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1D’où vient l’idée du voyage entrepris par des millions de migrants qui aujourd’hui sillonnent les routes de la terre, sinon l’espérance de se retrouver dans un Tout-Monde comme celui décrit par le poète des Caraïbes, E. Glissant, dans l’œuvre du même nom [1] ? Pour E. Glissant et P. Chamoiseau, écrivains martiniquais promoteurs de la créolisation comme pluralité de cultures et d’appartenances, les identités ne sont pas des monades fermées, elles présupposent plutôt un aspect dynamique, « relationnel » [2]. Dans le Tout-Monde – concept « ouvert » que les auteurs opposent au concept « fermé » d’État-Nation – aucune culture, aucune civilisation ne rejoint la plénitude si elle n’entre pas en relation avec les autres, dans une rencontre d’imaginaires libres et divers qui se fécondent dans la réciprocité. La réflexion de ces deux écrivains s’inscrit dans une ligne qui glorifie l’identité métisse, là où le métissage représente la rencontre, la collision, l’enrichissement et la fusion de langues, de cultures, de civilisations et de peuples. Ces auteurs soutiennent que l’identité est tout d’abord un être-au-monde, un risque qu’il faut courir et dont se nourrit le rapport avec l’autre, comme avec l’univers tout entier. L’identité est, dans le même temps, un résultat de ce rapport.

2Le concept de métissage est une pierre angulaire du travail avec les migrants, particulièrement avec les secondes générations. « Tout migrant est un métis dans la mesure où son voyage l’a conduit dans un autre monde qui va exercer sur lui une action, de même qu’il va de son côté exercer une action sur ce monde » (Moro, Baubet, 2009). Dans les trente dernières années, des anthropologues, des écrivains, des linguistes, des sociologues et des psychothérapeutes ont commencé à approfondir les concepts d’hybridation, de métissage, d’identité, de différence, de culture. L’anthropologue J. Clifford soutient l’impossibilité pour un code culturel de se définir et de se présenter comme pur dans un monde toujours plus au centre d’échanges et d’interactions, dans lequel les identités ont perdu leurs certitudes et où les lieux sont toujours plus perméables à des influx culturels multiples : les cultures, désormais, ne sont plus à entendre comme des entités stables et originaires, mais bien comme des parcours de signification en constante négociation au contact d’autres codes culturels (Clifford, 1988). « Puisque ce qui construit les humains ce sont les relations et in primis la rencontre (de matières, d’intentions, d’influences) d’où vient au monde l’inédite combinaison que nous sommes, il ne peut y avoir une humanisation solitaire : entre identité individuelle et collective il y a continuité, l’une n’existe pas sans l’autre » (Coppo, 2003).

3L’adolescent enfant de parents étrangers est potentiellement l’expression maximale du métissage comme richesse et comme risque culturel affectif. Même si, souvent, il n’a pas accompli le voyage de la migration en même temps que ses parents et qu’il a vu le jour en terre étrangère, devenu adolescent, il devra lui aussi accomplir un long voyage, qui redouble celui des enfants de son âge. Il devra traverser les flux qui racontent le passage du lieu connu de l’enfance à celui « étranger » de la croissance d’un corps nouveau, d’une puissance nouvelle, de limites neuves. Dans le même temps, il devra se détacher tout en redécouvrant ce qu’il en a été des générations précédentes. Le voyage de ce nouveau sujet adolescent a commencé en réalité avec l’émigration des parents, dans la représentation que ceux-ci ont eue d’eux-mêmes devenus mère et père dans un contexte différent de celui de leur origine. C’est un voyage à travers les valeurs, les usages, la fabrication d’un petit d’homme, le rapport avec les ancêtres, le concept du sacré, la présence de rituels. Les nouveaux géniteurs ont cherché une médiation entre ce qu’ils étaient et ce qu’ils ont trouvé dans le nouveau pays, avec le risque que leur enfant ne réussisse pas à ressentir une telle médiation comme un ancrage identitaire valide ni comme une réponse de poids à la question toute adolescente : « Et moi, qui suis-je ? ».

4Le voyage se déroule à l’adolescence, selon des routes inverses de celles du voyage originaire : de la culture de l’hôte – qui a formé l’adolescent depuis sa naissance – à la connaissance des origines, que l’adolescent métis doit pouvoir se réapproprier pour être capable de répondre à la question, également adolescente : « D’où viens-je ? ».

5Il arrive souvent au début de l’adolescence que le jeune ressente l’exigence de se détacher des traditions familiales, dans une méconnaissance identitaire où il cherche à se rendre identique, homologue à ce qu’il voit autour de lui (à l’école, dans le groupe de ses pairs, dans ses activités extrascolaires). Je rencontre souvent des enfants qui disent ne pas connaître la langue de leurs parents, ignorer qui sont ou ce que font les parents les plus proches qui sont restés dans leur patrie, et n’avoir aucune intention d’aller visiter le pays de leurs ancêtres.

6L’adolescence du garçon ou de la fille enfants d’étrangers ne peut se lire selon nos seuls codes culturels, ni avec les instruments que nous employons avec plus de facilité en tant qu’interlocuteurs adultes avec l’adolescent en colère, triste, déçu par le monde des grands, ou épouvantés par l’intrusion de sa puissance sexuelle. Et ceci avant tout parce que ces adolescents n’ont pas des parents ayant vécu (ou évité) les grandes révolutions sociales advenues dans notre pays, et de façon plus générale, dans le monde occidental au cours du siècle dernier. Souvent ils ont des parents qui, nous le verrons, refusent ce qu’est l’adolescence et en déplorent les règles, si ce sont celles qui devraient leur faire accepter que leur enfant devienne un inconnu, les ignore et n’accepte pas les limites qu’ils imposent.

7Il est donc évident que nous ne pourrons faire référence à une adolescence « bien vécue » qu’à travers le degré d’autonomie donné par les parents, investissement de l’école et du monde des pairs, permission de courtiser ou de tomber amoureux entre copains du même âge. Souvent l’adolescent déteste le fait de devoir fonctionner en médiateur linguistique et culturel pour ses propres parents, mais dans le même temps, il éprouve vis-à-vis d’eux un sens profond de protection. Il voudrait les sauver des maltraitances de la vie, pouvoir leur expliquer quoi faire pour ne pas être repoussés. Certains se rebellent face à la position humiliante de leurs parents dans notre pays en se renfermant dans un mutisme hostile, beaucoup d’autres cherchent obstinément un moyen de les aider, de les soutenir, de les protéger.

8Les enfants de parents étrangers évoquent l’image de Bruno, le petit garçon du film Le voleur de bicyclette[3] lorsqu’il assiste, impuissant, à l’humiliation de son père, dans une Italie de l’après-guerre, pauvre et mélancolique, pas tellement dissemblable de l’Italie du XXIe siècle pour les étrangers qui la peuplent aujourd’hui.

9Il sera bon, alors, de s’approcher de l’adolescent métis, qui pourtant parle un italien parfait, en considérant son discours « comme s’il était exprimé dans une langue étrangère. Ce que nous traduisons doit être ce que dit l’adolescent avec un petit écart, une petite différence en plus. Comme s’il y avait deux scènes psychiques différentes qui chercheraient à se rapprocher. Et ce rapprochement profond devient possible grâce à notre imaginaire » [4]. Notre rôle d’adulte à l’écoute de la souffrance adolescente devra, avec créativité, aborder un jeune qui vient d’ailleurs mais ne veut pas que cela se sache.

10Il nous demande de respecter la clandestinité de ses origines. C’est alors à nous d’inventer, de demander, de découvrir, de trouver une façon inédite de montrer que nous avons compris sans le dire. Compris sa souffrance de porter cette double charge, injuste, d’être né dans un pays qui ne veut pas le reconnaître comme fils, qui le met à distance, l’humilie, le fait se sentir différent, toujours. Compris que, dans le même temps, il n’appartient pas au monde au-delà de la mer, parce que des choses de là-bas, il ne connaît ni ne sait rien. Compris que elle ou lui est seulement ce qu’il est devant nous aujourd’hui, maintenant. Un adolescent épouvanté, à la recherche de sa propre identité.

Histoires d’adolescents à la recherche de leur propre identité

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Hakmet a quinze ans pour le registre de l’état civil italien. Lui, soutient en avoir deux de plus, et il m’explique que lorsque les Bengalais arrivent en Europe, ils attribuent à leurs enfants quelques années de moins pour leur permettre d’être un peu plus longtemps à l’abri des entraves bureaucratiques.
Hakmet m’est envoyé parce qu’il est allé chez les gendarmes pour porter plainte contre son père, décrit comme violent et faisant obstacle à son développement propre. La plainte, de même que la rapide information donnée aux enseignants de ce qu’il voulait faire, a mis en alerte le Service Social qui a convoqué le garçon pour en savoir plus. Hakmet est resté ferme et résolu, a expliqué qu’il ne pouvait plus vivre dans sa famille d’origine (composée d’un père, d’une mère et d’une sœur plus âgée de deux ans), parce que ses parents attentaient à sa liberté. Il a expliqué combien ils mettaient de limitations rigides à sa vie sociale, à combien de règles religieuses et culturelles qu’il ne partageait pas, il devait se soumettre et il a ajouté que certaines fois le père recourait à la violence à son endroit, chose pour lui inacceptable. Il demandait à être placé dans une famille d’accueil.
Tous les interlocuteurs intéressés, désorientés par la lucidité des demandes, ont consenti au projet d’Hakmet et l’ont transféré dans une famille d’accueil gérée par des prêtres (avec présence obligatoire à la messe quotidienne bien qu’il fut d’origine musulmane).
Je le rencontre pour la première fois alors qu’il est déjà dans une famille d’accueil. Je le verrai quelques fois seul, à d’autres occasions sa sœur sera également présente, je ne rencontrerai le père qu’une seule fois ; sa mère se refusera toujours à être présente à ces rencontres, et sa sœur m’expliquera que sa présence aurait été inutile « puisque de toute façon elle ne parle pas italien ». Les rencontres avec Hakmet seront au départ difficiles. Délicat de réussir à pénétrer dans son monde interne, masqué par l’apparente indifférence au problème qu’il propose.
L’adolescent métis a le statut d’aînesse, premier d’une lignée, ce qui n’advient pas sans une certaine dose d’angoisse et d’incertitude. À ce rapport incertain avec ses propres affiliations et avec le monde extérieur viennent s’ajouter les problèmes insolubles de sa propre filiation et de sa propre identité (Nathan et coll., 1989). Il s’interroge sur la place qu’il occupe dans sa propre descendance : est-il comme son père ? Ou comme son grand-père ? Ou bien est-il au contraire étranger à sa propre filiation, et dans ce cas, devrait-il se définir comme autre, reconstruisant son propre rapport avec la réalité ? (Moro et coll., 2004).
Au gré des rencontres, j’ai la sensation que Hakmet se débat justement dans ce monde obscur et solitaire. Qui est-il ? Qu’a-t-il en commun avec les autres Bengalais qu’il m’assure être « crasseux, fourbes et violents » ? Et qui est le petit garçon qu’il était, ayant habité un minuscule village dont il ne se souvient que du fleuve et de quelques petites maisons ? Ou bien n’est-il pas plutôt le garçon qui aujourd’hui veut avoir une petite amie qu’il choisit, fumer, porter des marques, utiliser un ordinateur, sortir et rentrer tard le soir ? Ce que je perçois depuis le début, c’est qu’Hakmet ne se sent jamais pleinement ni l’un ni l’autre.
Son projet de famille d’accueil ne réussit pas à me convaincre. Je me rends compte qu’il n’ajoute rien à la recherche identitaire d’Hakmet, ni à son intégration dans le monde de ses pairs. Dans la famille d’accueil elle-même, il est traité comme « l’étranger », exclu de tous les jeux – y compris ceux de pouvoir – partagés par les autres hôtes, adolescents italiens difficiles. Cependant il cherche à travailler en douceur sur sa famille d’origine. Je lui demande de m’en parler, de trouver ensemble aussi ce qui fonctionne bien, de lui permettre d’accéder à la nostalgie, sentiment puissant et clandestin en lui.
Avec le temps, Hakmet recommence à se présenter chez lui en fin de semaine et à apprécier petit à petit les efforts que fait sa mère pour s’approcher de son monde et pour le comprendre. Pour ses parents, le violent abandon perpétré par Hakmet à leur égard est inexplicable, peut-être l’œuvre d’un djinn malveillant, et sûrement privé de sens dans la logique des relations familiales pratiquée au long des générations. Chargée d’ignominie et de honte face à la communauté bengalaise, l’absence d’Hakmet est tenue secrète, aussi bien pour la communauté en Italie que pour la famille dans leur patrie.
Après environ six mois, Hakmet arrive en séance disant résolument qu’il a l’intention de retourner à la maison. Il m’explique qu’au cours de la semaine dernière, ses parents ont choisi un fiancé bengalais pour sa sœur et la pensée de faire échouer, par son absence inexplicable, la réalisation de ce projet, fait revenir Hakmet sur la rigidité de ses positions antérieures, avec la même rapidité péremptoire que celle qu’il avait soutenue au départ.
Heylin a quinze ans et fréquente la classe de cinquième. Elle est arrivée en Italie à l’âge de sept ans, avec ses parents et une sœur plus jeune d’un petit village de Chine. La mère d’Heylin subit une grave décompensation psychotique au cours de sa troisième grossesse, quand elle a douze ans, tant et si bien que la famille est contrainte de renvoyer en Chine le nouveau-né qui sera élevé par ses grands-parents. La mère, suivie dans un Service Psychiatrique Territorial, m’est envoyée pour parler de ses problèmes avec sa fille aînée, qui selon elle vole de l’argent à la maison, ne traite pas sa famille avec le respect qui lui est dû, et par dessus le marché les ignore et se renferme dans un silence hostile. Lorsque nous entamons nos rencontres, la mère et moi, je suis accompagnée par une médiatrice culturelle étant donné que cette femme, résidente depuis huit ans en Italie, ne parle pratiquement pas un mot de notre langue.
Le récit qui inaugure la séance concerne la certitude de la mère que sa fille est stupide et incapable. Aller à l’école est donc simplement du temps perdu. Heylin, en réalité, leur déclare qu’elle ne réussit pas à traduire ce qui est écrit sur les bulletins, sur les communications sanitaires ou toute autre chose qui arrive à la maison et nécessite une traduction, étant donné que ni père ni mère ne comprennent l’italien. Dans le même temps cette dame nous dit, sans associer sur les affirmations précédentes, que sa fille est l’une des meilleures de sa classe et que, pendant des années quand elle allait mal, Heylin était à ses côtés pour traduire ce que les médecins voulaient savoir ou qu’ils voulaient qu’elle sache. Quand j’essaie d’approcher le concept d’adolescence et les changements qui adviennent probablement chez sa fille, nous nous trouvons toutes les trois dans une impasse culturelle, avant même que linguistique : la médiatrice ne sait pas comment traduire en chinois la parole « adolescence ». Après l’avoir découverte dans le dictionnaire, elle la propose à cette dame, qui me regarde en acquiesçant d’un air interrogatif, et profère « Oui, je comprends ce que veut dire adolescence, mais à quoi cela sert-il si je ne réussis pas à reconnaître ma fille ? »
Le concept d’adolescence est inexistant dans beaucoup de pays. Et pourtant là où il en existe une certaine forme, les intéressés directs (les adultes) n’en ont jamais fait l’expérience. Ils ont travaillé dès leur plus jeune âge, se sont employés à la tenue de la maison et à prendre soin de leurs petits frères et sœurs.
L’évidence que sa fille ne veut plus être la médiatrice linguistique de sa famille semble impossible à penser pour la mère. Celle-ci n’arrive pas non plus à ressentir la douleur d’Heylin tandis que, pendant de longs mois, elle a été contrainte de traduire le délire de sa mère au personnel de santé et d’assister impuissante aux crises violentes contre le bébé qu’elle portait sur ses genoux. Cette expérience ne parvient pas à être envisagée par cette femme comme un motif valable pour interrompre cette délégation de traduction à sa fille. L’adolescente reste l’axe autour duquel tournent toutes les douleurs de la famille. Peut-être qu’Heylin, à travers sa rage et son silence, voudrait réussir à dire à ses parents son besoin d’être comme les autres. Mais, selon moi, il lui manque les paroles pour le dire.

12Dans l’une comme l’autre de ces situations, toutes deux de provenance asiatique, il semble être escompté par la famille que le fils ou la fille se prêtent à fonctionner dans le noyau familial comme il en a toujours été au cours des générations.

13Les mères – mais souvent aussi les pères – après de nombreuses années de résidence en Italie n’en parlent toujours pas la langue et souvent n’ont pas de relation avec le tissu social et culturel du pays d’accueil. Les communautés d’appartenance sont très fortes et nombreuses. Tout s’y passe ainsi de façon interne. Que leurs enfants, une fois devenus adolescents, se choisissent des amis d’autres nationalités n’est pas vu d’un bon œil par les parents, surtout parce que, selon eux, les enfants italiens du même âge sont certainement trop libres, s’adonnent aux drogues et à l’alcool, et sont déjà engagés dans des affaires de sexe. Je me trouve donc contrainte de réfléchir au rôle que nous pourrions avoir nous, adultes à l’écoute de ces adolescents et de leurs parents, pour les aider à se retrouver de façon harmonieuse dans ce nouveau monde d’accueil comme dans celui traditionnel de leur famille. Vice versa, nous risquons d’être confrontés, de plus en plus souvent, à des situations d’éloignement forcé des familles d’origine qui laissent l’adolescent seul et sans références.

14La chose la plus difficile pour ces parents est de comprendre puis d’accepter la diversité de leurs propres enfants. « Afin que les différences de sexe, de génération sur lesquelles se structure la différenciation psychique de l’enfant aient un sens, il est nécessaire que l’enfant et l’adulte soient conçus comme semblables, de la même nature. L’enfant de l’immigré est d’une autre pâte, forgé d’un autre métal. Ayant dû subir un trauma hors du commun, il est le premier de la lignée, radicalement différent de ceux qui l’ont précédé et de ceux qui le suivront. C’est pourquoi il n’est pas œdipien, mais Œdipe lui-même ; celui qui s’autorise les transgressions prohibées au commun des mortels » (Nathan et coll., 1989). J’ai souvent pu vérifier combien certains parents semblaient épouvantés par leurs propres enfants, avant même qu’ils ne deviennent adolescents, puisqu’ils semblaient déjà trop distants des modèles de référence auxquels les adultes sont habitués, trop différents, parfois incompréhensibles. C’est alors à travers une inversion des générations qu’interviennent déploiement imaginaire et représentations symboliques pour rendre compte d’une telle étrangeté de l’enfant. S’il ne ressemble ni à son père ni à sa mère, s’il manifeste une telle connaissance de ce monde de « dehors » qui semble si complexe à ses parents, c’est qu’il est la réincarnation d’un ancêtre, le don d’un génie, d’une divinité de la terre (Moro, Baubet, 2009).

15Lorsque ces fils et filles du projet migratoire se retournent vers leurs parents, même silencieusement, et leur disent « Moi je suis Italien, vous non », ils semblent vraiment chercher à confirmer leur rôle de « différents » à ces adultes épouvantés, sans accepter pour autant la lecture traditionnelle (magico-religieuse) qui leur est proposée. Ils revendiquent le besoin de mettre à distance la douleur de leurs propres parents, et à travers un refus féroce de parler leur langue d’origine, ils se soustraient au rôle de médiateurs linguistiques et culturels pour leur famille entière. Le refus de vouloir se dire fils et filles de parents étrangers est dans ce cas une tentative d’annuler la différence des origines. Refuser de connaître leur propre passé, attaquer leur propre terre, c’est pour ces enfants cesser de porter le poids que leurs parents ressentent d’être les derniers, les exclus.

16Voler – comme dans le cas d’Heylin – c’est tenter de se sentir comme les autres, relever de la même loi, pour s’affilier, s’homologuer, nier la différence.

Résilience et créativité du métissage

17La première tragédie de Sophocle qui nous raconte les vicissitudes de la lignée des Labacides, se conclut avec Créon qui chasse Œdipe, désormais aveugle, de la terre de Thèbes où, à cause des fautes perpétrées et par lui ignorées, il a porté la peste et le malheur. Œdipe le roi qui, à lui seul avait confondu le Sphinx par son intelligence, est contraint à l’exil, à l’errance, à la recherche d’un lieu qui puisse l’accueillir pour finir sa vie malheureuse. Au cours de ce long voyage sans racines, Œdipe sera accompagné par sa fille Antigone qui sera pour lui compagne, mère, guide. Dans l’infinie fragilité d’Œdipe et dans la répulsion des gens qui autrefois l’aimaient, se trouve toute la douleur de l’exil et de la solitude. Et la jeune Antigone, contrainte par les événements à prendre soin du père-frère en pleine désespérance, acquiert force et caractère. À son retour dans sa patrie, de fait, à l’interdiction de sépulture de son frère tué par la main de l’autre, elle oppose la force des lois non écrites, qui imposent une sépulture à tous les humains. Antigone, fille de l’exil, rassemble puissance et capacité d’accueil, refus des lois injustes, ainsi qu’une profonde éthique intérieure.

18C’est la fille de celui qui est devenu un étranger. Les enfants de parents migrants sont exposés à une vulnérabilité plus grande que les autres. Ils sont sans cesse contraints à une scission de leur Moi, entre le monde lié à la culture familiale – le monde de l’affectivité – et le monde alentour, par exemple celui de l’école, monde de la rationalité et du pragmatisme. Cette scission du Moi s’accompagne de mécanismes de déni qui souvent vont à l’encontre de la filiation (Nathan et coll., 1989).

19Dans l’une de leurs premières recherches, M. R. Moro et T. Nathan – fondateurs du premier service ambulatoire d’ethnopsychiatrie à l’Hôpital Avicenne de Bobigny dans les années 1980 –, parlent d’enfants exposés. Ces enfants semblablement au mythe sont en majorité plus vulnérables. Mais, s’ils trouvent par la suite un moyen de se développer, ils savent alors exprimer des qualités singulières, exceptionnelles. En partant de l’altérité et du trauma, voilà donc des fils ou filles d’émigrants qui, malgré leur exposition à la vulnérabilité, font preuve de résilience et de créativité pour inventer de nouvelles formes de vie (Moro, 2009).

Les parents et la transmission transgénérationnelle en terre étrangère

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« Écrire la parole ? Non.
Mais renouer les fils de la vie, oui. ».
Chamoiseau P. (1992). Texaco. Nuoro : Il Maestrale, 2004

21Ulysse est le premier migrant dont l’histoire a fait le récit. Un homme aux prises avec un destin qui le fait errer par terre et par mer, séparé de ceux qui lui sont chers, déraciné, seul, souvent en péril. Ulysse, outre son intelligence et son astuce qui le distinguent entre tous, est animé du désir de retrouver sa maison natale, sa femme Pénélope, son fils Télémaque qu’il a laissé enfant. Beaucoup d’émigrants d’aujourd’hui, surtout dans notre pays, trop souvent empêchés par les lois et par la pauvreté pour rentrer dans leur pays d’origine, vivent déchirés par la nostalgie et l’impossibilité d’être proches de leurs êtres chers (dans de nombreux cas, ils ne réussissent même pas à se rendre aux funérailles de leurs propres parents). Lorsque les couples qui se forment ici mettent au monde leur premier enfant, ils voudraient pouvoir le présenter à leur famille d’origine. De fait, dans beaucoup de cultures, l’humanisation du nouveau-né advient justement à travers le rapport aux générations précédentes, avec les ancêtres qui protègeront l’enfant et l’insèreront dans une logique humaine, à travers l’appartenance à un lignage.

22Dans l’écoute des immigrés et de leurs enfants, dans le récit de leur vicissitudes et dans l’interprétation que nous pouvons suggérer autour de certains troubles, l’inconscient semble assumer de façon typique une connotation spatiale et pas seulement temporelle. Il devient l’ailleurs, le là-bas, le lieu lointain et imaginaire qui protège les origines et le temps des ancêtres, mais tient aussi les racines à distance de lointaines blessures et de demandes qui n’ont pas encore reçu de réponse (Beneduce, 2007).

23Les hommes et les femmes qui entreprennent le voyage pour arriver à se construire un futur dans un autre pays, arrivent la plupart du temps, sans langue avec laquelle communiquer, sans références culturelles auxquelles s’accrocher, sans connaissances qui rendraient compréhensible leur nouvelle vie. Ils se sentent souvent poussés à survivre dans un autre pays, espérant qu’un jour leur fils ou leur fille pourront racheter l’amère nostalgie de l’exil.

24L’histoire de l’émigration est tue, ne circule pas avec créativité dans le noyau familial. Souvent s’y substituent le silence, la peur, la nécessité d’endormir les souvenirs, d’annuler les odeurs, les couleurs, les musiques au nom de l’intégration souhaitée pour les enfants dans le pays d’accueil. « Très souvent, l’appartenance culturelle, religieuse et comportementale des enfants ne vient pas à la pensée au moment de l’émigration. Certaines fois, on dirait que la migration se met en place hors du temps, comme un moment suspendu, avec l’idée de revenir au pays, sans penser à ce que signifie pour les enfants de grandir ici et de ne plus appartenir au pays » (Mazzucchelli, 2006).

25Lorsque je rencontre les parents, ce que nous cherchons à faire va dans une direction tout opposée. Je leur demande qu’ils me racontent, qu’ils m’emmènent avec eux sur la terre de leurs ancêtres, qu’ils se décrivent enfants, puis adolescents, enfin jeunes adultes au seuil de la décision d’entreprendre leur voyage. Nous cherchons ensemble comment dire la souffrance subie, pour donner un nom aux outrages, pour laisser couler leurs larmes, pour vivre la nostalgie sans que celle-ci dévaste toute chose.

26Comme l’écrit M. R. Moro : « Les parents migrants, acceptent souvent (mais ont-ils le choix ?) la position d’“immigré en voie d’intégration”. Ils l’acceptent parce qu’ils sont pris dans un processus d’acculturation qui les pousse à espérer que leurs fils et leurs filles seront inscrits dans ce monde autre et qu’ils recueilleront les fruits de leur “sacrifice”. Mais le prix de l’acculturation est très pesant, parfois il est celui de la perte de sa propre identité » (Moro et coll., 2004).

27Un des objectifs de mon travail est donc qu’ils puissent raconter comment était la terre où ils ont grandi, quels étaient leurs moyens de locomotion, de quel matériel étaient faits les bancs de l’école, quelle était la couleur des habitations. Et qu’ils puissent, me le racontant à moi, retrouver l’envie de rendre leurs fils et leurs filles participants de leur propre passé. Qu’eux aussi puissent se raconter comme des humains enracinés, dans leurs valeurs propres, dans les choix accomplis, avec le courage extrême qu’il a fallu pour se détacher de la famille et s’aventurer vers l’inconnu. Raconter pour transmettre, pour créer ses racines.

28Les Grinberg eux aussi, dans un texte qui parmi les premiers a trait au phénomène migratoire à travers une vision psychanalytique, soutiennent que : « La possibilité de développer un sentiment d’appartenance semble être une qualité requise indispensable pour maintenir le sentiment de sa propre identité. Les personnes chez qui le sentiment de solitude est particulièrement accentué, auront des problèmes qui deviendront aigus dans leurs expériences migratoires, parce que celles-ci renforcent, pendant un certain temps, un vécu de “non appartenance”. “On ne s’appartient plus” dans un monde que l’on lâche, et “on ne s’appartient pas encore” dans le monde dans lequel on arrive » (L. Grinberg et R. Grinberg, 1986).

29L’intention de donner parole à sa propre histoire ne veut jamais être cathartique, on ne cherche pas la guérison facile. L’intention du rappeler est celle de tisser et renouer les fils rompus, de donner sens à la transmissibilité culturelle donnée à ses enfants comme une richesse, comme un plus et jamais comme une brèche. Très souvent les enfants n’ont en effet jamais vu la terre où sont nés et ont grandi leurs parents, ils ignorent souvent ce qui s’y est passé, ce que leurs parents ont subi, expérimenté, vécu. Les parents veulent les tenir à l’abri de la souffrance, de l’ignorance, de la violence, mais dans le même temps ils montrent aux enfants une image dépréciée d’eux-mêmes, une incapacité à affronter la vie en Italie et les privent donc d’un sentiment de protection.

30Les émigrés d’aujourd’hui sont dotés d’un courage et d’une détermination exceptionnels, ce sont des hommes et des femmes qui risquent leur vie, endurent de fréquentes humiliations pour se mettre à la recherche d’un futur meilleur. Néanmoins, face à leurs enfants, il semble que leur courage s’évanouisse pour faire place à une fatigue douloureuse, à la difficulté, parfois insurmontable, d’affronter du nouveau. Certains semblent avoir complètement perdu le désir de se montrer capables et compétents face à leurs propres enfants. Au prétexte de se rendre égaux dans une terre étrangère, ils laissent de côté la transmission du passé et n’explicitent pas leur choix de partir, laissant leurs enfants suspendus au bord du gouffre de l’absence de leurs origines. Devenus adolescents, ils oscilleront entre la sensation de s’être auto-engendrés ou de n’avoir jamais été que ce qu’ils sont aujourd’hui.

31Le contre-transfert avec ces parents est toujours très complexe. Et surtout la séance est en soi-même « mobile et variable ». L’espace d’une Maison Familiale dans une périphérie de Rome peuplée en majorité d’étrangers, rend le lieu de nos rencontres très vivant et toujours animé.

32Il arrive que les petits enfants entrent et sortent de la pièce dans laquelle je m’entretiens avec leur mère, il arrive qu’une femme étrangère qui ne parle pas italien veuille me rencontrer et qu’une amie s’offre donc à faire la médiatrice, il arrive que le temps soit mince parce que le travail presse et qu’on ne peut pas le laisser fuir. Je cherche donc à prendre le plus de soin possible pour mon setting personnel, mettant au clair dans mon esprit ce que je cherche à faire avec ces parents. Renouer les fils de la vie, écouter les larmes des mères, de façon à ce qu’elles puissent reconnaître celles de leurs propres fils et filles. En outre le contre-transfert est dans une large mesure culturel. Cela a à voir avec la position intérieure que j’assume lorsque je rencontre des personnes qui parlent de possession, d’esprits d’ancêtres, de sacrifices à faire pour calmer un djinn en colère. Il est d’une importance fondamentale d’avoir toujours à l’esprit l’interaction entre culturel, intrapsychique et social. Il arrive parfois, par exemple, que les mères me parlent de l’un de leurs enfants comme étant différent des autres, un enfant sur lequel semblent se concentrer les douleurs du passé. Les motifs, au départ, ne sont pas aussi clairs. Il peut s’agir d’un enfant physiquement différent des autres, qui porte un signe sur le corps qui semble suspect, il peut s’agir de la énième fille non désirée, ou d’un enfant que l’on identifie à un ancêtre. Il est alors indispensable d’interpréter les hypothèses de la mère sur son enfant sans faire immédiatement référence à nos clés de lecture de mépris psychique, qui pourraient nous incliner à croire en la présence d’hallucination ou de délire, plutôt qu’à une clé de lecture culturelle. Dans le même temps, « le registre psychanalytique peut nous aider à comprendre la souffrance de cette femme qui a des difficultés à reconnaître son propre enfant et à rétablir avec lui une bonne relation d’attachement » (Cattaneo, Dal Verme, 2005).

33Nous utilisons donc le décentrement qui nous permet de prendre en compte la logique intrinsèque du récit fait par l’autre, surtout quand celui-ci est porteur d’univers symboliques et culturels différents. Dès lors, nous acceptons de multiplier les références de lecture d’un même fait et d’en construire la compréhension avec le patient.

34La rencontre de l’altérité nous contraint, en dernière instance, à nous confronter avec l’étranger en nous-mêmes. Dimensions débattues, niées, cachées, responsables de sensations d’inquiétante étrangeté, dont nous pouvons chercher à nous distancier ou à nous défendre avec des rationalisations, des scissions, des projections. Dynamiques psychiques à la base de construction de stéréotypes et de préjugés qui, à leur tour, feront de nous des prisonniers. Ou à l’opposé, « idéalisations et fascinations qui s’expriment avec des excès d’empathie potentiellement intrusifs et confusionnels » (Brunori, 2009).

Le feminin blessé. Les mères sans protection autour de la croissance des enfants

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« Vous qui avez une patrie, une maison familiale, vous avez tous les biens de la vie. Moi qui suis sans patrie, seule sur une terre étrangère, dépouillée et trahie par un homme infâme, qui suis sans mère, sans frère, sans parents, où trouverais-je refuge dans cette tempête. […] Pour moi, où fuir ? Quelle est la ville qui m’accueillera ? Qui me concèdera asile ? Qui me donnera un refuge fiable et sûr ? »

36Telles sont les paroles de Médée aux femmes de Corinthe, au début de la tragédie d’Euripide. Médée est avant tout une femme différente. « C’est la diversité qui est la cause de sa tragédie, pas le caractère : c’est l’ethnie et le statut d’exilé. […] C’est le fait de ne pas avoir de perspective, de ne pas avoir de futur, le fait d’avoir tout perdu et de n’avoir plus rien à perdre, qui la pousse au geste extrême » (Cantarella, 2007). Médée est seule, comme beaucoup de femmes migrantes aujourd’hui, représentation des infinies migrations au féminin.

37Dans l’espace chaud et confortable de la Maison Familiale où j’accueille les femmes étrangères, les mères viennent reprendre leurs enfants après d’exténuants roulements de travail, elles entrent dans mon bureau et commencent à raconter d’où elles viennent, quel est le parcours qui les a conduites depuis des pays lointains jusqu’en Italie, quelle est la matrice de la souffrance toute féminine qu’elles portent incisée dans leur chair. Ces femmes sont en provenance de pays divers, certaines de l’Asie (Bangladesh, Pakistan, Chine), d’autres de pays arabes (Égypte, Maroc, Jordanie), réunies par une même émigration : elles sont là après un mariage décidé par leur famille d’origine, elles n’ont donc pas choisi le voyage et ne trouvent pas d’appui dans la communauté d’appartenance reconstituée, plus souvent siège de conflits, de haine, de compétitions et de jalousies. Elles vivent un certain isolement social, ne parlent pas la langue, même après de nombreuses années de séjour en Italie, même après avoir fréquenté l’école d’alphabétisation Asinitas Onlus. Elles vivent souvent dans un repli nostalgique par rapport à leur pays d’origine et souvent ne cherchent pas de travail.

38Et puis il y a des femmes en provenance d’Amérique du Sud ou d’Europe de l’Est qui ont choisi l’émigration pour des raisons économiques et familiales, pour fuir des situations sociales tendues ou, plus encore, des violences et des abus intrafamiliaux. Il s’agit de femmes qui ont fui des situations psychologiquement insupportables ; femmes qui échappent à ce qu’elles ont subi, seules, en silence, demandant presque pardon pour cet acte de rébellion. Elles fuient avec la blessure qu’elles portent en elles, sans lui donner nom, lui donner corps, ni la faire sortir de la clandestinité. Leur extrême fragilité existentielle les rend particulièrement exposées au chantage, spécialement lorsqu’elles ont des enfants. Beaucoup d’entre elles ont eu des enfants en dehors de relations stables, engendrés peu de temps après leur arrivée en Italie ; souvent pour cause de solitude et de désespoir. Si, avant de partir, elles avaient construit des projets et des espoirs où les prémices d’une nouvelle autonomie étaient tracées, les problèmes rencontrés dans les pays d’accueil finissent par exténuer leur détermination et les besoins affectifs deviennent irrésistibles. Le migrant sent alors son projet existentiel partir en miettes. Il peut éprouver autour de lui des forces et des contraintes si grandes qu’elles le poussent à la dérive jusqu’à lui faire perdre ses points de référence les plus concrets, ceux qui lui tenaient le plus à cœur (Beneduce, 2007).

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Remedios a sept enfants. Les quatre premiers sont nés quand elle était encore au pays (en Amérique Latine), les trois autres sont nés en Italie. Elle est partie très jeune, seule. Elle a échappé aux violences masculines auxquelles elle était soumise depuis l’âge de deux ans et avant qu’elle ne m’en parle, c’était un secret dont personne n’avait jamais eu connaissance. Après la naissance de son troisième fils en Italie, elle commence à entendre des voix dans sa tête et elle est hospitalisée pendant quelques mois, tandis que ses fils sont éloignés dans une famille d’accueil car le père doit travailler et ne peut s’en charger. Quand je la rencontre pour la première fois, elle vit depuis des années dans un repli solitaire, elle s’est adonnée à l’alcool, elle ne réussit pas à maintenir un emploi, elle est obsédée par des voix et des bruits, menaçants, insistants. Pendant ses années de maladie, elle n’a pas réussi à appeler son pays, déchirée par son sentiment de culpabilité d’avoir abandonné ses quatre premiers enfants. Et quand enfin elle réussit à le faire, la famille lui dit que l’un des quatre a disparu et qu’ils ignorent ce qui a bien pu lui arriver.
Remedios est une femme extrêmement intelligente, capable d’une profonde intériorité et d’une grande empathie. Elle est dominée par les douleurs et les blessures que son esprit n’a pas réussi à contenir, incapable de vivre ici ou ailleurs, toujours en suspens entre ses fils abandonnés et ceux qui sont près d’elle. Elle se sent toujours déchirée par la culpabilité d’un abandon qu’elle ne sent pas avoir choisi pour de bon. Dans son cas, son désir de partir est le résultat d’un vécu persécutoire qu’elle cherchait à fuir. Il ne s’est donc pas agi d’un « aller vers » l’inconnu, ressenti comme bon ou meilleur, mais d’un « fuir » ce qui était connu, vécu comme mauvais et dangereux.
(L. Grinberg et R. Grinberg, 1986)

40Dans le diagnostic psychiatrique effectué à l’hôpital et confirmé par la suite, Remedios est classée comme psychotique et les remèdes prescrits sont des neuroleptiques. Tout en en comprenant les motifs, durant mes entretiens hebdomadaires avec elle, je n’arrive pas à faire entièrement mienne cette lecture. Suivant la pratique ethno-psychanalytique, je choisis de recourir à la décentration, position interne qui me porte à ne pas réduire quelque chose d’inconnu à quelque chose de connu dans la culture et la nosographie. Partageant pleinement la position des Grinberg qui considèrent la migration comme « une expérience potentiellement traumatique qui configure une situation de crise », je me rends compte que le sentiment unitaire d’identité chez Remedios a été tellement menacé au cours de son histoire, qu’elle n’a que très difficilement réussi à « se sortir de l’état de désorganisation dans lequel elle était tombée » (L. Grinberg et R. Grinberg, 1986). Déjà H. Collomb – parmi les premiers psychiatres à avoir travaillé en situation transculturelle à l’Hôpital Fann de Dakar dans les années soixante et soixante-dix – soutenait que la gravité de la bouffée délirante aiguë en situation migratoire est aggravée chez le sujet migrant, puisqu’il est privé des systèmes de sens, de compréhension et de soins offerts par le milieu d’origine. La voix dans la tête de Remedios l’obsède, l’insulte, la gronde, la veut et la possède sans répit. De même que la pensée, terrorisante et envahissante, de vouloir mourir, de refuser ses enfants d’ici parce qu’ils sont vivants, présents, contrairement aux autres au loin, en danger, seuls. Elle se demande de façon obsédante « Pourquoi l’ai-je fait ? Pourquoi les ai-je abandonnés ? ».

41Dans les fantasmes inconscients trans-générationnels, ouvertement transmis ou secrètement induits, la chaîne des identifications qui en permettent la transmission parle d’« atmosphères, façons de se représenter et de se percevoir qui englobent et rassemblent les personnes d’une famille à travers les générations » (Del Guerra, 2000). Remedios est persuadée d’avoir été choisie comme amante de son père parce qu’elle n’était pas digne d’être protégée et bien aimée ; pour cela elle s’est toujours exposée pour protéger ses quatre autres sœurs de la violence de cet homme, endiguée en aucune façon par sa mère qui feignait de ne rien savoir, de ne rien entendre. Quand pourtant, dans un état presque confusionnel, elle a décidé d’entreprendre le voyage vers l’Italie où réside un de ses frères (fils de son père et d’une autre femme), elle ne semble pas s’être rendu compte qu’avec son départ, elle laisse quatre enfants (dont deux filles) dans les bras mêmes de son père persécuteur. Remedios, à l’image de sa mère, ne réussit pas à protéger ses propres enfants qu’elle aime pourtant profondément.

42Cette évidence atroce lui est révélée lorsque sa fille mineure (elle aussi chargée d’un nouveau-né conçu avec un homme disparu par la suite) arrive en Italie et s’installe dans la petite habitation de Remedios. L’immense bonheur à l’arrivée de sa fille s’éteint lorsque la jeune fille l’accuse violemment d’avoir été la cause de tous leurs maux. Elle lui confirme qu’elle et sa sœur ont été victimes pendant des années des violences du grand-père et lui révèle que son plus jeune fils est mort, tué il y a des années par une bande rivale, mort que la famille avait décidé de garder secrète, préoccupée par sa santé mentale. L’horreur dans laquelle est précipitée Remedios est totale, mais cette fois tout se passe différemment puisque, depuis des années, Remedios et moi tissons ensemble la toile de sa vérité intérieure, en cherchant à donner un visage et un nom à sa souffrance, à se débarrasser de sa « faute » d’élue pour la violence, à reprendre le travail, la gestion de sa maison, le soin des enfants. Même profondément bouleversée par les révélations de sa fille, cette fois, Remedios affronte une horreur lucide, non délirante, chargée d’un sentiment de culpabilité auquel finalement elle peut donner forme. Le délire s’est interrompu durant notre travail ensemble parce qu’elle s’est trouvée en mesure de procéder à une élaboration psychique qui lui a permis de rassembler toutes les ruptures subies et de se les représenter, soulevant le voile de la chaîne infinie des secrets accablants de famille, pouvant reconnaître ses propres fautes tout en se les pardonnant, acceptant la douleur qui depuis des générations pesait sur les femmes de sa lignée. Il s’agit maintenant de protéger ses fils ici, de ne pas permettre au père de leur faire du mal, de faire entendre son propre passé sans qu’ils en fassent encore les frais.

43La présence, telle que dans cette situation, du secret que l’un des parents porte en soi, finit par constituer un matériel indigeste pour le noyau familial tout entier. Le trauma de la migration et ce qui l’a précédé est transmis aux enfants, parfois, sous la forme d’un récit idéalisé ou d’un récit tronqué, trop souvent sous la forme d’un non-dit douloureux, qui peut être destructif, parce qu’il ne peut être symbolisé (Moro, Baubet, 2009). « Toutes les paroles qui ne pourront être dites, toutes les scènes qui ne pourront être rappelées, toutes les larmes qui ne pourront être versées, seront englouties, en même temps que le trauma. Le deuil indicible instaure à l’intérieur du sujet une tombe secrète » (Abraham, Torok, 1987).

44La crypte crée une zone scindée du Moi dans laquelle sont conservés les éléments qu’il n’a pas été possible d’élaborer. La présence de ces éléments chez un parent engendre une transmission de l’absence de certains contenus psychiques qui ont proprement à voir avec ce qui ne peut être transmis, et qui permettrait de relier les deux mondes. Dans ces cas, « la crypte est là, avec sa belle serrure, mais où se trouve la clé pour l’ouvrir ? » Pendant longtemps, je me suis trouvée seule dépositaire du secret de famille de Remedios, de sa souffrance laissée sans élaboration dans son pays quand elle avait choisi l’émigration, et pour cela éternellement active et alimentée par l’impossibilité d’être partagée avec la famille construite en Italie. Pour cette raison, les fantasmes de son passé sans élaboration pesaient gravement « dans la chambre des enfants » (Fraiberg, 1999) et sur leur développement psychique, tant qu’il n’avait pas été possible pour Remedios d’identifier ses fantasmes, de les reconnaître et de les négocier pour qu’ils cessent d’agir inconsciemment dans sa relation avec elle-même et avec ses enfants.

Conclusions

45La migration n’est jamais un événement qui porte une fin en soi, il s’agit plutôt d’un processus continu dans lequel les sujets qui l’ont entreprise ainsi que leurs descendants se retrouvent sans cesse en débat avec diverses représentations de ce qui est humain, sacré, familial, éducatif.

46Comme le raconte Z. Bauman dans son Entrevue sur l’identité, expression de son histoire de réfugié polonais : « On devient conscient que l’“appartenance” et l’“identité” ne sont pas taillées dans la roche, qu’elles ne sont pas assurées d’une garantie à vie, qu’elles sont dans une large mesure négociables et révocables […]. En d’autres termes, il ne vient pas à l’esprit des gens d’“avoir une identité” tant que leur destin reste un destin d’“appartenance”, une condition sans alternative » (Bauman, 2003).

47Mon intention dans les cas cliniques présentés est de montrer les qualités et les limites du travail clinique avec des patients émigrés. Ces exemples montrent le temps long qui est nécessaire pour avoir une incidence sur les représentations profondes qui lient un humain à sa terre et sa descendance à un art de vivre harmonieux dans son pays d’accueil. Dans le cas de Remedios, notre travail a pu se développer pendant quatre années et a pu agir sur des aspects très profonds de son histoire et de sa douleur ; à l’inverse, dans le cas de la maman d’Heylin, nous en sommes au tout début d’un travail à découvrir et à construire ensemble. J’ai délibérément choisi d’illustrer deux situations d’adolescents à la recherche de leur identité pour souligner la grande part qui revient au thérapeute s’occupant de migrants dans le fait de travailler constamment sur son contre-transfert culturel, juste là où il touche à des craintes archétypales. Comme dans le cas d’Hakmet, notamment, qui sollicite chez tous les intéressés la « peur inconsciente du père musulman violent dont un professionnel va sauver le fils », cas paradigmatique qui évoque le nécessaire travail sur nous-mêmes, comme des êtres culturellement orientés.

48L’aspect le plus important de la méthodologie ethno-psychiatrique est l’usage des « levées culturelles » pour faciliter l’élaboration d’insight impensables auparavant. À beaucoup de reprises dans sa vaste œuvre théorique, G. Devereux signale le risque représenté par la méconnaissance de la part du thérapeute du « travail double et complémentaire de fabrication culturelle et de construction psychologique à travers lequel est engagé chaque individu appartenant à un quelconque groupe humain » (Inglese, 2001). En recueillant les limites de sa propre culture et la dimension de l’altérité en soi-même, le clinicien apprend à connaître et à user comme « levée thérapeutique ses propres réactions émotives et cognitives face à l’altérité de l’autre » (Cattaneo, Dal Verme, 2005).

Notes

  • [*]
    Article paru dans la revue Adolescenza e Psicoanalisi avec accord de l’éditeur. [Petraglia G. (2011). Dall’altra parte del mare. Essere genitori e figli in terra straniera. Adolescenza e Psicoanalisi, 6 : 27-46]. Traduction par Françoise Pineau.
  • [1]
    Glissant E. (1993). Tutto-Mondo. Roma : Edizioni Lavoro, 2009.
  • [2]
    Chamoiseau P., Glissant E. (2007). Quando cadono i muri. Roma : Nottetempo, 2008.
  • [3]
    Le voleur de bicyclette (Ladri di biciclette), film italien de Vittorio De Sica, 1948.
  • [4]
    Extrait d’une journée d’études avec Philippe Gutton « L’adolescenza cambia », organisée par la revue Adolescenza e Psicoanalisi. Rome, 2010.
Français

L’auteur, partant d’une réflexion sur le métissage contemporain, s’arrête sur l’analyse de la question relative aux adolescents de la seconde génération et de leurs parents. À travers quelques exemples cliniques d’enfants et de leurs parents écoutés dans un Service Psychologique pour familles émigrées, elle réfléchit sur le trauma migratoire et sur les secrets non élaborés qui se transmettent dans les générations suivantes. Elle pose de même la question du contre-transfert culturel, élément central pour ne pas causer de dégâts dans la relation thérapeutique et analyse la potentialité créative des adolescents de seconde génération.

Mots-clés

  • migration
  • seconde génération
  • transmission
  • trans-générationnel
  • identité
  • métissage
Español

Del otro lado del mar

Ser padres y niños en tierra extranjera

Del otro lado del mar

Partiendo de una reflexión sobre el mestizaje contemporáneo, el autor focaliza su análisis sobre el tema relativo a los adolescentes de segunda generación y sus padres. A partir de algunas situaciones clínicas de niños y sus padres escuchados en un servicio psicológico para familias inmigrantes, ella reflexiona sobre el trauma migratorio y sobre los secretos no elaborados que se transmiten a las generaciones posteriores. Ello trae el tema de la contra transferencia cultural ; elemento central para no causar incidentes en la relación terapéutica y analiza la potencialidad creativa de los adolescentes de la segunda generación.

Palabras claves

  • migración
  • segunda generación
  • transmisión
  • transgeneracional
  • identidad
  • mestizaje

Bibliographie

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Gaia Petraglia
Via Sebastiano Veniero, 31
00192 Roma, Italie
Cette publication est la plus récente de l'auteur sur Cairn.info.
Mis en ligne sur Cairn.info le 11/10/2013
https://doi.org/10.3917/ado.085.0677
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