CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1La phobie scolaire est connue depuis de très nombreuses années. Décrite pour la première fois en 1932 par Broadwin, elle est nommée « phobie scolaire » par Adélaïde Johnson en 1941. Elle a peu fait l’objet de publications, surtout chez l’adolescent, jusqu’au début des années 2000 où les situations d’impossibilité à se rendre à l’école se sont multipliées. Une telle augmentation aurait tendance à nous laisser penser qu’il s’agit d’un phénomène sociétal mettant en cause directement les conditions de scolarisation, telles que la pression scolaire grandissante et l’apparition de violences en milieu scolaire. Une analyse superficielle pourrait laisser croire que l’école, ne remplissant plus le rôle d’ascenseur social qu’elle a tenu durant tout le xxe siècle, est désormais l’objet de l’expression du mal-être des enfants, qui sont contraints de s’y rendre jusqu’à un âge avancé, l’entrée dans le monde du travail n’étant plus possible dès 14 ans. Ces éléments sont en effet centraux mais ne recouvrent pas la totalité des raisons pour lesquelles un enfant ou un adolescent ne peut se rendre à l’école. Faut-il y voir alors l’émergence d’une nouvelle forme de pathologie anxieuse, comme nous le suggèrent les classifications internationales des maladies mentales (DSM-5 et CIM-10), ou encore la désorganisation d’un fonctionnement mental précaire chez certains adolescents, dès lorsqu’ils sont confrontés à la puberté, ce qui les conduirait à un véritable auto-sabotage de leur capacité de pensée ? Mais alors comment comprendre les phobies scolaires chez les enfants de primaire ? L’angoisse de séparation communément admise pour expliquer ce phénomène dans l’enfance est-elle encore opérante à l’adolescence ?

2On le voit, la phobie scolaire brouille sans cesse nos représentations et se dérobe à notre pensée, vraisemblablement parce qu’il existe de très nombreuses raisons, très différentes pour lesquelles un enfant ne peut plus ou n’arrive plus à aller à l’école. C’est pourquoi nous avons trouvé plus judicieux de parler « des » phobies scolaires et non de « la » phobie scolaire.

3Le clinicien qui s’intéresse aux phobies scolaires est confronté à plusieurs défis, à commencer par l’expression quasi univoque de la manifestation aigüe : une crise d’attaque de panique, précédée ou non de somatisations anxieuses avec son cortège d’absentéisme perlé. Cette unicité de façade du tableau clinique aurait tendance à en imposer pour une cause unique.

4Un autre défi à relever pour le clinicien est l’impact majeur sur le milieu familial. Certes, toute pathologie affectant un enfant ou un adolescent modifie les interactions familiales et attaque directement les compétences parentales, mais dans le cas des phobies scolaires, ces attaques ne peuvent pas rester cachées à l’intérieur de la famille ; elles exposent les parents au regard de tous, à commencer par le regard de l’école et à travers lui celui de la société toute entière. Ce poids du regard social avec les conséquences qui en découlent, par exemple la menace de suppression des allocations familiales, est un élément important. Il va entraîner les parents à vouloir impérativement faire inscrire ces manifestations dans le champ de la pathologie et à presser les médecins de trouver des solutions rapidement efficaces, au risque de court-circuiter une forme plus complexe d’analyse, plus lente à mettre à jour des interactions en jeu.

5Autre défi, les phobies scolaires constituent une véritable urgence thérapeutique. Tous les cliniciens à travers le monde s’accordent sur le fait qu’une fois le diagnostic posé, mieux vaut ne pas laisser s’installer la spirale auto-aggravante des aménagements. Cette pression ne facilite pas toujours l’analyse et la réflexion que nous préconisions précédemment.

6On voit bien comment les phobies scolaires constituent un véritable défi clinique et thérapeutique, engageant à la fois l’environnement scolaire mais aussi les relations intrafamiliales. Au confluent de l’expression d’un conflit intrapsychique et d’une conduite antisociale, les phobies scolaires sont certainement l’archétype des pathologies complexes associant à des degrés divers des facteurs internes et externes.

7Cet ouvrage se propose de dresser un état des lieux des connaissances actuelles sur ce sujet.

Nicole Catheline
Praticien hospitalier au sein de l’accueil thérapeutique de jour pour adolescents Mosaïque du centre hospitalier Henri-Laborit (Poitiers).
Jean-Philippe Raynaud
Professeur des Universités, Praticien hospitalier, Chef du service universitaire de Psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent (SUPEA) au CHU de Toulouse.
Mis en ligne sur Cairn.info le 25/09/2020
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