CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Lorsque je demande à Benjamin, 10 ans, atteint de troubles praxiques : « Tu habites à quel étage ? », il a cette réponse tout à fait étonnante : « ça dépend si on monte avec l’escalier ou si on prend l’ascenseur. » Cette réponse pourrait évoquer une appréhension du monde de type psychotique, puisque la réalité ne tient pas. Mais cette réponse déconcertante est aussi une expression typique de l’appréhension du monde de celui qui est atteint d’un trouble neurologique. L’étage n’a pas une situation objective, mais dépend du trajet qu’on emprunte pour y accéder, puisque ce trajet chez l’enfant dyspraxique n’est pas automatisé et qu’il faut le repenser à chaque fois. L’escalier ou l’ascenseur sont des modalités différentes pour se mouvoir dans l’espace. Pour nous, cela ne change rien à l’étage, pour lui cela modifie la représentation qu’il doit s’en faire.

2Les dyspraxies chez l’enfant [1] sont des troubles cognitifs graves et fréquents, concernant surtout l’organisation spatiale, qui perturbent la programmation du geste, la succession des événements, la construction de l’espace et du schéma corporel. Curieusement, les troubles praxiques sont souvent peu pris en compte, ce qui ne fait qu’ajouter à l’incompréhension que l’enfant vit en permanence de la part de l’entourage. Cette méconnaissance accentue le caractère à la fois invalidant, mais aussi psychiquement néfaste des difficultés spécifiques de l’enfant.

3Lorsque nous devons réaliser une action, traverser une pièce, monter un escalier, mettre des vêtements, aller chercher un objet dans une autre pièce, circuler dans la ville, se servir d’une télécommande ou d’un ordinateur, faire du vélo, notre cerveau organise un programme qui établit la séquence des mouvements et des gestes à effectuer, de manière autonome, c’est-à-dire que nous n’avons pas à y penser. Cela se fait tout seul, sans notre participation consciente. Pour l’enfant dyspraxique, cela ne se fait pas de cette manière : il est obligé de penser les séquences relatives à chaque geste, c’est-à-dire de faire appel aux représentations correspondantes. Il faut imaginer ce que cela prend comme temps et énergie, ce qui explique les symptômes courants que sont la lenteur et la fatigabilité.

4L’enfant est confronté à un monde physique pour lequel il n’est pas équipé. C’est comme si l’outillage dont il dispose ne correspond pas au monde physique dans lequel il doit agir. Son équipement neurobiologique n’est pas l’outil adéquat pour appréhender le monde. Les moyens ne correspondent pas au but. C’est comme s’il devait accrocher un tableau, mais qu’au lieu de disposer d’un clou et d’un marteau, il n’aurait qu’un tournevis. Soit il renonce, soit il devient un bricoleur génial.

5L’enfant dyspraxique nous fait entrevoir un autre monde. Un monde qui n’obéit pas aux logiques qui nous sont si familières et tellement automatisées que nous les oublions. Il se perd dans le temps et l’espace. Fabienne ne sait jamais si la prochaine séance sera demain, après-demain, la semaine prochaine ou dans un mois. Romain se trompe souvent d’étage, même dans les lieux qu’il connaît bien. Il faut essayer d’imaginer ce que c’est de vivre dans un monde si flou, nous qui vivons en permanence dans la certitude automatique, non réfléchie, non questionnée, de savoir où nous sommes : tel lieu, telle rue, telle ville, tel pays, telle année. En faisant les courses dans un magasin avec sa mère, Laurent lui demande : « On est dehors ou dedans ? » « On est dans le magasin », répond la mère. Pas vraiment convaincu, Laurent dit « Moi je pense que je suis dans le dehors du dedans ». On pourra observer de telles incertitudes chez les personnes âgées atteintes de démence sénile. Eux comme les enfants atteints de troubles praxiques viennent nous rappeler une vieille idée qui traverse toute la philosophie : le monde n’est pas forcément ce que l’on croit. Les apparences sont trompeuses. La réalité est une construction.

6Les personnes ayant des atteintes neurologiques vivent des expériences corporelles et perceptives très particulières, qui ont un impact considérable sur la façon d’appréhender le monde et de construire l’espace mental, au point de générer une certaine altération du rapport à la réalité, qui peut s’approcher de la psychose. Il y a forcément un rapport entre la construction de l’espace psychique et la construction de l’espace physique. Entre le mental et le corporel. Cette idée rejoint les travaux psychanalytiques récents qui mettent de plus en plus l’accent sur l’ancrage corporel de la pensée (Golse, Haag, ...). La psyché prend racine dans les expériences corporelles primitives qui en constituent le fondement. Dès les années 50-60, W.R. Bion a postulé l’existence d’une instance qu’il appelle le proto-mental, qui constitue la matrice des éléments encore non-différenciés en somatiques et psychiques et qui sera la source d’où émergent les pensées. Les dyspraxies provoquent chez le sujet des aberrations perceptives, qui font explorer les zones incertaines entre hallucination, vision et illusion. Mon propos est d’étudier d’un point de vue psychanalytique quelles sont les conséquences des difficultés spécifiques liées aux dyspraxies et de repérer les modalités psychiques qui seront mis à l’œuvre chez des sujets ayant des atteintes neurologiques, ce qui implique d’établir des passerelles entre psychanalyse et neurosciences [2].

7« Méfions-nous des sens ! », nous dit W.R. Bion. « Si l’appareil mental est préoccupé par des éléments perceptibles aux sens, il sera d’autant moins apte à percevoir des éléments qui ne relèvent pas des sens ». Ainsi, l’angoisse n’a pas d’odeur, pas de couleur, on ne la voit pas, on ne l’entend pas, on ne la touche pas. Comment alors l’appréhender ? Par « l’intuit », répond Bion, créant un nouveau terme pour ces modes d’appréhension qui ne suivent pas les voies habituelles de la connaissance. Ce monde ne nous est en fait pas si étranger que cela. Il est la matrice des expériences artistiques et spirituelles. Les chemins pour y accéder font appel à des modalités inhabituelles : c’est le domaine de la vision, de l’illusion, de l’hallucination …

Des perceptions leurantes

8Au cours de psychothérapies d’enfants ayant des dyspraxies [3], j’ai souvent vécu des moments qui soulèvent des problèmes précis de psychopathologie et de technique psychothérapique. Moments troublants et dérangeants, où je me disais qu’il ne s’agit ni d’un trouble moteur, ni d’un symptôme relationnel affectif, ni d’un effet du retard mental, mais d’autre chose. Quoi ? L’enjeu que soulèvent ces situations cliniques bien spécifiques est, me semble-t-il, principalement le rapport à la réalité. C’est pourquoi il nous faut faire un détour par la psychopathologie psychanalytique.

9La distinction entre les trois grandes structures de l’organisation psychique – névrose, psychose et perversion – s’appuie justement sur ce critère : les différentes modalités d’appréhender de la réalité et de composer avec le principe de réalité.

10Dans la névrose, la réalité déplaisante fera l’objet d’un refoulement et les représentations refoulées dans l’inconscient vont refaire surface sous forme d’actes manqués, rêves, symptômes, provoquant un conflit entre le moi et le ça. La réalité est source de conflits. Le conflit est source d’angoisse et de dépression.

11Dans la psychose, la réalité déplaisante sera déniée, clivée, projetée à l’extérieur. Elle sera remplacée par une néo-réalité, qui apparaîtra éventuellement sous forme d’hallucinations ou de formations délirantes. Le trouble psychotique touche le rapport entre le moi et le monde extérieur. La perception du monde est altérée, déformée. L’appareil perceptif est lui-même attaqué.

12Dans la perversion, la réalité désagréable est clivée : le sujet maintient en même temps la perception de la réalité (c’est en cela qu’il n’est pas psychotique) mais aussi la croyance et l’illusion, la conviction que ce n’est pas vrai. La réalité est contournée, travestie, elle est source de négociations. Dans la structure perverse, le sujet fait coexister des versions contradictoires de la réalité. « Je sais bien, mais quand même ». La relation perverse à la réalité garde la conciliation des contraires, une forme de compromission qui vise à ne renoncer à rien et à éviter la dépression liée à ce renoncement, c’est-à-dire la perte de l’objet.

13Par rapport à ces distinctions fondamentales de la psychopathologie psychanalytique, les enfants atteints de troubles neurologiques se présentent parfois comme des psychotiques. Dans les prises en charge, leurs difficultés spécifiques peuvent être confondues par les soignants avec des constructions délirantes ou des hallucinations. C’est souvent une erreur. En réalité, il s’agit de symptômes psychotiques qui ne signent pas forcément une structure psychotique. Mes observations montrent que le fonctionnement psychique lorsqu’il est confronté aux « situations extrêmes » [4] emprunte des voies complexes, qui mobilisent, de manière simultanée ou alternée, des niveaux et des registres hétérogènes.

14En effet, ces enfants, qui ont aussi un fonctionnement de type névrotique, témoignent d’une plasticité et d’une mobilité de l’appareil psychique qui permet des aménagements et des compensations étonnantes. Ces observations sont confirmées par les avancées récentes des neurosciences, qui nuancent et relativisent le devenir irrémédiable du handicap lié à son inscription organique. La plasticité du cerveau, les nouvelles approches sur les liens entre génétique et environnement, les fameuses neurones miroir, et les études génétiques récentes qui bouleversent l’opposition classique inné/acquis, données biologiques/données environnementales remettent en question l’idée d’un programme biologique qui se déroule de manière implacable et inéluctable. A l’heure actuelle, il apparaît de plus en plus que les données biologiques se réalisent sous des formes différentes selon l’environnement et que l’environnement peut les modifier.

15Certains troubles praxiques entraînent une incapacité d’interpréter les données sensorielles, surtout visuelles. Du fait de leur handicap, ces enfants voient, mais ne peuvent pas se servir de leurs perceptions visuelles, c’est-à-dire qu’ils sont d’une certaine manière comme des enfants aveugles, tout en étant voyants. Par exemple, contrairement aux autres enfants, ils dénombrent plus facilement quand il n’y a pas d’objets devant eux, que lorsque les objets à compter sont visibles. Ils ne peuvent pas faire confiance à leurs perceptions. Ils sont trahis par leurs informations perceptives. En d’autres mots, on pourrait dire qu’ils vivent dans un leurre permanent.

16Au cours des psychothérapies d’enfants atteints de troubles neurologiques, la difficulté à organiser et explorer le champ perceptif vient alors troubler les séances de jeu. Combien de fois l’enfant ne trouve pas le jouet qu’il cherche et qui pourtant est là devant lui. Un jouet blanc qui tombe sur un tapis blanc : il ne le repère pas. Il vit dans un monde où il est difficile de trouver quelque chose, ou plutôt de le retrouver. Même si la permanence de l’objet est psychiquement en place, elle est perturbée sur le plan perceptif. Ils ne peuvent pas se fier à leurs perceptions, ce qui met en danger la permanence. Paradoxalement et contrairement à tous les autres enfants, pour réaliser une action avec des objets, ils réussissent mieux s’ils ne regardent pas l’objet. Ils réalisent mieux une épreuve de copie d’une figure complexe s’ils ne la voient pas. Or les adultes disent tout le temps aux enfants : « Regarde ce que tu fais ». Cette injonction banale et courante dans la vie quotidienne de tous les enfants ne tient donc aucun compte des difficultés spécifiques de l’enfant dyspraxique, elle va même à l’encontre de ses besoins spécifiques. De telles situations se répètent sans cesse, soumettant l’enfant à des attitudes parentales objectivantes et des interventions correctrices. Or les rééducations ont peu d’effet [5]. Il faut donc faire le deuil de l’impossible réparation et accepter les stratégies de contournement que mettent spontanément en place les enfants. Mais ces stratégies ne correspondent pas à la norme, cet enfant est donc sans cesse « hors norme » et ses comportements qui sont pourtant parfaitement pertinents et logiques par rapport à ses difficultés sont vécus comme bizarres et le renvoient régulièrement du côté de la psychose.

17Des expériences à base d’IRM montrent que des enfants très jeunes ne font pas la différence neurologiquement entre une action qu’ils effectuent eux-mêmes et une action effectuée par quelqu’un d’autre, c’est-à-dire qu’ils vivent les mouvements des autres comme étant les leurs et vice versa, comme si il y avait un fonctionnement en miroir dès le plus jeune âge. Cette capacité explique peut-être que la plupart des enfants handicapés ne sont pas pris dans l’engrenage psychotisant qui les menace et se construisent tout de même, au moyen de stratégies, d’aménagements et de compensations étonnants, grâce à la plasticité et la mobilité de l’appareil psychique que mettent en lumière ces études expérimentales fort intéressantes. L’étonnant dès lors n’est pas, pour paraphraser René Diatkine qui disait que la question n’était pas pourquoi tel enfant devient autiste, mais pourquoi tous les enfants ne sont pas autistes, que la plupart des enfants handicapés ne sont pas psychotiques.

18L’enfant dyspraxique a du mal à élaborer des appréciations anticipées ou rétrospectives à partir des données du monde matériel, qui dès lors échappe à sa maîtrise. « La notion d’origine semble particulièrement inaccessible à l’enfant dyspraxique ». « Origine dans son acceptation spatiale, de coordonnées au point zéro, ou d’axe-repère, qui n’est jamais fixe ni défini. Le point de départ d’une figure, d’une exploration, d’une action, est sujet à un glissement incessant, à une aimantation par le mouvement, que celui-ci soit lié à l’action ou à la représentation », écrit Bergès (op. cité).

19L’issue de ces situations aliénantes passe par le langage, ainsi que de toutes les activités symboliques, et en particulier ludiques. Ce sont des enfants qui adorent jouer, aiment les histoires, posent beaucoup de questions.

20En arrivant à sa séance, Jérémie me demande : « Où est la chaise noire ? » Effectivement, elle avait été déplacée depuis la dernière séance dans un autre coin de la pièce. Je lui dis qu’elle est là-bas, près de la fenêtre. Ce qui est frappant, c’est qu’il ne se précipite pas vers ce coin pour voir par lui-même, comme le ferait spontanément tout autre enfant. L’enfant va donc se fier à la perception de sa thérapeute pour confirmer sa propre perception, mais du coup il dépend de la perception de l’autre.

21A une autre occasion, l’enfant demande : « Où est le biberon ? »

22Il suffit que je dise : « il est dans la boîte bleue », ou « il est à côté de ton gilet ». C’est grâce à mes indications que l’enfant trouve l’objet perdu, mais non pas grâce à ses propres perceptions qui sont insuffisantes ou leurrantes. On peut alors se demander comment il vit ce recours permanent à autrui. Cette situation crée une dépendance à l’adulte qui va parler cette réalité. Cette relation aidante peut devenir aliénante. Situation qui n’est pas sans évoquer la potentialité psychotique de Piera Aulagnier où l’enfant est aliéné au désir de sa mère. L’enfant dépend de l’autre pour organiser son champ perceptif. La fonction maternelle, en particulier celle de « l’object presenting » décrite par Winnicott, est non seulement accentuée, mais elle perdure.

23De plus, ce monde incertain et fluctuant peut réveiller des angoisses primitives, angoisse d’abandon, angoisse de persécution. Si l’enfant ne retrouve pas le biberon avec lequel il a joué la dernière fois, il y a réactivation de fantasmes de type schizo-paranoïde : c’est un autre enfant qui l’a pris. Ou : tu l’as jeté, tu l’as fait disparaître. Ces angoisses vont se manifester par des difficultés à la séparation et d’importantes phobies.

Fabiene, tel Freud sur l’Acropole

24Fabienne, 10 ans, a une déficience légère et des problèmes de repérage spatio-temporel. On me l’adresse surtout pour un manque de confiance, qui se manifeste par un décalage impressionnant entre ses possibilités, qu’elle exprime à la maison, et ses réalisations scolaires, toujours en retrait.

25Elle arrive à sa séance, joliment habillée comme toujours, mais les boutons de son gilet sont en décalage. La mère intervient, en se penchant sur elle, et la reboutonne comme il faut, tout en lui faisant la remarque que vraiment elle a fait n’importe quoi. Il est à noter qu’on dit : boutonner le lundi avec le mardi. Le dicton populaire rend bien compte de la correspondance entre les repères spatiaux (les boutons sur le gilet) et les repères temporels (les jours de la semaine). Ce qui est en jeu dans cette clinique, ce sont les repères qui organisent notre monde et qui vont de soi pour la plupart. Lorsqu’ils sont autres, cela réveille immédiatement le souci de corriger, de remettre en place, d’une manière qui excède souvent ce qui est strictement nécessaire. L’enfant dyspraxique est fondamentalement un enfant à corriger. Comme leurs stratégies de compensation ne correspondant pas aux schèmes du développement habituels et souhaités, on va les rectifier. Les conventions communes leur échappent et les adultes sont tentés de les leur rappeler sans cesse. Ce qui risque d’entraîner une faille narcissique de l’image de soi.

26Pour Fabienne, la maladresse de son habillage, expression de sa dyspraxie, doit être sans cesse rectifiée. La correction et la désapprobation permanente de l’entourage ainsi que des éducateurs atteste de la difficulté à admettre les signes extérieurs de la dyspraxie. Après tout, pourquoi ne pourrait-elle pas être à sa séance boutonnée de travers ? C’est-à-dire manger, s’habiller, se mouvoir à sa manière à elle, qu’il conviendrait de respecter comme une manière d’être au monde ? Qu’y a-t-il de si intolérable à ça ? Peut-être n’est-il pas inutile ici de revenir aux réflexions fondatrices de Canguilhem qui postule que les formes anormales sont d’autres modalités du vivant.

27La vision du monde de Fabienne est perturbée par des déformations perceptives. En regardant la corbeille à papier en métal grillagée, que le soleil éclaire et fait scintiller, elle dit : « ça bouge... ça s’approche... ça ne bouge plus. » Lors de ces moments de vacillement, Fabienne est à la frontière de la perception et de l’hallucination, qui pourrait devenir, si on n’y prend garde la frontière entre handicap et psychose.

28Un jour, alors qu’elle joue à la poupée, tout d’un coup, levant la tête et regardant vers le plafond, très angoissée, elle dit : « Il y a une mouche ». Je ne vois pas de mouche (Mais comment jurer qu’il n’y en avait pas une qui passait par là... ?). Je pense cependant que sa vision correspond à une perception visuelle perturbée. Nous sommes au cœur du problème : vision, hallucination, illusion. A cet instant, Fabienne est comme Freud sur l’Acropole : elle est confrontée à une situation d’incertitude quant à sa perception. « Je vois quelque chose mais je ne sais pas ce que c’est. Si ça vole ça doit être une mouche. » Puis tout de suite le doute : « Mais cette mouche que je vois voler, est-ce qu’elle existe réellement ? » De même, Freud sur l’Acropole est saisi d’un doute étrange : « D’après le témoignage de mes sens, je suis maintenant sur l’Acropole, seulement je ne peux pas le croire. » Il arrive, plus souvent qu’on ne le pense, et chez tout le monde, que le témoignage des sens ne soit pas crédible.

29Quelques minutes après, Fabienne dit, en retournant vers la poupée pour continuer son jeu : « Le bébé rêve d’une mouche. » Il faut relever la pertinence de ce propos tout simple. Cette petite fille témoigne de manière remarquable de la nécessité et de la possibilité de donner sens à un monde perceptif fluctuant et peu fiable, d’y introduire une continuité, d’en faire une appropriation subjective. Entre la représentation de l’action et la réalisation du geste, entre la perception interne et l’information perceptive reçue, il y a un hiatus, qui risque d’atteindre ce que Winnicott appelle le « sentiment de continuité de l’existence ». On n’en est que plus admiratifs de voir la capacité surprenante de beaucoup d’enfants pour rétablir cette continuité malgré les ruptures et les incongruités de leur monde sensoriel.

30Fabienne attribue cette expérience perceptive éphémère et angoissante, quasi hallucinatoire ou délirante, à un rêve, une activité onirique, c’est-à-dire une activité psychique connue, moins inquiétante, et de plus partagée par tous. Elle utilise toute une série de mécanismes psychiques, dont la projection en attribuant au bébé la perception dérangeante et inquiétante de la mouche. On peut y voir une stratégie extrêmement intelligente, d’ordre névrotique, qui prouverait, si besoin est, que cet enfant n’est pas psychotique.

31Que peut dire le thérapeute ? Non pas : c’est vrai, ou c’est faux. Ni : il y a une mouche ou il n’y en a pas. Ou encore : je vois ou je ne vois pas ce que tu vois. Mais : « Par moments, tu ne sais plus si ce que tu vois est pour de vrai ou pour de faux ou si c’est un rêve ». Pour de vrai ou pour de faux. Voilà un propos qui revient tout le temps dans le jeu des enfants. Les enfants déploient même une très grande perspicacité pour faire des différences subtiles entre ce vrai et ce faux. Le jeu est une exploration, une mise à l’épreuve de la différenciation essentielle entre le fantasme et la réalité. Pour la plupart des enfants, cette distinction est très vite un présupposé, partagé avec l’environnement. Mais pour l’enfant dyspraxique ça pose problème.

32Ils sont confrontés en permanence de par leurs troubles praxiques, et en particulier visuels, à une incertitude : est-ce vrai ? est-ce faux ? Ils sont trahis tout le temps par leurs informations perceptives ou leurs gestes. Ils ne peuvent pas faire confiance à leurs perceptions. Ils ne peuvent pas compter sur l’organisation automatique de leurs actions sur l’environnement. Le monde physique se dérobe à leur contrôle. Il ne se plie pas à leurs intentions motrices. Il y a un leurre permanent qui crée une situation psychotisante, parce qu’elle entraîne une rupture d’équilibre de la symétrie représentation/perception, qui est la garantie de la cohérence psychique. Mais ce qui est remarquable, c’est que loin de devenir psychotique, Fabienne trouve les moyens psychiques pour rétablir cette symétrie au moyen de cette stratégie subjectivante qui consiste à inventer le rêve du bébé.

33La séquence clinique de Fabienne correspond bien à l’expérience de Freud sur l’Acropole [6], qu’il raconte quarante ans plus tard dans une lettre à Romain Rolland. Ce texte, un des bijoux de la littérature psychanalytique, fait état d’un trouble étrange éprouvé par Freud au moment de voir ce monument tant attendu. Il est saisi par un doute sur ce qu’il perçoit : est-ce que l’Acropole qu’il a devant ses yeux existe vraiment comme il existait autrefois lors de ses études sur l’Antiquité ? Le premier titre du texte était : « Unglaube auf der Akropolis », c’est-à-dire incroyance ou incrédulité sur l’Acropole. En effet, le thème essentiel de ce texte c’est le rapport entre savoir et croyance. Il y a une mise en doute de la réalité, qui s’apparente à la psychose, même si Freud n’utilise pas le mot de clivage ni de déni, qu’il décrira deux ans plus tard.

34Ce que le récit de Freud vient illustrer, c’est que pour percevoir quelque chose, il faut y croire. Le savoir implique la croyance ; la croyance est la condition du savoir. Si la croyance craque, la perception s’altère. De manière inversée, il y a des croyances sans savoir, c’est même beaucoup plus fréquent. Il n’y a qu’à penser au phénomène très répandu des superstitions. Dans ces cas, une croyance peut susciter une perception, qui correspond alors à une forme d’hallucination. Mais, la grande idée de ce petit texte, c’est qu’il y a des « hallucinations accidentelles chez les gens sains ». Ici Freud ouvre sur des perspectives qui ont été développées dans le modèle de l’appareil psychique de Bion [7], puis dans les prolongements qu’en ont données C. et S. Botella [8].

35L’hallucination ne se réduit pas à sa forme psychiatrique. L’activité hallucinatoire n’est pas réservée à la psychose, ni au rêve, mais elle est une activité permanente, qui constitue le fond de la vie psychique. Fabienne, confrontée à des perceptions peu fiables, discontinues, fluctuantes, variables, vit concrètement, quasi comme une situation expérimentale, l’idée des Botella que « toute perception comporte une part d’hallucinatoire ». La pensée en représentation de mots n’est pas la seule forme existante de la pensée. Ce qui est permanent c’est le fond hallucinatoire, d’où émergent les activités de pensée qui répondent au principe de réalité. En transformant la perception en rêve, Fabienne a comme l’intuition que le fond de l’activité psychique, c’est l’activité onirique, comme le postule Bion : le rêve n’est pas qu’un événement qui se produit la nuit, mais l’activité onirique est toujours présente et active et elle doit être inhibée pour faire place aux processus secondaires.

36L’histoire racontée par Freud montre l’extraordinaire inventivité de la psyché pour contourner les conflits désagréables, la multitude et la variété des mécanismes de défense du moi, même si la fin de l’article ramène Freud vers des chemins plus balisés. En effet, Freud donne de son trouble une interprétation classiquement œdipienne centrée sur la rivalité fils/père.

37Freud opère un clivage entre celui qui doute de ce qu’il voit et celui qui ne doute pas du tout. Fabienne aussi oscille entre ces deux positions. Pour Freud, le trouble vient de la culpabilité œdipienne à l’égard du père qui n’aurait jamais pu aller sur l’Acropole ; pour Fabienne on peut penser que c’est la culpabilité œdipienne, mais aussi une réactivation des traces mnésiques des expériences traumatiques néo-natales.

38La réalisation de son « désir ardent » de voir l’Acropole amène chez Freud une défense : le refus de croire les perceptions. Mais comme il ne peut pas mettre en question la perception actuelle qui est de voir l’Acropole, il remet en doute une perception ancienne : autrefois je ne croyais pas à l’existence de l’Acropole. Il se défend contre l’idée : « ce que je vois là n’est pas réel ». Fabienne se défend contre une perception qui a un caractère hallucinatoire : elle voit quelque chose, mais elle n’est pas sûre que ça existe vraiment. Le sentiment d’étrangeté lié aux altérations perceptives est si fort, qu’il faut s’en protéger pour ne pas devenir fou. Pour se protéger, Freud parle d’un « énoncé erroné sur le passé ». Fabienne, elle, dit : « Ce n’est pas moi qui vois quelque chose qui n’existe pas, c’est le bébé. Et il ne le voit qu’en rêve ».

39« Le contenu essentiel de la pensée a été conservé même dans la déformation ; c’est un refus de croire. » Ce refus de croire, continue Freud, est déplacé de deux façons : rejeté dans le passé, transféré sur l’existence même de l’Acropole. De la même manière, plutôt que de nier (ce n’est pas vrai, je n’ai pas vu de mouche), ce qui l’amènerait vers le déni et le clivage, c’est-à-dire des mécanismes du registre psychotique, Fabienne transforme l’expérience.

40Le vécu de l’enfant dyspraxique se situe exactement à cette frontière entre perception et hallucinatoire. Il n’est jamais sûr de rien. La réalité vacille. Si le lien entre la perception endopsychique des représentations et la perception externe des organes de sens vole en éclat, le miroir intérieur se brise. Fabienne rétablit cette symétrie en évoquant le rêve du bébé.

La connaissance doit être partagée

41Qu’en est-il de la possibilité de comprendre ces expériences particulières, c’est-à-dire de pouvoir s’y identifier ? L’enfant a des comportements qui ne correspondent ni à son âge, ni à son niveau intellectuel, ni à ses capacités perceptives et motrices. Ces comportements nous surprennent, ils sont énigmatiques, discordants, souvent agaçants. Ils suscitent des mouvements identificatoires archaïques, profondément inquiétants [9]. C’est pourquoi, ils demeurent incompris. Ces expériences remettent en question nos postulats de base concernant le monde physique dans lequel nous évoluons : d’une part les perceptions qui nous permettent de l’appréhender et de l’organiser et d’autre part les présupposés qui sous tendent nos gestes et nos actions. C’est pourquoi, nous voulons à tout prix les ramener à l’expérience commune [10].

42On peut faire un parallèle avec les réflexions de Gaetano Benedetti [11], qui parle de sa clinique des schizophrènes, en disant que notre tendance à comprendre et interpréter les manifestations et expressions des psychotiques sur le modèle de nos perceptions est une erreur, voire même une violence faite au patient. « Nous mesurons leurs vécus à l’étalon de notre réalité (...) Nous devons plutôt dire que leurs hallucinations sont des perceptions d’un type de réalité avec laquelle il n’est pas possible de s’identifier. On pourrait dire plutôt que dénier à celle-ci une dimension réelle constitue une « hallucination négative » de notre part ». En suivant Benedetti, plutôt que de dire : « il a une hallucination », il s’agit plutôt d’admettre : « il a une perception d’un monde que je ne perçois pas ».

43Alors s’ouvrent, pour peu qu’on consente au renoncement à notre confort mental, des champs infinis, qui sont aussi ceux de la science-fiction, du mysticisme, de la poésie. Si nous abordions les patients atteints de la maladie d’Alzheimer avec cet état d’esprit, nous verrions peut-être en eux non pas des épaves effrayantes, mais d’étranges poètes, dignes d’intérêt.

44Nous avons du mal à imaginer ce que vivent les sujets atteints de troubles neurologiques, cela nous paraît étrange, il est difficile de se mettre à leur place, de s’identifier à eux. En effet, une des conséquences des dyspraxies est d’introduire un décalage entre ce que vit l’enfant et l’expérience des autres. Ce qu’il voit n’est pas ce que les autres voient ; il ne s’oriente pas dans le temps et l’espace comme tout le monde ; ses référentiels ne sont pas les mêmes ; son expérience du monde est différente.

45Toutes les recherches récentes sur la constitution de l’espace psychique attestent de la nécessité d’un partage des états mentaux et émotionnels initiaux. Peter Fonagy [12] montre que les bébés appréhendent le monde non pas seulement au moyen de leurs investigations propres, mais par l’intermédiaire de l’appareil psychique des personnes de leur entourage. Cette aptitude intersubjective primaire des bébés les amène à penser qu’il y a adéquation entre sa connaissance du monde et celle des autres. C’est ce que Fonagy appelle « shared knowledge », qu’on pourrait traduire par « connaissance partagée ». La sécurité affective, d’après Fonagy, repose sur cette croyance que tout le monde partage mes croyances. La prise de conscience par l’enfant ayant des troubles neurologiques que sa connaissance et son expérience du monde sont différentes de celles des autres est une atteinte narcissique, qui risque de mettre en danger le développement affectif, et en particulier ce que D. Stern nomme l’accordage affectif.

46Si toute rencontre s’appuie sur un partage émotionnel, qu’en est-il ici de ce partage ? Quelle communauté d’éprouvés ? Une réponse m’est donnée par une adulte, Michèle Assente [13] (2004), atteinte d’un handicap acquis à la suite d’un accident vasculaire cérébral, qui a décrit de manière remarquable les expériences particulières liées au corps handicapé dans un texte au titre évocateur, Le corps prisonnier. Mais surtout elle montre comment elle a subi une double perte : perte de ses propres repères temporo-spatiaux, mais aussi perte de la communauté des repères avec les autres. La communication avec les autres devient très difficile si les repères ne sont pas les mêmes. « Vous me réclamez des faits, le genre d’histoire qui se raconte aux autres. Vous me réclamez une histoire racontable composée de faits photographiés du dehors. Je me tais. L’histoire que je pourrais raconter, vidée de l’étrangeté qui la sous-tend et l’édifie, cette histoire où vous substituerez la pitié à l’étrangeté, le mal dit à l’indicible, cette histoire-là n’est pas mon histoire.

47Seule une parole ouverte à l’inconnu découvrirait les reflets vivants de l’histoire et creuserait les fondations de celle à construire. »

48L’enfant demande qu’on ne substitue pas notre vision à la sienne, mais qu’on reconnaisse sa vision propre, si particulière et son histoire dans le monde. Qu’on ne soit pas là, sans cesse, à le corriger, le ramener vers les voies habituelles de l’existence humaine, mais qu’on reconnaisse sa vision qui malgré ou grâce à ? sa part d’illusion et d’hallucination, n’est pas, contrairement à ce qu’on pourrait croire si on l’aborde avec trop de sens commun, une altération de la réalité, mais une alternative de cette réalité.

Notes

  • [1]
    Bergès J., Les troubles psychomoteurs chez l’enfant, in Lebovici S., Diatkine R., Soulé M., Nouveau Traité de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, Quadrige, P.U.F., 1985.
  • [2]
    Sur cette question je renvoie le lecteur au numéro récent de la rev. Franç. de Psycha., Neurosciences et Psychanalyse, 2/2007.
  • [3]
    Cette étude a fait l’objet d’une conférence aux Entretiens de Bichat, 1 avril 2004. « Un enfant à corriger. Quelle vision du monde chez l’enfant dyspraxique ? »
  • [4]
    Sur cette notion, le lecteur peut consulter les publications suivantes : Les corps extrêmes 1 et 2, Champ Psychosomatique, l’Esprit du Temps, 2004, N° 34 et 35. Korff-Sausse S. (2006), Le corps extrême dans l’art contemporain, Champ Psychosomatique, l’Esprit du Temps, 2006, N° 42, pp. 85-97. Les cliniques de l’extrême, Champ Psychosomatique, N° 45, Juin 2007, l’Esprit du Temps. Korff-Sausse S. (2006), Contre-transfert, cliniques de l’extrême et esthétique, rev. Franç. Psychanal., 2/2006, pp. 507-520. Ciccone A., Missonnier S., Korff-Sausse S., Scelles R., Cliniques du sujet handicapé, Ed. Erès, 2007.
  • [5]
    Bergès J., op. cité.
  • [6]
    Freud S., Un trouble de mémoire sur l’Acropole (lettre à Romain Rolland), résultats, Idées, Problèmes II, Paris, P.U.F., pp. 221-231.
  • [7]
    Bion W.R. (1962), Aux sources de l’expérience, Paris, P.U.F., 1979. Bion W.R. (1965), Transformations, Paris, P.U.F., 1982.
  • [8]
    Botella C. et S. (2001), La figurabilité psychique, Delachaux et Niestlé.
  • [9]
    J’ai parlé d’« identifications déshumanisantes ». Korff-Sausse S., 2007, Aspects spécifiques du contre-transfert dans la clinique du handicap, in Cliniques du sujet handicapé, Ciccone A., Missonnier S., Korff-Sausse S., Scelles R., Ed. Erès.
  • [10]
    A la fin de sa vie, en introduction à son dernier ouvrage, Mémoires du Futur, Bion écrit : « Toute ma vie j’ai été emprisonné, frustré, poursuivi par le bon sens, la raison, les souvenirs, les désirs et – la plus grande plaie de toutes – la compréhension et le fait d’être compris. »
  • [11]
    Gaetano Benedetti, (1980), La Mort dans l’Ame, Erès, 1995.
  • [12]
    Fonagy P. et Target M., Playing with reality : IV. A theory of external reality rooted in intersubjectivity, Int. J. Psychoanal. 2007 ; 88 ; pp. 917-37.
  • [13]
    Assente M., (2004), Le corps prisonnier, Champ Psychosomatique, N° 34, pp. 15-32.
Français

Les personnes ayant des atteintes neurologiques vivent des expériences corporelles et perceptives très particulières, qui ont un impact considérable sur la façon d’appréhender le monde et de construire l’espace mental, au point de générer une certaine altération du rapport à la réalité, qui peut s’approcher de la psychose. A partir de psychothérapies avec des enfants dyspraxiques, l’auteur étudie les conséquences de ces perceptions leurrantes sur leur vision du monde, en faisant un parallèle avec le trouble de la mémoire que Freud a éprouvé sur l’Acropole et qui l’a amené à postuler qu’il y a des hallucinations accidentelles, proches de l’hallucinatoire.

Mots-clés

  • Dyspraxies
  • Handicap
  • Hallucinatoire
  • Construction de l’espace psychique
  • Perception
English

Vacillating perceptions... What vision of the world for the dyspraxic child ?

Those who suffer from neurological disorders have very specific corporal and perceptive experiences, which have a considerable impact on how they perceive the world and construct their mental space, so much so that this generates a degree of alteration in their relation to reality, which can border on psychosis. Basing her study on psychotherapy with dyspraxic children, the author examines the consequences of these delusive perceptions on their vision of the world and relates it to the disturbance of memory which Freud experienced on the Acropolis, leading to postulate the existence of accidental hallucinations, bordering on the hallucinatory.

Key-words

  • Dyspraxias
  • Handicap
  • Hallucinatory
  • Construction of mental space
  • Perception
Simone Korff-Sausse
Psychanalyste. Maître de conférences à l’UFR Sciences Humaines Cliniques de l’Université Denis Diderot, Paris 7. Membre de la Société Psychanalytique de Paris. 146 Bd. du Montparnasse 75014 Paris.
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Mis en ligne sur Cairn.info le 14/02/2008
https://doi.org/10.3917/cpsy.046.0037
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