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VIRILITÉ ET MASCULINITÉ

1 Les hommes atteints d’un handicap physique peuvent-ils être virils ? La question ne se poserait pas si l’on se conformait à l’image de la virilité véhiculée par les représentations traditionnelles du masculin : elle fait appel à la force physique, à la puissance musculaire, voire à la possibilité d’une action agressive… L’adolescent atteint d’un handicap physique peut se croire rejeté, nié dans ses capacités de séduction parce qu’il ne cadre pas avec cette image préconçue de la virilité. La force du stéréotype le conduit souvent à s’auto-déprécier. Le désir de normalité, d’être conforme, est souvent très vif dans la constitution de soi à travers un corps qui ne se conforme pas à la norme.

2 Pourtant, d’autres composants de ce stéréotype nuancent cette position : le fait d’être ferme, endurant, dur à la douleur, stable et solide psychiquement n’est pas inatteignable lorsque l’on a un handicap physique. Mieux, certains hommes handicapés ont une présence physique indéniable, une capacité à s’exposer et à relever le défi du regard d’autrui. C’est une présence qui n’est pas musculaire, qui ne menace pas physiquement, mais sait néanmoins s’imposer. Enfin, des hommes handicapés ont montré qu’ils peuvent séduire, malgré des membres squelettiques, des corps déformés, paralysés, aux gestes maladroits… Le coup est rude pour ceux qui les auraient placés d’emblée hors compétition. Voilà un homme qui n’est pas un homme et qui peut faire mieux que soi en manière de séduction…

3 Ces quelques éléments nous permettent de réfléchir à la définition de la virilité, et plus largement de la masculinité aujourd’hui : qu’est-ce au juste que le masculin lorsqu’il n’est pas confondu avec la virilité stéréotypée ? Peut-on être un homme (masculin) sans être viril, ou bien faut-il réviser l’image même de la virilité pour la faire rentrer sous de nouvelles formes de masculinité ?

4 Un travail récent avec Marcel Nuss sur la virilité avec des hommes atteints d’un handicap physique nous aidera à réfléchir à ces questions, dont les enjeux sont importants. La masculinité-virilité y intervient non pas au sens du sexe, concept descriptif (« un individu de sexe biologique masculin »), mais au sens du genre social (« un homme, un vrai »), qui est une notion évaluative et prescriptive. L’homme ainsi conçu se doit de représenter la puissance phallique, la force musculaire, le pouvoir sur les autres, un pouvoir manifesté par une sexualité génitale dans laquelle il joue un rôle actif… Autant dire qu’il est risqué d’être un homme, soit que l’on ne corresponde pas à cet idéal, soit que l’on ne puisse plus y correspondre, des suites d’une souffrance, d’un accident ou des effets du vieillissement…

5 Les hommes handicapés ne peuvent-ils réinvestir différemment cette identité de genre ? Ce faisant ne remettent-ils pas en cause l’idée d’une masculinité univoque ? Il existe de nombreuses manières d’être masculin. Sans que l’on doive se féminiser. Car beaucoup d’intermédiaires sont possibles entre les deux pôles socialement construits au sein du genre que l’on appelle le féminin et le masculin.

6 L’homme contemporain doit apparaître dans la relation de couple comme exempt du rôle dominateur traditionnel, il doit se montrer capable d’être compréhensif et sensible. Mais ce faisant, il suit le régime d’une double contrainte : homme attentif et compréhensif à la maison, tendre et paternant, sur le mode des nouveaux pères (Korff-Sausse S., 2009b) ; homme viril et compétitif en dehors, prêt à en découdre avec le mâle qui tenterait de s’opposer à lui dans la rue ou au travail.

7 La virilité et ses métamorphoses contemporaines concernent tous les hommes, et pas seulement les hommes handicapés physiques, supposés dépourvus de virilité. Beaucoup d’hommes aimeraient correspondre à l’idéal viril hétérosexuel du mâle dominant, mais beaucoup d’entre eux devront se contenter de n’être que des individus de sexe masculin. Chaque homme reconnaîtra qu’il ne possède qu’une partie des caractères propres à la virilité « vraie ». Dès lors en quoi cette virilité relative pourrait-elle être refusée aux hommes handicapés ? Ne peut-on jouer un rôle masculin, par exemple au travail, sans posséder les attributs stéréotypés de la virilité, alors que dans les tâches tertiaires la puissance physique n’est pas requise ?

8 Cette virilité est aussi sexuelle, au sens de l’attirance et au sens de la performance. Précisons que les termes français de masculinité et virilité condensent différents sens que l’anglais distingue : la virilité est à la fois la puissance sexuelle (virility) et l’attraction physique que l’on exerce (boldness). Quant à la masculinité, elle désigne à la fois le fait d’être biologiquement un mâle (maleness), que l’on peut appeler la « mâlité », et la relation au genre masculin (masculinity), qui est une construction sociale. Un homme qui a un handicap est un mâle auquel on refuse sa masculinité. Il peut avoir une puissance virile (virility) qui n’est pas reconnue ou un pouvoir d’être attirant (boldness) qui lui est dénié. Il peut être limité dans ses mouvements dans le champ de l’activité sexuelle génitale, mais être sexuellement attirant, et suppléer ainsi à l’incapacité d’être actif musculairement (ce qui revient dans la relation sexuelle à renverser une incapacité en capacité). Il peut être paralysé physiquement, mais actif génitalement, etc. Autant de possibilités qui sont également des possibilités de désirs et d’actes sexuels « non standards » (mais depuis quand une relation sexuelle doit-elle être standard pour apporter du plaisir ?)

9 Ces possibilités de plaire, de dominer ou de se soumettre, d’envelopper par les mots ou le regard, de se donner physiquement et de participer pleinement au champ de la séduction et de la sexualité sont à la source de nombreux changements positifs de l’estime de soi. Mais elles peuvent également attirer la jalousie. Quand un homme handicapé commence à entrer dans le champ de la compétition avec les hommes valides, il se trouve beaucoup plus fréquemment renvoyé à son handicap. Comme si le réduire à son apparence physique, à ses capacités motrices et revenir au confort du stéréotype pouvait garantir contre toute possibilité de le voir entrer dans le champ de la rivalité.

VIRILITÉ, RIVALITÉ ET DOMINATION

10 Relativiser l’image de la virilité serait plus aisé si elle n’était très fortement associée à la domination : domination du partenaire de genre féminin, mais aussi suprématie par rapport aux concurrents de genre masculin. Les repoussoirs de la virilité que sont « le vieillard », « le handicapé », « le pédé » sont d’emblée « hors compétition », selon des modalités différentes. Il existe d’ailleurs un biais dans les études consacrées aux masculinités : elles laissent le plus souvent de côté les hommes très âgés, les hommes homosexuels (biais hétérocentriste) et les hommes handicapés (biais validocentriste). Ces trois catégories d’hommes ont en commun d’être a priori disqualifiées sur le plan de la séduction. Ils sont perçus sans rivalité concevable. Ces personnes sont placées dans la position de mâles neutralisés. Non pas asexués, mais comme émasculés par leur faiblesse supposée. Il s’agit plus d’une désexualisation que d’une désexuation. Leur puissance génitale est niée, comme est niée leur capacité de séduction.

11 La rivalité avec les autres hommes est capitale car elle possède une valeur d’indicateur : la virilité se crée dans et par la rivalité, ce que le seul amour d’une femme (mère, fille ou compagne) ne peut pas compenser. Le sentiment d’être viril est largement lié à la confiance en soi en tant qu’homme parmi les hommes.

12 La séduction virile est destinée aux femmes, mais aussi par l’intermédiaire des femmes aux autres hommes : elle manifeste une suprématie dans le champ de la séduction. La virilité dans la compétition entre mâles se manifeste à travers le désir féminin qu’elle éveille (souvent en public d’ailleurs). Mais ce désir féminin peut se porter sur un individu a priori exclu de la compétition. L’homme handicapé peut y faire ses preuves comme tout autre homme, en jouant sur ses qualités de fermeté, de tempérance, d’écoute et d’attention à l’autre, et même parfois mieux que beaucoup d’autres hommes.

13 Les échanges que j’ai pu avoir à ce sujet avec Marcel Nuss, entièrement paralysé des suites d’une amyotrophie spinale infantile, sont extrêmement révélateurs : son handicap n’entame pas son potentiel de séduction ou la perception de sa virilité par les femmes. En effet la force de caractère, la détermination, le courage, l’assurance de créer du désir et de donner du plaisir qui entrent dans la définition de la virilité peuvent très bien exister en l’absence de puissance musculaire. La virilité passe aussi par l’affirmation de soi, qui n’est pas seulement le fait de s’imposer physiquement aux autres. Ici, la virilité est « surtout une attitude de l’esprit qui reflète la confiance et la maîtrise de soi-même. Il s’agit d’une énergie intérieure, d’une force capable d’inciter au sens de responsabilités et à la capacité d’affronter les épreuves de la vie » (Ledoux, 2009).

14 Une perception « féminine » [1] de la virilité passerait par une plus grande attention aux qualités de présence, d’engagement et de sensibilité qu’une vision « masculine » pourrait le pressentir, y compris sur le terrain de la séduction ou pourtant les normes sont hautement opérationnelles. Cela n’empêche pas les hommes de rechercher une assise identitaire à travers une virilité stéréotypée, car celle-ci possède l’avantage d’être normative et d’ancrer l’individu dans le groupe.

15 La puissance physique virile est traditionnellement associée dans le champ de la génitalité à l’activité (contre la passivité dévolue à la femme). Certes la personne handicapée physique ne peut jouer ce rôle actif si l’on confond l’activité avec la mobilité et la puissance musculaire. Or on peut être actif sans qu’il y ait mouvement. En matière de sexualité, comme nous l’expliquait Marcel Nuss, « tout dépend de l’attention, de sa façon d’être présent et ouvert à l’autre, non de la façon de faire. Savoir donner et recevoir, plutôt que prendre et attendre, il n’est pas besoin d’être valide pour y arriver. Et bien y arriver. En toutes circonstances, tout est une question d’attention et d’intention, non d’une apparente performance ».

ÉDUCATION À LA VIRILITÉ

16 La virilité du « mâle » est ressentie comme ce sur quoi il est possible de se mesurer « d’homme à homme ». Celui qui le refuse, celui qui recule ou qui ne peut participer n’est plus inclus dans le lien viril qui soude un groupe d’hommes sur un antagonisme latent. L’éducation des jeunes enfants passe dès l’origine par ce non-choix que représente une rivalité orientée. Celle-ci se nourrit de l’idée que la puissance physique est nécessaire pour réduire l’autre au silence dans un groupe d’hommes (or il existe des moyens symboliques de réduire les autres au silence, où se loge, par exemple, la forme de domination privilégiée par les intellectuels).

17 Comment cette croyance en une virilité normalisatrice se développe-t-elle ? Il existe dans nos sociétés dans de multiples espaces mono-sexués que Daniel Welzer-Lang (2009, p. 49) appelle en référence aux travaux d’anthropologie de Maurice Godelier « la maison des hommes » : dans de nombreux peuples, la séparation des sexes est très forte, et il existe des lieux propres aux hommes et propres aux femmes, interdits aux personnes de l’autre genre. Il existe aussi dans nos sociétés des lieux où les garçons sont initiés entre eux à la virilité (cours d’école, gymnases, clubs de sports, stades, cafés…), socialisés dans l’image hiérarchisée des rapports hommes/femmes où la féminité (dont une part pourrait d’ailleurs appartenir aux hommes) devient le pôle repoussoir central, l’ennemi intérieur à combattre :

18 « L’éducation des hommes est une socialisation à la violence de genre, contre les femmes, mais aussi et d’abord contre les garçons faibles, fragiles qui deviennent des boucs émissaires, menace qui plane sur tout homme qui ne s’affiche pas viril. Mais la socialisation homophobe des garçons est aussi une violence contre soi-même (…) Et malheur à ceux qui refusent les codes virils ! Ils sont déclassés du groupe des hommes pour être assimilés à des femmes ou à leur équivalent symbolique que sont les homosexuels ».

19 Ces lieux de socialisation homophobes sont très souvent centrés autour de la performance sportive, de l’aptitude à l’action ou à la répartie verbale, autant de domaines susceptibles d’exclure par un biais ou par un autre les garçons handicapés qui pourraient s’y aventurer. La rivalité s’y joue sporadiquement sous la forme de pics d’agressivité contenue : pointe brutale d’agressivité physique débouchant sur une empoignade virile où deux forces acceptent de se mesurer ; poussées d’agressivité verbale où il convient de savoir répondre avec une décontraction affichée, sans crainte d’entrer dans le jeu de la surenchère. Ceci pouvant constituer à terme un lien d’estime réciproque entre les partenaires, pour s’être jaugés mutuellement apte à se tenir en respect. En fait, entrent dans ces lieux de rivalité des individus non seulement capables de réagir, mais implicitement d’accord pour se mesurer sporadiquement les uns aux autres. Sur cette base, se constitue une entente virile, établie sur des rapports de domination pacifiés ou temporairement pacifiés, lieu privilégiés d’expression d’une libido dominandi qui prend des formes multiples au cours de la vie.

20 Dans de tels contextes, le garçon handicapé peut être ramené à sa faiblesse physique, à ses incapacités « naturelles » censées le placer d’office « hors concours », hors rivalité. Il semble difficile d’accepter qu’il puisse un jour accéder à la compétition sociale, à l’affrontement au monde, à la prise de risque physique, particulièrement présente chez les garçons, notamment dans les milieux populaires (Le Breton D., 2007).

21 Il semble clair pour les parents que l’enfant ne pourra pas entrer sous ce registre de la compétition, où ils ne peuvent plus le protéger de la violence symbolique ou réelle. Pourtant, en ce qui concerne la prise de risque physique, l’acceptation stoïque de la douleur et de sa condition, beaucoup d’hommes qui ont un handicap physique n’ont rien à envier aux autres. Il s’agit surtout d’une représentation qui les associe à la faiblesse et à l’incapacité.

22 Le handicap physique et la dépendance créent des risques plus nombreux et parallèlement l’impossibilité d’une prise de risque comparable à celle des autres adolescents (conduite de vitesse, alcool, drogue…), du fait de la présence permanente des adultes. C’est l’un des défis de l’accompagnement que de laisser les adolescents handicapés se heurter à la difficulté, à l’impossibilité d’accomplir ce qu’ils souhaitent, quand bien même cela paraissait évident aux adultes avant même la tentative. Cet affrontement au réel (même sans authentique prise de risque vitale) est présent de manière plus ou moins nette chez tous les adolescents. La capacité d’assumer ses choix existe, de même que l’autonomie, si on la pense au sens étymologique (capacité à créer ses propres normes de vie), et non pas comme capacité de se débrouiller seul dans la vie en vivant « comme tout le monde ». La dépendance physique n’empêche pas l’existence de l’autonomie ainsi définie.

23 Mais cette voie oblige à renoncer aux stéréotypes de la virilité conditionnant généralement l’inclusion dans un groupe de jeunes hommes et par là à une identité reconnue par les pairs.

24 Ce constat de mise à l’écart doit pourtant être relativisé, grâce notamment à l’apparition des lieux de pratiques handisports, qui sont également des lieux de rencontre entre personnes valides et handicapés (Marcellini et al., 2010). Mais ici encore l’importance du handicap et de ses conséquences sur l’activité physique crée des différences de reconnaissance entre les personnes.

D’AUTRES MASCULINITÉS ?

25 Il existe bien des rôles masculins traditionnellement valorisés d’où la virilité est écartée : les prêtres plaisent par leur qualité de présence. Ils sont censés être compréhensifs, attentifs, instruits et dépourvus de passions coupables. Le jeu de la séduction peut s’y développer sans risque de violence pour la femme ou la personne adoptant ce rôle féminin. La séduction exercée par un homme handicapé peut s’y apparenter, puisqu’il n’y a pas de risque de le voir imposer à autrui une contrainte physique. L’autre peut s’approcher au rythme de son propre désir, chose rarement acceptée par la majorité des hommes « virils ». Remarquons que dans les fantasmes que nous exposons ici, tout se passe comme si un interdit de la sexualité marquait l’homme handicapé au même titre que le prêtre catholique, ou encore comme si passer à l’acte impliquait une puissante transgression, un amour se jouant de l’interdit… Mais quel serait au juste cet interdit ?

26 La survalorisation dont sont souvent l’objet les hommes (et femmes) handicapés peut également intervenir dans cette puissance de séduction. Cette survalorisation est probablement en partie une défense contre l’agressivité que suscite le handicap chez l’autre. Elle fait de la personne handicapée une sorte d’être exceptionnel, à part, que l’on peut idolâtrer sans se rendre compte qu’on la manque en tant que personne. Il se peut qu’on l’admire à la manière d’une star de cinéma (Stiker, 2010), comme un être qui n’a pas vraiment sa place dans la réalité quotidienne, mais semble la transcender par sa seule présence, quelqu’un qui a su dépasser les vicissitudes de la condition imposée par l’état de son corps. Mais il n’est pas certain que ce type de représentation survive longtemps au jeu de la séduction et à une relation amoureuse, car ici encore elles se situent davantage dans le registre du fantasme que sous celui de la rencontre de l’autre. Il faut pourtant être prudent : combien de relations dites « normales » reposent-elles sur ce type d’illusions rassurantes et de survalorisation de l’autre ?

27 Si l’on cherche la spécificité du rapport à l’autre lorsqu’il est en situation de handicap, il faut revenir, plus simplement, à la manière dont il est possible de suppléer à l’incapacité de se déplacer et d’occuper l’espace. Le travail du regard et du discours font partie de ces autres possibilités.

LE REGARD ET L’OCCUPATION DE L’ESPACE PAR LE CORPS VIRIL

28 Interrogé sur ses représentations de la virilité, Zig Blanquer, atteint d’une maladie évolutive qui l’a progressivement rendu tétraplégique, remarquait que la plupart des hommes handicapés avec des pathologies altérant la capacité musculaire n’ont pas une voix qui porte, « mais plutôt une voix éteinte, peu audible, voire fluette. De ce fait il me semble que nous [hommes handicapés] développons bien plus le regard, la communication visuelle, ce qui n’est pas le fort habituellement des hommes (le regard masculin est bien plus circulaire, il balaie, là où le regard des femmes est plus posé, ciblé).

29 De même, le corps masculin doit être pleinement présent, d’une présence qui investit fortement l’espace, que ce soit dans les postures ou dans la gestuelle. Un homme va s’asseoir dans un sofa bien souvent en étendant ses bras et ses jambes, et ainsi de suite dans l’investissement de l’espace. Nous n’avons pas cette possibilité d’investir l’espace, étant confinés à celui de notre fauteuil. Il me semble que cette certaine concentration spatiale des hommes handis, leur façon de ne pas « gesticuler » dans l’espace leur permet en contrepartie d’avoir une acuité dans cet espace, une attention très forte aux autres ».

30 Le regard peut être une manière de toucher l’autre, une forme de contact à part entière pour qui ne peut caresser de sa propre main ni mobiliser son corps. De nombreux hommes handicapés ont développé cette capacité à caresser du regard et du sourire, ce qui est une qualité généralement oubliée mais essentielle de la séduction masculine.

31 Il s’agit là d’une autre façon d’être masculin et d’assumer sa virilité en renvoyant à la femme une image en miroir de sa propre féminité. Nous rencontrons ici un autre aspect de la virilité, qui « n’est rien d’autre que la confiance qu’un homme peut avoir dans son appartenance à son sexe. Une sorte de certitude rassurante, car sereine. Et si rien n’est plus difficile à définir que cette appartenance que chacun développe à son gré, elle est le miroir dans lequel les femmes se contemplent avec volupté. La virilité est une forme de confiance, de force tranquille… » (Pologny, 2008, p. 245)

32 Renvoyer à l’autre une assurance et une confiance en laquelle elle peut se reconnaître. Voici une manière pour le moins originale de comprendre la virilité. Il ne s’agit pas d’un regard qui juge et qui valorise (comme on peut valoriser un bel objet), mais d’un regard qui s’ouvre à l’empathie et à l’échange tout en sécurisant. C’est une manière de recevoir plus que de prendre.

33 Il y a des regards qui percent et se montrent intrusifs. Celui dont nous parlons est enveloppant. Il peut soutenir ou porter. Donner de la confiance et envelopper comme des bras embrassent. Il n’est pas dénué d’intention ou de sous-entendu. Ce serait une nouvelle fois le désexualiser que de le considérer comme une simple ouverture à l’autre.

34 Le regard d’un homme qui a un handicap peut se faire insistant, insidieux, voire franchement lubrique. Il peut jouer le rôle que joue le contact d’une partie du corps. Ce regard est une manière de toucher à distance qu’ont appris à développer beaucoup d’hommes en dépendance physique (y compris des hommes polyhandicapés). Il peut servir de préliminaire comme l’est la proximité physique ou un geste amenant au contact. Il peut être bien sûr relayé par la parole et l’habileté à trouver le mot juste pour créer une intimité avec l’autre, une enveloppe verbale, chose plus délicate pour les personnes qui ont peu accès au langage oral.

35 Le stade suivant de la reconnaissance identitaire en tant qu’homme est l’union socialement reconnue avec une femme puis l’accès à la paternité et à la parentalité (avec l’autorité paternelle qui en découle). Mais alors même que nous découvrons des figures de nouveaux pères, qui intègrent davantage d’éléments féminins, il semble que les hommes handicapés restent tributaires (y compris dans leurs propres représentations) de la figure traditionnelle du Père.

36 Pourtant, cette figure du dominant fondamental n’est pas nécessairement liée à une incarnation : la statue du commandeur ne se touche pas. Immatérielle, elle résiste même à la mort, elle hante de sa puissance écrasante ceux qui subissent son joug. Pourquoi l’autorité serait-elle encore associée à la puissance physique ?

VIRILITÉ PATERNELLE ET AUTORITÉ PATERNELLE

37 Interrogé sur la prise de risque et sur la paternité, Marcel Nuss nous confiait que dans son cas, l’une avait dépendu de l’autre : à vingt ans, il a fait le choix de rester hospitalisé (à vie, pensait-il alors) dans un service de réanimation pour ne plus dépendre de ses parents. C’était pour lui une entrée dans le monde des adultes et une prise de distance délibérée par rapport au cadre familial qui lui ont permis peu à peu d’atteindre une grande autonomie psychique. D’autant que cette décision lui a permis de rencontrer sa première femme et d’avoir des enfants.

38 Mais le fait même d’avoir une sexualité, d’être marié, de devenir père, n’a pas curieusement pas suffi pour qu’il soit reconnu dans sa virilité, avec le risque pour lui d’intérioriser ce refus : « en ce qui concerne les qualités requises pour être viril, la vie m’a aussi appris que c’est le regard que l’on pose sur vous qui, à un moment donné, révélera votre virilité ou l’éteindra. On ne se décrète pas viril, on le devient ou on ne le devient pas, c’est une lente mutation contextuelle et culturelle ».

39 Il ajoute, à propos de la fonction d’autorité que l’on prête au père : « Combien de fois n’ai-je entendu, notamment lorsque mes enfants étaient en bas âge, que dans mon état de totale dépendance physique, il était impossible d’avoir de l’autorité ?

40 Cette remarque n’a rien d’étonnant dans une société à dominante machiste mais n’en est pas moins un préjugé erroné. Car s’il y a une chose que le handicap m’aura apprise, c’est que l’autorité est une question de présence et non de force physique. Ce n’est pas celui qui fait peur –en étant une menace, un danger possible – qui a de l’autorité mais celui qui « en impose » par sa force de persuasion.

41 L’autorité s’inscrit dans ce qu’on est non ce qu’on fait (en l’occurrence, « je te fais mal si… »). Par conséquent, il ne s’agit pas de contraindre par la force mais de convaincre par l’expérience ; convaincre qu’on a raison plutôt que de contraindre par la raison… du plus fort.

42 Enfin, il ne peut y avoir de bonne autorité sans un minimum de confiance, donc de liberté. Parce que toute existence se construit sur des expériences, bonnes et parfois aussi mauvaises. Confiance en l’autre, confiance en la vie et confiance en soi sont indispensables pour bien vivre et bien aimer. De plus, une bonne autorité doit être capable d’apprendre à son prochain, quel qu’il soit, à avoir confiance en soi.

43 Celui qui sait être respecté et donner confiance a de l’autorité, même s’il est handicapé ».

44 La figure du Père peut donc être incarnée par une personne handicapée, et plus encore quand on la pense sous ses modalités nouvelles, où interviennent l’écoute et la compréhension, traditionnellement dévolues à la figure maternelle (Korff-Sausse S., 2009b, p. 93). Pourquoi faudrait-il que les hommes handicapés soient des pères castrateurs inspirant la peur, arbitres intransigeants porteurs de la Loi et de la parole quand une grande part des pères contemporains ne le sont plus ?

UNE SEXUALITÉ ET UNE PUISSANCE PROCRÉATRICE MISES EN DOUTE

45 Bien qu’ayant eu deux enfants avec sa première femme, Marcel Nuss a souvent vu sa paternité mise en doute, nombre de personnes s’interrogeant sur le fait qu’il puisse réellement être le père de ses enfants : « comment a-t-il fait pour avoir des enfants ? » demande devant lui en pouffant un candidat à un poste d’accompagnant qui venait passer un entretien d’embauche (Nuss, 2008a). D’autres personnes qui pourtant le connaissent bien se demandent encore s’il peut réellement avoir des relations sexuelles… La puissance sexuelle est toujours liée à l’image d’une domination physique du mâle, à la domination d’un homme actif sur une femme passive à la pénétration… et l’on ignore très largement qu’une personne tétraplégique peut avoir des érections et une sensibilité génitale fine, lorsqu’il n’y a pas rupture de la moelle épinière.

46 Les raisons de ce déni d’une sexualité possible sont sans doute liées à la peur de l’engendrement et de la reproduction du handicap [2]. Celle-ci renvoie à la possibilité de la transmission génétique, mais pas seulement. La procréation apparaît nettement plus risquée, y compris pour la fratrie et les parents des hommes handicapés. Certains parents ont été renvoyés au sentiment d’un échec procréatif, à la culpabilité qu’a suscité le handicap de leur enfant. Une peur est donc associée à la sexualité et à la procréation (comme si l’une et l’autre étaient forcément liées), et l’homme handicapé hérite largement des représentations parentales qu’il rencontre au moment où il envisage lui-même de devenir père.

47 Par ailleurs, la procréation est une inscription dans une filiation. Or l’homme handicapé de naissance a un problème de filiation à résoudre, en raison de l’importance culturelle que nous attachons à la ressemblance aux parents. Il est un descendant dissemblable, que certains parents ont du mal à envisager comme leur fils, parce qu’ils ne se retrouvent pas en lui. Il n’y a pas eu reproduction au sens strict, mais genèse d’un individu marqué par sa différence. Il est difficile de s’identifier à ce fils, de se survivre à travers lui, car il ne ressemble pas assez à soi. Cet individu moins-qu’un-homme, anecdotiquement sexué (son pénis jouant le rôle d’un indicateur comme la couleur des cheveux), n’arrivera jamais à disposer d’une puissance phallique satisfaisante. Il ne pourra pas aisément prendre la place détenue par un père dont les capacités physiques sont toujours supérieures aux siennes même une fois devenu adulte. Pire : parfois il n’est même pas censé lui survivre. Dans ces conditions, la position du Père est imprenable : toujours il vous dominera, et même vous enterrera.

L’IDENTITÉ SEXUELLE NÉGATIVE

48 Les personnes handicapées sont souvent placées dans un statut intermédiaire entre l’enfant et l’adulte, comme si l’on attendait d’elles qu’elles reconnaissent leur incapacité à avoir une sexualité, en dehors de toute identité sexuelle hétérosexuelle ou homosexuelle. La question de l’homosexualité, de la bisexualité ou encore de la transexualité pour une personne handicapée paraît mineure puisque la sexualité elle-même n’est pas assimilée à une possibilité réelle, et encore moins à une possibilité de construire une identité, l’identité étant systématiquement rapportée au fait d’être handicapé avant d’être homme, comme s’il s’agissait là du principal vecteur d’identité individuelle (Korff-Sausse 2009a, Nuss 2008b).

49 Il n’est donc pas sûr que l’on soit choqué de la même manière par l’homosexualité ou la bisexualité d’une personne handicapée qu’on ne l’aurait été par l’intrusion d’un désir sexuel « anormal » chez une personne « normale ».

50 Dans le cas qui nous occupe, l’identité sexuelle négative est une notion extrêmement parlante, puisque les individus sont purement et simplement niés en tant que possédant une identité sexuelle. La personne homosexuelle peut certes être figée dans une identité sexuelle stéréotypée et dépréciée, mais s’il y a négativité, il n’y a pas dans nos sociétés pure et simple négation de l’identité homosexuelle adulte (ce n’est pas le cas dans les cultures où l’homosexualité reste taboue). En revanche, la personne handicapée est parfois asexuée (considérée comme handicapée avant d’être masculine ou féminine), et très souvent désexualisée comme si son pouvoir génital et reproducteur n’existait pas. Le risque de ces représentations pour le sujet est l’intériorisation précoce de cette négation, où la conscience de ses propres capacités de séduction ne viendrait que trop tard (ou jamais).

51 Ceci intéresse la philosophie contemporaine, où l’idée même d’une « identité sexuelle » reste discutable, si l’on suit des auteurs comme Michel Foucault ou Judith Butler. La fixation de l’identité sexuelle ne peut avoir lieu qu’au prix d’une rigidification dans laquelle le sujet n’est pas tenu d’entrer. Foucault aurait certainement été intéressé par l’idée d’un sujet d’emblée nié dans sa sexualité même. Et c’est précisément cette négation qui se trouve à l’œuvre avec la personne handicapée. Non pas seulement avoir accès à une identité « masculine » ou « féminine » (qui d’ailleurs n’aurait guère de sens pour Foucault), mais avoir accès à la reconnaissance d’une possibilité sexuelle, dont les modalités peuvent être variées (il n’existe plus guère de « normalité » en la matière).

LA VIRILITÉ HÉTÉRO-SEXUELLE RÉIFIE L’IDENTITÉ

52 L’important pour Foucault n’est pas la revendication d’une identité, qui apparaît comme réifiante, close sur elle-même, mais la revendication d’une création sexuelle en rupture par rapport aux formes identitaires produites dans notre dispositif de sexualité. Ce dispositif désigne la construction culturelle de la sexualité par l’ensemble des discours, des mises en scènes, des exhibitions et des interdits qui lui sont associés. Les pratiques sexuelles sont elles aussi parties intégrantes de ce dispositif. La sexualité telle qu’elle existe et se développe est plus importante que l’identité sexuelle « réelle » des individus, car celle-ci est illusoire, à moins d’entretenir avec elle un rapport distancié :

53 « si l’identité devient le problème majeur de l’existence sexuelle, si les gens pensent qu’ils doivent « dévoiler » leur « identité propre », et que cette identité doit devenir la loi, le principe, le code de leur existence ; si la question qu’ils posent perpétuellement est : « Cette chose est-elle conforme à mon identité ? », alors je pense qu’ils feront retour à une sorte d’éthique très proche de la virilité hétéro-sexuelle traditionnelle » (Foucault, 1984, p. 1558).

54 La virilité hétéro-sexuelle apparaît comme une source d’identité figée dans une éthique, entendue ici comme manière de conduire sa vie. Or c’est bien traditionnellement à l’homme d’incarner « la loi, le principe et le code de l’existence » dans une identité à soi, à l’homme d’incarner ce qui ne comporte pas de faille, et ce qui dure. Cette virilité de référence est hautement normative, elle impose la règle et la loi au sein de la société, au sein de la famille… On comprend que toute faille dans cette virilité hétérosexuelle puisse être redoutable, puisqu’elle est porteuse de la permanence de soi (de l’identité à soi). Mais à fossiliser ainsi l’identité, ne manque-t-on pas ce qui fait une identité humaine, à savoir la possibilité d’être soi à travers la recherche de soi ?

55 Or la personne handicapée, plus encore que la personne ordinaire, se voit assigner une identité figée. Elle subit l’assujettissement aux normes qui la constituent, comme celles-ci constituent chaque sujet. Judith Butler reprend à Michel Foucault cette notion d’assujettissement, au double sens du terme sujet (sujet autonome, sujet soumis au pouvoir). Chaque sujet nie cet assujettissement, il le refuse, se retourne contre lui, mais n’y échappe pas. Car arracher ces normes intériorisées reviendrait à arracher sa propre peau. Elles participent de l’identité (et notamment de l’identité sexuelle). La libération, le fait de sortir d’une place à laquelle on a été assigné, ne peut pas être pensée sans une intense culpabilité puisqu’il y a eu construction de soi avec la conviction que c’était là sa place (et non pas avec le sentiment d’une privation). Quand ce que l’on n’a pas est inaccessible, il ne s’agit pas d’une perte, mais d’une chose qu’il est coupable de désirer, ou illusoire de vouloir. Or, on a beau concevoir que la réalité n’est au fond elle aussi qu’une résultante d’une construction sociale, il faut beaucoup de travail sur soi pour s’apercevoir qu’il n’y a pas de fatalité organique ou naturelle à accepter telle ou telle condition. Le féminisme l’a montré et dénonçant l’idée d’une incapacité des femmes (à exercer l’autorité parentale, à gagner et gérer l’argent du ménage) qui serait fondée en nature, sur une conformation organique. Et l’on peut se demander si les incapacités de toute personne, handicapée ou non, n’ont pas aussi une part fortement normative à travers la place qui leur est assignée et la place qu’il ne leur est même pas possible d’envisager.

56 S’interrogeant sur l’identité hétérosexuelle et l’interdit de l’homosexualité, Butler remarque que cet interdit masque ce dont il est la perte, de telle sorte que cette perte n’est pas représentée comme telle (par forclusion). Elle rapproche ce phénomène de la mélancolie au sens freudien où l’objet est perdu et avec lui la conscience de la perte, non sans qu’il y ait une intériorisation forte de l’objet sous forme d’identification.

57 Selon Butler, un sujet ne désire pas en fonction de ce qu’il est naturellement destiné à désirer, mais il intériorise ce qu’il n’a pas le droit de désirer (les individus de sexe masculin quand on est un garçon, par exemple). Le genre serait fondé sur la privation. Et cette interdiction est inscrite dans l’identité même du sujet, qui se construit et demeure à travers ce qu’il ne peut désirer. L’identité sexuelle passe donc par la condamnation de certaines possibilités d’amour. On est un homme dans la mesure où l’on ne désire pas un autre homme. Par conséquent, le fait de désirer un autre homme met en question le fait d’être un homme [3].

58 Nous pourrions dire en nous inspirant de ces analyses que le sujet handicapé a été amené à intérioriser qu’il n’a pas le droit de désirer ou qu’il n’a pas le droit d’être un homme à part entière. Il est socialement toléré dans la mesure où l’on condamne une partie de sa virilité du fait d’une limitation conçue comme biologique, d’une asexuation « naturelle ». En fait, c’est l’intériorisation de l’interdit et l’identification à la figure inaccessible de l’homme viril stéréotypé qui crée cette impression d’une nature contre laquelle il serait illusoire de lutter.

LA CRÉATION RENOUVELÉE DE L’IDENTITÉ SEXUELLE SELON MICHEL FOUCAULT

59 Face à ces limitations de l’identité, Michel Foucault envisageait dans ses œuvres tardives une création identitaire continue, une création sans rite de passage où l’on devient homme, sans reconnaissance d’un statut social d’individu viril, sans revendication d’une « identité profonde » à révéler et qui permette de s’appuyer sur elle. La seule nature dont nous disposions est une force, et cette force n’a pas de forme ou de destin préétabli. La force n’est pas à chercher dans la stabilité, mais dans le détour et dans le jeu. Ce jeu n’est pas le signe d’une inconséquence : on peut y être très sérieux. Il doit s’interpréter autant en un sens ludique qu’en un sens mécanique : il y a du « jeu » dans la machine, dans la mécanique des normes. Et ce jeu agit comme force dynamique et protéiforme. En ce sens, si je suis moi, c’est parce que je m’invente moi-même, et pas seulement parce que je revendique une forme d’héroïsme menant à la découverte de soi, à la vérité sur soi, qui est selon Foucault connotée d’un point de vue viril hétérosexuel parce que porteur d’un code d’existence réifiant l’identité.

60 L’identité sera donc davantage rapportée par Foucault à l’unicité de l’individu (à son caractère d’être unique). En revanche, si nous entendons par identité le caractère de demeurer le même au cours du temps, alors « les rapports que nous devons entretenir avec nous-mêmes ne sont pas des rapports d’identité ; ils doivent être plutôt des rapports de différenciation, de création, d’innovation » (Foucault, 1984, p. 1558). Une identité synonyme de stabilité est un risque pour le sujet qui s’y identifie. A cette stabilité doit être préférée une labilité de ses propres représentations au sein des normes.

61 Ces aspects de la réflexion de Foucault paraissent particulièrement importants pour qui se trouve d’emblée hors normes, puisque l’identité n’est pas à rechercher selon une norme structurant le rapport à soi sur le modèle de la statue de soi. Peu importe au fond de ne pas avoir la stature exigée par l’image de la virilité hétérosexuelle : il peut y avoir, il doit y avoir d’autres formes d’acceptation de soi sous l’égide du jeu, du jeu que l’on donne aux normes sans s’abîmer dans l’incertitude ou la culpabilité. Peuvent ainsi se développer les formes de séduction masculines et les formes de paternité nouvelles qui ne sont pas traditionnellement associées à la virilité. Elles ne pourront être validées subjectivement qu’en prenant acte de leur existence sociale déjà bien réelle.

RENARCISSISATION

62 Nous avons rencontré pour écrire ce texte des hommes qui ont un handicap physique mais séduisent, parfois plus que d’autres hommes. Généralement leurs conjointes ont eu des relations avec des hommes physiquement valides par le passé mais se déclarent plus satisfaites de leur relation actuelle. Certaines ont même quitté leur conjoint valide pour vivre avec un homme atteint d’un handicap ordinairement qualifié de « lourd ». Le caractère de séduction associé au regard dont nous avons souligné l’importance revient à plusieurs reprises, mais aussi la qualité de la relation, l’importance de l’échange, notamment verbal, entre les partenaires.

63 Ces autres formes du masculin, lorsqu’elles sont mises en évidence et valorisées, peuvent jouer sur la création de soi à travers la reconnaissance de son propre pouvoir de séduction, à travers des formes d’existence qui ne sont pas a priori prévisibles puisqu’elles s’originent dans la présence à soi et la présence à l’autre. Mais quels meilleurs guides trouver en matière de plaisir partagé et de rencontre de soi ? La création de soi dans la séduction est essentielle. Et de la surprise initiale de se voir appréciés et aimés, contre toute attente, beaucoup de ces hommes passent à une affirmation de soi et de leurs qualités propres, rehaussées par un regard séduit. Comme nous l’écrit Marcel Nuss, « le regard séduit ne voit pas la dégénérescence, il voit au-delà et en dedans. De fait, il voit la vie en l’autre, quelle que soit l’apparence de cet autre – mon corps est comme un arbre mort plein de vies ».

Notes

  • [1]
    Cette perception est « féminine » dans la mesure où elle est majoritairement présente chez les femmes (et non pas exclusivement féminine). Un homme peut évidemment posséder cette sensibilité à la présence à l’autre par le regard.
  • [2]
    Même la sollicitude peut participer à la désexualisation des personnes handicapées, considérées contre toute évidence comme des enfants en latence, voire même comme des êtres asexués. De nombreux auteurs ont insisté sur les peurs liées à la sexualité des personnes handicapées et au déni de leur puissance sexuelle comme source de plaisir, de leur capacité procréatrice et de leur sexualité comme simple manifestation de leur génitalité adulte.
  • [3]
    Il s’agit de la transposition au masculin de ce que Butler dit de la féminité dans La vie psychique dupouvoir, (Butler, 2002, p. 205).
Français

À partir d’un travail clinique récent avec Marcel Nuss sur la virilité avec des hommes atteints d’un handicap l’auteur s’interroge sur les liens entre virilité et masculinité. Est interrogée l’identité sexuelle comme part de l’identité socialement construite dans un dispositif de sexualité. La clinique de l’homme handicapé physique, supposé dépourvu de virilité vient éclairer la clinique du masculin en général. Ne peut-on jouer un rôle masculin (par exemple dans la fonction paternelle, dans la sexualité ou au travail) sans posséder les attributs stéréotypés de la virilité ?

Mots-clés

  • Virilité
  • Masculinité
  • Handicap
  • Identité sexuelle
English

Virility and Masculinity in Handicapped Men.
A recent clinical case handled in partnership with Marcel Nuss pertaining to the question of virility in handicapped men has led the author of this paper to examine the bonds between virility and masculinity. The question of sexual identity as a social construct within the framework of sexuality is explored. The clinical case of a physically handicapped man whose virility had, it seemed, been lost sheds light on the question of masculinity in general, for it quickly became clear that a man can play a masculine role (through the paternal function, in sexuality and at work) without having to possess the stereotypical attributes of virility.

Key-words

  • Virility
  • Masculinity
  • Handicap
  • Sexual Identity

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  • Blog internet : http://lamourhandicape.over-blog.com/article-3901939.html
Pierre Ancet
Maître de conférences en philosophie, Centre Georges Chevrier, UMR CNRS 5605, Université de Bourgogne.
Mis en ligne sur Cairn.info le 30/09/2011
https://doi.org/10.3917/cpsy.059.0039
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