CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1L’adolescent, soumis à l’excitation pubertaire, est poussé au passage à l’acte pour sortir de la passivité qui le renvoie à la soumission infantile et à l’homosexualité, et pour évacuer la frustration et l’angoisse générées par l’absence d’objet adéquat à la satisfaction du besoin sexuel. Cette voie de décharge résulte également des modifications instrumentales du corps qui devient mature, et du langage, impropre à traduire ce que ressent l’adolescent. Le passage à l’acte peut ainsi être compris comme un langage pour celui qui en est le témoin.

2Il s’agit également de tenir compte du réaménagement des relations externes de l’adolescent, avec les parents en premier lieu, et de la place des imagos parentales dans la construction du narcissisme, du degré de dépendance du sujet par rapport à elles, de la qualité de leur introjection. Ces facteurs déterminent la capacité du sujet à accueillir les modifications adolescentes, à tolérer la frustration et à s’engager dans des relations objectales.

3La demande de soin à l’adolescence contient en elle-même l’enjeu adolescent de la conquête d’une liberté interne à travers la dépendance, du besoin d’autonomisation face au thérapeute. Pour certains adolescents, elle est rendue impossible par la blessure narcissique que supposent la prise de conscience de leur impasse existentielle et la crainte de la soumission à une relation avec un adulte-thérapeute. Le passage à l’acte peut ainsi devenir le moyen privilégié pour exprimer ce besoin d’étayage s’il survient dans un environnement capable de le décrypter.

4La vignette clinique qui sera exposée illustre, selon moi, comment les traitements ordonnés de justice permettent à un adolescent d’accéder à un traitement en faisant du juge le porteur de la demande, juge qui pourrait alors être considéré comme une figure appartenant à l’espace psychique élargi de l’adolescent, support de la projection de ses imagos parentales. Ce contrat de soin atypique questionne la position de l’adolescent comme celle du thérapeute. Comment intégrer la présence de ce tiers judiciaire qui pourrait mettre à mal l’espace confidentiel où les fantasmes se déploient, mais qui protège également la mise en place du traitement ? L’adolescent pourrait alors se sentir soumis à une double contrainte symptomatique et psychothérapeutique.

5Le droit pénal suisse des mineurs connaît deux types de sanctions – les peines et les mesures protectrices – dont fait partie le traitement ambulatoire ordonné de justice.

6

Thomas est un adolescent de quatorze ans et onze mois lorsque je le rencontre. Assis dans la salle d’attente, vêtu d’un training noir très large, une casquette vissée sur la tête, un keffieh enroulé autour du cou, qui lui cache le bas du visage, et les écouteurs de son I-Pod enfoncés dans ses oreilles, il semble assez hostile. Je constate cependant qu’il enlève spontanément ses écouteurs, son foulard et sa casquette, une fois assis dans mon bureau. Je me trouve alors face à un adolescent plutôt petit, un peu chétif, le teint très pâle, les cheveux blonds coupés très courts. Il montre une discrète agitation motrice. Il s’installe au fond de son siège.
Il commence notre échange en me rappelant qu’il n’est pas là de son propre gré, que le juge a décidé qu’il devait suivre un traitement, et que toutes ses difficultés sont imputables à la décision du juge de le placer en foyer. D’emblée, la soumission est mise en avant. Ce n’est pas son choix d’être là. Notre rencontre passe par les filtres du juge et de son acte délictueux. En effet, le juge a ordonné le traitement ambulatoire de Thomas suite à ses menaces de tuer son assistante sociale du service de protection des mineurs qui l’a placé en foyer, et suite à la découverte d’un long couteau dans son sac. Thomas a parlé de ses désirs homicides à son éducateur référent au foyer.
L’adolescent ne s’étend pas sur ses menaces, soulignant qu’elles sont survenues sur le coup de l’énervement et qu’il n’avait pas l’intention de passer à l’acte. Puis il précise : « Le juge croit que je suis fou. C’est vrai que j’ai des problèmes familiaux, mais je ne vois pas l’utilité d’un suivi avec un psy ». « Je veux retourner vivre chez ma mère ». « Il faut simplement que je travaille mieux à l’école ».
Je l’interroge sur ses rencontres précédentes avec des « psys ». Il précise avoir été amené à consulter plusieurs fois. Il conclut : « Je ne suis pas fou. » Il ne pense pas que ces rencontres lui aient servi à quoi que ce soit. Il n’attend rien des psys…
Je lui demande alors ce qu’il aimerait changer dans sa vie. Il m’explique le quotidien au foyer où il réside depuis plus d’un an, le manque de liberté, les règles trop strictes, les interdits, l’impression qu’il doit « lécher les bottes »… Cela lui est insupportable. Je suis néanmoins étonnée par sa description assez chaleureuse de ses liens avec les éducateurs, qui viennent nuancer dans mon esprit l’image froide et rigide du foyer, tel qu’il me le décrit.
Je lui propose alors de m’expliquer ce qui a généré ce placement si difficile à vivre pour lui. Il me fait le récit des problèmes familiaux qu’il évoquait précédemment. Il a été violent avec sa mère, ce qui génère une importante culpabilité. « Si j’ai été violent, c’est un peu de ma faute et un peu de celle de ma mère et un peu de celle de mon père. » Il cherche sans y parvenir à quantifier le degré de responsabilité de chaque parent et le sien. Cette tentative le rend confus. Des mouvements projectifs et introjectifs sont simultanément à l’œuvre, blessants, mais lui donnant paradoxalement un rôle actif qui contrecarre son profond vécu d’impuissance. Il parle brièvement de la violence de son père à l’égard de sa mère et à son égard, des consommations excessives d’alcool de ce dernier. La violence, tout comme la décision du juge qui permet notre rencontre, ne procèdent pas de sa volonté. Il s’agirait d’une répétition transgénérationnelle contre laquelle il ne peut rien.
Face au vécu d’impuissance, je lui demande quels seraient ses souhaits s’il pouvait réaliser trois vœux. Thomas répond immédiatement qu’il souhaiterait que « personne ne puisse mourir du côté de sa famille ». Je comprends qu’il parle de ses angoisses de mort de sa mère, mais aussi du désir inconscient de matricide et de parricide. Je me contente de lui faire préciser à quel membre de sa famille il fait allusion, et Thomas semble gêné d’avoir à dire qu’il s’agit de sa mère. Je me figure ainsi deux mères, une bonne qu’il risquerait de perdre, de détruire, et une mauvaise qui l’envahit, peut-être en utilisant le phallus destructeur de son mari. La violence lui permettrait ainsi une maîtrise sur l’objet, mais aussi sur l’envahissement de l’objet en lui. Il enchaîne sur son souhait de devenir éducateur, banquier ou ministre, pour l’argent et la retraite. Finalement son dernier vœu serait d’obtenir une machine à remonter le temps, non pour effacer un moment de sa vie, mais pour pouvoir revenir en arrière et revivre chaque instant qu’il aime.
Je l’interroge sur ses relations amicales, qui se révèlent d’une grande pauvreté. Un autre adolescent du foyer est le seul ami qu’il mentionne, qu’il juge « marrant », mais en qui il n’a pas confiance. La seule personne qui a son entière confiance est sa mère. La mère est omniprésente, et ma question sur la présence de relations amoureuses est balayée défensivement : il me rappelle que, ne pouvant sortir le soir, n’ayant pas le droit de posséder un téléphone portable au foyer, il ne voit pas comment il pourrait avoir une petite amie. Je découvre alors comment le monde fantasmatique de Thomas vient se heurter sur une réalité externe inintégrable.
À mes questions sur des conduites addictives, Thomas me répond qu’il ne fume pas de cigarettes mais consomme parfois du cannabis avec d’autres copains. Il ressent alors comme un blocage de l’esprit, ce qu’il trouve plutôt agréable. Il ne consomme pas d’alcool.
Je découvre en m’intéressant à ses activités favorites et à ses centres d’intérêt, qu’il aime dormir et rêver. Il ne pourra cependant pas me relater de rêves. Il a cessé tous les sports qu’il affectionnait en intégrant le foyer. Actuellement, son activité favorite est de regarder la télévision pour « s’abrutir l’esprit ». Pas d’émission préférée. Je m’étonne intérieurement du contraste entre l’adolescent chétif que j’ai en face de moi et le sportif passé qu’il décrit. Je poursuis mes questionnements sur ses goûts et il m’apprend qu’il aime les mille-feuilles et le Mac Do. Il glisse au passage qu’il devrait être plus musclé…
Durant cet entretien, Thomas oscille dans le contact avec moi entre un contrôle, une mise à distance, et une avidité objectale importante. Le juge m’impose à lui. Cette contrainte externe pourrait être considérée comme un asservissement pour son Moi, qui pourrait en retour opposer des défenses. Mais Thomas, outre son discours où il affirme sa passivité quant à notre rencontre et la soumission qu’elle implique, manifeste une certaine chaleur dans le contact, s’ouvre à moi et se montre sensible à l’intérêt que je lui porte. Comme si cette contrainte externe venait soulager une contrainte interne. Sa manière de me parler de sa violence à l’égard de sa mère me paraît témoigner de cette contrainte interne. En effet, cette violence semble de son fait, et en même temps, elle lui échappe. Thomas tente de résoudre l’énigme de cette violence dont il est à la fois l’acteur et la victime, à travers différentes hypothèses auxquelles il me donne accès : elle résulterait d’un self actif et responsable, mais culpabilisé et dévalorisé par la crainte de détruire sa mère ; d’un self impuissant, irresponsable où il décrit un père qui agit en lui, à ses dépens, dans une répétition des scènes violentes contre sa mère auxquelles il a assisté enfant ; et finalement peut-être d’un self envahi par une mère archaïque, non protectrice, qu’il tente d’expulser hors de lui pour sa sauvegarde. Lorsqu’elles s’expriment ainsi, ses pulsions agressives le débordent, déliées des mouvements d’amour.
Ces différentes conceptions du self pourraient engendrer sa crainte de la folie et altérer son jugement et son raisonnement. Ainsi son discours peut-il parfois devenir confus. Si son répertoire lexical est plutôt pauvre, Thomas peut parfois montrer quelques tendances logorrhéiques, notamment lorsque l’heure de la séparation approche. Ses affects sont alors présents mais non reconnus par Thomas. Une tristesse importante s’exprime à travers son hypomimie faciale et son discours centré sur les injustices, avec absence de recours possible à une figure protectrice. Son Surmoi est critique, non protecteur et mal intégré. Il peut se montrer tout-puissant, inaccessible, et exprimer son refus de suivre un traitement comme un enjeu narcissique prioritaire, tout en semblant réclamer celui-ci.
Les entretiens avec la mère de Thomas m’apprendront que Thomas est le fils unique d’un couple séparé lorsqu’il avait sept ans et divorcé lorsqu’il en avait dix. La grossesse et l’accouchement sont sans complications. Thomas a perdu du poids après sa naissance car il mangeait peu. Sa mère s’est toujours inquiétée des refus alimentaires de son fils. Il a rapidement fait ses nuits, mais elle était à côté de lui jusqu’à ce qu’il s’endorme. Une nounou l’a gardé pendant un an et demi, mais il pleurait tous les matins et la mère se demande si cette rivale s’est bien occupée de lui.
Le conflit entre les parents de Thomas a commencé lorsqu’il avait deux ans. La mère de Thomas parle de dépression et de douleurs multiples chez le père. Il consommerait aussi de l’alcool en excès. Lorsqu’elle revient du travail, la mère de Thomas constate parfois qu’il est replié sur lui-même. Il ne lui dit rien des coups qu’il reçoit de la part de son père. Serait-ce pour conserver son père en lui, fût-ce à travers la soumission ? La mère savait son ex-mari irritable mais ne s’était jamais douté qu’il pouvait frapper Thomas. Elle éprouve une culpabilité de ne pas l’avoir pressenti. Elle l’adresse alors à plusieurs reprises chez des psychologues, sans lui permettre cependant de s’investir durablement dans une psychothérapie.
Depuis l’âge de douze ans, Thomas refuse de voir son père. À l’âge de presque treize ans, Thomas se montre violent vis-à-vis de sa mère, et la frappe. Serait-ce une identification à son père pour se protéger de l’envahissement par sa mère ? Relevons qu’à cette période, Thomas dormait parfois dans le même lit qu’elle.
C’est suite à l’aggravation des violences et sur conseil du service de protection des mineurs que la mère de Thomas dépose plainte contre son fils, espérant engendrer un placement en foyer. La mère est très culpabilisée que Thomas ait été incarcéré dans une prison pour mineurs suite à sa plainte, et est fâchée contre l’assistante sociale qui ne l’a pas avertie des conséquences prévisibles de cette plainte. Ainsi Thomas est incarcéré pour 3 mois, puis rentre chez lui suite au retrait de plainte de sa mère, avant d’être placé dans un foyer. C’est là qu’il a menacé de tuer son assistante sociale du service de protection des mineurs et que celle-ci a déposé la plainte ayant engendré la décision du juge.
Dès le début de nos rencontres, je précise à Thomas que je n’interviens que le temps d’une évaluation de ses besoins, pour que le traitement ordonné par le juge prenne une forme qui lui soit utile. Je lui indiquerai mes conclusions au terme de l’évaluation mais ne transmettrai au juge aucune information qui concerne le contenu de nos échanges. Cependant je serai tenue de l’informer du type de traitement mis en place, de sa présence et de son investissement dans ce dernier.
Vu l’impasse développementale dans laquelle Thomas se trouve, n’arrivant pas à se dégager des figures parentales pour investir ses pairs, sa formation et son autonomie, je lui indique qu’une psychothérapie me paraît un traitement de choix pour lui permettre de poursuivre son développement vers l’autonomie. Thomas ne s’oppose pas à ma proposition mais souligne l’impuissance dans laquelle il se trouve. Je lui indique que la recherche du thérapeute qui s’engagera avec lui dans une psychothérapie est en cours, et que je souhaite continuer nos entretiens tant que ce dernier n’est pas connu.
Il vient régulièrement aux entretiens que je lui propose, à quinzaine, dispositif trop espacé pour que Thomas puisse s’étayer sur nos rencontres. Ainsi, les quatre entretiens qui vont suivre répètent le même schéma : Thomas est présent et passe le temps de l’entretien à me faire partager, désabusé, sa vision d’un monde où l’argent domine, où subir les règles du foyer lui paraît insupportable, où le seul salut serait de retourner vivre chez sa mère. En dehors de cette réalité externe, rien ne compte. Mes interventions sont reçues de manière narquoise et méprisante. Il me laisse peu de place dans les entretiens et je subis ses règles comme il doit subir celles du juge et du foyer. Ainsi il me donne à sentir sa tristesse et son impuissance. Si les entretiens paraissent gris et sans espoir, il est difficile pour Thomas de supporter la séparation. Ainsi, il prolonge nos entretiens en s’habillant longuement, ou en poursuivant son discours, presque logorrhéique une fois le terme de la séance énoncé. Je m’interroge : s’agit-il de contrôler la séance, de dénier l’angoissante séparation ?
Nos paroles échangées ne suffisent pas et les agirs porteurs de langage vont illustrer l’impasse dans laquelle il est bloqué lors de notre dernier entretien. Thomas commence en m’affirmant qu’il sait que je vais le lâcher pour lui imposer un traitement comportemental de la violence, après ce qui s’est passé au foyer. Il m’explique avoir giflé un garçon plus petit que lui, qui le provoquait depuis longtemps. Il ajoute qu’il regrette, qu’il sait que la violence n’est pas une solution mais ne l’a pas tapé très fort. Son éducateur lui a dit que s’il parlait au juge, Thomas risquerait de retourner à la prison pour mineurs, tout en précisant qu’il n’avertirait pas le juge pour le moment. Il pense que je vais donc suspendre le projet psychothérapique dont je lui ai parlé et l’adresser à un thérapeute qui lui interdira d’être violent. Je constate que Thomas endosse la responsabilité de sa violence. J’interviens : « Vous me parlez d’un nouveau thérapeute comme de représailles de ma part à votre acte de violence envers cet enfant qui vous a longuement provoqué, le jour où je souhaitais vous indiquer qui sera votre psychothérapeute et vous transmettre un rendez-vous avec lui. » Cette information le rend confus, et entre en collusion avec sa certitude qu’il devra se soumettre à ma loi punitive. « Alors vous avez bien décidé de changer de thérapeute. Je vais voir un comportementaliste ? » Je me demande s’il craint que je lui impose un thérapeute comportementaliste comme sa mère lui a imposé son père violent, l’a envoyé chez le juge et en prison. J’ai l’impression d’endosser le rôle d’une mauvaise mère, comme l’assistante sociale du service de protection des mineurs, qui lui a permis de préserver une image idéalisée de sa mère, et je me sens coupable de lui imposer cette fin de suivi avec moi. Pourtant, comme mère abandonnante, j’ai l’impression de devenir mère regrettée lorsque le mauvais thérapeute devient le comportementaliste. Je précise que des circonstances externes particulières nous permettent de mettre en évidence sa crainte que je le punisse en l’abandonnant à quelqu’un qui n’aurait comme seul souci de l’empêcher d’être violent, plutôt que d’essayer de comprendre avec lui le sens de ses comportements. Comme si l’interdit de violence ne permettait pas de reprendre avec lui dans la scène transféro-contre-transférentielle les blocages vécus avec ses figures d’attachements primaires. Comme si cet interdit le coupait d’un mouvement de violence qui constitue une issue existentielle authentique pour sa construction identitaire.
Il m’interroge alors sur le nouveau thérapeute. Je lui explique longuement, plan à l’appui, la localisation du cabinet de ce dernier, lui indique le chemin pour s’y rendre et précise que mon collègue a fait en sorte de lui proposer un rendez-vous sur la même plage horaire que moi, qui lui est particulièrement favorable. Je lui propose également un rendez-vous avec moi un mois plus tard, pour regarder ensemble comment se déroule cette transition, tout en soulignant qu’il peut annuler notre rendez-vous s’il n’en voit pas l’utilité. Je me sens alors comme une mère, soucieuse des soins corporels primaires de son nourrisson, de sa géographie interne, désireuse que le chemin qui le mène à son nouveau thérapeute et qui l’éloigne de moi puisse être compris dans le soin que je lui offre, nous relier dans un fil souple, malléable, qu’il pourra rompre à sa guise et avec mon accord.
Thomas sort de ses poches deux plaques de chocolat d’une marque connue pour ses prix très bas. Puis il me montre fièrement la photo d’identité de son abonnement de bus, sur laquelle il arbore un look soigné, avec une boucle d’oreille et un collier, qui contraste avec son look actuel, dépouillé en bijoux. Je m’intéresse à ce contraste et il reparle des privations du foyer. Des pièces de monnaie tombent de sa poche, et il les compte longuement, angoissé qu’il lui manque quelques centimes. Finalement, il cache la monnaie dans ses chaussettes, pour que le foyer ne se rende pas compte qu’il a de l’argent avec lui. Il n’ose pas demander à sa mère de l’argent de poche car cette dernière paie déjà beaucoup pour le foyer et lui fait des cadeaux très onéreux. Je suis frappée de le voir comme un enfant démuni et m’entend lui demander comment il paie ses déplacements, les téléphones urgents, etc. Ainsi se présente-t-il à moi comme à sa mère, comme un tout petit, cachant l’adolescent sexuellement actif. Peut-être pour éviter mes représailles castratrices fantasmées, qui résonnent dans le transfert avec ses premières expériences adolescentes culpabilisantes avec sa mère où devenir un homme signifierait d’être capable de la violer, de la tuer ? La loi du talion l’empêcherait ainsi de demander de l’argent, de la puissance et de l’autonomie à cette mère qu’il risquerait alors de détruire ou qui le détruirait.
Je me souviens de la description que me faisait sa mère de cet enfant pris avec elle dans des angoisses de séparation, qui pleurait lors de son départ, qui se privait de nourriture chez la nounou pour ne manger qu’en sa présence le soir, dans un commerce dont le père semblait exclu. Du petit garçon qui ne se défendait pas, recroquevillé sur lui-même lorsque sa mère rentrait du travail, vivant l’abandon de sa mère et la violence de son père de manière simultanée, impuissante. Puis de la disparition du père et de la loi instaurée chez lui avec l’accord implicite de sa mère. Le rapprochement incestuel avec une mère dans un premier temps trop peu protectrice, trop peu limitante, laissant son fils régner sur leur ménage, la frapper, puis s’excuser, pleurer, partager parfois son lit. Puis la plainte et l’emprisonnement, l’éloignement, un vécu de perte d’amour, d’interdit de sauvegarde identitaire, fût-ce de manière violente. Grandir, expérimenter de nouveaux désirs signifie-t-il pour Thomas devenir un être pervers et dangereux? Comment sortir de l’impuissance qu’il a connue dans ses rapports à sa mère, à son père, à la prison, au juge et aux thérapeutes ?
Je souhaite conclure en soulevant la question du dispositif imposé à Thomas. En effet, comment ce traitement psychothérapique ordonné par un juge peut-il permettre à Thomas de sortir de son impasse adolescente et des contraintes internes dans lesquelles il est pris ? De reprendre sur une scène nouvelle sa construction identitaire ? De dénouer sa conflictualité narcissique et de redéployer sa pulsionnalité en la structurant sur la triangulation œdipienne, puis de ressaisir la conflictualité œdipienne à l’aune de la sexualité adulte ? Comment penser la figure du juge non seulement comme une entrave au narcissisme d’un petit garçon, mais sur un mode plus symbolique comme une figure qui permet de rejouer les conflits développementaux et adolescents de Thomas ?

Notes

  • [*]
    Communication au colloque « L’adolescence a changé, elle change », organisé par la revue Adolescence, le 23 avril 2010 à Genève.
Français

Résumé

L’adolescence, période propice aux passages à l’acte du fait des remaniements internes et externes du sujet, est une période de paradoxes : besoin d’autonomie et de dépendance, activité et passivité. Il est ainsi difficile pour certains adolescents d’être à l’origine d’une demande de soin qui les place dans une position de dépendance envers l’adulte-thérapeute. Les traitements ordonnés de justice, l’une des mesures protectrices à la disposition des juges pour mineurs, permettent d’obliger l’adolescent à suivre un traitement psychique. L’article discute la place de cette mesure dans les prises en soins à l’aide d’une vignette clinique qui concerne un adolescent de quinze ans, pris dans une relation symbiotique à sa mère, victime de violences physiques de la part de son père dans son enfance et qui, après s’être montré violent à l’égard de sa mère, menace de tuer l’assistante sociale qui a ordonné son placement dans un foyer. Le traitement ordonné de justice à l’adolescence : entre contrainte et étayage ?

Mots-clés

  • traitement ordonné de justice
  • contrainte
  • étayage
Español

Resumen

La adolescencia, periodo propicio a pasar por los actos del hecho de las transformaciones externas e internas del sujeto, es un periodo de paradojas : necesidad de autonomía y de dependencia, actividad y pasividad. Así, es difícil para los adolescentes de estar al origen de un pedido de cura que lo posiciona en una posición de dependencia hacia el adulto terapeuta. Los tratamientos que tienen lugar bajo la orden de la justicia una de las medidas protectrices puesta a la disposición de los jueces de menores, permite de obligar al adolescente a seguir un tratamiento psicológico. El articulo discute el lugar de esta medida en los tratamientos, y ello con la ayuda de un ejemplo clínico concerniendo un adolescente de quince anos enredado en una relación simbiótica con su madre victima de violencias físicas de la parte de su padre durante su infancia y que luego el mismo se mostró violento para con su madre amenazando de matar la asistente social que ordeno su estadía en el centro de vida de adolescentes. El tratamiento bajo orden de justicia durante la adolescencia : ¿ayuda o somete ?

Palabras claves

  • tratamiento por orden de justicia
  • someter
  • sostener
Anouk Imhof
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Cette publication est la plus récente de l'auteur sur Cairn.info.
Mis en ligne sur Cairn.info le 02/05/2011
https://doi.org/10.3917/ado.075.0113
Pour citer cet article
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