot est élu au Collège de France, à l’invitation de Michel Foucault. Les points de rencontre entre ces deux penseurs s’accompagnent de divergences : les exercices spirituels ne peuvent, selon Hadot, être compris seulement comme des « pratiques de soi » dès lors qu’ils visent avant tout le dépassement du moi et son inscription dans une totalité qui l’excède. Pierre Hadot a enseigné au Collège de France jusqu’à sa retraite en 1992 : une retraite studieuse, jalonnée par de nombreux travaux, comme la direction d’une nouvelle traduction commentée des Ennéades de Plotin [10], une étude sur Marc Aurèle, La Citadelle intérieure[11], et différents recueils d’articles, sur Goethe, notamment [12]. Entre deux livres, Pierre Hadot écoutait Bach, Wagner, Fauré et Malher, lisait et relisait Montaigne, Nietzsche, Rilke et Novalis, s’occupait d’Adrien, son petit-fils et sa grande joie, répondait aux lettres qui lui arrivaient du monde entier, et, quoique sollicité de toutes parts, en proie aussi à des soucis de santé, savait être toujours présent, d’une présence rayonnante de bonté, d’intelligence et de simplicité, pour ses proches, ses amis, ses disciples. Il leur faut à présent vivre avec son absence mais garder aussi, avec sa mémoire, celle de ce vers de Rilke qu’il aimait tant : « Être est ici une splendeur ».
Gwenaëlle Aubry

Notes

  • [1]
    ndlr. Un grand nombre des ouvrages de Kostas Axelos ont fait l’objet de comptes rendus dans la Revue. On les trouvera dans les volumes de 1958 (1, p. 105), 1973 (4, p. 480), 1974 (1, p. 120 ; 2, p. 233, 234 et 235), 1975 (1, p. 53), 1978 (2, p. 217), 1979 (1, p. 107), 1985 (1, p. 76), 1992 (4, p. 515), 1997 (3, p. 377), 1999 (1, p. 133), 2004 (3, p. 365), 2006 (2, p. 263), et ci-dessus, p. 509.
  • [2]
    Cette citation et les suivantes sont extraites des entretiens de Pierre Hadot avec J. Carlier et A. I. Davidson, La philosophie comme manière de vivre, Paris, Albin Michel, 2001, p. 54.
  • [3]
    Porphyre et Victorinus, 2 vol., Paris, Éditions Augustiniennes, 1968.
  • [4]
    La philosophie comme manière de vivre, op. cit., p. 23-24.
  • [5]
    Récemment rééditées sous le titre Wittgenstein et les limites du langage, Paris, Vrin, 2004.
  • [6]
    Le Voile d’Isis. Essai sur l’histoire de l’idée de Nature, Paris, Gallimard, 2004.
  • [7]
    4e éd. Gallimard, Folio, 1997.
  • [8]
    Paris, Études Augustiniennes, 1981 (réédité depuis chez Albin Michel).
  • [9]
    Paris, Gallimard, 1995.
  • [10]
    Plusieurs volumes ont paru à ce jour dont trois par Pierre Hadot : Plotin. Écrits. Traité 38 (VI, 7), Paris, Le Cerf, 1988 (lgf, 1999) ; Traité 50 (III, 5), Le Cerf, 1990 (lgf, 2000) ; Traité 9 (VI, 9), 1994 (lgf, 1999).
  • [11]
    Paris, Fayard, 1992. Citons aussi la traduction nouvelle de Marc Aurèle, Écrits pour lui-même, I, Paris, Les Belles Lettres, 1998.
  • [12]
    Études de philosophie ancienne, Paris, Les Belles Lettres, 1998 ; Plotin. Porphyre. Études néoplatoniciennes, Paris, Les Belles Lettres, 1999 ; N’oublie pas de vivre. Goethe et la tradition des exercices spirituels, Paris, Albin Michel, 2008.
    Un premier ouvrage consacré à Pierre Hadot et auquel il avait lui-même participé a paru peu de temps avant sa mort : Pierre Hadot, l’enseignement des antiques, l’enseignement des modernes, sous la direction d’Arnold Davidson et Frédéric Worms Paris, Éditions rue d’Ulm, 2010.
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/02/2011
https://doi.org/10.3917/rphi.104.0551
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