Accueil Revues Revue Numéro Article

Outre-Terre

2004/3 (no 8)

  • Pages : 320
  • ISBN : 9782749203737
  • DOI : 10.3917/oute.008.0261
  • Éditeur : Outre-terre

ALERTES EMAIL - REVUE Outre-Terre

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 261 - 273 Article suivant
1

À l’évidence, le rugby a connu une diffusion plus limitée que celle du football, devenu le sport collectif le plus universel de cette fin de siècle, mais cette pratique collective de combat présente des spécificités dans la concurrence géopolitique des sports. Le jeu inventé dans les collèges britanniques est codifié en 1871 par la Rugby Union qui formule les règles et favorise son implantation d’abord au cœur de l’Angleterre puis dans les marges de l’Écosse, du Pays de Galles et de l’Irlande et enfin dans les terres de l’Empire britannique. À cette date, la puissance de l’Empire, symbolisée par le long règne de la reine Victoria, atteint son apogée avec le traité de Londres qui assure à la flotte le contrôle des mers. Mais la tutelle des armées, des marchands et des colons ne suffit pas à expliquer l’universalisation du rugby. C’est son antériorité à d’autres sports et en particulier au football et son organisation internationale qui permettent son enracinement aux antipodes et dans le sud de la France. Cette implantation territoriale se confirme depuis 150 ans, mais les variations géographiques du rugby peuvent se résumer en deux étapes. La première se situe avant 1950 et limite les fortes implantations aux cinq nations européennes et à trois pays de l’hémisphère sud. La seconde qui correspond à l’émergence de nouvelles pratiques et d’un marché communicationnel ne brouille pas vraiment, pour le rugby, les situations établies tout en lui permettant de renforcer son inscription dans la culture monde.

La construction des territoires rugbystiques

2

La source du succès actuel du rugby se situe en Angleterre où la codification des règles favorise la multiplication des rencontres entre les collèges mais aussi les universités. Plusieurs auteurs notent que le rugby touche dans les années 1880 plus de joueurs que le football. Le jeu gagne rapidement l’Écosse et l’Irlande où il est pratiqué dans les universités d’Edimbourg, Glasgow et Saint Andrews d’une part, et au Trinity College de Dublin comme au Queen’s College de Belfast d’autre part. Les étudiants de retour dans leur ville et installés comme notables ou capitaines d’industries n’hésitent pas à former les équipes et les clubs, et à organiser les fédérations et les championnats.

La matrice britannique

3

Cette diffusion géographique s’accompagne souvent d’un élargissement social dans la mesure où pour former des équipes puis des clubs, les initiateurs font appel aux jeunes gens disponibles qui ne sont pas passés par les public schools. Ainsi, dans les régions industrielles du nord de l’Angleterre, en Lancashire, Yorkshire, Cumberland, mais aussi en Écosse dans la région textile de la Border se constituent des équipes socialement composites. Au Pays de Galles, le processus est similaire; le rugby est d’abord pratiqué à Newport puis se développe dans les villes et les petites villes minières où les responsables des sociétés industrielles et des mines favorisent la pratique dans une visée mêlant le consensus social et l’emblématique nationale.

4

Les conditions géopolitiques sont différentes en Irlande et le rugby n’y joue pas un rôle unanimiste. Il est surtout pratiqué par les loyalistes britanniques protestants alors que les nationalistes, majoritairement mais pas exclusivement catholiques, développent à partir de la « Gaelic Athletic Association » des sports locaux [1][1] Cf. Jean-Pierre Bodis, le rugby d’Irlande. Identités.... Ce clivage, sans être totalement absolu puisque quelques établissements catholiques comme le Black-Rock College adoptent le jeu à quinze, reste la caractéristique du pays.

5

Au-delà des différences nationales, c’est l’organisation des rencontres internationales qui donne au rugby britannique sa dimension particulière et sa cohésion. Le premier match international a lieu au stade d’Édimbourg entre l’Écosse et l’Angleterre le 29 mars 1871. L’Irlande en 1875 et le Pays de Galles en 1881 s’inscrivent dans ce concert. En s’institutionnalisant, le rugby crée un esprit de communauté sportive et propose la dignité internationale aux meilleurs joueurs dont les noms s’affichent ostensiblement dans les club-houses. Tout ne se passe cependant pas dans une sérénité. « Au début, il n’y avait pas d’arbitres, simplement un “umpire” par équipe, c’est-à-dire une sorte d’avocat. Les essais marqués entraînaient souvent des récriminations des adversaires et de pénibles marchandages entre les deux hommes chargés de la loi. Lorsque les arbitres furent appelés à remplacer les “umpires”, tout ne se déroula pas immédiatement et la chronique rapporte ainsi de violentes querelles [2][2] Cf. Jean-Pierre Bodis, Histoire mondiale du rugby,.... » Aussi, pour mettre de l’ordre dans les rencontres internationales du rugby britannique, une nouvelle instance, l’International Rugby Board, est créée en 1888. Celle-ci réunit les représentants de la Rugby Football Union ( 1871), de la Scottish Football Union ( 1873), de l’Irish Rugby Football Union ( 1875) et de la Welsh Football Union ( 1881). Ce Board se positionne en faveur d’un amateurisme absolu interdisant toute compensation aux pratiquants. Cette rigueur entraîne plusieurs crises dans les équipes du nord de l’Angleterre qui sont composées d’ouvriers et la création à partir de 1893 de la Northern Union qui devient la Rugby League et admet le manque à gagner puis la rétribution des joueurs et la formation d’équipes de 13 joueurs.

6

Cette scission ne met pas en cause le rugby à quinze qui reste dominant et solidement implanté dans les îles Britanniques. Les fondements de ce rugby changent peu, le « championship » s’organise dans des lieux emblématiques que sont Twickenham dans une lointaine banlieue de Londres mais aussi l’Arms Park au cœur de Cardiff, Landowne Road dans les faubourgs de Dublin et le stade de l’Inverleith dans les quartiers nord d’Édimbourg. Dès le début du siècle, mais surtout dans l’entre-deux-guerres, les clubs locaux se renforcent, le nombre de pratiquants et de dirigeants se multiplie et les installations couvrent le territoire avec leurs terrains, vestiaires, tribunes, club-houses et bars. Cette expansion à un moindre degré s’est aussi déversée au-delà des îles Britanniques pour atteindre les terres lointaines. Devançant le football, c’est dans les territoires les plus éloignés de Nouvelle-Zélande, d’Australie et d’Afrique du Sud que le rugby prend racine.

Le rugby de l’hémisphère sud

7

En Australie, c’est d’abord à Sydney que les premières rencontres sportives s’effectuent entre émigrants, marins en escale et soldats en garnison, et l’université de Sydney fonde le premier club australien en 1863. La diffusion du rugby officiel est cependant retardée par l’invention d’un jeu local connu sous le nom d’Australian Rules et codifié par un ancien élève de la Rugby School. Ce rugby adapté refuse la violence dans des règles écrites en 1866 par les délégués des clubs de Melbourne. Les pratiquants peuvent saisir la balle à la main mais ne sont pas autorisés à courir sans la faire rebondir tous les cinq ou six pas. Le jeu s’étend dans le Victoria, puis en Australie méridionale et occidentale et en Tasmanie. Les règles de la Rugby Union s’imposent cependant au Queensland et en Nouvelle-Galles du sud grâce aux écoles et collèges qui, après 1886, imposent le code de la métropole pour permettre les échanges extérieurs et éviter un particularisme trop marqué. Le sport australien reste pourtant divisé ; le rugby à quinze est pratiqué par des anciens élèves des collèges élitistes attachés aux classes aisées traditionnelles et protestantes ; le rugby à treize est plus populaire, soutenu depuis 1910 par les collèges catholiques des frères maristes en Galles du Sud. Ces divisions s’ajoutant à la réussite du cricket expliquent un soutien limité dans la population. Les efforts des dirigeants du quinze pour le développer en organisant les matchs internationaux et surtout les rencontres avec les All Blacks de Nouvelle-Zélande ne sont pas probants car ce voisin, par ses victoires intempestives, au lieu de le conforter, l’affaiblit.

8

À la différence de l’Australie où il est minoritaire, fragile et réservé, le rugby s’impose en Nouvelle-Zélande comme majoritaire, fort et populaire. C’est dans ce petit pays qu’il réussit la plus forte implantation régionale. Dès 1870, le rugby est introduit dans un établissement scolaire de l’île méridionale, le Nelson College, puis gagne Wellington et se propage rapidement dans les deux îles. En 1874, il est pratiqué à Auckland et en 1875 dans les secteurs de Timaru, Temuka, Christchurch. L’ensemble du pays est conquis en moins de quinze ans sans résistance ni compétition réelle avec d’autres sports. L’explication d’une diffusion si rapide et si totale est à chercher à trois niveaux, éducatif, social et racial. À la différence de l’Australie, le responsable du Nelson College favorise l’implantation du rugby scolaire partout où il le peut, et la création des Native Schools après 1870 où les Maoris sont fortement représentés bénéficie de ces choix pédagogiques. Progressivement, c’est l’ensemble du système éducatif néo-zélandais qui utilise le vecteur du rugby dans un esprit plus égalitaire que dans les autres parties de l’Empire. Ce choix d’un sport d’engagement intègre les traditions des populations indigènes habituées à la vie en plein air et aux combats virils. En 1881, le club de Poparuai est composé de Maoris et ses organisateurs proposent à une sélection majoritairement polynésienne une tournée en Australie et au Royaume-Uni. L’intégration des Maoris à la société coloniale est facilitée par le rugby, même s’il convient de ne pas verser dans le mythe d’une fusion rapide puisque les genres de vie des natifs et des Européens restent bien différents. Jean-Pierre Bodis estime que le rugby fait corps avec la société et qu’il a doublement contribué à l’unification du pays : d’abord en créant sur place une autorité centrale à Wellington qui témoigne d’une identité néo-zélan-daise fondée sur des groupes sociaux et raciaux d’origines diverses ; ensuite en exportant ce symbole d’unité au Royaume-Uni où la victoire des premiers All Blacks renforce en 1905 et 1906 l’image d’une société en voie d’unification. Le nom même des All Blacks et leur couleur ont été adoptés après une tournée dans les îles Britanniques : ils portaient ostensiblement le deuil de leurs adversaires. Ainsi, de l’intérieur par le biais d’institutions scolaires et civiles, et de l’extérieur grâce aux succès internationaux, la Nouvelle-Zélande se trouve confortée dans sa volonté d’égalité sociale. Ce fait est suffisamment rare pour être souligné car ailleurs dans le monde et notamment en Afrique du Sud, le rugby joue un rôle différent.

9

En Afrique du Sud, la situation politique est, à la fin du XIXe siècle, bien plus complexe. Se côtoient en effet deux colonies britanniques, Natal et Cap, deux républiques indépendantes boers, le Transvaal et l’État d’Orange, et enfin un territoire appartenant à une compagnie financière et commerciale, la Rhodésie. Le rugby est introduit dans les institutions scolaires de haut niveau puis diffusé par les militaires et les fonctionnaires. Les Britanniques n’hésitent pas, pour affirmer leur présence, à créer en 1891 et 1896 deux équipes de « missionnaires » qui parcourent le pays, des colonies aux républiques boers, pour tenter de conforter le rayonnement de l’Empire. Les Afrikaners adoptent progressivement le jeu à quinze qui est notamment pratiqué à l’université de Stellenbosch qui regroupe une forte communauté néerlandophone. Durant la guerre des Boers ( 1899-1902), les pratiques sportives ne sont pas totalement interrompues, puis, vaincus, les Afrikaners s’immiscent lentement dans les instances dirigeantes de l’Union sud-africaine et dans celles des institutions du rugby. Dans la Western Province, l’Eastern Province, le Transvaal, leur place ne cesse de croître et l’équipe des premiers Springboks venue en Grande-Bretagne est dirigée par un ancien étudiant de Stellenbosch que son père, exploitant agricole, aurait encouragé avant son départ par ces mots : « Pendant la guerre, ils vous ont submergés par leur nombre. Cette fois-ci, vous serez homme à homme. » Les succès des tournées de 1905,1906 et 1913 en Europe sont manifestes puisque sur les huit tests-matchs, ils comptent six victoires, un match nul et une seule défaite. Pas de mélange, sur le plan racial, du début à la fin de ce siècle : « Oui, le rugby en Afrique du Sud est politique. Ceux qui jouent contre lui n’en ont pas conscience, j’en conviens. Mais les Springboks, par le rugby qu’ils pratiquent, magnifiquement, illustrent d’abord, non leur sport, mais leur art de vivre et de penser leur civilisation. Et, hélas, leur racisme ordinaire et ontologique [3][3] Cf. Jean-Pierre Bodis, Le rugby en Afrique du sud,.... »

10

La diffusion du rugby dans l’Empire britannique témoigne, là encore, de l’importance des conditions sociopolitiques propres à chaque territoire. La dimension culturelle du sport fait que son implantation est dépendante de facteurs locaux spécifiques qui l’amènent à s’inscrire dans des logiques qui le dépassent. Si le rugby s’implante durablement dans les colonies de peuplement ayant gardé un lien fort avec la métropole, c’est à la fois en raison des contextes particuliers et des échanges internationaux dirigés à partir de Londres et de l’International Board. Un réseau rugbystique transnational s’est progressivement constitué avec ses rites et ses sigles qui échappe en partie aux relations internationales classiques. Sur le continent européen, seule la France s’est, après bien des crises, intégrée dans ce réseau.

Le réceptacle du Midi de la France

11

La diffusion du rugby en France pose une double question. Pourquoi la France est-elle le seul pays hors de l’Empire britannique à avoir véritablement accueilli ce sport et pourquoi l’implantation du rugby s’est-elle cristallisée dans le Sud-Ouest de l’Hexagone jusqu’à s’identifier à lui ?

12

La réponse à la première question mérite des analyses comparatives qui n’ont pas encore été menées. Dans l’attente d’études approfondies, l’hypothèse principale tient à la proximité géographique, économique et politique des deux pays, et à l’influence des pédagogues français qui ont étudié les systèmes éducatifs de la Grande-Bretagne et mesuré le rôle qu’y jouait le sport [4][4] Cf. Jean-Pierre Augustin et Alain Garrigou, Le rugby....

13

La domination anglaise sur le marché mondial et ses réussites coloniales et industrielles font de l’Angleterre une rivale mais aussi et surtout un modèle. Pierre de Coubertin est, parmi d’autres, un admirateur des méthodes sportives et des activités de plein air organisées outre-Manche. Il considère que le jeu et le sport participent à la préparation des individus pour la concurrence internationale. Ses conférences et ses écrits exhortent les hommes à devenir capables de faire front à la compétition industrielle dans le cadre d’un patriotisme élargi. Il est persuadé que la collaboration, même avec un adversaire, est nécessaire à l’émulation et c’est pourquoi il s’applique à organiser des rencontres sportives à l’échelle internationale. Durant l’année 1892, décisive pour le développement du sport en France, il affirme dans les Sports athlétiques que le jeune homme qui joue au rugby est mieux préparé qu’un autre au match de la vie. Le rugby est donc le sport élu par Coubertin et devient rapidement le premier sport collectif du mouvement sportif français. Alors qu’en Allemagne, la nation se forge dans les sociétés de gymnastique, en France, sur le modèle anglais, les pédagogues tentent de former des caractères à partir des sports de plein air et particulièrement du rugby. La diffusion des sports collectifs dans le reste de l’Europe est plus tardive et se réalise à un moment où la pratique du football se généralise. En France, les grands clubs de rugby sont déjà en place, notamment dans le Sud-Ouest du pays où ils ont tissé un réseau de relations internationales qui les conforte dans leur assise ; ils résisteront avec succès au ballon rond qui devient dominant dans le pays et sur le reste du continent.

14

La question relative à l’enracinement du rugby dans le Sud-Ouest a donné lieu à des explications sommaires par l’occupation anglaise de l’Aquitaine au XIIe siècle ou la volonté de revanche du Sud occitan vis-à-vis du Nord. Michel Serres y voit l’empreinte des légions romaines et Jean Lacouture note avec humour qu’il n’y a aucune explication rationnelle : « C’est parce que le ballon est capricieux qu’il est venu rebondir dans nos vignes, sous nos pins et parmi nos garrigues [5][5] Cf. Jean Lacouture, Voyous et gentlemen. Une histoire.... » Mais cette implantation précoce, son maintien, son renforcement même, méritent qu’on s’y attarde.

15

En France, il n’y a pas de continuité entre les pratiques de jeu de balle en vogue depuis l’Antiquité et le rugby moderne ; les règles du jeu sont encore mal appliquées et les joueurs s’adonnent au rugby comme au football. Progressivement, le rugby s’impose après la constitution du Racing ( 1888) et du Stade français ( 1883). En province, les clubs prennent de l’importance comme le Havre Athletic Club puis le Stade bordelais ( 1889), le Stade toulousain, le Stade nantais et le Football Club de Lyon. Dans les établissements parisiens, à l’Ecole alsacienne, puis aux lycées Buffon, Henri-IV, Michelet, Louis-le-Grand, JeansondeSailly, Lakanal, à l’École Monge, on joue à la barette (rugby atténué) et au rugby. Ainsi, à la fin du XIXe siècle, rien n’indique encore que la greffe va prendre du côté de Bordeaux, Pau et Bayonne.

16

Trois atouts déterminants se conjuguent alors dans la région de Bordeaux. C’est d’abord la présence d’une colonie britannique active et bien insérée dans les milieux d’affaires bordelais qui, en divulguant les pratiques sportives d’outre-Manche, suscite les vocations sportives locales. C’est ensuite la détermination d’un groupe de pédagogues qui, autour du docteur Tissié, développent les activités physiques dans les établissements scolaires à partir d’une Ligue girondine qui n’a son équivalent dans aucune région française. C’est enfin la constitution d’un club omnisports, le Stade bordelais[6][6] Cf. Jean-Paul Callède, Histoire du sport en France,..., qui, bénéficiant de l’appui des joueurs et des conseillers britanniques, parvient à créer une méthode de jeu, à organiser une machine sportive susceptible de rivaliser avec les équipes parisiennes et ensuite de les dominer. Ces trois composantes originales ont leur logique propre, mais elles se mêlent par des effets d’enchaînements et d’interrelations pour faire de Bordeaux la capitale du rugby français, le bastion à partir duquel le sport britannique se diffuse dans les départements aquitains et le sud du pays.

17

Disposant de joueurs entraînés aux méthodes modernes, d’un groupe de dirigeants entreprenants et d’un stade qui devient le lieu emblématique des rencontres, le Stade bordelais défie le Stade français et obtient le titre de champion de France en avril 1899. Ainsi en dix ans, de 1889 à 1899, la matrice bordelaise a été promue par des conditions assez exceptionnelles pour permettre la domination du rugby français et la multiplication des clubs dans la région. Durant les treize saisons suivantes, de 1899 à 1911, le Stade bordelais devenu SBUC obtient des résultats jamais égalés en remportant sept titres et en parvenant douze fois en finale. Les victoires aidant, les spectateurs sont de plus en plus nombreux à Sainte-Germaine; 3000 lors de la victoire en 1899,6000 en 1905, 12 000 en 1907 et 16 000 en 1911 [7][7] Cf. Jean-Pierre Augustin et Jean-Pierre Bodis, Rugby.... Le public de province se mobilise plus que le public parisien et le rugby devient le sport capable de rassembler les foules dès lors qu’il s’agit de défendre l’ethos local. L’effet d’entraînement des victoires bordelaises se répand dans les départements voisins où les associations scolaires et universitaires sont en place et passent le relais aux clubs civils. Il est alors possible d’établir une typologie historique des équipes et des clubs de rugby où il apparaît qu’après les grandes villes et leurs banlieues, les petites villes et les villages, les écoles et les paroisses, puis les corporations, les usines et les casernes participent au phénomène. Dans le même temps le rugby s’étend, hors Aquitaine dans le sud de la France, à Toulouse, Béziers, Perpignan, Grenoble et Toulon par exemple [8][8] Cf. Pierre Dubosc et al., Terrains et terres du rugby,....

Constantes et variations communicationnelles du rugby

18

La construction des territoires rugbystiques établis dans la première moitié du XXe siècle se maintient malgré les scissions internes, la création du jeu à treize et la lente pénétration du football [9][9] Jean-Pierre Augustin, « La percée du football en terre.... Que ce soit dans l’hémisphère nord ou dans l’hémisphère sud, le rugby reste fortement implanté dans ses bastions et notamment dans les villes moyennes où il participe à la vie sociale, économique et politique de la communauté. En s’intégrant aux rites et aux festivités, en créant ses hymnes et ses étendards, il devient l’expression elliptique de la communauté en action où le groupe n’existe que par les manifestations extérieures, montrant à ses membres qu’ils sont à l’unisson en partageant les mêmes émotions et en constituant une unité collective. En France notamment, cette emprise du rugby ne touche cependant pas tous les territoiresdu Sud [10][10] Jean-Pierre Augustin, « Les espaces des sports collectifs :... et l’étude de certaines zones comme Marseille, Lyon ou Sète précise, dans un espace limité, les processus de diffusion partielle.

19

C’est moins la nature du jeu qui est en cause que l’investissement symbolique dont il est l’occasion, et à cet égard, on ne peut que remarquer la complémentarité géographique des zones de diffusion du rugby et du football dans les territoires concernés. Dans l’emblématique sportive, compte essentiellement le fait d’un terrain commun de rivalités, la présence d’un sport dans une communauté induisant une imitation de proximité par ses voisines et donc une rivalité mimétique [11][11] Jean-Pierre Augustin et Alain Garrigou, « Les sports.... L’extension et les limites de la diffusion sont liées à la contingence historique et si le rugby a pu se développer dans le Sud, c’est pour des raisons institutionnelles et du fait de son antécédence à tout autre sport emblématique. Le football dont l’importation est postérieure y a été partiellement contenu par un rugby plus développé qu’ailleurs, mais il a pu s’implanter dans des régions où le rugby était faiblement représenté et a provoqué conjointement le repli de celui-ci sur ses fiefs.

Les variations géographiques du rugby et du sport

20

Les variations géographiques du rugby peuvent être résumées à deux étapes qui se sont succédé depuis cent cinquante ans et où des modèles se sont organisés et superposés. La première, se situant avant 1950, est pratiquement limitée aux huit pays de forte implantation. L’élément essentiel est la constitution de régions sportives, aux échelles locales et nationales relativement stables. Elle se termine par un partage sportif des territoires où les positions acquises peuvent apparaître comme une géographie de la maturité [12][12] Antoine Haumont, « Les variations géographiques du.... Ainsi, le rugby en Grande-Bretagne, dans le sud de la France mais aussi en Nouvelle-Zélande, Australie et Afrique du Sud, organise autour des clubs des relations avec les sociétés dans un jeu de rivalités, de compétitions et de concurrences où le local garde toute sa force. Bien sûr, la diffusion du rugby et des sports institutionnalisés n’est pas épuisée, notamment dans les régions où subsistent des jeux traditionnels [13][13] Pierre Parlebas, « La mise en ordre sportive », Sport,... mais la dynamique sportive se situe aujourd’hui dans un autre contexte où les logiques économiques et l’organisation des modes de vie perturbent les situations établies.

21

Une nouvelle étape qui se renforce après la guerre et surtout après les années 1960 brouille en partie les processus constitutifs de la géopolitique des sports à partir de deux niveaux. C’est d’abord une logique de marché inscrite dans l’économie monde qui entraîne une rupture avec la relative inertie des implantations sportives classiques : « Les nouvelles structures qui rassemblent les entrepreneurs, les médias et les institutions sportives et pour lesquelles les pratiques et les événements sont des centres de profit et doivent être créés ou défaits, localisés ou délocalisés, avec la même rapidité que d’autres éléments du système de production et d’échanges [14][14] Antoine Haumont, op. cit.. » L’organisation du Mondial de rugby à partir de 1987 est un exemple de tentative de conquête d’un nouveau marché par les fédérations sportives mais surtout par les réseaux de télévision et les fabricants de matériel.

22

Le rugby qui, de par ses origines, la structure de son organisation et le système d’interaction des clubs avec l’environnement local avait longtemps résisté à l’argent spectacle et à la professionnalisation est largement touché par le phénomène. La décision adoptée en août 1995 par l’International Rugby Football Board (IRFB ) de remettre en cause les principes de l’amateurisme accélère les mutations en cours. La nouveauté vient surtout d’un changement de rapport entre le sport et la télévision. Dans un premier temps, la télévision a utilisé les compétitions sportives pour augmenter les audiences ; désormais elle cherche à élaborer de toutes pièces de nouveaux éléments médiatiques mondiaux en inventant, si nécessaire, de nouvelles formes et règles de jeu. Devant les résistances des fédérations de rugby à quinze à réviser les formes de l’amateurisme, c’est autour du rugby à treize que des opérateurs transnationaux, dirigeants de groupes multimédias, ont d’abord tenté d’organiser un nouveau championnat mondial télévisé. Créant à cette fin une nouvelle instance mondiale, la World Super League International Board (WSLIB ) avec pour objectif la mise en place d’un championnat bipolaire où s’affrontent les équipes des deux hémisphères. Dans ce montage, l’important était moins l’insertion locale que les conditions de la retransmission ; ce n’était plus la communauté qui devait s’identifier à son sport, c’est la télévision qui produisait le sport et le faisait vivre. Les réformes proposées par l’IRFB ont limité les ambitions de la WSLIB et réussi à capter le système médiatique mondial du rugby en gestation.

23

Ce système est cependant en concurrence avec celui des autres sports collectifs, mais on assiste aussi à l’émergence d’un modèle extra-institutionnel qui intéresse l’ensemble des espaces monde et des modes de vie. Les randonnées, les courses autour du monde à la voile, les traversées du désert ou du Grand Nord s’inscrivent dans cette logique où le monde entier a vocation à devenir un espace sportif. Le surf est alors un exemple de diffusion d’une pratique liée à la recherche de nouveaux lieux d’exercices autour des vagues porteuses qui deviennent les lieux centraux de territorialités provisoires [15][15] Cf. Jean-Pierre Augustin (éd.), Surf Atlantique, les.... Dans le même temps, le sport envahit des espaces publics (sports de rue, vélo, jogging, basket des playgrounds) et les espaces privés (exercices au domicile, centres de forme dans les entreprises… ).

24

Ces nouvelles données ne détruisent pas les situations sportives acquises et enracinées dans l’espace. Dans bien des cas, elles complètent les identités sportives établies en intéressant de nouvelles classes d’âges et de nouveaux groupes sociaux. Le sport n’échappe cependant pas à l’instauration de cultures et de pratiques monde générées par les facteurs économiques et communicationnels. Les institutions sportives internationales, et notamment celles du rugby, dont le pouvoir n’a cessé de s’affirmer depuis un demi-siècle, restent, même si elles sont également touchées par ces évolutions, un garant des règles et de l’universalisation des pratiques qui s’illustrent dans les Coupes du monde.

Les coupes du monde dans la cour des grands

25

La première Coupe du monde de rugby est organisée en 1987 en Nouvelle-Zélande et réunit les nations rugbystiques à l’exception de l’Afrique du Sud, toujours tenue à l’écart pour cause d’apartheid. La France qui vient de réaliser le Grand Chelem dans le tournoi des cinq nations atteint la finale où les All Blacks s’imposent et maintiennent leur domination mondiale. Au cours des cinq Coupes du monde de 1987,1991,1995,1999 et 2003, les huit nations rugbystiques sont majoritairement représentées au palmarès des quarts de finales. Cinq d’entre elles, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la France, l’Angleterre et l’Écosse ont participé à cette épreuve. Derrière ce club des cinq, le Pays de Galles est présent trois fois, l’Irlande quatre fois et l’Afrique du Sud trois fois pour trois participations après la fin de l’apartheid. Parmi les pays outsiders, quatre ont atteint les quarts de finale en créant la surprise : Samoa ( 1991 et 1995), Fidji ( 1987), Canada ( 1991) et Argentine ( 1999). En 2003, la Coupe a réuni vingt pays et outre les huit réguliers, l’Uruguay, l’Argentine, les États-Unis, le Canada, la Roumanie, l’Italie, la Géorgie, le Japon, la Namibie, les Fidji, les Samoa et Tonga y ont participé.

26

La hiérarchie mondiale du rugby reste donc bien établie, mais la couverture médiatique de l’événement ne cesse de progresser. En France, le rugby est le gagnant de l’année 2003 avec une progression de 16% de son exposition télévisuelle qui augmente chaque année depuis près de dix ans. Toujours loin derrière le football, il représente désormais deux fois plus de temps d’antenne que le cyclisme, troisième sport le plus diffusé [16][16] La lettre de l’économie du sport, n° 697, mars 2004,....

27

Alors qu’il reste circonscrit dans ses territoires historiques d’implantation, la progression du rugby sur les chaînes hertziennes peut être présentée comme résultant de son caractère addictif par rapport à d’autres sports. Passant pour l’épure des sports collectifs de combat [17][17] Cf. Christian Pociello, Le rugby ou la guerre des styles,..., le rugby est perçu par les spécialistes du marketing sportif comme la pratique proposant des valeurs spécifiques où se mêlent engagement, métissage et courage. Pour Jacques Séguéla [18][18] Jacques Séguéla, « Le rugby, c’est le devoir de ne..., « c’est un sport d’engagement parce que c’est un sport collectif. C’est la valeur de métissage car c’est un sport qui, avant les autres, a mêlé le nord et le sud grâce à sa troisième mi-temps avec une notion d’émotion partagée ». Pour lui, le rugby reste le sport participatif par excellence : « Au football, on se débarrasse de la balle alors qu’au rugby on marque un essai. Ce n’est ni la même philosophie ni la même symbolique d’images. On passe la balle ou on la prend dans ses bras et ensemble on va à l’essai. Les inventeurs du rugby lui ont donné des forces morales que l’esthétique du jeu protège. »

28

Au-delà des discours de célébration, l’impact médiatique souligne les spécificités du rugby : un sport territorialisé qui cherche à renforcer son inscription dans la culture monde. À ce jeu, la concurrence est grande [19][19] Cf. Jean-Pierre Augustin, Sport, géographie et aménagement,..., d’autant que les portes de l’olympisme ne lui sont pas encore ouvertes [20][20] Cf. Jean-Pierre Augustin et Pascal Gillon, L’Olympisme :....

 -

Notes

[1]

Cf. Jean-Pierre Bodis, le rugby d’Irlande. Identités et territorialités, Bordeaux, MSHA, 1994.

[2]

Cf. Jean-Pierre Bodis, Histoire mondiale du rugby, Toulouse, Privat, 1987.

[3]

Cf. Jean-Pierre Bodis, Le rugby en Afrique du sud, Paris, Karthala, 1998.

[4]

Cf. Jean-Pierre Augustin et Alain Garrigou, Le rugby démêlé, essai sur les associations, le pouvoir et les notables, Bordeaux, Le Mascaret, 1985.

[5]

Cf. Jean Lacouture, Voyous et gentlemen. Une histoire du rugby, Paris, Gallimard, 1993.

[6]

Cf. Jean-Paul Callède, Histoire du sport en France, du stade bordelais au SBUC, 1889-1939, Bordeaux, MSHA, 1993.

[7]

Cf. Jean-Pierre Augustin et Jean-Pierre Bodis, Rugby en Aquitaine, histoire d’une rencontre, Bordeaux, Auberon et CRLA.

[8]

Cf. Pierre Dubosc et al., Terrains et terres du rugby, Cahiers du GRECO, université de Toulouse-Le Mirail, 1983.

[9]

Jean-Pierre Augustin, « La percée du football en terre de rugby. L’exemple du Sud-Ouest français et de l’agglomération bordelaise », Vingtième siècle, revue d’histoire, juin 1990.

[10]

Jean-Pierre Augustin, « Les espaces des sports collectifs : l’exemple du département des Landes », Mappemonde 2,1992.

[11]

Jean-Pierre Augustin et Alain Garrigou, « Les sports collectifs et l’affirmation emblématique des groupes », Revue de l’économie sociale, 14,1988.

[12]

Antoine Haumont, « Les variations géographiques du sport », Sport, relations sociales et action collective, Bordeaux, MSHA, 1995.

[13]

Pierre Parlebas, « La mise en ordre sportive », Sport, relations sociales, ibid.

[14]

Antoine Haumont, op. cit.

[15]

Cf. Jean-Pierre Augustin (éd.), Surf Atlantique, les territoires de l’éphémère, Bordeaux, MSHA, 1994.

[16]

La lettre de l’économie du sport, n° 697, mars 2004, p. 1.

[17]

Cf. Christian Pociello, Le rugby ou la guerre des styles, Paris, Métaillé, 1995.

[18]

Jacques Séguéla, « Le rugby, c’est le devoir de ne pas faillir », France TGV, n° 9,1998, p. 10.

[19]

Cf. Jean-Pierre Augustin, Sport, géographie et aménagement, Paris, Nathan, 1995.

[20]

Cf. Jean-Pierre Augustin et Pascal Gillon, L’Olympisme : bilan et enjeux géopolitiques, Paris, Armand Colin, 2004.

Plan de l'article

  1. La construction des territoires rugbystiques
  2. La matrice britannique
  3. Le rugby de l’hémisphère sud
  4. Le réceptacle du Midi de la France
  5. Constantes et variations communicationnelles du rugby
  6. Les variations géographiques du rugby et du sport
  7. Les coupes du monde dans la cour des grands

Article précédent Pages 261 - 273 Article suivant
© 2010-2018 Cairn.info
Chargement
Connexion en cours. Veuillez patienter...