CAIRN.INFO : Matières à réflexion
« L’être se dit de multiples manières »
(Aristote, La métaphysique )
« Sans le fil conducteur du corps, je ne crois à la validité d’aucune recherche »
(Nietzsche, Fragments posthumes )

1A l-‘isma. Le mot sonne étrangement. Que vient-il nommer ? qui dévoila au grand jour le chaos qui sous-tendait la scène. Ce Sans affect, la patiente raconte le fracassement. Son récit à la tonalité monocorde et blanche, dit la déflagration mot qui est venu sonner le glas à ce qui était en train de prendre forme, ne manquera pas par la même de provoquer la perplexité de l’analyste.

2En arabe, al-‘isma signifie la protection et désigne dans le langage juridique arabo-musulman la possibilité pour la femme de disposer du droit de divorce dans des sociétés où ce droit échoit au seul homme (La ‘isma protège la femme musulmane en cas de polygamie par exemple). Ce mot qui n’avait effleuré l’esprit de personne pendant la période des fiançailles a fusé juste avant la signature du contrat de mariage. La mère « hurle » à sa fille de demander la ‘isma. Demande insensée car le mariage qui allait avoir lieu selon la loi française invalidait une telle demande. Mais la fille crie à son tour : « Je veux la ‘ isma ». Ce qui allait devenir mariage et se terminer par « ils eurent beaucoup d’enfants » ou bien dans une version plus moderne compte tenu des évolutions sociales : « ils eurent un ou deux enfants », s’est vu violemment brisé. Le soir même

3on parlera de divorce. Ainsi la continuité de l’histoire (transformation de la jeune fille en épouse et mère) céda la place à la rupture. Véritable triomphe d’une déliaison qui a tout dévasté, entre autres, le lien « sacré du marriage ». La patiente fut hors scène, dit-elle. Absente. Quels sont les soubassements d’une telle demande ? Comment ce qui est censé protéger vient-il avec force fracasser la scène ? De quel excès le signifiant était-il chargé ? Et le manque d’affect chez la patiente ne vient-il pas justement neutraliser cet excès ? Alors qu’elle s’allongea sur le divan et que j’écoutais des bribes de vie, je fus saisie par la vision d’une dissociation. Dissociation entre la partie inférieure et la partie supérieure du corps de la patiente. Le haut exprimait une féminité harmonieuse, bien soignée et le bas une masculinité bien affirmée. De quelle réalité ce corps est-il la projection ? Que vient-il exprimer ? De quels mouvements est-il empreint ? Lesquels ?

Entendre/voir

4C’est dans le Phédon, considéré comme texte fondateur, que Platon – inspiré par la référence mystique qui lui préexistait aussi bien dans les sectes orphiques que pythagoriciennes – stipula l’immortalité de l’âme. Corps et âme seront irrévocablement séparés. De nature matérielle, le corps est soumis à la génération et jugé source de tous les maux qui affectent l’âme. La vie sera du côté de l’âme et la corruption du côté du corps. A l’encontre de cet idéalisme ascétique faisant du corps un simple tombeau ou prison de l’âme, s’élève une certaine exigence de penser pour le philosophe, disons moderne qui écrit : « je suis un corps de part en part, et rien hors de cela » (Nietzsche). Afin de penser la réalité, il faut commencer par penser le corps. Si c’est une exigence pour le philosophe, elle l’est également pour l’analyste pour qui le corps est une « exigence de travail » pour la pensée, comme l’a bien formulé C. Dejours. Au centre des processus d’élaboration, il témoigne de la « solidité de l’enracinement causal entre le corps et l’esprit ». Se trouvent ainsi critiqués aussi bien l’objectivation biologisante ou organiciste qu’une certaine « philosophie de la nature et de l’essence de l’âme ». Depuis L ’Esquisse, l’expérience du corps renvoie, sous la plume de Freud, à l’érotique et ses impasses. Le corps qui est pris dans les rets du signifiant est un corps tissé de mouvements pulsionnels et d’incidents érotiques. Et la psychologie qui a été écrite à l’usage des neurologues ne définit pas un corps « constaté » (F. Gantheret), mais un corps construit défini par son érogénéité et son fonctionnement aussi bien fantastique que fantasmatique en lien avec la préhistoire du sujet. Le corps à ce moment comme « entité infrangible », selon l’expression de Christophe Dejours, dira à sa façon la manière qu’a le sujet de faire face à l’érotique ou ce qui se révèle comme impasses. Indissolublement lié également à l’ordre symbolique, il exprimera à sa manière la souffrance névrotique ou l’éclatement psychotique. Gisela Pankow qui met le corps au centre de la théorie psychanalytique stipule que les structures fondamentales de l’ordre symbolique qui contiennent l’expérience première du corps telle qu’elle se dit dans le langage sont détruites dans la psychose, alors qu’elles sont simplement déformées dans la névrose. L’accent est mis sur l’image du corps et la structuration dynamique. L’image du corps se définit par deux fonctions symbolisantes : d’abord la reconnaissance de l’existence d’un lien dynamique entre la partie et la totalité du corps (première fonction fondamentale), ensuite et audelà de la forme, la saisie du contenu et le sens même d’un tel lien dynamique (deuxième fonction fondamentale de l’image du corps). Dans ce travail avec la patiente je fus saisie par une dissociation entre la partie haute et la partie basse de son corps. Cette dissociation ne se réduit pas à une bisexualité exprimée par la plasticité figurée dans l’attaque hystérique. Elle diffère aussi bien du célèbre exemple fourni par Winnicott écoutant dans la parole de son patient une petite fille qui évoquait son envie du pénis que de l’expérience de Masud Khan qui voyait en sa patiente deux personnes « distinctes superposées » difficiles « à démêler ». En tant qu’objet, la patiente se présentait, disait Masud Khan, comme une fille, mais qu’en tant que sujet, elle était un garçon. Ma vision renvoyait à ce que Michel de M’Uzan nommait « la pensée paradoxale » en lien avec la dynamique transférentielle à savoir ce moment où l’analyste est surpris de percevoir en lui, pendant qu’il écoute son patient, « une activité psychique différente de toutes celles, affects y compris, qui lui sont habituelles dans cette situation ». « Brusquement surgissent des représentations étranges », continue M. de M’Uzan qui pose cette question : D’où viennent ces pensées, ces images et ces paroles qui entraînent pour l’analyste « une sorte d’aliénation momentanée ? » Elles correspondent à des processus psychiques qui se déroulent chez l’analysé et qui n’ont pas encore été détectés.

5La « potentialité fantasmatique » méconnue par le patient trouve ainsi une figuration grâce au travail « d’un appareil psychique qu’il s’est annexé ». Cette activité psychique originale sera désignée comme « pensée paradoxale ».

6Il ne s’agissait donc pas d’une parole disant un corps vécu sur le mode de la fragmentation, mais d’une vision saisissante d’une dissociation entre deux parties séparées et nettement contrastées. Le mot qui m’est venu à l’esprit est nufûr entre ces deux parties (le vocable dénote l’idée de rejet, répulsion). Dans son travail d’élaboration, la patiente se servira plus tard du même vocable pour parler aussi bien de la difficulté de la relation précoce mère-fille, que de la relation de la mère à son époux. Ainsi, je peux dire à l’instar de Mazud Khan (même si mon expérience diffère de la sienne) : j’ai accepté de voir et d’entendre ce que « me disaient mes yeux au sujet de cette jeune fille sur le divan » et que j’avais l’impression « d’entendre la patiente avec deux appareils du moi, les oreilles et les yeux ». J’ai laissé s’édifier en moi, pendant que j’écoutais sa voix désaffectée un « témoignage visuel » de cette dissociation. Dissociation qui ne renvoie pas au refoulé mais qui revêt la signification d’un état dans lequel les processus psychiques co-existent sans être reliés entre eux et sans être intégrés.

La parole désafectée

7La parole est dite désaffectée lorsque les mots perdent leur fonction de liaison pulsionnelle. Le discours bien qu’intelligible est dépourvu d’affect. Le sujet a fait précocement l’expérience d’émotions intenses qui menaçaient son sentiment d’intégrité et d’identité. Aussi était-il obligé d’échafauder un système solide afin de se protéger du retour de ces expériences traumatiques. Lesquelles expériences menacent d’anéantissement.

8Dans le champ de la psychanalyse, nous avons pris l’habitude de revenir à la « good enough mother » (Winnicott) qui ne définit pas tant une figure de la mère qu’un cadre, un seeting permettant la continuité d’exister. L’empiètement sur cette continuité d’être compromet la subjectivité, à savoir la capacité à se sentir être, à représenter, symboliser, se situer par rapport à l’autre, reconnaître ses affects, faire le deuil de l’omnipotence infantile… La mère suffisamment bonne permet la psychisation progressive au sein de l’espace primitif. C’est elle qui offre la possibilité d’advenue d’une aire commune aux deux, d’un espace potentiel et l’instauration des repères symboliques. En revanche on peut parler d’un échec de la subjectivation lorsque le monde où vit le sujet ne lui a pas été signifié, lorsque l’être ne peut sentir, éprouver, penser son identité, sa place dans la succession des générations ou lorsque l’environnement est intolérable ou vécu sur le mode de la séduction, l’intrusion ou l’incohérence. Ce qui rend difficile la métabolisation ou l’appropriation de l’expérience subjective. Or, de la même façon que l’excès peut être dans une fusion « sans fin » avec l’enfant, il peut être également dans une carence entraînant la désaffection. La patiente revenait souvent sur cette sensation permanente de flotter, de manquer l’expérience du sol et de sa solidité, d’une douleur au niveau du dos qui vient dire le manque de holding et de handling. « Certainement parce qu’elle ne m’a pas portée », dit-elle au sujet de sa mère. Le geste esquissé par la patiente laissait entendre ce qui manqua à l’expérience du dos au sens de G. Hagg. La patiente évoque une mère non maternelle, mère-sœur déniant la différence de générations et rivalisant avec ses filles qui s’habituent à sa présence en tant que sœur. Le désordre né de la confusion des générations, l’interdit du plaisir, l’hostilité, voire la haine affichée à l’égard d’un mari fortement déprécié, la sexualité peu investie empêcheront la construction d’un fantasme de scène primitive organisateur. La répulsion qu’éprouve la mère vis-à-vis de son mari et des hommes – qui dans ses projections ne sont que des séducteurs ou des criminels – fera l’objet de plusieurs séances où la patiente parlera également de son désert affectif alors qu’elle travaillait et qu’elle vivait seule à l’étranger loin de sa famille. La relation avec la mère restant duelle compromettra la série des identifications. Dépourvue de toute féminité, exhibant une puissance phallique, cette mère s’écroulera après une opération esthétique du visage. Que ressentit alors la jeune adolescente face aux cris stridents de la mère se lamentant sur la perte de son visage ? Les soins apportés par la patiente jeune adolescente à sa mère, son dévouement, son abnégation laissent deviner un désir de réparation voire d’effacement comme si la rivalité déjà difficile avec la mère se trouvait du coup impossible. L’espace psychique de la fille sera remplie par le seul objet maternel. Et la grande hostilité – faisant l’objet de plusieurs séances – dénote une tentative de séparation avec une mère vécue comme l’unique investissement. La haine est à la mesure de l’amour. Et devant sa difficulté à penser je ressens la nécessité de lui nommer les affects, d’associer pour elle, dire le lien et créer pour elle un espace transitionnel.

9Progressivement la patiente commence à parler du gel (absence de ressenti face à la mort d’un proche ou membre de sa famille), de l’absence (n’habite pas la scène), de la confusion (que penser de sa mère lui demandant de se dévêtir et de « parader » dans des sous-vêtements féminins destinés à la nuit de noces), des symptômes (tel l’étouffement) qui ne sont pas tant des formations de compromis dans le champ d’une névrose hystérique que des traductions de ce qu’on peut nommer des carences de la subjectivation à savoir une faille au niveau de l’appropriation psychique et la symbolisation. D’un « je ressens trop les choses », elle s’est protégée par une anesthésie psychique.

Réflexions

10La patiente dit avoir voilé le miroir car ses pensées « éclataient » à chaque fois qu’elle se regardait. Phrase qui viendra après des interrogations sur ce beau visage (le sien) dont on lui parle et qu’elle ne voit pas. Ce qui fait défaut c’est la construction d’un regard. Ce que cherche Narcisse dans un étang, écrit Joyce Mc Dougall, c’est un objet perdu qui n’est pas lui-même, mais un regard. En effet, le regard est traversé par l’expérience de la perte, du manque et de la division. Le regard nécessite une construction qui fait dire : le je est un autre. Reconnaître l’autre de soi c’est se savoir divisé, accepter l’écart entre le je et ce qui se révèle comme image. « Avant tu me regardais, maintenant tu me vois », dit la femme dans la parabole d’Attar rappelant ainsi cette césure entre voir et regarder.

11Mais cet écart est aussi celui qui soutient la parole et notifie la négativité inhérente à l’ordre du langage à savoir le vide constitutif de la relation signifiant/signifié ou la barre. Reconnaître l’image suppose l’accès du sujet à l’organisation représentative et la pensée. Le « je est un autre » exprime non seulement une représentation de la division mais également « une parole sur la division », écrit P. Legendre dans une réflexion sur le drame du jeune demoiseau de la légende grecque. Ici, l’écart manquant s’avère dans ce cas écart avec la parole maternelle racontant que la fille fut rejetée à la naissance (la patiente parle de nufûr, rejet, répulsion) car « trop » ressemblante à son père. La parole de la patiente dit le rejet de la mère pour la fille qui rappelle le père et sa lignée (« Tu ressembles trop à la famille de ton père »). La parole dit le rejet de la scène primitive et un regard non habité par le désir pour le tiers. Et la haine est dite sans détour. Winnicott stipule que le visage de la mère est un miroir. Et Kafka nous sensibilise à cette quête tragique du regard de la mère chez celui qui connut la métamorphose et qui s’éteint sans l’avoir reçu. Mais on peut apporter cette précision : le visage de la mère est miroir à condition d’être animé par une parole accordant une place au tiers. L’expérience du miroir est constituante car elle est traversée par la dimension symbolique. Le « tu as les mains, les yeux, les cheveux… de ton père » est une parole qui peint la ressemblance permettant ainsi à l’enfant d’accéder à un fantasme de scène primitive organisateur. Si œdipe a tué son père, ce n’est pas parce qu’il ne l’a pas reconnu, mais parce qu’il ne s’est pas reconnu en lui, comme l’a si bien noté P. Legendre. Mais ici la parole maternelle est aussi bien ravageante que le désir infanticide de Laïos. La reconnaissance est dite avec le geste du rejet et une voix remplie par la nausée que j’entends pour la première fois dans celle de ma patiente mimant sa mère.

12Le regard jeté sur le miroir confronte la patiente à l’insupportable d’un éparpillement ou d’une fragmentation qui équivaut sur le plan clinique à ce que les hellénistes nomment : la chute dans le miroir de Dionysos. Et cette chute révèle la fragmentation de la pensée. Si l’image du miroir nécessite un écart, comment accéder à l’écart lorsque le regard qui nomme et qui reconnaît est habité par la haine du tiers ? Voit-elle d’ailleurs son visage ou celui de sa mère lançant des cris « effrayants » devant l’image de son visage ? Cris à la mesure de cette terreur de la mère dans un épisode de dépersonnalisation, me semble-t-il, où le visage surgit « absolument réel, cru » lorsque par delà « le miroir reconnaissant, quelqu’un a ici réellement vu son propre visage, sans préparation, sans qu’un prisme imaginaire et symbolique préalable ait accommodé cette perception » (S. Le Poulichet). Prisme nécessaire pour que le miroir soit une opération de division. Division si bien exprimée par Attâr : « Tu vois un reflet dans le miroir, est-ce voir véritablement ton visage ? » Ardoise éternellement effacée, la patiente dit ne se souvenir de ce qu’elle lit. La psyché ne parvient à garder des traces des mots tant ces derniers lui paraissent dépourvus de sens.

13La patiente est en quête du sens pour que se constitue un regard (au sens de voir et penser) et qu’elle puisse enfin habiter la scène. Comment le rejet de la mère se transforma-t-il par la suite en lien si intense dont elle a du mal à se défaire ? Pourquoi cette haine pour le père qui accepte de vieillir auprès de cette femme qui ne cesse d’abandonner son foyer ? Je fus saisie tout au début de l’analyse de l’entendre parler de ces longues absences de la mère, non pas ses absences qui signifient que la mère est au près d’un autre, mais absences pour qu’elle puisse se reposer des vacances passées avec les siens. Se reposer des vacances. Je me souviens – au-delà de l’insensé de la formule – de ma surprise, alors que j’étais habituée à son ton désaffecté, de l’entendre parler sans émotion. Je ne reconnus dans sa voix ni la détresse de l’enfant confronté à la longue absence de sa mère, ni la rancune, ni la nostalgie… Le blanc.

Une distance à parcourir

14Dans une réflexion sur la symbolisation primaire, Roussillon écrit que sa nécessité théorique résulte de la distinction, devenue métapsychologiquement nécessaire après 1920 par l’introduction d’un écart, entre la matière première psychique – l’inscription perceptive première de l’expérience – et sa représentation symbolique sous la forme de représentation de chose. Et Freud a dû reconnaître la nécessité d’inscrire la présence d’un travail psychique entre l’inscription première de l’expérience et « sa représentation de chose ». Le sens donné à l’expérience résulte d’un travail psychique qui est travail d’appropriation, de métabolisation et de symbolisation. Il y a un écart entre le temps de l’expérience vécue et celui de sa mise en forme signifiante. La symbolisation qui va de pair avec cet écart transforme l’expérience sensorielle et sensuelle en forme « d’ensemble figurable ». Rappelons toutefois que cette notion d’écart, de non identité à soi (accepter l’altérité pour pouvoir changer en restant le même) est au cœur de la théorie de Winnicott. Toute la pensée de Winnicott repose sur le parcours, la gestion, le destin de cet écart, rappelle Francois Gantheret. L’activité de pensée témoigne par son existence même de l’existence de l’écart.

15« Que la mère soit au rendez-vous de l’hallucination de l’enfant, c’est là on le sait une nécessité primordiale. Qu’elle ne puisse y être absolument, qu’elle se présente en un certain écart est inéluctable et nécessaire ». L’espace fantasmatique de la mère fait défaut et écart à toute « orientation biologique ». Si la mère n’est pas « exactement au rendez-vous de l’hallucination de l’enfant », c’est qu’elle est ailleurs. « Et c’est dans l’exacte mesure où l’enfant objet n’est pas au rendez-vous de l’hallucination maternelle », continue F. Gantheret. Ecart signifie qu’il y a un « trajet », une distance à « parcourir » qui va de pair avec la possibilité de penser l’enfant.

16Or, si l’écart va de pair avec la créativité et la symbolisation, son absence compromet le travail élaboratif. « L’identique à soi ferme le travail intégratif et élaboratif, écrit-il, en interdisant à la négativité de délivrer son pouvoir symbolisant », écrit Roussillon. L’écart est à la base d’une négativité et l’advenue d’une position subjective qui peut dire : cela je l’admets, cela je le rejette signant ainsi l’existence d’un espace interne non suturé où sera possible la symbolisante et le jeu des substitutions. Or, la subjectivité est compromise lorsque la destructivité qui consiste à tester la résistance de l’objet (peut-il survivre aux attaques ?) se voit figée par une interprétation qui la rend identique à elle-même, l’enkyste dans son expérience la plus manifeste ou « l’assigne à résidence dans celle-ci » (R. Roussillon). La parole de la mère voyant l’agressivité de sa fille vis-à-vis du chat, est : « toi quand tu seras grande, tu tueras tes enfants ». La cruauté de l’enfant se fige – dans la projection de la mère – en un sadisme de l’adulte infanticide signant ainsi une forclusion chez la patiente des jeux sexuels de l’enfant pervers polymorphe pris ainsi dans la littéralité de la parole maternelle qui annule l’écart. Parole signant l’arrêt chez l’enfant de toute modalité créative. Lorsqu’elle commencera à élaborer autour de l’emprise maternelle et l’absence de l’écart, elle dira : « J’ai envie de la vomir ». Le désir d’excorporation peut s’entendre comme l’ébauche d’une activité symbolisante, à savoir l’introduction d’une négativation et la mise en jeu de la pensée. Elle pourra ainsi dire : « Je l’ai pourtant écartée pendant tous les préparatifs, mais elle (la mère) a réussi à tout saboter ». Le désir de s’éloigner de l’objet primaire du désir en choisissant celui qui deviendra le père de ses enfants, n’a pas résisté à l’intensité du lien préœdipien à la mère. Demandant la protection contre l’homme ( al-‘isma ), elle dit à ce moment sa fixation à la mère toute puissante des premiers temps. Suivra une impossibilité de penser, éprouver, sentir, nommer… condition même d’une subjectivation. Au refus de la mère de se laisser toucher par le père (« ne me touche pas », disant le désagréable d’un toucher), s’associe pour la patiente des projections confinant l’homme, le futur époux, au rang du criminel. « J’ai peur pour toi, peur qu’il te tue », dit-elle à sa fille au sujet de son futur époux.

17Progressivement la patiente commence à pleurer en évoquant ce jour maudit (jour du mariage). La nuit de noces, absente de la scène, elle a mis son pyjama (deux pièces) et s’est endormie signalant de cette façon son assujettissement à l’emprise maternelle. Ainsi, la protection requiert le sens d’une protection contre l’homme pourvu d’un pénis. Et ce dernier n’accèdera pas pour elle à une valeur symbolique. Le phallus sera celui de la mère triomphant de l’homme porteur de pénis. La patiente associe autour d’un regard voyeur maternel demandant à la fille, avant le mariage, de se dévêtir et de mettre les sous-vêtements féminins destinés à la nuit de noces et de défiler. Et bien entendu résonne fortement cette parole de la mère dite en une autre occasion : « Si j’étais un homme, je t’aurais épousée ». La patiente commence à parler d’une anesthésie du corps, de l’inexistence du désir, cette terrible aphanisis. « On dirait qu’elle veut m’effacer, m’écraser », dit-elle un jour. Phrase qui vient après des séances où il était question de cette demande inlassable de la mère, demande d’être massée, caressée où la main de la fille était liée à une satisfaction que ne pouvait lui procurer le mari et qui reste ouverte sur un encore et encore. La patiente se plaint de la servitude mais ne dit pas encore l’excès du sexuel. Cependant, elle associe l’écrasement à cet excès. De ce débordement ou de l’excès naîtra l’anesthésie et l’incapacité d’un corps à s’ouvrir sur une expérience du plaisir avec un autre.

Eprouver-sentir

18Dans son célèbre article « Fear of Breakdown » traduit par La crainte de l’effondrement, l’auteur des paradoxes soulève cette question de ce qui s’est passé mais qui n’a pas été éprouvé. Si dans le champ de la psychonévrose, il s’agit de l’angoisse de castration, dans celui des psychoses (et l’on peut ajouter des borderline), le moi organise des défenses contre l’effondrement de sa propre organisation. Il s’agit d’une organisation défensive liée à l’agonie primitive de par un empiètement de l’environnement. « Cet article se propose d’attirer l’attention sur le fait qu’il est possible que cet effondrement ait déjà lieu et se soit situé peu à peu après le début de la vie de l’individu. Il faut que le patient « se le rappelle », mais il n’est pas possible de se rappeler quelque chose qui n’est pas encore arrivé, et cette chose du passé ne s’est pas encore produite parce que le patient n’était pas là pour que cela lui arrive. La seule façon de « se le rappeler » dans ce cas, c’est que le patient ait pour la première fois l’expérience de cette chose passée dans le présent, c’est-à-dire dans le transfert », écrit Winnicott. « Se rappeler » ce qui n’a pas été éprouvé. J. André soulève l’aporie de la question : « Comment le transfert, qui par définition est répétition, pourrait-il être la répétition de ce qui n’a pas eu lieu ? » L’analyste est en attente de ce qui a eu lieu mais qui n’a pas été éprouvé à savoir que ce qui a lieu n’a pu s’inscrire dans une temporalité. D’où « le déplacement » proposé par J. André : « ce qui n’a pas eu lieu dans l’histoire, s’est produit hors la catégorie de l’historicité ». On peut imaginer que pour continuer à exister, le sujet s’est retiré de sa propre expérience en se rendant absent à lui-même. Une partie de l’expérience est vécue alors comme étrangère, hors soi. On pourrait également dire à l’instar de René Roussillon qu’il y a des traces du trauma, mais sans qu’il y ait des traces « subjectives » de celui-ci. L’empiètement évoque l’idée d’un « envahissement, d’un débordement, « se faire marcher dessus » et non pas « manquer de » (…) la mise en relation de l’excès de l’empiètement avec ce qui en résulte : le vide, le blanc, « ce qui n’a pas été éprouvé », ce que nous ne pouvons guère désigner que par les mots du négatif. », continue J. André (p. 15) qui questionne la théorie winnicotienne quant à une aire de besoin « vierge des atteintes du sexuel ». Et être, rappelle-t-il est-il autre chose que être aimé ?

19Le breakdown résulte d’un empiètement de l’environnement. Et le being ne peut se penser sans l’empreinte du sexuel. Les fonctions physiologiques, comme on le sait, subissent une subversion libidinale. Et la maternité est un « exercice de la perversion » (P. Fédida) qui fait passer le sexuel dans l’expression de tendresse et d’amour de la mère sur le corps de l’enfant. Mais, lorsque le signifiant énigmatique devient littéralement confusion des langues, la rupture trouve effectivement une traduction pathologique sous forme de blanc, d’aphasie, anesthésie du corps quant au désir… Lorsque l’homosexualité primaire est dite sans détour, mieux vaut « se geler », s’absenter que partager l’inceste maternel.

20« E tre » e st e ffect iv eme nt u ne a brévia tion d e « ê tre a i mé » ( J. André). Seulement lorsqu’il y a un empiètement, « être aimé » se fait au prix exorbitant d’une déchirure au sein de la subjectivité ou d’une aliénation à l’objet primaire… C’est à partir de la dynamique transférentielle, d’un lien qui commence à s’établir – depuis le silence de l’analyste et sa parole, depuis son regard comme témoin – entre affect et représentation, que la patiente commence à construire. Le construire passe par un « éprouver » de ce qui a eu lie u m a is q ui n ’a p as b én éficié d’une insc r i p tion. A u ss i dit-elle : « J’ai l’impression d’avoir sauté des étapes dans mon développement que j’aimerais vivre maintenant ». Le maintenant d’une relation transférentielle. Et la patiente qui ne savait pas quelle attitude affective elle devait avoir face aux événements de la vie, ni comment entendre cette parole de la mère conseillant de jouer avec les enfants car « c’est indiqué dans les manuels de psychologie », commence à pleurer en parlant de la désorganisation maternelle. L’empiètement prend différentes formes : excès du sexuel ou manque de sens… Un manque de sens de par l’excès. Le regard de l’analyste est appelé à ce point de dissociation où le corps se chargeait de traduire ce que la patiente n’arrivait pas encore à éprouver. Et la ‘ isma le signifiant censé protéger dit le ravage d’une parole maternelle exposant la scène sociale (du mariage) et la scène psychique à l’insoutenable d’un insensé. Insensé car le mariage selon la loi française invalidait une telle demande. Demande qui entraînera la rupture par l’appel fait à un vocable qui désigne la protection. C’est comme si le mot subissait cette pervertisation que l’histoire des nazis nous a donné à connaître. Pervertisation comme signe de l’excès d’une folie maternelle non ordinaire.

21Le corps traduit à sa manière les méandres de la subjectivité. Le découpage : nature/esprit est le propre d’une ontologie positiviste. Et « l’entrelacement entre sentir et senti » (M. Merleau-Ponty) n’est pas une donnée simple, mais le fruit d’une opération complexe de construction dont les avatars se disent de multiples façons dans le champ de la pathologie. Le travail de cure consistait à créer pour la patiente un espace transitionnel, à construire un regard afin qu’elle puisse enfin habiter la scène. Construire afin qu’elle puisse se séparer de la mère (il s’agit de la séparation en tant que processus) mais dans la langue maternelle. Une langue où justement le mot « inceste » manque. Mais c’est une autre histoire qui nécessite un autre travail.

Français

Dans le langage juridique arabo-musulman, al-‘isma signifie la protection et désigne cette possibilité qu’a la femme de disposer du droit de divorce, droit qui échoit dans les sociétés musulmanes régies par le code religieux aux seuls hommes. Mais la demande d’al-‘isma formulée par la patiente sur l’instigation de sa mère (demande injustifiée voire insensée car la jeune fille allait se marier selon la loi française) aboutit à une rupture. Quels sont les soubassements d’une telle demande ? Et comment ce qui signifie la protection vient-il faire exploser la scène ? C’est la vision, pendant le travail analytique, d’une dissociation entre la partie supérieure et la partie inférieure du corps de la patiente, vision qui équivaut à ce que M. de M’Uzan nomme « la pensée paradoxale » qui amènera l’analyste à réfléchir sur les carences de la subjectivation, le manque d’un fantasme de scène primitive organisateur et l’intensité du lien mère-fille.

Mots-clés

  • Dissociation
  • Pensée paradoxale
  • Aphanisis
  • Homosexualité primaire
  • Subjectivation
  • Excès du sexuel
  • Désaffection
English

A way of telling

In the legal language arabo-Moslem, al’isma means protection and indicates the possibility that the woman to have the right of divorce, right which falls in the Moslem societies controls by the religious code right given only to men but the request for al-isma formulated by the patient on the instigation of her mother (even foolish unjustified request because the girl was going to marry according to the French law) leads to a rupture which are the bases of such a request ? and how what means protection comes it to explode the scene ? It is the vision, during analytical work, of a dissociation between the higher part and the lower part of patient’ body, vision which is equivalent so that Mr. of uzman names “the paradoxical thought” which will lead the analyst to reflect on the deficiencies of the subjectivation, the lack of a phantasm of primitive scene organizing and the intensity of the bond mother-girl.

Key-words

  • Dissociation
  • Paradoxical thought
  • Aphanisis
  • Primary homosexuality
  • Subjectivation
  • Excess of sexual
  • Desaffection

BiBliogRaphie

  • En ligneABDELOUAHED H., « La source et l’écart », Cliniques méditerranéennes, n° 73,2006.
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Houriya Abdelouahed
Psychanalyste. Maître de conférences. Université Paris 7 Denis Diderot. 83 rue Napoléon Fauveau 95170 Deuil La Barre.
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Mis en ligne sur Cairn.info le 14/02/2008
https://doi.org/10.3917/cpsy.046.0051
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