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Vingtième Siècle. Revue d'histoire

2003/2 (no 78)


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Sur l’inépuisable question de la réforme de l’État républicain dans les années 1930, voici la position de Paul Reynaud, exposée exhaustivement : une « révolution dans l’ordre ». Après Tardieu, ce libéral échouera et connaîtra la solitude politique. Mais il pourra rebondir, toujours au nom des droits du Parlement. Thibault Tellier retrace ici l’histoire d’une passion constitutionnelle toujours verte, qui n’a pas faibli de 1919 à 1962.

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La crise économique que connaît la France depuis le début des années 1930 est propice au retour du thème de la réforme de l’État sur le devant de la scène politique. Ce dernier n’est en effet pas nouveau. Dès 1918, Léon Blum, dans ses Lettres sur la réforme gouvernementale avait posé avec pertinence la question de l’adaptabilité républicaine face aux nouveaux enjeux politiques. Si la question a perdu de son intensité une fois la prospérité retrouvée, sans pour autant disparaître, il était logique de la voir de nouveau se manifester lorsque la France se trouve confrontée à une nouvelle crise majeure de régime. C’est en particulier à partir de l’année 1933 que les principaux chefs politiques vont commencer à s’exprimer sur la question. En publiant l’année suivante un ouvrage important sur le sujet, L’heure de la décision, l’ancien président du Conseil André Tardieu devient à droite le porte-parole naturel des partisans d’une réforme globale [1][1] Cf. Nicolas Roussellier, « André Tardieu et la crise....

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En revanche, on connaît nettement moins, pour ne pas dire aucunement, l’opinion de celui qui apparaît alors comme son second, le député de Paris Paul Reynaud. De ce dernier, on retient surtout sa prise de position en faveur de la dévaluation dès le mois de juin 1934. Pourtant, tout au long de sa longue carrière parlementaire (1919-1962) il s’est intéressé aux questions constitutionnelles, proposant pour chaque régime des aménagements tendant à rééquilibrer l’exécutif vis-à-vis du législatif. De ce point de vue, ses prises de position concernant la réforme de l’État dans les années 1930 revêtent un intérêt particulier pour l’historien dans la mesure où, député libéral empreint de culture politique anglo-saxonne, il va être confronté aux événements du 6 février.

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Par ailleurs, cet engagement va le conduire aussi à prendre position sur un autre dossier de manière encore plus radicale : la question de la dévaluation qui va l’entraîner aux marges du jeu politique. Pourtant, rien ne le prédestinait à un tel écart dont il supportera les conséquences jusqu’à la guerre. Député de Paris depuis 1928, ayant réussi à sauver son siège quatre ans plus tard malgré la défaite générale de ses amis au plan national, toutes les conditions étaient réunies pour faire de lui un candidat potentiel aux plus hautes charges de l’État, une fois l’évolution de la Chambre acquise après la défaite de son camp aux élections générales de 1932. C’est donc naturellement en qualité d’opposant à la majorité radicale que Paul Reynaud s’inscrit à son tour, d’abord aux côtés d’André Tardieu, dans le débat sur la réforme de l’État.

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Il importe néanmoins de replacer ses prises de position dans un contexte plus large car, comme nous le montrerons, son positionnement dépasse largement le cadre théorique du débat sur la réforme de l’État, en particulier au moment de la crise majeure que constitue le 6 février 1934. Sans pouvoir parler pour autant de dérive, il est certain que l’ancien membre des gouvernements Tardieu et Laval s’est éloigné brièvement des principes fondamentaux du libéralisme politique.

? Un engagement ancien

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Paul Reynaud n’a en fait pas attendu le début des débats sur une nécessaire réforme de l’État au début des années 1930 pour faire preuve d’une grande détermination sur le sujet. Chargé en 1918 par le Conseil général des Basses-Alpes, dont il est l’élu depuis quatre ans, d’un rapport sur le projet de réforme administrative que lui a soumis, comme à tous les conseils généraux le gouvernement de l’époque dirigé par Georges Clemenceau, il est allé plus loin en posant clairement la nécessité d’une réforme politique globale pour la France. Le ton est déjà donné : il s’agit en fait de donner au pouvoir exécutif une véritable existence, notamment par la création d’une présidence du Conseil au réel pouvoir dont le titulaire ne disposerait pas de portefeuille mais aurait une autorité indiscutable sur tous les ministres de son cabinet. D’autre part, il préconisait la séparation nette entre l’exécutif et le législatif : « Il faut que le pouvoir exécutif vive dans des conditions de stabilité qui lui permettent d’avoir des vues d’ensemble sur les grandes questions internationales et de les réaliser. Pour cela, il faut opérer, enfin, la séparation du pouvoir législatif et du pouvoir exécutif soit en décidant que les ministres seront choisis hors du Parlement, soit en obligeant un parlementaire nommé ministre à abandonner son mandat [2][2]  « La réorganisation administrative de la France »,.... » Devenu député en 1919, il continue à s’intéresser à ces questions comme peut en témoigner son appartenance à divers groupes réformateurs de la Chambre.

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À la veille des élections générales de 1924, il maintient son point de vue, estimant le régime parlementaire de la France trop faible pour faire face aux responsabilités qui sont désormais les siennes, notamment sur la scène internationale. Toutefois, et cela est tout à fait important pour la suite, critique ne veut pas dire défiance envers un type de régime qui continue à bénéficier de sa confiance. À l’heure où l’Italie a définitivement abandonné le régime démocratique et qu’en Allemagne, la République de Weimar semble de plus en plus menacée, Paul Reynaud condamne dans le même temps le recours à toute forme de dictature pour réformer la France du point de vue politique. Dans une interview accordée au Temps, il écarte d’ailleurs tout risque de malentendu. Selon son opinion, le régime parlementaire en France doit rester parce que « fort différent des Allemands et des Italiens, le Français a une individualité puissante ; que la surveillance policière inhérente aux dictatures révolterait notre tempérament ; qu’un gouvernement dictatorial, après nous avoir aidés à sortir de nos difficultés provoquerait fatalement des convulsions nouvelles fort dangereuses en raison des circonstances extérieures ». Il ajoute pour en terminer sur cette question : « Et puis les dictatures ne sont pas éternelles et leurs suites peuvent être graves [3][3] « Comment faut-il améliorer le parlementarisme ? »,.... »

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Redevenu député en 1928 [4][4] En 1924, Paul Reynaud a été battu dans les Basses-Alpes...., sa réflexion a évolué. Cette fois, il se montre ouvertement favorable à une révision constitutionnelle. Toujours fidèle au système politique de la Grande-Bretagne, il estime que le rapprochement entre les deux anciennes démocraties ne peut avoir lieu que dans la mesure où les parlementaires acceptent de faire le déplacement jusqu’à Versailles : « Pour établir le système anglais, pour permettre au président de la République de se passer du consentement du Sénat, qui est pratiquement impossible à obtenir, il suffit de biffer six mots dans la Constitution : “sur l’avis conforme du Sénat”. Donc, Versailles ? Mais oui, l’expérience d’août 1926 n’a-t-elle pas prouvé que le règlement de l’Assemblée nationale est le meilleur [5][5] Paul Reynaud, « Rationalisation de la politique »,... ? »

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En 1928, Paul Reynaud franchit donc une seconde étape dans sa réflexion sur les nécessaires changements à apporter à la Troisième République. Après avoir suggéré quelques réformes qui étaient plus de forme que de fond, il en vient désormais à se ranger parmi les partisans d’une véritable réforme constitutionnelle. Au vu de l’article, elle peut encore apparaître quelque peu modeste face à la situation. Mais face à la crise politique qui gagne progressivement le pays jusqu’à la crainte d’une paralysie totale des institutions, et dont le 6 février 1934 sera en quelque sorte l’aboutissement, Paul Reynaud va, lui aussi, évoluer pour aboutir cette fois à une triple exigence : réforme électorale, dissolution, révision de la Constitution.

? Réforme ou tentation autoritaire ?

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La crise économique se doublant peu à peu d’une crise politique mettant en cause les institutions elles-mêmes, les années 1933-1934 sont fort logiquement des années décisives en ce qui concerne les débats ayant trait aux réformes institutionnelles. En 1933, c’est la droite libérale qui va prendre l’initiative de ce combat car après la défaite de 1932 aux élections générales, elle y voit très certainement un moyen efficace pour s’attaquer aux radicaux alors en charge des affaires du pays. À la tête de cette campagne, il faut un chef : ce sera André Tardieu car malgré sa responsabilité dans la défaite de son camp un an plus tôt, il reste le seul recours possible pour une droite qui se cherche.

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Comme l’a noté Nicolas Roussellier, le tournant pour l’ancien président du Conseil s’opère dès le début de l’année 1933. Le 27 janvier, il fait en effet une conférence dans laquelle il annonce sa ferme intention de faire campagne pour la révision des lois constitutionnelles. S’en suit toute une série de réunions publiques qui confèrent à l’événement une dimension nationale. Dans le même temps, il publie dans L’Illustration, entre le mois de février et novembre, une série d’articles regroupés sous le titre « Pour en sortir ». Une chose est en tout cas certaine : dans ce débat, André Tardieu compte bien se passer de la Chambre pour s’adresser directement au peuple [6][6] C’est d’ailleurs plus cet aspect-là que le contenu.... Le programme de l’ancien président du Conseil se décline de la manière suivante : retirer à la Chambre l’initiative en matière de dépenses budgétaires, autoriser la dissolution « à la seule demande du Premier ministre [7][7] Terme employé par Tardieu lui-même et qu’il souhaiterait... », introduire de même le principe du référendum, et enfin mettre en œuvre le vote des femmes.

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Comme on le constate, ces propositions sont plus hardies que celles de Paul Reynaud durant les années précédentes. Toutefois, le fait saillant s’y retrouve : les deux hommes se prononcent en faveur d’une dissolution possible, ce qui, indiscutablement, aurait pour effet de diminuer les prérogatives du Parlement. Seules les modalités pour y parvenir diffèrent : pour Tardieu, elle ne doit relever que du chef du gouvernement, tandis que pour Paul Reynaud, elle doit être automatique une fois le gouvernement mis en minorité. On note donc déjà une légère différence d’approche entre eux : la dissolution appartient au « Premier ministre » et à lui seul pour Tardieu ; elle ne peut être qu’un mécanisme parlementaire logique et indépendant de toute volonté politique personnelle pour Paul Reynaud. Dans le premier cas, elle n’appartient qu’à un seul homme, dans le second, elle reste une prérogative parlementaire. Il s’agit là d’une différence fondamentale pour la suite, le député de Paris Paul Reynaud restant avant tout attaché aux prérogatives du Parlement.

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Dans ce débat suscité et initié par Tardieu, Paul Reynaud ne reste d’ailleurs pas absent. Lors d’une interview accordée au Petit Journal, l’ancien vice-président du gouvernement Tardieu explique que la France, étant donné sa situation présente, doit s’adapter à des besoins nouveaux. En particulier, il est surtout nécessaire, de son point de vue, de renforcer l’autorité de l’État et d’obtenir plus de continuité dans la gestion des affaires publiques : « Le problème est de concilier ce pouvoir fort avec la souveraineté du peuple supprimée ailleurs, mais à laquelle nous restons attachés [8][8]  Le Petit Journal, 16 mars 1933. », résume-t-il. Le modèle parlementaire britannique est ici cité en exemple, puisque contrairement à la France où le système serait selon son expression « vicié par l’instabilité », ce dernier permet au contraire la dissolution dès le renversement du gouvernement. Il n’y a donc en fait rien de neuf et d’original dans les propositions de Paul Reynaud, puisque le remède préconisé est le même que celui proposé plusieurs années auparavant. Il s’agit de biffer les six mots de la Constitution : « Sur l’avis conforme du Sénat ». En revanche, il n’y est pas encore question d’un changement concernant le mode de scrutin.

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Il est aussi intéressant de constater que Tardieu n’est pas encore cité en référence pour ce qu’il convient de faire, mais seulement en exemple pour ce qu’il convient de ne plus faire : « L’expérience montre que, dans des conditions semblables, la politique d’un gouvernement subit toujours la pesée de la fraction, même insignifiante, de sa majorité qui vit en bordure de l’opposition. De même, chaque fois qu’un ministre tomberait pour la défense des finances publiques, un appel aux électeurs me paraîtrait justifié. » En revanche, quand André Tardieu envisage l’ébauche d’une nouvelle majorité sur les ruines de l’ancienne, d’inspiration radicale-socialiste, il est ici parfaitement rejoint par Paul Reynaud mais non cette fois par Pierre-Etienne Flandin qui, lui, reste fidèle à la politique de la main tendue aux radicaux [9][9] En décembre 1933, André Tardieu lança à la Chambre :....

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La gauche voit sans distinction dans ces déclarations faites par Tardieu ou Reynaud, un appel à l’instauration d’un régime autoritaire en France. À cette date, le second apparaît encore comme le fidèle parmi les fidèles du premier. Pourtant, la tentation d’avoir recours à un régime fort ne fera jamais partie des options prises par Paul Reynaud, qui restera toujours fidèlement attaché au régime parlementaire inspiré du modèle anglo-saxon. Plutôt que de remettre en cause le régime républicain dans ce qu’il peut avoir de plus démocratique, il préférera toujours en appeler à sa nécessaire rénovation [10][10] Constatant que le modèle parlementaire est partout....

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Il s’en prend également à ceux, qui en France même, souhaiteraient voir évoluer le régime vers une forme plus autoritaire. Il s’en prend en particulier aux tentatives de ceux que l’on appelle les néo-socialistes dirigés par Adrien Marquet et Marcel Déat. Leurs propositions, présentées lors du congrès socialiste d’Avignon en juin 1933, sont surtout originales par le fait qu’elles se rapprochent beaucoup de celles développées par Mussolini en Italie et même, dans une certaine mesure, par Hitler en Allemagne. Adrien Marquet concevait ainsi cette nouvelle doctrine : « Nous disons, nous, que dans le désordre actuel, à l’heure où tout fait faillite, aussi bien dans le cadre du régime que dans les tentatives internationales pour sortir du chaos, nous disons que si le socialisme, dans cette confusion, se décidait à apparaître comme un pôle d’ordre alors l’ingénieur, le fonctionnaire, les classes moyennes viendraient à nous [11][11] Édouard Bonnefous, Histoire politique de la Troisième.... » Quant à Déat, il allait encore plus loin, incitant ses camarades à tenir compte du « fait nation » et à voir dans l’hitlérisme autre chose « qu’un mouvement de mercenaires prêts à servir les intérêts industriels et bancaires » [12][12]  Ibid. .

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Dans deux articles successifs, Paul Reynaud revint en détail sur les idées de Déat et de ses amis [13][13] Les deux articles parurent respectivement les 25 et.... Pour lui, il n’y avait pas lieu de se tromper. Plutôt que vers le fascisme italien, c’est bien vers le national-socialisme allemand qu’ils se sentaient attirés [14][14] Paul Reynaud note en effet : « Il n’est pas jusqu’à.... Or ce désir de mimétisme ne correspond pas pour Paul Reynaud aux attentes des Français. Si en Italie et en Allemagne, on peut constater un attrait très important pour le mysticisme qui y anime les jeunesses nationales, ce n’est pas le cas en France. L’erreur principale commise, selon son expression, par ceux qu’il appelle « nos fascistes transis », réside essentiellement dans le fait qu’ils se sont, en définitive, contentés de copier une doctrine étrangère : « Il manque à nos fascistes une doctrine originale adaptée à nos besoins nationaux [15][15]  La Liberté, 25 juillet 1933. », déplore-t-il non sans ironie.

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Certes, pour le député de Paris, il existe bien un problème qui réside dans le fait que l’État soit trop faible et que le parlementarisme ait besoin d’être régénéré, mais à ces questions il existe selon lui une solution purement française qui est celle qu’il prône depuis plusieurs mois et qui s’appelle la réforme de l’État. Marcel Déat et ses amis se retrouvent donc pris dans leurs propres contradictions puisque d’une part, ils ne veulent se reconnaître ouvertement ni dans le fascisme ni dans le socialisme et que d’autre part, ils ne veulent plus d’un parlementarisme qualifié de « vieillot » par l’un des leurs. Pour Paul Reynaud, l’hypothèse Déat ne résiste donc guère à une analyse objective : « Est-ce dictature qu’ils veulent dire lorsqu’ils réclament la substitution de l’ordre et de l’autorité à notre parlementarisme vieillot ? Ce ne peut être que cela. Mais l’avoueront-ils ? S’ils ne l’avouent pas, parlons d’autre chose [16][16]  Ibid., 29 juillet 1933. », recommande-t-il.

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Quelques semaines plus tard, au mois de novembre 1933, Déat et ses amis furent exclus de la SFIO et fondèrent le Parti socialiste de France-Union Jean Jaurès. Les débuts de ce parti furent plus difficiles que prévu, même s’ils reçurent une aide indirecte à leurs thèses par les événements qui faillirent effectivement mettre en péril le régime parlementaire lors des manifestations populaires du 6 février 1934 à Paris.

? Le 6 février 1934 et ses conséquences

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Les événements ne font guère l’objet d’une grande attention de la part de Paul Reynaud dans ses Mémoires. À peine deux pages suffisent et encore, à aucun moment, il ne livre sa réflexion sur la portée de cet épisode pourtant essentiel dans notre histoire politique contemporaine. Il n’existe par ailleurs aucune référence à des propos qu’il aurait tenus à l’époque. À le lire, on pourrait croire qu’il est resté tout à fait étranger aux faits, ce qui, bien entendu, est erroné pour peu que l’on veuille bien approfondir un tant soit peu la question.

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Mais ce sont surtout les conséquences d’ordre politique qui nous intéressent ici. Quelques jours avant l’événement tragique, le député de Paris avait d’ailleurs mis une fois encore ses concitoyens en garde contre l’imminence du péril qui menaçait à ses yeux, et les graves risques qui pourraient se produire si l’on n’y remédiait rapidement : « On ne veut pas supprimer les abus parce que les abus sont délicieux. Tous les régimes vieillissants ont dit à la révolution qui monte : “Encore une minute, monsieur le bourreau”. Tout le monde sent que notre régime politique a besoin de réformes profondes et qu’il y a urgence à y procéder. La vérité est qu’il n’a jamais fonctionné d’une manière satisfaisante mais que la dureté des temps fait sentir plus cruellement ses imperfections… Le grand abus de notre régime est le pouvoir excessif des neuf cents parlementaires et la domination qu’ils exercent sur le gouvernement. Les renversements perpétuels de ministères auxquels ils se livrent et leurs interventions dans le fonctionnement des administrations publiques et même de la justice [17][17] Discours prononcé au cours d’une réunion publique de.... » Avant même l’insurrection populaire, on note déjà ici une radicalisation du ton employé. Pour la première fois, c’est bien le parlementarisme et sa manière de fonctionner qui est au cœur de la critique. Il s’agit pourtant bien d’une déclaration qu’il convient de resituer ici dans le contexte de fièvre antiparlementaire qui précède le 6 février.

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Au lendemain des affrontements de rue, les conséquences politiques furent immédiates. À droite, André Tardieu sortit de son isolement politique depuis que sa campagne solitaire en faveur du révisionnisme l’y avait conduit. Désormais, ses idées avaient valeur de programme de gouvernement, et lui ouvraient de nouveau les portes du pouvoir. L’esprit acéré d’Henri de Kerillis, avant même le 6 février, ne s’y trompait d’ailleurs pas : « Il y a un an, écrivait-il, quand Monsieur Tardieu a commencé sa campagne révisionniste, la plupart de ses amis l’ont laissé tomber. Ils sont unanimes à rendre compte maintenant qu’il leur offre la dernière chance de sauver la République [18][18]  L’Écho de Paris, 2 février 1934, in François Monnet,.... » Sans doute est-ce l’une des explications pour comprendre pourquoi Paul Reynaud haussa le ton au même moment et finalement se rapprocha des conceptions défendues par Tardieu. Ce ne fut pourtant que dans un entretien accordé au Temps, le 11 mars, que Paul Reynaud aligna ses positions sur celles de son ancien Chef de gouvernement. À cette date, ce dernier était déjà ministre d’État dans le gouvernement Doumergue aux côtés d’Édouard Herriot, ancien président du Conseil et lui aussi nommé ministre d’État pour la circonstance.

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Mais déjà, le 4 mars, à propos de l’ouvrage de Tardieu intitulé L’heure de la décision, et qui reprenait ses articles parus dans L’Illustration, Paul Reynaud se disait tout à fait d’accord avec lui pour reconnaître qu’il y avait en France une absence d’autorité, et que « pour libérer le gouvernement de cette servitude, il faut l’armer envers la Chambre [19][19]  Le Jour, 4 mars 1934. ». Pour l’heure, deux thèmes s’offrent à Paul Reynaud : la reconnaissance du 6 février et la demande de dissolution de la Chambre. Désormais, les déclarations qu’il va faire lors des nombreux déplacements qu’il va effectuer vont prendre une ampleur supplémentaire du fait que, André Tardieu étant entré au gouvernement, il lui a succédé à la présidence du groupe du Centre républicain à la Chambre.

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Le premier thème ne manque pas de surprendre. Aussitôt le coup de force perpétré par les Ligues, il en prend en quelque sorte la défense en démentant toute inspiration fasciste. Il y voit plutôt la manifestation d’une foule légitimement en colère. L’historien se doit de s’interroger sur une telle prise de position, particulièrement inhabituelle chez un défenseur si intransigeant des prérogatives parlementaires. Lors d’une conférence à Dreux, le 21 février, il met les choses au point : « Certains, dans l’intérêt de la propagande cartelliste, dénaturent le sens des événements qui viennent de se produire à Paris et osent prétendre qu’un mouvement fasciste a secoué la capitale. Mouvement fasciste ? Le mot fait penser à l’Italie ; or, nul n’ignore que le fascisme italien est l’œuvre du Léon Blum d’Italie, de Mussolini qui était le chef des partis révolutionnaires [20][20] Compte rendu de La Dépêche d’Eure-et-Loir, 22 février.... » Au contraire, selon lui, avec le 6 février, est née une « ère nouvelle ». Et ce n’est au contraire que dans l’hypothèse où les transformations attendues n’auraient pas lieu qu’il pourrait en effet y avoir en France risque de guerre civile. Or, constate-t-il, « une guerre civile, c’est une France affaiblie dans une Europe pleine de périls, à la veille d’une période qui est, pour nous, celle des classes creuses [21][21] Discours prononcé à Angoulême, compte rendu de L’Écho... ».

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Il faut donc donner satisfaction à ceux qui ont manifesté leur désaccord à Paris et qui, de son point de vue, ne sont pas des émeutiers voulant instaurer un régime fasciste mais désirant plutôt former, avec le concours du peuple de Paris, un mouvement populaire composé d’anciens combattants qu’il présente à cette occasion comme « des hommes qui acceptent de nouveau de s’immoler pour leur pays ». Tous seraient selon lui, « pénétrés de ce sentiment profond qu’un régime de liberté ne peut vivre qu’à la condition que ses dirigeants soient animés d’un esprit de probité et de sacrifice au bien public, de la “vertu” qu’exige Montesquieu ». Or, constate-t-il, « quel spectacle nous font apparaître les révélations de la commission d’enquête ? Celui d’hommes installés dans le Régime dont ils sont les profiteurs grâce à des influences occultes [22][22] André Tardieu avait été plus explicite en dénonçant.... Si insuffisantes soient-elles, les constatations déjà faites permettent au peuple qui avait élu les coupables de faire son propre examen de conscience. Le moins que l’on puisse dire est qu’il n’a pas été perspicace [23][23] Discours de Paul Reynaud à Troyes, Le Temps, 7 mai.... » Désormais, explique-t-il, ce n’est plus de temporisation dont on a besoin mais d’action rapide. Certes, il faut punir les coupables mais cela ne suffit pas ; c’est à la racine du mal qu’il faut s’attaquer. « L’autorité est morte dans l’État, il faut la rétablir », assure-t-il. Le 6 février n’est donc pas un mouvement factieux à ses yeux mais au contraire un « fait historique » contre lequel on ne peut rien puisque, de son point de vue, « ceux-là mêmes qui avaient d’abord tenté de calomnier le mouvement populaire du 6 février se sont aperçus qu’ils s’accuseraient eux-mêmes de lâcheté en continuant à soutenir qu’ils avaient pris la fuite devant quelques factieux ; à ce mouvement populaire, composé essentiellement d’anciens combattants, il faut donner satisfaction [24][24]  La Liberté, 16 avril 1934. ».

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Le programme d’action du député de Paris tient en trois points essentiels. Il faut avant tout donner au pouvoir exécutif la capacité de dissoudre. Ensuite, il faut renvoyer la Chambre actuelle qui est « morte » après lui avoir fait voter cette réforme constitutionnelle décisive. Enfin, les élections devront désormais avoir lieu au scrutin proportionnel régional. Paul Reynaud n’aura dès lors de cesse que d’obtenir ce qu’il présente désormais sous la forme d’un triptyque : réforme électorale, dissolution, révision de la Constitution. Si le principe de réforme constitutionnelle est désormais bien connu, les deux autres éléments méritent quelques explications. En ce qui concerne la dissolution, la Chambre, dans son état actuel, ne peut plus selon lui continuer à exister, étant donné qu’elle a été la cible principale des manifestants. Or, comme il s’agit avant tout de donner raison à la « noble cause » qui s’est exprimée ce jour-là, elle doit disparaître. « N’est-ce pas un devoir de probité politique pour une majorité, élue avec le mandat de faire une certaine politique et qui s’est disloquée, les uns abdiquant aux mains d’un gouvernement qui fait la politique contraire, les autres s’essayant à faire avec les communistes le front commun [25][25] Paul Reynaud, « Voter la RP et partir », Revue de Paris,... ? », demande-t-il.

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Une dernière tâche incombera quand même aux députés : voter le mode de recrutement de leurs successeurs, car il doit s’agir là aussi d’une réforme profonde des mœurs politiques. Ici, Paul Reynaud propose d’abandonner le scrutin d’arrondissement à deux tours au profit de la représentation proportionnelle régionale. Ce mode de scrutin offre selon lui de nombreux avantages sur l’ancien. Tout d’abord, il doit ramener l’égalité entre tous les citoyens. Pour Paul Reynaud, le député de la majorité est dans les faits le véritable sous-préfet de son arrondissement. D’autre part, le rôle de l’électeur influent est prépondérant étant donné la petite taille de la circonscription. Ce scrutin équivaut donc à développer ce qu’il appelle « une politique d’intérêts personnels et arrondissementiers et non d’idées ». Il faut donc de son point de vue élargir le vote par région ou par fraction de région d’au moins 500 000 habitants à raison d’un député pour 100 000 habitants, ce qui aurait aussi l’avantage de réduire le nombre de députés à 400. Afin de ne pas laisser certains espaces régionaux sans représentants de certains partis, et afin de garantir les droits de la minorité, il faut également avoir recours à la représentation proportionnelle. Certes, le risque de voir la Chambre ingouvernable avec ce mode de scrutin existe réellement mais sera vite résolu selon Paul Reynaud par le fait que l’autorité du pouvoir exécutif aura été rétablie entre temps. Ce choix relève aussi chez le leader des républicains nationaux d’une tactique plus politicienne, la représentation proportionnelle devant permettre de détacher électoralement les radicaux des socialistes. En effet, dans un scrutin à deux tours, les radicaux ont souvent besoin du report des voix socialistes pour l’emporter et vice-versa. « La représentation proportionnelle permettra aux radicaux d’être eux-mêmes. Le Cartel, ce grand ennemi du pays, ne sera plus obligatoire à la Chambre, radicaux et socialistes ne relevant que des voix de leur propre parti [26][26]  Ibid. », explique-t-il.

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Ce programme politique que Reynaud qualifie lui-même de « révolution dans l’ordre », et auquel il faudrait ajouter selon lui le droit de vote pour les femmes, devra être accompagné de mesures de nature économique [27][27] Une nouvelle proposition est aussi apparue après le.... Selon lui, au lieu de prendre des mesures « d’étatisme aveugle » comme par exemple la semaine de 40 heures pour tous, il serait nettement plus souhaitable de prendre « des mesures concertées au sein de chaque corporation et sanctionnées par l’autorité de l’État, arbitre désintéressé parce que défenseur du seul intérêt national [28][28]  Revue des Vivants, avril 1934. Il s’agit d’un numéro... ». Reynaud place en fait la réhabilitation des anciennes corporations au cœur de sa réforme économique et sociale. Pourtant, choix d’inspiration mussolinienne, cette option peut paraître là aussi surprenante chez un libéral adepte du modèle américain. Or, de son point de vue, la renaissance des corporations est indispensable : « Pour organiser la production nationale, l’ajuster aux besoins, la rationaliser, l’État, devenu assez fort, épaulerait les corporations qui décideraient [29][29]  La Liberté, 16 avril 1934.. » Quant à l’accusation de vouloir une économie dirigée, il s’en défend vigoureusement en expliquant que les responsables des corporations sont des gens capables de diriger l’économie contrairement à l’État « ce grand incapable, procréateur d’innombrables fonctionnaires ». Reste maintenant à savoir comment faire et surtout avec quels moyens politiques. Que ce soit en ce qui concerne sa prise de position en faveur des émeutiers du 6 février ou sa préférence pour certains principes économiques déjà mis en place par des régimes totalitaires tels que l’Italie, cela prouve, comme nous le suggérions en introduction, que Paul Reynaud n’a pas échappé, au moment le plus aigu de la crise, à la tentation d’avoir recours à une solution qui s’écartait pourtant grandement de ses principes politiques traditionnels.

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N’appartenant pas au gouvernement, mais présidant le groupe parlementaire à la place d’André Tardieu appelé au gouvernement par Gaston Doumergue, Paul Reynaud se doit de soutenir le gouvernement tout en appelant à l’urgence de la réforme de l’État. À plusieurs reprises, il met en garde contre toute faiblesse et tout retard à ce sujet. Selon lui, l’expérience Poincaré commande au président du Conseil la nécessité de dissoudre la Chambre dès que le pays aura clairement compris qu’il est le bénéficiaire de l’opération. Laisser cette Chambre se survivre reviendrait, à son avis, à commettre une erreur car « il ne tarderait pas à voir se dresser contre lui la plupart de ces radicaux sous la pression croissante de leurs électeurs socialistes ». De plus, la situation politique actuelle requiert d’agir vite car une nouvelle déception risquerait cette fois de déboucher sur une véritable guerre civile. Selon lui, il ne faut pas, en effet, oublier que les communistes sont en train de s’armer.

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Afin d’accélérer les choses, il écrit lui-même au président Doumergue pour lui conseiller de dissoudre la Chambre au plus vite car il craint que les radicaux ne changent d’avis à l’exemple de Camille Chautemps qui a apporté ce qu’il nomme « une adhésion courtoise mais pleine de menaces » aux projets de réformes. Il met aussi en garde l’ancien président de la République sur le fait de voir Édouard Daladier s’abstenir, Pierre Cot voter contre et enfin Georges Bonnet se mettre en congé lors du vote [30][30] Lettre de Paul Reynaud à Gaston Doumergue, 19 mai 1934,....

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Quant à savoir qui doit être l’instrument de ces réformes, il va sans dire qu’il s’agit des républicains-nationaux, dont le programme tout entier doit être placé sous le signe de cette « grande journée » que fut le 6 février. Paul Reynaud propose aussi la renaissance de la Ligue républicaine nationale créée en 1924 par Alexandre Millerand au lendemain du succès du Cartel des gauches. Elle pourrait être en effet un instrument utile pour la rénovation politique envisagée. Dans ce cas, elle se verrait attribuer le rôle de rassembler les républicains-nationaux dispersés, puisqu’elle ne constitue pas un parti à proprement parler, mais plutôt « exprime un état d’âme commun à tous les partis nationaux ». Bien entendu, il est tout à fait envisageable et même souhaitable que les républicains nationaux ne soient pas seuls dans cette entreprise réformatrice : « En ce qui nous concerne, explique-t-il, notre position est simple : nous voulons avant tout, que les coupables soient châtiés, mais nous sommes prêts à nous allier dans le pays à tous ceux qui se prononcent loyalement pour l’Union nationale [31][31] Discours devant le centre de propagande des républicains-nationaux,.... » Cela veut dire qu’ils sont tout prêts à accueillir « ceux des radicaux qui, d’accord avec eux sur le but, sont aussi d’accord sur les moyens [32][32] Paul Reynaud, « Essai d’un programme des républicains... ». Cela exclut en particulier la frange droitière des radicaux (l’allusion à Bergery est ici claire) « qui répudient le régime parlementaire, repoussent le suffrage universel, raillent le « pays légal », et, ayant fermé toutes les voies de la légalité, ne laissent d’autre issue que la violence et la guerre civile ». Cette exclusion vaut aussi globalement pour la gauche « pour qui la bonne république, c’est celle d’avant le 6 février [33][33]  Le Temps, 7 mai 1934. ». Désormais, c’est donc au gouvernement de sonner l’heure de la réforme de l’État.

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Très vite, chez Paul Reynaud l’heure va être à la déception.

? L’échec

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Auditionné par la commission d’enquête parlementaire sur le scandale Stavisky au sujet d’un éventuel classement d’une affaire concernant, en octobre 1930, l’émission d’obligations par la Société foncière lorsqu’il était ministre des Finances dans le gouvernement Tardieu, Paul Reynaud poursuit son combat en faveur de l’obtention rapide de la réforme. Pour cela, il s’investit dans l’autre commission parlementaire mise en place au lendemain des événements du 6 février et chargée de réfléchir à une réforme de l’État. Votée sur le principe le 15 mars 1934, elle fut constituée une semaine plus tard. Paul Marchandeau, député radical de la Marne, en fut élu président. Parmi les secrétaires élus eux aussi, on retrouve Paul Reynaud. Le lendemain même de sa mise en place, la commission présenta son plan de travail et mit en place quatre sous-commissions chargées d’étudier la question : la première devait s’intéresser aux réformes relatives au pouvoir législatif ; la seconde aux réformes relatives au pouvoir exécutif ; la troisième concernait le pouvoir judiciaire, et enfin la quatrième concernait les rapports entre l’État et les grandes forces économiques, sociales, intellectuelles et morales de la nation.

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Dès sa création, la commission fut accueillie très favorablement par l’opinion publique qui y vit enfin le désir des élus de modifier durablement l’ordre des choses. L’urgence réclamée par Paul Reynaud sembla ainsi être à l’ordre du jour car la commission prévoyait de rendre ses conclusions le plus rapidement possible afin que la Chambre puisse statuer sur les réformes proposées dès la rentrée parlementaire qui devait avoir lieu au mois de mai 1934 [34][34] Édouard Bonnefous, réf. citée, p. 241.. La réforme de l’État pouvait désormais être sérieusement envisagée.

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Pour sa part, Paul Reynaud fut chargé au nom de la deuxième sous-commission d’un rapport concernant la modification du droit de dissolution de la Chambre, un projet il est vrai auquel il tenait particulièrement. Dans ses conclusions présentées au cours de la séance du 27 avril 1934, il proposa de supprimer dans l’article 5 de la loi constitutionnelle les mots : « Sur l’avis conforme du Sénat », afin de donner au président de la République le droit de dissoudre la Chambre à partir de trois mois après son renouvellement général, ou de trois mois après une précédente dissolution. Il ne s’agissait là, comme nous l’avons vu, que de la reprise d’une idée plus ancienne. Pour l’auteur de la proposition, cela devait en tout cas suffire à redonner confiance au pays et mettre ainsi un terme certain à la crise de confiance de l’opinion envers ses propres institutions : « L’opinion publique attend des réformes. Il n’est point besoin pour cela d’aller jusqu’au changement de régime comme certains le pensent. La modification à la Constitution proposée montrera l’effort voulu pour réformer et, tout en consolidant l’autorité gouvernementale, elle assurera la soupape des élections qui permet au peuple de se manifester [35][35] Commission de la réforme de l’État, séance du 27 avril.... » Par 21 voix contre seulement 3, la commission adopta cette proposition. Parmi ceux qui avaient soutenu la proposition du député modéré, figuraient en particulier les radicaux et les socialistes [36][36] En revanche, en ce qui concerne la réorganisation de....

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Toujours au nom de la deuxième sous-commission, Paul Reynaud fut chargé d’un autre rapport concernant cette fois l’initiative parlementaire en matière de dépenses. Ici aussi, la réforme qu’il proposa a de quoi surprendre pour un défenseur reconnu des prérogatives parlementaires. Il proposa en effet de modifier une nouvelle fois la Constitution en confiant ni plus ni moins au seul président de la République l’initiative des dispositions tendant à augmenter les dépenses, ou à réduire les ressources de l’État. De son point de vue, cette réforme suivait très logiquement celle présentée lors de la séance précédente [37][37] Paul Reynaud n’avait pas assisté aux deux séances qui... : « La commission est revenue vers la Constitution anglaise en ce qui concerne la dissolution. Le rapporteur lui demande d’y revenir aussi en ce qui concerne l’initiative en matière financière. Les parlementaires anglais s’étonnent de voir que le budget voté en France n’est pas celui du gouvernement responsable, mais celui d’une commission irresponsable [38][38] Commission de la réforme de l’État, réf. citée, séance.... » Cette fois, contrairement au rapport précédent, la proposition du député de Paris déclencha l’hostilité des socialistes et des radicaux. Pour le député socialiste Paul Ramadier, il ne fallait pas prendre l’exemple de l’Angleterre où, de son point de vue, « la constitution n’étant pas écrite, les députés s’imposent une discipline qu’ils acceptent tous ». Pour l’un de ses collègues, Gourdeau, il était également « extrêmement dangereux » de confier au seul président de la République l’initiative financière qui serait, selon lui, en fin de compte, exercée par des fonctionnaires. Le vote traduisit légitimement les réserves extrêmes déclenchées par une telle proposition. Au final, par 11 voix contre 9, la commission repoussa la proposition de Paul Reynaud.

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Après cet échec patent, ce dernier ne devait plus assister qu’à deux séances. Durant celle du 5 décembre 1934, il ne s’exprima guère. Lors de la dernière durant laquelle il fit acte de présence, le 25 septembre 1935, il prit la parole pour se déclarer hostile à l’organisation de conseils économiques régionaux, ainsi qu’à la division de la France en régions économiques. Dans les deux cas, il s’agissait d’un système qui lui semblait « périmé ». Il fut absent aux deux dernières séances qui eurent lieu les 23 octobre 1935 et 10 mars 1936. La commission décida finalement de se saborder elle-même, en partie faute d’enthousiasme et surtout de réalisations [39][39] La première séance qui avait eu lieu le 21 mars 1934....

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Finalement, le rôle de Paul Reynaud au sein de la commission avait été assez modeste au regard des multiples déclarations qu’il fit entre mars et juin 1934, et surtout étant donné la place qui était la sienne dans ce débat [40][40] Mis à part les deux interventions précédemment citées,.... Mais il est vrai que celle-ci n’eut qu’un rôle mineur, ce qui explique sans doute pourquoi Paul Reynaud préféra mener une campagne directement auprès de l’opinion publique. S’étant prononcé pour une réforme étendue, la commission vint en rendre compte au président Doumergue afin que le vote puisse avoir lieu le plus tôt possible. Mais Gaston Doumergue répondit par une fin de non-recevoir arguant le manque de moyens mis à sa disposition pour une telle entreprise. Peu à peu s’installa ce qu’Édouard Bonnefous a appelé « la conspiration du silence ». Dans la séance du 31 mai 1934, le député de l’Union socialiste et républicaine, Ludovic-Oscar Frossard, demanda la discussion immédiate de la réforme électorale. Paul Reynaud, soulignant que le fait était assez rare pour être retenu, se déclara d’accord avec cette proposition émanant pourtant de la gauche. Il expliqua que dans les circonstances actuelles, l’ajournement de la première réforme proposée depuis le 6 février aurait pour résultat évident d’approfondir davantage encore le fossé qui séparait la Chambre de l’opinion publique. Enfin, il plaçait le gouvernement devant ses responsabilités : « Si le gouvernement peut éviter à la Chambre le discrédit qui résulte d’un ajournement fâcheux, et ensuite d’un débat dans lequel la confusion deviendrait peut-être inextricable, il lui appartient à mon sens, de prendre ses responsabilités dans les circonstances anormales que nous traversons, en invitant la Chambre à voter une réforme que l’opinion publique attend et qu’elle exige [41][41]  Journal Officiel, réf. citée, séance du 31 mai 1934,.... »

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Finalement, après l’intervention de Camille Chautemps qui annonça que les radicaux voteraient en faveur de l’ajournement, c’est cette proposition qui fut adoptée par 288 voix contre 277. Paul Reynaud vota pour la proposition socialiste ainsi que plusieurs de ses amis parmi lesquels Louis Rollin et Georges Bonnefous. En revanche, d’autres leaders modérés comme Mandel ou Campinchi votèrent contre. Quant à Tardieu et Flandin, tous deux membres du gouvernement, ils ne prirent pas part au vote. Le lendemain, amer, Le Temps écrivait à peu près ce que Reynaud pouvait lui-même ressentir : « Hier, ils ont réussi, de justesse, à sauver les mares stagnantes, avec le scrutin d’arrondissement, ses servitudes et ses petitesses. Ils se sont prononcés contre la proportionnelle, mais en réalité, ils donnent l’impression de ne consentir à aucune réforme électorale. Ils n’ont pas voulu, hier, faire la nuit du 4 août des privilèges parlementaires, des féodalités politiques, des droits seigneuriaux du sacro-saint comité d’arrondissement. » Le 30 mai, c’en était définitivement terminé des projets de réforme de l’État. Pourtant, le jour même, dans une interview au journal Vendémiaire, Paul Reynaud conseillait à la jeunesse française de « garder la flamme du 6 février (car) la vie publique en sera plus noble ».

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Paul Reynaud semblait donc, dans une certaine mesure encore, vouloir y croire. Le 14 juin 1934, il écrit à ce propos : « Cette Chambre brisée par les mains puissantes du peuple de Paris ne pourra aller à son terme. Si elle tentait d’y aller, même dans un silence craintif, elle risquerait de discréditer l’institution elle-même. Tarder à donner la parole au pays, seul arbitre, ce serait prolonger le désordre, comme le prouvent les chocs sanglants qui se multiplient maintenant un peu partout en France. Ce serait aussi permettre à la légendaire faculté d’oubli des démocraties de s’exercer. Ce serait peut-être rendre vaine l’œuvre accomplie par l’Union nationale [42][42]  Le Petit Journal, 2 novembre 1934.. »

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Si l’agitation sociale qui régnait alors en France semblait en partie lui donner raison sur la déception compréhensible de l’opinion publique, il n’en demeure pas moins qu’à cette date, parmi le personnel politique influent, l’esprit du 6 février avait définitivement cessé d’inspirer les réflexions. Le gouvernement Doumergue dura encore quelques semaines mais plus personne ne croyait en sa capacité de réformer la France en profondeur. La mort accidentelle de Louis Barthou, ministre des Affaires étrangères, le 9 octobre, ne fit que fragiliser l’autorité du gouvernement.

42

Après les départs d’Albert Sarraut et d’Henri Chéron du gouvernement, le 7 novembre, lors du Conseil des ministres qui suivit la rentrée du Parlement, Édouard Herriot annonça la défection des ministres radicaux provoquant ainsi la chute du cabinet. Le gouvernement d’Union nationale conduit par l’ancien président de la République Gaston Doumergue avait vécu.

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Cinq jours avant l’issue fatale, le jour même où Doumergue exposait à ses collègues les grandes lignes de son projet de réforme de l’État, Paul Reynaud dressait en fait déjà le bulletin nécrologique du gouvernement. Il estimait qu’une fois la confiance rétablie, le président du Conseil aurait dû faire approuver immédiatement par le suffrage universel la majorité nouvelle qui s’était formée pour soutenir le gouvernement issu du 6 février. Le gouvernement aurait eu alors la possibilité de faire élire une majorité stable sur un programme précis « qui eut compris la révision de la Constitution. Sur cette base, on pouvait construire [43][43]  La Liberté, 14 juin 1934. ».

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Une nouvelle fois, Paul Reynaud rappelait l’urgence qu’il y aurait eue alors à mener les opérations. Il fallait tout d’abord faire voter une nouvelle loi électorale en mai, procéder à des élections générales en juin et réviser la Constitution en juillet. Au lieu de cela, Gaston Doumergue avait préféré attendre d’être mis en minorité pour demander la dissolution de la Chambre : « C’était décider de livrer bataille à l’heure choisie par ses adversaires », regretta-t-il en conclusion de l’article. Le temps choisi pour conjuguer ses verbes montrait en outre que le temps de la réforme de l’État était définitivement passé.

? D’une réforme à l’autre

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Paul Reynaud aura été un partisan sincère de la réforme de l’État en 1933 et 1934. Conscient des faiblesses du régime parlementaire face à la crise générale que traverse la France à cette époque, il a essayé d’en améliorer le fonctionnement sans que jamais il ne soit tenté, contrairement à d’autres, de remettre en cause sa légitimité démocratique. Toutefois, il est vrai que son attitude concernant le sens politique à donner aux émeutes du 6 février doit interroger l’historien. Même s’il est exclu ici de parler de dérive réactionnaire à son égard, il n’en reste pas moins que cela démontre que, même chez des libéraux comme Paul Reynaud, la portée historique de ces événements ne se pose pas dans l’équation « fasciste ou antifasciste ». Le mouvement est avant tout vu comme une manifestation populaire ayant pour elle la légitimité d’une cause rendue juste par l’exaspération des pouvoirs publics. Mais les conséquences politiques de l’échec de la réforme de l’État, perceptibles dès novembre 1934, et plus précisément par le remplacement de Gaston Doumergue par Pierre-Étienne Flandin, sont également très importantes du point de vue de l’histoire politique de cette période.

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La date du 8 novembre 1934 est sans aucun doute une date primordiale dans l’histoire des droites dans l’entre-deux-guerres. Ce jour-là, on assiste de fait à un renouvellement de la hiérarchie au sein des modérés, voire même, dans une certaine mesure, à une recomposition de cette force politique. Depuis 1930, Tardieu et Reynaud font figure de chefs des modérés. Certes, l’année précédente, ce dernier avait échoué face à Flandin pour remporter la présidence de l’Alliance démocratique. Mais cet échec avait été largement compensé par les attributions ministérielles qu’il avait reçues par la suite (Finances, Colonies, vice-présidence du Conseil et Justice). Avec le titre de numéro deux du gouvernement Tardieu entre février et mai 1932, Reynaud faisait figure de prétendant à la succession politique de celui-ci le jour où elle s’ouvrirait. Le 14 avril 1932 à Rouen, c’est lui qui avait été personnellement chargé par le président du Conseil de définir l’option gouvernementale pour les élections. La défaite qui s’ensuivit ne mit pas un terme à cette collaboration étroite. André Tardieu et Paul Reynaud rejoignirent la nouvelle équipe de La Liberté recomposée par Désiré Ferry. Jour après jour, ils y exprimèrent la position des modérés à l’égard de la politique gouvernementale. Le débat lancé par Tardieu en 1933 sur la nécessaire réforme de l’État marqua pourtant un tournant décisif dans les relations entre les deux hommes.

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Ce dernier avait misé sur ce thème pour relancer sa carrière politique après l’échec de 1932. Ce fut effectivement ce qui se passa jusqu’au 6 février 1934 et encore après avec son entrée dans le cabinet Doumergue comme ministre d’État. Il ressentit pourtant l’échec du gouvernement Doumergue comme le sien propre. Identifié à ce combat, il ne put rebondir en entrant par exemple dans le cabinet formé pourtant par l’un de ses proches, Pierre-Étienne Flandin. Au contraire, il préféra quitter le devant de la scène politique pour se retirer définitivement dans le Sud, à Menton. Quant à Paul Reynaud, bien que rentré plus tardivement dans la bataille, l’énergie qu’il déploya après le 6 février aboutit au même résultat. L’abandon de toute tentative de réforme marquait aussi quelque peu sa propre défaite, en particulier concernant le recours à la dévaluation. Trois ans plus tard, dans un article paru à la mort de Gaston Doumergue, il rappela qu’il avait tenté de convaincre l’ancien président de la République de la nécessité qu’il y avait de profiter de la paix sociale précaire dont la France disposait encore pour faire en particulier la dévaluation qui s’imposait. Mais de son seul point de vue, « l’aspect hardi et presque révolutionnaire de cette politique l’effrayait. Au fond de lui-même il croyait que la confiance retrouvée serait un remède suffisant [44][44]  Paris-Soir, 19 juin 1937. Il prenait tout de même... ».

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En revanche, si le tandem Tardieu-Reynaud s’efface de l’avant-scène politique, deux autres leaders modérés font leur réapparition. Il s’agit de Flandin et de Mandel. Restés très discrets durant cette période, en particulier sur les réformes à effectuer, ils surent trouver leur place au lendemain de la chute du cabinet Doumergue. Pierre-Étienne Flandin, pour la première fois, devint président du Conseil. De même, Georges Mandel entama une carrière ministérielle tant désirée. Cette dualité indirecte aiguisa sans doute les rapports des uns vis-à-vis des autres [45][45] À propos de la constitution du cabinet Flandin, Reynaud.... Si Tardieu semblait vouloir s’enfoncer dans un pessimisme toujours grandissant, et s’éloigner chaque jour un peu plus du modèle républicain en vigueur, Paul Reynaud ne s’éloigna pourtant jamais de celui-ci même s’il dut subir pour d’autres raisons une exclusion politique temporaire.

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En effet, dès le 28 juin 1934, il entreprit de rompre officiellement avec l’orthodoxie financière qui régnait alors en France. S’étant prononcé en faveur de la dévaluation monétaire, il avait, aux yeux de la plupart des dirigeants économiques et politiques, non pas seulement commis une erreur, mais aussi un véritable crime envers son pays. Ce nouvel engagement devait marquer un tournant décisif dans sa carrière politique. Définitivement, il quitte sa place de leader à droite pour rejoindre durant plusieurs années le chemin escarpé de la solitude politique en proie aux attaques les plus violentes en grande partie de la part, de sa propre famille politique, et d’André Tardieu en particulier. En cela, son engagement en faveur d’une réforme de l’État dépasse largement le cadre de notre histoire parlementaire du point de vue de la réforme institutionnelle.

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La longévité politique de Paul Reynaud, il sera élu jusqu’en 1962, va lui permettre de poursuivre son inscription dans le débat sur la réforme de l’État. En effet, celui-ci connaîtra après la seconde guerre mondiale, à deux reprises, 1946 et 1958, une amorce de réponse constitutionnelle. La seconde date est particulièrement intéressante du point de vue de Paul Reynaud. Réélu sans difficulté dans le Nord avec le soutien gaulliste, il entend peser de tout son poids pour que la France puisse enfin se doter d’un régime politique en phase avec son dessein politique. Il faut d’ailleurs ici souligner les liens qu’il entretient avec les principaux responsables du nouveau Régime. Avant la seconde guerre, le général de Gaulle est très lié avec lui, jusqu’à devenir un membre de son gouvernement au mois de juin 1940. Quant à Michel Debré, premier ministre en 1958 et maître d’œuvre de la nouvelle constitution, il convient de rappeler qu’il s’est ouvert dans une large mesure aux affaires de l’État en devenant en 1938 le benjamin du cabinet du nouveau ministre des Finances Paul Reynaud. Rien d’étonnant donc à ce que ce dernier se retrouve, à 80 ans, désigné par ses pairs, pour devenir, au cours de l’été 1958, le président du Comité consultatif constitutionnel.

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L’objet de cet article portant sur l’avant-guerre, il n’est pas dans notre propos d’aborder dans le détail cet aspect de la question. Toutefois, cela montre que l’intervention de Paul Reynaud avant la guerre n’était bien qu’un propos d’étapes qui, en définitive, ne trouvera une réponse non pas même en 1958, avec la naissance de la Cinquième République, mais en 1962 au terme du débat sur l’élection du président de la République au suffrage universel. C’est là en effet qu’aboutissent les ultimes réflexions de Paul Reynaud en matière de réforme politique. Au mois d’octobre 1962, à la tribune de l’Assemblée nationale, il combat violemment le projet gouvernemental voulu par le général de Gaulle. Il réussit alors, record encore inégalé à ce jour, à faire tomber le gouvernement, provoquant ainsi de nouvelles élections générales qui l’écarteront définitivement de la vie politique. Malgré de nombreuses contributions en faveur d’un renforcement de l’exécutif en vue d’une meilleure efficacité, c’est en définitive en défendant les prérogatives du Parlement qu’il tient pour bafouées que sa carrière politique s’achève.

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?

Notes

[1]

Cf. Nicolas Roussellier, « André Tardieu et la crise du constitutionnalisme libéral (1933-1934) », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 21, janvier 1989, p. 57-70.

[2]

« La réorganisation administrative de la France », rapport de Paul Reynaud, Conseil général des Basses-Alpes, 1918, p 12.

[3]

« Comment faut-il améliorer le parlementarisme ? », enquête réalisée par le journal Le Temps, interview de Paul Reynaud, 11 mars 1924.

[4]

En 1924, Paul Reynaud a été battu dans les Basses-Alpes. Après une tentative malheureuse en compagnie de son ami Henri de Kérillis lors d’une élection partielle à Paris en 1926, il devient deux ans plus tard l’élu de la capitale dans le 2e arrondissement (quartier de la Bourse) et le restera jusqu’à la deuxième guerre mondiale.

[5]

Paul Reynaud, « Rationalisation de la politique », Revue des vivants, mars 1928, p. 598. Par ailleurs, sur un registre plus politique qu’institutionnel, il suggère la constitution d’un seul groupe parlementaire par parti politique. Après les élections de 1928, le Centre était lui-même divisé en quatre groupes distincts. À son égard, Paul Reynaud employa le terme de « miroir brisé ». Par ailleurs, on se souvient qu’il s’agissait là d’une proposition déjà suggérée en 1919 par le « Groupe du 19 décembre » auquel le nouveau député Paul Reynaud avait apporté son soutien.

[6]

C’est d’ailleurs plus cet aspect-là que le contenu même de ses propositions qui va choquer la gauche, à tel point qu’il va progressivement être assimilé à un fasciste ou du moins, à un nouveau Boulanger. Le boulangisme ne semble pourtant devoir être interprété comme une insulte par Paul Reynaud puisque, dans une conférence faite aux Annales sur le général Boulanger en mars 1934, soit seulement un mois après les événements, il comparait ce qu’avait été le boulangisme à « un moment d’exaltation française. Moment de fierté nationale et d’espoir, où, malgré toutes les scories et toutes les impuretés, la France se retrouvait elle-même ». La proximité du 6 février 1934 peut expliquer le lyrisme employé pour caractériser un mouvement qui, selon l’auteur, avait durant plusieurs mois « fait battre plus fort le cœur de la France ».

[7]

Terme employé par Tardieu lui-même et qu’il souhaiterait voir adopter dans la Constitution.

[8]

Le Petit Journal, 16 mars 1933.

[9]

En décembre 1933, André Tardieu lança à la Chambre : « Par le Cartel, nous fûmes battus. Contre le Cartel, nous nous battons. » Cité par François Monnet, Refaire la République. André Tardieu, une dérive réactionnaire (1876-1945), Paris, Fayard, 1993, p. 261.

[10]

Constatant que le modèle parlementaire est partout en recul dans le monde, il lui conserve néanmoins toute son estime et surtout toute sa confiance. De son point de vue, la France ne doit pas copier l’étranger mais doit au contraire rester fidèle à sa tradition démocratique : « La France ne doit pas copier l’étranger. Elle vaut mieux que cela. » Et il ajoute : « Que les Français n’oublient pas que, là où la liberté a été jugulée, le développement intellectuel de la nation a été compromis et ralenti. Je suis fier de penser que mon pays est, avec l’Angleterre, le seul grand pays en Europe qui n’ait pas renié la liberté. » La Liberté, 16 mars 1933. Depuis 1932, Paul Reynaud est avec André Tardieu un collaborateur régulier de ce journal qui s’est donné pour but de reconstruire la droite après sa défaite aux élections générales.

[11]

Édouard Bonnefous, Histoire politique de la Troisième République, t. 5, Paris, PUF, 1962, p. 165.

[12]

Ibid.

[13]

Les deux articles parurent respectivement les 25 et 29 juillet 1933 sous les titres « Nos fascistes » et « Pour ou contre la dictature ».

[14]

Paul Reynaud note en effet : « Il n’est pas jusqu’à une pointe d’antisémitisme qui ne perçât dans tel de leurs discours. »

[15]

La Liberté, 25 juillet 1933.

[16]

Ibid., 29 juillet 1933.

[17]

Discours prononcé au cours d’une réunion publique de l’Alliance démocratique le 30 janvier 1934, Archives nationales (AN), papiers Reynaud, 74 AP 19.

[18]

L’Écho de Paris, 2 février 1934, in François Monnet, op. cit., p. 271.

[19]

Le Jour, 4 mars 1934.

[20]

Compte rendu de La Dépêche d’Eure-et-Loir, 22 février 1934, AN, 74 AP 19.

[21]

Discours prononcé à Angoulême, compte rendu de L’Écho de Paris, 19 mars 1934.

[22]

André Tardieu avait été plus explicite en dénonçant les divers ministères radicaux « s’accrochant au pouvoir sous le signe maçonnique ». Cité par François Monnet, op. cit., p. 265. D’un point de vue général, il ne semble pas que Paul Reynaud ait été particulièrement bien disposé à l’égard de la franc-maçonnerie. En décembre 1935, lors de la discussion à la Chambre sur une éventuelle dissolution des Ligues, à laquelle Paul Reynaud s’opposait, certains députés, parmi lesquels Xavier Vallat et Philippe Henriot, tentèrent, par un amendement, de réclamer également la dissolution de la franc-maçonnerie. L’amendement ne fut pas adopté, mais il est intéressant de constater que Paul Reynaud vota pour, tout comme Tardieu. En revanche, d’autres leaders de droite comme Mandel et Flandin votèrent contre. Journal Officiel, débats parlementaires, chambre des députés, 2e séance du 28 décembre 1935, scrutin n° 795, p. 2887.

[23]

Discours de Paul Reynaud à Troyes, Le Temps, 7 mai 1934.

[24]

La Liberté, 16 avril 1934.

[25]

Paul Reynaud, « Voter la RP et partir », Revue de Paris, 1er mai 1934.

[26]

Ibid.

[27]

Une nouvelle proposition est aussi apparue après le 6 février 1934 : supprimer par un amendement à la Constitution l’initiative des députés en matière de dépense. Paul Reynaud rejoint donc ici André Tardieu qui l’avait proposé dès 1933.

[28]

Revue des Vivants, avril 1934. Il s’agit d’un numéro spécial consacré à la réforme de l’État. Parmi les auteurs, on retrouve notamment Marcel Déat et le colonel de La Rocque. L’article de Paul Reynaud s’intitule : « Dissolution, régions, corporations ».

[29]

La Liberté, 16 avril 1934.

[30]

Lettre de Paul Reynaud à Gaston Doumergue, 19 mai 1934, copie envoyée à André Tardieu, AN, 74 AP 20.

[31]

Discours devant le centre de propagande des républicains-nationaux, AN, 74 AP 19.

[32]

Paul Reynaud, « Essai d’un programme des républicains nationaux », Revue de Paris, 15 mai 1934.

[33]

Le Temps, 7 mai 1934.

[34]

Édouard Bonnefous, réf. citée, p. 241.

[35]

Commission de la réforme de l’État, séance du 27 avril 1934, archives de l’Assemblée nationale.

[36]

En revanche, en ce qui concerne la réorganisation de la présidence du Conseil dont le rapport fut débattu durant la même séance, Paul Reynaud n’intervint pas.

[37]

Paul Reynaud n’avait pas assisté aux deux séances qui avaient eu lieu depuis celle du 27 avril 1934 : à savoir les séances des 2 et 4 mai 1934.

[38]

Commission de la réforme de l’État, réf. citée, séance du 8 mai 1934.

[39]

La première séance qui avait eu lieu le 21 mars 1934 comportait 35 membres présents contre 6 lors de la dernière séance le 10 mars 1936.

[40]

Mis à part les deux interventions précédemment citées, il fit aussi entendre sa voix en faveur du vote des femmes. La question fut débattue lors de la séance du 25 avril 1934. Paul Reynaud rappela qu’à plusieurs reprises la Chambre s’était prononcée en sa faveur mais qu’à chaque fois, le Sénat s’y était refusé. Il proposait donc de l’inscrire dans la Constitution car le vote des femmes constituait selon lui « un principe fondamental et non une modalité comme, par exemple, le vote obligatoire » et qu’à ce titre, il était donc parfaitement logique de l’inscrire dans la Constitution.

[41]

Journal Officiel, réf. citée, séance du 31 mai 1934, p. 1309.

[42]

Le Petit Journal, 2 novembre 1934.

[43]

La Liberté, 14 juin 1934.

[44]

Paris-Soir, 19 juin 1937. Il prenait tout de même soin d’ajouter « qu’en le sauvant de la guerre civile, le président Doumergue rendit un service éminent au pays à un moment critique de son histoire ».

[45]

À propos de la constitution du cabinet Flandin, Reynaud parla de « malaise » étant donné que deux de ses membres avaient auparavant refusé d’entrer dans le gouvernement Doumergue parce qu’ils étaient en désaccord avec l’essentiel des réformes envisagées. « Dans ces conditions », expliqua Reynaud, « ne nous étonnons pas si certains ont pu triompher et présenter la trêve d’aujourd’hui comme dirigée contre celui qui incarnait la trêve d’hier ». Journal Officiel, op. cit., séance du 13 novembre 1934, p. 2310. La constitution du gouvernement Flandin marque une étape supplémentaire dans la dégradation des relations entre ce dernier et Paul Reynaud.

[*]

Maître de conférences à l’université Lille 3, Thibault Tellier a consacré sa thèse, soutenue en 1999, à Paul Reynaud et sa contribution au maintien de la puissance française durant l’entre-deux-guerres (à paraître chez Fayard).

Résumé

Français

Tout au long de son exceptionnelle carrière politique, de 1919 à 1962, Paul Reynaud s’est intéressé aux questions constitutionnelles. Ce libéral empreint de culture politique anglo-saxonne a réagi aux événements du 6 février 1934 et est entré dans la bataille de la réforme, illustrée par ailleurs par André Tardieu. L’article détaille de manière exhaustive ses prises de position au Parlement, en commission et dans la presse, toutes favorables à une « révolution dans l’ordre ». Tâche impossible. Paul Reynaud échouera. Mais il saura rebondir, jusqu’à son apostrophe célèbre de 1962, au nom des prérogatives du Parlement.

English

Throughout Paul Reynaud’s outstanding political career from 1919 to 1962, he was interested in constitutional questions. This liberal marked by Anglo-Saxon political culture took issue with the events of February 6, 1934, and joined battle for reform, illustrated also by André Tardieu. The article deals exhaustively with his stands in Parliament, in committee and in the press, all in favor of an « orderly revolution ». Impossible to achieve. Paul Reynaud failed. But he was able to bounce back, up to his famous remarks in 1962, in the name of Parliament’s prerogatives.

Plan de l'article

  1. ? Un engagement ancien
  2. ? Réforme ou tentation autoritaire ?
  3. ? Le 6 février 1934 et ses conséquences
  4. ? L’échec
  5. ? D’une réforme à l’autre

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