CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1 Un avantage des pratiques conseillées, que l’esprit du temps assimile à ce qu’il nomme « bonnes pratiques », qu’elles soient obligatoires ou simplement entrées dans les mœurs, c’est qu’elles évitent de s’interroger sur les raisons qui vous mènent à vous y plier. C’est l’avantage de toutes les règles une fois qu’elles sont admises. On ne s’interroge pas sur les raisons de la loi. On ne se demande pas pourquoi il faut dire bonjour, au revoir, merci, exemples de « loi non écrites » ! Nous sommes pourtant bien placés pour savoir que pour certains, enfants entre autres, c’est vraiment un problème. Cette économie de pensée est aussi un inconvénient, particulièrement quand de la psychanalyse est en jeu. J’ai voulu m’intéresser sous cet angle du devoir et du pouvoir, aux indications concernant le contrôle qui figurent dans les textes fondateurs de l’École freudienne de Paris.

2 C’est à la lecture du livre exemplaire d’Élisabeth Geblesco que l’idée m’est venue, d’abord de centrer mon propos sur l’éthique du contrôlant, que son écrit montre à l’œuvre, puis d’aller voir comment la question du contrôle avait été traitée par Lacan dans ces textes initiaux. Je ne parlerai pas directement de l’éthique du contrôleur, mais on peut penser que les deux se répondent.

3 Pour le dire d’un mot, le contrôle à l’EFP n’est pas une obligation ; c’est une conséquence de l’engagement dans la psychanalyse, qui est évidemment personnel. Mais cet engagement comporte aussi et de ce fait même une responsabilité sociale et politique, car l’existence de la psychanalyse et plus encore son expérience ont forcément des répercussions sur le lien social. La notion de désir du psychanalyste concentre ces différents aspects de la pratique. Car pour Lacan, comme pour Freud, aucun désir n’est viable sans éthique. Pour l’analyste en formation, le contrôle est une conséquence éthique de son engagement dans la psychanalyse. Qu’en est-il alors du transfert engagé dans le contrôle ? Le livre de Geblesco nous apporte une réponse mémorable.

4 Mais avant d’examiner comment la question du contrôle est traitée dans l’Acte de fondation de l’École freudienne, il n’est sans doute pas inutile d’apporter quelques précisions historiques sur les circonstances et les enjeux de sa création, auxquels ces textes apportent une réponse inventive.

I. ENJEUX DE LA CRÉATION DE L’ÉCOLE FREUDIENNE DE PARIS

5 Chez les lacaniens, il y a comme un flou autour du contrôle. Il est peu ritualisé et semble peu conceptualisé. En tout cas il ne donne lieu qu’à peu de publications. À ma connaissance, il en va plus ou moins de même dans la littérature liée à l’IPA, probablement pour d’autres raisons : la « technique » est réservée aux praticiens, il n’y a pas lieu d’en faire état publiquement.

6 Pour les lacaniens, même si le contrôle n’est pas une condition sine qua non d’une pratique analytique autorisée, il est pourtant très généralement pratiqué. Nous verrons comment la question est traitée dans le texte fondateur, daté de juin 1964.

7 Il est à souligner que même si cet écrit est signé Lacan, il ne relève pas d’une théorisation personnelle. La fondation de l’École vient évidemment en réponse à la rupture de 63, mais c’est son enjeu de fond qui est à souligner. Il s’agit de fonder une nouvelle communauté psychanalytique en lui donnant des principes de fonctionnement révisés par rapport à ceux qui régissaient les sociétés traditionnelles. Cette révision a pour fil directeur la recherche d’une plus grande cohérence entre les implications de la découverte de l’inconscient et l’organisation des communautés qui s’y consacrent.

8 Du point de vue historique, il convient de rappeler trois points :

9 1) 1953 n’est pas 1964. Entre temps, il y a eu la SFP (Société française de psychanalyse), c’est-à-dire rien de moins que les dix ans du « retour à Freud ». Ce retour à Freud comportait déjà une longue réflexion commune sur le fonctionnement associatif d’une communauté psychanalytique. Comment en irait-il autrement, puisque le motif décisif de la rupture de 1953 est le refus d’un certain type de fonctionnement associatif ? 1953, ce sont quelques-uns, puis pas mal d’autres, qui claquent la porte de la SPP au moment où il s’agit, avec la création de l’Institut, du mode de formation des psychanalystes. Les projets de statuts rédigés respectivement par S. Nacht et J. Lacan ont sensiblement le même contenu ; c’est sur le type d’organisation que porte le désaccord. Tout mode d’organisation porte en lui un type de lien social, notamment une conception du sujet et de la place du savoir ainsi que de ses relations avec le pouvoir, toutes questions que Lacan travaillera à déplier.

10 Les démissionnaires de 1953 ne suivent pas Lacan, qui d’ailleurs n’a pas pris l’initiative de la démission ; ils s’opposent au nom de la psychanalyse à une conception jugée trop scolaire de l’organisation des études. Ils ne renoncent pas pour autant à leur place dans l’association internationale fondée par Freud. C’est pourquoi ils fondent la SFP, qui demande le statut de Groupe d’études. La troïka composée de Granoff, Leclaire et Perrier est chargée de soutenir cette demande. Mais la négociation n’aboutit pas et dans les deux dernières années, les émissaires de la fameuse Commission Turquet interrogeront longuement les analysants de Lacan sur sa pratique, son maniement du transfert, la durée des séances, l’assistance au séminaire…

11 1963, c’est la porte claquée par l’IPA au nez de la SFP parce qu’il y a Lacan dans son sein (Lacan et Dolto). En effet, la décision finale de l’IPA stipule que la SFP peut obtenir le statut de Groupe d’étude à certaines conditions ; l’une de ces conditions est que Lacan ne puisse plus exercer aucune fonction didactique – il avait obtenu le titre de didacticien à la SPP dès avant la guerre. La SFP devrait donc, pour être agréée par l’IPA, rejeter celui qui a animé son travail. D’où, sans parler de la souffrance morale de celui qui se voit ainsi désavoué après avoir tant apporté, le terrible dilemme devant lequel sont placés ses élèves, nombreux à la SFP : perdre l’appartenance à l’Association internationale fondée par Freud, ou désavouer eux-mêmes la dette symbolique qu’ils ont envers Lacan. Granoff appellera ce geste « un coup de couteau dans le dos ». C’est après ce coup seulement que Lacan va prendre la figure d’une exception solitaire.

12 Quant à ceux qui ont suivi Lacan, ils soutiennent que grâce à lui, dans sa pratique comme dans son enseignement, ils retrouvaient la psychanalyse. C’est donc bien la psychanalyse qui reste l’enjeu de leur acte, un acte qui leur coûtera les places auxquelles ils étaient promis. On n’a que trop parlé d’un transfert excessif – comme si le transfert devait et pouvait être mesuré, raisonnable. Qu’il y ait eu transfert, c’est une évidence, puisque l’analyste est supposé détenir la clé de la réalisation du désir. Comment dès lors le transfert pourrait-il rester modéré, sauf à sous-estimer la puissance du désir inconscient ? Et comment ne flamberait-il pas, lorsque la légitimité du désir et de son adresse se voient contestées ?

13 C’est donc en 64 que la division entamée en 1953 se voit redoublée en scission.

14 Quoi qu’il en soit de ses raisons théoriques, transférentielles et autres, ce clivage du mouvement analytique a des répercussions sur chacun et sur tous. Un effet notable est de séparer l’engagement personnel dans la psychanalyse de la forme institutionnelle qui lui sera donnée. Jusqu’en 1953, il n’existait qu’une société de psychanalyse. Vous vouliez devenir psychanalyste, vous alliez à la SPP et si vous étiez accepté en analyse didactique, vous suiviez le cursus. Dorénavant, il y aura plusieurs manières d’instituer ce désir.

15 2) Abordons maintenant cette différence dans la conception de l’association psychanalytique.

16 Le texte fondateur de l’École freudienne de Paris, répétons-le, n’est pas un écrit théorique. Il part de faits avérés et connus de tous pour inaugurer un nouveau fonctionnement institutionnel. C’est, à strictement parler, un texte de politique pour la psychanalyse, puisqu’il propose un nouveau fonctionnement institutionnel. L’École freudienne a bel et bien mis en pratique les principes exposés dans l’acte de fondation. Elle n’a duré que 17 ans, mais les associations issues de son implosion en 1981 ont repris l’essentiel de ce fonctionnement. Des communautés analytiques du même type fonctionnent donc depuis 45 ans. Tant bien que mal, comme toute communauté.

17 L’École freudienne ne se voulait pas révolutionnaire. Ses principes sont plutôt de l’ordre de la réforme. Conservant pour l’essentiel les pratiques instituées dans le mouvement psychanalytique, elle cherchait seulement à mettre sur pied un fonctionnement plus en accord avec les conséquences de la découverte de l’inconscient, spécialement sur le point où il s’agit de la formation de ces praticiens particuliers de l’inconscient que sont les psychanalystes. Le terme d’École, choisi plutôt que celui de Société, souligne cette différence. Il signifie en creux que les psychanalystes n’ont pas le monopole de l’inconscient ; la psychanalyse est seulement une certaine façon de faire avec l’inconscient, la seule qui en fasse apparaître l’existence, qui en rende raison, qui en mesure les implications. C’est à quoi Lacan s’attachera. L’École est destinée à la formation des psychanalystes, car sans « psychanalyste digne de ce nom », il n’y a pas de psychanalyse – proposition d’ailleurs réversible. Mais elle ne s’en tient pas là, car l’existence de la psychanalyse a aussi des conséquences au-delà des cures proprement dites.

18 C’est pourquoi l’Acte de fondation mentionne, à côté d’une « Section de la psychanalyse pure », deux autres sections portant, l’une sur « les applications de la psychanalyse à la thérapeutique et à la clinique », l’autre, introduisant l’idée du « Champ freudien », autre nom du mouvement psychanalytique au sens large. Les associations lacaniennes conservent cette triple préoccupation, dont il n’est pas toujours facile de nouer les brins.

19 L’EFP était une tentative de limiter par l’instauration d’un nouveau type de fonctionnement les inconvénients du mode de formation qui s’était imposé peu à peu dans les Sociétés membres de l’IPA. « J’attends tout du fonctionnement », écrit Lacan dans l’Acte de fondation, il le répétera trois ans plus tard dans la proposition sur la Passe, où il s’agit d’éclairer le comment du devenir psychanalyste.

20 Les inconvénients du type de fonctionnement adopté par les Sociétés existantes étaient souvent soulignés au sein même de l’IPA. En témoignent des articles célèbres de Balint, de Bernfeld, de Kovacs et bien d’autres. Personne aujourd’hui ne les nie. La question est seulement des conséquences à en tirer.

21 Un livre récemment paru, Ferenczi après Lacan (éd. Hermann) met en évidence les tensions qui existent depuis les débuts du mouvement psychanalytique entre des conceptions différentes de la cure et de la formation, avec leurs répercussions sur le fonctionnement des communautés. Plusieurs collègues proches ou membres de l’Association internationale d’histoire de la psychanalyse ont participé à ce livre, écho d’un congrès tenu à Budapest avec des psychanalystes hongrois : citons Jacques Sédat et Michelle Moreau-Ricaud. En plus de leurs communications, je signale particulièrement l’article d’Annie Tardits (membre de l’École de psychanalyse Sigmund Freud) qui oppose terme à terme deux conceptions possibles de la formation : celle qui a été mise en œuvre à l’Institut de Berlin, et qui s’est rapidement institutionnalisée, et celle qui allait l’être à Budapest (cf. l’article de Vilma Kovacs, que Michelle Moreau-Ricaud a traduit), si les circonstances historiques n’y avaient mis le holà. Ce type de formation n’a pas été institué, mais il se transmet sous une forme implicite (ce terme pour qualifier le mode de présence de Ferenczi dans notre histoire vient de Gilda Sabsay Foks, membre de l’Association psychanalytique argentine et aussi de l’Association d’histoire de là-bas). Peut-être pourrait-on dire que Lacan lui aussi met en évidence une dimension sous-jacente de la psychanalyse ?

22 3) L’EFP n’était pas destinée à être pérenne. C’était une structure expérimentale, une structure de recherche. Elle proposait une solution à des problèmes qui se posaient dans tout le mouvement psychanalytique, particulièrement quant à la didactique. « Les problèmes urgents à poser sur toutes les issues de la didactique trouveront ici à se frayer la voie (je souligne) par une confrontation entre des personnes ayant l’expérience de la didactique et des candidats en formation » [*]. La « Note adjointe » se conclut sur un paragraphe intitulé « De l’École comme expérience (je souligne) inaugurale ».

23 Le fonctionnement nouveau devait faire l’objet d’un travail d’élaboration et être soumis à révision critique. Le clivage affiché dans le mouvement psychanalytique (c’est eux ou nous !) et l’afflux de nouveaux membres à l’EFP ont eu pour effet que cette dimension expérimentale a été perdue de vue par beaucoup. Sa dissolution, en 1981, n’est donc pas surprenante. Mais quelque chose de son esprit subsiste chez les lacaniens sous la forme d’une malléabilité, d’une souplesse dans les principes de fonctionnement associatifs, peut-être aussi d’une manie de la re-fondation... Entre la fixité des règles et leur aménagement, voire leur modification, il n’a jamais été facile de choisir.

24 Il n’y avait donc pas de quoi fouetter un chat. Et à mon avis, l’histoire du mouvement psychanalytique se comprendrait mieux si l’on voulait bien mettre en regard ses deux courants principaux, qui ne sont qu’apparemment contradictoires et se présentent plutôt comme un parcours continu sur une bande de Moebius.

25 Mais revenons à notre objet, le contrôle.

II. LE CONTRÔLE, VERSION LACANIENNE

26 « Le contrôle s’impose », l’expression figure deux fois dans l’Acte de fondation de l’École : dans la « Section de psychanalyse pure » et dans la Note adjointe, §4 « De la psychanalyse didactique dans la participation à l’École ». Il ne figure pas dans les textes définissant les deux autres « sections » de l’École : Psychanalyse appliquée et Recension du Champ freudien. Il semble donc que ce terme de contrôle soit réservé à celui qui se destine à la psychanalyse « pure », à devenir purement et simplement psychanalyste. Contrôle serait un terme psychanalytique et le contrôle, une pratique de psychanalyste. Il se différencierait en cela de la supervision, dont l’usage est aujourd’hui beaucoup plus large, même si une certaine connotation analytique n’en est pas absente.

27 À partir de quoi le contrôle est-il envisagé, et que s’en suit-il ?

1) « Le contrôle s’impose »

28 Le point surprenant est la raison pour laquelle « le contrôle s’impose ». Il s’impose, certes, mais comme « un cas particulier d’un problème plus large ». Ce problème plus large touche, bien sûr, à la formation du psychanalyste, mais celle-ci n’est pas à ranger en continuité avec la certification du psychanalyste, qu’on la nomme reconnaissance, habilitation ou garantie. Formation et habilitation sont deux questions différentes, on ne devrait pas les réunir dans un cursus dont le contrôle serait l’étape cruciale. Trois ans après la fondation de l’EFP, Lacan inventera le dispositif de la passe, afin d’explorer le changement de position dans le dialogue qui permet ce qu’il appelle « le passage à l’analyste », et d’interroger les relations de cette position d’analyste avec l’avancée de la cure. Ces questions, certes, ne sont par résolues, mais le dispositif de la passe permet au moins de les poser.

29 Si le contrôle s’impose, c’est du fait d’« un problème urgent posé par la réalité ». Quel problème ? « Le besoin qui résulte des exigences professionnelles chaque fois qu’elles entraînent l’analysé en formation à prendre une responsabilité si peu que ce soit analytique ». La Note adjointe précise, au §4 : « Il est constant que la psychanalyse ait des effets sur toute pratique du sujet qui s’y engage. Quand cette pratique procède, si peu que ce soit, d’effets psychanalytiques, il se trouve les engendrer au lieu où il a à les reconnaître. Comment ne pas voir que le contrôle s’impose dès le moment de ces effets, et d’abord pour en protéger celui qui y vient en position de patient ? ». Et d’enfoncer le clou : « C’est à l’intérieur de ce problème et comme un cas particulier que se situe celui de l’entrée en contrôle. […] Dès le départ en tout cas, un contrôle qualifié sera dans ce cadre assuré au praticien en formation dans notre École ».

30 Ce qu’il s’agit de contrôler, ce sont donc les effets analytiques produits dans sa pratique professionnelle par l’analysant, du fait même qu’il est en analyse. Ces effets analytiques, il n’est pas forcément en état de les repérer, ni d’y répondre analytiquement. Le contrôle est un bon moyen de les dégager. En ce sens, il est un instrument de formation spécifiquement psychanalytique et non une simple supervision. Le contrôle est par nature psychanalytique, destiné à celui qui se destine à la pratique psychanalytique et, bien sûr, impliquant une expérience effective de la psychanalyse.

31 Rapprochons ceci de la phrase de Freud sur ce qui fait le psychanalyste : celui qui s’est convaincu par sa propre expérience de l’existence de l’inconscient, celui-là est psychanalyste. Il l’est, ajouterais-je, virtuellement, il l’est presque ; il peut le devenir à condition de faire ce qu’il faut pour cela. « À quoi reconnaît-on le psychanalyste ? » se demande Lacan dans le séminaire sur l’Éthique. Réponse : « Au mal qu’il se donne pour le devenir ». Nous verrons pourquoi ceci n’est pas une boutade.

32 Le contrôle s’impose donc du fait des responsabilités analytiques prises par les praticiens, quels qu’ils soient. Dès lors qu’ils se destinent à la psychanalyse, ils ne peuvent pas les ignorer. Mais, nuance essentielle à saisir, il s’agit bien d’une responsabilité analytique. Le contrôle n’est pas une précaution particulière prise en vue du bien des patients. Il ne s’agit pas particulièrement de les « protéger contre les charlatans », comme lorsque l’État a voulu réglementer la psychothérapie. Le terme « responsabilité psychanalytique » signifie par exemple que c’est leur éventuelle analyse qu’il s’agit de protéger, au minimum ne pas les livrer à des effets psychanalytiques inconsidérés, sauvages. Notre apprenti apprendra à repérer les effets analytiques et constatera qu’ils ne se produisent pas que dans les cures proprement dites. Quel que soit le métier que les candidats en formation exercent pour gagner leur vie et payer leur analyse, qu’ils se présentent comme psychanalystes ou non, leur exercice comporte dès lors qu’ils sont en analyse une responsabilité personnelle de nature psychanalytique ; c’est-à-dire aussi une responsabilité par rapport à la psychanalyse.

33 C’est donc leur responsabilité personnelle de prendre un contrôle pour les « cas » qu’ils ont à traiter et cela fait partie de leur formation. Il y va aussi de la responsabilité de l’École, qui doit leur offrir la possibilité de tels contrôles exercés par des psychanalystes.

34 Telle est la solution, subtile mais rigoureuse, que Lacan apporte à l’éternel problème éternellement mal posé : les futurs analystes ont des pratiques analytiques avant d’être psychanalystes, mais ils ne doivent pas le dire. Ce « mensonge initial » a favorisé la diffusion du terme de psychothérapeute, surtout pour ceux qui n’ont pas de profession de couverture, pas de titre reconnu. En ce sens, les psychothérapeutes ont bel et bien poussé sur le terrain de la psychanalyse. Mais comme des « psychothérapeutes » en même temps poussaient aussi sur d’autres terrains, soit pré-psychanalytiques (hypnose-suggestion, variantes du magnétisme, découverte du conditionnement par Pavlov ou Watson), soit post-psychanalytiques au sens du dépit de personnes déçues par leur analyse (la plupart sinon tous les inventeurs de « nouvelles thérapies »), les deux espèces opposées de psychothérapeutes se rejoignent aujourd’hui par-dessus nos têtes et nous en sommes fort embarrassés. La solution lacanienne consiste en ceci que les devenant psychanalystes peuvent être accueillis sous l’aile des sociétés de psychanalyse, qui leur offrent la possibilité d’un contrôle. Seulement la possibilité, non l’obligation, afin de ne pas entamer leur sens de la responsabilité.

35 Mais remarquons aussi ce qui manque : il n’est nulle part spécifié que le contrôle soit indispensable pour devenir psychanalyste, ni même pour que l’École vous reconnaisse ce titre. C’est parce l’essentiel de la formation est défini dans la phrase déjà citée : « une confrontation entretenue entre des personnes ayant l’expérience de la didactique et des candidats en formation. » Le contrôle en est un élément parmi d’autres.

2) L’analyse est didactique

36 On ne s’étonnera pas, au vu des circonstances historiques rappelées plus tôt, que Lacan mette au centre de la nouvelle institution un questionnement sur la didactique. Après réflexion, sa position sera la suivante : la psychanalyse « pure », c’est-à-dire menée sans concession et jusqu’à ses ultimes conséquences, est didactique puisqu’elle apporte un savoir nouveau qui est aussi un savoir faire avec l’inconscient. Allons plus loin : toute psychanalyse est dans une certaine mesure didactique, elle fait apparaître quelque chose de la dimension inconsciente, ce qui ne va pas sans conséquences. Si l’analysant veut s’engager dans une pratique analytique, c’est sa décision, mais cette décision l’engage. La question de l’entrée dans la pratique est donc séparée de celle de la fin de l’analyse, ce qui tient compte d’une réalité courante, pourquoi ne pas le dire ? Lacan s’interrogera longuement sur ce que peut-être une fin d’analyse et proposera la thèse fameuse de la « traversée du fantasme », où il rejoint sensiblement « l’analyse de caractère » soutenue par Ferenczi, (cf. l’article d’Annie Tardits déjà cité).

37 Quant au didacticien, sa définition semble une tautologie : c’est celui qui a mené à terme au moins une analyse qui s’est avérée didactique, c’est-à-dire d’où est issu un psychanalyste « digne de ce nom ». C’est à ce niveau second de l’analysant devenu analyste que peut se poser la question de l’habilitation par une société. Lacan est un pragmatique, au sens où il tient compte des faits et des usages, mais aussi, au sens où il ne prétend pas résoudre des problèmes dont les solutions ne sont pas trouvées. Il invente des dispositifs permettant de poser les question, de les élaborer. L’expérience de la passe devait apporter des éléments de réponse… Ces éléments existent sans doute, éparpillés dans les différentes associations qui ont repris le dispositif de la passe, souvent avec des variantes. Une synthèse n’est peut-être pas impossible.

38 En résumé, on ne peut pas plus prévoir les effets d’une analyse qu’on ne peut dire si le candidat se mariera, quand et avec qui, ni s’il sera heureux en ménage ! Une didactique, c’est d’abord une analyse et réciproquement, toute analyse peut en principe s’avérer didactique. Quant à l’entrée en analyse, étant donné qu’elle ne peut résulter que d’une décision personnelle, l’analysant qui pense s’engager dans une didactique ne peut qu’être libre de choisir son analyste. Ces thèses, qui ont fait scandale en leur temps, sont aujourd’hui couramment admises par les psychanalystes de tous bords.

3) Le jugement des pairs

39 L’entrée en contrôle étant ainsi soustraite au jugement de pairs, celui-ci va se trouver à un autre niveau : celui de l’admission comme membre. Comment devient-on membre de l’École ? la réponse est : on entre à l’École sur la base d’un travail, de préférence en cartel, c’est-à-dire, un petit groupe de travail qui souhaitera s’enregistrer dans l’École ; ou sur la base d’un travail singulier qui sera exposé à un moment ou à un autre. Pourquoi ? Parce que seul le travail témoigne d’un engagement subjectif, donc d’un désir à l’œuvre. C’est l’acte joint à la parole.

40 Le jugement des pairs ne porte plus sur la qualification d’analyste, mais si l’on peut dire, sur la qualité de l’engagement, sur son effectivité. Ajouter peut être, comment dire, la viabilité du transfert qui porte le candidat vers le type de travail qui a lieu à l’École et vers les personnes qui sont chargées de l’animer. C’est pourquoi même l’engagement dans une cure n’est pas requis pour devenir membre. C’est logique, puisqu’il y faut une décision que chacun prend quand vient son temps, s’il vient, avec la rencontre d’un analyste qui convienne. Le travail en revanche fait foi, si l’on en donne des signes crédibles. C’est sur cette crédibilité du travail et sur son intérêt pour l’analyse que le Directoire se prononce pour admettre un membre. La volonté d’inscrire ce travail dans le cadre proposé par l’École se mesure en termes de présence, d’assistance aux groupes de travail qui y sont proposés et autres témoignages portant sur le style de travail du candidat. Un travail solitaire ne fait pas foi, il faut le confronter, il faut écouter les autres engagés dans la même direction. Et les autres membres ont le devoir d’écouter, voire d’entendre, avec le souci de préserver pour chacun son cheminement analytique. N’est ce pas ce qui se pratique dans toute communauté analytique ?

41 C’est donc un désir, un désir déjà orienté qui se trouve reconnu lorsque quelqu’un est accepté comme membre de l’École. Un désir a trouvé son adresse. Ce n’est pas une aptitude, ni même un talent. Tant mieux si l’un ou l’autre sont là, mais l’École n’est pas un institut de formation professionnelle. C’est un lieu où des désirs qui se portent sur la psychanalyse, sur cette version lacanienne de la psychanalyse, trouveront à suivre leur chemin.

4) Du désir du psychanalyste

42 Trois remarques à propos de ce terme de désir appliqué au devenir psychanalyste :

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  • Le terme de désir du psychanalyste se conçoit sur le modèle de ce que Freud appelle le « choix d’objet » : une organisation relativement stable de l’intrication des pulsions, qui va centrer la vie du sujet. Différents vœux inconscients ont trouvé à se synthétiser (jamais tous) dans la recherche d’un type d’objet déterminé. Le désir du psychanalyste a la psychanalyse pour objet, ce qui ne veut pas dire qu’il s’en empare comme on se saisit d’un objet pulsionnel, mais que ses actes sont conduits et valorisés dans leur articulation à cette visée. Une des nouveautés radicales de la psychanalyse est qu’elle découple le fait du désir de toute idée d’accomplissement direct. Le désir est fait pour se mettre en œuvre, c’est lui qui apporte l’énergie de faire. Sa réalisation introduit régulièrement une tout autre dimension.
  • Le désir, il faut le soutenir et pour cela, une certaine reconnaissance doit venir des autres. C’est une reconnaissance symbolique, non pas une reconnaissance imaginaire qui ne peut ramener que le pire. Elle ne dit pas : tu y es, mais seulement, tu peux y aller, avec ces autres là, et peut-être avec eux trouver les moyens d’un certain accomplissement qui ne sera pas de l’ordre de la jouissance.
  • En cours d’analyse, un désir de ce genre peut émerger. C’est forcément une transformation après analyse d’un désir antérieur, un éclat du fantasme fondamental, cette formation de compromis avec le désir de l’Autre que le récit de l’analysant a permis de déchiffrer. Une des sources du désir du psychanalyste se trouve certainement du côté de la curiosité sexuelle infantile, compte tenu de sa tragique odyssée chez l’enfant. Mais c’est un désir « averti » : passé par l’analyse et donc d’une façon ou d’une autre averti de la castration.

44 Cette notion de désir du psychanalyste est la clé de toutes les réflexions lacaniennes sur le devenir analyste et aussi sur la pratique, sur ce qu’il nommera ultérieurement l’acte psychanalytique.

5) Contrôle n’est pas titre

45 Ce changement de référence du contrôle (le contrôle est relatif à la psychanalyse et non au devenir psychanalyste) est un déplacement de la question du titre de psychanalyste. En effet, l’entrée en contrôle, pas plus que l’acceptation comme membre, ne vaut reconnaissance de la pratique. Pour celui qui se veut praticien de la psychanalyse, le contrôle vient en continuité naturelle de l’engagement, comme suite d’un désir qui n’est pas réalisé, certes, mais qui s’est mis en marche, qui avance. Le désir d’avoir une pratique analytique implique cette suite à donner au travail : le contrôle. On ne se qualifie pas soi-même, on ne se reconnaît pas soi-même. Ce sont les autres qui me disent : j’ai l’impression que tu peux y aller. Toutefois, ma réponse n’engage que ma propre responsabilité. La fameuse phrase qui a fait scandale, « le psychanalyste ne s’autorise que de lui-même » est d’abord une tautologie, elle est purement descriptive ; car en situation, il n’y a personne pour me souffler ce que je dois faire. C’est de « moi-même » que viendra une intervention, psychanalytique, c’est-à-dire de nature à faire avancer la cure, ou non, ou peut-être. Le contrôle me permet de repérer ces moments, leurs ratés et leurs suites.

46 En revanche, l’obtention du titre de psychanalyste ne dépend pas particulièrement des contrôles. Un titre de psychanalyste, celui d’analyste membre de l’École (AME) est conféré par le jury dit d’Accueil. Celui-ci, informé des activités du candidat, demande éventuellement l’avis du ou des contrôleurs. Ce titre ne se demande pas, on n’y est pas candidat. Il est conféré par l’École, autre signe de reconnaissance (par quelques autres) de la mise en œuvre d’un désir. Naturellement, il y aura des petits malins comme dans tout groupe humain, qui s’entendront à faire porter leur demande par le désir de l’Autre…

47 Remarque : aujourd’hui, bien des praticiens viennent demander un contrôle sur la base de leur seule formation universitaire et parfois de ce qu’ils appellent « une formation analytique » qui se limite à leur analyse personnelle. De tels praticiens n’ont comme référence, au mieux, que leur analyse. C’est-à-dire, ce qu’ils ont pu en saisir, forcément très partiel et qui se réduit souvent à ce qu’ils ont pu remarquer de la pratique de leur analyste, éventuellement pour faire le contraire. Ils sont donc peu armés sans cet élargissement de la pensée qu’apporte ce que nous avons appelé le travail.

48 À cette réduction de l’analyse à l’individuel ou au duel – avec pour seul pôle opposé les faux universaux de la psychologie universitaire ou de la psychiatrie des CHU, s’ajoute bien souvent que leur désir d’analyste n’est pas assuré. Il ne s’est pas rompu au contact non pas d’un mais des psychanalystes confirmés. Souvent, ils calent dès que ça gêne et ne tardent pas à se rabattre sur une formation plus en harmonie avec leurs idéaux. C’est ainsi que se fabriquent les psychothérapeutes. Que faire de ces demandes ? Quelque chose du manque et de l’insuffisance est tout de même reconnu…

49 Supporter l’ébranlement des idéaux, c’est un effet important de la psychanalyse, un critère de son effectivité (ce n’est pas le seul). Ébranler les idéaux, c’est un effet constant du travail dans un cadre analytique, c’est aussi une des raisons de sa pénibilité. Est-ce pour maintenir leurs idéaux, ou pour échapper à la pesanteur de ceux des autres que les devenant analystes pratiquent ce qu’on appelle le tourisme analytique, allant d’une institution à l’autre ? Les voyages forment la jeunesse.

50 Tel n’est pas du tout le cas de Geblesco. Lorsqu’elle va voir Lacan, elle a déjà analyse et contrôles derrière elle. Son désir d’analyste a trouvé à se loger et de quoi vivre. Elle va voir Lacan parce que quelqu’un le lui a suggéré, pas n’importe qui, et parce que c’est « l’homme qu’elle admire le plus au monde ». Pour elle, il incarne la psychanalyse dans sa double dimension, si chère à Freud, d’une union intime de la thérapeutique et de la recherche. Elle en est convaincue au point de contester son idée du « sujet supposé savoir » comme agent du transfert. Ce n’est pas parce que vous savez que je viens travailler avec vous, dit-elle, c’est parce que vous pensez la psychanalyse, et avec une acuité sans égale. Il lui a entre temps donné en acte tous les signes de son savoir-faire de contrôleur. « Celui qui pense avec acuité un objet commun », même si son acuité n’est pas sans égale, ne serait-ce pas une définition de celui qui se trouve mis par le transfert en position de contrôleur ?

III. UNE ÉTHIQUE DU CONTRÔLANT

51 Le recadrage lacanien de la psychanalyse abat le mur du devoir et des « il faut », c’est-à-dire, l’emprise du désir de l’Autre. Le contrôle est la suite logique de l’engagement personnel, le pas suivant dans un circuit qui ne peut être que long. Un désir, rappelons le, à deux versants comme tout désir : vers la psychanalyse et vers une communauté qu’on a choisie comme celle qui vous permet de travailler, d’avancer et de penser. Lorsque ce n’est pas le cas, on s’en éloigne, on s’en cherche une autre. Fasse le ciel qu’on n’en profite pas pour « instituer »…

52 Revenons maintenant à la question initiale vue sous l’angle du pouvoir, pouvoir le faire : qu’est-ce qui fait qu’une personne déterminée entre en contrôle ? La conscience des responsabilités et autres bonnes intentions n’y suffisent pas.

53 Jean Clavreul disait un jour à propos de ses contrôlants : ils viennent quand ils sont en position d’objet a. Autrement dit, ce qui décide l’analyste à demander un contrôle, c’est qu’il se sent empêtré dans le transfert. Il n’arrive plus à prendre d’autre position que celle du partenaire fantasmatique du patient.

54 Ajoutons : et quand une telle situation ne lui apporte plus de bénéfices secondaires. C’est alors que vient l’angoisse, « sensation du désir de l’Autre », avec la fameuse référence à la mante religieuse. Il n’y a plus de jeu.

55 Considéré au niveau qui nous occupe, ce mal-être peut se dire autrement : c’est son désir d’analyste qui est mis en échec, qui ne trouve plus la place pour se mettre en acte. Ce qui se passe avec le patient est peut-être intéressant, ou amusant, voire utile, mais il n’est pas venu à l’analyse pour cela et le patient non plus.

56 Voilà déjà un point d’éthique : ne pas méconnaître cette angoisse, si possible avant que la situation ne tourne au fiasco ou à la catastrophe. Encore moins la dénier ou la fuir en cherchant des compensations, par exemple dans des succès de carrière ou en la recouvrant de déguisements théoriques. Dans la mesure où c’est bien de la psychanalyse qu’on veut pratiquer, on se doit de saisir l’angoisse à l’état naissant.

57 Vient alors une autre condition : trouver un analyste en qui le praticien embarrassé (l’embarras, forme légère de l’angoisse, dit Lacan) ait suffisamment confiance, non seulement pour l’aider à se sortir de là, mais surtout pour avouer son désarroi et décrire en détail son cafouillage, affronter les raisons de son échec. Je ne vois que l’analyse pour permettre cela, et pour l’avouer et pour l’entendre. Car nous sommes ainsi faits qu’un échec nous renvoie toujours à un sentiment d’impuissance. Ce n’est pas une raison pour faire du contrôleur l’équivalent d’un confesseur.

58 Autrement dit, question de transfert. Comme le suggère Geblesco, ce transfert n’est pas le même que dans une cure. Dans une cure, on attend inconsciemment du partenaire analyste qu’il mène à la réalisation du désir inconscient, c’est le sens du sujet supposé savoir. Dans un contrôle, il est attendu de l’analyste qu’il soit un psychanalyste, capable de supporter l’angoisse sans essayer d’y parer par des solutions ni de la recouvrir par des points de théorie. Un analyste qui sache y faire avec l’inconscient, c’est-à-dire, le faire débucher sans jouer à l’attraper. Et cela, à propos du patient et non de l’être en perplexité venu consulter un contrôleur.

59 On voit sous cet angle que c’est le désir de l’analyste qui est en jeu d’un côté comme de l’autre. Pour que le contrôle soit possible, il faut qu’il y ait ce désir plus fort que les autres désirs, plus fort que le principe de plaisir, ce désir à la fois « averti » et « décidé », dont parle Lacan. C’est ce désir d’analyste qu’il s’agit de remettre en selle dans le contrôle, parfois de ressusciter, si possible d’en améliorer l’assiette.

60 Puisque qu’il s’agit de mettre en acte le mieux possible le désir de l’analyste, le contrôlant se doit de mobiliser toutes ses ressources analytiques.

61 À savoir :

62

  • Laisser aller son énonciation lorsqu’il s’adresse au contrôleur tout en mobilisant sa capacité de travail clinique, observation et compte-rendu, centré sur le patient mais aussi sur l’interaction : ce que je dis, ce que je ne dis pas, ce que je perçois de ses réactions et des miennes, sans oublier ce qui m’échappe. C’est un vrai travail, car nous sommes faits pour oublier ces échanges et particulièrement les détails qui ne cadrent pas, qui sont ceux où l’inconscient discrètement se manifeste. Le contrôlant pense à son « cas » régulièrement dès que le rendez-vous est pris. Il n’y pense plus de la même façon que lorsqu’il était seul, car c’est à la psychanalyse (incarnée provisoirement dans le contrôleur) que le cas va être adressé. Certains écrivent, d’autres apportent leurs notes pour s’y référer. « Qu’avez-vous à me dire » demande régulièrement Lacan à Geblesco, et à chaque fois c’est un rappel.
    Cette ouverture à l’autre, surtout à ce qui ne cadre pas dans la lucarne du fantasme, cette possibilité de travailler sur ce qu’on ne perçoit pas consciemment, qu’est-ce qui la rend possible si ce n’est la psychanalyse ? Même si certains y sont portés de naissance, si l’on peut dire, la psychanalyse a ce privilège de renouveler perpétuellement le regard clinique.
  • Là où le contrôlant ne peut pas dire, revenir sur ses associations, c’est-à-dire à sa propre analyse, par quoi s’analyse son « contre-transfert », etc. Il lui faudra trouver comment dire ces éléments personnels sans substituer son analyse à celle de son patient.
  • Ne pas craindre les associations théoriques, car elles aussi sont du « matériel », elles disent quelque chose de la situation.
  • Dans la mesure du possible, recevoir les interventions du contrôleur à ce niveau du faire et non de l’être, mais là, c’est surtout de l’éthique du contrôleur qu’il s’agit.

63 Un exemple : au début de son premier livre Psychanalyser (Seuil 1968), Serge Leclaire met en scène une séance de psychanalyse de façon tout à fait originale, rendant compte en détail du flux des pensées de l’analyste. L’analysant fait état d’une fantaisie diurne de type obsessionnel. Satisfait de voir ainsi confirmé son diagnostic par rapport à ce patient, l’analyste associe sur d’autres fantasmes obsessionnels typiques, – qui ne lui sont pas étrangers, signale Leclaire. La série se termine sur des images en miroir à l’infini. Question d’identification ? Les miroirs renvoient l’analyste à la théorisation de son analyste et maître en analyse dite « stade du miroir ». Mais promptement, l’analyste-maître ainsi évoqué va entrer en fonction de sur-moi analytique, car n’est-ce pas lui qui a insisté sur la raison d’être de l’analyste : entendre ce qui se dit du désir inconscient à travers ce que lui adresse le patient dans le temps de la séance ? Ainsi remis dans les rails de sa fonction, l’analyste réalise que ce patient vient pour la première fois de jouer le jeu de la psychanalyse en avouant une fantaisie, au lieu de se plaindre comme d’habitude de ses difficultés quotidiennes. Mais dès lors, c’est le transfert qui entre en jeu, avec la question de son maniement. Que convient-il de dire, de faire ou ne pas faire ?

64 Ce petit exemple pour dire que même l’usage du surmoi analytique n’est pas forcément à déconseiller. Le problème avec le surmoi, c’est qu’il ne sait pas s’arrêter, il veut tout régenter. On voit ainsi dans les pages suivantes l’analyste décrit par Leclaire, trop soucieux de se conformer aux règles techniques qui lui ont été enseignées, se prendre les pieds dans la conduite de la cure. Heureusement, la réaction du patient et une nouvelle intervention éclair du sur-moi analytique le remettront sur les rails du désir du patient « dans sa singularité ». Le surmoi n’intervient utilement que par éclairs ; ce n’est pas un maître à suivre constamment, mais il n’est pas pour autant à proscrire.

65 À partir de cet exemple et de beaucoup d’autres, il y aurait aussi à s’interroger sur les vertus analytiques de la théorie. Est-elle purement théorique, « mentale », intellectuelle, comme beaucoup le disent, ou bien les concepts analytiques portent-ils en eux quelque chose de la psychanalyse ? Personnellement, je ne crois pas qu’il puisse exister une seule proposition purement théorique. Mais le malentendu est toujours possible, c’est même la règle, et chacun trouve ou ne trouve pas par quel joint il pourra articuler thérapeutique et recherche, pour reprendre encore une fois les termes freudiens.

IV. DU TRANSFERT À L’AMOUR

66 Concluons avec Élisabeth Geblesco sur la question du transfert dans le contrôle. J’ai dit assez vaguement que le transfert n’était pas le même dans le contrôle et dans la cure. Cela ne veut pas dire que le désir inconscient n’y soit pas engagé dans toute sa sauvagerie native. Mais il est en quelque sorte tenu en respect par ce désir plus fort (mais non exclusif) qui porte vers l’analyse, non plus comme figure idéale du savoir comme au début de l’engagement, mais comme pratique effective. J’en veux pour preuve le terrible rêve qui survient vers la fin des deux années prévues comme temps de contrôle avec Lacan (p. 102). Dans ce rêve, une haine féroce à l’égard des femmes qui entourent Lacan s’exprime sans déguisement – dans un moment où elle craint qu’il ne soit malade. Elle en est d’abord troublée, mais voilà que lui vient un apaisement et que sa position change : le rêve a dit ce qu’il avait à dire, il a fait office d’analyse. Elle comprend soudain ce que veut dire dans le dialogue platonicien le passage de l’Aphrodite terrestre à l’Aphrodite céleste : les complexes inconscients ont cessé de parasiter l’amour. Elle aime Lacan, mais ce n’est pas pour se marier avec lui, ni pour se l’approprier d’une autre manière. Elle l’aime, c’est tout. Ce n’est pas un aveu, c’est un fait psychique, et elle rendra à cet amour dénué de culpabilité les honneurs qu’il mérite, tout en vivant sa vie et son désir à sa façon. Elle reformulera un peu plus tard la différence entre les deux Aphrodite : « Le rapport sexuel n’existe pas, mais l’amour, ça existe. » Le personnage paternel subsiste, certes, mais il n’est plus incestueux.

67 C’est aussi le moment où elle peut se reconnaître analyste avec lui, sans se prendre pour son égale mais dans une même série, selon l’expression bienvenue d’Andrée Lehmann. Ne sont-ils pas portés par un même désir, engagés dans une recherche comparable portant sur le même objet ? Mais ce n’est pas tout. Quelque chose est passé de l’un à l’autre. Elle s’interroge à ce moment-là sur l’Etre, sur ce qui se transmet de l’un à l’autre et fait l’être analyste. Il approuvera cette recherche, ce qui ne nous empêche pas de nous interroger nous aussi.

68 Par la suite, elle reviendra le voir pour « parler avec lui », surtout de points de théorie et de questions d’École. Elle ne fuira pas devant sa maladie, non par aliénation dévote, à mon avis, mais parce que c’est ce qu’elle doit à ce sentiment qui la porte. Avec l’apaisement lui est venue une inscription à la fois résolue et tranquille dans l’association qu’il a fondée. Pour reprendre la belle et juste expression de Christian Simatos, « Lacan lui a permis de s’autoriser d’elle-même ». Elle a du même coup trouvé sa place dans une communauté et traversera sans trop de dégât, semble-t-il, les tourments et tornades liés à la dissolution de l’École.

69 Un dernier mot sur ce personnage du maître, qui semble un objet phobique pour beaucoup d’entre nous. Je voudrais de nouveau citer à ce propos l’article d’Annie Tardits mentionné plus haut, qu’elle a intitulé d’une citation de Lou Andréas-Salomé : « Le temps de Ferenczi doit encore venir » : Ferenczi, qui savait parfois le bien dire, parlait du « consentement critique, sans aveuglement, à une autorité fondée sur ses actes » (op.cit. p. 233). Exemple pris dans le Journal de Geblesco : « En sortant, je me sens malheureuse, mais calme. Je m’inquiète sur ce qu’il pense… Si c’est du mal, espérons que cela lui passera… » (p. 148). Il n’y a pas soumission masochiste, mais gratitude, mais reconnaissance d’une dette symbolique vitale parce qu’elle lui permet de soutenir son désir. Sous une forme ou sous une autre, il y a de l’amour. Pourquoi le nier ?

70 Le rapprochement fait par Allouch entre une position aristocratique et la psychanalyse peut à mon avis se généraliser. La psychanalyse permet à chacun de soutenir son désir (alors que le névrosé en a honte), sans pour autant s’imaginer avoir à en jouir. L’aristocrate n’a pas honte de ses extravagances, mais la dimension du « servir » ne lui est pas moins consubstantielle. Nous sommes au service de notre désir, nous n’en sommes pas les maîtres.

71 Un psychanalyste, c’est quelqu’un qui met ou remet le désir inconscient à sa place, en permettant d’opérer ce nouveau refoulement dont parle Freud, qui laisse le moi « poreux ». Mettre l’inconscient à sa place, c’est une condition de l’exercice de la psychanalyse, c’est l’essence de la pratique et c’est son résultat. Freud définit ainsi les bénéfices de la psychanalyse, qui sont aussi des signes qu’elle s’effectue : « aimer et travailler ». L’amour nous est infiniment précieux, c’est une chance d’en rencontrer un, c’est un malheur et un deuil de devoir s’en arracher. Ne serait-il pas dommage que les psychanalystes, effrayés ou obnubilés par le transfert, se croient obligés d’opposer à l’amour le principe de précaution ?

Notes

  • [*]
    In « Acte de Fondation », §1 Section de la psychanalyse pure. On peut retrouver ce texte dans Autres écrits, Seuil, p. 229 à 236.
Français

Soucieux de développer dans toute leur rigueur les implications de l’inconscient, Lacan repense suivant ce fil la question du contrôle. Le contrôle n’est pas une obligation de la formation analytique, mais d’abord une conséquence de l’engagement personnel dans la psychanalyse. Il s’impose cependant, car cet engagement entraîne aussitôt des responsabilités analytiques. Le devenir psychanalyste ne peut procéder que d’un désir toujours en passe de trouver sa place, le désir du psychanalyste. Le livre d’Élisabeth Geblesco montre à l’œuvre cette conception du contrôle. Il s’en déduit des réflexions originales sur l’amour et le transfert.

Mots-clés

  • Contrôle
  • Institution analytique
  • Responsabilité analytique
  • Transfert
  • Amour
  • Formation du psychanalyste
  • Désir du psychanalyste
  • École freudienne de Paris
  • Nomination des psychanalystes
  • Politique de la psychanalyse
English

There Must Be a Control’ (Lacan)

In an effort to fully develop the whole range of the unconscious’s implications with rigour and method, Lacan returned to the question of control analysis. Control analysis is not, then, an obligatory part of an analyst’s training, but rather the consequence of the analyst’s personal commitment to psychoanalysis. It is made imperative by the fact that this commitment brings its own share of analytical responsibility. The future of the psychoanalyst proceeds from his or her constant desire to find their place, which Lacan terms the psychoanalyst’s desire. Élisabeth Geblesco’s book shows this conception of control analysis in action and sparks insightful and original considerations on love and transference.

Key-words

  • Control Analysis
  • Analytical Institution
  • Analytical Responsibility
  • Transference
  • Love
  • Training of Psychoanalysts
  • Desire of the analyst
  • École Freudienne de Paris
  • Appointment of Psychoanalysts
  • Politics of Psychoanalysis
Danièle Lévy
130, rue La Fayette 75010 Paris
Mis en ligne sur Cairn.info le 12/01/2011
https://doi.org/10.3917/top.112.0061
Pour citer cet article
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