CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Les grandes perturbations familiales qui accompagnent les transformations sociales modernes nous invitent à revisiter nos conceptions sur la place tenue par le sexuel dans les liens d’alliance et sur celle concernant le travail psychique à soutenir autour des fantasmes liés au couple des parents dans la thérapie familiale. Pour la psychanalyse, la spécificité de la sexualité humaine consiste en sa liaison nécessaire avec les représentations et avec l’ensemble de la vie interne, les notions d’anticipation et d’après-coup permettant au sexuel d’acquérir une dimension psychique et émotionnelle à travers le fantasme.

2La question du secret et de l’énigme est d’une importance majeure dans la constitution des liens familiaux, ainsi que dans le travail thérapeutique, afin éviter l’intrusion de toutes les formes modernes d’exhibition et pour contenir au mieux l’excitation sexuelle déliée. Freud écrivait : « La sexualité est par nature traumatique » (1905). Elle réactive en effet les pulsions prégénitales et peut engendrer des formes de régression incestuelle qui entrent en collusion avec des réponses perverses dans le champ social.

3Le principe d’exogamie doit d’autre part soutenir la sexualité adulte du couple des parents, des adolescents, et accompagner la transformation des liens familiaux.

4Comment dès lors concevoir un travail thérapeutique qui tienne compte de ces données afin d’éviter les désordres pulsionnels qui s’expriment dans les liens fusionnels, confusionnants, sadomasochistes, ou dans les mises en acte familiales ?

5Nous organiserons notre réflexion autour de deux axes.

6— Nous nous intéresserons d’abord à la fonction du couple dans la psyché familiale et à son rôle structurant en tant que vecteur du principe d’exogamie soutenant la nécessaire séparation psychique entre parents et enfants.

7— Nous poserons ensuite comme deuxième hypothèse que les formes régressives incestueuses ou perverses des liens d’alliance dans la famille ne sont pas seulement à considérer comme des échecs de l’accès à la génitalité mais aussi comme des défenses actives contre celle-ci et contre les fantasmes que suscite le couple amoureux. Ces formes régressives des liens sont en collusion avec la désorganisation des pactes symboliques d’alliance dans le champ social (R. Kaës, 2012) et avec les réponses perverses idéologiques érigées en nouveaux modèles (M. Schneider, 2014).

8Nous soulignerons au passage l’extrême importance du temps de l’adolescence dans la dynamique psychique familiale. Ce moment doit normalement accompagner une réorganisation des liens afin de permettre la séparation psychique entre les individus et l’ouverture à la génitalité, en s’étayant sur le processus de socialisation et en soutenant les pactes d’alliance intergénérationnels qui incluent l’altérité et le tiers.

9La puissance de la répétition transgénérationnelle à laquelle certaines familles nous confrontent vient souvent empêcher ce mouvement de séparation psychique et ce travail d’ouverture vers de nouveaux investissements extérieurs au groupe familial, qu’il s’agisse de la découverte de nouveaux objets d’amour ou de réalisations créatives.

Les fonctions du couple dans la dynamique familiale

10Le couple amoureux des parents fonde, structure et étaye les liens familiaux. Il intervient comme une figure centrale dans la constitution psychique de tout individu, et nous pouvons faire l’hypothèse, très peu travaillée en thérapie familiale, qu’il est au centre de l’énigme du sexuel, et que celle-ci soutient le processus d’individuation des membres de la famille.

11Dans la dynamique familiale deux représentations du couple agissent de conserve, s’étayant mutuellement ou entrant en conflit : celle du couple parental, celle du couple amoureux. Deux formes de lien sont donc à considérer. Les enjeux narcissiques fondent l’identité et les liens de filiation tandis que la libido sexuelle qui anime le couple amoureux des parents suscite intrigues, fantasmes, tensions inconscientes, elle est à la source du complexe d’Œdipe et soutient le désir de chercher à l’extérieur de la famille de nouveaux investissements sexuels et créatifs.

12Les parents fondent et préservent le narcissisme des enfants, assurent les liens de filiation en transmettant une histoire familiale, des valeurs et des idéaux qui en partie s’appuient sur des représentations sociales (P. Aulagnier, 1975). Ils assurent également une fonction de protection et de pare-excitation. Pour les adultes eux-mêmes cette représentation du couple parental est une garantie de continuité narcissique dans la mesure où elle se nourrit des identifications à leurs propres parents, et les soulage de leur culpabilité inconsciente d’avoir destitué ces derniers pour construire leur propre couple (Ch. Leprince, 2011), dans la mesure également où les enfants sont dépositaires de leur narcissisme.

13Soutenus par la libido objectale et narcissique, les intérêts du couple amoureux sont autres et entrent parfois en conflit avec ceux du couple parental. Les adultes pour créer leur couple ont dû s’opposer inconsciemment à celui de leurs parents. Le couple parental, fondé sur leur désir d’enfant, les réconcilie pour un temps avec les parents de l’enfance en leur imposant de négocier le conflit d’ambivalence haine/amour et les identifications qui les attachent à eux.

14C’est dans une intimité qui a créé l’enfant pour ensuite l’en exclure, intimité liée à l’interdit de l’inceste, que les conjoints vont satisfaire leurs désirs et développer leur créativité tant amoureuse que psychique, mais souvent l’adolescence des enfants à travers le douloureux travail de séparation qu’il implique va réactiver ce conflit refoulé. Cette mise à l’écart de l’espace privé du couple imposée aux autres membres de la famille est à la base de la différenciation entre les sexes et les générations. Elle frustre l’enfant en le plaçant dans une position asymétrique vis-à-vis des adultes, mais elle contribue à dynamiser sa vie psychique et sa curiosité garantissant sa créativité et son individualité. Pour ce faire, un puissant conflit inconscient chargé d’affects ambivalents d’amour et de haine envers le couple amoureux des parents devra être élaboré. C’est lui qui soutiendra la quête d’un objet extérieur amoureux et le détachement des parents de l’enfance. Bien souvent, dans les familles qui viennent consulter, les adultes n’ont pas réussi à résoudre ce conflit interne, et induisent chez leurs adolescents une forme de lien d’attachement régressif qui déplace l’agressivité dans la réalité des liens parents-adolescents, agressivité qui témoigne de la mise en acte d’une culpabilité inconsciente. Face à l’énigme du sexuel adulte, l’enfant va devoir trouver sa place par rapport à cet objet-couple, tant dans la réalité par le biais de manœuvres qui le conduisent à vouloir s’immiscer dans la vie intime de ses géniteurs, que par ses productions fantasmatiques. Le couple amoureux impose donc un travail psychique de représentation qui nourrit les théories sexuelles infantiles telles que Freud les a décrites (S. Freud, 1905), et suscitent les fantasmes originaires, et les multiples avatars du roman familial (S. Freud, 1909).

15Cette activité psychique sexuelle soutenue par l’interdit de l’inceste et le principe d’exogamie est au service de la séparation psychique, de la formation des fantasmes, de la subjectivité, et de la créativité. Elle devrait favoriser le détachement et le refoulement nécessaire des liens incestuels aux parents en soutenant plus tard une meilleure différenciation des intérêts affectifs entre eux et leurs adolescents. Elle évite l’endogamie et les formes de régression infantile de la libido (fusionnelles anales, sado-masochiques, perverses) qui engendrent des liens de soumission/domination et des mises en acte agressives.

16Plusieurs auteurs ont par le passé développé des hypothèses cliniques en ce sens :

17R. Roussillon (2002) indique que la représentation interne du couple deviendra un objet pour les pulsions si les adultes tout en étant présents sont capables de « s’absenter » et s’ils ne sont pas à l’origine de demandes passionnelles ou régressives, en lien avec leur propre histoire familiale, vis-à-vis de leurs enfants. Ceci suppose, comme nous l’avons vu plus haut, qu’ils aient pu eux-mêmes s’opposer au couple parental de leur enfance. Dans le cas contraire ils induiront des formes régressives de liens ou déplaceront leur agressivité et leur culpabilité dans les liens familiaux actuels.

18En postulant que l’affiliation, qui définit ici le choix amoureux, s’organise en partie sur les failles de la filiation, R. Kaës insiste sur l’interdépendance entre le registre conjugal et celui de la parentalité (R. Kaës, 2002).

19Dans un texte ancien A. Ruffiot précise que les familles qui consultent en TFP sont souvent dans l’incapacité ou le refus d’élaborer des fantaisies autour d’une scène primitive mettant en jeu des parents différenciés qui prennent du plaisir et restent fixées sur une scène originaire angoissante et excitante impliquant des parents combinés (A. Ruffiot, 1991).

20Le travail psychique à accomplir dans ce processus d’élaboration du lien de couple prendra dans un premier temps les images parentales comme support pour exprimer les conflits liés à l’amour, à la jalousie, à la crainte de l’abandon. Il atteindra son apogée au moment du complexe d’Œdipe.

21L’adolescence engendrera un mouvement de resexualisation des liens et une quête de nouveaux objets d’amour. Comme le rappelle R. Kaës (op. cit.), après être né dans la famille, il s’agira de naître à partir de la famille. Autrement dit, le problème posé s’exprimera en ces termes : comment préserver et conserver les liens filiatifs, base du narcissisme, tout en se séparant des parents pour orienter les désirs amoureux vers d’autres objets. Freud remarquait que ce travail psychique de dégagement était le plus douloureux dans la vie des hommes.

22La libido mature des adolescents doit s’étayer par identification ou opposition au couple amoureux des parents (et des grands-parents). Dans ce moment de bouleversement des liens familiaux à l’adolescence des enfants, chacun doit pouvoir revaloriser la fonction conjugale. Pour les jeunes, en développant de nouvelles formes de fantaisies et rêveries autour de leur futur couple, imaginaire, désiré, et pour les parents en créant un espace psychique entre eux et leurs adolescents. Continuer à investir, ou à réinvestir, la vie de couple sera pour les adultes le meilleur moyen de lutter contre les angoisses de séparation et de vieillissement. Ainsi nous pourrions dire que la représentation du couple parental doit pouvoir se mettre en retrait afin de permettre au couple amoureux de s’épanouir, ceci dans une version non incestuelle des liens opposée à celle que nous observons bien souvent de nos jours quand règne la confusion des générations.

23L’adolescence est le temps nécessaire de la transformation des pulsions en rêveries, celui de l’idéal contre le surmoi structurant de la latence (J. Kristeva, 2002). C’est le temps de la perversion pulsionnelle, transitoire ou non, et de la transgression pour confronter son désir aux nouveaux objets d’amour.

24Deux principes structurants doivent étayer ces processus d’individuation et soutenir la maturation psychique des individus tout en permettant une séparation psychique qui évite les régressions et les liens pathologiques dans la famille : l’interdit de l’inceste et le principe exogamique, que l’on oublie trop souvent de soutenir dans la dynamique familiale.

Les défenses familiales contre le processus de séparation à l’adolescence

25Dans notre travail de thérapeute familial, nous avons souvent affaire à des formes régressives de sexualité infantile engendrant dans la famille des liens pathogènes qui perturbent le processus d’individuation des membres. Les manifestations incestuelles, les stratégies d’emprise en sont des témoignages.

26Nous postulons que la régression pathologique des liens, de même que nombre de passages à l’acte, sont à rapporter à la fragilité de la fonction du couple amoureux des parents dans la psyché familiale. Ces régressions sont à entendre comme défenses actives, produites par les adultes et les enfants, particulièrement à l’adolescence, pour éviter à chacun le douloureux travail d’individuation psychique ainsi que le deuil des liens de l’enfance.

27Un objet-couple mal établi dans le fonctionnement familial perturbera l’installation des fonctions parentales et alimentera des dérives incestuelles (E. Granjon, 1990). Dans ces cas de figure, de nombreuses questions sont posées aux thérapeutes familiaux :

28— Comment soutenir le travail psychique dans la famille quand les adolescents mettent en scène des provocations sexuelles dans les liens avec leurs parents ? Ceci alors que la sublimation devrait permettre un travail de liaison, de déplacement sur de nouveaux objets désexualisés pour éviter le piège de la désintrication pulsionnelle, et celui des liens sado-masochistes.

29— Comment transformer l’excitation sexuelle infantile, la pulsionalité anale, en fantasmes et représentations intégrant le couple parental amoureux ou le couple imaginaire rêvé par les adolescents ?

30Il est important pour les thérapeutes d’avoir ces questions à l’esprit pour aider au déplacement des pulsions exhibitionnistes/voyeuristes sur des objets désexualisés, différents de ceux constitués par les représentations amoureuses du couple parental, afin d’éviter le piège de la désintrication pulsionnelle et de la violence relationnelle. Ces représentations servent à réinvestir l’objet, couple amoureux, à rétablir un idéal du moi familial, ciment du lien, partagé par les membres de la famille. Cette revalorisation de l’imago du couple amoureux restaure le narcissisme des parents et soulage le surmoi des adolescents. Elle invite à rêver. C’est un travail de sublimation et de socialisation que nous devons accompagner dans nos thérapies. Ces représentations de couple peuvent être alimentées par les couples célèbres de la littérature, du cinéma, des BD, et aider les thérapeutes à relancer des associations secondarisées tolérables.

Un cas clinique illustrera ces questionnements

31M. et Mme G. consultent avec leurs deux enfants, Vincent, âgé de 16 ans, et Aurélie, 13 ans. En plus de difficultés scolaires importantes, d’un état de conflit permanent à la maison et d’une absence d’investissements extra-familiaux, ces adolescents ont instauré entre eux, mais également avec leur mère qui y participe activement, des sortes de jeux physiques excitants qui se terminent en pugilat.

32Les parents se disent surtout choqués par les propos qui émaillent les querelles des enfants : Vincent traite sa sœur de « salope », de « pute » ; Aurélie dit que son frère est un « pédé », un « gigolo » et s’étonne quand nous relevons le caractère sexuel de ces injures.

33Monsieur et Madame, qui se jugent en échec sur le plan éducatif, évoquent des enfances respectives sans problèmes. Apparaît dans ce discours l’image idéalisée du grand-père maternel décédé il y a quelques années ; il était seul capable de canaliser Vincent, nous dit la mère. M. G. ne réagit pas à cette remarque qui pourtant le disqualifie.

34Ce climat familial marqué par la confusion, le recours à une sensorialité excitante, des propos sexualisés témoignant de régressions sadiques anales et enfin des difficultés de séparation débouchent sur une proposition de thérapie familiale psychanalytique (menée par D. Pilorge et B. Brégégère).

35Durant les premiers mois du travail la famille va reproduire en séance cette dynamique particulière. Parents et enfants chahutent bruyamment dans la salle d’attente ou dans les toilettes avant leur rendez-vous. Face aux thérapeutes ils se provoquent sur un mode agressif qui rapidement se transforme en échanges de plaisanteries plus ou moins grivoises déclenchant un fou rire général. Les parents, d’un bon niveau social pourtant, n’hésitent pas à s’exprimer sur un mode très familier, voire grossier. Mme traite sa fille de « pute » à la maison lorsqu’elle la trouve court-vêtue. Les adolescents cherchent manifestement à faire rire les psychologues et à les intégrer dans leur fonctionnement excitant. Ils les invitent par exemple à partager avec la famille le repas au restaurant qui suit chaque séance, repas au cours duquel Vincent, avec la complicité de son père, manœuvre pour mettre subrepticement du piment dans l’assiette de sa mère ; « après ça chauffe », ajoute-t-il.

36Les thérapeutes sont témoins de cette excitation que les G. montrent sans fard et, bien entendu, ils sont en difficulté pour reprendre leurs propos par crainte d’alimenter ce climat explosif. Ils doivent souvent lutter contre une envie de rire avec eux, car, il faut l’avouer, les adolescents sont parfois drôles, ou contre le sentiment d’exclusion ou de provocation qu’ils leur font vivre en plaisantant entre eux ; ils se sentent alors dans la position de l’enfant impuissant face à une situation qu’il ne peut maîtriser.

37Il est impossible d’imaginer M. et Mme dans un rôle parental ; leurs méthodes éducatives, si cette expression à un sens en ce cas, paraissent aberrantes, paradoxales, provocantes. De même ils n’expriment ni complicité, ni désir, ni conflictualité de couple dans leurs échanges et leur relation. La seule représentation évoquée concernant la conjugalité se limite à un projet de départ dans le Sud au moment de la retraite, échéance pourtant encore lointaine. Il semble que la libido ou l’agressivité qui ne peuvent s’exprimer dans le lien sont projetées sur les adolescents via les provocations verbales des parents. Les enfants mettent alors en actes des équivalents de scènes de ménage avec insultes sexuelles, agressions physiques et conflits autour de l’argent.

38Après quelques mois de travail Madame nous rapporte l’événement suivant : on lui a donné un billet d’entrée pour un parc d’attraction ; elle l’offre à celui des enfants qui le désire, provoquant évidemment une querelle entre Vincent et sa sœur. Devant l’étonnement manifesté par les thérapeutes face à cette attitude dont l’issue était prévisible, elle questionne : « Qu’auriez-vous fait à ma place ? » Agacé, le thérapeute homme lui répond : « Je ne sais pas moi, vous auriez pu acheter un autre billet pour sortir avec votre mari ou jeter celui que vous aviez à la corbeille. » Cette remarque provoque la colère du garçon qui à la fin de la séance menace de « mettre le bazar » au prochain rendez-vous si sa mère se débarrasse du ticket. Puis se tournant vers elle, il ajoute : « De toute manière, tu peux pas faire ça car ils ont dit qu’on peut pas se servir contre les autres de ce qui se dit en séance. » Finalement personne n’utilisera ce billet mais il nous semble que cette remarque faisant référence à un éventuel projet de couple a pu introduire une différenciation entre les espaces (celui de la maison, celui des séances) et une première référence à une règle. Elle a également permis l’expression d’une conflictualité psychique, déplacée dans le transfert sur le père thérapeute et annoncé une ébauche de déconfusion entre les rôles de chacun.

39Une autre représentation familiale sera l’objet du travail. Monsieur aime cuisiner et s’occuper du ménage tandis que Madame se charge avec plaisir du bricolage. Dans un couple où les partenaires ne s’opposent jamais et semblent parler d’une même voix pour constater leurs échecs, cette particularité du fonctionnement concernant les tâches ménagères peut être entendue comme un élément de différenciation et de complémentarité, révélatrice d’une complicité agréable entre adultes et témoignant des identifications bisexuelles. Pour les adolescents, ce fonctionnement est un sujet de « honte » (sic) qu’il faut cacher à l’entourage. Ils prennent à témoin les thérapeutes de l’anormalité de la situation et le garçon s’écrie : « J’espère que c’est pas comme ça au lit ! » Ainsi ce qui pourrait révéler une alliance entre les parents résonne pour les enfants comme un fait aberrant qui remet en cause l’identité sexuée (qui est l’homme, qui est la femme ?) et la possibilité d’une sexualité de couple.

40En référence à A. Ruffiot (1981), nous pourrions dire que deux représentations de la scène primitive s’opposent dans ce dernier exemple : celle d’une scène vivante et créatrice où le mari prend plaisir à cuisiner des repas pour son épouse tandis que celle-ci se plaît à utiliser les attributs du masculin ; celle d’une scène honteuse ou monstrueuse qui évoque des représentations de parents indifférenciés, combinés.

41La poursuite du travail thérapeutique nous donnera une clé permettant de mieux comprendre l’origine des difficultés. L’image du grand-père maternel idéalisé s’effacera progressivement devant celle d’un homme fragile et alcoolique avec lequel Madame avait établi dans son adolescence une relation particulière. Lors du repas du soir, le père et sa fille s’engageaient dans des joutes verbales faites de provocations, de propos grivois qui excluaient les autres membres de la famille ; la mère de Mme G. et le reste de la fratrie finissaient par quitter la table. Ce sont ces scènes excitantes, témoignages de l’incestualité, qui sont reproduites dans le fonctionnement familial actuel et dans le cours des séances.

42On peut raisonnablement penser que cet accrochage au passé perturbe la mise en place d’une relation conjugale harmonieuse. Madame évoque avec nostalgie ces moments de son adolescence. M., décrit comme un homme « gentil », ne peut prendre sa place d’amant dans le lien à sa femme et de père dans la relation à ses enfants. Mais cet échec se double d’une défense active contre le sexuel séparateur. Les parents se comportent comme des adolescents attardés ; Vincent et Aurélie par leurs propos et leurs attitudes entretiennent l’illusion d’une non-castration. Ainsi la rivalité entre les générations, la rivalité envers le couple amoureux des parents et la rivalité de ces derniers envers des adolescents perçus comme rivaux, sont évités au profit de l’instauration de liens confusionnants qui témoignent d’une lutte contre la séparation (Ch. Leprince, 2005). C’est sur cette alliance que porteront les derniers temps de la thérapie.

43Après deux ans de travail, les parents évoqueront pour la première fois un projet de voyage à l’étranger ; Aurélie leur dira : « alors vous m’emmènerez dans votre valise ? » Ces éléments nous semblent témoigner d’une remise en circulation d’un désir au niveau conjugal et d’une représentation supportable de la séparation.

Le travail thérapeutique et le cadre

44Les régressions sadiques-anales véhiculées par les propos crus échangés dans la famille témoignent d’une forme de provocation paradoxale à valeur sexuelle non sexuelle, comme l’indique P.-C. Racamier (1995). Elles tendent à abraser la différence des générations mais témoignent en même temps d’une tentative provocante faite par les adolescents pour revivifier une relation de couple qui paraît appauvrie. L’attachement lui-même incestuel de la mère envers son père, associé à la complicité de ce conjoint « gentil », empêche celui-ci de prendre sa place d’époux. Les adolescents ne peuvent dès lors s’appuyer sur la représentation d’un couple conjugal solide et séparateur pour affronter la rivalité entre les générations, élaborer la haine infantile envers les parents. Cela les enferme dans une position de dépendance et de soumission. En d’autres termes, l’impossibilité de la mise en scène d’une conflictualité structurante entre le couple conjugal et le couple parental maintient les protagonistes dans le fonctionnement régressif de la libido narcissique.

45La thérapie familiale va inverser cette tendance défensive face aux conflits de rivalité enkystés sur la base d’une difficulté de séparation psychique entre les générations et les sexes.

46L’engagement de la famille dans ce travail groupal permet au cadre en tant que tel, de par la présence d’une autre génération représentée par les thérapeutes qui résistent à la familiarité et font office de Surmoi stable et tolérant, de jouer un rôle séparateur qui soulage l’angoisse du huis clos incestuel. Le travail thérapeutique aura pour objectif de favoriser l’élaboration de représentations secondarisées du couple. La réaction exprimée par le garçon envers le thérapeute qui évoque la possibilité d’une sortie entre le père et la mère constitue un moment important dans le processus thérapeutique. La colère de Vincent face à l’interdit incestueux énoncé permet l’émergence d’une conflictualité psychique et soulage l’adolescent d’une culpabilité de fils séduit par la mère. L’opposition violente au père-thérapeute rejouée dans le transfert ouvre la voie à une meilleure structuration des liens et à une dé-confusion des places de chacun. L’énoncé de cet interdit soutient le principe d’exogamie et invite l’adolescent à se séparer de sa mère.

Conclusion

47Il importe donc que les thérapeutes, par leur présence et leurs interventions, aident à la mise en circulation de représentations secondarisées de la sexualité des adultes, afin de permettre une différenciation entre les deux niveaux de fonctionnalité que représentent, d’une part, le couple parental, vecteur des processus de filiation et garant de la stabilité narcissique et, d’autre part, le couple amoureux. Ces deux pôles sont toujours en équilibre instable, mais c’est parce qu’il peut s’installer entre eux un conflit inconscient qu’un travail psychique de séparation est susceptible de se réaliser.

48L’élaboration de fantaisies accompagnant la représentation de la scène primitive occupera ici une place centrale. Cette scène place le sujet devant un inconnu excitant qu’il tentera de mettre en représentation au travers de fantasmes prégénitaux ou œdipiens, dans lesquels il occupera à la fois la place de créateur et de spectateur, ou qu’il agira dans les relations intersubjectives. De par son caractère transindividuel la scène primitive se prête admirablement à l’interfantasmatisation et à la mise en commun ; elle contribue à la constitution d’un appareil psychique familial, base partagée à partir de laquelle chacun pourra jouer sa partition et exprimer ses différences. S’il s’installe au contraire un écrasement de la fonction désirante du couple nous assistons à une régression dans les liens qui prennent alors, comme c’est le cas dans l’exemple évoqué, une tonalité fusionnelle, incestuelle ou sadique-anale, perturbant de ce fait la mise en place de la fonction parentale.

Français

Le couple amoureux des parents constitue une figure centrale dans l’organisation psychique de tout individu ainsi que dans l’établissement des liens intersubjectifs au sein de la famille. Les échecs ou les lacunes dans la mise en place de cette représentation perturbent le processus de séparation-individuation et maintiennent parents et enfants dans des liens incestuels.

Mots-clés

  • couple
  • parentalité
  • scène primitive
  • incestuel
  • thérapie familiale psychanalytique
Español

La relación de amor de la pareja de los padres constituye una figura central de la organización psíquica de todo individuo así como del establecimiento de los vínculos intersubjetivos en el seno de la familia. Los fracasos y las lagunas de la puesta en marcha de esta representación perturban el proceso de individuación y mantienen los vínculos incestuales entre padres y hijos.

Palabras claves

  • pareja
  • parentalidad
  • escena primitiva
  • incestual
  • terapia familiar psicoanalítica

Bibliographie

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Christine Leprince
Psychologue clinicienne, psychanalyste SPP
Membre de la STFPIF
17, rue Boulard
75014 Paris
Didier Pilorge
Psychologue clinicien
Membre de la STFPIF et de la SFTFP
21, rue du Docteur-Decorse
94410 Saint-Maurice
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Mis en ligne sur Cairn.info le 27/11/2014
https://doi.org/10.3917/difa.033.0047
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