CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Chaque amant « se fie » quelque peu à son partenaire ; il s’est fié, et continue plus ou moins longtemps à « se fier ». Jusqu’où ? Peut-il « croire » encore assez pour lui faire « crédit », et quelles en sont les limites supportables ? Ou plutôt de quelle manière évolue cette « fiance », quel est son devenir quand elle dure tant soit peu ? Quel « lien » plus ou moins réciproque constitue-t-elle alors, en relation avec un mouvement comparable chez le partenaire ? Quel degré de conscience en ont chacun des partenaires, ou que signifie dans les profondeurs de chacun le sentiment plus ou moins clair de ce lien, ou de la croyance en ce lien ?

2Telles sont les questions qu’est amené à se poser l’observateur et particulièrement le thérapeute analyste du couple qui le consulte. Il nous faudra d’abord appréhender l’essentiel de ce que représentent les notions de « l’action de croire », et celle de « lien ».

3Nous nous attacherons ici à l’action du croire dans sa dynamique. Mais avant d’aborder la place du « croire » dans la création du « lien » entre des amants, et plus largement d’un lien de nature groupale, il nous faut appréhender cette notion de lien, qui, par les multiples sens qu’elle laisse supposer, comporte plus d’une dimension paradoxale. Malgré cette ambiguïté elle est une réalité vécue par tous les humains et fait partie des langages parlés par les hommes : le clinicien confronté aux couples souffrants ne peut la laisser de côté ; au contraire, il se doit de l’explorer.

4Le « lien » englobe des dimensions qui sont loin d’être toutes heureuses et ne méritent pas toujours une description positive ou teintée d’optimisme ; nous tenterons d’en saisir l’origine et les effets, aussi objectivement qu’il est possible en ce champ où la dimension subjective est fondamentale, en particulier dans celui de la vie amoureuse et conjugale En effet la constitution d’un lien ne passe pas toujours par un « choix d’objet d’amour », ni par une lune de miel. Dans les profondeurs psychiques, entre l’emprise par séduction et l’emprise par viol(ence) existent parfois des frontières peu claires, en tout cas pas toujours si claires que ne le souhaiteraient les lois de l’éthique ou celles de la société. Elles induisent une plus ou moins totale paralysie du fonctionnement psychique du sujet fasciné, ravi à lui-même et qu’une forme massive d’emprise a désormais soumis jusque dans ses profondeurs psychiques. Ce ne sont là qu’exemples extrêmes, mais ils illustrent cependant la continuité des phénomènes présents et, parfois, constitutifs d’un « lien » de fait.

5« Lien » n’est pas « liaison ». Lien suppose ou exige liaison, mais ne s’y limite pas. En général il suppose aussi « attachement ». Dans le langage quotidien cependant, chacun fait spontanément la différence. Je me garderai ici d’en rechercher une définition académique, mon propos restant de faire sentir divers aspects plus ou moins conscients que véhicule ce concept ambigu, situé au cœur de plusieurs problématiques entrecroisées, peut-on dire, mais riche de sens en chacune d’elles.

6Un aspect important de la notion de lien peut déjà être saisi à partir de la réflexion linguistique sur l’étymologie : ligare (lier, attacher) a donné ligamen (lien, cordon, bandage) : le « ligamen » rappelle la proximité entre lier et attacher. D’une part, lier et attacher peuvent être engendrés par les liens de l’amour, mais aussi par ceux de la contrainte, et la clinique « conjugale » montre parfois la difficulté de les dissocier. Le charme et la fascination que développe un amour intense ont souvent des similitudes avec d’autres formes de fascination susceptibles d’engendrer une inhibition des moyens de défense du partenaire séduit.

7D’autre part les théories de l’attachement montrent la continuité des rapports d’attachement, présents depuis la naissance et persistants, heureusement ou malheureusement, dans toute relation affective dense, notamment dans la passion et la vie amoureuse. Même quand il réussit à éviter les abus des rapports de pouvoir, un lien amoureux comporte toujours quelque ambiguïté de l’ordre de l’attachement, entraînant souvent des réactions inadaptées de la part des partenaires, notamment de celui qui se sent menacé dans son individualité ou son autonomie de pensée.

8La place de processus inconscients dans la construction d’un lien entre deux (ou plusieurs sujets) semble évidente à tout observateur. Malheureusement, si les processus d’identification projective et d’incorporation sont massifs dans le jeu de la passion et donc dans les relations de couple, ils sont, du fait de leur archaïsme, difficiles à traduire et à faire élaborer par les patients à travers les mots du langage adulte courant, aussi bien d’ailleurs que ceux du langage philosophique. Par leur massivité vécue dans les structures inconscientes de la personnalité ainsi que dans la violence de l’émotion, ces processus psychiques échappent souvent même à ceux qui ont entrepris une sérieuse psychanalyse individuelle, dans le cadre d’un transfert qui ne leur a pas toujours permis de se confronter à l’inconscient ou au vécu de leur partenaire.

9Ces phénomènes surgissent alors brusquement au cours du travail psychanalytique en couple. Leur massivité fait saisir, non seulement le caractère paradoxal, apparemment incohérent des attitudes des partenaires, mais aussi la violence de la douleur lorsque, en cas de déchirure de ce lien de couple, l’un de ses membres doit vivre cette perte : car cette perte n’est pas perte par détachement ou consécutive à un processus de deuil, mais se révèle essentiellement perte par arrachement d’une part méconnue de soi, placée en l’aimé(e), confiée parfois comme le meilleur de soi, introduite ainsi en l’Objet d’amour. Symétriquement, le ou la partenaire, qui est aussi Sujet, a, en tant que tel, incorporé, ou bien « introjecté » cette part de l’autre en lui, souvent sans en avoir conscience, dès qu’un lien amoureux s’est constitué entre eux deux.

10Tels sont les constituants les plus essentiels du lien amoureux. Cependant du point de vue des thérapeutes de couple ou de groupe, le « lien » lui-même ne peut être considéré comme limité seulement à une « relation d’objet », au sens de la conception psychanalytique classique tirée de la seule expérience de la cure individuelle. Un courant influent de la psychanalyse contemporaine pourtant (voir le remarquable travail de B. Brusset sur la « psychanalyse du lien »), a tenté de considérer le « lien » comme appartenant à cette catégorie de la relation d’objet, dans un sens ici très élargi. De ce point de vue, le Sujet est d’abord « Sujet de ses pulsions ».

11Mais, en édifiant sa dernière théorie des pulsions, où les pulsions sexuelles sont remplacées par les pulsions d’amour ou de vie, Freud donne un nouveau sens à la notion d’Objet : au-delà de l’objet des pulsions, se situe l’objet d’amour. L’idée sous-jacente est que l’orientation même de la vie conduit vers cet Objet. De même l’idée de « liaison » devient la marque principale de l’Éros au sein du psychisme, et pas seulement dans la vie érotique. Et plus tard, ce seront les pulsions de mort (« Thanatos ») qui seront par Freud opposées dans sa métapsychologie aux pulsions de vie. Laissons-là pourtant ce débat très théorique.

12En effet, beaucoup de psychanalystes délaissent aujourd’hui un tel appui de la théorie psychanalytique sur les modèles biologiques de l’époque de Freud, et se détachent aujourd’hui de la notion de « pulsion ». Cependant personne ne nie qu’existe quelque chose de « pulsionnel », une force psychique qui propulse et en quelque sorte dirige le Sujet vers cet Objet en s’y liant : force psychique qui, dès lors, sous-tend la création d’un lien. Une force psychique qui oriente le Sujet vers un Objet ? Cela évoque précisément celle-là même qui sous-tend l’action de croire. Nous avons vu plus haut que cette « action », comprend toujours un versant affectif associé à son aspect cognitif : il s’agit d’un « mouvement affectif vers », rejoignant la définition du croire par Husserl comme « viser un objet en tant qu’étant ».

13Cela semble empêcher de considérer le lien comme réduit à la dimension individuelle de « relation d’objet », laquelle répond à la description des phénomènes intrapsychiques. Le « lien » lui-même doit déjà être entendu comme extérieur au Moi de chacun des sujets, c’est-à-dire comme quelque chose de différent de l’Objet psychique « interne » tel que défini en psychanalyse. (Certes une représentation mentale de ce lien intériorisé peut devenir secondairement une sorte d’Objet « interne », mais il s’agit alors de sa représentation, non du lien lui-même). Le concept de lien ne fait d’ailleurs pas partie du vocabulaire classique de la psychanalyse ; il exige cependant un développement spécifique, nécessité par son importance en thérapie familiale (voir les travaux de M. Dupré la Tour sur les crises du couple et sur le lien).

14Plusieurs facteurs en effet empêchent les thérapeutes psychanalytiques de groupe et encore moins du couple, d’admettre cette réduction de la notion de lien à celle de relation d’objet.

15En effet, le lien est constitué, et parfois comme imposé par une présence, une sorte d’hyper-présence liée au « réel ». Il faut bien souligner que cette « présence » n’a pas toujours été voulue, ni même acceptée, elle a même parfois été plus ou moins infligée, comme on doit le constater après des circonstances traumatisantes, comme le rapt, certains types d’incestes, des enlèvements ou prises d’otage, lorsque la violence du traumatisme et sa dimension agressive n’empêchent pourtant pas toujours la constitution d’un lien durable (par exemple le syndrome de Stockholm, ou « le lavage de cerveau » : lien imposé, douloureux, fait de haine ou ambivalent, mais lien cependant, susceptible de générer ultérieurement et répétitivement des réactions souvent violentes, notamment autodestructrices, et donc très pathogènes et très difficiles à traiter.

16Nous n’aborderons pas ces problèmes ici aujourd’hui. Mais notre expérience de travail avec la passion plus ou moins partagée entre deux amants nous confronte constamment à des phénomènes du même ordre, où se manifestent des processus psychiques extrêmement archaïques de l’ordre de l’incorporation, induisant des réactions variables par lesquelles chaque amant tente de se protéger, sur un mode aussi archaïque, contre cela même qu’il désire à son insu en cette appropriation de l’autre, ou par l’autre.

17Il faut alors en faire l’analyse, et cela d’autant plus que le contexte culturel en interdit la reconnaissance ou l’aveu, et oblige ainsi à dénier ces désirs ou à les refouler dans l’inconscient. Cet interdit culturel de l’appropriation n’empêche pourtant pas qu’une forme plus ou moins symbolique de possession fasse partie de toute authentique relation amoureuse, comme en témoigne l’usage des adjectifs possessifs, ou des expressions comme : « Je suis, tu es mien(ne) », invocations poétiques ou musicales inspirant de nombreux Lieder. Appropriation totale parfois, partielle le plus souvent, mais vécue cependant comme impossible à supporter durablement, imposant en conséquence des mesures d’évitement, de fuite ou de séparation, de rejet, de haine défensive, etc., à comprendre alors comme des sursauts de sauvegarde d’une autonomie individuelle ressentie comme menacée.

18En effet la sauvegarde de cette « identité » individuelle de chaque sujet est souvent à ce prix; et aussi la stabilité du lien. En effet les couples qui ont osé ou réussi à affronter le temps sont ceux qui ont trouvé des compromis mutuels plus ou moins stables, mais susceptibles de permettre la jouissance épisodique d’une forme de possession de l’autre, tout en sauvegardant le maintien du sentiment de l’identité de chacun. Ce double mouvement de préservation à la fois de la passion et de l’autonomie psychique se réalise alors seulement grâce à un constant travail, en grande parie inconscient, répétant le travail initial d’individuation contemporain de la séparation infantile d’avec la mère au sein de la dyade mère-enfant.

19Bien que les formes concrètes de ces mouvements d’attrait et de défense soient multiples, la clinique qui en expose les difficultés et les échecs permet de nous faire une idée du processus groupal constituant la création du « lien » de couple. Dès l’attrait initial à l’origine du couple, les processus psychiques individuels, différents chez chacun se coordonnent en couple, réalisant une collusion inconsciente étroite entre les partenaires. Ils sous-tendent ainsi un processus mutuel et interactif, et, par leur intrication, tissent un lien, lequel acquerra peu à peu une nature groupale.

20Il devient ainsi difficile ici de se limiter aux seuls concepts de l’approche psychanalytique individuelle, appuyée sur une forme de relation de transfert tirée de l’expérience thérapeutique de la psychopathologie individuelle. Et pourtant cette compréhension psychanalytique, peut-être insuffisante pour saisir ce qui se construit entre les personnes, reste nécessaire pour saisir ce qui se passe à l’intérieur de chaque sujet, lorsque ce lien est établi. Ce « lien » de couple se constitue alors comme représentation.

21Une première distinction est déjà à noter ici. Du point de vue psychanalytique, c’est « l’absence » qui conduit le psychisme primitif inconscient à se créer cet Objet dit justement interne. Disons plutôt psychisme primitif que Sujet, à cette époque du développement où le petit humain immature n’a pas la perception claire d’une différence entre le « Soi » et le « Non-Soi » qu’est le monde qui l’environne. C’est « en l’absence », lorsqu’est perdu le support de l’objet externe de la réalité, que se crée l’Objet interne, re-présentant alors l’objet primaire (le sein, la mère, etc.) toujours désiré, espéré et à retrouver. Au contraire, le lien est construit ou provoqué par une « présence », comme le développent J. Puget et I. Berenstein, présence même parfois indésirée, voire redoutée, en tout cas présence d’un autre, d’une altérité reconnue à travers cette présence qu’impose la réalité de l’autre… C’est ainsi qu’on peut saisir que le facteur temps puisse contribuer à renforcer ce lien avec la durée de cette présence, et qu’il puisse y avoir conflit entre affaiblissement du désir et renforcement d’un lien en lequel croient les ou l’un des partenaires d’un couple.

22Se placer entre ces sujets, c’est alors privilégier une approche non plus intrapsychique, mais intersubjective : compréhension qui conduit à la perspective d’un « espace intersubjectif ». Ce champ a été ouvert par le courant de pensée phénoménologique. La phénoménologie a beaucoup aidé à la compréhension des relations interpersonnelles et très fortement influencé la psychiatrie au moins dans son approche « compréhensive » et, par exemple, soutenu le développement de certaines psychothérapies comme, en langue allemande, la « Da-Sein analyse ».

23Pourrait alors se poser la question d’une compatibilité entre deux théories partant et s’appuyant sur des types d’expériences différents. Or, précisément, c’est le domaine même des thérapies psychanalytiques de groupe : l’analyste confronté au travail analytique de groupe doit en effet, dans le propos tenu par un des membres, entendre à la fois son expression personnelle avec sa subjectivité propre liée à son histoire individuelle, familiale etc., et en même temps, sans les confondre, comprendre ce propos comme expression du groupe dont ce membre est momentanément porte-parole. Il y faut savoir reconnaître et bien différencier ces « deux espaces psychiques partiellement hétérogènes dotés chacun de logique propre », comme l’écrit R. Kaës. C’est là une pratique basale de la thérapie psychanalytique en groupe, avec, évidemment, la nécessité d’une formation spécifique.

24De quels moyens disposons-nous alors pour avancer dans notre saisie de la construction interactive du lien amoureux ? Et quelle place peut y prendre l’action psychique du « croire » ?

25Une fois clairement reconnue la distinction de ces deux champs de connaissance et celle des espaces correspondants – l’espace intrapsychique et l’espace intersubjectif –, il nous reste à trouver quelques ponts pour saisir la place du croire à l’origine du lien amoureux. Winnicott a préparé cette voie, et c’est à lui qu’il faut d’abord les emprunter. Il a en effet subtilement observé et défini la place de l’illusion et ses étapes successives chez l’être humain depuis ses origines.

26On sait que le bébé s’attache volontiers à un objet particulier comme une peluche ou le coin d’une couverture etc., qu’il suçote et serre contre lui. Cet « objet transitionnel » est particulièrement utile au moment de l’endormissement, précisément quand s’estompe la distinction du monde psychique interne et celui de la réalité externe; ou la distinction encore bien fragile entre Moi et Non-Moi. L’objet transitionnel ne perd que progressivement sa valeur, laquelle réapparaît souvent, y compris chez l’adulte, à l’occasion d’une émotion ou d’une phase dépressive. On peut aussi avec Winnicott rapprocher ces objets de certains gestes ou babillages d’allure symbolique peu claire, appelés aussi phénomènes transitionnels qui se constituent dans les profondeurs du psychisme infantile primitif, à travers une aperception du monde plus ou moins confondue avec l’ébauche d’un Moi. Ces phénomènes, actifs, permettent ainsi au petit être la première « possession d’un quelque chose qui n’est pas moi » ; et ces Objets constituent comme une partie presque inséparable de l’enfant, située « entre le pouce et l’ours en peluche ».

27Ce qui nous intéresse ici, c’est le statut et le devenir de cet objet intermédiaire. Par cette créativité primaire du bébé, une sorte d’image, ou de symbole, ou encore de schème d’action sont issus d’un Objet interne, comme le « sein », recréés grâce à la participation de la mère et sa « capacité d’aimer ». Plus tard fonctionnera bien sûr l’épreuve de réalité qui, de l’objet imaginaire du désir, distinguera peu à peu l’objet extérieur de la réalité. Mais entre les deux, à mi-chemin entre le subjectif et l’objectif, s’établit d’abord cette relation à l’objet transitionnel. « L’objet transitionnel et le phénomène transitionnel apportent, dès le départ, à tout être humain, quelque chose qui restera toujours important pour lui, à savoir un champ neutre d’expérience qui ne sera pas contestée. »

28Cette phase intermédiaire nous intéresse particulièrement ici. Elle répond à cette période du développement psychique qu’on peut avec Winnicott appeler celle de l’illusion, phase essentielle dont les traces persistent chez tous les humains qui l’élaboreront sous différentes formes suivant les conditions culturelles, et qui seront source de toute leur créativité. C’est d’abord une étape tout à fait importante dans la construction du Moi de l’enfant, en l’occurrence par l’ébauche de la distinction Moi-monde extérieur, expérience frustrante mais dévoilant l’illusion précédente. On pense en effet que cette étape est normalement préparée par l’expérience préalable d’une satisfaction liée à une plus archaïque illusion, instituée par la « mère », lorsqu’elle a placé le sein réel [ou son substitut] à l’endroit même et au moment même où l’enfant le désire. Est ainsi construite cette première illusion, celle de sa toutepuissance, c’est-à-dire l’illusion de sa capacité à obtenir en lui, immédiatement, la satisfaction de tous ses désirs. (Combien de parents savent-ils aider leur progéniture à renoncer à cette provisoire illusion !).

29Winnicott s’est attaché à mettre en évidence chez l’enfant la difficulté de cette étape du développement infantile où ce dernier tente de passer d’un univers interne, essentiellement projectif, à la reconnaissance d’une réalité extérieure et donc d’une altérité de l’objet au sein d’un univers qui n’est plus seulement une simple extension de Soi.

30Or l’expérience clinique des couples supposés adultes confirme la fragilité de ce passage et met en évidence les régressions qu’il subit, notamment sous les coups de la passion. Ces phénomènes font saisir la notion de « l’utilisation » de l’objet, si importante au sein de la vie amoureuse en certains de ses aspects, et si essentielle à faire analyser dans les conflits de couple. On y perçoit parfois des mouvements régressifs, c’est-à-dire ramenant l’individu à des modes de fonctionnements psychiques archaïques conduisant à une utilisation quasi-perverse du partenaire, lequel redevient une sorte de chose ou de moyen, comme une drogue ou tel autre objet d’addiction, réduit au rôle de « substance apaisante » ou de contenant protecteur. Le partenaire n’est pas, ou momentanément n’est plus, reconnu comme personne. Son altérité est mise en cause, elle n’est pas intégrée en permanence comme une évidence.

31C’est que l’altérité n’est pas d’emblée une évidence, contrairement à ce qu’imaginent souvent les adultes qui « raisonnent bien ». Elle n’a pas le statut d’une « réalité » pour le psychisme en cours de constitution. L’altérité ne s’instaure que peu à peu, et encore longtemps elle n’acquière qu’un statut incertain, quasi provisoire, tout comme un « postulat ». Ce n’est qu’à l’expérience répétée que l’être humain est conduit à l’admettre, sans preuve absolue, sans certitude, comme a été historiquement admis le postulat d’Euclide. Au cœur de la vie des couples, sous l’emprise de la passion, est parfois dénié ce postulat difficilement admis d’une réelle altérité d’autrui et notamment du partenaire. Les choses se passent comme si le partenaire de la relation amoureuse était « choisi inconsciemment pour sa capacité devinée à jouer ce rôle » d’objet d’addiction (voir Mc Dougall), comme une drogue exaltante ou apaisante.

32La criminologie, et parfois la pathologie montrent avec plus ou moins de violence le retour possible ou la persistance de l’état antérieur précédant la reconnaissance de cette altérité, état où le monde n’était qu’une « extension de soi », et le couple un espace d’appropriation, ou strictement fusionnel, dans lequel l’autre, non reconnu en soi, n’est que le moyen d’une satisfaction. Satisfaction qui peut alors (et alors seulement), devenir perverse.

33Pas d’altérité reconnue au partenaire sans l’accès à un espace psychique permettant cette reconnaissance. Pas de reconnaissance du « postulat » de cette altérité sans un espace propre, prolongeant celui que nous appelons « transitionnel », permettant une créativité et une création psychique sans certitude, hors démonstration. Or c’est typiquement l’espace de la croyance, au sens de « l’action de croire ». Action de croire qui, normalement, n’exclura pas la mise en place plus tard du doute rationnel émanant de la confrontation avec une réalité extérieure. Mais plus tard.

34Ces travaux de Winnicott, bien connus aujourd’hui, sont fondamentaux pour comprendre ce qui va devenir précisément le domaine principal de la croyance. Comme il l’écrit encore : « Ce champ intermédiaire d’expérience dont il n’a à justifier l’appartenance, ni à la réalité intérieure, ni à la réalité extérieure et partagée, constitue la part la plus importante de l’expérience de l’enfant. Il va se prolonger, tout au long de la vie, dans l’expérience intense qui appartient au domaine des arts, de la religion, de la vie imaginative, de la création scientifique. »

35Le rapport entre l’acte de croire et la constitution du lien se pose alors. Et sous des formes multiples qu’il convient donc d’explorer, ou de commencer à explorer.

36Avant un « croire quoi », il y a d’abord un « croire en quoi », préalable. Le « croire quelque chose » représente une fonction sans doute postérieure et élaborée dans un champ cognitif. Dans le champ affectif très proche du« corps » et de l’émotionnel, il s’agit d’abord d’uncroire « en », dès qu’est admise la reconnaissance d’une altérité et donc d’une présence. Avec ces deux aspects que la clinique oblige à distinguer : croire en le partenaire ? Et/ou croire en le couple ? C’est-à-dire croire en ce lien que les amants ont constitué, souvent sans savoir comment, ni jusqu’à quel degré ; et qu’ils ne savent donc comment faire évoluer, ou comment le renouveler, ni même comment mettre fin à telle forme de relation sans perdre totalement la part de Soi principalement inconsciente, que chacun a « confiée » ou « placée » et comme « inscrite en » l’autre ?

37Croire en, c’est à la fois anticiper, et se lier, c’est faire crédit sans certitude, sans savoir, du moins sans tout à fait savoir. C’est dans cet « espace du croire » que peut se créer le lien, le lien d’amour en tout cas ; ce lien n’est pas réduit à son inscription sociale ni à une matérialité qui n’en est qu’une extension ou le symbole, comme les fleurs, les tendresses, les relations sexuelles, le mariage, la légalité, etc. Le lien est d’abord et essentiellement situé en cet espace « transitionnel » où rien n’est assuré ! Espace où Soi et non-Soi sont mal distingués, où le Sujet et l’Autre sont mal distingués, espace presque onirique, « subonirique », espace de jeu, où l’autre est à la fois autre et soi-même.

38Faut-il utiliser ici, avec leurs nuances les concepts psychanalytiques appropriés d’introjection, ou d’incorporation ? Introjection, proche de l’intériorisation et de l’assimilation au moins fantasmatique des qualités d’un autre. Ou incorporation, où certaines parts ou événements traumatisants pénètrent le sujet malgré lui et dont il est conduit à se protéger en les enkystant dans des cryptes endopsychiques pour les maintenir à tout prix hors de la conscience ? Couples où l’aimé, choisi dans l’inconscient d’une collusion pathologique, n’a pas été reconnu consciemment dans ses aspects pervers, dangereux ou criminels. Ou simplement quand n’a pas été saisie en conscience par exemple la forte composante homosexuelle d’un partenaire qui va la révéler tard, alors que le lien premier est déjà fortement constitué ? Sans doute faudrait-il y interroger ou prendre en compte quels « objets partiels », quelles parties de cet autre sont introjectées, ou plus ou moins incorporées : l’Autre comme pouvant tout donner, ou tout accepter, ou pouvant tout prendre, tout dévorer, ou punir, frustrer, etc., rappelant très confusément les imagos parentales les plus archaïques ?

39En quelles parts de l’autre faire confiance, en quelles parts se fier ? En quelles parts se lier ? Se pose alors seulement le difficile problème de la fidélité : à quelle part de cet autre, et à quelle part alors de soi-même ? Fidélité à l’autre ou à soi-même, quand les parts sont intriquées ? D’où l’affreuse douleur de l’arrachement. Ni les catégories de la rationalité propre au monde de la réalité physique, ni les concepts qui lui sont liés ne sont ici suffisants.

40Ou encore en quel couple croire ? En quel couple croit cette personne liée libidinalement à son partenaire actuel, et en même temps liée au précédent par d’étroits rapports parentaux, que les adolescents savent si bien exploiter et faire durer ? En même temps, qu’en croit son partenaire ? Problèmes fréquemment apportés aujourd’hui en thérapie en couple. En principe ces deux types d’attachement sont très différents, et, dans l’imagerie sociale largement médiatisée du jour, ils sont censés ne jamais devoir poser de problèmes. D’où un effet de censure sociale qui en rend l’abord très difficile entre les partenaires eux-mêmes en dehors d’un recours psychanalytique à un thérapeute Les caractéristiques des espaces transitionnels les rendent souvent aléatoires, hélas, ils sont comme des esquisses, avec éventuellement des résurgences transgénérationnelles : esquisses alors plus proches de l’estampe japonaise que de l’écran du GPS, ou de la logique rationnelle ! Bien que des questions y restent ouvertes, on y retrouve cependant les concepts proposés ou initiés par Winnicott, utiles au long travail de l’analyse et particulièrement de l’analyse en couple, comme l’accès à la « capacité à être seul », ou la « capacité de s’absenter en présence de l’autre », ou des « effets de présence » repris aujourd’hui par Roussillon, par exemple.

41Croire n’est pas savoir, et, sauf à tomber dans le dogmatisme, il faut toujours s’en souvenir ; on croit toujours sans certitude, on croit sans « savoir ». Il arrive qu’on ne sache pas très bien ce qu’on croit, on pourrait croire l’inverse, mais on ne peut pas ne pas croire… Au moins dans le sens fondamental du croire proposé par Husserl dans son approche phénoménologique : « Croire, c’est viser quelque chose comme “étant”. » Au moins en notre champ, cette définition est plus authentique et plus immédiate que la définition plus classique et théorique du « croire, c’est prendre pour vrai », sans doute adaptée à certains champs de la cognition, ou de la perception, telle que l’exprime le vocable allemand Wahrnehmung.

42Sans doute beaucoup ne savent pas « quoi croire », ni « en quoi » croire ; et encore moins jusqu’à quel point, surtout si leurs modèles existentiels leur semblent fragiles, précaires, aléatoires, ou qu’ils ont l’expérience de s’être « faitavoir ». Beaucoup ne savent pas non plus distinguer « croire en l’autre » et « croire en soi », moins encore définir en quelle part de soi, en quelle part de l’autre, ou en quel aspect du lien, ils accordent crédit. Sans en être conscients, ils reproduisent alors les expériences vécues à travers les liens passés, celles de ceux dont ils sont nés, expériences enfouies au sein des cryptes (intra-psychiques) où ces traces ont été incorporées sans élaboration… Car nous répétons tous quelque chose de ce que nous avons vécu des liens passés, primaires, familiaux ou transgénérationnels, liens constitués par ceux, et avec ceux, qui ont « cru » en nous, et qui pour une part nous ont aussi constitués.

43Ce type de réflexion et d’investigation est très important en clinique familiale et groupale ; il permet d’échapper aux vains débats théoriques ou affirmations par lesquels les couples répètent ou se rejouent des pugilats sans trêves, à coup de croyances plus ou moins rationalisées, présentées comme réalités, ainsi placées hors du champ d’un authentique débat ou d’un échange, donc à ce titre totalement inaccessibles : faux débats répétitifs qui font le « lit » des éternels conflits conjugaux ou familiaux liés aux interprétations implicites que chacun donne secrètement du discours ou des gestes de l’autre.

44Le point de départ du travail analytique et thérapeutique doit toujours se construire ainsi à partir de ce que, à tort ou à raison, chacun « croit » de ce que l’autre est censé montrer par ses gestes, ses mots, ou ses comportements. S’introduit alors un « croire que » dont le sens a besoin d’être clarifié, corrigé ou mis en lumière de façon que chaque partenaire puisse le prendre en considération comme étant le subjectif de l’autre, quelle que soit sa propre croyance à lui. Il faut le faire travailler et retravailler sans cesse, en évacuant soigneusement la forte tentation de prouver.

45C’est ce que comprennent souvent mal certains consultants savants qui ont perdu l’usage ou la compréhension des prémices du savoir et notamment des phases préalables précédant la démonstration ou la preuve. Il ne faut évidemment pas confondre ce travail d’élaboration et de reconnaissance du sub-jectif de l’autre avec un débat sur les connaissances constituées en disciplines scientifiques, ou sur les différentes croyances constituées, religieuses ou pas, avec leur idéologie, l’affirmation de leur vérité ou de leurs dogmes, ou leur manière de s’imposer dans une culture donnée : débat d’un tout autre ordre.

46L’action de croire présente évidemment plusieurs aspects, qui se superposent souvent sans toutefois se contredire. La principale difficulté provient en effet de ce que ce malheureux vocable « croire » traîne toujours avec lui une multitude de sens, et qu’il ne peut pas se passer de les traîner ! Pour saisir la constitution du lien amoureux, nous avons surtout eu besoin d’analyser la fonction du « croire en », plus fondamentale et première, à travers le passage de la croyance et de la conviction à la confiance, puis au lien mutuel, enfin éventuellement à l’engagement. Ou, plus concrètement, le passage du « je crois » au « je me fie », puis « nous nous fions », puis « nous nous lions », et, éventuellement « nous nous engageons » ou nous nous « promettons ».

47Mais ce « croire en » ne peut être totalement distingué du « croire que », ou de la croyance-opinion, comme l’évoque Ricoeur. Reste donc à revenir sur quelques remarques autour de « l’acte de croire que » ou « croire quelque chose », en tant que tel : c’est-à-dire en tant qu’« attitude propositionnelle », comme le disent les logiciens ou les linguistes.

48Il y aurait erreur à ne faire l’analyse de ce « croire » qu’à travers ses significations premières, soulignées par l’histoire de la pensée humaine, telles qu’elle peuvent apparaître à travers les textes successifs de la philosophie antique, autour de la « doxa » grecque, proche de l’opinion, voire du « dokein » (paraître), même corrigé par l’« endoxon » proche du « probable » aristotélicien. Même si l’on y associe les conceptions stoïciennes postérieures mettant l’accent sur le jugement ou l’assentiment, on en resterait encore à l’ordre des significations cognitives, où « croire » n’est qu’une approximative et imparfaite construction du savoir, donc en constante référence à une notion de réalité ou de vérité supposée objectivable.

49Notons cependant que, même dans sa fonction cognitive, ce « croire que » garde une dimension d’anticipation, plus essentielle encore dans la fonction affective du « croire en », puisque répondant là au désir et au lien. D’où l’intérêt des recherches récentes, qui, au sein de la notion de « croire » font place à d’autres dimensions. Par exemple l’importance du langage propre à l’échange verbal et de la nécessité d’y distinguer des fonctions illocutoires, souvent voilées, par où passent les messages plus ou moins conscients cherchant à « agir » sur l’attitude de l’autre, messages où s’exprime une intentionnalité ou une « action » témoignant de l’importance d’un croire.

50Soulignons encore l’importance de la notion d’interaction : on ne croit pas tout seul, mais en rapport avec la croyance d’autrui, celle du partenaire ici, et aussi celle du corps social, c’est-à-dire de la culture environnante qui influence, exerce ses pressions aujourd’hui si puissantes parce que techniquement médiatisées, pressions qui tendent à obliger à penser, ou au contraire à dénier, ou même à « interdire de penser ». L’analyse du croire ne peut se passer de la saisie et de la critique de ces interactions.

51Une croyance est souvent réponse à une autre croyance : contradiction, révolte, soumission, ou progressive adhésion critique ; adhésion plus ou moins tolérante à celle de l’autre ou des autres. Tolérance pourtant nécessaire à la constitution d’un lien de couple durable.

Français

Le lien de couple n’est pas seulement relation d’Objet intrapsychique, mais processus interactif étayé sur les pulsions d’attachement et d’emprise de chaque partenaire. Ce processus est, dans l’espace transitionnel de chacun, très proche de l’action intuitive et anticipatrice du « croire ». Les thérapeutes se doivent d’aider à son élaboration en séance conjointe permettant l’accès à la reconnaissance de Soi et de l’altérité du partenaire.

MOTS - CLÉS

  • Lien
  • relation d’Objet
  • appropriation
  • altérité
  • action de croire
  • espace transitionnel
English

Being trustful, being confident, to become intimate : establishing the love bond

Not only is intra psychic objectal relation to form couple link, but the same are interactive processes supported by attachment drive and instinct to master. In individual transitional space, these processes are very much similar to intuitive and anticipating settings very close to the « believe in » mood. Therapists are due to help at its elaboration during the joint session, allowing both partners to be given access to self recognition and acknowledgement of partner’s otherness.

KEYWORDS

  • Bound
  • object-relation
  • appropriation
  • otherness
  • « believe in » act
  • transitional space

BIBLIOGRAPHIE

  • BRUSSET, B. 1988. Psychanalyse du lien (préface de A. Green), Paris, PUF.
  • En ligneDUPRÉ LA TOUR, M. 2005. Les crises du couple, Toulouse, érès.
  • FREUD, S. 1905. « De la psychothérapie », dans La technique psychanalytique, Paris, PUF, 1954.
  • HOUDE, O. ; MIEVILLE, D. et collaborateurs. 1993. Pensée logico-mathématique, Paris, PUF.
  • KAËS, R. 1979. (en collaboration) Crise, rupture et dépassement, Paris, Dunod.
  • KAËS, R. ; TISSERON, S. 1993. Transmission de la vie psychique entre générations, Paris, Dunod.
  • LEMAIRE, J.-G. 1957. « Psychopathologie de la pensée mathématique et du mathématicien » (thèse fac. médecine, Paris).
  • LEMAIRE, J.-G. 2005. Comment faire avec la passion, Paris, Payot.
  • MAC DOUGALL, J. 1988. Théâtre du Je, Paris, Gallimard.
  • PUGET, J. ; BERENSTEIN, I. 1986. « Le socle inconscient du couple », Gruppo n° 2 et 3, Paris, Apsygée.
  • ROLLAND, J.-C. 1986. « Un homme torturé », dans L’amour de la haine, Paris, Gallimard, NRP
  • WIDLÖCHER, D. 1986. Métapsychologie du sens, Paris, PUF.
  • WINNICOTT, D. W. 1975. Jeu et réalité, Paris, Gallimard, 1971.
Jean-g. Lemaire
Professeur hon. des Universités. Paris Descartes Psychanalyste SPP, thérapeute de couple et famille AFCCC et PSYFA Sq Lalo, rés Foch 78150 Le Chesnay
jean-g.lemaire@wanadoo.fr
Dernière publication diffusée sur Cairn.info ou sur un portail partenaire
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/04/2008
https://doi.org/10.3917/dia.178.0055
Pour citer cet article
Distribution électronique Cairn.info pour Érès © Érès. Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit.
keyboard_arrow_up
Chargement
Chargement en cours.
Veuillez patienter...