CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Le projet de ce numéro est né de constats dont il nous était souvent arrivé de discuter ensemble. Dans le monde contemporain, la poésie a continué à se développer dans les régions ou dans les pays où elle a constitué une forme de résistance. Un certain nombre de socio-anthropologues du politique ont mis l'accent sur ce rôle transgressif joué par la littérature et la poésie, par la poésie à transmission essentiellement orale, d'abord, mais aussi par des textes destinés à l'impression [1]. Nous avons cherché à travers quelques exemples trouvés à l'Est et au Sud de l'Europe, à explorer cette effervescence poétique propre aux pays où règne l'autoritarisme. Quel qu'en soit le mode de circulation (chansons populaires, plaquettes à tirage limité ou feuillets que l'on se passe de la main à la main), la poésie constitue alors un véritable geste politique, de mise en commun et d'échange. Les sentiments et les situations vécues se disent et s'évaluent, dans une langue qui n'est cependant pas celle du dévoilement. Tout se joue entre le dire et le masqué, dans le travail du symbole, par « ce qui se communique dans le choc de l'incompréhensible » [2]. La censure a ceci de particulier qu'elle rend la symbolisation indispensable, et oblige à la travailler au plus près pour que le symbole soit clair et obscur. C'est dire que nous laissons de côté la poésie dite engagée, illustration d'une position partisane, et pleine de réticences vis-à-vis de ce qui est étrange ou déconcertant. Cette poésie appartient à un passé qui semble révolu, celui des consensus et des adhésions monolithiques.

2Face aux possibilités d'exprimer, la situation actuelle revêt divers visages : il y a d'un côté les pays où toute critique directe est dangereuse, pour celui qui l'émet et pour celui qui en prend connaissance (comme le montrent les articles sur l'Irak ou la Biélorussie). De l'autre ceux où, en raison de leur abondance, les mots sont devenus inefficaces : après la chute du mur de Berlin, nombre de pays qui appartenaient au bloc communiste ont rejoint cette « normalité » des démocraties occidentales. Les mots ont été dévalorisés, et bien des écrivains ont été gagnés par le sentiment de prêcher dans le désert. d'où la détermination de certains de travailler le symbolique au plus profond. Sous le poids de la censure, au contraire, la poésie tend aisément à s'épanouir. C'est qu'elle est un moyen de survie personnelle, et, parce qu'elle se mémorise facilement, un outil de communication orale. Devenue chanson, comme chez le brésilien Chico Buarque, elle ne s'en transmet que mieux. Elle est en prise sur le vécu de chacun et permet de dire ce qui est caché ou ce que l'on n'a pas le droit de dire. En témoignent les poèmes cités dans ce numéro, particulièrement ceux qui ont été traduits de l'arabe. Ils manifestent le triomphe de l'irrégulier, du récalcitrant, et, comme l'écrivent à la fois Oskar Pastior et Mohamed Berrada, ne sont jamais du côté de l'ordre établi, qu'il s'agisse de l'ordre politique ou de l'ordre rhétorique ; la rupture avec les canons littéraires renvoie à une rupture plus radicale. Nous n'en sommes que plus reconnaissants aux traducteurs qui ont dû faire parfois un effort considérable pour que passent d'une langue à l'autre les dimensions multiples des textes.

3Notre propos, on le comprend, est loin d'être exhaustif. Nous ne présentons que quelques-uns de tous ceux et de toutes celles dont il nous semble que l'invention poétique peut être lue comme un geste politique. Les poètes dont il est question ici, ou dont nous citons quelques textes, se répartissent sur deux générations. Ceux de la première génération ont le plus souvent choisi de jouer sur le sens, la polysémie, l'ambiguïté, la sonorité des mots, la mise en musique, la dislocation du langage, pour s'exprimer mais aussi sentir en commun et favoriser les moyens d'expression de l'indicible. Les plus jeunes, nés après 1960, sont ceux qui ont connu déconvenue politique et impasse économique. Le recours à la poésie va chez eux de pair avec le sentiment d'impuissance et d'échec de l'action politique.

4Le mouvement ainsi opéré est double. Il est d'abord celui d'une implication totale, et donc, en un sens, de repolitisation là où le risque était grand d'apathie ou de résignation ; mais il est aussi celui du choix d'un autre lieu propre aux créateurs. Ces poètes ne sont pas hors d'atteinte ; ils se mettent toujours en danger. Ils sont menacés, risquent l'interdiction, l'emprisonnement ou l'exil, car les pouvoirs voudraient ne pas être dupes. Et il est bien vrai que cette production poétique libératrice d'énergies a souvent valeur de symptôme, de signe avant-coureur de l'effondrement d'un régime dont on ne s'aperçoit pas encore qu'il ne tient qu'à un fil. Mais en s'impliquant ainsi, les poètes se déplacent sur une autre scène, celle de la parole qui enchante et celle des symboles qui toujours échappent. Il n'y a donc jamais de confrontation directe, contrairement à ce qui se produit avec l'engagement littéraire partisan. Les poètes se construisent un espace propre qui n'est pas celui des affrontements de pouvoirs. Ils se protègent ainsi de l'académisme et courent moins le risque de la trahison ou de la compromission.

5Nous ne nous sommes pas non plus pliés aux canons de l'académisme. Les poèmes et les auteurs à l'aide desquels ce numéro a été conçu, vont du plus populaire au plus hermétique. Certains poètes sont reconnus, d'autres relèvent, pour le moment de la littérature grise ou semi-grise. Ils ont en commun d'être présents au monde, à leur monde et au nôtre.

Notes

  • [1]
    Il faut citer plus particulièrement James C. Scott, Domination and the Arts of Resistance, Hidden Transcripts, Yale University Press, 1990, Peter Stallybrass et Allon White, The Politics and Poetics of Transgression, Ithaca, Cornell University Press, 1986, et Lisa Wedeen, Ambiguities of Domination, Politics, Rhetorics, and Symbols in Contemporary Syria, The University of Chicago Press, 1999.
  • [2]
    Th. Adorno, « Engagement », dans Notes sur la Littérature, Flammarion, 1999, p. 288 (Champs).
Mohamed Berrada
Sonia Dayan-Herzbrun
Nicole Gabriel
Dernière publication diffusée sur Cairn.info ou sur un portail partenaire
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Mis en ligne sur Cairn.info le 01/01/2011
https://doi.org/10.3917/tumu.019.0005
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