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1À partir du texte de Freud « Psychogenèse d’un cas d’homosexualité féminine [1] » nous aborderons le problème des conduites suicidaires, fréquentes et souvent graves, de l’adolescence. Il ne s’agira pas tant des chiffres que de questions sur l’attitude que nous pouvons avoir en tant que thérapeutes face à des jeunes gens en construction. Ils interrogent et défient nos savoirs, nos préjugés et leurs actes interfèrent dans la violence avec nos propres recherches.

2C’est tout à fait ce qui est arrivé à Freud lorsqu’il a rencontré une jeune fille, à la demande de son père, parce qu’elle s’était jetée sur les voies du métro. Elle était, quant au fond de l’affaire, dans une relation très équivoque avec une Dame de bien fâcheuse réputation, puisqu’elle se faisait entretenir par des hommes tout en se donnant à des femmes.

3Cette jeune fille a laissé une trace très particulière dans l’esprit de beaucoup d’entre nous, bien que nous ne sachions rien de plus sur elle que ce que nous dit Freud. Pour ma part, je m’étais même autorisé à inventer une suite à son histoire que l’on peut lire dans un numéro de notre revue Analyse freudienne presse.

4Et voilà qu’en 2003 paraît en français une biographie très détaillée de notre jeune fille [2]. Elle éclaire évidemment de façon très intéressante la personnalité de celle que nous appellerons désormais Sidonie, et aussi le travail de Freud avec elle.

5Mon exposé se déroulera donc en deux parties : premièrement, les éléments biographiques indispensables puisque, je crois, la biographie de Sidonie n’est pas parue en espagnol à ce jour, et deuxièmement, le repérage des différents points théoriques et pratiques que soulève sa rencontre avec Freud. Ils sont de la plus grande importance pour nous tous.

Histoire de Sidonie

6Sidonie est née en 1900 dans une très riche famille industrielle de Vienne, et ses origines hongroises ont fait choisir à ses biographes le pseudonyme de csillag, l’étoile. Sido, l’étoile du monde lesbien. Nous connaissons par le texte de Freud les premières années de sa vie, et je vais brièvement résumer la suite, en espérant qu’elle éclairera les points cruciaux sur lesquels nous aurons à revenir.

7Déjà pendant sa cure, malgré les interdictions et ses promesses, elle voyait tous les jours sa Dame, lui racontait ses séances et élaborait avec elle des stratégies pour convaincre Freud de leur innocence : elles n’avaient rien fait de répréhensible. Il faut dire qu’à cette époque en Autriche l’homosexualité, surtout féminine, était sévèrement poursuivie et condamnée. Ces faits se déroulent en 1918, au moment de la catastrophe de l’Empire austro-hongrois.

8En 1922, la Dame, baronne von Puttkammer, que nous pouvons aussi appeler Léo, quitte Vienne pour Berlin dans une atmosphère de scandale. Sidonie, très troublée dans sa propre vie et aussi par cette séparation, fait une nouvelle tentative de suicide. Elle essaie de s’empoisonner avec une de ces ampoules de cyanure que les bourgeois portaient sur eux, pour le cas où les Rouges s’empareraient du pouvoir.

9Elle cherche à se marier, se trouve vaguement amoureuse d’un jeune homme qui l’ignore. Alors, elle s’engage avec un autre qui n’est rien pour elle. Elle va jusqu’à se fiancer et ne sait plus comment revenir en arrière autrement qu’en se tirant une balle dans le cou. Cette troisième tentative de suicide sera la dernière. Nous sommes en 1926. Elle se marie en 1930 avec un beau cavalier rencontré au Prater, un officier en retraite un peu déclassé, mais de belle noblesse. En 1934, elle rencontre Wjera, un des amours de sa vie. Sans revenir sur cette liaison, signalons qu’il y en eut et qu’il y en aura bien d’autres.

10Quant à Léo, ce n’est qu’en 1940, à Berlin, qu’il y aura quelque chose de sexuel entre elles, lorsque Sidonie sera sur le chemin de l’exil. En effet, bien que Sidonie a été baptisée à la naissance, les lois nazies voient en elle une juive ; après que son mariage avec un aryen a été annulé, elle doit fuir.

11Fin 1940, une seule route reste possible pour elle : par Berlin, Koenigsberg, Moscou (c’est le pacte germano-soviétique !), Vladivostok, Panama et enfin Cuba où se trouve déjà une partie de sa famille. Six mois de voyage. En 1948, les portes des États-Unis s’ouvrent, mais elle ne se plaît pas dans ce pays, et en 1951, elle rentre à Vienne. Leo meurt rapidement après son retour sans que les deux femmes ne se soient revues. Elle retrouve Wjera, mais très vite leur entente devient fragile : Sidonie fait toujours passer son chien avant elle, et c’est la rupture, la seule vraie rupture que Sido ait eu à endurer.

12Pour gagner sa vie, elle devient portraitiste pour les grandes familles de son entourage, puis préceptrice pour des enfants de diplomates, ce qui lui vaut de faire de grands voyages et plusieurs séjours à l’étranger. Sa superbe éducation fait merveille pour de tels emplois. Ils sont aussi l’occasion d’autres rencontres, d’autres énamorations.

13La vieillesse vient. Elle vit à Vienne dans une simplicité proche du dénuement. La relation qui se noue avec ses deux biographes éclaire ses dernières années. Elles l’emmènent au restaurant, dans des boîtes lesbiennes. Entre le monde d’aujourd’hui et celui dans lequel a grandi Sido, quel abîme ! Elle n’est plus obligée de se cacher, elle n’est plus menacée de prison, elle n’est plus astreinte à mentir ou à tenir à distance celle qu’elle aime (Léo), ou à mourir pour sauver son désir.

14Dans le monde de Sidonie, entre hommes et femmes, tout est faux. Léo se vend aux hommes (ou plutôt se loue aux hommes) pour se donner aux femmes. Sidonie épouse Ed pour s’assurer une consistance sociale et aimer les femmes. Des différents règlements de comptes qu’il y eut entre eux, nous apprenons qu’ils avaient eu des relations sexuelles, et qu’elle simulait le plaisir pour cacher son dégoût. Rien que de très banal. Mais deux choses doivent être ajoutées.

15Ses relations avec les femmes étaient également très superficielles sur le plan directement sexuel. Quelques caresses, quelques étreintes, surtout beaucoup de regards. Elle rapporte à ses biographes « comme elle trouvait horribles l’endroit sombre et la chose menaçante entre les jambes des hommes ! Combien angoissante, bien qu’un peu mieux quand même, la plage humide chez les femmes ! Combien repoussante une langue dans une bouche ! »

16Enfin on ne peut que prendre en compte le silence total de la biographie sur la question des enfants. Dix ans de mariage, pas l’ombre d’une fausse couche, ni même d’un simple retard de règles, et pas un mot en quatre cents pages à ce sujet. Que sont donc devenus les sentiments qu’elle avait eus toute jeune fille pour un petit garçon ? Qu’est-il advenu du désir qu’elle aurait eu d’avoir un enfant de son père, et qui se serait réalisé dans l’acte de se jeter sur la voie du métro ?

17C’est avec ces questions que nous revenons à son analyse dont il faut bien dire, à notre amusement, qu’elle ne garde qu’un souvenir : Freud était un crétin (ein Trottel), et même un type complètement crétin (Volltrottel). Ce mouvement de colère et de rejet contraste avec sa complaisance à son égard et son assiduité à ses séances. Au fond, elle voulait le mettre dans sa poche et, au besoin, le manipuler en inventant, avec l’aide de Leo, des rêves qui iraient dans son sens. Rappelons-nous les difficultés que Freud a eues avec ces rêves supposés mensongers ! Sidonie n’a qu’une demande : que Freud la dise innocente. La demande d’analyse – que sa fille change – vient de son père et c’est lui qui en assume les frais.

18Ce qui va faire scandale pour elle, c’est l’interprétation que lui donne Freud de son acte. Niederkommen : se jeter dans le vide, mais aussi mettre bas, accoucher d’un enfant. Par ce geste, lui dit Freud, vous réalisez aussi le désir d’avoir vous-même un enfant de votre père. Et là, ça ne passe pas, et non seulement ça ne passe pas, ça fait rupture. Cette interprétation sauvage la fait longuement pleurer, de honte, de rage, de colère.

19Niederkommen n’est pas un signifiant de Sidonie, sa biographie le montre bien. Aucune place en elle pour le maternel, tout au plus un amour bizarrement immodéré pour un petit singe, Chico, qu’elle a soigné et choyé lors d’un séjour en Thaïlande, et pour son chien Petzi.?Dans le soutien de son désir, Sidonie n’engage son corps que très parcimonieusement. À 18 ans, ses rapports avec le sexuel sont des plus précaires, comme ceux de la plupart des adolescents. Mais seront-ils mieux établis dans sa maturité ?

20Freud prend son acte comme un acting-out, c’est-à-dire qu’en en reprenant les signifiants, il vise à la faire entrer en analyse, comme s’il ne manquait plus à son acte qu’un analyste pour en faire un acting-out, une péripétie du transfert, un scénario convoqué là pour suppléer au défaut de la remémoration.

21De fait, s’il s’agit tout de même d’enfantement dans son geste suicidaire, ce serait plutôt dans le sens d’un rejet, d’une forclusion. Ce qui est rejeté du symbolique fait retour dans le réel, et nous serions là plus près d’une conception du suicide vu comme substitut de psychose. Freud en avait fait précisément l’hypothèse dans sa contribution à la séance de la Société psychanalytique de Vienne consacrée au suicide des écoliers.

22Jean Allouch, à qui nous devons la découverte de la biographie de la jeune homosexuelle de Freud, et de l’avoir faite traduire en français, l’a aussi étudiée dans une saisissante contribution : « Aimer en maître », que l’on peut lire et télécharger sur son site web. Il voit en elle une « maîtresse d’amour », d’un amour porté « jusqu’à la transparence de l’être » qu’elle enseigne en existant. Pour lui, dans chacune de ses tentatives de suicide, l’affirmation de son désir l’emporte sur le souci de se maintenir en vie. Elle veut être le maître ou mourir. C’est en effet une attitude très juvénile qu’elle aura toute sa vie. Elle n’en aura fait toujours qu’à sa tête, excepté dans deux circonstances : sa fuite devant les nazis, et l’obligation qu’elle aura de travailler pour éviter la misère. Lisez ce texte si vous voulez en savoir plus sur l’érotique du maître !

23Reste cependant un dernier point : la question du regard. Elle aime avec les yeux, elle vit dans les yeux. Au-delà de sa relation avec Leo, son goût pour les portraits, sa relation avec les enfants, avec les animaux, se réfèrent aussi à la problématique du regard. Et pourtant, si elle n’a jamais voulu éviter quelque chose, c’est le regard de son père. À quelle vérité a-t-elle voulu ainsi éviter de se rendre ?

24Il faut aussi savoir que Sidonie a entretenu, sous son vrai nom, une longue correspondance avec Kurt Eissler, fidèle disciple de Freud. Ces lettres dorment aujourd’hui dans les archives Freud de Washington. Sous scellés, elles ne seront accessibles qu’en 2049. La prochaine génération de psychanalystes aura encore du grain à moudre avec Sidonie.

Notes

  • [1]
    « Über die Psychogenese eines Falls von weiblicher Homosexualität », 1920-gw, XII. En traduction française dans Névrose, psychose, perversion, Paris, puf, 1973.
  • [2]
    Ines Rieder, Diana Voigt. Sidonie Csillag : Homosexuelle chez Freud, Lesbienne dans le siècle, epel, 2003.
Pierre Sorel
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Mis en ligne sur Cairn.info le 15/10/2012
https://doi.org/10.3917/afp.019.0021
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