CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Après avoir défini la notion de « fonction contenante », nous verrons en quoi elle nous aide à penser les pleurs, les angoisses, les souffrances des bébés au niveau de leur impact groupal. Dans la petite enfance, nous devons ainsi réaliser un certain « travail de contenance » des désirs et anxiétés des bébés, qui s’inscrit au sein même d’une équipe et en relation avec les parents.

La fonction contenante, esquisse d’une notion

2Différents auteurs ont travaillé cette notion.

La « continuité d’être » et le holding (Winnicott)

3Une première idée, majeure, de la « fonction contenante » est due à Winnicott, notamment autour de la notion de holding. Lorsqu’il parle de holding, de la continuité d’être du bébé, du maintien de son environnement, c’est une question de contenance. Cela a représenté un pas tout à fait décisif puisque, du point de vue de la psychanalyse, cela a permis la prise en compte de la fonction de l’environnement pour un sujet donné.

4Si un bébé peut se développer, c’est parce qu’il y a d’abord un environnement sur lequel il peut s’appuyer : l’aire intermédiaire d’expérience transitionnelle étant justement cette aire entre les deux, cet espace potentiel entre le « dedans » du sujet et le « dehors », entre le sujet et son environnement. C’est donc Winnicott qui, au fond, a posé ces bases.

Les éléments insensés et la « capacité de rêverie » (Bion)

5Il existe un autre auteur, peut-être moins connu mais qui, pour moi, a été et restera une référence centrale : c’est Wilfried Bion.

6Auteur anglais, de la même société psychanalytique que Winnicott, Bion a introduit la « fonction alpha ». En fait, il a poursuivi le travail de Winnicott d’une manière plus abstraite et plus rigoureuse, du point de vue de l’intersubjectivité. Que représente la « fonction alpha » pour Bion ?

7Prenons le modèle mère-bébé. Le bébé pleure (dans cet exemple, il s’agit d’un bébé de 3 mois ou 3 semaines, donc tout petit). On ne sait pas trop ce qu’il se passe lorsqu’un tout-petit pleure. À 8-9 mois, on peut repérer. Mais à 3 mois, c’est assez compliqué. Plus nous descendons dans l’âge, plus c’est difficile, et plus il faut s’ajuster.

8Dans le modèle retenu, la mère ou le père (c’est-à-dire la personne proche du bébé, en phase avec lui) ne peut pas laisser ces cris qui perturbent quiconque se trouve alentour. On pense alors avoir une explication, on lui parle mais il ne se calme pas. On regarde si c’est l’heure de la tétée ou du biberon… On tâtonne, on cherche. Et, à un moment donné, on se dit qu’au fond, cela devait être la raison de ses pleurs.

9Ce mouvement de tâtonnement est très important. C’est, au fond, le holding de Winnicott : nous portons ce bébé dans la tête. Très concrètement, nous allons essayer de transformer ses pleurs qui n’ont pas, a priori, un sens. Bion dit que la mère va essayer de les transformer pour leur donner du sens, qui surgira de l’expérience commune entre cette mère (ou cet adulte) et ce bébé, celle d’un lien entre l’un et l’autre. C’est cette expérience qui, pour le bébé, fera expérience par la suite.

10C’est un schéma un peu théorique, qui survient chaque jour, de multiples fois. Mais le bébé pourra se dire « j’avais donc faim, avant ». Un peu plus tard, il fera effectivement entendre un pleur qui ne sera pas tout à fait le même que celui signifiant qu’il ne va pas bien pour dormir ou qu’il a mal au ventre, etc. Lorsqu’un enfant est plus âgé, on repère que des pleurs différents ont différents sens. (Je ne parle pas d’un enfant qui peut s’exprimer avec des mots.)

11Il y a ici une expérience importante de transformation en quelque chose de psychique. Le bébé pleure, il ne sait pas s’il a mal à l’intérieur de lui, ou autour de lui. Par exemple, si une pile d’assiettes tombe à côté de lui, cela va l’effrayer de la même manière que s’il a mal au ventre. Il n’a pas encore les capacités de pouvoir se représenter ce qui advient.

12On va regarder le « Laurence Pernoud » (même si on se dit que ce n’est pas pour nous) qui explique que les pleurs du soir ne sont pas trop graves. On cherche rationnellement, consciemment des réponses. Les pleurs d’un bébé nous interrogent : « N’a-t-il pas bien dormi la nuit ? Est-ce parce que mon lait ne vient pas comme il faut ? Est-ce parce que son père n’est pas là ? Ou bien que sa mère devrait être plus présente et que c’est moi, le père, qui m’en occupe ? Était-ce lié à la naissance ? À un accident qui est arrivé ? Aux pleurs lorsque, petit, j’attendais mes parents qui ne venaient pas ? Etc. » Quand l’adulte a été suffisamment en lien avec lui, non pas mécaniquement mais par tâtonnement, cela traverse toute la psyché, de manière à la fois consciente et inconsciente. C’est pourquoi Bion parle de la « capacité de rêverie maternelle ».

13L’adulte présent qui doit faire face à cette situation insensée et qui ne peut pas comprendre d’où cela vient, doit associer, continuer de penser car il n’a pas la solution. En nous, nous hébergeons une expérience que nous essayons de développer. Ce travail, cette expérience traversent tout notre psychisme. La « capacité de rêverie », pour cet adulte, ce n’est pas de contempler son bébé et de le trouver merveilleux, mais de pouvoir continuer à rêver dans le sens de pouvoir penser, de pouvoir associer. Il s’agit de la capacité à résister, au risque d’être débordé, au télescopage des angoisses, il s’agit de garder une pensée associative, une « rêverie », qui par tâtonnement amènera la mère à une solution, à l’injection d’un sens (plus ou moins « violent » et arbitraire) susceptible de contenir la souffrance du bébé.

14Cette idée conceptuelle est en fait liée à des découvertes sur la schizophrénie, plus précisément sur la construction du psychisme. Bion s’est aperçu qu’une particularité des pathologies mentales, comme celle de la psychose, repose sur le fait que justement, entre la réalité et le rêve, entre l’imaginaire et le réel, il y a des confusions. Lorsque la personne vous dit quelque chose, elle dit qu’elle rêve. Or, nous avons l’impression que ce quelque chose s’est réellement passé. Dans cette pathologie, il y a confusion entre ce qui est de l’ordre de la réalité et de ce qui est de l’ordre de l’inconscient. Ceci veut dire que la différence que nous avons, nous-même, entre notre conscient et notre inconscient (ce dont nous pouvons rêver et nous souvenir par bribes le matin) n’émergen pas instantanément. C’est une différence qui se construit petit à petit.

15La « capacité de rêverie » de la mère ou du père représente donc sa faculté à être traversé d’éléments qui n’ont pas forcément un sens, à les rêver de manière métaphorique. Si son enfant ne va pas bien dans la journée, on sait que, la nuit, on peut en rêver. Et, s’il ne va vraiment pas bien, on ne dort même plus, donc on ne rêve plus.

16Cette possibilité d’associativité est importante pour retrouver un sens qui, encore une fois, n’est pas complètement conscient (même s’il y a une partie consciente) et se trouve lié à l’histoire du sujet.

17Au fond, il s’agit précisément du holding winnicottien. C’est le père, ou la mère, suffisamment bon par rapport à son bébé. L’élément insensé (que Bion appelait « l’élément bêta ») va pouvoir prendre un sens grâce à ce que Bion nomme « l’appareil psychique », l’appareil à penser de l’adulte. C’est la « fonction alpha ».

18La « fonction alpha » est cette possibilité de transformation d’éléments a priori non sensés en des éléments qui pourront en présenter un. Bion parle d’éléments bêta pour les premiers : ce sont les éléments bruts. Les éléments alpha relèvent de ce qui peut devenir psychique : des images visuelles, la manière d’être porté, des tableaux sensoriels. Il peut y avoir des mots qui accompagnent. Mais il y a l’ensemble de l’expérience sur laquelle le bébé pourra s’appuyer et qui lui permettra lui-même de rêver. Lui aussi, il pourra prendre son pouce et faire comme s’il tétait. Dans ses nuits, dans son sommeil, il pourra halluciner, satisfaire ses propres désirs comme nous le faisons dans nos rêves. C’est quelque chose qui se construit dans le psychisme même du tout-petit, et qui continue par la suite.

19Le travail de contenance repose sur le modèle de la fonction alpha. C’est la possibilité de contenir, soit celle de recevoir ces éléments insensés, de pouvoir être suffisamment habité par eux. Notre partie consciente va consulter ce que nous connaissons, ce que nous avons appris, tandis que notre partie inconsciente est également mobilisée. Nous devons contenir ces aspects et les transformer, c’est-à-dire en faire quelque chose, d’une manière liée à notre propre expérience, car ce n’est pas mécanique.

20Ce qui, au départ, était considéré comme brut, comme n’étant pas « inscriptible » pour la psyché du bébé, pour son expérience, va pouvoir désormais faire partie de son expérience, et il pourra s’y appuyer pour pouvoir grandir et anticiper, se représenter par la suite le monde qui l’entoure, les autres, lui-même, ses besoins, ses désirs, etc.

21La continuité d’être de Winnicott repose sur l’expérience que le bébé se construit petit à petit et qu’il pourra intérioriser. À un moment donné, l’enfant peut continuer à se représenter les personnes qui lui sont chères et familières. Pour lui, même absentes, elles continuent d’exister et il peut les retrouver dans une expérience intégrative.

22Si l’enfant n’est pas dans cette démarche, les expériences qu’il peut faire par ailleurs risquent de rester « lettre morte », c’est-à-dire qu’elles ne seront pas suffisamment intériorisées, intégrées à l’ensemble de sa personnalité.

23Ce sont des éléments importants, car à l’égard des questions ultérieures de la scolarité, de l’apprentissage, ce modèle est tout à fait intéressant puisqu’il montre que le sujet doit vraiment s’approprier l’expérience, les échecs, les erreurs auxquels il est confronté pour pouvoir en faire quelque chose à l’intérieur de lui. Quelque chose de trop plaqué ne marcherait pas.

24Avec Bion, nous avons le modèle le plus abstrait et le plus rigoureux de cette question de la « fonction contenante », étant donné que c’est un modèle intersubjectif. Nous avons deux sujets : le bébé, le nouveau-né, et un autre sujet qui permet ce travail. C’est tout à fait important du point de vue métapsychologique, car nous ne partons pas d’un appareil psychique tout constitué mais, au contraire, de liens à travailler au niveau d’un couple (ici l’exemple choisi est mère-bébé ou adulte-bébé). Le modèle « bionien » est en fait beaucoup plus complexe, en intégrant la question de l’institution et du groupe.

Une méthode pour travailler l’attention

25Esther Bick, Anglaise d’origine polonaise, après avoir travaillé avec des enfants, s’est rendu compte qu’il fallait revenir aux bébés pour comprendre les phénomènes transférentiels. Sa méthode, dite « méthode d’observation des bébés selon Esther Bick », consiste à apprendre pour comprendre ce difficile processus de croissance, décrit précédemment sous le terme de « fonction alpha ».

26Le mot « observateur » est emprunté à l’expérience anglo-saxonne, dont les modalités sont cependant sensiblement différentes. En France, l’observation se fait derrière une vitre, on ne s’engage pas, on ne fait rien. Au Royaume-Uni, le mot n’a pas pris un sens si expérimental, ménageant cette possibilité d’être en observance, c’est-à-dire d’être attentif. Je préfère, d’ailleurs, le mot « d’attention ».

27Cette démarche consiste à travailler, à cultiver notre propre attention. Je parlais précédemment de « capacité de rêverie », nous pouvons la décliner en « capacité d’attention ». Nous sommes attentionnés par rapport à un bébé et nous devons développer notre propre attention, faire attention qu’il ne lui arrive rien. Beaucoup plus subtilement, nous devons être en empathie avec lui, ne pas forcément l’accabler d’interprétations, même si cela fait partie de notre langage et de notre besoin de comprendre et d’interpréter. Interpréter, donner un sens suppose déjà d’être en lien avec l’autre. Cela suppose d’être déjà dans une capacité réceptive d’attention.

28La formation à la méthode d’Esther Bick consiste à se rendre une heure par semaine au domicile d’une famille où un bébé vient de naître, généralement pendant deux ans (les visites sont un peu plus espacées la deuxième année). Nous prêtons notre attention pour apprendre. Cette attention se mêle à celle de la mère, du père, des grands frères ou grandes sœurs, des voisins, des grands-parents, c’est-à-dire de tous ceux qui sont autour du bébé.

29Pour bien travailler cette attention, il existe un dispositif particulier.

301. Il consiste d’abord à noter par écrit, le plus respectueusement possible, ce qui a pu se dérouler. C’est une démarche que j’utilise en formation. C’est comme si nous notions les choses pour que la personne qui n’était pas là puisse se représenter ce qui s’est déroulé, en écoutant ou en le lisant. C’est l’objectif, ce qui nous oblige à être très fin dans nos observations.

31Par exemple, si je vous dis : « J’étais dans la cuisine, il s’est mis à pleurer. Elle s’est baissée, elle l’a pris dans ses bras et l’a calmé », nous n’avons ainsi aucun moyen de pouvoir se rendre compte du sens éventuel de la situation, à ce moment-là. Pour ce faire, il faut se représenter la situation au plus près des types de pleurs émis par le bébé ; comment il était avant, pendant ? Que s’est-il passé au niveau non verbal entre le bébé et sa mère ? Comment avons-nous reçu les choses ? Etc.

32Dans le second temps, après avoir été présent à la situation, il faut donc noter par écrit et essayer de reconstituer ce qui s’est déroulé.

332. Ensuite, nous travaillons classiquement dans un séminaire analytique et nous parlons à tour de rôle (étant donné que plusieurs personnes font ce travail en même temps), pour réfléchir, essayer de penser, prendre du recul par rapport à ces observations et à ces séquences.

34L’interprétation est souvent immédiate avec un bébé. Un bébé pleure et nous avons rapidement une interprétation implicite de la situation (ce bébé ne va pas bien, cette mère ne sait pas se tenir comme il faut, nous sanctionnons très vite le bébé comme capricieux, etc.). Cette démarche nous aide donc à prendre le temps d’observer, d’être présent, d’être attentif.

35C’est ce que nous faisons couramment tous les jours, lorsque nous nous occupons de jeunes enfants. C’est une méthodologie qui fait travailler cette attention, notre côté projectif sur le bébé.

36Lorsque nous travaillons ainsi et que nous retournons au domicile, une semaine après, nous sommes pleinement réceptifs aux différents sens possibles de ce qui peut se dérouler. Cette démarche d’observation est une expérience de travail sur ces questions d’attention et de « fonction alpha ».

37D’autres auteurs se rapprochent de l’idée de « fonction contenante ». Didier Anzieu a beaucoup travaillé la notion de « moi-peau » qui renvoie à l’impact de la fonction contenante sur la construction même de l’ensemble du psychisme. Didier Houzel a repris la notion bionienne de « fonction alpha », Gibello a écrit sur une problématique plus cognitive, Rosine Debray, plus sur la psychosomatique, et René Kaës au niveau du groupe. Il faudrait plus de temps pour montrer comment chacun apporte sa contribution pour penser la complexité de ce processus qui engage à la fois la construction de la psyché, le corps et l’existence de l’autre, des autres.

38Ce travail de la « fonction contenante » a des répercussions sur les liens entre les personnes.

L’impact groupal des angoisses de séparation

39Pour mesurer les effets groupaux des anxiétés et angoisses de séparation il faut affiner notre analyse. L’angoisse proprement dite de séparation se traduit par une émotion, par une communication potentielle entre les personnes. Au contraire, les anxiétés plus primitives ne sont pas dans un registre de communication et elles apportent tensions, malaise dans les groupes. Il est donc important de les différencier.

40Il y a des angoisses suffisamment claires : nous pouvons les appeler « angoisses de séparation », dont la situation classique du bébé qui a 9-10 mois, dont la mère part, et qui s’accroche à son corsage. Pourquoi pas le père ? Tout simplement parce que les enfants pleurent moins par rapport au père et nous y reviendrons. Le bébé pleure. Nous savons qu’il y a quelque chose qui pleure en lui. On va le consoler, lui parler, lui expliquer…

41Les angoisses de séparation (révélées par Spitz) interviennent quand l’enfant n’est déjà plus un nourrisson. Spitz avait effectivement identifié quelque chose d’important : cette peur de l’étranger signifie que l’enfant fait la différence entre le familier et l’étranger. Il y a donc bien une anticipation de la séparation. Nous sommes, ici aussi, du côté d’un pleur qui est celui d’une angoisse de séparation. Il y a une émotion.

42Bowlby a montré l’importance de l’attachement, un autre classique. Comment percevons-nous qu’il y a eu un phénomène d’attachement, entre le bébé et sa mère ? Pour John Bowlby, sa mère peut devenir une figure d’attachement lorsque les pleurs se manifestent par rapport au risque de la perdre, d’être séparé de cette figure d’attachement.

43Nous sommes ici dans le registre émotionnel. Selon Darwin (1872), les émotions sont un phénomène tout à fait universel. À l’étranger, si nous ne savons pas parler la langue, nous pouvons tout de suite lire l’émotion sur le visage des personnes, et sentir dans quel registre nous nous trouvons. Cela peut être un peu différent suivant les cultures car la forme des émotions change. Dans chaque culture, il y a des distinguos, des différenciations émotionnelles. Cela veut dire que les émotions nous servent de base de communication au niveau des humains. Nous communiquons au niveau verbal. Et cette communication verbale s’ancre dans un fond émotionnel.

44Une parenthèse. Marie Darrieussecq a écrit Le bébé. Pourquoi « le bébé » ? Voici ce qu’elle écrit : « Quand il est surpris, il l’est totalement, à la Commedia dell’arte. Il ouvre les bras, hausse les sourcils, écarquille les yeux, bouche bée. Quand il rit, il se tord. Quand il pleure, de grosses larmes coulent sur ses joues. Quand il a sommeil il se frotte les yeux. Quand il a peur, son menton se plisse et sa bouche tremble » (p. 84).

45Mais que s’est-il passé pour Marie Darrieussecq et son bébé ? L’enfant est né prématuré, avec tout ce que cela entraîne comme relations difficiles. Nous sentons à la lecture que ce fut le cas. Lorsque l’enfant est enfin devenu « bébé », ce n’est plus un nouveau-né, ni un prématuré. La phase « bébé », c’est quand le bébé est dans les interactions et que les émotions circulent (c’est-à-dire entre 3 et 6 mois). Le bébé gazouille, il fronce les sourcils… Il le fait également en étant tout petit, mais nous sommes davantage en terrain connu plus tard, les émotions ayant pris le dessus. Les émotions ont pu prendre la tonalité de celles qui circulaient autour de lui, dans son entourage. Le bébé rigole de la même manière qu’il entend rire autour de lui, pareillement quand il est en colère…

46Lors des premiers « areuh areuh » d’un bébé français, le son diffère de celui des bébés ayant une autre langue maternelle. Nous savons qu’au niveau de l’approche proprement dite de la voix, avant que l’enfant n’articule des mots, il ne babille pas de la même façon. Du point de vue de la « fonction alpha », de l’intériorisation des expériences, un chemin énorme a été parcouru. Lorsque l’enfant est dans les émotions, il est déjà dans un circuit de communication sociale.

47Dans les lieux d’accueil, ce ne sont pas les enfants qui pleurent qui nous causent le plus de soucis, car nous pouvons être présents, les consoler. Nous dirons que c’est un caprice, cela nous met hors de nous, etc., mais cela fait partie du jeu et nous sommes, en tout cas, dans un registre de communication, en relation avec l’enfant. Il n’en va pas de même pour un autre registre psychique, celui des anxiétés diffuses.

Les anxiétés primitives sources de tensions

48On a retenu de Spitz quelque chose qui ne nous a pas rendu service : avant le 8e mois, le bébé serait dans l’indifférenciation, donc indifférent à la séparation. C’est faux. Nous nous sommes rendu compte du contraire, que tous les troubles psychosomatiques sont liés à des problématiques bien antérieures à l’angoisse du 8e mois, à l’expression des émotions. Avant que le bébé puisse s’exprimer par le biais d’angoisses de séparation, je parlerais d’anxiété primitive, c’est-à-dire que cette angoisse n’est pas flagrante, c’est un malaise.

49Un bébé vient d’arriver. Sur son relax, il est tout tendu, il regarde au loin, il regarde des lumières. Lorsque les bébés ne vont pas bien, ils s’accrochent à un point, comme les alpinistes qui s’accrochent pour ne pas tomber.

50Esther Bick a appelé cela des « défenses primitives ». Ce sont des modalités que le bébé doit tenir quand rien ne va autour de lui. C’est une expérience catastrophique pour le bébé, mais qui est malheureusement courante et que nous avons tous vécue en tant que bébé.

51Par exemple, nous avons un bébé avec tout le monde autour de lui, puis petit à petit, nous discutons entre nous sans penser à lui. À un moment donné, celui-ci ne se sentira plus en lien avec quelqu’un et nous verrons son regard partir à l’extérieur, et quelquefois, ce phénomène d’agrippement, de poings serrés.

52Quand l’enfant est plus grand, il pleure. Cela nous énerve, mais nous savons qu’il est là. Un enfant plus petit, ou qui n’a pas ces capacités-là, qui est toujours sur ce registre archaïque, va développer des modalités très corporelles pour se tenir, se soutenir et s’agripper, pour maintenir en lui, coûte que coûte, une activité d’être, même s’il sent qu’il n’est plus en lien avec d’autres personnes. Nous devons donc penser à tous ces éléments.

53Nous savons que les pleurs sont importants chez le bébé et qu’il faut faire quelque chose lorsqu’un bébé pleure. Maintenant, nous savons que lorsque les enfants viennent à 3 mois dans un lieu d’accueil, ils ne réagiront pas quand la mère ou le père, ou une personne familière, partira. Comment pourraient-ils anticiper le départ ? Mais combien d’enfants ont 40° de fièvre, trois jours ou une semaine après, ou une otite ? Cela peut rompre un équilibre psychosomatique entre le bébé et son entourage. Il y a des temps d’adaptation. Nous demandons à ce que le parent reste un peu avec nous. Mais ce n’est pas quelque chose de mécanique que nous apprenons à l’école et que nous devons appliquer ainsi, il faut arriver à le penser avec le parent.

54Avant que l’enfant puisse s’exprimer verbalement, en termes d’émotions, il faut réellement pouvoir le soutenir à ce niveau-là pour lui permettre d’avoir une continuité sensorielle entre le monde familier de la maisonnée et le monde du lieu d’accueil (assistante maternelle, crèche, halte-garderie, hôpital…). Ces temps-là sont importants. Cela nous est confirmé quotidiennement. Parce que le bébé n’a pas les capacités de transformer ce qu’il peut ressentir en émotion suffisamment communicable aux autres pour être un appel.

55Si l’enfant est incapable de se mobiliser pour appeler l’autre, c’est à nous d’être présent et d’assurer cette fonction de contenance, en étant très attentif à tout ce registre non verbal.

56Quand le bébé prend son biberon, est-il là ou non ? Combien d’enfants sont vraiment là ? Ils regardent ailleurs… Nous savons que ce n’est pas gagné. Il faut du temps pour que l’enfant puisse s’approprier les expériences de lieux qui sont différents. Il faut du temps pour qu’il retrouve la personne familière.

57Regardons ce qui se passe lors d’un temps très chargé en tensions. Mes travaux ont porté sur « la séparation et les retrouvailles [1] », et sur la question de l’intime de l’étrange, de l’étrangeté [2] aussi. Ces questions de séparation et de retrouvailles sont fondamentales car ce sont des indicateurs pour percevoir où en est l’enfant par rapport à la continuité d’être qu’il peut avoir au fond de lui. Ce n’est pas lui qui peut inventer le monde. Le monde existe avant lui.

58Les séparations et les retrouvailles sont des histoires à trois (le parent, le bébé et le professionnel). Malheureusement, elles se passent souvent à deux : le bébé avec le parent, le bébé avec le professionnel, le professionnel avec le parent. Quand le bébé sent que le professionnel et le parent sont ensemble, il peut intégrer dans sa tête et faire des liens avec des expériences qui sont de l’un et de l’autre, des odeurs de l’un et de l’autre, des manières de porter, de vivre le monde avec l’un et avec l’autre.

59Comme le holding, la bien-traitance du travail de contenance s’efforce de respecter, de satisfaire les besoins des enfants selon leur âge. Mais c’est un travail particulièrement aigu, pour ces zones plus archaïques qui sont encore en deçà de l’émotion.

60J’ai repris le terme « d’anxiétés primitives » qui est dans la littérature et qui semble exprimer au mieux leur caractère diffus. L’angoisse se voit, alors que l’anxiété est quelquefois moins visible. Ceci a des répercussions sur le terrain.

Les différents effets dans les groupes

61J’ai travaillé un peu sur le phénomène du doudou, où on constate des pleurs. Nous sommes dans le registre émotionnel. Par contre avec les anxiétés, ce n’est pas différencié, cela n’a pas les mêmes effets au niveau du groupe.

62Un enfant pleure dans un groupe : à l’autre bout de la pièce, le grand qui joue à la dînette est en train de consoler la poupée, ou les grands chantonnent. Les enfants sont complètement dans le groupe. Ils sont là. Si un enfant pleure, cela pleure en eux. Le bébé qui était en eux risque de pleurer. Le pleur est communicable, mais il est identifiable.

63Prenons un exemple : un enfant vient d’arriver. Il a 2 ans et vient à la crèche depuis un an et demi. Dans le coin de la pièce, des enfants jouent tranquillement. Il va directement tirer les cheveux, mordre, prendre le jeu d’un enfant qui joue. Il y a des enfants pour qui la question de la séparation n’est pas simple. Ils arrivent et font pleurer un autre, puis un autre. Je suis toujours étonné de voir que quand l’enfant agressé pleure, l’autre le regarde pleurer. Abordons des éléments d’explications.

64Lorsque ces enfants tombent (ceux qui semblent agresser de manière gratuite les autres), ils sont durs, ils ne ressentent pas la douleur et ne pleurent pas. Par contre, faire pleurer les autres, cela marche. Pourquoi l’enfant regarde-t-il autant l’autre pleurer ? Parce qu’il se dit que « lui, c’est moi et moi, c’est lui ». L’enfant qui n’arrive pas à pleurer en lui, pour différentes raisons, a une modalité pour s’en sortir : faire pleurer l’autre. Un enfant ne fait pas pleurer n’importe qui. Certains ont peut-être besoin de pleurer parce que cela ne pleure pas suffisamment en eux… La question est posée. Ils vont chercher le bébé qui pleure chez l’autre, pour retrouver le bébé qui pleure en eux. Cette question émotionnelle est dans l’intersubjectivité. Elle est diffuse. Lorsqu’un enfant est agressif, c’est tout le groupe qui est sous tension. Parce que nous ne savons pas ce qu’il y a. L’enfant qui agresse ne souffre apparemment pas. Il ne pleure même pas quand on le gronde. Or, à la fin de la journée, nous sommes heureux de savoir qu’il ne vient pas le lendemain. Bien sûr, si nous sommes professionnels, nous ne le dirons pas…, mais quand même. Lorsqu’il est présent, nous savons que notre attention devra être à 100 %. On peut penser qu’en lui, il n’y a pas eu suffisamment d’attention intériorisée pour qu’il puisse être suffisamment tranquille et lui-même pleurer. À défaut de pouvoir pleurer, il fait pleurer les autres.

65L’anxiété primitive se diffuse de partout. J’ai pris l’exemple de 2 ans volontairement. Ce n’est plus un bébé de 3 mois, ni un nouveau-né, mais c’est le même registre. Puisque cela ne passe pas dans les émotions, l’enfant agresse un autre : c’est une anxiété primitive. Ce n’est pas du registre émotionnel. Nous trouvons l’émotion chez l’autre, mais pas chez lui. Dans ce cas, l’ensemble du groupe reçoit donc toutes ces anxiétés et se trouve sous tension (énervement, malaise…).

66Il est donc important de pouvoir bien penser à ce registre de souffrances (souffrances primitives). L’enfant qui fait tomber l’autre, a priori, ne souffre pas. Pourtant, quelque chose souffre en lui. Si nous pouvons être en phase avec sa propre difficulté, de manière collective, si nous pouvons ressentir qu’en ce moment, il est difficile pour lui de se séparer de ses parents… Or, neuf fois sur dix, les relations avec les parents sont brèves. On évite de trop parler, car la mère ou le père sait, de toute manière, qu’il a été agressif dans la journée. Personne ne se sent bien. Il y a un mouvement cumulatif et souvent peu de vraies relations avec les parents. Les « vraies relations » mettent en scène le professionnel et le parent communiquant entre eux pour voir ce qu’ils peuvent faire à l’égard de l’enfant.

67Un autre exemple : celui d’une mère qui ne savait pas quoi faire. Il y avait une réunion uniquement de parents du même groupe d’enfants. La veille, une autre mère s’était plainte auprès d’elle que son enfant avait mordu le sien. Lors de la réunion, elle a posé le problème et a dit qu’elle ne savait pas comment faire. Les autres parents ont alors évoqué une histoire en lien avec une difficulté qu’ils pouvaient avoir par rapport à l’enfant. Inutile de vous dire que le lendemain même, il ne mordait plus…

68À partir du moment où nous pensons pour l’enfant, nous avons une autre attitude, un autre regard. Et ensuite, l’enfant change. Dans la petite enfance, il est parfois gratifiant de parler de situations, parce qu’ainsi, nous ajustons davantage nos attentions les uns par rapport aux autres et des changements sont visibles.

69Au niveau de l’accueil et de la manière d’être, l’enfant spontanément a envie de faire pleurer les autres, mais il sent peut-être que nous aussi, nous sentons, et cela change tout. Par conséquent, il se sent moins obligé de faire pleurer les autres, parce qu’il sent que nous sentons, que nous sommes là, présents.

Notes

  • [*]
    Extraits d’une conférence en 2003 à la XVe Université d’automne des éducateurs de jeunes enfants.
  • [1]
    Dialogue n° 112, 1991.
  • [2]
    Anne Aubert-Godard et coll., Bébé, l’intime et l’étrange, érès, coll. « 1001 BB », 1998.

Bibliographie

  • Mellier, D. 2001. Observer un bébé : un soin, Toulouse, érès.
  • Mellier, D. 2002. Vie émotionnelle et souffrance du bébé, Paris, Dunod.
  • Mellier, D. 2004. L’inconscient à la crèche. Dynamique des équipes et accueil des bébés, préface D. Houzel, Toulouse, érès, 3e édition.
  • En ligneMellier, D. 2005. Les bébés en détresse. Intersubjectivité et travail de lien. Une théorie de la fonction contenante, Paris, puf, coll. « Fil rouge ».
Denis Mellier
Denis Mellier, psychologue clinicien, Lyon, professeur de psychopathologie, Besançon.
Mis en ligne sur Cairn.info le 04/03/2009
https://doi.org/10.3917/spi.048.0019
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