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Ela. Études de linguistique appliquée

2001/3 (n° 123-124)


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Robert Galisson est « parti à la retraite » en septembre 2000. L’expression consacrée mérite ici de chaque côté les guillemets ; d’une part parce qu’il poursuit depuis lors de multiples activités (direction de très nombreuses thèses en cours, rédaction des ÉLA, direction de la collection « Didactique des langues étrangères » à CLE international, travaux d’écriture, missions à l’étranger…); d’autre part parce que si quelqu’un ne peut pas vraiment « partir », si quelqu’un restera forcément très présent parmi nous, c’est bien lui, sans lequel notre discipline ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui.

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Historiquement en effet, Robert Galisson est en France le premier chercheur en enseignement/apprentissage des langues-cultures dont le nom ne restera attaché ni à une méthodologie constituée (la méthodologie audiovisuelle, l’approche communicative…), ni à une spécialisation interne (la didactique de la culture, de la phonétique, du texte authentique, du français langue seconde…), ni à une approche privilégiée de la discipline (méthodologique, linguistique, sociologique, historique, politique…), ni encore à un domaine particulier (enseignement aux adultes, enseignement scolaire, enseignement « précoce »…), mais à la discipline dans son ensemble, conçue et voulue dans sa transversalité et sa globalité, c’est-à-dire dans toute sa complexité. Parmi ses contemporains, nombreux sont ceux qui ont parcouru au cours de leur longue carrière plusieurs méthodologies, spécialisations, approches ou domaines, mais tous l’ont fait successivement : aucun n’a assumé la prétention et pris le risque, inconsidérés et pourtant indispensables, d’embrasser constamment l’ensemble de la discipline à partir de la discipline elle-même, en se proclamant – horresco referens ! – à la fois « chercheur » ET « généraliste ».

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L’une des particularités les plus remarquables de tout domaine complexe est que les contraires y sont en même temps complémentaires. Si je devais pour ma part retenir un mot, un seul, pour caractériser ce qui me paraît constituer la structure profonde de la pensée et de l’action de Robert Galisson, je ne retiendrais que ce mot de deux lettres, l’opérateur logique ET, que l’on utilise pour relier entre eux deux éléments en même temps qu’on en reconnaît paradoxalement la différence : chercheur ET généraliste, enseignant ET chercheur, théorie ET pratique, langue ET culture, histoire ET prospective [1][1] Son chapitre 3 de notre ouvrage écrit à deux mains,... … Ce sont là autant de couplages volontaristes qui se justifient par la nécessité absolue, si l’on veut être utile sur le terrain en tant qu’universitaire, de relier des extrêmes pour créer à partir de leur opposition un besoin de dépassement susceptible à son tour de créer une dynamique de réflexion et d’action. Cette constante obsession de Robert Galisson a certainement été déterminée par son parcours personnel, qui l’a mené de la fonction d’instituteur à celle de professeur des universités.

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Ce parcours l’a orienté vers des préoccupations qui se sont trouvé coïncider avec des besoins apparus à un certain moment au sein de la didactique du français langue étrangère. Le seul moyen en effet de penser ensemble des éléments opposés et complémentaires, c’est d’opérer un « passage au méta », c’est-à-dire de les englober dans une problématique plus large. C’est là me semble-t-il la raison fondamentale pour laquelle Robert Galisson a ressenti la nécessité, au début des années 80, d’inventer le concept de « didactologie », pour créer un domaine à partir duquel on puisse analyser de l’extérieur la didactique des langues et intervenir sur elle : il était dès lors inévitable qu’il en vienne à poser comme indispensables à la discipline des préoccupations « méta-didactiques » que son parcours personnel lui avait par ailleurs rendu naturelles : la déontologie, l’épistémologie et l’idéologie.

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Il n’y a pas de grands personnages sans grandes occasions : ce n’est pas Robert Galisson qui me contredira, lui qui insiste tellement sur la « contextualisation ». Ni non plus l’inverse : il faut aussi en effet, pour créer l’événement historique, que se trouvent les bons personnages au bon moment, et c’est cette coïncidence toujours improbable entre une évolution collective et une volonté/capacité individuelles qui a permis à Robert Galisson d’attacher définitivement son nom au parachèvement historique de notre discipline. Il a été comme moi un joueur de football, et il comprendra donc parfaitement ce que je veux dire ici en écrivant qu’il a joué de façon géniale dans des matchs décisifs tout en étant un excellent entraîneur. Même si je suis sûr qu’il est en train de penser en ce moment précis, en lisant ces lignes et en filant pour son compte personnel la métaphore, que malheureusement le championnat est loin d’être gagné, sans parler des prochaines saisons…

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Robert Galisson a su aussi être à la fois universitaire ET humain. J’admets que la formule est a priori choquante, mais qui connaît de l’intérieur le milieu universitaire français sait bien que les deux qualificatifs sont trop souvent contradictoires dans les faits, parce que les stratégies de pouvoir s’y accommodent difficilement de valeurs telles que la sincérité, la fidélité à ses idées, le refus de toute hiérarchie et terrorisme intellectuels, l’ouverture et l’attention aux autres, le contact direct et chaleureux. C’est parce que ces valeurs me semblaient palpables dans ses écrits que j’ai pris contact avec lui il y a une vingtaine d’années, avant même de l’avoir jamais rencontré; et en ce moment où j’écris ces lignes, ce sont exactement les mêmes valeurs que je retiens de toutes ces années d’échanges communs. Ces valeurs ne l’ont pas gêné dans sa carrière personnelle, parce qu’il s’est toujours trouvé suffisamment de gens pour l’apprécier et apprécier les impulsions qu’il donnait. Mais elles l’ont sans doute empêché de construire ces réseaux de relations d’intérêt qui lui auraient été par ailleurs indispensables – qu’on le regrette ou pas – pour les inscrire durablement dans une institution déterminée. Dans notre discipline, l’influence de Robert Galisson a été générale parce que généreuse, ce qui en a constitué à la fois la force et la faiblesse : ses idées ont été d’autant plus diffusées et reprises que, de toute évidence, elles n’étaient pas mises au service d’un intérêt personnel ou d’une chapelle particulière. Les différentes contributions à ce numéro double des ÉLA me semblent une bonne illustration de cette très large et profonde influence des idées de Robert Galisson. On y retrouve en effet, seuls ou articulés à plusieurs, quatre grands thèmes qui correspondent aux quatre axes majeurs de sa réflexion : contextualisation, liaison langue-culture, formation, « disciplinarisation » [2][2] Dans le sens de processus de construction d’un domaine.... C’est cet ordre thématique que j’ai utilisé pour classer ces différents textes, en assumant le risque d’interprétation personnelle qu’il implique, et l’effet de réduction qu’il provoque. Je m’en excuse auprès des collègues collaborateurs, que je remercie très vivement de rendre ici cet hommage collectif à notre ami commun.

Notes

[1]

Son chapitre 3 de notre ouvrage écrit à deux mains, La formation en questions (CLE international, 1999), est sous-titré « la formation par l’histoire et la prospective ». Cette idée est constante chez lui, puisqu’il écrivait déjà dans la préface à mon Histoire des méthodologies (1988) : « Quand une discipline perd son passé, elle perd aussi son avenir… » (p. 12).

[2]

Dans le sens de processus de construction d’un domaine autonome de réflexion et d’action.


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