CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1L’espace est avec le temps une dimension essentielle de la vie. C’est même l’une des données que souligne Winnicott dans la définition qu’il propose de la culture. La vie va s’exprimer chez tout être selon une dynamique propre, espace individuel et espace collectif articulant leurs places dans un enchevêtrement permanent tout au long du déroulement de la destinée.

2Les dernières décennies ont, au plan du normal comme du pathologique, apporté au niveau de l’observation des données dont les incidences variées notamment éducatives ou thérapeutiques, sont essentielles, telles aux points extrêmes, les notions d’espace transitionneldues à Winnicott, de transplantation…

3Et si l’espace fait et participe à la vie, il ne faut pas s’étonner de rencontrer sa problématique dans son aliénation, tant au niveau des expressions sémiologiques qu’au plan de la démarche thérapeutique.

4Dès les premiers moments de la vie du nouveau-né l’expérience de l’espace est radicale avec :

  • la nécessité d’une adaptation à un espace aérien rompant avec l’espace aquatique amniotique. S’opère alors un passage d’un temps « symbiotique » à un temps « séparé » où l’enfant va construire son autonomie.
  • l’organisation d’un relais mère–enfant ou espace et temps interagissent dans une dialectique directement en rapport avec l’espace et les expériences sensorielles qu’ils impliquent et suscitent et qui sont fondamentales (les travaux en éthologie, en psychosociologie et psychologie génétique en témoignent).

5En effet dès les premières étapes de la vie, l’expérience de l’espace et du temps est fondatrice de l’intériorité permettant la structuration du Moi psychique : ce notamment à partir de ce moi corporel freudien initiateur, dont le moi-peau de D. Anzieu sera un des connotants majeurs. La pratique psychomotrice précoce comme le moi groupal thérapeutique s’articulent sur ces perspectives.

6C’est déjà le questionnement du dedans et du dehors découlant directement de la problématique de l’espace. On la retrouve dans le morcellement mental du schizophrène ou dans une expression moins archaïque celle du dédoublement, projection spatiale du Moi déréalisé.

7Ainsi l’espace intrapsychique s’organise sur un modèle porteur des messages du monde extérieur et notamment des connotations motrices, kinesthésiques, visuelles et autres, éléments composant et définissant l’espace vécu notamment tel qu’il est étudié par la phénoménologie.

8On ne peut s’étonner que la sémiologie fonde certaines de ses grandes catégorisations cliniques par rapport à l’espace et au temps :

  • Le confus est défini en référence à la désorientation temporelle et spatiale.
  • Le dément est caractérisé par une altération des fonctions intellectuelles avec désintégration affectant les fonctions symboliques ainsi qu’une perte des repères temporels. Dans la maladie d’Alzheimer, démence la plus fréquente, l’un des signes précoces porte sur l’espace (apraxie constructive).

9Mais plus intéressant est l’utilisation de l’espace et du temps dans la réorganisation du temps vécu chez certains patients :

  • Le maniaque avec un envahissement et une occupation permanente de tout l’espace d’une façon caricaturale, une accélération de toutes les fonctions vitales avec un patient vivant plus rapidement que le système physiologique ne le permet.
  • Le psychotique délirant où l’imaginaire utilise l’espace comme l’expriment les thèmes cosmiques ou de grandeur.

10Tandis qu’à l’opposé cette occupation peut s’exprimer par un désinvestissement comme on le note chez le schizophrène où l’on observe un repliement, un renfermement autiste et une incapacité à assumer la mobilisation d’où sa réclamation d’une immuabilité temporelle et spatiale, c’est ce que traduit la bouffée d’angoisse intervenant chez ce patient quand le rituel est impossible ou lorsque des changements brutaux sont introduits dans son mode de vie et son espace familier.

11Une autre perspective articulée sur le champ psychopathologique montre l’importance et la place de la donnée spatiale dans les liens corpus social et santé mentale de l’individu déjà présent dans la notion d’espace vital et dans les conceptions développées à partir de l’éthologie.

12L’illustration classique en est les migrations et les troubles susceptibles d’être initiés et observés selon que les projets migratoires s’articulent ou non dans une rupture du lien et de l’enracinement à l’espace ancestral. Cette rupture transgénérationnelle devient ainsi définitive par l’altération de l’espace et du temps traditionnels et leur désintégration définitive traduit l’intensité du changement culturel et de la problématique de la place avec des aspects variés de décompensation.

13La migration quelles que soient ses causes reste un acte à haut potentiel de vulnérabilité pour son auteur. Par la rupture du cadre externe qu’elle implique, la migration entraîne, de facto, une rupture du cadre culturel intériorisé. Le temps est alors le premier paramètre dont les modifications sont ressenties et exprimées par les patients.

14En effet, la temporalité participe à l’inscription des événements et des affects dans une double perspective verticale et transversale ainsi que personnelle et générationnelle.

15Dans la migration, peut être plus qu’ailleurs, la temporalité participe à la structuration des interactions entre le dehors (la culture au sens anthropologique) et le dedans (le fonctionnement psychique de l’individu). En consultation transculturelle, le dispositif intègre le temps comme un de ses paramètres fondamentaux. Les consultations durent deux heures, parfois plus, afin de permettre la co-construction et l’élaboration d’un récit dans un premier temps et que celui-ci se déroule dans un deuxième temps. Cette manière de faire résulte de la nature même de la démarche méthodologique en clinique transculturelle, démarche centrée sur la représentation traditionnelle du temps, de la rencontre et du parcours thérapeutique. Cette « nécessité » méthodologique sera présente tout au long du suivi. Elle est une des formes de suivi de la temporalité dans les thérapies transculturelles de migrants et est un des ferments de l’alliance ainsi que de l’efficacité thérapeutique.

16La vignette clinique ci-dessous, illustre cette problématique :

17Karim souffre de douleurs diffuses qui partent de la tête et irradient dans tout le corps. Des douleurs quasi permanentes qui « l’empêchent de réfléchir, le privent de sommeil et lui obscurcissent la mémoire ». Quand elles le saisissent, il ne peut rien faire, il se retrouve isolé et seul au monde, ne faisant plus qu’un avec sa douleur que les antalgiques ne soulagent que temporairement. Elles ont commencés au décours de sa sortie de l’hôpital, suite à un accident de la circulation. En rentrant chez ses parents, en fin de semaine, il est victime d’un accident dans le taxi collectif qui le transportait. Les six autres occupants du véhicule décèdent et Karim s’en tire avec une fracture de la clavicule et un traumatisme crânien sans lésion osseuse.

18En France depuis peu, Karim, déjà diplômé dans son pays a repris une inscription à l’Université dans le but de valider son diplôme en France. Il a du mal à suivre le rythme et à retenir, « c’est comme essayer de ramasser de l’eau avec un tamis » dira-t-il. D’ailleurs, les douleurs sont plus fortes depuis qu’il est parti.

19Le départ a été brutal et précipité. En l’espace de quelques semaines, il a été confronté à une succession d’événements faisant évoquer ce que les anthropologues appellent des « séquences du malheur » et que sa famille, implicitement, a attribué à des attaques en sorcellerie.

20En effet, après s’être fait agresser et délester de son argent dans un arrêt de bus, il tombe quelques jours plus tard dans un faux barrage monté par des terroristes et assiste à la décapitation de plusieurs personnes. A peine remis de sa rencontre avec les terroristes, il est victime de l’accident de voiture.

21Ses parents le pressent alors de partir, de s’éloigner, d’où la migration en France.

22Dès la première fois, Karim parle de ses insomnies, de ses douleurs, de son parcours, de ses pertes et de ses ruptures. Enfant d’une famille kabyle pauvre et modeste, il se décrit comme celui qui devait, naturellement, prendre la place de son père, c’est-à-dire assumer sa place et son statut d’aîné de la fratrie en étant disponible et présent, pour tous, sans contre partie, aucune. Pourtant, il est le premier à partir car il réussit à son certificat d’études puis au baccalauréat, ce qui le conduit à l’université, en ville, premier espace de migration.

23Le lendemain de son accident, en se réveillant à l’hôpital, Karim décrit un moment de confusion avec télescopage des événements et des situations traumatiques.

24Il parlera alors de la frayeur qu’il a ressenti à chaque fois. On évoque ensemble les représentations culturelles en rapport avec le concept de frayeur. Visiblement heureux de parler en kabyle, il va reprendre, notamment à travers des textes chantés et de la poésie kabyle, ces éléments en les complexifiant et y rattachant des souvenirs personnels.

25Cette élaboration commune et l’évocation de la frayeur est pour Karim une représentation culturelle structurante qui permet de penser le traumatisme subi.

26Dans les consultations suivantes, Karim va, en associant à partir des éléments de sa trajectoire, revenir sur les conditions de son départ d’autant que, juste après celui-ci, son père, en bonne santé jusque-là, va développer une douleur au flanc droit qui s’avérera, rapidement, être un cancer du foie et décédera moins de six mois plus tard.

27« Dire que je suis parti pour me protéger ! »

28Dans cette assertion spontanée apparaît la théorie étiologique qui a motivé la migration : celle de l’attaque sorcière.

29Quand on sait que le modèle dynamique suggéré par les représentations traditionnelles de la filiation au Maghreb situe le lien de filiation au niveau du foie, on ne dit pas d’un enfant « il est mon enfant » mais, « il est l’enfant de mon foie », on peut s’interroger sur le rapport possible entre les douleurs de Karim, ce qui lui est arrivé, la frayeur que lui et sa famille, notamment le père (Karim étant le seul garçon) ont ressenti, son départ à l’étranger, l’exil étant ici symboliquement une perte par la séparation et la distance qu’il crée et, le cancer du foie développé par le père ?

30Les douleurs sont, ici, inscription corporelle et mnésique d’expériences traumatiques, de ruptures et de deuils non encore élaborés. L’intégration des représentations culturelles, les logiques d’exposition et de protection dans le cas de Karim, permet d’articuler le collectif et l’individuel, le culturel et le psychopathologique, meilleure démarche pour apaiser sa souffrance en la nommant dans une démarche où la temporalité dans ses multiples dimensions est un facteur essentiel.

31Ainsi, si l’espace et le temps imposent à chacun de nous, normal ou malade une certaine structure par ses différentes dimensions mais aussi par la manière dont ils sont investis par les objets et les êtres et organisés par l’homme et ses productions. Car si l’homme organise son propre espace, constitue son territoire, aménage ses zones de sécurité et d’indépendance comme celle d’insécurité et de dépendance. Il se projette dans cet espace qui devient le médiateur de ses pulsions. Le mode d’organisation dans l’espace s’agence suivant l’axe permis-interdit, dominant-dominé.

32Ainsi s’explique qu’une institution puisse être thérapeutique mais moins à cause de son architecture et donc de son organisation spatiale, mais d’abord et surtout par l’intentionnalité thérapeutique du soignant, laquelle implique alors une interrogation permanente sur le fonctionnement institutionnel et donc sur le modèle de communication et d’échange et le lieu de leur élaboration. C’est cette intention qui suscitera l’intégration de l’espace dans le soin comme fondement du travail psychothérapique et par la même conditionnera sa réussite.

Français

La migration présuppose la rupture avec la culture d’origine au risque de dissoudre les liens compromettant ainsi la filiation. Les représentations du temps et de l’espace constituent un « lieu » fécond pour la construction de l’alliance thérapeutique.

Mots-clés

  • Temporalité
  • Spatialité
  • Migration
  • Soins
English

Migration implies severing the tie with the original culture, with the risk of affecting the whole filiation. The representation of time and space are thus a fertile ground for the building of therapeutic alliance.

Key-words

  • Temporality
  • Sense of space
  • Migration
  • Care

BIBLIOGRAPHIE

  • FERRADJI T. La douleur au regard de la culture. Champ psychosomatique, 2000, n°19,103-108.
  • FERRADJI T. D’une rive à l’autre, penser l’enfant au Maghreb et dans la migration. L’autre, 2000, Vol I – n°3,519-526.
  • MORO M.R. (1996), Psychothérapie, culture et migration, l’exemple de l’ethnopsychanalyse in : A. Widlöcher et A. Braconnier, les psychothérapies psychanalytiques, Paris, Flammarion.
  • MORO M.R. (1994), Parents en exil, Paris, P.U.F.
Taïeb M. ferradji
Psychiatre, Docteur en Psychologie, service de psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent (CHU Avicenne, AP-HP, Bobigny), Pr. M.R Moro. Laboratoire de Psychogenèse et psychopathologie (UFR Léonard de Vinci, Université Paris 13). 125 route de Stalingrad 93009 Bobigny Cedex.
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/01/2007
https://doi.org/10.3917/cpsy.030.0075
Pour citer cet article
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