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1C’est un fait que l’on peut penser acquis : une perspective de genre est incontournable pour comprendre les migrations. Qu’il s’agisse d’étudier les mécanismes sociaux à l’œuvre à chaque stade du processus migratoire ou les politiques régissant l’entrée et le séjour des migrants sur un territoire, il est largement reconnu que les choses se passent différemment pour les femmes et pour les hommes. Ainsi, dans diverses arènes, l’on entend parler de l’apport des données sexuées à l’étude des migrations ou de la nécessité d’une prise en compte du genre. Cependant, ces élans de reconnaissance sont ponctués par des moments de silence, voire d’oubli.

2S’il existe bel et bien un champ d’études sur les migrations ou l’immigration menées « dans une perspective de genre », force est de constater que ce champ reste fragmenté, une fragmentation à la fois cause et conséquence de connaissances elles-mêmes fragmentées [1]. En effet, en dépit de la généralisation d’approches multidisciplinaires [2] ou de la réflexion suscitée par le concept d’intersectionnalité [3], plusieurs obstacles mettent des entraves à un dialogue productif permettant d’avancer du point de vue théorique et méthodologique. Le cloisonnement des disciplines est souvent cité en tant que frein au dialogue. De même, en France comme dans d’autres pays, regarder les migrations à travers le prisme du genre a été souvent vu comme agissant au détriment ou faisant concurrence à la place primordiale de la lecture des inégalités ou des discriminations liées aux rapports de classe ou de « race » [4].

3Dans l’introduction de son ouvrage, Linda Guerry évoque la difficile rencontre entre la recherche historique et l’histoire des migrations féminines avant l’an 2000. Après un passage en revue de l’entrée en scène des femmes en tant que sujet dans la sociologie de l’immigration en France (suite aux travaux pionniers de Mirjana Morokvasic, d’Isabelle Taboada et de Florence Lévy dans les années 1970) et du « rendez-vous manqué » entre l’histoire de l’immigration et l’histoire des femmes, elle constate le trop peu de recherches historiques visant à comprendre le rôle des rapports de genre dans les migrations. Ceci peut paraître d’autant plus étonnant que, comme l’atteste ce livre, les sources statistiques et documentaires permettant une analyse genrée de l’histoire de l’immigration et des politiques à l’égard de l’immigration et de l’intégration sont nombreuses et d’une grande richesse. Cependant, c’est une richesse que l’on ne peut déceler qu’après un travail de longue haleine et, comme l’a souligné récemment Nancy Green [5], en poussant l’analyse au-delà du comptage ou de la description de la situation des femmes retrouvées dans les documents d’archives. De même, il est rare que les chercheurs examinent la manière dont les hommes figurent dans ces sources pour se poser la question, comme pour les femmes : est-ce que leur rôle dans les migrations est considéré de façon neutre ou genrée ? C’est ce que Linda Guerry a entrepris aussi au cours de cet admirable travail de recherche.

4L’ouvrage est structuré autour de trois grandes parties. La première (chapitre I) traite la question de l’observation de l’immigration, à travers un examen des modes d’énumération et de catégorisation et resitue les représentations genrées dans les débats sur le « problème social et moral » posé par l’immigration. Poursuivant cette analyse de sources écrites, d’ouvrages contemporains, de presse, de sources iconographiques dans la deuxième partie (chapitres II et III), l’auteure décrit le regard porté sur les femmes de l’immigration et les formes sexuées d’intégration et d’exclusion par le travail. La troisième partie est consacrée à la naturalisation, à la manière dont elle a répondu aux préoccupations démographiques et politiques et à la place du genre dans l’évolution des politiques et des mesures législatives. Il est assez rare de trouver réunies dans un même ouvrage une histoire de l’immigration et une histoire de la naturalisation et, si la première peut servir de prélude à la compréhension de la seconde, cette étude de l’arrivée des migrants, des modes de recrutement genrés et des représentations sexuées des femmes et des hommes immigrés dans l’espace public ou sur le lieu du travail est riche d’enseignements nouveaux. Mais avant d’y parvenir, l’auteure a dû d’abord confronter le « silence » des sources historiques et « explor[er] de nombreuses archives concernant l’immigration pour y trouver des femmes » (p. 20).

5Au terme d’un dépouillement de milliers de dossiers et de sources diverses, qu’elle replace dans leur histoire particulière, allant des recensements de la population aux archives du bureau marseillais du Service social d’aide aux émigrants, Linda Guerry nous livre une histoire sociale et genrée des politiques de l’immigration et de naturalisation françaises. Grâce à cette diversité de regards sur l’immigration, elle offre une vision d’une « France à l’œuvre » (comme l’exprime Françoise Thébaud dans sa préface au livre) : employeurs, agents municipaux, philanthropes, syndicalistes, journalistes et autres observateurs. À l’œuvre pour inclure, accueillir ou exclure, rejeter ces personnes, hommes et femmes, qui débarquaient au port de Marseille ou qui venaient par la route, directement de l’Italie, de l’Espagne, ou d’autres villes de France. Cette histoire est décrite à tous les niveaux de l’élaboration et de la mise en œuvre des politiques, de l’échelle nationale aux pratiques administratives locales. Parmi les personnages de l’histoire, aux côtés des agents administratifs, employeurs et migrants, figure l’image exotique de la ville de Marseille, ville « étrangère » ou « porte des colonies » (pp. 40-52).

6À la lecture de cet ouvrage, l’on découvre la richesse des sources que l’auteure parvient à « faire parler » en les combinant et les croisant. Ainsi on aperçoit une époque où l’on se soucie de la « qualité » des migrants et les arguments souvent racistes employés pour rejeter tel ou tel dossier selon la « catégorie » de migrant. Les illustrations des préoccupations détaillées dans divers documents montrent que l’évaluation de cette « qualité », elle aussi, est genrée. Si nous retrouvons le stéréotype des femmes dont la « sécurité physique et morale » est à protéger (par exemple, à travers la vision des fonctionnaires du Service de la main-d’œuvre étrangère (pp. 96-100), et des situations qui pour les observateurs paraissent incongrues (des femmes qui quittent leur région natale ; des femmes mariées qui font un travail salarié), nous rencontrons aussi des figures féminines considérées comme indésirables dans la ville, vagabondes ou militantes du mouvement ouvrier (p. 59). En même temps, nous découvrons comment la main-d’œuvre féminine est considérée à la fois comme utile et spécifique, par exemple à travers le débat sur la « crise de la domesticité » (pp. 121-124).

7Les représentations de la « qualité » des immigrés étrangers combinées avec les stéréotypes sexués ont façonné le traitement administratif des demandes de naturalisation et ceci, qu’il s’agisse de la naturalisation par mariage ou par décret. Linda Guerry montre comment le principe utilitariste de la naturalisation accordée aux hommes, jeunes, s’appuie sur le genre, la place de l’homme dans la France de l’entre-deux-guerres, son devoir de servir sous les drapeaux. Si l’analyse fournit des exemples de la manière dont se déclinent de façon genrée la rhétorique de l’« impôt du sang » et les

8« contours des devoirs masculin et féminin (qui) sont clairement tracés dans la sélection des nouveaux Français » (p. 235), Linda Guerry rappelle cependant les fluctuations au cours du temps du statut des femmes par rapport à la citoyenneté, des femmes françaises qui perdaient leur nationalité lorsqu’elles se mariaient à un étranger (jusqu’à la loi de 1927) aux femmes étrangères, mères de soldats blessés ou morts pour la France (p. 232) auxquelles l’on accordait la nationalité française. Selon la période, le fait d’être épouse d’un Français ou mère de futurs petits Français pouvait ou ne pouvait pas être considéré comme un argument suffisant pour la naturalisation.

9Issu d’une thèse, ce livre conserve toute la finesse de l’analyse des nombreux documents consultés et la fraîcheur du regard neuf portés sur le sujet traité. Le livre repose sur un travail qui croise l’individuel et le collectif, le local et le national, afin d’entrer au cœur des processus d’intégration des populations immigrées, dans la ville, dans la nation française, et de démontrer le rôle prépondérant du genre dans les politiques de recrutement de main-d’œuvre étrangère, d’attributions de permis de séjour ou de naturalisation.

Notes

  • [1]
    Et ceci malgré l’émergence à l’échelle internationale d’un champ de « Migration Studies » (études sur les migrations).
  • [2]
    Voir Donna R. Gabaccia, Katherine M. Donato, Jennifer Holdaway, Martin Manalansan IV et Patricia R. Pessar, 2006, « A glass half full ? Gender in migration studies », International Migration Review, vol. 40, n° 1, pp. 3-26.
  • [3]
    Voir Claire Cossée, Adelina Miranda, Nouria Oualia et Djaouida Séhili (dir.), 2012, Le genre au cœur des migrations, Paris, éditions Petra.
  • [4]
    Voir Cathie Lloyd, 2000, « Genre, migration et ethnicité : perspectives féministes en Grande Bretagne », Cahiers du cedref, n° 8/9, pp. 17-42.
  • [5]
    Conférence à la Cité nationale de l’histoire de l’immigration, le 7 avril 2011 : <http://www.histoire-immigration.fr/2010/7/immigreesimmigres-legenre-et-lesmigrations>.
Stéphanie Condon
Institut national d’études démographiques
Mis en ligne sur Cairn.info le 05/11/2015
https://doi.org/10.3917/tgs.034.0228
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