CAIRN.INFO : Matières à réflexion

Présentation du Service et de l’équipe de thérapie familiale : les premiers pas d’une cothérapie

1Le service de psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent dépend du Centre hospitalier de Douai. Il correspond à un secteur de soins couvrant 64 communes.

2Ce service s’organise autour de quatre unités fonctionnelles CMP (Centres médicopsychologiques) et CATTP (Centre d’accueil thérapeutique à temps partiel) (Douai Nord, Orchies, Douai Sud et Aniche) ainsi que d’un Centre psychothérapique de jour pour enfants, d’une structure hospitalière pour l’enfance en danger du Douaisis (SHEDD) et autour de deux équipes spécifiques, l’une de thérapie familiale, l’autre de périnatalité.

3Les CMP de pédopsychiatrie assurent l’accueil, l’orientation, la prise en charge ambulatoire des enfants et de leurs familles. Ils réalisent des actions de prévention et de diagnostic ainsi que des soins ambulatoires.

4L’éventail de la pathologie est vaste, allant d’un dysfonctionnement relationnel à des troubles psychopathologiques graves. L’intervention et les soins sont dispensés par une équipe pluridisciplinaire à l’égard des enfants de 0 à 16 ans, mais également in utero et en aval jusqu’à l’adolescence. Chaque section tend à avoir une organisation spécifique par rapport à ses missions, à la population accueillie et aux professionnels. Bien évidemment, le chef de service, en collaboration avec les cadres de santé, veillent à l’harmonisation des fonctionnements.

5Dès 2004, une équipe de thérapie familiale semblait devenue incontournable pour compléter les prises en charge, assurées dans notre secteur. Sylvie Berruyer, psychologue clinicienne analytique, formée à la thérapie familiale systémique, avait le désir de réunir un groupe de professionnels intéressés par la prise en charge familiale et désireux de se former dans ce domaine. Avec le soutien d’un pédopsychiatre, responsable d’un des CMP, elle a contacté plusieurs collègues (quatre femmes) de professions diverses (infirmières, assistantes sociales), issues de CMP différents, afin de mettre en place une équipe de thérapie familiale pour l’inter-secteur de pédopsychiatrie. Notre but commun a été la recherche d’amélioration du soin à la famille et l’envie d’y travailler ensemble dans un climat de coopération, de bienveillance et de respect. La particularité de ce groupe, une fois constitué, est d’être pluridisciplinaire et pluriréférencé : de formations initiales différentes et en référence à des courants théoriques systémique ou analytique, en cours ou en fin de cursus.

6La thérapie familiale a donc repris avec plus de nuances par rapport à l’engouement initial de la première vague des thérapeutes familiaux de la pédopsychiatrie.

7Ce constat intéresse toute notre équipe mais nous ne présenterons, dans cet article, que ce qui concerne le chemin parcouru dans notre expérience à toutes deux, Sylvie Berruyer (thérapeute familiale systémique) et Isabelle Talbot (thérapeute familiale psychanalytique), pour élaborer une pratique à la fois différente et complémentaire.

8En règle générale, en systémique, il est possible d’utiliser du matériel (des chaises en nombre surnuméraire, la glace sans tain, la vidéo), des outils (des médiateurs tels que les objets flottants), c’est-à-dire des éléments de la réalité que la thérapie familiale analytique n’utilise pas puisqu’elle reste dans l’écoute du fantasme, du rêve.

9En thérapie familiale analytique, l’un des cothérapeutes prend des notes. Celui qui est dans cette posture est probablement plus en écoute flottante que l’autre. Il y a donc une distinction dans la position des cothérapeutes, alors qu’en thérapie familiale systémique, chacun des cothérapeutes a la possibilité d’intervenir directement et activement à sa convenance.

10La thérapeute familiale systémique travaille dans l’ici et maintenant. Elle peut faire part de ses observations directement à la famille, afin de rendre explicite l’implicite. La manière de s’adresser à la famille peut perturber la thérapeute familiale analytique qui n’intervient habituellement que pour verbaliser son interprétation du groupe familial.

À partir de telles différences dans le dispositif, comment travailler ensemble ?

11Nous nous sommes en quelque sorte placées devant la contrainte d’avoir à nous interroger sur la possibilité d’exercer ensemble tout en gardant notre spécificité. Aurions-nous la capacité de nous comprendre mutuellement, malgré la barrière des codes langagiers, des signifiants et des concepts théoriques ? Dans cet article, nous allons d’ailleurs mélanger allègrement les termes utilisés par l’une ou l’autre.

12Il semble néanmoins essentiel de préciser que les concepts analytiques étaient connus de l’une et l’autre à partir de notre formation initiale. Cela a favorisé notre collaboration.

13Le fait que les thérapies familiales regroupent une grande diversité de pratiques, qui se sont elles-mêmes inspirées d’apports multidisciplinaires variés, nous a encouragées à poursuivre dans cette voie. De plus, nous avions la possibilité de dialoguer régulièrement, ou même parfois de questionner nos « maîtres à penser » au cours de nos formations ou de nos supervisions.

14Notre premier superviseur d’équipe appartenait à la première vague des thérapeutes familiaux systémiciens qui exerçaient au CMP. Il nous a encouragées à pratiquer, en faisant un parallèle entre notre projet de consulter en équipe pluriréférencée et la constitution d’une famille recomposée. Chacun possède ses propres cultures, ses propres valeurs, et certains compromis sont utiles et nécessaires pour cohabiter dans le respect de chacun. Qu’en était-il de notre désir ?

15Nos superviseurs individuels respectifs, quant à eux, ne nous ont pas incitées à exercer conjointement parce qu’ils estimaient ces applications très dissemblables. Malgré tout, ils n’ont pas cherché à nous limiter dans notre action de façon explicite. Ils s’interrogeaient sur la manière dont la famille pouvait se retrouver face à une pratique aussi différente.

16Dans un premier temps, nous avons confronté nos points de vue théoriques à travers les textes de différents auteurs et à partir des narrations d’expériences pour envisager de démarrer en cothérapie. Les discussions étaient parfois houleuses. La thérapie familiale d’orientation psychanalytique est souvent comprise comme un travail individuel avec chacun des membres de la famille, alors que la pratique systémique, déjà largement diffusée et utilisée dans nos services, demandait moins d’éclaircissements.

17Animées d’une curiosité intellectuelle, nous étions d’accord pour créer un projet innovant, répondant aux besoins des familles. Nous partagions des valeurs telles que : l’éthique professionnelle, le respect et l’engagement auprès des familles en souffrance.

18La première année, nous avons travaillé essentiellement sur la mise en place de la pratique d’entretiens familiaux. Nous avons surtout abordé la manière d’installer un cadre thérapeutique et la cothérapie.

Le cadre thérapeutique

19Au sens propre, le cadre est ce qui borde un tableau. Cette délimitation sépare le dedans du dehors. Poser un cadre dans un contexte relationnel, avec la famille, se fait à l’initiative des thérapeutes ; c’est une nécessité qui se précise dès le premier contact. C’est à la fois la limite qui enferme, mais surtout ce qui libère de l’illusion de la toute puissance de celui qui « sauverait » l’autre.

20Il est essentiel d’expliciter à la famille, le « dehors », c’est-à-dire dans quel contexte nous travaillons, comment nous sommes reliées aux autres professionnels du Centre auquel nous avons à rendre compte de notre travail, et à quelle confidentialité nous sommes tenues. Ensuite le « dedans », autrement dit, comment nous allons gérer ce qui se passe en direct dans la séance et la manière dont nous intervenons et travaillons ensemble.

21Les thérapeutes décrivent les règles de fonctionnement interne que la famille doit accepter pour que les soins puissent débuter dans de bonnes conditions. Le cadre thérapeutique doit être délimitant et contenant ou « pare-excitant ».

22Rappelons ici que la thérapie familiale psychanalytique est une méthode thérapeutique qui s’appuie sur la prise en charge groupale. C’est au cours de celle-ci, favorisée par la libre association, qu’apparaîtront des sensations, des émotions, des images, des souvenirs, des fantasmes qui seront partagés en séance. Le travail des thérapeutes se fonde sur l’écoute et l’accompagnement des familles pour établir des liens entre présent et passé, imaginaire et réel, individuel et groupal, parents et enfants. Il s’agit d’entendre l’histoire de la famille dans sa dimension trans-générationnelle. Ce n’est en aucun cas un travail individuel en groupe. Cette approche est désormais couramment pratiquée, notamment dans les situations d’enfants ou d’adolescents pris dans un dysfonctionnement familial qui ne peut se traiter en thérapie individuelle. Il est alors proposé des rencontres du groupe familial en souffrance sur deux générations et en présence de deux thérapeutes.

23La thérapie familiale systémique est une psychothérapie qui vise à travailler avec l’ensemble d’une famille, généralement regroupée autour de l’un de ses membres, dès lors appelé le « patient désigné ». Elle se réalise avec la collaboration active de ses membres. Le problème d’un individu est appréhendé ici comme nécessairement lié au contexte et au système familial dont l’individu fait partie. Le symptôme n’est plus uniquement considéré comme la manifestation d’une souffrance à supprimer, mais comme la solution que la personne a trouvée pour maintenir le fonctionnement familial. Ce symptôme peut être provoqué, par exemple, par le passage douloureux d’une étape du cycle de vie à une autre puisque cette période de changement nécessite un réaménagement des règles familiales. Au cours de ces phases de transition, le système peut se rigidifier et ne pas parvenir à traverser cette étape. Il arrive alors parfois que la famille se réorganise autour d’un symptôme qui est porté par l’un de ses membres pour conserver son équilibre. L’objectif de la thérapie sera d’analyser les problèmes évoqués et d’amener la famille à retrouver ses ressources pour chercher ses propres solutions.

24Ce thème du cadre de travail a été l’enjeu de nombreuses interrogations. Allions-nous parvenir à trouver un pont suffisamment solide pour travailler ensemble ? Nous étions chacune sur notre rive théorique, et pour traverser ce cours d’eau, nous n’avions qu’une passerelle à notre disposition. Notre désir de vivre cette aventure ensemble suffirait-il à dépasser cette crainte de nous perdre loin de notre berge d’origine ? Nous avions également peur d’être envahie par l’autre, ou même encore de nous noyer en traversant. Ainsi, chacune attendait d’être rejointe par l’autre ! Pour étayer notre collaboration, nous nous sommes concertées sur la manière dont nous voulions travailler ensemble pour construire notre relation dans la confiance et le respect des spécificités de l’autre.

25Au départ, nous avons posé un cadre de travail d’inspiration systémique. Celui-ci consistait en un ensemble de règles explicites qui définissent la thérapie. Elles portaient sur :

  • le lieu, la durée (1 heure), la fréquence des séances et la gratuité des consultations ;
  • la présence de deux générations, des précisions concernant les absences ;
  • l’absence de contact individuel avec un membre de la famille en dehors du temps de consultation ;
  • l’interdit de toute violence agie en séance ;
  • la règle autour de la confidentialité.

26Le cadre offre un environnement stable qui permet à la famille de se déposer et de s’explorer en toute sûreté.

La cothérapie

27Nous avions le désir de travailler ensemble. Mais comment se constitue un couple de thérapeutes ? « L’estime réciproque est l’assise minimale qui fondera ce lien. Elle est la condition d’un plaisir de fonctionnement dans un jeu d’échanges entre eux (les thérapeutes) et avec la famille et ce malgré la massivité des projections négatives, parfois, qui déstabilisent jusqu’à cette estime de base » (Soulié, 2001, p. 70).

28Si le travail en cothérapie est confortable et offre une plus grande sécurité de base aux deux thérapeutes, il peut aussi être l’enjeu de divergences et de conflits entre eux. D’un commun accord, nous avions décidé que les deux thérapeutes occuperaient la même place, aucun rôle spécifique n’étant attribué à l’une ou à l’autre. De ce fait, la famille était libre de ses divers mouvements transférentiels et chaque cothérapeute avait la possibilité de répondre aux différentes sollicitations des membres de la famille. Il pouvait, s’il le souhaitait, prendre de la distance dans la gestion de l’entretien et observer, dans le but d’amener un éclairage nouveau sur ce qui se jouait en séance.

29En parallèle, l’équipe a poursuivi ses démarches administratives dans le but d’inscrire la pratique de la thérapie familiale au sein de l’Institution. Nous avons été soutenues dans notre projet d’associer deux courants de pensée par l’équipe médicale et le cadre de santé.

30Connaître nos antécédents pour savoir ce que nous voulions ou non accepter de l’héritage transmis, par ceux qui avaient mis en place la thérapie familiale au CMP, nous a demandé de réfléchir, de reposer le cadre de fonctionnement. Notre envie de créer du nouveau et non de l’identique, nous a parfois mises dans des situations inconfortables, la crainte de l’envahissement de la thérapie familiale au détriment des autres ressources thérapeutiques pouvant parfois se ressentir dans le service.

31Enfin, nous nous sentions prêtes à nous présenter auprès des autres unités du Service de pédopsychiatrie. Le superviseur et le pédopsychiatre référent nous ont rassurées sur nos compétences et notre fonctionnement à l’aide de la rédaction de notre premier bilan d’activité. Celui-ci nous a permis de nous poser et de nous rendre compte du chemin déjà parcouru, du travail entrepris et de notre évolution. Nous pouvions alors travailler en lien, expliquer que la thérapie familiale est un outil de soins mis à la disposition des équipes du secteur. La collaboration s’est alors instaurée avec les différentes unités du Service de pédopsychiatrie.

C’est seulement à partir de cette reconnaissance institutionnelle que nous avons commencé à recevoir des familles

32Au fur et à mesure de la mise en route des consultations auprès des familles, nous avons rencontré des difficultés qui nous ont amenées à devoir rediscuter des différences qui rendaient parfois notre cothérapie ardue. Le repérage de la façon dont la famille entrait en relation avec la « collègue » en miroir avec notre propre fonctionnement en binôme, autrement dit le contre-transfert, était plus difficilement repérable au début de notre travail à deux. En effet, dans nos premiers pas de cothérapeutes, il nous a fallu apprendre à nous faire confiance, pour parvenir à travailler sous le regard de l’autre, sans craindre son jugement.

33D’un point de vue pratique, l’une, plus directive, commentait ce qu’elle observait de la famille dans l’ici et maintenant, voulant méta-communiquer sur le fonctionnement familial, alors que l’autre restait davantage à l’écoute des échanges au sein du groupe familial et vivait ces interventions comme une violence faite à la famille. « C’est violent pour la famille ! » a été compris par S.B. comme « Tu es violente ! ». I.T., même si elle en reconnaît les effets positifs, ne peut pas rendre explicite l’implicite parce que cela viendrait injecter de la réalité dans le fantasme. C’est cela qui lui semblait violent. Cette divergence a engendré un réel conflit puisque l’une l’a ressenti comme une atteinte personnelle tandis que l’autre avait le sentiment de ne pas être comprise. S.B. a ainsi pris conscience que ce qui lui semblait naturel dans la pratique systémique ne l’était pas pour I.T. Il lui a donc fallu être vigilante à toujours dérouler sa pensée, prendre le temps d’expliquer ses interventions dans l’après-séance puisque les termes utilisés par chacune n’étaient pas directement compréhensibles pour l’autre, ni même le sens de la modalité de l’intervention.

34Nous avons pris le temps de réfléchir à la situation que nous vivions. Nous avons éprouvé combien notre disponibilité psychique envers les familles dépendait aussi de notre capacité à être en lien. De ce fait, dans le respect des familles, nous échangions après la consultation ce que nous avions vécu pendant la séance.

35Nous nous sommes aperçu que chacune écoutait en fonction de ses références théoriques. En fait, nous avons compris que nous écoutions ce qui faisait référence pour chacune de nous. Par exemple, I.T. perçoit mieux les angoisses familiales, et pratique l’écoute groupale. S.B. est centrée sur les enjeux des interactions entre les membres de la famille. Ainsi, nous suivons le même chemin, nous entendons les mêmes paroles, mais elles résonnent très différemment en nous.

36Une de nos différences est la manière d’interroger l’histoire et la construction familiale : I.T. questionne plus facilement le passé de la famille et ses effets trans-générationnels sur les membres de celle-ci. Quant à S.B., elle écoute et travaille ce qui se présente au cours de la consultation. Si nécessaire, elle cherche avec eux l’origine et la compréhension possible de ces comportements.

37Ces données visent la compréhension des symptômes dans le cycle familial.

38Très vite, nous avons compris que si nous tenions tant à « préserver » notre différence, c’était surtout par loyauté à nos origines théoriques. Pour dépasser cela, nous avons dû créer un langage commun afin de croiser nos points de vue au sujet de la famille. C’est l’utilisation de métaphores qui nous a permis de franchir la passerelle. La rédaction d’un conte métaphorique a favorisé une réflexion différente au sujet d’une situation familiale. Par la suite, nous avons estimé qu’il pouvait être intéressant d’exploiter nos productions métaphoriques avec les familles.

39

« La rencontre thérapeutique est perçue comme une rencontre de deux « narrations », celle du système et celle du thérapeute, entre lesquelles a lieu un échange continu d’informations pour permettre leur collaboration en vue de « construire » la réalité thérapeutique et de tisser une narration nouvelle et imprévisible. (…) L’« objet métaphorique » se situe dans la relation thérapeutique, au sein d’un espace intermédiaire entre le thérapeute et la famille.(…) À partir du moment où elle est formulée, la métaphore n’appartient plus ni au thérapeute ni à la famille : elle introduit un code entre eux autour duquel commence, avec la participation de chacun, un processus dialogique d’élaborations successives ».
(Onnis, 1999)

40Encouragées et aidées par le superviseur de l’équipe de thérapie familiale, subventionné par le Centre hospitalier, et chacune étant par ailleurs en supervision individuelle, groupale ou en psychothérapie, nous avons décidé de continuer à travailler ensemble.

41Ces différents temps nous ont permis de penser notre inter-transfert et de comprendre l’utilité que cela pouvait avoir pour la famille de nous faire vivre ce que nous vivons, de nous faire ressentir ce que nous ressentons. C’est le chemin que nous pouvons utiliser pour aider cette famille mais celui-ci nous est personnel.

42Comme le précise Mony Elkaïm (1989), « …ce que ressent le thérapeute renvoie non seulement à son histoire personnelle, mais aussi au système dans lequel ce sentiment apparaît. Le sens et la fonction de ce vécu deviennent ainsi des outils d’analyse et d’intervention dans le système thérapeutique. »

43Il poursuit : « La résonance se manifeste dans une situation où la même règle s’applique, à la fois à la famille du patient, à la famille d’origine du thérapeute, à l’institution où le patient est reçu, au groupe de supervision, etc. »

44Notre pratique illustre-t-elle un enrichissement ou un renoncement ?

45Actuellement, nous recevons l’ensemble de la famille (les parents et les enfants) pour deux entretiens préliminaires afin de faire connaissance, d’évaluer leur demande, et notre capacité à y répondre. Spontanément, l’une de nous se met en position d’attention flottante pour écouter la production groupale de la famille et l’autre dans une position plus active qui l’amène parfois à gérer directement les interactions. Celle-ci peut relancer la parole, inviter la famille à évoquer des scènes familiales, des moments clefs de la vie quotidienne. Nous évitons toute interprétation au cours de ces deux entretiens. Nous entendons par interprétation, le fait de renvoyer à la famille notre perception de leur fonctionnement familial.

46Ensuite, nous décidons si nous pouvons travailler avec cette famille. Après six années de pratique clinique de thérapie familiale, nous estimons que notre cothérapie semble pertinente : les familles sont assidues aux rendez-vous, elles évoluent favorablement, l’alliance thérapeutique est présente.

47L’expérience des consultations familiales favorise l’intégration des concepts théoriques et nous offre ainsi, une plus grande disponibilité psychique pour l’écoute. Pour en rendre compte, nous évoquons maintenant une des premières situations cliniques qui nous a mises à l’épreuve : nous voici penchées sur le « berceau » de Grégory (12 ans) comme les deux bonnes fées thérapeutiques que nous souhaitions devenir.

Qui peut m’autoriser à dormir seul ?

Composition familiale

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  • Pierre Henri, le père, est âgé de 59 ans.
  • Christine, la mère, a 45 ans.
  • De leur union sont nés deux fils : Pierre-Louis âgé de 15 ans.
  • Grégory âgé de 12 ans.

49Chacun des parents avait auparavant constitué un premier couple, qui s’est achevé par un divorce. De ces relations sont nés des enfants :

  • Monsieur a un fils, dont nous ignorons le prénom, qui a vécu avec sa mère après le divorce de ses parents.
  • Madame a une fille de 18 ans : Nathalie. Elle a habité avec sa mère et son beau-père dès le début de leur relation. ?

Motif de la consultation

50Cette famille nous a été adressée par un pédopsychiatre qui avait rencontré Grégory pour la gestion de son traitement, prescrit à cause de son hyperactivité.

51Des démarches auprès de la MDPH (Maison départementale des personnes handicapées) ont été réalisées par la famille, avec le soutien de l’assistante sociale de l’Hôpital de jour (HJ). Ces formalités ont été accomplies dans le but de faire reconnaître le handicap de Grégory, par rapport à son hyperactivité et à sa légère dyslexie.

52Après un entretien avec le pédopsychiatre (référent de la thérapie familiale) celui-ci avait conseillé des entretiens familiaux au vu de leur problématique.

53Grégory est présenté par sa famille comme étant l’enfant symptôme. Il met ses parents en difficulté par rapport aux règles qu’il enfreint. Malgré les limites posées par l’hôpital de jour, Grégory continue à dormir chaque nuit dans le lit de ses parents. Cette situation amène l’équipe à envisager un internat scolaire si cela perdure. La thérapie familiale est donc vécue par la famille comme l’ultime solution avant la séparation éventuelle.

54Lors du premier contact téléphonique avec l’un des thérapeutes familiaux, Nathalie vit encore au domicile et envisage de participer activement aux soins dans le but de venir en aide à sa mère et à son jeune frère. Lors de la première consultation, Nathalie a quitté le domicile maternel pour se réaliser dans un projet professionnel. Étant donné la distance géographique, elle n’a pas eu la possibilité de collaborer à la thérapie.

55Pour alléger notre présentation, nous allons utiliser les sigles S.B. et I.T. pour différencier les regards de chacune des thérapeutes. Les propos des interlocuteurs seront retranscris en italique pour une meilleure lisibilité. Les extraits d’entretiens qui suivent ont pour objectif d’illustrer leurs interventions différenciées.

Le premier entretien

56À l’arrivée de la famille, nous sommes d’emblée plongées dans le sensoriel car l’obésité des deux parents envahit l’espace physique de consultation. Nous observons qu’ils sont en difficulté pour s’installer confortablement. Les chaises, disposées en cercle, amènent une certaine promiscuité qui reste une préoccupation des professionnelles. Les odeurs corporelles engendrent de l’inconfort. I.T. pense que la famille transpire l’angoisse.

57À peine sont-ils installés que la mère prend la parole :

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« Nous venons en thérapie familiale à la demande de l’hôpital de jour où est suivi Grégory pour hyperactivité. Grégory n’obéit pas, nous pousse à bout. Et un professionnel de l’hôpital de jour nous dit que s’il continue à dormir avec nous il va être placé en internat … »

59Constatant que Madame a tendance à prendre tout l’espace de parole, S.B. intervient :

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« Je comprends bien que vous avez attendu ce rendez-vous avec impatience et que vous avez beaucoup de choses à nous dire, mais peut-être pourriez-vous d’abord nous présenter votre famille ?

61Ainsi, S.B. redistribue la parole à la famille.

62I.T. observe ce qui se passe : Comment la famille s’est-elle installée ? Qui a pris la parole en premier ? Que peut signifier la précipitation de Madame : Est-ce de l’angoisse ? Une tentative de maîtriser le cadre ? Comment Madame réagit-elle à la demande de la thérapeute de présenter sa famille ?

63Naturellement, Madame répond à notre demande très succinctement :

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« Je m’appelle Christine et j’ai 45 ans. »

65Nous constatons ainsi que lorsque nous lui offrons une place, elle ne la saisit pas.

66S.B. l’invite à en dire un peu plus afin d’avoir une idée de la manière dont elle se vit, ou tout au moins, de comment elle se présente.

67Madame se décrit : « Je suis une maman de deux handicapés. J’ai une fille d’un premier mariage. »

68I.T. pense alors que Madame amène sa famille d’une manière indifférenciée. Elle ne prénomme pas ses enfants et ne différencie pas leur pathologie.

69S.B. poursuit : « Que faites-vous dans la vie ? »

70Madame : « Je suis en invalidité et je ne peux plus exercer mon métier suite à ma dépression consécutive au stress du monde professionnel et à mon artériosclérose. »

71Madame donne ensuite d’un regard la parole à Monsieur.

72S.B. observe qu’il est important pour Madame de participer à l’organisation de la séance !

73Monsieur : « Pierre Henri, j’ai 59 ans. Je suis d’une autre génération que Madame. Je fais des démarches pour faire reconnaître une maladie professionnelle à cause de nombreux accidents de travail, j’ai mal aux genoux, aux épaules et aux coudes. En plus, j’ai fait mon temps : 41 ans de travail ! »

74I.T. perçoit de l’embarras dans sa manière de s’exprimer.

75S.B. : « Que faites-vous dans la vie ? »

76S.B. s’intéresse à la profession de Monsieur, lui accorde du temps.

77Ainsi, elle lui fait vivre une place dans le groupe. Il se montre alors très loquace au sujet de son travail. Ensuite, S.B. fait circuler la parole en balayant les enfants du regard, qu’elle pose finalement sur l’aîné pour l’inviter à s’exprimer.

78L’aîné : « Pierre-Louis, j’ai 15 ans ».

79Monsieur intervient assez énergiquement pour que son fils présente sa pathologie : « Il a une dyslexie grave, qui a été reconnue par la MDPH !

80Le cadet prend spontanément la parole : « Grégory, j’ai 12 ans ».

81Monsieur précise : « Il est hyperactif et a une légère dyslexie. »

82I.T. remarque que le statut d’« handicapé » est mentionné par chacun des membres de la famille. Il semble faire lien entre eux. Représenterait-il une caractéristique de l’identité familiale ? Tous présentent un « handicap ». Par contre, celui que peut occasionner l’obésité des deux parents est passé sous silence.

83S.B. observe que Grégory s’autorise à parler après avoir reçu l’autorisation par le regard de sa mère.

84S.B. : « Qu’est-ce qui vous amène à consulter ensemble ? »

85Madame : « Tout va mal à cause du comportement de Grégory ! Mon époux ne parvient pas à lui mettre de limite. Il n’a pas d’autorité sur lui comme un père devrait avoir. Grégory fait ce qu’il veut à la maison. »

86S.B. se demande si Grégory agite sa famille pour la faire vivre, et lutter ainsi contre la dépression.

87I.T. perçoit que l’agitation de Grégory est majorée par l’absence de règle éducative commune aux deux parents. Que le couple parental ne fonctionne pas comme pare-excitant et n’assure pas sa fonction de protection. Il semble plutôt dans l’agir que dans l’élaboration. Quelle est la qualité de la contenance familiale ?

88Pour Monsieur, les règles sont là et doivent être respectées. Selon lui, il n’est pas nécessaire de les poser, leur connaissance et leur respect doivent être innés.

89Monsieur : « C’est comme ça, je lui ai déjà dit, maintenant il doit savoir ! »

90I.T. : « Comment avez-vous vécu les règles de vos parents ? »

91Monsieur dit avec émotion : « Tout petit, j’ai été en internat scolaire … et là bas, c’était comme ça, il ne fallait pas discuter ! »

92Monsieur semble en difficulté pour parler de ses émotions. Il se défend en se censurant. Nous n’insistons pas.

93L’attitude de Monsieur en référence à son enfance invite I.T. à penser que cette période a été douloureuse. De quelle manière a-t-il pu intégrer les règles éducatives ?

94Comment sont-elles transmises au niveau familial ? Qu’ont compris les enfants et comment ont-ils réagi face au cadre éducatif apparemment si flou ?

95L’angoisse est très présente et semble « transpirer » à travers le groupe familial. Grégory chercherait-il des limites qu’il ne trouve pas puisque ses parents ne sont pas en accord ?

96I.T. : « Comment s’organise la vie à la maison ? »

97Grégory : « Par exemple pour le tour de passage dans la salle de bains quand je veux y aller, papa me dit que c’est le tour de mon frère ! »

98Pierre-Louis : « Tu veux toujours y aller quand c’est mon tour, et quand c’est ton tour tu n’y vas pas ! »

99Les frères s’affrontent. Cela engendre les rires de Monsieur qui ne remet pas en question la manière dont les règles sont posées à la maison. Monsieur rend responsable Grégory de ne pas respecter le cadre posé. Madame nous désigne alors le comportement puéril de son mari.

100Madame : « Vous voyez ! ça le fait rire et il les laisse comme ça se disputer ! »

101Madame met Monsieur et les garçons au même niveau par rapport à la bagarre et aux disputes.

102Monsieur nous précise qu’il est important, pour lui, de respecter les horaires parce qu’il a beaucoup à faire notamment pour conduire ses enfants chez les différents spécialistes. Il dira d’ailleurs à ce sujet : « Si on supprimait tous ces spécialistes, ils pourraient vivre !

103I.T. se questionne alors sur l’angoisse de mort.

104I.T. : « Vous serait-il possible de faire autrement ? »

105S.B. remarque qu’alors que Pierre-Louis émet des hypothèses de solution pour une ambiance plus calme, Monsieur prône le non-changement, et met en échec toutes les tentatives de son fils.

106Monsieur : « C’est tout, c’est comme ça ! »

107Pierre-Louis : « Je suis mieux dehors ! J’en ai marre des disputesMême si des fois j’aime bien quand on joue à deux à la Wii. »

108Cela renvoie S.B. à la notion des cycles de vie qui invite à la rediscussion des règles de vie familiales. Ce réaménagement semble angoisser Monsieur.

109Pour I.T., Pierre-Louis manifeste son ambivalence : son désir d’adolescent, c’est-à-dire d’aller plus vers l’extérieur, et sa loyauté vis-à-vis de sa famille, et surtout de sa mère, de rester à l’intérieur du cercle familial.

110Madame amène : « En plus, Grégory dort dans le lit conjugal. »

111Notre regard se dirige vers lui pour guetter sa réaction. Pierre-Louis se met en retrait.

112Bien que Pierre-Louis ait été repéré comme étant le porte-parole de sa mère, il s’est mis en retrait lorsque nous avons évoqué le moment du coucher.

113Grégory, avec authenticité et émotion, exprime sa souffrance : « C’est vrai et papa dit qu’il va le dire à mes copains si je ne suis pas sage ! »

114Monsieur rit de son fils.

115I.T. s’interroge sur la place du « secret ». Secret, qui est partagé par la famille, mais qui empêche l’extérieur de venir au domicile. Ceci renforce leur fonctionnement familial, à savoir l’isolement par rapport à cet extérieur vécu comme menaçant. À quelle place nous mettent-ils ? Pouvons-nous, nous aussi être ligotées par ce secret vis-à-vis de l’extérieur ? Nous percevons que la famille semble chercher un surmoi, c’est-à-dire ce qui peut faire autorité par rapport au comportement de Grégory.

116La menace de Monsieur envers Grégory ne serait-elle pas à mettre en lien avec celle causée suite à la menace d’envoyer Grégory en internat scolaire s’il continue à dormir dans le lit conjugal ?

117Nous les invitons à préciser le sens de cette menace qui les concerne également. Ils ne répondent pas à notre observation. Au cours des reproches, il apparaît que pour Monsieur, l’extérieur est vécu comme persécutant et agressif. De ce fait, il ne participe pas à la vie familiale en dehors du domicile, hormis pour faire le chauffeur de la famille. Madame, quant à elle, nous stipule que sa dépression l’empêche de sortir. Leur seule sortie ensemble est la thérapie familiale. Puisque tout déplacement lui est extrêmement difficile, Monsieur n’accompagne pas ses proches en vacances.

118Madame : « J’ai une vie de divorcée sans l’être ».

119Nous découvrons par la suite que Grégory dort seul, dans une chambre de la caravane, lorsqu’il part en voyage avec sa mère, son frère et son oncle maternel.

120Madame relève avec amertume qu’elle ne parle à son mari que pour l’essentiel. Ils ne communiquent aujourd’hui que pour s’informer de l’organisation familiale puisque toute conversation tourne en dispute. Elle en veut à Grégory, car elle estime qu’il s’agit des conséquences de son comportement.

121IT estime que si Grégory est capable de dormir seul dans un lit, même dans un espace qui invite à la promiscuité, c’est donc qu’il ne recherche pas le rapprochement corporel avec sa mère. Mais qu’en est-il de son père ?

122Pour S.B., Grégory ne ressent pas le besoin de dormir avec sa mère en l’absence de son père. Peut-être que sa présence dans le lit conjugal est utile au maintien du couple ? Peut-être que c’est la solution qu’ils ont trouvée ensemble pour rester unis ?

123Ces deux commentaires illustrent nos différentes compréhensions en fonction de notre lecture théorique, ce que nous allons partager dans l’après-séance.

Discussion

124Dans un premier temps, nous déposons librement nos premières impressions, notre ressenti corporel et émotionnel.

125I.T. : « Je me suis sentie envahie, maîtrisée … »

126S.B. : « J’avais l’impression que Madame était trop proche de moi … qu’elle m’envahissait physiquement et psychiquement »

127IT : « J’ai eu un sentiment étrange lorsque Monsieur a menacé son fils … »

128Puis, nous partageons notre perception de la dynamique familiale au cours de la consultation.

129I.T. : « L’agitation de cette famille ne viendrait-elle pas marquer l’angoisse de mort et/ou de persécution ?

130S.B. : « En quoi l’agitation de Grégory, patient désigné, serait-elle utile au fonctionnement familial ? »

131Nous élaborons également sur la manière dont chacun des membres du néo-groupe a pu vivre nos interventions.

132

« Nous avons observé que les enfants ont apprécié notre intervention pour éviter l’escalade relationnelle entre les parents. »

133Au cours de nos échanges, chacune de nous peut s’étayer sur les réflexions de l’autre pour affiner sa pensée sans chercher à convaincre l’autre. Ainsi, nous pouvons coexister l’une à côté de l’autre, sans rivalité. Notre pratique apparaît donc complémentaire dans le sens où l’une s’attarde plus au fonctionnement psychique interne groupal et l’autre aux interactions entre les membres du système.

134Pour finir, nous analysons notre inter-transfert en miroir avec ce que nous fait vivre la famille : niveau d’analyse essentiel pour notre pratique de cothérapie.

135Tout cela nous permet de poser quelques hypothèses de travail communes telles que : le handicap participe-t-il à l’identité familiale ? La famille se vit-elle en danger en dehors de son propre système ?

Le deuxième entretien

136À peine installé, Pierre-Louis s’exprime : « ça va mieux avec mon frère. Je lui explique, je lui dis ce qu’il doit faire et il m’embête moins. »

137S.B. se demande si Pierre-Louis ne cherche pas à nous gratifier comme il le fait avec sa famille ?

138Madame : « Grégory ne voulait pas venir en consultation. Il a mal au ventre ! »

139Monsieur : « Oui, il a mal au ventre ! On l’a obligé à venir ! ».

140Grégory silencieux, rougit …

141S.B. observe que Grégory est pointé comme étant celui qui est le problème.

142I.T. pense que Grégory est angoissé. Est-il le support de l’angoisse familiale ? L’agressivité du groupe famille serait-elle projetée sur lui ?

143Monsieur : « Le problème de la salle de bains n’est toujours pas réglé ! Grégory ne comprend rien. Il ne respecte pas son tour. »

144S.B. estime que Monsieur ne remet pas en question la manière dont il pose son autorité. Il localise le problème chez son fils.

145I.T. note que Grégory vient interroger ses parents dans leurs fonctions parentales ce qui génère de la violence chez eux.

146Le comportement de Grégory apparaît comme une source de conflits perpétuels.

147Nous reprenons l’importance des rôles et des fonctions de chacun.

148S.B. invite Monsieur à prendre conscience de sa responsabilité de parent dans l’éducation qu’il doit apporter à ses enfants. Elle illustre alors cette nécessité par une métaphore tant sa compréhension semble difficile :

149

« Avant d’être autorisé à conduire un véhicule, il est indispensable de prendre connaissance du code de la route, de pratiquer la conduite auprès d’un professionnel, et de passer son examen auprès d’un inspecteur. A l’obtention du permis de conduire, nous acquérons l’autorisation de circuler. Néanmoins, de nombreux contrôles routiers existent pour vérifier que le code de la route est bien respecté et ceci pour la sécurité de tous. Le conducteur a conscience qu’il risque une sanction en cas de non-respect de celui-ci. Et pourtant, un bon nombre d’entre eux ne le respectent pas toujours ! »

150Cette image, grâce à la distance qu’elle procure, permet l’éclairage de la compréhension des devoirs parentaux à toute la famille. Elle encourage également Monsieur à se positionner en tant qu’autorité au domicile.

151Grégory est utilisé comme un objet, surtout par Madame, pour régler ses différends avec Monsieur. Elle le provoque pour qu’il s’agite. Elle le console ensuite et maintient ainsi une relation privilégiée avec lui comme elle estime que Monsieur devrait avoir avec lui.

152Madame prend le relais pour dire tout ce qui ne va pas : « ça ne va pas à la maison, mon mari n’a pas d’autorité sur les enfants … », elle énumère alors tous les dysfonctionnements familiaux …

153S.B. constate que Madame rejette la faute sur l’autre. Elle rend responsable Grégory, tout comme Monsieur, de toutes les difficultés familiales. Grégory se serait-il agité pour aider sa mère à régler ses comptes ?

154Suite à cette narration, I.T. interroge la famille sur le sens de cette « violence » exprimée.

155Monsieur : « Je ne suis pas violent physiquement mais plus par la parole ».

156Madame : « J’ai peur de la violence de mon mari, mais j’ai surtout peur de la mienne ! Une fois, j’étais tellement en colère que j’ai voulu l’étrangler (Monsieur). Je peux être très violente. Enfin, là, je suis déprimée et je n’ai plus la force d’être en colère. »

157S.B. : Peut-être que la dépression de Madame est la solution qu’elle a trouvé pour contenir sa violence ?

158IT  : « À quand remonte cette violence ? »

159Madame : « Au décès de ma mère, il y a une vingtaine d’années. C’est surtout contre mon mari que je suis en colère. J’ai pu l’être aussi avec Nathalie et Pierre-Louis … Aujourd’hui, je peux être méchante verbalement avec Pierre-Louis et Grégory si leurs résultats scolaires ne sont pas bons ».

160I.T. : « À quoi reliez-vous cette violence ? »

161Madame  : « C’est peut-être parce que j’ai vécu des violences physiques de la part de mon premier mari … »

162Nous observons le silence de Monsieur.

163Nous constatons la violence du fonctionnement familial qui se manifeste souvent par la menace :

  • Menace de Madame, d’aller en maison de repos pour leur faire vivre son absence. Elle reste pour aider ses fils dans leur travail scolaire.
  • Menace à l’égard Grégory, de le scolariser en internat s’il ne quitte pas le lit conjugal. Il vit cela comme un risque d’abandon.
  • Menace de Monsieur, de partir du domicile familial si les conflits de couple persistent.

164Nous constatons que la loyauté de Pierre-Louis ne lui permet pas d’être dans ce fonctionnement : « Tu vas me manquer Maman pour mon travail scolaire. »

165I.T. : invite Pierre-Louis à terminer sa phrase : « Et l’absence de ton père pourrait te manquer pour … ? »

166Pierre-Louis : « Je passe des bons moments avec papa quand je travaille avec lui au jardin ».

167Madame : « C’est vrai, ils ont des moments de complicité. »

168S.B. : « Si je comprends bien maman s’occupe du travail scolaire et avec papa tu jardines, tu bricoles … Et cette répartition des tâches te convient ? »

169Pierre-Louis  : « Cela me convient.

170Monsieur : « J’aime bien jardiner et bricoler avec Pierre-Louis, mais j’ai peur qu’il se blesse. J’ai toujours peur qu’il leur arrive quelque chose … »

171Monsieur et Madame abordent leurs conflits.

172Madame : « Vous savez, nous avons parlé de nos difficultés … Mon mari a menacé de partir de la maison si les choses n’allaient pas mieux. On a mis les non-dits à plat, on a parlé des vieux reproches … depuis une semaine, on se parle davantage. »

173S.B. : « Les non-dits, les reproches … »

174Madame : « Avant, on se disputait souvent à cause des enfants et surtout à cause de Grégory. On ne pouvait pas se parler parce qu’il est trop agité.

175S.B. : Est-ce que l’agitation de Grégory ne limiterait pas les conflits conjugaux ?

176Madame interpelle Monsieur du regard :

177

« Et toi, tu le laisses venir dans notre lit ! Il me colle la nuit, cela me met mal à l’aise … »

178I.T. reprend : « Grégory doit dormir dans son lit ! C’est de la responsabilité de ses deux parents. »

179La réaction des parents à cette précision nous amène à constater qu’ils n’avaient pas compris le bien-fondé de cet interdit, posé par l’hôpital de jour.

180Monsieur : « Pourquoi ne pourrait-il pas dormir avec nous ? Vous voulez nous empêcher de le protéger ? »

181Monsieur ne comprend pas pourquoi la société souhaite l’empêcher d’être présent pour la protection de son fils. Cette réaction nous questionne sur son vécu infantile auquel nous n’avons pas accès. A-t-il couru un danger ?

182I.T. : « Pour qu’un enfant puisse bien grandir psychiquement, il ne doit pas dormir dans le lit de ses parents.

183Monsieur : « Pourquoi est-ce que je serais nuisible pour son développement psychique ? »

184Nous nous interrogeons sur la compréhension de ce que les intervenants précédents ont pu préciser à la famille.

185Madame précisera plus tard avoir saisi que la présence de Grégory dans le lit conjugal leur avait été utile :

186

« Cela nous a permis de ne pas se confronter à certaines réalités … comme les conflits conjugaux, ma transformation corporelle … »

187Monsieur ne nie pas le discours de sa femme.

188Pour S.B., cette déclaration maternelle libère Grégory.

189Les parents paraissent avoir pris ainsi conscience de la fonction de ce symptôme : ils auraient utilisé leur fils comme bouclier pour éviter toute relation conjugale.

190Parce qu’avant de devenir problématique, ce comportement a été la solution que la famille avait trouvée pour dépasser leur difficulté.

191Dès lors, Monsieur et Madame acceptent de gérer leur relation autrement et d’affronter leurs désaccords.

192Grégory pourrait enfin s’autoriser, avec la permission de ses parents, à reprendre sa place d’enfant et à réintégrer le système fraternel. Mais cette réorganisation pourrait également le priver d’un rôle qui lui donnait une place dans la famille. Il est important qu’il ne se sente pas « dépossédé ».

193S.B. demande à Pierre-Louis : « Tu sais, maintenant que Grégory a compris qu’il pouvait se dégager des relations qui concernent tes parents, il va avoir plus de temps pour lui … Temps dont il ne va pas toujours savoir quoi faire … Peut-être que tu pourrais essayer de l’encourager à partager plus avec toi. »

Discussion

194Nous échangeons nos premières impressions :

195I.T. : « J’ai été dérangée par le fait que Grégory ait été mis d’emblée sur la sellette »

196« Je les ai trouvés dans la séduction. »

197S.B. : « J’ai été gênée par la relation ambivalente de Madame envers Grégory. L’idée de la promiscuité corporelle entre Grégory et ses parents m’a mise mal à l’aise. Et notre perception de la dynamique familiale :

198Le groupe familial semble indifférencié. Toute tentative de séparation provoque une angoisse majeure qui se manifeste par la violence. Cette famille semble ainsi lutter contre les éléments dépressifs, les angoisses de séparation. Les « parties infantiles » des parents apparaissent au devant de la scène familiale, elles sont ravivées par l’adolescence des deux garçons.

199Il semble que la famille s’étaye sur les thérapeutes par un transfert massif. Elle cherche à nous séduire, par exemple en répondant immédiatement à la demande.

200Ainsi, elle vient chercher auprès de nous une contenance, une protection, un surmoi.

201Ce qui est déposé dans le système thérapeutique (famille/thérapeutes) va permettre la transformation et l’appropriation, pour que chacun puisse s’individualiser sans mettre en danger le groupe familial.

202De quelle manière la famille a-t-elle pu vivre nos interventions ? Puisque I.T. a posé la loi de l’interdit de l’inceste, S.B. a pu s’autoriser à métaphoriser sur ce thème.

203Nous étions surprises de l’effet que cette métaphore avait pu avoir sur la famille. Néanmoins, nous avions bien conscience que la rapidité dans le changement risquait d’amener un retour à l’homéostasie, en amenant un surcroît d’insécurité dans le groupe famille.

204Quant à notre inter-transfert : Nous avons été toutes les deux dérangées par l’incestuel évoqué. Chacune, en fonction de sa logique, et d’une manière complémentaire, est intervenue en tant qu’autorité à un niveau différent de la famille.

205Cette cothérapie a permis d’éprouver le sens de ce comportement incestuel pour la dynamique familiale.

206Nous cherchons alors à élaborer nos hypothèses de travail.

207Ils sont tous ensemble, serrés les uns contre les autres, tant l’extérieur est vécu comme étant dangereux. En même temps, cette promiscuité est menaçante pour leur bien-être psychique. Ils rêvent d’un extérieur, d’une individuation. Celle-ci ne peut être exprimée aujourd’hui que sous la forme d’une menace de fuir la famille.

208Ce qui ravive leur angoisse d’abandon.

Au fil des séances…

209Nous avons constaté les effets positifs de la loi posée en consultation.

210Pour S.B., les parents se sont associés pour trouver des règles communes. Cette cohésion éducative est rendue possible par une meilleure communication entre les parents. Ils discutent plus volontiers de ce qu’il est important pour eux de tenir dans l’éducation. Cependant, les tentatives de retour à l’homéostasie sont nombreuses dès que les parents paraissent en désaccord.

211Cela arrive notamment lorsque Monsieur utilise le mot « handicapé » pour définir ses enfants. Puisque cette expression génère de la violence familiale, S.B. les invite à donner leur définition de ce terme. Même si cette intervention a favorisé un apaisement, Madame a poursuivi ses attaques non plus envers le père de ses enfants mais envers son mari qu’elle décrit massivement en retrait. S.B. a mis fin à une discussion assez violente au sein du couple conjugal tout en invitant les parents à préciser leur mode de fonctionnement au domicile. Nous découvrons ainsi les angoisses massives de Monsieur qui le limitent fortement dans son quotidien. Nous entendons à quel point la vie familiale s’organise autour d’elles et combien elles entravent la vie des enfants.

212Pour I.T., le fait que les thérapeutes aient pris une position d’autorité bienveillante a permis aux parents de s’étayer et de se renarcissiser. Ils ont trouvé la capacité de pouvoir poser des limites à leurs enfants. Ces tentatives de contenance parentale ont autorisé les enfants à tester les limites, sans être trop insécurisés.

213I.T. observe alors des mouvements familiaux. Les enfants s’autorisent progressivement à se différencier des parents sans trop de culpabilité. Elle constate que ces changements provoquent parfois l’incompréhension des parents qui vivent la différenciation comme un abandon. Cette réorganisation des liens laisse place à d’autres souffrances. Ainsi Monsieur est à nouveau envahi par ses angoisses et Madame réclame de la conjugalité sous différentes formes. IT remarque ainsi que les enfants ne sont plus au premier plan de la souffrance familiale.

214Voilà où nous en sommes arrivées après sept séances de travail avec cette famille.

Conclusion

215Nous avons illustré brièvement notre travail avec cette famille en mettant l’accent sur notre écoute qui est différente mais que nous estimons complémentaire. En effet, nous maintenons qu’il y a une réelle distinction entre la thérapie familiale systémique et la thérapie familiale analytique. Nous ne pouvons, a posteriori, qu’être touchées par la résonance du thème de la différenciation, autant entre les thérapeutes qu’au niveau de ce qui s’est travaillé avec la famille.

216Le travail réalisé est singulier car il correspond à nos personnalités et à notre envie de travailler ensemble, avec et malgré nos différences ; et même grâce à nos différences. En effet, il s’agit avant tout d’un assemblage de compétences. De ce fait, notre pratique thérapeutique n’est ni systémique ni analytique mais elle est le résultat de notre construction commune.

217Cette expérience nous a montré que ce qui se joue se situe bien plus au niveau de l’ajustement des personnes qu’au niveau de la pure théorie. D’ailleurs, nous avons éprouvé, avec d’autres, qu’il faut une plasticité psychique certaine pour faire de la place à son cothérapeute. Nous sommes convaincues qu’il est difficile d’utiliser la théorie telle qu’elle nous a été enseignée. Nous avons à nous l’approprier afin de l’adapter à notre personnalité et à notre contexte de travail, d’où l’importance d’avoir une culture théorique variée, en évitant tout cloisonnement.

218Malgré tout, fidèles à os modèles, nous poursuivons chacune une supervision dans notre groupe de référence.

219Nous n’avons pas la prétention de croire que ce type d’approche est toujours possible, mais pour nous il a été une fructueuse découverte.

Français

Cet article aborde la mise en place d’une équipe de thérapie familiale dans un service de pédopsychiatrie. Il met l’accent sur la volonté de deux professionnelles de formations différentes de travailler en cothérapie. Les concepts systémiques et analytiques sont utilisés conjointement dans le travail avec les familles. Apprendre à dépasser ses différences et ses difficultés pour cocréer a été une expérience essentielle, d’une grande valeur symbolique pour ces thérapeutes qui souhaitent accompagner des familles à surmonter une période de crise et de réaménagement des règles familiales.

Español

De la consistencia a la coherencia del puente ... entre la analítica y la sistémica !

En este artículo se analiza la creación de un equipo de terapia familiar en psiquiatría infantil. Se centra en el deseo de los dos de formación profesional diferente para trabajar co-terapia. Conceptos sistémicos y analíticos se usan juntos en el trabajo con las familias. Aprende a superar sus diferencias y dificultades, para co-crear una experiencia esencial de gran valor simbólico para aquellos terapeutas que deseen acompañar a las familias a través de un período de crisis y reorganización de las reglas de la familia.

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Sylvie Berruyer
Psychologue, thérapeute familiale systémique, Douai
Centre médicopsychologique (CMP)
201, rue d’Arras
59500 Douai France
Isabelle Talbot
Infirmière clinicienne, thérapeute familiale analytique, Douai
Cette publication est la plus récente de l'auteur sur Cairn.info.
Mis en ligne sur Cairn.info le 12/11/2014
https://doi.org/10.3917/tf.143.0259
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