CAIRN.INFO : Chercher, repérer, avancer.

1 Ce texte est la version écrite, jamais publiée, très légèrement revue, d’une intervention au Congrès de la Société française de psychologie qui s’est tenu à Boulogne-Billancourt en 2001. La SFP fêtait, si je puis m’exprimer ainsi, ses cent ans.

2Je m’adressais alors à un public de psychologues que je savais surtout portés vers l’expérimentation ou, au moins, les méthodes quantitatives. La tranche d’histoire que j’évoque dans ce texte couvre la période qui va de 1965 à 2001. Les dix ans qui viennent de s’écouler n’ayant pas changé profondément le cours des choses, il a semblé que le discours tenu alors gardait tout son sens pour les quarante ans de la revue Connexions à laquelle j’ai longtemps donné de mon temps durant cette époque. Simplement, il sera aussi, je pense, lu, ici, par l’autre cible qui se trouve longuement sollicitée : les tenants d’une pratique sociale, la psychosociologie.

3Permettez-moi, aujourd’hui, de parler comme un vieux. C’est-à-dire comme quelqu’un qui se présente pour avoir vécu une tranche d’histoire française de sa discipline et y avoir réfléchi. Ce que j’ai à apporter ne peut être dégagé de cette tranche d’histoire que j’ai vécue comme enseignant et comme intervenant.

4Mes premiers enseignements et ma première pratique furent le fait d’un psychologue clinicien. J’éviterai les raisons pour lesquelles j’ai viré ma cuti après quelques années pour, d’une part, enseigner la psychologie sociale expérimentale et, d’autre part, pour pratiquer la psychosociologie, d’abord avec mon ami Rodolphe Ghiglione, puis dans le cadre de l’ARIP.

5Je dis bien : pratiquer la psychosociologie. Longtemps, en effet, la psychosociologie fut considérée comme une sorte de psychologie sociale pratique, psychosociologues et psychologues sociaux se présentant sur les mêmes postes universitaires, utilisant quelquefois les mêmes notions (sans y mettre toujours le même sens ; je pense à la « dynamique des groupes ») et se posant en concurrence dans de nombreux champs de la demande sociale (demande d’enquêtes et d’études). Je pense que c’était là une sorte de contingence historique, aujourd’hui dépassée. Il s’agissait de fait de deux disciplines profondément différentes, épistémologiquement contrastées, qu’on faisait aller ensemble pour une raison historique : l’une et l’autre étaient tributaires des valeurs dominantes de l’époque qui étaient les valeurs apportées par le courant des relations humaines (Beauvois, 1995). J’y reviendrai. Mais pour un « jeune » enseignant de psychologie sociale, la psychosociologie représentait une sorte de versant professionnel noble dans lequel se construisait et s’utilisait du savoir. Cette association, je le dis aujourd’hui sans péjorer qui que ce soit ou quoi que ce soit, était réellement contre-nature. La psychologie sociale que j’enseignais essayait de se construire comme une discipline scientifique, la psychosociologie à laquelle je m’adonnais était et devait rester une pratique sociale. Croire que la seconde peut être une application de la première relève d’un syncrétisme épistémologique ou même d’un pur fantasme. Je ne vais pas me payer le ridicule de vous dire ici ce qu’est une pratique scientifique. Nous le savons tous, même si nous n’aimons pas toujours ce qu’elle peut produire. Je m’arrêterai plutôt sur l’idée de pratique sociale pour parler de la psychosociologie [1].

Qu’est-ce, en effet, qui caractérise une « pratique sociale » (par exemple, la psychanalyse, le travail social, la psychosociologie, la psychologie clinique…) ?

6Une situation définie socialement par un registre d’objectifs pratiques à réaliser sur le terrain. Cette situation repose donc sur un rapport social praticien-client (ou usager). Ce rapport n’est pas un rapport d’observation comme c’est le cas dans la recherche scientifique, c’est un rapport intrinsèquement et en premier lieu défini par la production d’utilités sociales.

7

Pour la psychosociologie : le rapport social de consultance et d’aide auprès de groupes, d’organisations, d’institutions.

8Un cadre pour se comporter professionnellement dans cette situation. Le praticien ne fait pas n’importe quoi dans ce rapport social, il se réfère à une déontologie professionnelle qui fixe les actes acceptables et ceux qui ne le sont pas. Un psychanalyste n’invite pas sa cliente à déjeuner, ne couche pas avec elle, ne lui donne pas de conseils dans le réel, doit avoir des horaires et une durée de séance stables…

9

Pour la psychosociologie : des « journées » de travail programmées, avec la mise en place de « groupes d’analyse », la saisie d’informations par des dispositifs autorisés (enquêtes par entretiens notamment), rapports strictement professionnels avec les clients, restitution obligée…

10Une élaboration de savoirs dans cette situation et dans ce cadre, donc une élaboration de savoirs dirigée par les conduites professionnelles de celui qui produit du savoir, conduites elles-mêmes en rapport avec la production des utilités sociales correspondant aux objectifs du rapport social insérant la pratique [2].

11

Pour la psychosociologie : construction du savoir dans l’intervention et l’analyse du changement qu’elle apporte, les comptes rendus d’intervention étant considérés comme d’authentiques rapports « de recherche », permettant la production et l’élaboration de concepts (voir, précisément, la revue Connexions)…

12Donc, l’intervention incontournable, dans ce savoir, de valeurs qui, sur le terrain, dans la société, permettent de parler de ces utilités, des « bonnes façons » de produire ces utilités (importance de l’élucidation, j’y reviendrai), que ces valeurs soient, en quelque sorte, brut de décoffrage culturel (ne dit-on pas dans Le Parisien que les gens ont un besoin d’autonomie, de responsabilité) ou qu’elles soient reprises dans de plus ou moins amples grilles de lecture comme la psychanalyse, le marxisme, la philosophie personnaliste, la psychologie dite « positive » (valeur de l’élucidation, valeur intrinsèque du conflit, etc.).

13Le problème, pour la psychosociologie, tient au fait que la carte de ces valeurs a évolué depuis la naissance, vers 1930, des « relations humaines » et, de fait, le « savoir psychosociologique » n’a peut-être plus l’actualité qui était la sienne lorsque nos maîtres découvrirent la psychosociologie aux États-Unis durant les années 1950. Je connais bien ces « valeurs-type-relations-humaines », puisque ce sont elles qui m’ont été communiquées comme du « savoir » quand j’étais étudiant, au début des années 1960. Un exemple : c’était encore l’époque où les gens se vivaient à travers leurs « grandes appartenance » (de femme, de travailleur, de cadre, d’étudiant…) et n’avaient pas encore appris à les rejeter comme on rejette un carcan. L’homme était considéré comme un « pote inséré », d’abord caractérisé par les valeurs de l’affiliation, valeurs qui permettent de chercher la réalisation individuelle – même au plan cognitif – dans et par les groupes d’appartenance et de référence. C’était l’époque aussi, même avant 1968, où l’on avait tendance à voir du « politique », donc des enjeux et de vertueux conflits, là où nous ne voyons le plus souvent aujourd’hui que des « nécessités » ou du « contexte » et recherchons les consensus. C’est en référence à de telles valeurs que la psychosociologie française a pu se déployer et peaufiner ses valeurs-savoirs. Connexions a amplement porté ce travail. Cette évocation est pour moi empreinte d’une assez douce (quoique potentiellement déprimante) nostalgie. J’y ai suffisamment cru, personnellement, pour être Président de l’ARIP, association qui avait lancé en 1972 la revue Connexions. Mais ces valeurs ont changé et, autant le dire, même si on le regrette, la psychosociologie est devenue une grande mais souvent assez vieille dame. Les gens ont de plus en plus appris à se vivre comme « individu », souvent en butte au « social », comme électeur et comme consommateur. Sur ces bases, ils peuvent éviter les références identitaires qui étaient la matière première des relations humaines. Maisonneuve et Lamy (1993) nous l’ont bien montré : on choisit de moins en moins ses amis dans la concrétude du cadre professionnel et de plus en plus dans l’abstraction de sa strate de revenus, une évolution terriblement signifiante. Les valeurs d’affiliation sont passées de mode avec le déploiement d’un individualisme de désinsertion, de méfiance à l’égard du « social » (ah ! Les autres ! Les « encartés » !), de cocooning et de luisance superficielle du soi, un individualiste frelaté que j’appelle plus volontiers un soiïsme (Beauvois, 2005, 2011). Ce qui était vu comme des « enjeux » est de plus en plus appréhendé comme des « réalités ». Certes, je connais d’ex-psychosociologues qui ont adopté les nouvelles valeurs et qui organisent aujourd’hui des raids transsahariens pour cadres désireux de se « redynamiser » et de restaurer leur Soi dans la positivité, ou qui font du « coaching » pour salariés ici performants, là cocoonants. Mais la plupart de mes amis, et évidemment moi-même, nous nous y sommes purement et simplement refusés.

14Est-ce à dire que, parce que la société et ses valeurs changent, les disciplines psychologiques et les savoirs psychologiques doivent aussi changer ? Certainement, si l’on se place dans le contexte des « pratiques sociales ». Celles-ci ne peuvent que subir les mutations des valeurs et des utilités sociales. Mais j’ai trop aimé la psychosociologie et les savoirs psychosociologiques (et certainement les « valeurs » psychosociologiques) pour m’essayer aux nouvelles pratiques sociales (donc aux nouveaux savoirs et nouvelles valeurs : pensez à la « positivité » des coacheurs ; pensez aussi aux « illusions positives » des psychologues sociaux américains) que nous impose, non pas l’évolution de la psychologie, mais l’évolution culturelle.

15D’autant plus que, si d’aventure je voulais persister dans une pratique, je dispose d’une alternative moins sujette aux intempéries idéologiques. Je veux dire la psychologie sociale appliquée.

Une position d’application dans le traitement des problèmes de la cité

16Revenons un moment, si vous le voulez bien, à l’époque où j’ai fait mes études de psychologie et découvert la psychologie sociale… Le psychologue social était alors surtout, pour de nombreux collègues, un praticien concerné ou par les (petits) groupes ou par les enquêtes d’opinions ou d’attitudes. De nombreux psychologues de ma génération ont de fait gagné leurs premiers deniers de psychologues sociaux en faisant des entretiens ou en faisant passer des questionnaires dans des « études ». J’ai moi-même, le métier de psychologue clinicien dans des quartiers ouvriers tardant à me nourrir et me posant trop de problèmes idéologiques, animé des groupes et, surtout, réalisé des « études ». Pourquoi les petits groupes et les enquêtes, direz-vous, plutôt que l’environnement, l’administration, l’économie, la circulation routière ou encore la justice ? Était-ce une exigence du marché ? Ce n’est pas sûr. Il n’y avait en fait aucune contingence dans le choix de ces deux objets, même si la plupart des étudiants (et peut-être des praticiens) méconnaissaient ce fait pourtant d’importance : les petits groupes, d’une part, et les attitudes, d’autre part, s’étaient avérés les deux principaux objets de recherche fondamentale de la psychologie sociale expérimentale américaine de la première moitié du XXe siècle. Plusieurs décennies de recherches avaient fait de la psychologie sociale expérimentale une psychologie des petits groupes et des attitudes. La retombée de ce presque demi-siècle de recherches était donc ces deux champs de pratiques professionnelles, même s’ils apparaissaient souvent chez nous dissociés de leurs bases scientifiques et expérimentales, lesquelles étaient alors peu enseignées en France. J’ai donc, avec de nombreux autres étudiants, connu cette situation plutôt paradoxale : alors que les objets de pratique qu’on nous offrait pour gagner notre vie de psychologues sociaux étaient précisément en rapport avec la recherche fondamentale, on nous les emballait souvent dans un magma de valeurs et de notions (l’idéologie du non directivisme était passée par là) complètement dissociées de cette recherche, au point que, pour beaucoup, la psychologie sociale n’apparaissait que sous la forme d’une pratique sociale sans réel corpus théorique autre que la palette de concepts-valeurs légitimant ladite pratique. C’est aussi comme telle qu’elle pouvait s’insérer dans la pratique psychosociologique qui venait de naître en France [3].

17Lorsque je connus de l’intérieur la psychologie sociale fondamentale, je veux dire : expérimentale, je me suis souvent posé cette question : aurais-je eu la même pratique auprès des groupes et même en matière d’études si j’avais connu en profondeur les processus d’influence sociale, la théorie des leaders complémentaires, les théories de la consistance cognitive, les théories de la comparaison sociale, la recherche sur le lien entre attitude et comportement, et d’autres grands secteurs de recherche fondamentale sur les petits groupes et les attitudes ?

18À cette question, je pouvais tantôt répondre catégoriquement non, lorsque je m’arc-boutais sur mes pratiques sociales, tantôt catégoriquement oui, lorsqu’il m’arrivait de rêver à l’avènement d’une psychologie sociale appliquée.

19Longtemps, jusque vers la fin des années 1980, j’ai ainsi vécu comme un schizophrène, ayant là une pratique sociale typiquement « psychosociologique » à laquelle je tenais et, ici, enseignant une psychologie sociale expérimentale dont je sentais bien qu’elle pouvait s’appliquer, mais pas dans ma pratique aripienne de psychosociologue. Cette schizophrénie, j’ai bien dû la traiter lorsque je fus conduit à m’intéresser à l’intervention en matière de prévention, et notamment – on découvrait le sida – lorsqu’on me demanda de susciter chez des adolescents de nouveaux comportements sexuels sécuritaires (usage du préservatif).

20En tant que psychosociologue, je penchais vers des pratiques qu’on peut dire de « sensibilisation ». J’étais prêt, plus lewinien peut-être que mes collègues de l’ARIP, à solliciter, puis organiser des groupes de lycéens, à les « faire réfléchir », au besoin en les équipant d’informations nouvelles incontestables, afin que, d’une analyse approfondie des faits, de leurs attitudes et de leurs résistances, en quelque sorte par auto-délibération, puissent venir des décisions individuelles ou collectives en matière d’usage de préservatifs sans même qu’elles aient été suscitées, imposées ou prescrites. Une telle pratique de l’analyse et de l’autodétermination n’aurait certainement pas offusqué, en 1989, mes amis de l’ARIP.

21En tant que psychologue social, je ne pouvais me satisfaire d’un tel projet. D’autant plus que j’avais dû réfléchir pour le numéro 45 de Connexions sur les risques qu’il y a de prendre une pratique pour une autre. Je disposais au moins d’une théorie, la théorie de l’engagement, dont le père est encore Lewin, qui me donnait à penser que l’efficacité du dispositif de sensibilisation, si tant est qu’il fut efficace, ne reposait certainement pas sur l’analyse des attitudes et des résistances, mais sur la décision publique et sur les conditions dans lesquelles cette décision avait été prise. Autant alors aller plus loin et appliquer directement la théorie de l’engagement (Joule et Beauvois, 1998). Ce que je fis en pratiquant ce qu’on appelle des pieds-dans-la-porte, une redoutable appellation venue du commerce. Le simple fait de faire signer à des lycéens une pétition pour l’implantation d’un distributeur de préservatifs (qu’on n’implanta évidemment pas), ou le simple fait de leur demander d’acheter une petite épinglette pour défendre la cause de la prévention eut plus d’effet sur les comportements que les pratiques de sensibilisation pures. Nous avions ainsi, avec mes étudiants de l’ERSOC, Alain Bertone, Florian Delmas, Jacques Py et Alain Somat, réalisé sur zone ce que la littérature scientifique décrit comme des effets expérimentaux. C’est le principe même d’une psychologie sociale appliquée (Beauvois, 2001). J’étais alors terriblement engagé (c’est le cas de le dire) dans cette voie. Je n’y ai plus dès lors renoncé et je m’en suis même fait, à plusieurs reprises, le prosélyte.

L’incompatibilité des pratiques sociales et de l’application

22La psychologie sociale appliquée est assez facile à concevoir. Elle consiste à réaliser sur le site d’une demande des effets expérimentaux donnés par le corpus de la psychologie sociale expérimentale théorique. J’aurais, évidemment, aimé le faire dans le cadre de ma pratique de psychosociologue. Mais ce fut l’occasion d’une prise de conscience que je dois dire assez douloureuse. Je dus en effet accepter l’idée que psychosociologie et psychologie sociale appliquée n’étaient pas conciliables et ne correspondaient pas aux mêmes positions du praticien dans la cité. Ce qui faisait pour moi tout le charme de la psychosociologie, c’était les valeurs qu’elle portait tant dans sa pratique que dans les savoirs nés de ou associés à cette pratique et qui donnait aux psychosociologues un petit côté militant. Ce qui fait le charme de la psychologie sociale appliquée c’est, précisément, qu’elle porte peu de valeurs autres que les objectifs de l’action (je conteste avec véhémence le principe, peut-être l’un des plus meurtriers de l’Histoire, selon lequel le fait de ne pas porter de valeurs revient de fait à en porter frauduleusement, et de bigrement déplaisantes). La théorie de l’engagement, pour rester dans mon exemple, énonce dans quelles conditions (conditions qu’on peut délibérément créer : caractère public, mise en relief des conséquences, appel à la liberté…), un acte peu coûteux, qu’on peut donc facilement obtenir d’une personne (acte dit « préparatoire »), augmente la probabilité de voir cette personne réaliser par la suite des actes moyennement, voire très coûteux (actes attendus ; voir Joule et Beauvois, 1998, 2002). Je ne vois pas qu’on puisse détecter une quelconque valeur dans cet énoncé de la théorie de l’engagement. Je ne vois pas non plus à quelle autre espèce de valeur (autre évidemment qu’épistémique) correspondrait le fait qu’on n’y puisse détecter aucune valeur. Lorsque je me réfère à cet énoncé pour obtenir d’un lycéen qu’il utilise des préservatifs, ou d’un ouvrier qu’il utilise ses appareils de sécurité, sachant que c’est peut-être là la meilleure façon de l’obtenir, il est clair que je ne suis pas porteur, dans mon travail, des valeurs d’élucidation et d’autodétermination, valeurs très psychosociologiques, valeurs qui donne du prix à des comportements supposés réalisés en toute clairvoyance et toute liberté, apparemment par pure auto-délibération. Soit. Le psychologue social appliqué que je suis accepte de ne pas être porteur de ces valeurs que le public attend pourtant d’un psychologue ; cela ne veut pas dire qu’il en porte une autre. La seule question pertinente est la suivante : le plus important est-il les valeurs sociales d’élucidation et d’autodétermination qui me vaudront l’assentiment du public et le plus souvent des commanditaires (puisque je leur donnerai ainsi à croire qu’il suffit de sérieusement réfléchir pour en venir à penser ce qu’ils pensent et à faire ce qu’ils attendent), ou la réalisation de l’objectif assigné à l’intervention préventive qui peut avoir à faire avec l’intégrité physique des personnes ? La réponse à cette question dépend, et cette fois à coup sûr, des valeurs du praticien, de ses valeurs de praticien et de citoyen ; elle n’a rien à voir avec la psychologie sociale fondamentale et la théorie de l’engagement que je m’apprête à utiliser.

23En somme, et ce sont là les deux positions du praticien dans la cité que j’ai voulu illustrer dans cet exposé :

  • ou notre pratique et les savoirs qui semblent issus d’elle contiennent des valeurs sociales, et le public peut avoir le sentiment, qu’en tant que psychologue, nous devons porter ces valeurs, porter donc un savoir qui est aussi, autrement mis en discours, le sien. Des commanditaires feront appel à nous parce qu’ils jugent que ces valeurs que nous partageons peuvent aider à la réalisation d’utilités sociales. On n’a même pas à se justifier d’agir comme on l’annonce, si l’on a malgré tout à se vendre ;
  • ou nous avons et un savoir qui nous est propre et nos valeurs de femme ou d’homme de la rue. Ce sont nos valeurs qui nous permettent de décider, dans chaque cas d’espèce, si nous pouvons mettre notre savoir au profit de la réalisation d’utilités sociales. Ainsi, je n’ai jamais accepté de mettre la théorie de l’engagement au service d’intérêts mercantiles. Nous devons alors bigrement démarcher, car nos commanditaires (et peut-être même nos collègues non psychologues sociaux) n’aiment finalement pas beaucoup qu’on ait un savoir différent du leur. Et qu’il soit efficace. Mais c’est un autre problème.

24Je terminerai cet exposé comme je l’ai commencé, et je m’en excuse, par des amertumes de vieux croûton. À l’heure où les réalisations de la psychologie sociale appliquée sont encore plus emblématiques que diffusées et enseignées, mes collègues ici présents seraient bien inspirés de réfléchir plus souvent et sans tic sur la valeur sociale – donc culturelle et politique – des pratiques sociales psychologiques disponibles, en cours ou à venir (je vois venir des temps où l’on fera appel à un psychologue pour des raisons ne relevant que des méchancetés assez banales de la vie). À négliger cette réflexion, ils lâchent sur le marché, ces collègues, de jeunes « psychologues » qui ne pourront avoir, de fait, de pratiques d’intervention ou de consultation que théoriquement erratiques et, du coup, idéologiquement incertaines, pour ne pas dire douteuses. À négliger cette réflexion, ils risquent donc d’abandonner leurs étudiants à la fascination pour des gadgets terriblement contingents qui incitent aujourd’hui les « psychologues », sans savoirs spécifiques et sans cadres, sur la seule base d’une belle âme, sans même y prendre garde, à se substituer aux mamans, aux bons copains, aux grands frères, aux pasteurs et curés, aux vieux piliers d’entreprise ou de quartier, aux vieux tout court…, à ces soutiens relationnels et affectifs archaïques qui faisaient le tissu social et dont l’individualisme et son dérivé dégradé, le soiïsme, nous privent peu à peu. Cette réflexion a pourtant des assises dans l’histoire de nos disciplines et notamment des pratiques sociales qu’elles ont impliquées, des assises auxquelles il serait assez inconséquent de renoncer. Or, je ne vois pas ici, à la Société Française de Psychologie, dans ce congrès qu’on voudrait récapitulatif d’un siècle, ceux qui restent pour moi les représentants les plus exigeants de ces bonnes vieilles pratiques sociales réfléchies, fermes dans leurs valeurs praxéologiques, cadrées, productrices de savoirs, évidemment trop austères pour les pourfendeurs de parolisme et bien trop contraignantes pour les adeptes du syncrétisme post-moderne et des pratiques de « redynamisation », de « positivisation », entre autres ; des représentants de ces vieilles pratiques sociales qui excluent qu’on accepte et fasse n’importe quoi même lorsque la « demande » est à la limite de l’inconvenance idéologique ; je ne vois pas ici les Fédida ou les Gori pour la psychanalyse, les Lévy, Enriquez ou Rouchy pour la psychosociologie. Ils n’ont probablement aucune place dans les fantasmes de ceux qui rêvent, ici, d’une unité factice de la psychologie, faite d’une élite cognitiviste et neuroscientifique, de ses acolytes ou faire-valoir plus ou moins satisfaits, et de masses de praticiens abandonnées au Zeitgeist. Je me méfie, pour ma part, de ces unités qui ne se réalisent que dans l’exclusion de traditions parmi les plus nobles. J’espère avoir montré que, pour ce qui me concerne, des façons d’être psychologue dans la cité radicalement différentes pouvaient mériter, chacune à sa manière, le respect.

Notes

  • [1]
    Voir le numéro 42 de Connexions, « Psychologie sociale et psychosociologie ».
  • [2]
    Voir, par exemple le numéro 45 de Connexions, « Le changement en questions ».
  • [3]
    Voir le numéro spécial du Bulletin de Psychologie, en 1959, sur les groupes.
Français

Résumé

L’auteur réfléchit sur les enseignements de sa double pratique, celle d’un enseignant de psychologie sociale expérimentale à l’université et celle d’un intervenant psychosociologue, notamment dans le cadre de l’ARIP. Cette réflexion le conduit à distinguer de façon assez radicale une discipline scientifique comme la psychologie sociale (à laquelle est associée ici la psychologie sociale appliquée) et une pratique sociale comme la psychosociologie. Elles ont peu de rapports en dépit de contingences historiques qui incitèrent à les associer. Si elles produisent du savoir, elles diffèrent quant aux valeurs qu’elles mobilisent et à la place de ces valeurs tant dans le savoir que dans les interventions. Valeurs épistémiques et valeurs liées aux objectifs d’action dans le premier cas, valeurs sociales dans le second. Ces distinctions permettent de comprendre certains aspects de l’évolution d’une pratique sociale comme la psychosociologie depuis son arrivée en France dans les années 1950.

Mots-clés

  • Psychologie sociale
  • psychologie sociale appliquée
  • psychosociologie
  • pratiques scientifiques
  • pratiques sociales

Bibliographie

  • BEAUVOIS, J.-L. 1995. « De la facilitation sociale aux relations humaines », dans G. Mugny, D. Oberlé et J.-L. Beauvois (sous la direction de), La psychologie sociale 1 : Relations humaines, groupes et influence sociale. Grenoble, Presses universitaires de Grenoble.
  • BEAUVOIS, J.-L. 2001. « Psychologie sociale, psychosociologie et psychologie sociale appliquée », dans J.-M. Monteil et J.-L. Beauvois (sous la direction de), La psychologie sociale 5 : Des compétences pour l’application. Grenoble, Presses universitaires de Grenoble.
  • BEAUVOIS, J.-L. 2005. Individualisme, soiïsme : le second comme forme dégradée du premier ; http://liberalisme-democraties-debat-public.com/spip.php?article35
  • BEAUVOIS, J.-L. 2011. Les influences sournoises. Précis des manipulations quotidiennes, Paris, François Bourin.
  • Connexions, 1983. Psychologie sociale et psychosociologie, 42.
  • Connexions, 1985. Le changement en question, 45.
  • JOULE, R.-V. ; BEAUVOIS, J.-L. 1998. La soumission librement consentie, Paris, PUF.
  • JOULE, R.-V. ; BEAUVOIS, J.-L. 2002. Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens. Grenoble, Presses universitaires de Grenoble.
  • MAISONNEUVE, J. ; LAMY, L. 1993. Psychosociologie de l’amitié, Paris, PUF.
Jean-Léon Beauvois
Jean-Léon Beauvois, psychologue social, ancien professeur à l’université de Nice – Sophia Antipolis
jlbeauvois@wanadoo.fr
Dernière publication diffusée sur Cairn.info ou sur un portail partenaire
Mis en ligne sur Cairn.info le 07/12/2012
https://doi.org/10.3917/cnx.098.0073
Pour citer cet article
Distribution électronique Cairn.info pour ERES © ERES. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit.
keyboard_arrow_up
Chargement
Chargement en cours.
Veuillez patienter...