CAIRN.INFO : Matières à réflexion

Préambule

1 Ce texte m’est venu tout naturellement à la suite des événements qui se sont déroulés les 7-8 janvier 2011 au Niger[1] .

2 Je ne profite d’aucune relation particulière avec Antoine de Léocour et son ami Vincent Delory. Je rappelle qu’Antoine avait fait des études d’histoire avec une option en anthropologie et qu’il était titulaire d’un M2 « Conception de projets en coopération pour le développement ». Vincent, lui, avait une formation en sciences et était ingénieur. Antoine de Léocour avait travaillé depuis 2008 avec deux ONG au Niger (l’une franco-nigérienne et l’autre allemande) et, en 2011, il était devenu responsable de programmes en République centrafricaine pour l’ONG Aide médicale internationale (AMI). Il se trouvait à Niamey pour se marier avec une jeune fille nigérienne rencontrée en 2008 et Vincent était venu le rejoindre pour lui servir de témoin[2].

3 J’ai appris début mars 2011, alors que la rédaction de ce texte était en voie d’achèvement, que deux jeunes contractuels de l’Institut de recherche pour le développement (IRD) se seraient trouvés à une table voisine dans le même restaurant de Niamey (un restaurant fréquenté par les Européens en centre-ville) lors de l’enlèvement de ce vendredi soir et que les ravisseurs auraient hésité un instant dans leur choix entre les deux groupes de clients. La suite des événements débouche sur une tragédie : d’abord poursuivie par l’armée nigérienne, puis interceptée quelques heures plus tard par une intervention héliportée nocturne de l’armée française à la frontière nigéro-malienne, la colonne des ravisseurs, des membres présumés de l’organisation dite AQMI (Al-Qaida au Maghreb islamique), se voit stoppée et en partie frappée mortellement. Mais les deux otages français périssent également dans l’attaque et, malgré un black-out officiel, certaines informations laissent entendre qu’au moins l’un des otages est décédé des suites des tirs français.

4 J’ai aussi appris en même temps l’existence de l’appel à projet du Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques (CSFRS) et de l’Agence française du développement (AFD) intitulé « Le « risque Niger », ses facteurs et les recommandations pour y faire face »[3]. C’est mon ami et collègue, Jean-Pierre Olivier de Sardan qui l’a adressé à la communauté des chercheurs africanistes qui n’en aurait pas eu connaissance, se demandant si « cette recherche, réservée à des Européens ( !!!), sera décomptée sur l’aide publique au développement ? »[4].

5 Le texte qui suit part de l’examen des modes de formation analytique et pratique aux problèmes des pays et affaires dits du développement, des conditions de la coopération publique et privée (ONG), de la morale professionnelle et académique qui motive ces interventions et des lieux communs qui irriguent toujours l’opinion publique comme celle des élites gouvernantes en France comme en Afrique noire et ailleurs. Il conclut à l’enrichissement nécessaire des cultures traitant des pays du Sud et à la revalorisation de ses acteurs victimes des terrorismes, en l’occurrence aussi bien islamiques qu’étatiques.

6 Vous auriez pu être tout simplement deux de mes anciens étudiants. Qu’aurait été ma réaction, non pas personnelle et émotionnelle, chacun peut la deviner, mais plus professionnelle, à l’annonce de votre enlèvement et de sa fin tragique ? De temps en temps l’enseignant-chercheur, notamment en sciences sociales, s’interroge sur son utilité sociale et morale et, étant depuis peu en retraite, il me semble que ces interpellations sont de plus en plus fréquentes, sans aller d’ailleurs pour cela au Niger ou, encore plus loin, en Afghanistan par exemple.

7 Mais revenons à l’une de nos préoccupations communes : faire en sorte que les populations de l’Afrique s’en sortent mieux. L’absurdité arbitraire de votre enlèvement et de votre assassinat ne doit pas faire disparaître les questions que doivent se poser sans relâche vos parents, vos amis et amies, vos entourages et tous ceux et celles qui ont partagé vos projets ailleurs en Afrique noire ou dans le monde. Les spécialistes et experts du développement, les intervenants des organisations internationales, des organisations non gouvernementales (ONG) et des coopérations publiques bilatérales, de même que les populations locales dites bénéficiaires se demandent, depuis maintenant des décennies, sous les formulations les plus diverses, à quoi peut bien véritablement servir l’aide au développement, quelles qu’en soient les conditionnalités et les modalités [5]. Cette interrogation a certainement dû susciter des discussions entre vous, et entre vous et vos confrères de terrain.

8 Notre Président a déjà fait savoir le peu de considération qu’il avait pour les journalistes qui ont le malheur de se faire enlever par des talibans afghans, mais qui ont été libérés de manière sonnante et trébuchante, et la conception uniquement répressive et militaire qu’il avait des enlèvements sahariens. Si nous ajoutons, à cette conception présidentielle des choses, le fameux discours de Dakar du 26 juillet 2007, ce dernier confirme la conception hautaine, ethno-centrée (je suis poli) et finalement méprisante que Nicolas Sarkozy véhicule des sociétés africaines [6].

9 À première vue je m’égare, mélange tout et m’éloigne de mon sujet, me dira-t-on. Il n’en est rien du tout car il me faut parcourir plusieurs champs d’analyse ou de réflexion et ce sont ces remarques et informations que je voudrais partager brièvement avec vous. Je n’ai donc retenu qu’une petite demi-douzaine de commentaires en guise d’hommage non pas funèbre mais, plus banalement, professionnel. Permettez-moi donc d’engager comme une discussion posthume avec vous, très amicale bien entendu mais surtout professorale, au bon sens du terme. Car votre décès pourrait être aussi le mien, celui des raisons de vouloir comprendre le Tiers-monde comme on disait jadis. On a beaucoup glosé sur les sanglots de l’homme blanc, les bienfaits de la colonisation et, plus fréquemment, sur les méfaits de l’impérialisme et, pour ce qui nous réunit, du néocolonialisme à la française ou inversement sur l’œuvre rédemptrice des ONG, sur la part maudite de ce qu’on dénomme improprement aujourd’hui le ou les Suds. Si je vous écris cette lettre c’est que votre destin nous pousse, nous autres analystes des sociétés africaines, du développement et même de toutes les cultures mondialisées, à réexaminer les raisons d’être de notre compréhension des choses, des formes de nos actions et surtout des effets, positifs ou négatifs, des illusions qui accompagnent nos ambitions.

COMMENT ENSEIGNER LE DÉVELOPPEMENT ?

10 La raison d’être première de mon courrier porte tout naturellement sur le contenu et la place en France de l’enseignement portant sur les problèmes dits de développement et, plus largement, sur la nature des sociétés « sous-développées » aussi bien qu’émergentes du Tiers-monde ou du Sud, comme on l’entend. Je n’ai pas la place de m’appesantir sur cette histoire à la fois bien et mal connue [7] mais, pour me résumer, nous ne sommes pas du tout à la hauteur. Certes, les disciplines qui s’y intéressent ont des projets théoriques différents et, si on fait par exemple le tour des ressources offertes par le réseau du Gemdev, il y a de quoi construire un panorama transdisciplinaire, transcontinental et pluri-thématique satisfaisant [8]. Mais l’offre est globalement insuffisante, mal appréciée de la plupart des responsables universitaires et la collaboration entre spécialistes des disciplines et des aires régionales n’est pas toujours au point. Nous avons été trop marqués de toutes les manières par le syndrome africain, depuis près d’un siècle, pour avoir un choix équilibré en la matière (Copans, 2011). Par ailleurs c’est l’histoire même de ce champ qui pose problème puisqu’il a été, et reste encore, traversé par les conflits idéologiques qui modèlent son approche et ses finalités. Dès les années 1950, le développement est partagé entre interventionnisme américain, expansionnisme soviétique, reconstruction européenne par procuration coloniale d’une part, revendications de libération nationale ou de non-alignement des pays coloniaux ou indépendants et décolonisations néocoloniales d’autre part. Le demi-siècle qui a suivi, à partir des années 1960, a navigué, comme vous le savez, de miracles en mirages, d’échecs en ajustements, d’États providences en libéralisations abusives. L’anticolonialisme et l’anti-impérialisme n’ont malheureusement pas réussi à proposer des modèles anticapitalistes fiables et si la mondialisation, depuis quinze ans, semble avoir suscité des réactions et des oppositions plus larges, bien que surtout médiatiques, l’altermondialisme n’en est pas moins resté à un mixte paradoxal qui mélange incantations post-écologiques, visions macro-politiques et pratiques localistes de bonne volonté.

11 Bien sûr, nous enseignons tout cela mais, au fur et à mesure du temps qui passe, nous oublions les débats et les engagements d’hier car ils offrent de moins en moins de pertinence pour les réflexions actuelles. Certes il n’y a pas qu’en matière de développement que l’amnésie paresseuse remplace l’innovation intellectuelle et analytique. En fait, le problème que vos enseignants doivent affronter est double. D’une part la soi-disant urgence de l’intervention [9] conduit à sous-estimer la nécessité d’un bilan raisonné de nos actions et de nos pensées alors que, comme l’a dit avec véhémence Jean-François Bayart, à propos du débat du postcolonialisme, qui existe aussi dans les études du développement, « On a déjà donné ! » [10].

12 D’autre part, les sous-disciplines du développement au sein de chacune des sciences sociales canoniques sont plus ou moins bien acceptées : les économistes de la rédaction de la Revue Tiers Monde vous expliqueraient que l’exclusion de fait du développement de l’économie mainstream fait de celle-ci une spécialisation absolument pas propice à une carrière académique normale. La géographie, qui a été un aiguillon décisif en France dès les années 1930-1940 pour les régions dites tropicales, n’a plus la même place au sein des sciences sociales et, pour diverses raisons, semble avoir perdu beaucoup de terrain par rapport à l’économie, d’une part, et aux sciences sociales stricto sensu de l’autre. Mais si aujourd’hui l’anthropologie, qui n’a rien à voir avec l’ethnologisme du passé, est en passe de symboliser la discipline la plus globale, analytiquement parlant, en matière de développement, c’est parce qu’elle porte aussi bien sur les populations locales « bénéficiaires » les plus lointaines ou les plus enclavées que sur les acteurs-intervenants aux plans locaux, nationaux mais aussi internationaux les plus centraux [11]. Cependant, cette dynamique intervient au prix d’une rupture consommée avec la sociologie à l’encontre de ses traditions fondatrices, autour de Georges Balandier, qui remontent aux années 1950. La sociologie contemporaine, notamment française, ne jure plus que par l’individu, alors que l’analyse sociétale est plus que jamais nécessaire pour saisir les contradictions sociales inédites qui se multiplient très rapidement dans tous ces pays. Enfin, l’obsolescence de nos recherches est de plus en plus marquée à cause des mutations extrêmement rapides de ces parties du monde, et la faiblesse de la part mondialisée de nos cultures académiques fait qu’il est courant, pour toutes les disciplines du développement, d’être en décalage avec ce qui se passe sur les différents terrains.

UN SILENCE PARTIEL ET COUPABLE

13 Mais ce décalage, initialement politique puis analytique et enfin maintenant pédagogique, a des origines pratiques bien plus décisives. Les expériences des interventions, des expertises et des rapports de faisabilité n’ont quasiment jamais trouvé de traduction synthétique, que ce soit sous une forme pédagogique ou de popularisation pour le grand public. Étudiants comme experts, grand public comme responsables administratifs et politiques, n’ont jamais pu profiter d’une perspective fondée sur les études du développement en direct et en temps réel. Ce n’est que lors de la période 1976-1986 que plusieurs initiatives ont pris ce problème tout à fait au sérieux et que des analyses et des évaluations de fond ont permis de regarder d’un peu plus près le visage français du développement en face mais cette littérature est malheureusement restée largement confidentielle et je doute que vos enseignants aient pu vous en offrir autre chose qu’une image schématique [12]. Par la suite, et ce contrairement aux attentes et aux illusions qu’elles ont pu véhiculer, les ONG n’ont pas fait mieux, en matière d’auto-évaluation et d’audit, que les autorités publiques de la coopération [13]. Il en ressort par conséquent deux conclusions qui auraient pu vous concerner :

14

  • le patrimoine de toutes ces expériences professionnelles depuis un demi-siècle reste invisible et, finalement, c’est à chacun et à chacune de réinventer le développement tous les matins ;
  • les tâches d’analyse et d’évaluation problématique et intellectuelle ne sont absolument pas intégrées au quotidien professionnel des ONG ou des associations du même genre [14].

15 Je suis très mal placé pour évoquer les formations professionnelles et je ne me permettrais pas de juger celles que vous avez suivies, que je ne connais évidemment pas, mais il est certain que le silence forcé sur toute cette histoire intellectuelle et institutionnelle, l’absence de « leçons » tirées de nos façons de faire depuis plus d’un demi-siècle, l’enfermement purement francophone de la culture du développement au sein des organisations ou des services publics qui en font (je pense aux opérations du développement décentralisé [15]) ne facilitent guère l’apprentissage d’une culture, théorique, pratique et politique, ouverte, mais surtout à jour et critique, dans ce domaine [16].

16 D’après l’auteur d’une synthèse publiée en 1982 dans Annual Review of Anthropology, il existait déjà à cette époque plus de 50 PhD américains en anthropologie recrutés par l’USAID (Hoben, 1982) ! J’ai moi-même rencontré l’une de ces docteurs, qui avait été dirigée par l’un des grands anthropologues africanistes américains et qui avait été nommée comme responsable de l’antenne de Bamako. Mais le ministère français de la Coopération, quant à lui, n’a jamais cru bon d’embaucher de manière statutaire ou en CDI des chercheurs en sciences sociales et il y a encore peu de temps, en décembre 2007, les responsables de l’AFD s’étaient permis d’étaler leur déphasage et leur curiosité limitée à l’égard de ce type de bagage « professionnel » lors d’un débat organisé portant sur le thème du développement et de la culture en présence de chercheurs de ces disciplines.

LA FORMATION PROFESSIONNELLE ENTRE COOPÉRATIONS POLITICIENNES ET CONSULTANCES PARESSEUSES

17 Il est de bon ton, dans certains milieux, de fustiger les enseignants du supérieur qui seraient en décalage avec les impératifs « nouveaux » de la globalisation, surtout dans les secteurs des sciences humaines, sociales et des lettres et des humanités, et qui seraient incapables de préparer leurs étudiants à des professions réelles. La question de l’offre, de la pertinence des débouchés par rapport aux demandes des sociétés civiles et des administrations concrètes, n’est jamais posée et les coupables tout trouvés sont toujours ceux qui cherchent à former leurs étudiants, non seulement au plan professionnel mais aussi aux plans éthiques comme critiques ou, comme on dirait aujourd’hui, « citoyens ». La diffusion d’une information réfléchie, qui va à l’encontre des lieux communs, des préjugés ou des démagogies dominantes, fait partie intégrante de notre métier. Le champ du développement invite, peut-être plus que n’importe quel autre champ d’action sociale et pratique, à une telle prise de conscience. Mais le développement en France reste prisonnier d’une conception encore trop souvent coloniale, à la fois paternaliste et techniciste, qui s’accommode fort bien par ailleurs d’une vision hyper-libérale de l’économie et d’un activisme « ongiste » rédempteur. Les experts de l’AFD que j’ai rencontrés il y a cinq ans au Sénégal consacraient plus de temps et de moyens à favoriser l’implantation des entreprises privées françaises (et libanaises !) qu’à examiner les conditions d’un véritable développement autonome privé local qui aurait été protégé, à la fois de la cupidité clientéliste des couches politiques ou bureaucratiques au pouvoir et des effets pervers d’un capitalisme mondial (et français) trop libéral pour être honnête au plan national.

18 Deux problèmes, peut-être secondaires aux yeux de certains, nous permettent de dévoiler l’état d’esprit qui règle les conditions de la prise en charge nationale et locale de la réflexion et de l’animation civile des programmes et des projets. La formation des étudiants africains dans ce domaine est tout à fait problématique et éclectique. Malgré les discours lénifiants des autorités sur le partenariat académique et professionnel, il n’existe pas d’institution spécifique consacrée à ces tâches. Les étudiants étrangers sont donc considérés comme des étudiants comme les autres, ce qu’ils doivent être à l’évidence, sans obligations ou opportunités particulières. Ainsi, le régime des bourses, quasiment exsangue aujourd’hui, reste toujours soumis aux conceptions du monde ou aux sympathies, ou antipathies, des expatriés en charge des dossiers.

19 Mais là encore, un autre problème surgit. Pour étudier son pays (ou éventuellement un autre pays du Sud), il semble aller de soi qu’il faille y passer un certain temps pour conduire ses recherches dites de terrain. Or notre régime des bourses n’a pas prévu ce « retour au pays natal ». Comme me le répétait, sans vouloir comprendre quoi que ce soit à mes demandes en sa faveur (comme précédemment en faveur d’autres étudiants africains), la responsable du Crous, organisme français qui gère ces bourses : « Il a une bourse pour venir faire des études chez nous. Pourquoi veut-il déjà retourner chez lui où il n’a rien à faire ?! » Je cite là un exemple des plus récents mais cela fait plus de 30 ans que je côtoie cette conception bêtement « nationaliste » des critères de formation ! Dois-je citer a contrario les cas bien connus des pays du continent nord-américain ou de l’Europe scandinave qui incluent, dans les bourses de ce genre, des stages collectifs des enseignants avec leurs étudiants du Sud, accueillis sur place par des enseignants locaux, ou même des missions spécifiques de suivi sur place des enquêtes des étudiants par leur directeur, pour rappeler qu’il est tout à fait possible de faire autrement pour peu qu’on prenne cet objectif au sérieux (et qu’on accepte de dépenser de l’argent plus utilement) ?

20 Un second problème handicape l’intégration de ces étudiants chez eux, une fois formés au Nord, c’est celui de la consultance. Former des experts dans les disciplines du développement (de l’hydrologie à la psychologie en passant par l’anthropologie ou l’agronomie) pour qu’ils deviennent des sous-traitants des grandes, ou moins grandes, organisations internationales de coopération n’est pas très productif. Non pas que la recherche dite appliquée n’ait aucun intérêt, loin de là. Mais la généralisation de la course aux appels d’offres conçus comme de simples offres d’emplois ou des compléments de salaire dévalorise la portée analytique fondamentale propre à toute recherche [17] qui perd ainsi progressivement toute sa pertinence. Je ne peux approfondir ce point de vue ici mais il devrait aller de soi qu’on ne construit pas une pensée sociale et technique sérieuse en matière de développement si on en réduit les processus de réflexivité à une suite de « recherches » ou d’expérimentations sans évaluation disciplinaire et conceptuelle indépendante des opportunités et des opportunismes de la consultance. Bref, la consultance n’est pas un métier et la préséance de cette dernière dévie et retarde considérablement l’apparition d’une pensée sociale critique et civique à propos des problèmes sociétaux, sociaux et techniques ordinaires de ces pays. Ce sous-développement immoral de l’analyse du développement, devenue une activité de prévision conjoncturelle, pourrait être considéré comme l’un des obstacles les plus importants mais en même temps le plus invisible et le plus pernicieux, au projet de développement lui-même.

UNE LUTTE PERMANENTE CONTRE LES IDÉES REÇUES

21 Cette conclusion provisoire peut paraître excessivement pessimiste mais il nous faut trouver une solution efficace à tous ces blocages et à toutes ces impasses. Le témoignage dont vous êtes les porteurs doit pouvoir transformer les mentalités à défaut de transformer les réalités. En effet, il vous faut témoigner de deux choses : qu’on peut faire du développement qui tienne compte des demandes des populations (mais avec une formation qui permette de transcender les illusions ou les croyances de vos employeurs comme des populations bénéficiaires trop pris par le jeu des concurrences de l’aide et de la subvention) et puis, de retour chez vous, chez nous, que l’Afrique n’existe pas, qu’il n’y a que des problèmes nationaux, régionaux d’abord politiques puis sociétaux et sociaux de pays et de populations aux histoires tout à fait diverses et spécifiques. Pour parler juste, il faut renoncer à croire aux cultures soi-disant naturelles de la solidarité et de l’échange, aux conflits ethniques ou tribaux et à la pauvreté réduite à une statistique de PIB.

22 L’opinion publique occidentale comme africaine vit de perceptions misérabilistes et démobilisatrices qui ne correspondent pas à ce qu’une certaine expérience d’immersion prolongée finit par capitaliser. Malheureusement, les ONG n’obligent pas leurs agents ou leurs anciens employés à reprendre le chemin des études pour revenir sur leurs propres pratiques et adopter ce qu’on peut appeler une position réflexive. J’ai eu plusieurs étudiants qui ont procédé ainsi mais ils avaient agi de leur propre initiative. Ils ont ainsi découvert que l’analyse rétrospective, tout comme la distanciation critique et constructive qui en découlait, constituaient finalement des outils indispensables pour perfectionner leurs propres pratiques et perspectives de compréhension des buts et des effets de leurs actions. Vous êtes les mieux placés pour voir puis pour réfléchir et dire les choses autrement, mais il faut néanmoins convenir tous ensemble que vos collègues africains sont tout autant concernés que vous et qu’in fine ce comportement doit s’élargir jusqu’auprès de nos propres milieux amicaux, familiaux, sociaux et professionnels hexagonaux.

23 En affirmant un peu plus haut que l’Afrique n’existait pas, mon intention visait à remettre en cause un discours aussi bien occidental qu’africain qui généralise abusivement les maux du continent sans percevoir que les processus sociaux n’ont absolument pas d’existence continentale et témoignent au contraire d’une versatilité et d’une diversité que même les sciences sociales et historiques n’arrivent pas à saisir, depuis plus d’un siècle dans toutes leurs particularités [18]. Il en est de même pour le Sahel, entité fantomatique qui comprend le Niger, mais aussi le Sénégal et le Tchad, qui n’ont rien en commun. Au niveau plus anthropologique, les masques de l’ethnie et de la soi-disant solidarité familiale africaine ont amusé la galerie depuis plus de cinquante ans. Ici encore, je ne puis que conseiller des lectures et répéter ce que j’ai écrit avec d’autres collègues à l’encontre des perspectives négrologiques d’un Stephen Smith : s’il y a tant de bêtises qui se disent et se répètent, encore une fois, tant au nord de la Méditerranée qu’au sud du Sahara, c’est bien en partie parce que nous n’avons pas fait notre travail de vulgarisateurs et de propagandistes de nos propres résultats [19]. Il est trop facile d’accuser les médias, les intérêts dominants, l’ignorance réciproque des uns envers les autres et le poids d’idéologies plus que séculaires.

24 Oui, j’ose affirmer sans fausse honte que nous avons appris beaucoup de choses sur les sociétés africaines et leurs mutations ultra-rapides depuis la fin de la seconde Guerre mondiale mais aussi qu’en même temps il n’y a toujours que nous qui le sachions ! La diffusion de ces connaissances suit des chemins tortueux, pavés autant de bonnes intentions que de perversions machiavéliques. Nous le savons tout particulièrement pour ce qui est des connaissances sur le développement et pour le développement où les choses sont plus tragiques encore car nous sommes loin d’être les seuls en cause. Qu’ont fait de leurs savoirs de seconde main tous ces consultants depuis plus de quarante ans ? La double privatisation de ces travaux et rapports, par les bailleurs de fonds d’une part et par les consultants pigistes privés de l’autre (quelle que soit leur nationalité), a interdit toute discussion plus publique sur les conditions de fabrication, d’application et d’évaluation des projets de développement.

25 Un dernier exemple : celui de l’islam. Le terrorisme d’AQMI interdit toute réflexion approfondie alors que l’islamologie africaniste, d’une richesse considérable, nous démontre sans peine que l’islam (les islams de fait) des sociétés africaines au XXe siècle (avec lequel l’islamisme terroriste d’AQMI n’a aucun rapport) est l’un des plus œcuméniques et des plus pacifiques qui soit et que, pour ce qui me concerne, 45 ans de sa fréquentation ne m’ont pas fait changer d’avis [20]. Voilà, selon moi, un noble but : dire la vérité de l’islam des sociétés africaines tant en France et en Europe qu’en Afrique même pour rappeler que l’Axe du Mal à la française n’a aucun sens, ici comme ailleurs, et même encore moins ici qu’ailleurs. Je n’ai jamais conversé avec vous, mais je suis sûr que vous saviez, d’éducation (je reviendrai sur ce point plus bas), d’expérience et de culture professionnelle que rapporter et éclairer la banalité ordinaire de la vie des gens est le premier pas d’un bon développement. Les bailleurs de fonds, les organisations internationales, tout comme les ONG, ne font en fait que faire semblant sur ce point. Cela aussi vous le savez, mais vous restez plus réservés sur sa mise à jour. L’esprit « Confidentiel défense » et « Concurrentiel défense » d’un grand nombre d’ONG est une position défensive et contre-productive. Pourtant, vous êtes les mieux armés pour mettre les pieds dans le plat et avouer que le développement n’est pas si beau et si réussi que cela. D’autant que les critiques anticolonialistes et altermondialistes ne se mobilisent le plus souvent que pour se donner une bonne conscience. Car, souvent, la réalité dépasse la fiction et il faut réagir à chaud.

QUELLES ALTERNATIVES : L’IMMERSION, LE RENSEIGNEMENT... OU LA MORT ?

26 Les alternatives sont bien connues depuis longtemps. Il y a d’abord le refus de l’aide et, par conséquent, de l’action humaine de la coopération sur place. La démagogie pro-colonialiste, tout comme un certain anti-impérialisme primaire l’a souhaité il y a déjà longtemps. Mais il existe d’autres discours, parfois très anciens, qui eux aussi, s’en prennent au développement. Il y a ceux qui mettent en avant les valeurs d’un développement véritablement autochtone, à l’africaine (Joseph Ki-Zerbo, Paulin Hountondji) ou au contraire l’incapacité (sociale et / ou intellectuelle et culturelle) des sociétés africaines à penser leur propre modernité (Axelle Kabou, Daniel Etounga-Manguelle). Plus récemment, une Zambienne avec un PhD d’Oxford et un master de Harvard, et à la langue hyper-libérale, Dembisa Moyo, a dénoncé l’aide fatale qui interdirait aux marchés de fonctionner librement (2009). Comme l’ont dit certains analystes à la mode, l’Occident, après tant de décennies, était « fatigué » de fournir de l’aide et ne trouvait plus de raisons d’améliorer l’ordinaire de sociétés incapables de se prendre en charge ou qui se contenteraient de vivre des rentes de l’aide. Du coup, les débats sur la nature des bénéficiaires réels de cette aide, plutôt placés en haut de l’échelle sociale qu’à son bas, relançaient la remise en cause des programmes de lutte contre la pauvreté. Ce n’est d’ailleurs peut-être pas tout à fait un hasard, selon moi, si la meilleure recherche sur la pauvreté africaine conduite ces dernières années l’a été au Niger : la lecture de l’ouvrage du géographe Patrick Gilliard devrait être impérativement obligatoire avant de prendre l’avion pour Niamey ou d’autres destinations du Sud (2005).

27 Mais les professionnels du développement sont payés pour continuer à faire tourner la machine. Ainsi, l’ancien directeur général de l’AFD, Jean-Michel Severino, pense que Le temps de l’Afrique (est arrivé) et que le XXIe siècle sera le siècle du décollage et du développement de l’Afrique (2010). Certes, le fameux afro-pessimisme a lourdement chargé la barque de toutes sortes de problématiques et de discours répétitifs à propos d’un développement qui ne serait plus au coin de la rue. D’où ce nouvel afro-optimisme qui, depuis un an ou deux ans, souffle à nouveau sur vos destins. « Engagez-vous ! », « Rengagez-vous ! » s’époumonent les économistes. Mais la question de la nature des acteurs à la base reste entière puisque les formations professionnelles locales sont toujours moins adaptées que celles assurées en Occident. La consultance a tué à petit feu, ai-je dit précédemment, l’analyse sociétale indépendante et politiquement critique. Les formations initiales locales se lisent de plus en plus comme des formations de second ordre dont le seul débouché immédiat serait l’accompagnement des programmes de développement. Plus que jamais, le titre de l’ouvrage de Gilbert Rist résonne comme un constat : le développement n’existe que parce que tout le monde, pour les raisons les plus diverses et les plus contradictoires, y croit. Comme gagne-pain, comme instrument de pouvoir, comme source de prestige, comme source d’accès aux réseaux occidentaux et mondiaux, comme un appel à l’aventure exotique.

28 Mais à lire l’actualité des interventions plus musclées, comme en Irak ou en Afghanistan, ou encore de la reconstruction humanitaire, comme à Haïti, on découvre aujourd’hui, comme il y a un demi-siècle, que les sciences sociales peuvent servir des causes moins nobles. Ces dernières ont été jadis un adjuvant apparemment nécessaire aux luttes contre-insurrectionnelles contre les mouvements pacifiques ou armés de libération nationale (Copans, 1975). On a pu croire, après la fin des empires coloniaux puis du camp soviétique, que l’histoire était finie (dans tous les sens du terme). Mais il n’en est rien puisqu’on a récemment mis sur pied aux États-Unis un programme pour favoriser la formation et l’immersion d’anthropologues (embedded) dans l’armée américaine en Afghanistan, afin d’aider cette dernière à mieux comprendre la culture des populations locales ou des talibans. La profession y a plus ou moins mis bon ordre, mais il y a des limites à l’implication-application des sciences sociales (Bonhomme, 2007 ; Journet, 2008) !

29 Les traditions françaises sont moins flamboyantes heureusement, bien qu’il en ait été de même lors de la guerre dite d’Algérie. Plusieurs ethnologues, dont Jean Servier (devenu ensuite professeur d’ethnologie à Montpellier), avaient contribué à l’époque à la mise au point de la politique des camps de regroupement des paysans des villages rasés par l’armée (Lacoste-Dujardin, 1997 ; Bourdieu, Sayad, 1964). Le fameux plan de développement dit de Constantine, du tournant des années 1960, avait bien vu la contribution de sociologues et de statisticiens de l’INSEE de l’époque (Martin-Criado, 2008). Il n’est pas jusqu’au génocide du Rwanda qui a pu être analysé sous cet angle puisque Peter Urvin s’est demandé si L’aide (n’avait pas été) complice ? (1999). Et voilà que le Niger entre lui aussi dans cette danse macabre à la suite de vos assassinats. Je n’analyserai pas dans le détail un projet dont les attendus analytiques ne font pas plus de 2 pages [21] ! Mais enfin je me dois de citer la note 1 qui vous aurait certainement mis en colère : « ... ne sont pas pris en compte les risques affectant les populations nigériennes du fait des épisodes récurrents de sécheresse qui mettent en péril leur sécurité alimentaire, sauf sous l’angle des risques résultant, tels qu’une forte migration vers les centres urbains ». Les risques sont ceux qui peuvent toucher l’État et les acteurs extérieurs : l’uranium n’est pas loin (bien qu’il ne soit pas mentionné) et les sciences sociales en sont toutes contaminées !

30 Le champ de la coopération et des « coopérants » en tout genre, dont les intervenants des ONG, c’est-à-dire vous, est devenu l’objet d’un tir croisé nourri. Qui en sont donc les victimes : vous, les ONG, la coopération, l’appareil d’État nigérien ou les populations nigériennes ? Vouloir enquêter superficiellement sur le « risque Niger », sans tenir compte du patrimoine de connaissances déjà accumulé sur ce pays par les chercheurs nigériens, français et étrangers, déplace les lieux des interventions vers l’armée française et ses barbouzes, comme on disait jadis.

RETOUR SUR LES PIONNIERS CHRÉTIENS

31 Revenons donc à vos destins effacés dans les sables maliens. Comme vous le savez, le développement, malgré ses préhistoires coloniales, est une affaire politique de l’après-guerre. Reconstruction de l’Europe, luttes anticoloniales et décolonisatrices, engagements tiers-mondistes constituent les germes de sa première matrice. Mais ce que les acteurs et les analystes français d’aujourd’hui ont largement oublié, ce sont les rôles et la dynamique de cercles chrétiens très spécifiques dans ce domaine. Je ne suis ni chrétien ni croyant mais ce long silence sur les racines chrétiennes, d’abord militantes mais aussi intellectuelles, de la pensée française en matière de développement me pose problème depuis longtemps. Quelques lignes pour l’évoquer avec vous, et pour vous, avant de vous quitter.

32 La mobilisation tiers-mondiste des années 1950 est autant morale et militante que politique, idéologique... et scientifique. L’humanisme personnaliste d’Emmanuel Mounier (fondateur de la revue Esprit), le courant Économie et humanisme du dominicain Louis-Joseph Lebret, le mouvement Emmaüs de l’Abbé Pierre sont autant de tendances et de dynamiques qui vont découvrir la pauvreté du Sud après avoir découvert et combattu celle du Nord, notamment en France. Voyages en Afrique noire, voyages en Amérique latine et, évidemment, réactions caritatives et militantes face aux « événements » algériens vont pousser ces responsables religieux, ces penseurs et leurs communautés ou associations à être aussi présents sur ces terrains et à exprimer leurs volontés d’intervention sous la forme de programmes de développement. L’économiste François Perroux, le premier économiste français à se pencher théoriquement sur le développement, fait partie de cette nébuleuse. Même Georges Balandier, le sociologue par excellence du sous-développement dans les années 1950, évoque des publications chrétiennes parmi les sources de sa pensée sur la situation coloniale au tournant des années 1950 : les actes des Semaines sociales de France ou encore la revue Le monde non chrétien pour ne citer que deux exemples (Copans, 2001). L’accélération de la décolonisation africaine va donner l’occasion à certains de ces activistes de s’investir encore plus concrètement : ainsi, l’Institut de recherches et d’application des méthodes du développement (Iram), créé à l’instigation des communautés Emmaüs en 1957, va devenir une société d’études qui soutient un développement d’animation et de mobilisation à la base [22]. À la même époque, en 1958, le père dominicain Louis-Joseph Lebret est recruté par Mamadou Dia et Léopold Sédar Senghor pour penser et élaborer le premier Plan de développement du Sénégal. D’autres orientations complètent ce panorama, comme celle du Collège coopératif dirigé par le sociologue de la religion, Henri Desroches, lié à l’Institut fondé par F. Perroux, qui va mettre la coopération au cœur d’une double démarche, une psycho-sociologie de l’action et de la mobilisation d’une part, un modèle de structure développementiste à la base, la coopérative, dédié aux associations et aux mouvements d’autre part. L’influence de tous ces penseurs fut beaucoup plus importante qu’on ne pense. G. Winter cite un jésuite comme étant l’initiateur de sa quête d’engagement et je puis témoigner de mon côté que les diffuseurs les plus actifs de l’ouvrage anti-impérialiste et des activités du Comité information Sahel au milieu des années 1970 furent paradoxalement des responsables du Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD) !

CONCLUSIONS : DÉSENGAGEMENTS OU AUTO-CRITIQUES ?

33 L’heure de mon bilan épistolaire a sonné mais est-ce vraiment un bilan ?

34 Un brutal rappel pour lancer mon épilogue : « Mais qu’allaient-ils faire dans cette galère ! ». Les attaques anti-françaises, et plus généralement anti-occidentales, agitées par les élites corrompues au pouvoir [23], comme au Zimbabwe, ou encore plus près de notre françafrique, comme en Côte d’Ivoire du temps de L. Gbagbo, sont des stratégies du bouc émissaire et l’occidentalisation ratée de l’Afrique au XXe siècle explique tout naturellement ces rancœurs et ces envies. Alors pourquoi faire du développement ? Pourquoi en 50 ans de postcolonie n’avons-nous pas réussi à faire mieux qu’en 75 ans de colonie, avec pourtant des moyens bien supérieurs ? Mais faut-il vraiment insérer ce « nous » entre les élites bureaucratiques et politiques nationales et leurs populations ? Après tout, le développement des États européens ou même des États-Unis d’Amérique au XIXe et au XXe siècle a été largement autocentré à ses origines car ne confondons pas, comme nous y a déjà invité Fernand Braudel il y a un demi-siècle, système capitaliste et économie de marché (capitaliste).

35 Si notre présence a des raisons d’être honorables, il faut que les droits et les devoirs soient également partagés avec les élites intellectuelles et intermédiaires locales et nationales. Il faut tous nous former à une prise en charge autocritique du développement et dépasser l’alternative consultance / savoir spéculatif et ésotérique [24]. Au-delà de l’animation des populations et de la mise en place d’infrastructures de base de manière participative, il faut que l’objectif de votre remplacement soit à nouveau le problème prioritaire des coopérations. Ce n’est pas notre présence en-soi qui justifie ou même contribue au maintien des clientélismes rentiers et d’une certaine culture de l’assistanat généralisé. Cela me paraît évident pour couper court à une polémique inutile dans cette réflexion sur votre action et votre présence. C’est au contraire notre non-intervention critique, entérinée autant par les bailleurs extérieurs que par tous les bénéficiaires locaux, qui maintient le statu quo. La militarisation du développement et de la gouvernance comme en Irak ou en Afghanistan n’a pas amélioré les choses, bien au contraire.

36 Aussi, comment faire du développement s’il ne passe pas par les langues nationales ? [25] Comment faire du développement si l’esprit méthodologique des sciences de la société, économie comprise, n’est pas « indigénisé » dans tous les parlers des sociétés ? Comment faire du développement si les débats sur les choix, les alternatives et les possibilités restent confisqués par les commissions mixtes de coopération et les experts internationaux ou nationaux qui ont les yeux plus vissés sur leurs primes et leurs comptes en banque que sur une réforme du mode opératoire des interventions. Je sais bien que vous échappez à toutes ces critiques puisque vous apprenez les langues, évaluez l’efficacité de vos actions et recevez un revenu tout à fait basique. Votre mort est encore considérée comme une bavure. Elle devrait être plutôt l’occasion d’une reconsidération complète de nos objectifs et de nos analyses en matière de développement. L’AQMI, responsable de votre enlèvement, n’a en fait rien à voir avec tout cela. Je n’en doute pas un instant mais si l’islamisme s’est tant développé depuis plus de 20 ans de par le monde, la faute en revient en grande partie aux politiques sociales du développement menées aussi bien aux plans nationaux qu’internationaux (guerre en Irak, invasion de l’Afghanistan, etc). Nous sommes derrière l’AQMI tout comme les élites politiques et bureaucratiques africaines. C’est bien la conclusion première que l’on peut tirer par ailleurs des révoltes arabes. Ce n’est pas parce qu’il n’y aura pas de révoltes africaines qu’il ne faut pas revenir sur nos erreurs et nos aveuglements.

37 Je suis sûr que votre contribution en ces matières aurait été riche d’expériences personnelles et de franchise intellectuelle et interculturelle. Que votre destin accompagne pendant encore longtemps notre mémoire et notre réflexion des temps du développement.

Notes

  • [*]
    Professeur émérite de sociologie à l’université Paris Descartes et chercheur au Ceped, ses recherches et ses réflexions rentrent dans le cadre de l’anthropologie africaniste. Voir notamment ses ouvrages La longue marche de la modernité africaine (1990), Sociologie du développement (2010a) et Mythologies des Afriques (2010b). Voir aussi le numéro 202-203 des Cahiers d’études africaines co-dirigé avec Claude Freud (2011).
  • [1]
    Rappelons qu’Areva, la société française qui exploite l’uranium au Niger a vus sept de ses employés enlevés le 16 septembre 2010, cinq français, un togolais et un malgache. Une française et les deux africains ont été libérés en février 2011. Areva vient de renvoyer des expatriés français à Arlit en septembre 2011.
  • [2]
    Je me fonde sur les informations de l’article « Deux victimes élevées dans le christianisme social du Nord » paru dans Le Monde du 11 janvier 2011, p. 8.
  • [3]
    Le CSFRS, fondé fin 2009, est dirigé par Alain Bauer, un criminologue à la réputation très discutée, semble-t-il, en matière judiciaire et juridique. Voir son site, www.csfrs.fr
  • [4]
    Mail du 2 mars 2011. Jean-Pierre Olivier de Sardan est le promoteur depuis quinze ans de la nouvelle anthropologie du développement qu’il qualifie aujourd’hui plutôt par l’expression de « socio-anthropologie des actions publiques ». Voir Olivier de Sardan (2010). Il est spécialiste du Niger où il réside en permanence.
  • [5]
    Voir les réflexions et souvenirs contrastés de deux grands acteurs de ce domaine, le premier l’un des initiateurs de la fameuse Conférence de Rio, « Le sommet de la terre » en 1992, Ignacy Sachs (2007) et le second responsable et directeur de l’Orstom (aujourd’hui IRD) après 1990, Gérard Winter (2010). Lire également les neuf témoignages réunis par mes soins sous le titre « Itinéraires de chercheurs » (2007).
  • [6]
    Pour resituer les attendus et le contexte de ce discours, lire Jean-Pierre Chrétien (2008), Makhily Gassama (2008) et enfin Adama Ba Konaré (2008).
  • [7]
    Je renvoie à l’ouvrage le plus abouti sur l’évolution des idées à propos du développement, celui de l’anthropologue Gilbert Rist (2007).
  • [8]
    Le GIS Gemdev a été créé en 1983. Il regroupe aujourd’hui l’ensemble des formations en matière de développement en France. Son site présente tous les programmes en master recherche, pro et en formations doctorales ainsi que de nombreuses informations en matière de recherche ou de colloques. Il a aussi un grand nombre de publications à son actif. Voir www.gemdev.org
  • [9]
    L’aide humanitaire et les opérations de reconstruction (comme ce qui se passe depuis plus d’un an et demi à Haïti) sont de plus en plus en concurrence, non seulement en matière de moyens financiers ou géopolitiques mais aussi sous des formes idéologiques voir programmatiques. Coincé entre le droit d’intervention urgente (qui par ailleurs se militarise) et le développement durable tout azimut, le développement « ordinaire », celui animé notamment par les ONG, semble perdre de son importance et même de sa légitimité alors que par ailleurs les investissements privés manifestent fort peu d’empressement en faveur des biens publics.
  • [10]
    Voir son pamphlet (2010). G. Rist se réclame en partie du post-développement dans la conclusion de son ouvrage. Ce courant est essentiellement d’origine anglo-saxonne. On en trouvera une idée dans V. Rahnema et V. Bawtree (1997) et I. Kapoor (2008).
  • [11]
    Voir Laetitia Atlani-Duault et Laurent Vidal (2009), ainsi que ma préface à cet ouvrage. Les anthropologues en sont même venus aujourd’hui à étudier de l’intérieur la communauté des intervenants des ONG, comme vous, de manière tout à fait remarquable (Fechter, Hindman, 2011).
  • [12]
    G. Winter, l’un des instigateurs du groupe Amira, explique, dans ses mémoires, les conditions et raisons d’être de ce groupe de discussion qui a regroupé l’INSEE-Coopération, l’Orstom et des fonctionnaires du ministère de la Coopération à partir de la fin des années 1970. Pendant le premier septennat de François Mitterrand, au cours de la première moitié des années 1980, un Bureau des évaluations de ce même ministère examina près de 80 projets qu’il avait initiés par le passé, mais sans aucune retombée concrète. Lire l’ouvrage écrit par son ancien responsable, Claude Freud (1988).
  • [13]
    Voir toutefois l’exemple de la Belgique où les ONG doivent se soumettre à une évaluation de leurs interventions. Lire à ce propos Patrick Develtere, Bénédicte Fonteneau et Ignace Pollet (2004).
  • [14]
    Il ne faut pas confondre ces démarches analytiques de fond avec les analyses stratégiques et programmatiques produites de manière permanente par les ONG. Je n’ai jamais senti chez elles un enthousiasme débordant pour accueillir mes étudiants en stage ou en enquête, ni pour une utilisation d’un retour de leurs travaux, malgré tous les discours sur la participation de / avec les populations. J’ai dû diriger une trentaine de mémoires de ce genre au début des années 2000 et aucune de ces ONG ne m’a jamais demandé de venir débattre de l’utilité des recherches menées, qui comportaient pourtant de nombreuses conclusions implicitement ou explicitement pratiques même si elles n’étaient pas des recommandations formelles.
  • [15]
    Voir par exemple la thèse de Marina Lafay (2008).
  • [16]
    Une thèse a été consacrée à l’histoire du ministère de la Coopération mais, malheureusement, elle n’a pas été publiée Voir Julien Meimon (2005).
  • [17]
    Voir sur ce point précis les articles de J.-P. Olivier de Sardan, Jacky Bouju, Boubacar Niane et Francine Saillant dans le numéro des Cahiers d’études africaines (202-203, 2011) consacré au développement et co-dirigé par Claude Freud et moi-même.
  • [18]
    Voir mon livre Mythologies des Afriques (2010), ainsi que Esprit, n° 8-9 (2005).
  • [19]
    Voir le dossier « Piques et polémiques » avec les textes de Philippe Hugon, George Courade, Pierre Janin et Jean Copans, Revue Tiers Monde, octobre-décembre 2004, n° 180, pp. 867-907.
  • [20]
    Lire par exemple la récente synthèse de l’historien américain David Robinson (2010). En ce qui me concerne j’ai suivi, sur près d’un demi-siècle, l’évolution de la confrérie mouride du Sénégal, à laquelle appartient le Président actuel de ce pays, Abdoulaye Wade.
  • [21]
    CSFRS-AFD, « Appel à projets : Risque Niger, facteurs et recommandations », www.csfrs.fr. Ce texte est daté du 16 février 2011 et il est le premier appel d’offres thématique en quinze mois d’existence de cet organisme ! On peut penser que ce sont les enlèvements d’Arlit qui ont suscité cette réflexion, mais enfin votre disparition en a certainement conforté la publication.
  • [22]
    J’ai bien connu l’un de ses responsables, animateur et analyste infatigable, Guy Belloncle, dans les années 1970-1980.
  • [23]
    Dois-je rappeler ici en cette fin d’article les calculs de Gobal Finance Integrity, organisation basée à Washington, dont les analyses sont avalisées par la Banque mondiale, qui évaluent à 1 800 milliards de dollars (soit à 45 milliards par an) les sommes rapatriées depuis les États africains dans les banques occidentales et les paradis fiscaux entre 1970 et 2008 (www.glip.org) !
  • [24]
    Voir les acquis considérables dans ce domaine du Lasdel, laboratoire nigérien en sciences sociales, fondé initialement par J.-P. Olivier de Sardan, il y a plus de quinze ans (www.lasdel.net).
  • [25]
    Lire à ce propos Henry Tourneux (2008).
  • Atlani-Duault L., Vidal L. (dir.), 2009, Anthropologie de l’aide humanitaire et du développement, Paris, Armand Colin.
  • Bayart J.-F., 2010, Les études postcoloniales. Un carnaval académique, Paris, Karthala.
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  • Copans J., 1990, La longue marche de la modernité africaine, Paris, Karthala.
  • En ligne Copans J., 2001, « La « situation coloniale » de Georges Balandier : notion conjoncturelle ou modèle sociologique historique ? », Cahiers internationaux de sociologie, CX, janvier-juin 2001, pp. 31-52.
  • En ligne Copans J. (dir.), 2007, « Itinéraires de chercheurs », Revue Tiers Monde, n° 191, juillet-septembre.
  • Copans J., 2010a, Sociologie du développement, Paris, Armand Colin.
  • Copans J., 2010b, Mythologies des Afriques, Paris, Teraèdre.
  • En ligne Copans J., 2011, « L’Afrique noire comme paradigme fondateur des sciences sociales françaises et francophones du développement (1920-2010) », Ethnologie française, 2011/3, vol. 41, pp. 405-414.
  • Copans J., Freud C. (dir.), 2011, « Les sciences sociales au miroir du développement », Cahiers d’études africaines, n° 202-203.
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  • Esprit, 2005, « Vues d’Afrique », n° 8-9, août-septembre.
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  • Gassama M. (dir.), 2008, L’Afrique répond à Sarkozy. Contre le discours de Dakar, Paris, Philippe Rey.
  • Gilliard P., 2005, L’extrême pauvreté au Niger. Mendier ou mourir, Paris, Karthala.
  • En ligne Hoben A. 1982, « Anthropologists and Development », Annual Review of Anthropology, vol. 11, pp. 349-375.
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Jean Copans [*]
  • [*]
    Professeur émérite de sociologie à l’université Paris Descartes et chercheur au Ceped, ses recherches et ses réflexions rentrent dans le cadre de l’anthropologie africaniste. Voir notamment ses ouvrages La longue marche de la modernité africaine (1990), Sociologie du développement (2010a) et Mythologies des Afriques (2010b). Voir aussi le numéro 202-203 des Cahiers d’études africaines co-dirigé avec Claude Freud (2011).
Mis en ligne sur Cairn.info le 09/05/2012
https://doi.org/10.3917/rtm.209.0199
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