CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Les mots ne vont pas toujours au fond des choses ; parfois même ils les recouvrent. Il y a des mots trompeurs. Ils renvoient à ce qui est connu par l’usage et qui reste inconnu au niveau de la signification réelle. Nous ne nous en apercevons pas car le langage véhicule un sens reconnu et partagé.

2Hegel avait averti :

3

« Le bien connu en général, pour la raison qu’il est bien connu, n’est pas connu. C’est la façon la plus commune de se tromper et de tromper les autres, à propos du connaître, que de présupposer quelque chose comme bien connu, et de l’accepter ainsi : avec tout ce discours à tort et à travers, un tel savoir, sans savoir comment cela lui advient, ne bouge pas de place. Le sujet et l’objet, etc., Dieu, Nature, l’entendement, la sensibilité, etc., se trouvent sans autre considération placés au fondement comme bien connus et comme quelque chose, et constituent des points fixes de la sortie aussi bien que du retour ». [1]

4Ajoutons que le fait d’être compris renforce le sentiment de communiquer à partir de significations établies. Cependant les mots qui trompent se reconnaissent à un signe qui ne trompe pas : leur définition est tautologique. Elle emploie d’autres mots qui reviennent à dire la même chose ; la tautologie est la méthode des définitions en trompe-l’œil.

5Il en va ainsi pour le mot « maternité ». Quand à été ouvert le premier service de maternologie, il y a plus de 25 ans, il s’agissait de proposer un abord de la difficulté maternelle affranchi de la nosographie psychiatrique. Mais à quelle théorie se référer ? Sans doute à la psychanalyse, muette néanmoins à ce sujet et renvoyant au désir d’enfant lié à la compensation d’une infériorité féminine. C’est pourquoi il était préférable de commencer par interroger le terme de maternité.

6Le mot vient de mater, en latin comme en grec, et il signifie la mère ; de même le dictionnaire définit la maternité comme « le fait d’être mère ». La tautologie est évidente. Elle obscurcit la compréhension jusqu’à ne plus savoir ce que l’on dit. Afin de pouvoir proposer des soins appropriés en cas de besoin, il fallait commencer par définir cliniquement la maternité et préciser ce qui la caractérise au plan humain. [2]

7La démarche s’est effectuée en deux temps. D’abord, parant au plus pressé, on a dû repérer les signes et les symptômes pertinents pour établir le cadre nosographique des difficultés maternelles orientant les modalités de leur prise en charge. Cette investigation clinique conduisit à l’étude de la maternogenèse, c’est-à-dire la succession des étapes psychologiques conduisant au fait d’un « devenir mère » [3] qu’il fallait pouvoir accompagner, notamment dans la relation avec le nouveau-né. Nous avions là un premier état du « sens de la maternité » [4] qui a confirmé l’utilité de la maternologie car les résultats thérapeutiques étaient encourageants. Néanmoins, si nous progressions dans la connaissance des difficultés maternelles, cela n’éclairait pas davantage la compréhension de la maternité elle-même. La question devenait celle de son origine : d’où vient la maternité ?

8De quel côté se tourner, quel champ de réflexion pouvait accueillir notre recherche ? Nous mettions de grands espoirs dans la psychanalyse à laquelle nous faisions constamment référence, mais elle ne répondait pas à toutes nos interrogations : elle laissait des zones d’ombre aggravées par la confusion latente entre maternité et sexualité. Si la mère est souvent l’objet de la réflexion psychanalytique, on peut dire que la maternité n’y apparaît qu’en contrepoint. Or il fallait résolument se tenir à sa question sans d’ailleurs la restreindre à la femme mais en considérant que l’homme, et même déjà l’enfant à ses débuts, sont concernés. Rien ne dit que l’on doit être femme ou même attendre d’être adulte pour avoir envie d’être mère. Est-ce qu’on ne met pas des poupées et des peluches dans les berceaux ? Néanmoins on n’écoute pas l’enfant qui insiste comme lorsque le petit Hans dit à son père (lequel rapportera le propos à Freud) : « Moi aussi j’aimerais bien avoir des enfants » [5]. Il y a des indices que le désir d’enfant est présent chez les petits enfants et qu’il qualifie notre espèce. L’être humain a besoin de mettre au monde des enfants. Mais ce qui ailleurs est génésique n’est pas davantage génétique chez nous. Cette programmation est improbable.

9En effet, un instinct maternel de type animal est démenti ici par la fréquence des difficultés maternelles précoces (10 à 15 % des parturientes). Une autre option serait de considérer que la faiblesse inhérente à notre état natal requiert une assistance maternelle spécifique en raison de l’immaturité qui semble prévaloir ; mais c’est une vue finaliste. On a beau chercher, les théories habituelles ne répondent pas à la question de l’origine de la maternité. C’est pourquoi il faudra faire un pas de plus, aller plus en amont et changer l’angle de perspective en considérant préalablement la nature et le sens de la vie prénatale humaine.

L’énigme de l’état natal humain

10Remarquons d’abord qu’il a fallu s’habituer à une situation paradoxale : pourquoi l’être humain apparaît-il si faible et si démuni à la naissance alors qu’il va devenir le fleuron de l’évolution, l’être le plus parfait et capable de progrès, l’emportant ainsi sur toutes les autres espèces ? Quelle explication donner à ce phénomène qui nous fait passer de la misère et de la faiblesse initiales à une sorte de toute-puissance, à la possibilité faustienne de devenir le maître du monde ?

L’impuissance natale

11L’impuissance n’est pas la soumission : nous nous révoltons à la naissance tandis que les animaux restent paisibles, voire passifs. Aucun d’eux ne crie comme le nouveau-né humain. On dirait que nous venons d’être brisés. En tout cas il faudra attendre des mois pour nous mouvoir et acquérir une indépendance relative. Certes, nous parviendrons à nous surpasser mais c’est à partir d’une indigence dont il n’y a nul autre exemple ailleurs.

12Cette situation scandaleuse a été dénoncée. Fichte déclarait en 1797 :

13

« Tous les animaux sont achevés, et terminés, l’homme est seulement indiqué et esquissé […]. Chaque animal est ce qu’il est ; l’homme, seul, originairement n’est absolument rien. Ce qu’il doit être ; il lui faut le devenir ; et, étant donné qu’il doit en tout cas être un être pour soi, il lui faut le devenir par soi-même » [6].

14Kant, à cette époque, dira à peu près la même chose :

15

« Par son instinct un animal est déjà tout ce qu’il peut être ; une raison étrangère a déjà pris soin de lui [tandis que l’homme] n’a point d’instinct et doit se fixer lui-même le plan de sa conduite » [7].

16L’auteur résume en ajoutant : « L’homme naît à l’état brut. » Faut-il en déduire que l’homme n’a aucune disposition adaptative ? C’est relancer la question des dispositions programmées. On est alors devant un dilemme : ou bien nous n’avons pas d’instincts et nous ne sommes ordonnés par rien ; ou bien des vestiges animaux font obstacle à l’éveil et aux comportements humains.

Théorie de la prématuration humaine

17Pour échapper à ces discussions, on a trouvé mieux. On vire de bord et on introduit une nouvelle notion : celle de la prématuration humaine. Notre vie prénatale ne serait pas achevée. C’est ce que dit Freud :

18

« Par rapport à la plupart des animaux, l’existence intra-utérine de l’homme est relativement abrégée, il est moins achevé qu’eux lorsqu’il est jeté au monde » [8].

19Reste à préciser les raisons de cet inachèvement. Certains auteurs – dont W. Leutenegger, M. Odent, A. Jacquard – considèrent que la station redressée pourrait avoir contribué à réduire la largeur du bassin féminin au point d’empêcher le passage de la tête d’un foetus à terme. Il s‘ensuivrait la nécessité d’être accouché plus tôt pour pouvoir franchir les voies vaginales. Cette explication anatomique n’est qu’une hypothèse. Compatible d’ailleurs avec la notion de néoténie elle sera amplifiée par l’idée de « prématuration » dont Lacan fera son cheval de bataille.

20Mais encore faut-il prouver la réalité d’un prétendu défaut natal de maturation. Car les explorations neurophysiologiques démontrent le contraire. Nous faisons partie sans ambigüité possible des espèces dites « nidifuges », celles qui viennent au monde à un stade de développement suffisamment achevé. Ainsi R. Verley affirme que « les résultats comparés montrent même que l’homme rejoint les espèces les plus précoces » [9]. D’où deux cas de figure : soit nous naissons matures mais particulièrement incompétents à ce stade — et il faudra expliquer le paradoxe ; soit une maturité précoce peut avoir entrainé des évolutions prénatales interférant avec le fait de naître. Ces questions amènent à s’interroger sur nos antécédents de vie fœtale.

La constitution mentale prénatale

21Mais comment explorer la vie prénatale ? Les moyens d’investigation sont limités et ce ne sont pas les examens échographiques qui peuvent nous renseigner car l’analyseur n’est pas l’image mais la personne qui l’interprète. D’où le risque d’utiliser des données de l’expérience adulte au détriment de ce qui fait la spécificité du monde prénatal. On raisonne alors en termes comportementaux ou cognitifs sans s’interroger sur le substrat de cette vie intérieure.

Les neurones libres

22C’est là que tout se joue car notre cerveau se distingue de celui des animaux par une extraordinaire surabondance de neurones non programmés. Répertoriés depuis le XIXème siècle comme formant des Aires Associatives ils occupent, selon les auteurs, de 30 à 80 % du cortex. On a imaginé que ces aires, que nous préférons appeler des Territoires Corticaux Libres (TCL), serviront plus tard à enregistrer les expériences postnatales, nous conférant ainsi une grande capacité d’apprentissage. C’est ainsi que nous prenons les leçons de la culture et du progrès. Le fœtus deviendrait homme en raison de l’aptitude à s’humaniser que lui permettraient ses neurones libres.

23Mais si on tient compte du fait que ces TCL sont présents dès la vie prénatale, qu’ils ne peuvent pas être en attente de devenir fonctionnels, qu’ils sont donc aptes à enregistrer bien avant la naissance, alors il faut poser la question de savoir ce qui se passe in utero : qu’est-ce que ces neurones vont devenir ou faire ? Question apparemment complexe alors que la réponse est simple, si ce n’est évidente : le fœtus est plongé dans un milieu caractérisé par l’homogénéité vitale normalement constante et sans défaut. Dans ces conditions, il est loisible de penser que les TCL vont d’abord s’imprégner de ces données originelles qui correspondent à un vécu de totalité.

Structure neurontologique et première naissance

24Par ailleurs les TCL, qui sont des masses diffuses, s’associent entre eux [10] jusqu’à prendre la forme d’une structure univoque venant se rajouter à la programmation génétique. Cette néoformation apporte un autre fondement au fœtus : il n’y est plus seulement question de son être biologique mais de l’être de la vie transposé dans ce qui, étant à la fois neuronal et ontologique, peut être considéré comme une structure neurontologique. En somme les neurones libres associés produisent une modalité de l’être jusqu’ici inédite qui caractérise l’être humain et le conforme selon l’être même de la vie [11].

25Étant ainsi organisé on nait au cœur de soi et en alliance avec le milieu ambiant le plus approprié. Cette “naissance prénatale” est l’éveil intérieur à ce qui nous a construit. Ce qui veut dire que nous advenons d’emblée dans le monde qui est initialement le nôtre et nous naissons ici avant de naître au dehors.

Naissance et Différence

26Par contre, le fait de naître dans le milieu extérieur supprime de nombreuses afférences homogènes qui entretenaient l’existence in utero de notre être spécifique. En perdre une partie revient à perdre toute l’homogénéité. L’être humain, périodiquement suspendu, subit une différence radicale qui l’affecte. C’est un cycle infernal : frôler la mort, être réanimé par les soins maternels, replonger dans la différence, s’en échapper en s’endormant, mais jusqu’au prochain réveil. Ces alternances constituent la forme générale de la Différence natale.

L’opposition natale

27Rien n’est perdu pour autant car la détermination neurontologique demeure. C’est une structure : elle résiste et réagit à la Différence de toutes ses forces et autant qu’elle le peut. Elle se révolte, ce qui déclenche les cris de naissance. Ce n’est pas pour rien qu’on ne les retrouve pas chez les animaux qui n’ont pas à se défendre de la naissance et entrent naturellement dans le monde à quoi leurs adaptations programmées les destinent. Chez l’être humain, c’est le contraire : la vie postnatale est a priori intolérable. On la refuse et on la nie. Affronté à cette seconde naissance qui se révèle contraire à son existence originelle le nouveau-né ne veut rien savoir. Il cherche seulement à retrouver son état originaire.

28Puis vient un enchainement de circonstances. Nier ce que l’on n’est pas, mais que les circonstances imposent, va produire une forme supplétive de l’être car on se sentira être de nier son non-être. C’est comme une équation ou un cogito originels : je nie donc je suis. On survit de cette manière qui peut devenir dangereuse si le nouveau-né s’épuise dans les cris et la recherche de satisfactions libidinales compensatoires. En tout cas cette situation ne doit pas s’éterniser ni se renouveler trop souvent car cet être issu de la révolte est vide. Il ne contient pas d’être, c’est un être formel. Il doit donc être nourri en priorité, non sur le plan de l’alimentation corporelle mais par transfusion du sentiment de notre être réel.

Le dédoublement natal et l’Urkind

29C’est là qu’intervient le pouvoir vital de la mère [12]. Les yeux du nouveau-né et les yeux de la mère se rencontrent. L’enfant a un regard intense et avide qui semble rechercher ce qui lui manque mais n’a encore aucun visage, aucune face visible. La mère attend que son nouveau-né trouve en elle ce qu’elle voudrait lui donner : non seulement le lait mais une autre nourriture, celle de l’être perçu dans l’échange des regards. La mère a besoin de donner et le nouveau-né a besoin de prendre : ces deux mouvements complémentaires s’unissent dans l’acte appelé le proto-regard[13].

30Il résulte de cet échange répété, retrouvé au réveil, emporté en soi quand on se rendort, que la négation de la Différence induit la capacité d’apprendre à se différencier soi-même de la Différence. Elle était ce que l’on ne voulait pas être, elle devient ce dont on s’éloigne parce que nous faisons la différence entre elle et nous. La Différence recule et l’être se fortifie : on le sent en soi. Nous devenons le contenant de l’être qui va renaître comme un double de soi que l’on porte en soi et auquel on donnerait alors le nom d’“enfant originaire”. Ce terme peut entrainer des confusions. La langue allemande se prêtant mieux à certaines extensions sémantiques nous avons proposé le terme d’Urkind[14]. Il faut marquer qu’il s’agit d’un enfant en nous et qui représente notre totalité originaire.

Le transfert de naissance

31À partir de ce dédoublement de soi qui individualise notre être essentiel, un transfert de naissance se produit. Il y a là deux raisons conjointes.

Le besoin de faire naître

32La première est que l’être gardé en soi ne peut pas seulement y être à demeure : on veut le mettre au monde pour voir son visage sans doute, mais surtout pour nous concrétiser son existence. À cela s’ajoute le fait que l’on ne peut pas rester à souffrir d’une naissance subie. On est venu au monde de manière involontaire, on y a été forcé : le corps de la mère nous a expulsé et notre propre corps y était trop à l’étroit. Il a fallu supporter cette contrainte natale, mais était-ce bien une naissance ? Il faut donc inverser l’ordre des choses, rétablir nos priorités. C’est pourquoi l’être humain a besoin de donner naissance.

33Ce sera une véritable naissance si elle destine à être soi en étant à l’origine de soi. L’être humain qui a un enfant ne met pas au monde un descendant de soi mais son propre ascendant : l’être dont il provient. Il nous est remis en mains propres et nous pouvons survivre en nous entretenant avec lui.

L’origine de la maternité

34Dès lors la maternité humaine pourrait s’expliquer. Elle résulterait de la problématique de la Différence infligée à l’être que déploie notre structure neurontologique mais qui ne sait pas être par lui-même. Il doit donc déléguer son être à celui qu’il éprouve en soi et qu’il lui faut faire naître. Tout enfant nait de l’absolu de soi généré en soi. Tout enfant est à la fois le Messie et nous-mêmes. Mettant l’Urkind au monde, le faisant s’incarner puis naître, donnant à notre propre naissance son fondement dans l’enfant où se représente notre être, nous sommes tous fondamentalement un être maternel. La maternité humaine s’origine dans cette modalité du désir et elle y trouve la forme d’une pulsion psychique.

35Après bien des péripéties, des incertitudes et des angoisses, la troublante étrangeté de l’origine de la maternité semble à présent s’être dissipée. Ce fut un long parcours. Il aura fallu se mettre à l’unisson des émotions de naissance chez les parents comme chez le nouveau-né, de la parole sans mots des bébés qui s’adressent à nous, de leurs yeux où s’exprime l’Urkind venu au monde. Cela constitue la part clinique de la recherche qui porte au langage ce qui ne pouvait pas se dire, faute de concepts adéquats. Du coup, se juxtaposant à ces données, les thématiques de la psychanalyse et les apports de la neurontogenèse se rejoignent jusqu’à permettre d’entrevoir l’origine de la maternité humaine : elle ne semble plus un mystère.

La résolution de l’inconnue

36Résumons la démarche. Il fallait comprendre la maternité humaine, dépasser l’effet de tautologie de la définition habituelle, trouver la voie qui conduise à pouvoir concevoir la réalité du fait maternel humain.

37On a rencontré des obstacles majeurs. Les termes du langage courant réduisent la maternité à ses actes effectifs et à ses sentiments. Le vocabulaire plus spécialisé des sciences psychologiques reste limité car, à quelques exceptions près, la maternité et la naissance ne font pas partie de leurs domaines de réflexion. Les occurrences philosophiques sont encore rares. Quant à l’abord neurologique il est méconnu dans la mesure où il se borne à des explorations qui veulent établir des correspondances entre des zones cérébrales et des fonctions psychiques déterminées a priori. Partout c’est l’impasse.

Le modèle d’interprétation

38Il faut donc créer de nouveaux points de vue ; faire affleurer ce qui ne se voit pas, trouver un « équivalent or » à des questions restées sans réponse avérée. La psychanalyse comme science de l’inconscient est certes plus avancée mais elle est prisonnière de ses propres conceptions. Ce qu’elle ne peut pas atteindre, elle pourrait le demander aux neurosciences si elles n’étaient pas dispersées. Mais la neurologie n’est pas le grand livre d’une alchimie qui permettrait de tout résoudre. Elle doit aussi être considérée d’un point de vue global déterminant le domaine d’une neuroscience avec laquelle le dialogue deviendrait possible. À ces conditions, la réflexion s’éclaire des apports réciproques.

39Nous ne savions pas ce qu’était la maternité. Par contre, en empruntant une démarche qui partait d’une constatation neuronale précise (l’important surplus de neurones libres) tout en prenant en compte leur activité prénatale (dans un milieu caractérisé par l’homogénéité vitale) [15], on arrivait à la notion d’une neurontogenèse particulière à l’être humain. Celle-ci aboutit à la formation épigénétique d’une structure d’existence autre que celle de l’animal : la structure neurontologique qui organise notre destin. Nous étions sur le chemin de l’être, non d’un être métaphysique mais de notre être humain [16]. Il suffisait alors de tirer les fils, d’envisager l’impact de la Différence natale sur notre structure et l’engagement de celle-ci dans la production d’un double de son être qui est au cœur du désir de donner naissance.

40Que s’est-il passé ici sur le plan heuristique ? Ce qui était inconnu est devenu autrement que ce que l’on en connaissait. On a changé de monde et de modèle d’interprétation.

L’interaction des connaissances

41D’où, pour conclure, un plaidoyer pour sortir des frontières de la connaissance. Les disciplines constituées s’enferment séparément dans un territoire revendiqué comme solution aux énigmes qu’elles affrontent. La prétention de leur supériorité n’est que la marque de leur confinement. Jusqu’à présent, la psychologie et la psychanalyse, la biologie et la génétique, le social ou le religieux, par exemple, veillent jalousement à garder les langages qui les distinguent. Chacun a ainsi raison dans son domaine d’excellence.

42Il fallait, dans la question qui nous a occupé ici, prendre la leçon des sciences neurologiques en voie de constitution de leur synthèse et devenant la neuroscience. Ce singulier est essentiel. De même, la psychanalyse doit élargir sa conception de l’inconscient, lequel ne saurait être limité aux effets du refoulement ; plus en deçà il y a un inconscient général qui tient à notre constitution ontologique.

43Raccordons ces deux plans : la neuroscience établit la nature ontologique de l’inconscient et le devenir de cet être neuronal est au fondement de la psychanalyse. Ce qui ne veut pas dire que l’on réduit l’être au neurone : on le conçoit à partir d’une structure qui, intégrant l’homogénéité vitale, est à l’origine de notre être, notamment de notre être maternel. Ainsi se définit le champ opératoire de la maternologie.

Notes

  • [1]
    G.W.F. Hegel, Phénoménologie de l’esprit (1807), tr. fr., Paris, Gallimard, 1993, coll. Essais, tome 1, p. 45.
  • [2]
    J.-M. Delassus, « Définir la maternité », Les Temps Modernes, 42, 489, avril 1987, pp. 69-81.
  • [3]
    J.-M. Delassus, Devenir mère, Paris, Dunod, 1998, rééd. 2007.
  • [4]
    J.-M. Delassus, Le sens de la maternité, Paris, Dunod, 1995 ; rééd. augmentées : 2002, 2007, 2011.
  • [5]
    S. Freud, Cinq psychanalyses. « Analyse d’une phobie chez un petit garçon de cinq ans (Le petit Hans) », 1909, tr. fr., Paris, Puf, p. 159.
  • [6]
    J.G. Fichte, Fondement du droit naturel (1797), tr. fr., Paris, Puf, 1984, p. 95.
  • [7]
    E. Kant, Réflexions sur l’éducation (1803a), tr. fr., Paris, Vrin, 1966, p. 70 ; Anthropologie du point de vue pragmatique (1803b), tr. fr., Œuvres III, Paris, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard,1986, p. 1149.
  • [8]
    Freud, 1926, Inhibition, symptôme et angoisse, tr. fr., Paris, Puf, 1951, p. 82.
  • [9]
    R. Verley, « Le développement des fonctions du système nerveux », in Kayser (dir.), Traité de physiologie nerveuse, Paris, Flammarion, 1976, pp. 377-436.
  • [10]
    Comme le dit Eldermann : « Les neurones qui s’éveillent ensemble se branchent ensemble durant les étapes embryonnaires du développement ». In : Plus vaste que le ciel, Une nouvelle théorie générale du cerveau, tr. fr., Paris, Odile Jacob, 2004, p. 57.
  • [11]
    Cf. M. Henry, Phénoménologie de la vie, tome II, De la subjectivité, Paris, Puf, 2003.
  • [12]
    Ou toute personne capable de ce que Freud appelle “l’action spécifique” (Esquisse d’une psychologie scientifique, 1895, trad. fr. Naissance de la psychanalyse, Paris, Puf, 1956, p. 336).
  • [13]
    M. Pilliot, Le regard du naissant, introduction au proto-regard, Cahiers de maternologie, n° 23-24, 2005, pp. 65-80. Également : J.-M.Delassus, Psychanalyse de la naissance, Paris, Dunod, 2005, chapitre 14 (pp. 117-124) ; Penser la naissance, Paris, Dunod, 2011, pp. 630 et 886.
  • [14]
    J-M Delassus, L. Carlier, V. Boureau-Louvet, Aide-mémoire de maternologie, Paris, Dunod, 2010, passim et, notamment, pp. 92-94, 138-140.
  • [15]
    Les premières recherches ont été consignées dans notre ouvrage : Le Génie du foetus, Paris, Dunod, 2001.
  • [16]
    Voir J.-M. Delassus, Neuroscience de l’être humain, de la structure à l’existence, Les Belles Lettres, Paris, 2012.
Jean-Marie Delassus
Jean-Marie Delassus est médecin, philosophe et écrivain. Ancien chef de service hospitalier et psychanalyste, chercheur et enseignant, il a proposé en 1987 le concept de maternologie et réalisé l’ouverture du service médical correspondant.
II a publié une quinzaine de livres portant principalement sur la vie prénatale, la naissance et la maternité psychiques. Parmi les productions récentes : Penser la naissance (Dunod, 2011) – qui regroupe en un seul volume les 4 premiers ouvrages de l’auteur – et Neuroscience de l’être humain, de la structure à l’existence (Les Belles Lettres, 2012).
Le terme de maternologie figure dans le Dictionnaire Le Robert depuis 2002. Cette discipline fait l’objet d’un enseignement médical débuté en 2003 (Certificat de maternologie clinique).
Cette publication est la plus récente de l'auteur sur Cairn.info.
Mis en ligne sur Cairn.info le 13/09/2013
https://doi.org/10.3917/cite.054.0043
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