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1La guerre civile a ravagé la Russie soviétique dès le 26 octobre 1917 et ses ultimes convulsions ont secoué la Sibérie extrême-orientale jusqu’à l’été 1922. Elle a donc duré plus de quatre ans et demi. Le pays en est sorti totalement ruiné, exsangue, épuisé, affamé. Une effroyable sécheresse s’abattant sur le sud et l’est du pays pendant l’été 1921, les destructions et les ravages de la guerre civile débouchent sur une immense famine qui ressuscite le cannibalisme et sème pendant l’hiver 1921-1922 et le printemps 1922 des centaines de milliers de morts dans le sud du pays, la région de la basse Volga.

2Les historiens évoquent la guerre civile en citant des chiffres hallucinants de morts, victimes des opérations militaires, des épidémies (typhus et choléra) et de la famine qu’elle a engendrées : l’historien russe Danilov les évalue à 8 000 000, l’Allemand Hildermaier de 9 000 000 à 10 000 000, l’historien russe Poliakov à près de 13 000 000 ; le publiciste Kojinov, lui, estime à 20 000 000 le nombre « des victimes de la révolution » (dans toute l’acception de ce terme).

3Les méthodes de calcul utilisées incitent néanmoins à la prudence. Vadim Kojinov fonde en particulier le sien sur le chiffre de 7 000 000 de bezprizorniki (enfants abandonnés et orphelins de père et mère) et en déduit donc que les parents de ces 7 000 000 sont morts pendant la guerre civile. Outre que le chiffre des bezprizorniki est de 4 500 000 et non de 7 000 000, la Russie tsariste comportait à la veille de la guerre, en 1913, 2 000 000 de ces enfants abandonnés ou, plus rarement, orphelins, qui hantaient les rues des villes et des villages. La prolétarisation accélérée multipliait les abandons d’enfants déracinés. Les sept ans de guerre civile, les déplacements de population et la famine ont décuplé les abandons de « bouches inutiles ». Les calculs s’appuient ensuite sur les comparaisons entre les chiffres de la population en 1913 et ceux de 1922. Mais, au cours de la guerre civile, plus de 2 000 000 de citoyens de l’Empire russe l’ont quitté sans passer par les services soviétiques et donc sans être enregistrés nulle part.

4En réalité, selon les calculs du démographe Volkov, les plus sérieux, la population de la Russie soviétique entre le début de 1918 et le début de 1922 a diminué de 7 000 000. Si l’on retire de ce chiffre 2 000 000 d’émigrés et la différence de quelque 400 000 entre les retours et les sorties de prisonniers et fuyards divers, on aboutit à un chiffre de 4 500 000 de morts pendant la guerre civile, soit un peu plus de 3 % de la population. Selon Zdorov, en pourcentage ce chiffre est du même ordre de grandeur que celui de la guerre de Sécession américaine. Les pertes militaires ont alors représenté 1,96 % du nombre des habitants, mais il faut y ajouter les lourdes pertes civiles, jamais calculées.

5Selon lui encore, les deux principaux camps en histoire avaient intérêt à gonfler les chiffres des pertes de la guerre civile : « Dans l’historiographie soviétique l’augmentation du nombre de pertes dues à la guerre civile et à l’intervention (étrangère) aidait à justifier la crise économique du début des années 1920, l’effondrement du système du “communisme de guerre” et le passage à la nep. Chez les défenseurs contemporains du système renversé par la révolution, l’augmentation de l’évaluation des pertes sert à prouver le caractère vicieux et criminel de la révolution en tant que telle. »

6Ses conséquences politiques ne sont pas moins importantes : en dressant toutes les forces du pays les unes contre les autres dans un combat inexpiable à la vie à la mort, la guerre civile a exclu toute forme de neutralité, anéanti toute force intermédiaire et ainsi engendré le système du parti unique. Au lendemain d’une guerre mondiale qui a réduit à rien le prix de la vie humaine, cette guerre civile a souvent revêtu des formes très cruelles. Lors d’un débat dans la revue russe Novy Mir d’août 2001, un vieux dissident, Grigori Pomerantz, discutant avec un prêtre orthodoxe monarchiste et violemment anticommuniste, déclarait à son interlocuteur : « Vous affirmez que l’ampleur de la terreur rouge était effrayante et incomparable avec la terreur blanche. Tout le monde l’affirme, dont le général Grigorenko [1], et pourtant ce dernier pose une question : pourquoi les habitants de son village qui avaient subi les deux terreurs ont pris le parti de la terreur rouge et condamné la terreur blanche ? »

7Il y a bien eu terreur blanche, terreur rouge et, faut-il ajouter, terreur verte à l’encontre des Blancs et plus encore des Rouges. Pourquoi, entre les trois, la population, en grande majorité paysanne, a-t-elle finalement penché du côté des Rouges ? Pomerantz écarte d’emblée l’explication par la violence : « Croyez-en un soldat de la guerre : aucune bataille n’a jamais été gagnée par la terreur. La terreur est un moyen auxiliaire, dans le combat ; le facteur décisif c’est l’enthousiasme. Les Blancs étaient prêts à donner leur vie sans réserve, mais les Rouges aussi étaient prêts à la donner, les uns pour la sainte Russie, les autres pour le pouvoir des soviets, pour un monde sans mendiants et sans infirmes. »

8Enfin, ce conflit était au cœur d’une « guerre civile internationale » où intervenait une douzaine de gouvernements (allemand, anglais, français, américain, japonais, tchécoslovaque, polonais, roumain, grec, italien, etc.) et, du côté des Rouges, des Hongrois, Chinois, Allemands, Coréens. Churchill en a donné la formule en clamant alors : « Il faut s’allier avec les Huns contre les bolchos » ; le gouvernement anglais a armé et ravitaillé l’amiral Koltchak et son armée blanche en Sibérie, le gouvernement français l’armée blanche de Dénikine puis de Wrangel dans le sud. La guerre soviéto-polonaise du printemps et de l’été 1920 en est un symbole : l’attaque polonaise et le « miracle de la Vistule », qui rejette à près de quatre cents kilomètres en arrière la contre-offensive un moment victorieuse de l’Armée rouge, sont organisés sous le contrôle quotidien de l’état-major français représenté par le général Weygand et le capitaine de Gaulle.

9Cette guerre civile sociale et internationale, dans le pays des jacqueries paysannes de Stenka Razine et de Pougatchev, a été féroce et impitoyable. Le monarchiste chrétien Oleg Volkov, dont le père présidait le directoire d’une grosse usine d’armement, se rappelle avec effroi : « Des profondeurs des masses populaires montait quelque chose d’effrayant, qui réveillait le souvenir des jacqueries vécues par nos aïeux. » Un banquier déclare alors à son père : « En Russie éclate un incendie à côté duquel la révolte de Pougatchev, les jacqueries, 1793 apparaîtront comme des troubles insignifiants. »

10Octobre 1917 est le produit de ce mouvement irrésistible et incontrôlé qui monte, comme le dit Volkov, « des profondeurs des masses populaires » et qui, décuplé par les souffrances et les destructions de la guerre, balaie avec une violence inouïe le vieil ordre social, ses institutions et ses représentants. Le mot d’ordre « tout le pouvoir aux soviets » répond à ce point aux aspirations de millions d’hommes qu’au cours de la guerre civile les paysans qui, mécontents des réquisitions de blé et de l’interdiction du commerce libre des grains, se soulèvent aux quatre coins du pays contre le gouvernement bolchevique y opposent systématiquement le pouvoir de leurs propres soviets aux soviets des communistes.

11Trotsky, qui a dirigé l’Armée rouge et les opérations militaires pendant toute la guerre civile, écrit en 1938 dans Leur Morale et la nôtre : « La guerre civile est la plus cruelle des guerres. Elle ne se conçoit pas sans violences exercées sur des tiers et, tenant compte de la technique moderne, sans meurtre de vieillards et d’enfants. » Si une guerre entre États dresse deux adversaires face à face et s’achève par un traité plus ou moins léonin au détriment du vaincu, mais qui en général ne met pas en jeu son existence (perte de territoires, réparations de guerre, etc.), dans une guerre civile l’adversaire est à la fois devant, derrière et à côté, car les forces sociales en lutte se retrouvent de chaque côté d’une ligne de front perpétuellement mouvante, et l’issue de cette guerre acharnée est la victoire ou la mort. La défaite signifie l’anéantissement du vaincu, comme l’a montré la Commune de Paris dont les bolcheviks avaient minutieusement étudié l’histoire tragique. En Russie, enfin, la violence, nourrie par une haine farouche des paysans-soldats contre le « barine », image à la fois du propriétaire foncier et de l’officier, vient d’abord d’en bas. Ainsi, à Rostov-sur-le-Don à la fin de janvier 1918, les soldats abattent près de 3 400 officiers et quelques jours plus tard environ 2 000 à Novotcherkassk, alors même que Trotsky cherchera à utiliser les officiers tsaristes pour encadrer l’Armée rouge. À Sébastopol, un peu plus tard, les marins, en rage, coupent les parties génitales et les mains de plusieurs centaines d’officiers qu’ils suspectent d’avoir appartenu en 1905-1906 aux cours martiales qui ont envoyé au gibet par dizaines les marins révoltés.

12Trotsky ajoute : « La guerre est aussi inconcevable sans mensonge que la machine sans graissage », elle exige en effet la mise en œuvre de techniques multiples pour tromper et démoraliser l’adversaire, même potentiel. La propagande est une arme de guerre. Tous les camps en lutte y ont évidemment recouru. Dans une guerre civile plus encore que dans une guerre entre États la parole est une arme : le tract, l’affiche, le journal sont des instruments de guerre. Au printemps 1921, lorsque les bolcheviks écrasent l’insurrection paysanne de Tambov, ils n’utilisent pas que le canon et les mitrailleuses. Pour tenter de dissocier la masse – en grande majorité illettrée ! – des paysans des insurgés, ils éditent dix tracts à 326 000 exemplaires, onze brochures à un total de 109 000 exemplaires, une banderole à 2 000 exemplaires, douze numéros du journal Le Laboureur de Tambov à 15 000 exemplaires chacun, seize numéros du journal spécial de la direction politique de l’armée à 10 000 exemplaires chacun. Le matériel d’agitation et de propagande, d’où qu’il vienne, est un document d’histoire, mais doit évidemment être interprété avec prudence puisqu’il est d’abord un instrument de combat politique.

13Lorsque le réalisateur hongrois Miklos Jancso tourna jadis son film sur la guerre civile, il l’intitula : Rouges et Blancs. Cet ouvrage porte comme sous-titre Armées paysannes rouges, blanches et vertes parce que la guerre civile a dressé face à face non seulement les Rouges et les Blancs, mais aussi des dizaines d’armées de paysans insurgés dites vertes qui se sont opposées aux uns et aux autres, voire entre elles ; mais leur trace dans l’histoire a été au fil des ans à peu près complètement effacée. Contrairement à ce qu’affirment certains historiens, ce phénomène n’a pas été occulté dans les premières années qui ont suivi la guerre civile. Ainsi, au cours des années 1920, l’adhérent du Parti communiste devait, dans un questionnaire à remplir, indiquer s’il avait servi pendant la guerre civile dans l’Armée rouge, blanche ou verte. Les historiens soviétiques des années 1920 se sont penchés sur cette réalité. Ainsi, le numéro d’août-septembre 1924 de la revue d’histoire Proletarskaia Revolioutsia s’ouvre sur trois articles traitant de l’armée verte : un article sur « L’insurrection d’Ijevsk-Votkino » de l’été 1918, un deuxième sur « L’armée verte et la région de la mer Noire », un troisième sur « Les partisans verts »…

14Dès que Staline, une fois son pouvoir établi au sommet du Parti après la liquidation de l’opposition de gauche « trotskyste » puis de l’opposition de droite boukharinienne, a pu s’occuper de l’histoire en 1929, il a fait gommer l’existence des Verts et des armées vertes dans un récit trafiqué et manichéen, en noir et blanc, de la guerre civile où, par ailleurs, Trotsky et la majorité des chefs de l’Armée rouge (Toukhatchevsky, Primakov, Iakir, Vatsetis, etc.) se sont vus définis comme les meilleurs alliés des Blancs qu’ils avaient combattus et battus.

15Ces armées vertes, locales ou régionales, vont du petit détachement volant de 500 à 600 hommes jusqu’à de véritables divisions armées de canons et de mitrailleuses : la division de Grigoriev regroupe 15 000 hommes, l’armée de Makhno en Ukraine de 25 000 à 30 000 et compte même à un moment en 1919 plus de 50 000 hommes, celle de Tambov, dirigée par Antonov, en réunit, suivant les moments, de 18 000 à plus de 40 000. L’« armée populaire » de Sibérie occidentale, en 1921, en rassemble près de 100 000, obéissant, comme celle d’Antonov, à des chefs divers, jaloux de leur autorité locale et acharnés à défendre leurs prérogatives et les titres dont ils se dotent. Elles sont formées de paysans que dresse un double refus :

  • le refus de la circonscription décidée par les diverses armées (par l’Armée rouge à partir de juin 1918, par les armées blanches ou par les éphémères armées « nationales populaires » créées ici ou là par des coalitions antibolcheviques). Les déserteurs forment des bandes de maraudeurs, accueillis avec plus ou moins de sympathie par leurs voisins qui les nourrissent et qu’ils aident pour les semailles ou la moisson s’ils sont de la région. S’ils viennent d’ailleurs, ils se voient rejetés et dénoncés par la population qu’ils pillent pour se nourrir ;
  • le refus des réquisitions de leurs « excédents », voire de la quasi-totalité de leurs récoltes, décidées par le gouvernement de Moscou pour nourrir l’armée et les villes en proie à la famine ; la révolte contre les comités de paysans pauvres qui raflaient fréquemment tout ce qui leur tombait sous la main, puis contre les détachements de réquisition et leurs méthodes souvent expéditives face au refus massif des paysans de fournir leur blé alors que la ville, où l’industrie ne fonctionne plus guère que pour l’Armée rouge, n’a pas de marchandises à leur offrir ; le refus du monopole d’État du commerce engendré par la guerre civile ; le rejet des « communes » (c’est-à-dire les fermes collectives, les futurs kolkhozes ou sovkhozes) ; la révolte contre la « dictature communiste », contre le « régime des commissaires et des Juifs », pour des soviets (paysans) sans communistes.
Les bolcheviks qualifient ces armées vertes de « bandes » et de « bandits » en précisant souvent, surtout en Ukraine, bandes « anarchokoulaks », c’est-à-dire représentant les intérêts d’une couche aisée de la paysannerie qui refuse la loi de l’État. L’historien anarchiste de l’armée de Makhno, Voline, précise : « Au cours des luttes intestines en Ukraine – luttes confuses, chaotiques et qui désorganisèrent complètement la vie du pays –, des formations armées, composées d’éléments simplement déclassés et dés œuvrés, guidés par des aventuriers, des pillards et des “bandits” y pullulaient. Ces formations ne dédaignaient pas de recourir à une sorte de camouflage : leurs partisans se paraient souvent d’un ruban noir et se disaient volontiers “makhnovistes”. » Les mêmes bandes existent partout et se parent en général de couleurs politiques révolutionnaires : armée populaire, armée paysanne révolutionnaire, etc. La frontière est souvent indécise entre des groupes de paysans révoltés qui réquisitionnent ou volent pour se nourrir et des bandes de simples pillards qui brandissent le drapeau rouge ou noir pour couvrir leurs exactions. La population elle-même n’a parfois aucun moyen de le savoir.

16Certains de ces groupes ou armées de partisans quoique soucieux de leur autonomie ont parfois été intégrés à un moment dans l’Armée rouge avant de rompre et de se dresser contre elle : c’est le cas en particulier des troupes des Ukrainiens Makhno, Grigoriev, Zeliony et Grebenka.

17De ces armées vertes, seule celle de Makhno, qui se réclamait de l’anarchisme, est restée dans la mémoire. Les paysans ukrainiens de son armée éprouvaient une aversion profonde pour l’État, ses représentants et la ville qui les abritait, où ils voyaient un parasite engraissé sur leur dos. Makhno a donné une forme brutale et colorée à cette aversion. Il est enfin le seul chef vert à avoir survécu à la guerre civile ; il a réussi à s’enfuir de Russie pour s’installer finalement à Paris, où il a écrit des souvenirs lacunaires et partiellement traduits en français.

18Les autres chefs verts ont disparu sans laisser de souvenirs, comme le jeune socialiste-révolutionnaire Antonov, qui a dirigé l’insurrection paysanne de la région de Tambov en 1920-1921 avant d’être abattu en juin 1922. Faut-il y comptabiliser Boris Savinkov, l’ancien adjoint du chef du gouvernement provisoire, Kerensky, socialiste-révolutionnaire, ancien terroriste, grand fabricant de complots antibolcheviques de 1917 à 1924, auteur de Mémoires, et qui, en 1920, dirigea quelque temps une petite armée de paysans qu’il qualifia de « verte » ? Son recrutement est « vert », mais Savinkov est un authentique « blanc ». Faut-il enfin compter parmi les armées « vertes » les mouvements nationalistes du type des basmatchi de l’Asie centrale ? Comme les armées vertes ukrainiennes, ils mêlent en effet une aspiration nationale (contre Moscou et les Russes) à des aspirations sociales (la protestation de la paysannerie, au moins aisée, pour la liberté du commerce et contre la dictature de la ville).

19Ces chefs d’éphémères armées locales ou régionales n’ont pu écrire leurs souvenirs avant de disparaître ; il faut donc utiliser pour les évoquer les récits de leurs adversaires – et vainqueurs – rouges et blancs, pour une fois unis dans la définition des « Verts » comme bandits ; on peut aujourd’hui y ajouter, sortis des archives des ordres du jour, proclamations, déclarations, appels de chefs verts. Si ces textes n’ont pas l’aspect vivant de Mémoires, ils n’en ont pas non plus le caractère si souvent autojustificateur.

20Cette évocation de la guerre civile ne prétend pas donner un récit complet même de ses seuls épisodes importants. Elle vise seulement, à travers les témoignages et les documents des divers protagonistes, à en donner une image vraie, à reconstituer certains de ses événements essentiels et à restituer l’atmosphère d’une guerre civile, kaléidoscope de charges de cavalerie sabre au clair, de trains blindés, de canonnades, d’exécutions d’otages et de prisonniers, mêlés au pillage, à la famine, au froid, au choléra et au typhus qui ravagent villes et villages et déciment les armées, sans compter la grippe espagnole qui s’abat sur l’Europe à partir du printemps 1917 et y fait des millions de morts…

21* * *

22Avant d’entamer le récit de cette guerre civile, rappelons que les bolcheviks divisaient les paysans en trois catégories aux frontières plus ou moins floues et aux définitions flottantes : en gros, les paysans pauvres qui ne possédaient pas de terre ou un lot trop petit pour pouvoir en tirer la subsistance de la famille (les Blancs les présentent systématiquement comme des fainéants et des ivrognes), les paysans moyens qui possèdent une exploitation suffisante pour leur subsistance, peuvent disposer de quelques excédents commercialisables et n’utilisent qu’une main-d’œuvre familiale à l’exclusion de tout emploi salarié, et le paysan riche ou koulak (mot utilisé dès avant la guerre dans la Russie tsariste), défini par plusieurs traits : il possède une exploitation pour laquelle il emploie une main-d’œuvre salariée et des chevaux de trait dont il peut louer une partie aux catégories de paysans inférieurs, et des ressources mécaniques diverses (un moulin, par exemple, qu’il loue aux autres). On trouve parfois en plus une catégorie intermédiaire entre le paysan moyen et le koulak : le paysan aisé.

23Les forces politiques qui s’affrontent par les armes ou jouent un rôle dans la guerre civile sont pour l’essentiel les suivantes :

  • les cadets sont les membres du Parti constitutionnel démocrate, parti monarchiste libéral fondé en 1906 et qui doit ce nom à ses initiales en russe (K-D). Il n’a cessé de participer aux divers gouvernements provisoires. Ses principaux dirigeants sont Paul Milioukov, Nabokov – le père de l’auteur de Lolita – et le savant Vernadsky ;
  • les groupes monarchistes situés à leur droite s’efforcent depuis le mois d’août et plus encore à partir d’octobre 1917 de constituer des organisations plus ou moins conspiratrices qui pullulent, ont souvent une existence éphémère et se reconstituent sous d’autres noms, mais dont la force réelle est difficile à mesurer ;
  • les socialistes-révolutionnaires (S-R), fondés en 1903, ont participé au gouvernement provisoire à partir de mai. Ce parti influent dans la paysannerie reçoit 44 % des voix aux élections à l’Assemblée constituante de novembre 1917. Mais le résultat est un peu trompeur ; depuis l’établissement des listes électorales, le parti s’est divisé. En juillet s’est constituée une aile gauche de S-R internationalistes. Lors du IIe Congrès des soviets, en octobre 1917, la direction des S-R décide de le quitter pour protester contre la prise du palais d’Hiver, où siège le gouvernement provisoire, par les détachements bolcheviques. Les 176 délégués de la gauche restés au congrès sont exclus et fondent le parti des S-R de gauche, dirigé par Maria Spiridonova, Prochian, Kamkov et Natanson, qui rassemble près de 70 000 militants, soit un dixième du parti S-R, placés auparavant en position non éligible sur les listes S-R.
    Les S-R de droite, majoritaires, sont dirigés par Victor Tchernov, ministre de l’Agriculture du gouvernement provisoire, et Mikhail Gotz. Favorables à la continuation de la guerre aux côtés des puissances alliées et hostiles au partage des terres par les paysans avant une réforme votée par l’Assemblée constituante, ils considèrent la révolution d’Octobre comme une contre-révolution, puis qualifient le bolchevisme de « despotisme asiatique », « d’oligarchie militaro-bureaucratique », de « tyrannie de caserne réactionnaire », de « système policier odieux ». Victor Tchernov définit le régime soviétique comme un système plébéien qui marque l’ascension de la « foule » (okhlos, en grec) au détriment du peuple (demos), et repose sur un mélange de jacobinisme et d’anarchisme, de volontarisme politique et de goût effréné du pouvoir. Les S-R opposent aux soviets la légitimité de l’Assemblée constituante de janvier 1918, à leurs yeux seule détentrice légale du pouvoir ;
  • les mencheviks, à l’origine aile droite du Parti ouvrier social-démocrate russe dont ils gardent l’appellation, sont divisés en une droite favorable à la poursuite de la guerre et une gauche, dirigée par Martov, dite internationaliste, qui y est hostile. Pour eux la révolution d’Octobre est une aventure ; à leurs yeux, en effet, la Russie, vu son arriération économique, ne saurait connaître qu’une révolution démocratique bourgeoise, abolissant les résidus de féodalisme et instaurant une république parlementaire ; le bolchevisme force donc la marche de l’histoire. Mais, pour les mencheviks de gauche, le système issu de la révolution d’Octobre doit être défendu pour ses réformes démocratiques (séparation de l’Église et de l’État, instauration d’un état civil et droit au divorce civil établi peu après, fin de la guerre, la terre aux paysans, nationalisation de l’économie, etc.). Aussi dans leur majorité les mencheviks refusent-ils de rejoindre le camp des Blancs monarchistes, sauf un membre de leur comité central, Ivan Maïsky, exclu pour cette raison. Iouli Martov siège au Soviet de Moscou jusqu’à son départ pour l’Allemagne en 1921. Leur autre grand dirigeant, Fiodor Dan, sert comme médecin dans l’Armée rouge. En même temps ils animent un certain nombre de grèves, et la plupart d’entre eux tentent de rester neutres entre les camps en lutte ;
  • le Parti bolchevique, à l’origine aile gauche du Parti ouvrier social-démocrate russe, s’est constitué en parti distinct en janvier 1912. Il s’est hissé au pouvoir en octobre après une bataille permanente sur le mot d’ordre de « tout le pouvoir aux soviets » pour « le pain, la paix, la liberté ». Tous ses dirigeants à l’époque, même Staline, le futur père du « socialisme dans un seul pays », voient dans la révolution d’Octobre un moment d’une révolution mondiale engendrée par la guerre mondiale, convulsion mortelle d’un capitalisme arrivé au stade suprême de l’impérialisme, selon le titre de l’ouvrage publié par Lénine en 1916 ;
  • il existe enfin des groupes d’anarchistes dans plusieurs dizaines de villes de Russie, en particulier à Cronstadt et à Moscou. Le seul qui jouera un rôle effectif dans la guerre civile sera l’armée insurrectionnelle paysanne de Nestor Makhno.

Notes

  • [1]
    Dissident soviétique, nda.
Jean-Jacques Marie
Jean-Jacques Marie est historien, russophone et spécialiste de l’Union soviétique et du communisme. Il a écrit de nombreux ouvrages sur cette période dont récemment une biographie de Staline (Fayard, 2001), de Lénine (Balland, 2004) et un essai sur les goulags (puf, 1999).
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Mis en ligne sur Cairn.info le 01/04/2012
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