CAIRN.INFO : Matières à réflexion
Pour Iris et Clément Vieil, en souvenir d’un été convivial

1Depuis une trentaine d’années, après avoir reproché à Césaire de ne pas utiliser la langue créole qu’il jugeait trop pauvre pour exprimer sa pensée, on s’empresse à coup d’allusions, de clins d’œil, de trouver le créole dans sa poésie.

2Il me semble que le poète est surtout en prise avec la langue qu’il a choisie, même s’il a baigné dans une autre langue maternelle. Césaire n’est pas le seul dans ce cas. Guillaume Apollinaire qui pratiquait plusieurs idiomes, dont l’italien, a fait le choix de la langue française avec la créativité qu’on lui reconnaît, sans revendiquer un droit au mélange.

3Certains passages énigmatiques de l’œuvre césairienne auraient donc, selon certains, une structure créole, notamment ce vers extrait du poème « Corps perdu » figurant dans le recueil du même nom.

4À tout prix, ces mêmes personnes férues de linguistique en général et de créolistique en particulier affirment que « paix là » trahit à quel point le créole travaille Césaire à son insu : paix là possèderait la même résonance que l’expression créole pé là qui veut dire « tais-toi » ou « taisez-vous ».

5Je me porte en faux contre cette idée qui n’est pas seulement une idée mais une déclaration de guerre. Il s’agit ni plus ni moins d’une mystification. Sauf que celle-ci n’est pas gratuite, elle est dans la continuité du processus, dénoncé dès le Cahier d’un retour au pays natal, d’en finir avec l’Afrique et cette sale histoire de Nègres faits non à l’image de « Dieu mais du diable ». Aujourd’hui, il s’agit de subordonner Césaire à l’idéologie des Blancs créoles : « Faire l’unité économique, politique, psychologique, culturelle du pays autour des Blancs créoles. » Refaire ici ce que les Créoles latinos ont fait au xixe siècle, même si c’est encore dans le respect du cadre français. Le projet ne manquerait pas d’allure si la réalité n’était pas têtue.

6Il y a là-dedans une prétention narcissique qui est à la base de toute entreprise nationaliste. Il suffirait que chaque communauté fasse preuve de bonne volonté dans l’intérêt supérieur du pays. Notre défaite ne leur suffit pas, ils veulent notre oui, a dit un rebelle célèbre. Certains autres pensent sincèrement que le regard que l’on porte sur la poésie doit être neutre. Je ne le pense pas.

7De toutes les façons, une étude sur la réception de l’œuvre poétique de Césaire aux Antilles montrera que l’appréciation n’a jamais été neutre. L’intelligentsia a d’abord dénoncé un prétendu racisme dans la négritude. Etonnés de trouver « beau et bon et légitime d’être nègre », certains – sans hostilité affichée – n’ont pas voulu se compromettre, au nom de l’Universel. D’autres encore, au nom d’un marxisme réduit à sa plus naïve expression, ont interprété cette production langagière comme l’idéologie d’une bourgeoisie noire, introuvable …

8Depuis qu’un nobélisable, non philosophe, qui produit des « Traités de … », a instruit le procès en sorcellerie contre la prétendue racine unique de la démarche de Césaire, ses jeunes acolytes – qui ne sont plus très jeunes aujourd’hui – ont voulu enfermer Césaire dans une stature de l’Anté-créole, et son œuvre écrite, dans un département de la créolité. On comprend dès lors que certains ouvrent grand leurs oreilles comme des détecteurs de métaux, afin de percevoir la moindre consonance qui donnerait la clé vers la créolité de Césaire.

9« Je or vent paix-là » n’en est qu’un exemple parmi d’autres.

« Qu’est-ce que cela veut dire ? »

10Paul Claudel a commis un texte magnifique sur Igitur de Stéphane Mallarmé. C’est le meilleur que j’ai lu à ce jour, même si ce n’est probablement pas le meilleur qui existe. Alors que les romanciers du xixe siècle ont fait l’inventaire de l’existant, selon Claudel, Mallarmé s’est détourné de cette tâche fastidieuse pour poser la seule question qui vaille, la question du sens : Qu’est-ce que cela veut dire ?

11Que veut donc dire : « Je or vent paix-là » ? Il y a cinq termes signifiants dans ce vers qui n’a pas de valeur descriptive puisqu’il est là justement pour suggérer un sens : Je / vent / paix / là / or /

Je

12Je est là pour représenter la pensée consciente ; mieux encore, je est la pensée consciente selon Mallarmé :

« veillant
doutant
roulant
brillant et méditant
Avant de s’arrêter
À quelque point dernier qui le sacre
Toute pensée émet un coup de dés [2] ».
Toute pensée consciente se dépouille de toutes les traces des processus qui l’ont fait naître. Elle se présente comme une ipséité pure au point de croire à sa propre autonomie, à son autoproduction. Tout le travail inconscient de dénégation donne à la conscience un sentiment de souveraineté absolue qui permet d’effacer la trace de tous les effacements successifs.

Vent

13Le vent est le contraire même de la stabilité. C’est un flux insaisissable. Son expression n’est pas prévisible. Le vent peut être faible, doux, puis de façon inattendue, il peut imposer sa violence extrême en emportant tout sur son passage, soulevant mers et cours d’eau.

14Vent, c’est le vent de l’histoire chez Césaire. Ainsi dans Cahier … :

15

« bercé par les effluves d’une pensée jamais lasse je nourrissais le vent, je délaçais les monstres …
… enroule-toi, vent, autour de ma nouvelle croissance …
… je te livre ma conscience et son rythme de chair …
… dévore vent …
… lie ma noire vibration au nombril même du monde [3] … »

16Dans « Corps perdu », c’est le vent douloureux de l’esclavage :

17

« le vent hélas je l’entendrai encore
nègre nègre depuis le fond
du ciel immémorial
un peu moins fort qu’aujourd’hui
mais trop fort cependant
et ce fou hurlement de chiens et de chevaux
qu’il pousse à notre poursuite toujours marronne [4] ».

18Ce vent est le hasard, que la conscience individuelle et collective des Antilles et de l’univers colonial en général, veut abolir : oublions ce passé douloureux et passons à autre chose, entend-on depuis l’abolition de l’esclavage.

Paix

19La paix est le but de toute conscience. Quand elle ne l’atteint pas, on nomme cette dernière « mauvaise conscience ». Paix doit être associé à Je.

20Contre le vent de l’histoire qui nous rappelle notre douleur, notre humiliation, notre impuissance, nous devons aspirer à l’apaisement. Renoncer à toute rancœur, à toute vengeance. Notre pensée consciente exige de tout oublier pour vivre en paix. C’est ainsi que Hamlet, « le prince amer de l’écueil » selon Mallarmé, nous informe d’une vérité profonde :

21

« c’est ainsi que la conscience fait de nous tous des lâches ».

22C’est le lieu. Toute conscience doit s’installer dans un espace, s’y maintenir et tenir hors de ce lieu tout ce qui s’oppose à l’éternité de ce sentiment d’être « je ». Mallarmé le dit si bien et de façon si nette :

23

« Rien …
… n’aura eu lieu …
… que le lieu …
… excepté …
… peut-être …
… une constellatrion [5] … ».

24Fasciné par la constellation de ses propres signes lumineux, Je, la pensée consciente, s’enfermera dans son miroir qui le coupe de la réalité. Césaire, lui, décide de penser le mot nègre :

25

« hors toute constellation »

Or

26Ce terme possède plusieurs significations : métal, conjonction, adverbe. Or, le métal, est un symbole du feu, feu du volcan mais aussi feu du soleil.

27Nous les retrouvons dans la suite du recueil :

28

« … une montagne qui se délite en
orgie d’îles en arbres chaleureux
les mains froidement calmes du soleil
sur la tête sauvage d’une ville détruite [6]
[ …]
Le plus beau soleil est le soleil nocturne [7] ».

29Or, la conjonction, a pour fonction d’opposer des éléments de qualité différente : ici, la stabilité du je et l’imprévisibilité du vent.

30Or, l’adverbe, a le sens de maintenant et confirme que l’activité conflictuelle entre les deux mouvements se fait simultanément. Ce qui donne une idée de l’éternel conflit entre la certitude et les forces non maîtrisables qui nous habitent.

Où en sont les dés ?

31Tout coup de dés, quel que soit le nombre de dés en jeu, donnera toujours un nombre exact, complet et ne laissera pas de place à une quelconque ambiguïté. Tant que les dés sont secoués et lancés, il n’y a aucune certitude. Tant que les dés roulent, vous pouvez faire vos jeux, parier « devant », « derrière », « sur les cotés » … Mais une fois que les dés s’arrêtent, vous obtenez un chiffre net, clair, lumineux, sans possibilité de le contester. Les jeux sont faits, dit-on. C’est la sérénité qui prend la place de l’inquiétude. C’est le nombre qui écarte toutes les autres combinaisons. Aucun besoin de savoir par quels cheminements on en est arrivé là, à ce point précis.

32Cet apport de Mallarmé à l’histoire de la poésie moderne, Césaire l’avait déjà utilisé de façon explicite dans le Cahier d’un retour au pays natal, même si à ma connaissance personne ne l’a jamais mentionné. Il se situe dans le passage suivant :

33

« Et vous savez le reste :
Que 2 et 2 font 5 [8] … »

34On a vite associé cette équation à une posture irrationnelle. À ce même moment, le poète s’était réclamé :

35

« – de la démence précoce ;
– de la folie qui se souvient … qui hurle … qui voit … ;
– du cannibalisme tenace [9] … »

36c’est-à-dire de tout ce qui est le contraire de la conscience souveraine.

37J’accorde qu’il y a là un humour incontestable ; mais la démarche est tout à fait rationnelle. Car c’est là un grand théoricien de l’art poétique qui donne toute la mesure de sa capacité de se servir de la technique du coup de dés pour son propre compte. Cette contribution de Mallarmé, avec « Un coup de dés », a révolutionné la poésie pour toujours.

38N’est-il pas vrai que, si vous lancez deux dés vous pourrez avoir le nombre 5 soit : / 3 et 2 / soit : / 4 et 1 / ! Maintenant, ajoutez deux autres dés aux deux premiers (2 et 2) et lancez-les : vous pourrez obtenir le chiffre 5 soit : 1 et 1 et 1 et 2. C’est d’ailleurs la seule possibilité qui peut sortir d’un tel coup de dés. Continuez à jouer et ajoutez deux autres dés aux quatre premiers. Vous n’obtiendrez jamais 5. Et ainsi de suite …

39« 2 et 2 font 5 » n’est pas un délire morbide de poète même si, depuis Hamlet, il y a une complaisance certaine à se morfondre, à se lover dans le regard noir de la mélancolie.

40Je m’autorise ici à revendiquer la paternité de cette interprétation. L’originalité de ma réflexion ouvre des portes tout en sachant que d’autres portes attendent encore d’autres clés pour les ouvrir. Car, pour parler comme Hamlet, il n’est pas plus facile de jouer de Césaire que de jouer d’une flûte. Dans « Corps perdu », le poème, il y a deux dés qui sont lancés « dans des circonstances éternelles », qui convoquent, et le présent, et le passé, et l’avenir. Ces dés, « ma face érodée » et « ta froide face de rire défait [10] », sont le poète lui-même. Il ne s’adresse pas à quelqu’un qui serait extérieur à lui.

41Dès qu’il introduit un « tu », c’est l’autre partie clivée de son moi qu’il tente d’appréhender. Exercice périlleux puisque Freud à la fin sa vie, de façon nouvelle, examine une interrogation présente dès le début de sa recherche et nous informe que le clivage ne se refermera jamais, mieux il devient de plus en plus important au cours du développement de l’individu.

42Au début du premier poème du recueil, Césaire situe exactement le cadre de sa recherche :

43

« Parmi moi
de moi-même
à moi-même [11]. »

44Les dés lancés provoquent la confusion : le présent tente d’atteindre ce long passé inaccessible qui en s’actualisant prend la forme de l’avenir qui n’est qu’un vœu, une espérance, sans être « ce vide avenir » qu’évoque Apollinaire dans son poème « Cortège ».

45Les dés continuent de rouler avant « quelque point dernier qui le sacre » et c’est la catastrophe historique qui exige une place ou toute la place dans l’actualité présente, l’équivalent du naufrage dont parle Mallarmé dans « Un coup de dés … ».

46Le vent de la catastrophe historique de la colonisation et de l’esclavage est ce qui revient comme par hasard en se jouant des forces de refoulement.

47Le retour du refoulé perturbe la conscience du poète, elle qui justement veut tout transformer en mots. « Des mots, des mots », disait en son temps Hamlet, c’est-à-dire rien de bien grave : n’en parlons plus. Parlons-en, avait déjà dit Césaire dès le Cahier : « Des mots, des mots » mais « des mots de sang frais ». Le sang du passé est encore frais … Tout effort pour le maintenir hors de la conscience est vain.

48En intégrant le hasard du passé nègre dans la conscience, Césaire place le conflit à l’intérieur même de la conscience dont la mission était d’abolir la contradiction interne. La responsabilité du poète est dès lors totale : ou il se soumet à l’exigence éthique de son entreprise esthétique qui le fait vivre en permanence au bord de l’Abîme (l’art, et l’art poétique singulièrement est un jeu, au sens du Grand Jeu), ou bien il démissionne et il refuse de naître.

49Césaire a choisi de naître, de se hisser hors de ce naufrage qu’est la naissance : sorti des eaux, tout bébé subit l’épreuve de l’impuissance absolue. Pour accomplir son destin, Césaire utilise pleinement la démarche mallarméenne :

50

« … Du fond d’un naufrage …
… le Maître hors d’anciens calculs
… surgi
inférant [12] … »

51« Le Maître », c’est-à-dire un Moi Idéal. Ce qui donne dans « Corps perdu » :

52

« Je commanderai aux îles d’exister [13] … »

53Et dès lors, il peut reconnaître l’originalité de sa naissance dans une histoire faite de violence contre les Nègres, de volcans qui explosent, de séismes, de cyclones, de maladies incurables, et de « poisons sans alexitère connue, de mortiférés qui tournent en rond dans la calebasse d’une île ».

54Contrairement à Guillaume Apollinaire du poème « Cortège », qui prend conscience de sa lente et longue naissance historique :

55

« Tous ceux qui …
Amenaient un à un des morceaux de moi-même
On me bâtit peu à peu comme on élève une tour [14] ».

56Césaire reçoit brutalement au visage le fait d’être jeté là, c’est-à-dire objet ; découverte qui l’oblige à éclabousser le ciel :

57

« par le jet insolent de mon fût blessé et solennel [15] ».

58Dès lors le poème peut se souvenir de ce fait traumatique d’être né :

59

« Moi qui Krakatoa
moi qui tout mieux que mousson
moi qui poitrine ouverte
moi qui laïlape
moi qui bêle mieux que cloaque
moi qui hors de gamme
moi qui Zambèze ou frénétique ou rhombe ou
cannibale [16]. »

60« Corps perdu », poème et recueil sont une interprétation de la naissance collective à travers l’expérience traumatique intérieure du fait d’être né un 26 juin 1913 à Basse-Pointe de la Martinique.

Notes

  • [1]
    Ce vers se trouve dans le poème « Corps perdu » du recueil Corps perdu (1949) lui-même republié dans A. Césaire, Cadastre, Paris, © Éditions du Seuil, 1961, coll. « points Poésie », 2006, paru sous le titre Cadastre, suivi de Moi Laminaire.
  • [2]
    S. Mallarmé, « Un coup de dés », dans Œuvres complètes, Paris, ©Gallimard, La Pléiade, 1992.
  • [3]
    A. Césaire, « Cahier d’un retour au pays natal », dans La poésie, Paris, ©Éditions du Seuil, 1994, p. 229.
  • [4]
    A. Césaire, « Corps perdu », dans Corps perdu, La poésie, op. cit.
  • [5]
    S. Mallarmé, op. cit., p. 474-475.
  • [6]
    A. Césaire, « Sommation », dans Corps perdu, op. cit., p. 233.
  • [7]
    A. Césaire, « Dit d’errance », dans Corps perdu, op. cit., p. 2239.
  • [8]
    A. Césaire, « Cahier d’un retour … », op. cit., p. 26.
  • [9]
    Ibid., p. 25.
  • [10]
    A. Césaire, « Corps perdu », op. cit., p. 229.
  • [11]
    Ibid., p. 219.
  • [12]
    S. Mallarmé, op. cit.
  • [13]
    A. Césaire, « Corps perdu », op. cit.
  • [14]
    G. Apollinaire, « Cortège », dans A. Billy, Apollinaire, Paris, Éd. Seghers, 1947.
  • [15]
    A. Césaire, « Corps perdu », op. cit., p. 230.
  • [16]
    Ibid., p. 228.
Français

Résumé

Aimé Césaire, en compagnie de Hamlet, est un compagnon d’auto-analyse. En le rencontrant de temps en temps, j’ai toujours perçu sa volonté d’accéder à toutes les réalités inconscientes de la psyché. Prisonnier du coup de dés de la conscience coloniale, il a fait revenir à la conscience le crime perpétré contre nous et nous a sommé de penser « par nous-même » et « pour nous-même ». Je retrouve dans sa poésie les préoccupations de la psychanalyse freudienne : « le traumatisme d’être né », « le clivage du Moi », « la sexualité » et « le travail du deuil » …

Mots-clés

  • Aimé Césaire
  • Stéphane Mallarmé
  • coup de dés
  • hasard
  • vent
  • « le fait d’être né »
  • clivage
  • retour du refoulé
  • esclavage
Guillaume Suréna
Cette publication est la plus récente de l'auteur sur Cairn.info.
Mis en ligne sur Cairn.info le 04/03/2011
https://doi.org/10.3917/cohe.204.0124
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