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1 Au moment où il survient, Mai  68 a quelque chose de proprement inouï  : non pas tant parce qu'il n'a pas été anticipé et que son ampleur surprend, mais parce qu'il fait entendre publiquement des paroles auparavant refoulées, réduites au silence ou même pas imaginées, et parce qu'il inscrit sur la scène du visible et dans l'arène publique, des acteurs, des sujets, des enjeux et des pratiques qui n'y avaient pas droit de cité jusqu'alors. « L'ordre social, écrit P.  Bourdieu, doit pour une part sa permanence au fait qu'il impose des schèmes de classement qui, étant ajustés aux classements objectifs, produisent une forme de reconnaissance de cet ordre, celle qu'implique la méconnaissance de l'arbitraire de ses fondements. » À  ce titre, « tout ce que peut avoir d'inouï, d'ineffable la situation créée par la crise », son caractère de « rupture hérétique avec l'ordre établi », tient précisément à la découverte démultipliée, en mai-juin 1968, de cet arbitraire. Il a fallu pour cela la rencontre entre des discours critiques et des ruptures symboliques qui restaient, avant, cantonnés à des acteurs et des secteurs sociaux spécifiques, et une crise objective « capable d'instituer une sorte d'épochè pratique, de mise en suspens de l'adhésion première à l'ordre établi » [Bourdieu, 1984a]. Mai  68 fut cette épochè.

2 Et pourtant, au même moment, G.  Deleuze et F.  Guattari constatent que « Mai  68 n'a pas eu lieu » au sens où « la société française a montré une radicale impuissance à opérer une reconversion subjective au niveau collectif, telle que l'exigeait 68 ». Elle s'est révélée incapable de « former les agencements collectifs correspondant à la nouvelle subjectivité ». Ce qui s'est ouvert alors a été refermé, progressivement mais sûrement  : « Après 68, les pouvoirs n'ont cessé de vivre avec l'idée que "ça se tasserait" » ; « tout ce qui était nouveau a été marginalisé ou caricaturé [...], tout agencement d'une nouvelle existence, d'une nouvelle subjectivité collective a été écrasé d'avance par la réaction contre 68, à gauche presque autant qu'à droite » [Deleuze et Guattari, 1984]. L'histoire de cet ensevelissement reste à écrire. Elle est inséparable des relations complexes qui s'établissent entre, d'une part, les évolutions du champ politique et celles du champ intellectuel et médiatique, et, d'autre part, les réécritures successives de Mai  68 par des interprètes qui avaient, à un titre ou un autre, intérêt à en limiter la portée, à en disqualifier l'ambition, à en travestir la réalité.

3 C'est toute une sociologie de la restauration symbolique, sociale et politique qu'il s'agirait de mener pour comprendre ce refoulement collectif. Ses temps forts seraient probablement à chercher dans l'incapacité ou l'absence de volonté de la gauche institutionnelle de renouveler sa pensée et de traduire politiquement les possibles ouverts en mai-juin 1968, sa conversion plus ou moins assumée au libéralisme au milieu des années 1980, son renoncement à construire un intellectuel collectif qui ne soit pas de simple soumission à la pensée dominante, et sa faculté à offrir des postes gratifiants à d'anciens « gauchistes » en recherche de normalisation. Ils relèvent tout autant du travail opéré au cours des années 1970 et 1980 par certaines fractions du champ intellectuel –  de la « nouvelle philosophie » au « retour du sujet » en passant par la redécouverte enchantée de la tradition libérale  – pour solder les comptes de la pensée critique des années 1960, forger sur ses ruines une nouvelle hégémonie idéologique  – avec ses « pères fondateurs », ses haines invétérées, ses arguments d'autorité, ses revues, ses clubs, ses relais politiques, etc. –  et acclimater en France l'idée que toute réflexion sur l'égalité et la domination est grosse de dangers totalitaires ou de perte du sens du réel. Tout ceci au moment même où l'Université américaine découvrait, elle, la french theory des penseurs critiques des années 1960 [Cusset, 2003] et que le néoconservatisme allait à son tour s'appliquer à combattre.

4 Les nouvelles légitimités ainsi imposées en nouvelle fin de l'Histoire, que relaient bien des thématiques devenues incontournables et qu'il faudrait admettre sans discussion, comme la nécessité d'une « restauration de l'autorité », ont contribué à faire de Mai  68 un événement aberrant et dangereux qu'il conviendrait de liquider au plus vite. Si, comme l'écrit P.  Bourdieu, « la politique commence, à proprement parler, avec la dénonciation de ce contrat tacite d'adhésion à l'ordre établi qui définit la doxa originaire », il faut bien alors considérer que le refoulement de Mai  68 participe, depuis plusieurs décennies, d'une restauration de la doxa, d'une extension du domaine des évidences, c'est-à-dire d'une dépolitisation, d'un rétrécissement du politique, d'une éviction hors de la délibération publique et de la scène commune d'enjeux, de paroles et d'acteurs renvoyés à leur illégitimité et invités au silence. Mai  68 est redevenu inouï  : il ne faut plus que parlent l'événement ni ceux qui l'ont fait.

5 Ce constat mérite cependant d'être nuancé. Il vaut certes sur un plan général, celui de la société, de ses normes et de ses acteurs dominants. Mais ce qui est manqué, inaperçu, ce sont les façons très diverses mais bien réelles dont cette crise du consentement à l'ordre établi a été continuée par celles et ceux qui l'ont puissamment vécue. Filiations qui ne se réduisent pas aux faits supposés connus de la construction de communautés utopiques, du retour à la nature, de la refonte de la relation pédagogique, de la libération des mœurs et de l'émancipation féminine  : ce qu'il nous faut redécouvrir, ce sont bien plus largement les subversions pratiques [Damamme, Gobille, Matonti et Pudal, 2008] mises en œuvre après Mai  68, là où ils vivaient et travaillaient, par les « soixante-huitards » anonymes [Neveu, 2008], ces femmes et ces hommes « infâmes », dirait M.  Foucault, c'est-à-dire sans fama, sans gloire, sans renommée, invisibles et inaudibles. C'est donc bien sur le plan des biographies individuelles, saisies tant au niveau des socialisations familiales et scolaires antérieures, qu'au niveau de leur rencontre avec l'événement critique et des politisations qui en ont résulté, que l'on peut comprendre comment ces acteurs ont fait vivre la rupture hérétique de Mai dans des façons hétérodoxes d'habiter leurs vies quotidiennes et de transformer leurs pratiques professionnelles, à l'image de ces paysans devenus soixante-huitards qui sont à l'origine d'un syndicalisme agricole alternatif et de conceptions nouvelles du métier [Bruneau, 2008]. Ces héritages insoupçonnés appartiennent à l'histoire de Mai  68. Ils forment l'histoire méconnue des véritables postérités de l'événement, masquées et refoulées par le « silence de la doxa ».

Boris Gobille
Cette publication est la plus récente de l'auteur sur Cairn.info.
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/01/2011
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