CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Les “relations filles-garçons” comme on disait dans les années 1960 ont toujours préoccupé les adultes, le commerce entre les sexes pouvant conduire, selon eux, à l’immoralité et au désordre amoureux. Elles s’effectuent donc sous l’œil vigilant des parents comme de l’entourage. Elles mettent en jeu la capacité de négociation des garçons et des filles, ces dernières surtout ayant entamé à partir des années 1880 un long combat pour obtenir autant de libertés que les garçons. Combat victorieux au bout du compte et qui modifie profondément les relations entre les sexes. On passe ainsi d’une ségrégation qui limite les contacts à une mixité dont on mesure encore mal tous les effets sociaux.

Le régime du XIXe siècle : séparation des sexes et surveillance familiale

2La séparation des sexes concerne les espaces comme les activités. Elle régit la société toute entière mais est organisée de façon quasi institutionnelle pour les jeunes.

La ségrégation spatiale

3La ségrégation sexuelle est précoce. Elle commence dès l’école primaire et en raison du rôle croissant que joue l’école dans la définition des âges, elle devient modèle. La loi Guizot a ainsi une valeur emblématique et en faisant de l’école de garçons une institution, appelle son pendant : l’école de filles [1]. Dès lors, les deux écoles se font face, voire partagent le même toit mais avec entrées et cours séparées. Cette dichotomie conduit naturellement à la création en 1880 de lycées de jeunes filles aux côtés des lycées de garçons. Le catéchisme et les services religieux confortent encore la règle avec l’onction morale du curé. Certes, ces principes souffrent de nombreuses exceptions. Les salles d’asile accueillent ainsi d’emblée les “bambins” des deux sexes [2]. Par souci d’efficacité également, de nombreuses écoles de villages et de hameaux sont mixtes même si les lieux d’aisance, soigneusement surveillés, voire les récréations, séparent filles et garçons. Il n’en reste pas moins que jusqu’aux années 1960, la plupart des élèves ont fait leur scolarité dans des établissements différents. L’éducation familiale joue sur le même registre au nom de la même hantise de la “promiscuité sexuelle”.

4Passé le temps de l’école, jeunes hommes et jeunes filles s’émancipent sans avoir, cependant, la même maîtrise de l’espace public. La rue est ouverte à tous ainsi qu’en témoignent les promenades sur les allées et les “cours”, occasion délectable de rencontre et de bavardage, mais pas la nuit sauf pour les femmes “de mauvaise vie”. Le café, l’estaminet, l’auberge, quelles que soient leurs appellations, sont au xixe siècle de hauts lieux de la sociabilité masculine. Les femmes, certes, y ont accès, le jour de la foire ou en famille, mais rares sont celles, et a fortiori les jeunes filles, qui, telle “la buveuse d’absinthe”, osent s’y installer et consommer seules. Les jeunes hommes, en revanche, y ont droit de cité et c’est souvent là qu’ils s’initient entre eux aux marqueurs de la masculinité que sont l’alcool et le tabac. Les loisirs, de même, sont ségrégés. Sans même parler de la partie de cartes au cabaret, la chasse et la pêche, la colombophilie chère aux mineurs du Nord, le jeu de quilles, séparent les sexes. Les occasions de rencontre entre jeunes filles et jeunes hommes semblent donc limitées par le clivage des activités. En fait, la société du xixe siècle regorge de lieux et activités mixtes. Elle organise même les contacts entre les sexes.

Espaces de mixité et rituels de rencontre

5L’entreprise est tout d’abord un lieu de contact privilégié entre travailleurs d’âges et sexes différents. Sous la Troisième République, 28,7% des jeunes gens ont ainsi rencontré leur conjoint dans le cadre de leur activité professionnelle [3]. A la campagne, tous, hommes, femmes, enfants et adolescents participent à leur mesure aux travaux agricoles. Comme le note un observateur normand, les futurs se rencontrent “le long des pièces, aux corvées de mécanique” ou aux “batteries” [4]. La fête de l’aire neuve en Bretagne permet même aux jeunes de tester la vigueur de leurs prétendant(e)s à leur entrain à piétiner la terre battue [5]. Le finage est également un domaine neutre où peuvent se nouer les tête-à-tête. Le jeune paysan y parle sans témoin à la bergère ou l’aide à garder ses bêtes et en Charente, “les gens qui les voient ne trouvent rien à redire” [6]. Mieux, jusqu’en 1914, jeunes hommes et jeunes filles ont pour habitude en Savoie de se retrouver seul à seule ou en groupe dans les bergeries d’altitude lors de l’inalpage. En Forez, cette tradition survit dans les hautes chaumes jusque dans les années 1950 [7]. La jeunesse organise également dans les champs des bals improvisés. Certains usages permettent même des approches gestuelles. Ainsi, en Languedoc lorsque, lors des vendanges, une jeune fille oublie un “chapon”, c’est à dire un grapillon de raisin, le garçon a le droit de “lui faire chapon”, morsure parfois mais plus souvent “bon baiser” [8]. Les domestiques, quant à eux, partagent non seulement les travaux mais la vie quotidienne de leurs patrons et de leurs condisciples, non sans risque pour les bonnes qui peuvent être victimes de leur maître comme de leur camarade de travail. Les familles, pourtant, semblent inconscientes du danger, confiantes dans la surveillance qu’est supposé exercer l’employeur, succédané parental. En ville, de nombreux ateliers et fabriques sont mixtes, même si à l’intérieur de l’entreprise les postes de travail féminins et masculins peuvent être séparés, ne serait-ce qu’en raison des tâches différentes dévolues à chaque sexe. La boutique et les métiers de service, enfin, offrent de multiples occasions en mettant en contact clients et employés. Les parents les plus à cheval sur les convenances refusent, du reste, d’orienter leur fille vers des métiers où elles seraient exposées à la concupiscence masculine. La condition de serveuse de brasserie fait ainsi figure de repoussoir par la familiarité des sexes qu’elle induit.

6Mais quand bien même les familles prennent un grand luxe de précautions, elles ne peuvent interdire les conversations avec le voisin ou avec le frère de la meilleure amie. La sociabilité de quartier ou de village, très vivace jusqu’à la seconde guerre mondiale, favorise, en effet, les relations informelles entre jeunes. Elle est, du reste, à l’origine de 37% des rencontres matrimoniales. Les veillées villageoises ont même explicitement pour fonction d’organiser, quoique sous les yeux de tous, les premières avances. L’hiver, les jeunes s’y retrouvent deux ou trois soirs par semaine. Ils peuvent s’y livrer à la danse à condition de trouver parmi eux un musicien. Les jeux érotiques comme la “passa grola” languedocienne sont également autorisés [9]. A La Nouaille (Creuse), en 1872, un domestique raconte en ces termes les amusements des jeunes gens du village : “nous nous trainions et nous roulions sur la litière” [10]. Le travail à la veillée lui même favorise les contacts physiques. La jeune fille qui laisse tomber sa quenouille doit embrasser tous les membres de l’assistance ou celui seul qui l’a ramassée. A la campagne, la fréquentation entre jeunes filles et jeunes hommes est même officialisée par des rites, mis en œuvre sous l’égide de “l’abbé de la jeunesse”. Le valentinage, les bordes et le dônage apparient ainsi les couples chaque année [11]. Ces traditions reculent, toutefois, rapidement entre la fin du xixe siècle et la Grande Guerre. La liberté des jeunes croissant, il n’est plus nécessaire d’organiser leur rapprochement.

7Les loisirs collectifs, enfin, sont tous fondés sur la mixité. Les foires joignent l’utile à l’agréable et offrent de multiples distractions aux chalands. Les louées de domestiques qui résistent jusqu’au xxe siècle, sont réputées pour favoriser les amours, car “les rapports y sont très aisés entre jeunes gens” [12]. Les fêtes sont également très prisées et surtout les fêtes patronales. Elles sont l’occasion de musarder devant les étals et les baraques foraines. Comme le note Yves Sébillot, “c’est dans les pardons et les assemblées populaires que se créent en pays trégorrois les premières relations entre les jeunes gens et les filles à marier”. Garçons et filles y arrivent séparément par “petites bandes”. Puis, les jeunes hommes proposent à deux ou trois jeunes filles “d’ober eune dro bardon”, de faire un tour de pardon, avant, étape ultime, que les couples se séparent du groupe [13]. Le bal surtout, le clou de toute festivité, est attendu avec impatience par la jeunesse. Dans certaines régions, les jeunes et tout particulièrement les jeunes hommes ont entamé dès la Restauration une guerre d’usure contre les bouillants curés missionnaires qui, sous couvert de pureté des mœurs, tentaient de leur interdire la danse. Le pamphlétaire Paul-Louis Courier prend même publiquement la défense en 1820 des villageois d’Azay “que l’on empêche de danser” et soutient en particulier la résistance des jeunes filles, car “les pénitentes aiment la danse” et “le plus souvent aussi, elles aiment un danseur qui après quelques temps de poursuite et d’amour devient un mari” [14]. De même, face à Jean-Marie Vianney, l’intransigeant curé d’Ars qui refuse l’absolution aux danseurs, les jeunes hommes de la commune se révoltent en 1830 et demandent, en vain, son départ [15]. L’interdit religieux s’est, cependant, rapidement érodé même s’il est encore respecté sous la Troisième République par les catholiques les plus pratiquants comme à Horte, dans les Landes, où en 1879, les jeunes filles sont présentes au bal mais n’y dansent pas “en raison du caractère que le curé attache à ces divertissements” [16].

8Les parents doivent donc composer avec la réalité, à savoir une mixité profondément intriquée à la vie quotidienne. Ils ont tenté d’en limiter, cependant, les effets pernicieux par une surveillance qui pèse plus spécifiquement sur les filles.

Claustration, chaperonnage et surveillance des jeunes filles

9La crainte de la grossesse illégitime qui ruine les projets d’alliance savamment mûris, la peur du déshonneur, la superposition proverbiale entre “fille dehors” et “fille légère”, tout concourt à la mise en œuvre de stratégies dissuasives. Aussi dès l’adolescence, en est-ce fini de la liberté de mouvement dont les jeunes filles jouissaient enfants. Elles sont alors brutalement soumises à un strict contrôle de leurs faits et gestes. Sur les 195 cas permettant durant la Troisième République d’étudier la tutelle exercée par les parents sur les adolescents, 182 concernent les filles et 13 seulement les garçons [17]. Les rencontres entre jeunes sont donc bridées par les interdits et l’encadrement imposés par les adultes.

10Ces règles sont universelles. Aucune région, aucun milieu n’y échappe. Ces tactiques, toutefois, sont l’apanage du xixe siècle puisque les deux tiers des jeunes filles chaperonnées ont été repérées avant 1914 et près de la moitié avant 1891. Les parents sont impliqués au premier chef, mais aussi la parentèle. La sœur ou le frère aîné n’hésitent pas à remplacer le père ou la mère défunts ainsi en 1871, pour ce jeune homme qui surveille “de près” sa cadette, une journalière de Montélimar et lui déclare qu’il “la tuerait s’il lui arrivait quelque chose” [18]. Les collatéraux font de même comme, en 1873, l’oncle de cette apprentie-couturière de Vorrèpe (Drôme) qui a dû, selon ses propres mots, devenir “sévère pour des désobéissances et lui empêcher d’aller dans des maisons où je ne voulais pas qu’elle aille”. Le voisinage a également son mot à dire. Les instituteurs comme les curés ne se privent pas de mettre en garde leurs anciennes élèves. Enfin, une fois sur trois, c’est un tiers, le plus souvent le patron, qui prend le relais. Un chef-charron de Martiny (Seine-et-Oise) surveille ainsi en 1873 l’apprentie-couturière de sa femme, applique à la lettre les recommandations de sa mère et a eu “bien soin de ne pas la placer dans la salle des charretiers”. Il s’agit là, du reste, d’un devoir pour l’employeur, rappelé en 1881 à un propriétaire de Branoux (Gard) par le juge d’Alès à propos de sa bonne : “Valérie V. étant mineure, comme maître, vous étiez tenu d’exercer une surveillance très particulière sur sa conduite”. Ce sont les parents, cependant, qui orchestrent le dispositif.

11Les plus austères prohibent les sorties tentatrices. En 1875, ce propriétaire de Blanzat (Puy-de-Dôme) qui reconnaît diriger “assez sévèrement” sa fille, ne la laisse pas “aller aux fêtes” et comme “seule distraction”, l’autorise à “aller chez les sœurs”. A la même date, une paysanne de la Chapelle-Saint-Martial (Creuse) est plus mal lotie encore puisqu’elle “ne sortait jamais et n’allait ni aux bals ni aux assemblées”. Certains vont même jusqu’à la claustration. Ainsi en 1879, cette veuve de Périgueux, non contente d’interdire à sa fille de sortir – “elle n’allait même pas devant la porte” –, l’enferme à clé dans sa chambre la nuit. La France rurale et la France de l’honneur méridional sont, certes, surreprésentées avec plus de la moitié des pères inflexibles mais elles ne sont pas les seules à prévenir le danger en supprimant la tentation. Le plus souvent toutefois, les parents s’en tiennent à la règle ainsi énoncée en 1886 par une paysanne de Chantenay (Nièvre), “ma fille ne sortait jamais sans moi”. Il est d’usage à la campagne que les mères accompagnent leurs filles au bal. En Berry, elles sont “chaperonnées par leur mère, leur grand-mère ou même les deux” [19]. Les contemporains et les observateurs ne sont pas les derniers, du reste, à critiquer les manquements à ces dispositions. Le maire de Saint-Bonnet (Loire) s’étonne ainsi en 1876 que la fille d’un propriétaire aisé de la commune soit “maîtresse de ses volontés” depuis l’âge de seize ans, puisse aller seule “dans toutes les fêtes et foires des environs” et sans que des bornes soient fixées à sa liberté puisque “quelquefois même elle ne rentrait chez ses parents que le lendemain”. Ces sages précautions valent également en ville y compris dans les milieux ouvriers. A Armentières et jusque dans l’entre-deux-guerres, on va au bal en famille et ce sont les frères qui font danser leurs sœurs [20]. En 1885, une enjoliveuse lyonnaise de quinze ans ne sort que pour accompagner ses parents à la promenade ou au théâtre et encore, prudence ultime, au bras de son père. Néanmoins et d’une façon générale, les mœurs citadines sont déjà plus laxistes. Les ouvriers et artisans, en particulier, s’avèrent compréhensifs. A Paris, dès les années 1870, mais aussi dans les régions minières, du Nord à La Ricamarie, ils considèrent qu’à dix-huit ans, un jeune homme ou une jeune fille gagne sa vie comme un adulte et qu’à cet âge, on a le droit de “s’amuser”. Les jeunes ouvriers des deux sexes sont donc autorisés à aller seuls au bal. Comme le note en 1876 le commissaire de police de Dunkerque, “la femme R. était, dans son enfance, ouvrière de la filature et faisait comme toutes les jeunes filles de ces sortes d’établissement en se livrant au plaisir de la danse dans les bals publics”.

12Remarquons, néanmoins, qu’entre sévérité proclamée et réalité, s’ouvre un gouffre. Dans tous les dossiers consacrés à la surveillance parentale, celle-ci, en effet, est prise en défaut. Les jeunes filles profitent des rares moments où elles sont seules pour retrouver leur amoureux, voire s’enfuir avec lui. La jeune Périgourdine cadenassée fugue et avertit sa mère par une lettre où après avoir demandé pardon de l’avoir “laissée dans l’inquiétude”, elle ajoute non sans malice, “tu as du trouver bien drôle que j’ai pu sortir quoique fermée”. Comme le dit avec philosophie en 1872 le maire de Penly (Seine Inférieure), “quand une jeune fille veut se mal conduire, il n’y a pas de surveillance qui puisse l’en empêcher dans nos campagnes où les occasions sont si faciles”.

Émancipation des jeunes filles et relâchement de la vigilance parentale

13En dehors même de ces échecs répétés, l’idéal d’enfermement féminin est devenu anachronique dès la Belle Époque d’autant que jamais les lieux de rencontre n’ont été aussi nombreux. Les relations entre les jeunes sont ainsi de plus en plus fréquentes, car de plus en plus faciles.

Progrès de la mixité et occasions de rencontre

14A partir de la Belle Époque, la mixité se développe dans l’espace public et, fait significatif, l’enseignement participe au processus. Certes, la mixité scolaire est à l’époque plus conjoncturelle que raisonnée mais chaque étape fait figure de conquête. Les premières jeunes filles à s’asseoir aux côtés des garçons sont les étudiantes. Si la première bachelière est admise à l’université de Lyon en 1863, le phénomène n’est mesuré qu’en 1889-1890, date à laquelle les étudiantes sont isolées dans les statistiques. En 1900, on ne compte que 401 inscrites soit 3% des effectifs mais 12% déjà en 1914 [21]. Leur présence bouleverse à terme la vie estudiantine. Les étudiants acceptent bien dans l’ensemble les nouvelles venues et se prononcent même en 1900 à leur congrès en faveur de l’entrée des femmes à l’université. Certes, en 1887, l’arrivée de Blanche Edwards-Pillet, la première femme interne en médecine, suscite des réactions hostiles, son effigie étant même brûlée par ses condisciples. En 1893, quelques étudiants auraient également manifesté à la Sorbonne contre cette invasion féminine. Mais ces tensions s’apaisent rapidement. La bonne tenue et la réserve des étudiantes sont louées, cependant qu’une “franche camaraderie” s’instaure entre les deux sexes, à la grande satisfaction des observateurs. Dès lors, leur présence ne fait que croître et embellir : en 1935, l’université compte déjà 28% d’étudiantes [22]. Parallèlement, les jeunes filles commencent à forcer les portes des grandes écoles, dès 1907 pour l’école des Chartes où elles sont majoritaires à partir de 1931 [23], en 1918 pour l’École Centrale et dans l’entre-deux-guerres, elles sont admises à l’école de chimie de Paris ainsi qu’à l’école de physique et chimie de la ville de Paris. En 1910, Lekke Rouvière est la première jeune fille reçue au concours de l’École Normale Supérieure. En 1923, elles sont trois et en 1928, le Conseil Supérieur de l’Instruction Publique reconnaît leur droit à y faire leur scolarité. Malgré les craintes que suscite leur présence dans les “turnes”, l’irruption des filles dans cet univers masculin se fait sans heurts [24]. Là encore, la camaraderie et la “froideur” entre les sexes sont les gages d’une mixité sans immoralité [25]. La circulaire du 21 juin 1923 autorise donc les jeunes filles à suivre les cours des classes masculines préparant aux concours des écoles où elles sont admises. C’est alors que les khâgnes deviennent mixtes. La brèche est également ouverte dans les lycées. La circulaire du 23 octobre 1922 permet aux candidates à la seconde partie du baccalauréat de suivre les cours dans des lycées de garçons lorsqu’elles sont trop peu nombreuses pour que la création d’une terminale féminine se justifie. En 1925 et par souci de rationalisation financière, le sénateur Roustan se demande même s’il ne convient pas d’ouvrir aux filles les lycées de garçons, trop souvent languissants, dans “les villes qui ne peuvent s’offrir le luxe de deux collèges” [26]. La proposition est prématurée mais elle s’impose à partir des années 1950 dans tous les nouveaux établissements. La société commence donc grâce à ces cas pionniers à s’initier à la mixité scolaire qui ne peut que banaliser les relations entre jeunes hommes et jeunes filles.

15Ces derniers bénéficient, de surcroît, d’une offre croissante de loisirs qui ont pour cible privilégiée la jeunesse. Celle-ci concerne au premier chef la danse. A partir de 1900, les bals se multiplient, en ville comme à la campagne. Rares sont alors les villages qui ne possèdent, au plus tard en 1920, un bal hebdomadaire organisé par le cafetier ou l’aubergiste. Le piano mécanique puis le “phono” dans l’entre-deux-guerres remplaçant rapidement le vielleux. Dès la fin du xixe siècle, les villes se dotent également de cafés dansants, voire de salles de bal, en sus des bals à périodicité fixe. Dans le bassin de Briey, le développement de l’exploitation minière entraîne le passage, dans les villages-usines, du bal annuel de la fête patronale au bal de quinzaine où se mêlent ouvriers et paysans [27]. Mais les bals privés se développent également, avec les bals associatifs, en particulier dans les sociétés musicales en plein essor après 1914. Les bals de conscrits font également florès qui réunissent les jeunes de la même classe d’âge. En ville, enfin, des “dancings” voient le jour. Avec l’explosion de l’offre, le bal change de statut, passant du rituel festif à l’habitude dominicale en particulier pour les jeunes des milieux populaires.

16Leur mobilité, par ailleurs, s’accroît d’abord avec le développement de la bicyclette qui favorise en premier lieu les garçons et leur permet de courir les bals des villages environnants puis de pousser jusqu’aux faubourgs des petites villes. A partir des années 1930, les services de cars permettent de drainer, loin à la ronde, une clientèle cette fois féminine et masculine. Dans la Loire, la jeunesse campagnarde du Forez converge le dimanche vers Feurs et fait d’une pierre deux coups, le cinéma donnant ensuite accès gratuitement à un “jazz” dansant et, note Paul Fortier-Beaulieu, “les garçons emmènent les filles sans que les parents s’y opposent” alors qu’en 1900, une telle liberté eût fait “scandale” [28]. Le dimanche forge alors un temps et un espace mixte réservé à la jeunesse. Celle-ci, toutefois, ne se cantonne pas à la danse et au cinéma qui, du reste, est à la fois familial et juvénile. Les loisirs de plein air jouissent d’une faveur croissante. Malgré les prêches des moralistes qui à la Belle Époque jugent inconvenante la bicyclette pour une jeune fille rangée, le cyclotourisme fait une percée dans l’entre-deux-guerres. La plage, la randonnée pédestre et les pique-niques réunissent également jeunes hommes et jeunes filles. En maillot et en short, ces derniers n’ignorent même plus rien de leur anatomie. En trente ans, les progrès sont fulgurants et ont contraint les parents à relâcher leur surveillance.

Déclin du chaperonnage et première émancipation des jeunes filles

17Le basculement s’opère à partir de 1880 pour une avant-garde, à la Belle Époque pour la plupart, les retardataires ne rejoignant le gros de la troupe que dans les années 1930. L’heure est à l’émancipation de la jeunesse. Le climat change, en effet, sous l’influence de facteurs multiples. Le recul des interdits moraux et de la ségrégation sexuelle doit beaucoup à une déchristianisation qui s’approfondit. L’effondrement du patriarcat, l’adoucissement des mœurs familiales, le rôle croissant de l’amour paternel et maternel bouleversent, par ailleurs, l’éducation et placent au premier plan le bonheur des enfants. Ceux-ci sont désormais choyés et gâtés. Dans ce contexte, leur refuser, l’adolescence venue, le droit de se distraire avec leurs pairs devient de plus en plus difficile. Le primat du mariage d’amour, en faisant des jeunes eux-mêmes les seuls protagonistes de la scène conjugale, ébranle les relations entre les sexes. Le libre choix des individus impose rencontres et “fréquentation” pour se jauger et éprouver ses sentiments avant d’envisager les noces. Les nouvelles stratégies matrimoniales exigent donc de laisser aux jeunes une liberté croissante. Les paysans les plus réfractaires au cours nouveau capitulent lorsqu’ils doivent s’en remettre à l’entregent de leurs filles plus habiles qu’eux à trouver un mari après l’hécatombe de la grande Guerre. Les parents ne s’interdisent certes pas de donner leur avis sur le futur ni de sévir en cas d’abus, mais ils laissent de plus en plus la bride sur le cou à leurs enfants. Les plus timorés cèdent seulement sur les festivités périodiques, fêtes du Nouvel An et du saint patron. La plupart tolèrent pour leurs filles les sorties diurnes et sans chaperon, occasions de rencontre, ils ne l’ignorent pas, avec l’autre sexe. Enfin, ils commencent à laisser les jeunes filles aller seules au bal, conscients qu’ils ne peuvent aller contre leur intérêt même puisque la moitié des ouvrières et le tiers des domestiques y ont rencontré leur mari pendant la Troisième République. Le bal fait ainsi reculer le chaperonnage d’autant qu’il s’adapte à l’âge de ses clients et aux exigences implicites des parents. Le bal d’après-midi permet d’initier sans danger les moins de dix-huit ans dont il convient de noter qu’ils ont désormais droit à la danse. Le bal nocturne est réservé aux plus âgés, supposés plus responsables. Dans ce cas, les parents peuvent déléguer leurs responsabilités aux aînés mais le frère joue de moins en moins au mâle dominateur. Ils contrôlent également la réputation du bal. “J’ai toujours défendu à mon fils d’aller au bal du Sauvage qui n’est, à mon avis, fréquenté que par des filles faciles”, explique encore en 1926 une couturière de Troyes. Ils fixent, enfin et pour les deux sexes, les heures de retour et exigent de connaître le nom des camarades présents.

18De là, ce sont les parents non plus faibles mais trop rigoureux qui sont critiqués. Dès 1885, la tante de l’enjoliveuse lyonnaise précitée se permet de dire “qu’elle était tenue trop serrée”. En 1927, la fille d’un régisseur de Montrieux (Loir-et-Cher) suscite la compassion, car elle “ne sortait pas seule aux fêtes, elle était toujours accompagnée de son père et quelquefois de ses frère et sœur”. Elle souffre, d’ailleurs, d’une situation désormais exceptionnelle et confie à une camarade “qu’elle voudrait bien être comme les autres jeunes filles, c’est-à-dire sortir seule mais que ses parents ne voulaient pas”. Si l’heure est au libéralisme, il ne faut pas sous-estimer la part qu’ont pris les jeunes filles à ces mutations. Elles ont, en effet, mené une lutte souterraine pour conquérir une liberté de mouvement égale à celle des garçons. Elles ont rejeté, à la fois, la tutelle des parents et, plus encore, les ingérences extra-familiales. Dès l’entre-deux-guerres, elles s’élèvent ainsi vigoureusement contre la prétention de leurs patrons à régenter leur vie privée. Une hôtelière de Châteauroux tente bien à plusieurs reprises de réprimander sa domestique qui “n’était pas très sérieuse” mais elle se heurte à une sèche fin de non-recevoir : “pourvu que je fasse mon travail, rétorque cette dernière, ce que je fais dehors ne vous regarde pas”. Une propriétaire de Mancé-en-Saonnois (Sarthe) regrette également que sa bonne coure “les assemblées” et rentre fort avant dans la nuit mais elle doit capituler : “c’est là, explique-t-elle, une tolérance que l’on est obligée aujourd’hui de subir si l’on veut avoir des filles de ferme”. Le système de surveillance collective se délite ainsi parallèlement au recul de la surveillance parentale.

19A la veille de la seconde guerre mondiale, jeunes hommes et jeunes filles ont donc conquis le droit de se voir hors de la présence des adultes. Ils ont ainsi tissé une sociabilité juvénile fondée sur des distractions pour une part nouvelles comme le cinéma, la natation ou les randonnées et pour une part traditionnelles mais rénovées comme le bal.

Explosion scolaire, mixité et culture jeune

20A partir des années 1950, l’explosion scolaire, en créant une culture commune aux adolescents, modifie leurs conditions de vie et favorise des relations de plus en plus confiantes entre filles et garçons.

Culture lycéenne et mixité scolaire

21En moins de vingt ans, le nombre d’élèves de l’enseignement secondaire fait plus que tripler, passant de 902 000 en 1945 à 3 005 3000 en 1963-1964 [29]. En 1966, 61% des adolescents de plus de seize ans poursuivent des études [30]. Le collège et le lycée deviennent alors le cadre quotidien des adolescents. La prolongation de la scolarité coupe les jeunes des adultes à la fois parce que leurs parents pour la plupart n’ont pas connu le lycée et parce qu’est repoussée l’entrée dans la vie active. Les jeunes vivent donc entre eux, centrés sur leur réussite scolaire et leurs parents les laissent se consacrer à leurs études. Le travail et la vie scolaires forgent ainsi une identité “lycéenne” avec ses codes, ses centres d’intérêt, sa langue et ses récriminations. Cette identité transcende la différence des sexes. Depuis le décret Bérard de 1924, en effet, les lycées de filles ont été alignés sur les lycées de garçons. Les programmes sont identiques et identique également la passion pour les diplômes et le “mirage du bac”. Les adolescents sont de plus en plus nombreux à partager cette expérience, nouvelle pour la plupart et dont ils parlent avec délectation. Le collège et le lycée favorisent également, entre conversations de récréations et sorties des classes, la divulgation d’une culture jeune qui prend son envol avec le transistor, le microsillon et Salut les copains. Se forme ainsi ce qu’Edgar Morin a appelé une “nouvelle classe d’âge” [31].

22En revanche, la mixité ne s’introduit que progressivement. Le grand remue-ménage qui affecte l’enseignement à partir de la IVe République, conduit tout d’abord en 1957 à la fin de la ségrégation sexuelle à l’école primaire, une “réforme capitale qui passe inaperçue” pourtant [32]. Il en est de même ensuite pour l’ouverture des nouveaux lycées [33]. La mixité se généralise, enfin, en 1963 avec la création des ces et l’ouverture de 1966 à 1975 d’un “ces par jour ouvrable” comme le dit plaisamment Antoine Prost. L’heure est à la rationalisation des investissements. Il convient, en effet, pour limiter l’internat de proposer aux familles des établissements au plus près de chez eux, ce qu’aurait interdit une offre bisexuée. Aussi, dès les années 1960, 30% des élèves du secondaire fréquentent-ils déjà des établissements mixtes, dix ans avant que la mixité soit gravée dans le marbre de la loi Haby en 1975. Cette première mixité peut être partielle, concernant la scolarité en collège ou au lycée, voire dans une seule classe, par exemple en terminale. Elle peut s’opérer par la féminisation d’un lycée de garçons ou l’irruption de garçons minoritaires dans un lycée féminin, chaque établissement gardant de ses origines son personnel ainsi que ses us et coutumes, en particulier en matière de discipline. Bien que ses effets aient été encore peu étudiés, il est néanmoins certain qu’elle a tout d’abord ruiné le crédit déjà bien entamé des disciplines sexuées, travaux manuels et couture [34]. Elle a sûrement révélé aux filles qu’elles valaient les garçons, voire leur étaient supérieures. Ces derniers, inversement, ont dû admettre que les filles pouvaient les surpasser alors que les succès féminins à l’agrégation ou aux concours des grandes écoles étaient longtemps restés confidentiels. Enfin, même minoritaire, la mixité scolaire a interdit aux parents de s’opposer à des relations quotidiennes entre les deux sexes puisque filles et garçons se retrouvaient tous les jours sur les bancs de l’école. La sociabilité déjà vivace de la jeunesse en a été renforcée et comme à chaque étape de son émancipation, elle s’appuie sur de nouveaux espaces et loisirs.

Le temps des copains et des copines

23L’émission et le magazine de Daniel Filipacchi reflètent une réalité : le rôle croissant joué par les pairs dans la vie quotidienne des 14-20 ans, l’équivalent français des teenagers américains. “Nous les jeunes aimons nous retrouver entre nous. Le samedi et le dimanche, nous avons pris l’habitude de nous retrouver. C’est une vraie grande famille”. Comme ces villageois de la Loire, les adolescents privilégient l’entre-soi, prolongeant dans la vie privée le monde clos de l’école. Les jeunes ne conçoivent leur temps libre qu’en “bande, en équipes, entre copains” et, ils n’omettent jamais de le souligner, des “copines” [35]. Ils privilégient donc les loisirs collectifs et mixtes. Les jeunes considèrent, en effet, qu’on “s’amuse mieux en groupe”. La bande, entendue ici dans son sens informel très éloigné de l’image menaçante des Blousons noirs, a de multiples fonctions. Elle protège de la solitude et assouvit le besoin d’amitié. Elle permet également de s’affirmer contre les parents, voire de s’opposer, en tant que génération, au monde des adultes. La bande, toutefois, n’est ni toujours ni tout le temps mixte. 30% des garçons et 20% des filles âgés de seize à dix-huit ans participent à une bande sexuée. Le plus souvent, la bande est à géométrie variable. Ainsi, en 1966, à Saint-Pol-de-Léon, le dimanche après midi, les garçons vont au cinéma entre garçons puis ils s’installent au café pour jouer au baby-foot ou écouter le juke-box mais ils peuvent tout aussi bien rejoindre les filles à la pâtisserie et tous se retrouvent au bal le soir. La bande, en effet, sert d’abord à organiser les loisirs.

24Ces distractions peuvent être d’une grande banalité mais n’en sont pas moins prisées pour autant. 27% des jeunes se réunissent ainsi pour bavarder et investissent, pour ce faire, de nouveaux lieux : à la rue et la place de jadis, s’ajoutent les abords du lycée, les halls des hlm, les grands magasins comme à Limoges et le centre commercial, comme à Sarcelles. A Kerlouan (Finistère), les jeunes vont même à la messe “question de sortir le dimanche matin pour voir les copains et les copines”. La “randonnée”, la “balade à vélo”, le pique-nique ont toujours leurs adeptes. La baignade, épisodique avant guerre, fait désormais l’unanimité. Avec le développement de l’automobile, la plage est accessible à tous. Les Bitterois font ainsi de l’auto-stop “pour aller s’allonger comme des lézards au soleil”. Pour ceux qui n’ont pas la chance de vivre près du littoral, la piscine constitue un véritable aimant, car elle associe sociabilité, natation et bronzage quand ce n’est le flirt. Les jeunes se retrouvent également dans des “clubs”, “foyers” et “maisons de jeunes” qui se multiplient à partir des années 1950 même s’ils ne concernent guère plus de 10% des communes. Or, à la différence des patronages d’antan, ces structures sont toutes mixtes même si l’équilibre entre les sexes varie selon la configuration sociale.

25Mais plus que tout, les jeunes privilégient le café, le cinéma et la danse. 25% font du café leur point de ralliement. Réservé au xixe siècle à la sociabilité masculine, le café, nous l’avons vu, s’ouvre aux jeunes à partir de 1900 mais pour la danse seulement. C’est à partir des années 1950 que certains exploitants misent sur cette clientèle désormais solvable avec la généralisation de l’argent de poche et cherchent à l’attirer par les “machines à sous”. Les “milk bars” tentent d’imiter leurs devanciers américains en offrant des boissons non alcoolisées qui rassurent les parents. Dès les années 1960, chaque ville possède ainsi ses “cafés de la jeunesse” dont le nombre peut être impressionnant. Mende avec ses 10 000 habitants compte ainsi vingt-et-un cafés avec billards électriques et juke-boxes qui constituent “le pôle d’attraction des jeunes”. Surtout, nul ne s’étonne plus de voir les filles s’y attabler avec les garçons même si elles prisent plus la musique que le baby foot. Seuls les cafés des petits villages où les hommes mûrs tiennent encore le haut du pavé constituent pour elles un cadre répulsif.

26Le cinéma et la danse, enfin, sont dans les années 1950 et 1960 consubstantiels à la jeunesse. “Que faire après le travail ?”, se demandent les jeunes de Saint-Gratien (Yvelines), “la télévision, le cinéma, les boîtes”, c’est-à-dire “la routine”. C’est alors que les jeunes deviennent les meilleurs clients du grand écran. Certes, le cinéma n’est pas toujours un loisir mixte. Les Blousons noirs, par exemple, s’y rendent entre copains et les filles y vont aussi avec des “amies”. Mais pour beaucoup, le cinéma, en dehors même du spectacle très apprécié, permet de rejoindre les camarades, de rencontrer des filles, voire d’ébaucher avec elles des flirts. De plus, ce loisir public qui mélange les sexes mais au su de tous, ne suscite pas d’opposition de la part des parents. La danse, enfin, reste comme avant guerre très répandue, classée par les jeunes, selon les enquêtes de l’ifop en 1961 et 1966, au troisième ou quatrième rang de leurs loisirs préférés. Elle est particulièrement appréciée des plus jeunes et des plus modestes. Les ouvrières lilloises sont d’indéfectibles adeptes de cette “solution de facilité”, comme le disent avec regret les animateurs du club Léo Lagrange, car elles y retrouvent le “groupe” et y éprouvent un “sentiment d’évasion”. Au bal, de plus, on peut discuter entre copains et copines. On peut s’affirmer également par la cigarette, licite pour les filles comme les garçons, mais également par la boisson qui reste un signe de virilité dont les filles sont seulement spectatrices. Enfin, la danse sert de prolégomène au flirt au point qu’elle permet à certains de se dispenser de toute conversation avant de passer à l’acte ! Rappelons que depuis le début des années 1950, le flirt est devenu obligatoire et confère aux jeunes des deux sexes un statut social. C’est une étape redoutable qu’il faut franchir sauf à être ridiculisé(e) par ses camarades. On comprend mieux alors que filles et garçons aient tout fait pour arracher à leurs parents l’autorisation de danser. Les bals restent nombreux et très courus dans les campagnes jusqu’au début des années 1970. Comme avant guerre, alternent “petits bals” d’après midi ou de début de soirée et bals nocturnes jusqu’à trois ou quatre heures du matin. S’opposent toujours “bals corrects”, bals sages des kermesses et bals de fête foraine à “l’ambiance malsaine” comme le dit une lectrice de Christiane. Les dancings résistent et se transforment à la fois. Les plus novateurs s’installent hors des villes et se dotent de parkings pour attirer une clientèle éloignée comme le Cinq-Sept à Saint-Laurent-du-Pont (Isère) qui recrute jusqu’à Annecy et Aix-les-Bains [36]. Les “boîtes”, enfin, se multiplient. Les premières, dans les années 1930, à Paris ou sur la Côte d’Azur, avaient été créées pour un public aisé. Les “boîtes“ de Saint-Germain-des-Près avaient associé après 1945 musique, danse et prémices d’une émancipation sexuelle qui leur avaient valu auprès des adultes rangés une réputation sulfureuse. Dans les années 1960, leur profil se diversifie. Au “Whisky à gogo” huppé, s’opposent les boîtes estudiantines et les “petites boîtes à la mode” pour les adolescents sans oublier les boîtes de Londres ou de Brighton que découvrent avec ravissement les premiers lycéens envoyés en séjours linguistiques ! La presse en fait la publicité et les banalise ainsi. D’où la mésaventure en 1967 de cette lycéenne de la région parisienne, élevée dans une famille “bien” et qui passe tous ses dimanches en compagnie de deux amies au Week end ou au Rallye de Chaillot jusqu’au jour où sa mère lit un article les décrivant comme “des lieux où les garçons s’amusent des filles”, bref “des lieux très peu fréquentables pour une jeune fille sérieuse”. Celle-ci vient s’en assurer par elle-même et, “outrée de voir que l’on dansait dans la pénombre”, interdit à sa fille d’y retourner. La surprise-partie, la “boom”, la “surpate”, quels que soient les termes employés, suscite d’identiques réserves. Elle s’esquisse dès avant 1914 avec les premiers gramophones mais elle est, à l’évidence, fille du 45 tours et du Teppaz. Elle séduit les jeunes, car elle est gratuite et privée, donc socialement sélective. Fondée sur un groupe mixte de copains, élargi à de nouveaux venus, elle conjugue familiarité et ouverture. Elle favorise ainsi la sociabilité juvénile. L’espace domestique permet également, mais à condition que les parents acceptent de s’effacer, les tête-à-tête amoureux. Les élèves des centres d’apprentissage pensent même, au reste, que “les filles y sont plus faciles” que dans les bals “où il y a plus de tenue que dans une surboum” [37].

27Confrontés à toutes ces nouveautés, les parents sont à partir des années 1960 sur la défensive.

Les parents et “les relations filles-garçons”

28Avec la généralisation de la mixité, il faut repenser, en effet, les rapports entre jeunes hommes et jeunes filles et surtout poser la question de la sexualité juvénile. Or, les adultes ont beau évoluer, ils sont prisonniers de l’éducation qu’ils ont reçue et du souvenir de leur propre jeunesse souvent austère. D’où leurs réactions embarrassées, voire hostiles, face à des situations jadis impensables. “Les parents ont peur de la mixité (études, promenades, bals), notent ainsi deux lycéennes du Doubs, car ils craignent, à juste titre bien souvent, la faiblesse de leurs enfants”. Ils interprètent, par exemple, comme une familiarité dangereuse l’habitude récente de s’embrasser en guise de salut. Les foyers mixtes qui font irruption partout, y compris dans les villages, engendrent leurs réserves, si ce n’est leur refus, au point que les responsables doivent rassurer les municipalités et les familles. A Ploudermiel (Finistère), le règlement interdit explicitement le tabac, l’alcool ainsi que le “flirt” et les parents sont invités pour vérifier que le club “n’avait pas l’air de ‘tourner au flirt’”. Les plus traditionalistes ne sont pas rassurés pour autant et peuvent interdire à leurs filles de fréquenter ces supposés lieux de perdition.

29En ce qui concerne les sorties, le dimanche ou le jeudi, les parents, en revanche, confortent les règles élaborées à partir de la Belle Époque. C’est dans les années 1960 que, bon gré mal gré, ils ont dû concéder aux filles la même liberté de mouvement qu’aux garçons. Certes, ce n’est pas sans bataille d’arrière-garde. Celles-ci obtiennent gain de cause un peu plus tard que les garçons, vers dix-huit ou dix-neuf ans. Comme le dit une paysanne du bassin parisien, “pour sortir en bande mixte”, les premières fois, “papa a tiqué” mais, ajoute-t-elle, “depuis l’âge de dix-neuf ans, il dit rien, je peux sortir à peu près”. De même, les jeunes filles sont plus longtemps sommées de s’expliquer sur leur emploi du temps. Mais, au bout du compte, elles l’emportent. Désormais, c’est l’âge plus que le sexe qui va guider autorisations et interdits. Fait significatif, au reste, les restrictions imposées par les parents invoquent plus souvent le temps soustrait aux études par les distractions que les rencontres entre filles et garçons. Dès quatorze ou quinze ans, les jeunes acquièrent donc le droit de retrouver leurs camarades pour se promener, faire du lèche-vitrines, écouter de la musique. Puis, ils font l’apprentissage du café et de la danse, non sans litiges, toutefois, comme l’atteste, entre autres, cette collégienne de quinze ans à peine, qui estime “avoir le droit d’aller au bal quand il y en a un au village” mais se juge brimée par des parents rétrogrades : “j’y vais de jour quand j’y vais et à telle heure je veux que tu sois rentrée et le soir au lit”. Les garçons les plus jeunes peuvent se heurter aux mêmes obstacles. Ainsi, et nous sommes après mai 1968, ce banlieusard de la région parisienne, “de bientôt seize ans”, n’a pas le droit de “sortir avec des copains surtout s’il y a des filles” et est soumis à des interrogatoires serrés : “si je sors ou plutôt si j’arrive à sortir, ils veulent savoir où je suis”, d’où ses ruses et mensonges pour aller coûte que coûte aux surprise-parties. C’est la sortie nocturne qui focalise, en effet, les conflits et symbolise, plus que tout autre, la conquête de la liberté. Celle-ci est souvent progressive : autorisation de minuit puis fourchette horaire plus tardive, retour en famille puis avec les camarades. La possession d’une voiture accélère le relâchement des contrôles. Les jeunes n’ont plus besoin de leurs parents, surtout à la campagne, pour se rendre au bal ou au cinéma même si les plus jeunes et souvent aussi les filles, moins motorisées, sont tributaires des autres.

30Avec l’explosion des vacances, les parents, en revanche, sont confrontés à un phénomène jusque là inconnu : les demandes pressantes de leurs enfants, désireux de partir seuls avec leurs camarades. Ces derniers en font un point d’honneur, l’autorisation familiale signant l’entrée dans la vie adulte et leur assurant un grand prestige auprès de leurs condisciples moins chanceux. Le débat engagé par les Compagnons de la mer, un club de voile de Seine-Maritime, est symptomatique des enjeux posés dans ce cadre par la nouvelle liberté des filles et par la hantise sous-jacente de leur émancipation sexuelle. Les adhérents se divisent en deux camps. Les uns considèrent qu’à l’heure de la mixité scolaire et de “l’égalité des sexes”, le club est confronté à une contradiction : “à partir de quoi refuser les filles ?” désormais. Les autres craignent à l’évidence la promiscuité dans un espace exigu et ses effets immoraux mais, pour ne point passer pour des pères la Pudeur, ils préfèrent invoquer des problèmes matériels, le “confort limité (pour les filles)”, “l’incompatibilité des caractères féminins”. Leurs arguments ayant été réfutés, ils se cachent alors derrière l’opinion des éventuelles bénéficiaires : “bon nombre de filles seront effarées à la perspective d’aller coucher quinze jours avec quatre ou cinq garçons sur un bateau de 2x2”. Ils peuvent, de là, laisser transparaître les raisons profondes de leur refus : “un nombre encore plus grand de parents seront effarés de voir leur fille etc. etc.”. Leur opinion l’emporte in fine et l’assemblée générale renonce à la mixité des équipages. Mais le problème des vacances entre jeunes des deux sexes est posé et le recul de ce dernier interdit inévitable.

31Le chaperonnage a vécu ses derniers jours dans les années 1960 qui ont repoussé également les bornes du licite pour les mineurs. La liberté de se fréquenter qu’ont alors conquise les jeunes des deux sexes est, néanmoins, le fruit d’un long processus, quasi séculaire. Elle doit beaucoup aux progrès de la mixité, au recul des barrières morales et aux mutations de la vie privée. Elle est étroitement liée à l’émancipation des femmes et des jeunes dans une société où le primat de l’individu ébranle l’autorité de l’âge et de la masculinité. Elle découle, enfin, des mutations, là encore séculaires, de la famille qui favorisent des relations plus égalitaires en son sein. Dans ce contexte, les parents préfèrent à l’oukase l’appel à la responsabilité et à la confiance réciproque, garde-fous plus efficaces désormais que la peur du scandale et du péché.

Notes

  • [1]
    La loi Guizot en 1833 impose aux communes de plus de 500 habitants l’ouverture d’une école de garçons alors qu’il faut attendre 1869 pour que Duruy exige l’ouverture en sus d’une école de filles.
  • [2]
    Voir Jean-Noël Luc, 1997, La découverte de l’enfance. De la salle d’asile à l’école maternelle, Belin, Paris.
  • [3]
    Voir Anne-Marie Sohn, 1996, Chrysalides. Femmes dans la vie privée (XIX-XXemes siècles), Publications de la Sorbonne, Paris.
  • [4]
    Jean Seguin, 1937, Comment naît, vit et meurt un Bas-Normand, Paris, Guénégaud, p. 93.
  • [5]
    La fête a pour but de tasser la terre battue dans une maison neuve ou lors d’une rénovation des sols.
  • [6]
    Marcel Leproux, 1959, Du berceau à la tombe, puf, Paris, p. 32.
  • [7]
    Coutumes de mariage en Forez, CNRS, 1979, Centre d’études foréziennes.
  • [8]
    Christiane Amiel, Giordana Charuty, Claudine Fabre, 1983, Jours de vigne. Les femmes des pays viticoles racontent le travail, Atelier du Gué, Villelongue d’Aude, p. 81-82.l
  • [9]
    Dans le jeu de la “passa grola”, les joueurs vont chercher entre leurs jambes la savate que l’un d’eux y a placée. D’autres jeux consistent à prendre une jeune fille par les épaules et par les pieds et à la balancer. Voir Daniel Fabre et Jacques Lacroix, 1973, La vie quotidienne des paysans du Languedoc, Hachette, Paris.
  • [10]
    Chrysalides, op. cit. p. 462.
  • [11]
    Lors du valentinage, chaque valentine se voit tiré au sort un valentin. En Mâconnais, les Bordes permettent aux jeunes filles de choisir leur cavalier. Dans la France de l’est, le dônage donne à chacun sa “maîtresse” et à chacune son “galant”, qui la conduit au bal.
  • [12]
    Paul Fortier-Beaulieu, 1937, Mariages et noces campagnardes dans les pays ayant formé le département de la Loire, Paris, Maisonneuve, p. 47.
  • [13]
    Yves Sébillot, 1904, “Le mariage en pays trégorrois”, Revue des traditions populaires, juillet.
  • [14]
    Paul-Louis Courier, 1920, “Pétition à la Chambre des députés pour les villageois que l’on empêche de danser”, Œuvres complètes, Paris, Pléiade,
  • [15]
    Voir également d’autres exemples d’admonestations publiques dans Philippe Boutry, 1985, Prêtres et paroisses au pays du curé d’Ars, Paris, Cerf.
  • [16]
    Ouvriers des deux mondes, 1879, tome I.
  • [17]
    Voir Chrysalides, op. cit.
  • [18]
    Les citations sont tirées avant 1940 des archives judiciaires. Pour alléger mes propos, je renvoie pour les références exactes à ma thèse, Chrysalides.
  • [19]
    Gérard Coulon, 1979, Une vie paysanne en Berry de 1882 à nos jours, imprimerie Badel, Châteauroux, p. 89.
  • [20]
    Thoerry Leleu, 1981, “Femmes de la vallée de la Lys (1870-1920)”, Revue du Nord, juillet-septembre.
  • [21]
    La majorité sont alors des étrangères, principalement russes et polonaises.
  • [22]
    Voir Carole Lécuyer, 1996, “Une nouvelle figure de la jeune fille sous la IIIème République : l’étudiante”, Clio, Le temps des jeunes filles et Carole Christen-Lécuyer, 2000, “Les premières étudiantes de l’Université de Paris”, Travail, genre et sociétés, 4.
  • [23]
    Olivier Dumoulin, 1998, “Archives au féminin, histoire au masculin. Les historiennes professionnelles en France, 1920-1965”, in Anne-Marie Sohn et Françoise Thélamon (dir.), Une histoire sans les femmes est-elle possible, Perrin, Paris.
  • [24]
    Rappelons que les écoles normales supérieures d’Ulm et de Sèvres ne sont pas alignées avant 1938, d’où la pression des filles pour accéder aux filières réservées aux garçons. Dès 1905, elles sont admises à concourir aux agrégations masculines.
  • [25]
    Cette tolérance disparaît en 1938 lorsque le concours de Sèvres est aligné sur les épreuves d’Ulm. Voir Jean-François Sirinelli, 1988, Génération intellectuelle. Khâgneux et Normaliens de l’entre-deux-guerres, Fayard, Paris, et Michèle Zancarini-Fournel, 2002, “Mixité scolaire (XIX-XX siècles), lieu de brouillage du Genre ?”, colloque Le genre face aux mutations, Rennes, 26-28 septembre.
  • [26]
    Françoise Mayeur, 1979, L’éducation des femmes en France au XIXème siècle, Hachette, Paris.
  • [27]
    Georges-Alexandre Hottenger, 1911, Le pays de Briey, hier et aujourd’hui, Berger-Levrault, Paris.
  • [28]
    Paul Fortier-Beaulieu, op. cit., p. 29.
  • [29]
    Les élèves fréquentent après 14 ans des établissements fort divers : cours complémentaires qui relèvent du primaire, lycées et collèges, ceg (Collège d’Enseignement Général), ces (Collège d’Enseignement Secondaire), enfin.
  • [30]
    Rappelons que la scolarité obligatoire jusqu’à seize ans, prévue par le décret Berthoin de 1959, entre pour la première fois en vigueur en 1967 mais la demande a largement anticipé la loi.
  • [31]
    Sur tous ces points, voir Anne-Marie Sohn, Age tendre et tête de bois. Histoire des jeunes des années 1960, Paris, 2001, Hachette.
  • [32]
    Antoine Prost, 1997, Education, société et politique. Une histoire de l’enseignement de 1945 à nos jours, Paris, Seuil, p. 159.
  • [33]
    Le premier établissement mixte est le lycée Marcellin Berthelot de Saint-Maur qui ouvre en 1937 et dont la création a été décidée là encore pour des raisons financières. Voir Michèle Zancarini-Fournel, 2002, colloque Genre et mutations, Rennes, 24-26 septembre.
  • [34]
    Voir Age tendre, op. cit.
  • [35]
    Toutes les citations sont tirées soit de l’enquête sur la jeunesse de 1966, soit des lettres adressées de 1967 à 1969 à Menie Grégoire. Voir Age tendre, op. cit.
  • [36]
    Le Cinq-Sept a été mis en exergue par les médias, car il a été victime en octobre 1970 d’un grave incendie qui fit plus de 150 morts.
  • [37]
    Schielé R. et Montjardet Alexandre, Les apprentis scolarisés. Leur mentalité vue par 5000 d’entre eux, Paris, 1964, éditions ouvrières.
Français

Résumé

Les relations entre les jeunes gens des deux sexes ont toujours suscité la vigilance des adultes inquiets des conséquences du commerce amoureux. Elles s’effectuent donc sous l’œil vigilant des parents et de l’entourage. Le siècle qui s’étend de 1870 à 1970 voit, cependant, l’émancipation progressive des jeunes qui secouent les tutelles familiales pour obtenir la liberté de sortir et de se distraire avec leurs pairs. Le chaperonnage des débuts de la Troisième République s’érode ainsi parallèlement à l’essor de la mixité : mixité au travail, sur le finage et sur le cours ; mixité scolaire qui s’amorce dans l’entre-deux-guerres et se banalise dans les années 1960. La mixité des loisirs, surtout dont l’offre commerciale explose à partir de la Belle Époque, rend les contrôles d’autant plus illusoires que le mariage d’inclination renvoie aux jeunes la responsabilité de la rencontre et du choix amoureux. Dans ces conditions, les parents, au surcroît de plus en plus attentifs au bonheur de leurs enfants, passent des interdits et du chaperonnage au contrôle a posteriori, puis à une confiance fondée sur la responsabilité réciproque. Ce sont les jeunes filles qui ont au premier chef bénéficié du relâchement des surveillances et conquis, fût-ce avec retard, fût-ce au prix de combats opiniâtres, les mêmes droits que les garçons.

Deutsch

Zusammenfassung

Die Beziehungen zwischen den jungen Leuten beider Geschlechter haben schon immer die Aufmerksamkeit der Erwachsenen auf sich gelenkt, die über die Konsequenzen des kommerziellen Gebrauchs von Liebesbeziehungen beunruhigt waren. Sie entwickelten sich dementsprechend unter dem wachsamen Auge der Familie und des sozialen Umfeldes. In den hundert Jahren, die sich von 1870 bis 1970 erstrecken, emanzipieren sich die jungen Menschen jedoch nach und nach und erlangen ihre Unabhängigkeit von der familiären Aufsicht, was es ihnen möglich macht, miteinander auszugehen und sich mit ihresgleichen zu vergnügen. Die Überwachung der Beziehungen zwischen den Geschlechtern zu Beginn der Dritten Republik schwächt sich nach und nach ab und wird von der Geschlechtermischung abgelöst: Mischung der Geschlechter in der Arbeitswelt; Einführung der Gemeinschaftsschule zwischen den beiden Weltkriegen und deren Verallgemeinerung in den 60iger Jahren. Die Geschlechtermischung im Bereich des Freizeitangebotes, das seit der „Belle Epoque“ explodiert, macht die Kontrolle umso illusorischer, als mit der Liebesheirat die Verantwortung für die Wahl des Auserkorenen den jungen Leuten selbst zukommt. Unter diesen Bedingungen verwandeln sich die Verbote und die Überwachung der Eltern, die zu allem Überfluss ein immer stärkeres Interesse am Wohlergehen ihrer Kinder zeigen, zuerst in eine Kontrolle a posteriori und anschliessend in ein Vertrauen, dass auf gegenseitiger Verantwortung basiert. Es sind in erster Linie um die jungen Frauen, die einen Nutzen aus der Lockerung der Überwachung gezogen haben, und die, sei es mit Verspätung und um den Preis harter Kämpfe, die selben Rechte wie die jungen Männer erobert haben.

Español

Resumen

Las relaciones entre jóvenes de ambos sexos siempre han suscitado la vigilancia de adultos inquietos de las consecuencias del comercio amoroso. Con lo cual estas relaciones se desarrollan bajo la mirada vigilante de los padres y del entorno. Sin embargo, el siglo que se extiende de 1870 a 1970 ve la emancipación progresiva de los (las) jóvenes, que sacuden las tutelas familiares para conseguir la libertad de salir y divertirse con sus pares. El “carabinaje” de la Tercera República se corroe a la par del desarrollo de la mixticidad : mixticidad en el trabajo ; mixticidad escolar que empieza entre las dos guerras mundiales y se banaliza en los años 1960. Sobre todo, la mixticidad de las actividades de ocio,, cuya oferta comercial estalla a partir de la “belle Epoque”hace más ilusorios los controles ya que el matrimonio de afinidades devuelve a los jóvenes la responsabilidad del encuentro y de la elección amorosa. En estas condiciones, los padres, cada vez más atentos a la felicidad de sus hijos (as), van de las prohibiciones y del “carabinaje” al control a posteriori, y luego a una confianza basada en las responsabilidades recíprocas. Las chicas son las que se han beneficiado mayormente del relajamiento de las vigilancias y conquistado, aunque con retraso y con luchas tenaces, los mismos derechos que los chicos.

Anne-Marie Sohn
Anne-Marie Sohn est une ancienne élève de l’École Normale Supérieure de Fontenay-aux-Roses et docteur d’État. Elle est professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Rouen. Spécialiste d’histoire des femmes, des jeunes et de la vie privée, elle a publié, entre autres, Chrysalides. Femmes dans la vie privée (xixe-xxe siècles), 1996, Publications de la Sorbonne, Paris ; Du premier baiser à l’alcôve. La sexualité des Français au quotiden (1850-1950), 1996, Flammarion, Paris ; avec F. Thélamon, Une histoire sans les femmes est-elle possible ?, 1998, Perrin, Paris ; Âge tendre et tête de bois. Histoire des jeunes des années 1960, 2001, Hachette, Paris.
Adresse professionnelle : Université de Rouen, 1, rue Thomas Becket, 76821 Mont Saint Aignan Cedex
Dernière publication diffusée sur Cairn.info ou sur un portail partenaire
Mis en ligne sur Cairn.info le 28/11/2008
https://doi.org/10.3917/tgs.009.0091
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