CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1 Ces réflexions me sont venues de la pratique. Sollicitée en tant que pédopsychiatre, dans le service de pédiatrie d’Évry, je me suis interrogée devant l’augmentation des plaintes émanant de jeunes filles : elles refusent, d’une part d’aller au collège (ce qu’on appelle phobie scolaire), invoquant, d’autre part, des agressions sexuelles bien réelles ou des tentatives, sur le trajet maison-école, ou parfois, dans l’enceinte même du collège.

2 Pour comprendre cette situation qui ne concerne pas seulement un établissement en particulier, il a paru important de tenter de repérer les victimes, bonnes élèves, et/ou très jolies, bien intégrées, souvent fragiles psychologiquement ou dans une phase dépressive, pour mieux cerner la loi non écrite qui s’impose progressivement dans les quartiers.

3 Les jeunes filles qui se plaignent sont en 4e ou en 3e. Elles font remonter le début des agressions à la fin du cm1, cm2. Depuis quatre ans, la situation s’est aggravée : il semble que les agressions se produisent sur des filles plus jeunes actuellement. Mais heureusement, je n’ai pas encore constaté de plaintes de petites filles, dans le primaire. Il faudrait toutefois y être attentif et leur poser la question, pour en savoir plus.

L’univers de la cité et ses rêves

4 Ces jeunes filles décrivent un univers où elles doivent se conformer aux règles de la cité, sous peine de subir un harcèlement quotidien d’insultes sexistes, voire racistes, de gestes obscènes, même pendant les cours à l’insu de l’enseignant, dans un premier temps. Les rebelles reçoivent des coups et des menaces. Ce harcèlement se produit dans l’espace public, sur le trajet école-maison, dans l’école, la cour de récré, à la cantine, et même pendant les cours. Il est dangereux sur le plan de la santé psychique. Lorsqu’il se produit au quotidien, il peut entraîner un processus de dévalorisation narcissique identique à celui que décrivent les femmes battues, et qui va nécessairement avoir plus d’impact sur des enfants et des préadolescentes.

5 Ces règles, quelles sont-elles ? Sans les avoir toutes repérées, nous avons observé que la plus remarquable concerne l’habillement. Les filles doivent impérativement renoncer à porter des jupes. Elles doivent porter des pantalons, larges, informes, non moulants, genre jogging. Le décolleté est également proscrit, même très discret. Les chemisiers moulants également, remplacés par des « sweats », vastes et masquant les formes. Une écharpe est la bienvenue afin de dissimuler le cou.

6 Les jeunes filles ne sont pas du tout satisfaites de cette obligation, mais « menace de violence oblige ! ». La répression et la maltraitance qui concernent l’ensemble des jeunes filles d’une cité proviennent de l’espace social, de la rue, des camarades de classe, des jeunes de leur âge. Parfois, elles redoublent une violence intra-familiale, mais cette situation n’est pas majoritaire.

7 Sortir seule, même dans la journée, devient dangereux. Certaines filles continuent à s’y risquer cependant. Il y a encore heureusement quelques rebelles ! Elles doivent sortir accompagnées d’une amie, d’un frère ou d’un parent. Elles ne doivent pas s’investir dans le travail scolaire, ce qui est une quasi-trahison. Les filles, comme les garçons, sont stigmatisées : « Espèce de blanc », « Tu es une bountie (noir dehors et blanc dedans) ». Dans d’autres cas, c’est le racket aux devoirs. En cm2, un garçon avait forcé une fille à le traiter de « sale arabe » à la sortie de l’école. Elle s’est exécutée et a reçu immédiatement une raclée. On voit, dans cet exemple, comment l’effet des menaces et des coups effectifs commence à instrumentaliser la victime. Celle-ci s’installe dans son rôle. La pression ne se relâchera pas. Les insultes continueront, de manière quotidienne, si elle persiste dans son investissement scolaire.

Le rôle de la meilleure amie

8 En grandissant, les jeunes filles découvrent l’autre règle : le danger de flirter. C’est alors leur « réputation » qui est en jeu. Le harcèlement deviendra plus violent, avec menaces de viol.

9 Très souvent, la « meilleure amie » va servir d’introduction et favoriser une rencontre. Elle est presque toujours présente. Elle incite son amie à sortir avec un garçon, voire à aller à un rendez-vous chez lui. Le viol en est souvent la sanction. La « meilleure amie » propagera la nouvelle et énoncera qu’elle était consentante. Le piège se referme. La « réputation » de cette jeune fille sera ainsi définitivement perdue. Elle est alors prête à subir des viols collectifs, sans avoir les moyens de se défendre et elle sera considérée comme « consentante ». La rumeur enflera sur son nécessaire consentement. Elle « choisit de se faire tourner dans les caves ».

10 Ces « amies » font alliance avec les agresseurs. Elles ne sont pas dans le camp des victimes. Elles participent à des actes criminels, sans avoir conscience de leur gravité. Elles savent néanmoins qu’il s’agit d’actes répréhensibles, mais qu’il s’agit aussi d’une leçon de savoir-vivre en cité.

11 Il pourra s’agir aussi de l’expérience amoureuse d’une jeune fille qui s’arrête parfois le jour où elle accepte d’être « déviergée ». Souvent profondément blessée, elle sera alors en danger de subir des viols collectifs. Le chantage exercé sera de faire part de sa « faute » à ses parents : elle se soumettra donc à toutes les demandes.

12 La loi, ici, serait différente de celle de la République. Les filles doivent être soumises, ne pas s’investir dans le travail scolaire, rester à la maison, s’occuper du ménage et des enfants plus jeunes. Elles doivent baisser les yeux lorsqu’elles croisent un garçon.

Une dévalorisation narcissique

13 Le harcèlement n’est pas innocent. La fille va être insultée, traitée de « pute », moquée, jusqu’à ce qu’elle intègre une dévalorisation narcissique. Elle est devenue bonne à rien. Sa réussite scolaire est dénigrée. Ses capacités de réflexion par rapport à la situation s’obscurcissent. Elle est figée par la peur et la menace permanente. Les insultes et les menaces sont quotidiennes. Elles ont forcément un effet destructeur sur les victimes. Il faut insister sur l’effet terriblement pathogène de ces insultes permanentes sur des êtres en formation.

14 Les effets peuvent cependant passer inaperçus. La banalisation de la violence est la règle. Elle participe de l’omerta. « Ce n’est rien, on s’amuse. » Réponse qui évite le questionnement des adultes, et les renvoit à la constatation que les jeux ont bien changé. Il ne s’agit pas de jeux, mais d’une pression idéologique. Cette pression s’exerce doublement sur les filles. Se conformer à cette loi, cela veut dire se montrer humble et soumise. La réussite scolaire devient une anomalie.

Des groupes bien distincts

15 Une jeune fille décrit cet univers constitué de trois groupes : le premier groupe est celui des caïds, des « cailleras » (racaille en verlan), mot de passe qui marque que l’on sait de quoi on parle, et qui entraîne alors les confidences. Les « cailleras » font partie d’une bande, spécialisée dans les trafics, shit le plus banalement. Ils ne sont pas très estimés, mais ils font régner la terreur. Ils se font « respecter ». La première marque de respect, c’est un signe de soumission : on doit baisser les yeux devant eux. Le regard franc et direct est « une provocation ». Ces garçons font ensuite régner l’omerta, car toute plainte est susceptible de représailles. Les parents, les frères et sœurs plus jeunes sont menacés. La voiture de la famille risque de brûler, l’appartement d’être dévasté. L’emploi du terme « respect » est ici à double sens. Dans le monde du « quartier », il est dévolu au « caillera », qui doit veiller à son usage. L’usage civil de ce terme induit une confusion ; insister sur le respect dû à un enfant, c’est reconnaître son statut de « caillera ».

16 Le deuxième groupe est constitué des victimes. Elles sont en général méprisées par l’ensemble du groupe. Recevoir des insultes est perçu comme une honte. Il vaut mieux se taire. Il y a toujours dans un groupe une victime plus évidente : « Elle le cherche. » Certes, une forme classique de tristesse chez l’enfant se manifeste par le rejet des autres, et toujours par une maltraitance. La violence de l’agression est aujourd’hui dangereuse au sens social. Cette position nécessite des soins et son repérage, le plus précocement possible.

17 Le troisième groupe tente de se protéger des bandes de cailleras, et de ne pas tomber dans le clan des victimes. La stratégie la plus simple est de constituer ou d’intégrer un groupe homogène. L’exclusion de celui-ci met l’enfant en danger. Motif de nombreuses consultations : « Je n’ai plus de copains. » Il faudra du temps pour saisir l’origine de l’intensité de cette détresse, souvent passagère.

18 Pour se situer dans ce contexte d’un âge que l’on croyait révolu, il devient nécessaire de rechercher dans notre mémoire collective quelles étaient les références et le fonctionnement des sociétés patriarcales, et quel était le statut de la femme, en France, il y a un demi-siècle. La situation, pour inquiétante qu’elle soit, peut être traitée. Cette propagation à bas bruit d’une idéologie qui place les filles dans un statut discriminatoire doit être repérée. Elle s’installe en faisant violence et en obligeant les victimes à garder le silence.

19 L’accès au savoir fait vaciller toute idéologie obscurantiste, et celui-ci devient donc un signe de trahison de la loi de la cité. Tous ceux qui montrent leur intérêt pour l’investissement scolaire sont l’objet de harcèlement, quel que soit leur sexe. Les agressions sont quotidiennes et là aussi traumatisantes. Le savoir est dangereux… Le défi à relever est multiple : sur le plan de l’égalité entre filles et garçons, et de l’accès au savoir.

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Résumé

Les jeunes filles des cités se plaignent de plus en plus des agressions dont elles sont l’objet au collège ou dans les trajets maison-collège ! L’auteur qui les reçoit en consultation, dénonce ces violences quotidiennes qui ont un effet extrêmement pathogène sur ces filles, victimes des lois de la cité. Elles ne peuvent ni s’habiller normalement, ni avoir des amis de leur âge, ni même faire confiance à des « amies » qui risquent d’aider à les piéger... Il faut qu’elles manifestent leur respect à des petits caïds sous peine de représailles... Le savoir devient dangereux... Aux professionnels de réagir et relever ce défi !

Mots-clés

  • caïds
  • cités
  • réputation
  • respect
  • viol

Bibliographie

  • Amara, F. 2003. Ni putes ni soumises, Paris, La Découverte.
  • Bellil, S. 2003. Dans l’enfer des tournantes, Paris, Gallimard, Folio documents.
  • Djavann, C. 2003. Bas les voiles !, Paris, Gallimard.
Agnès Piernikarch
Agnès Piernikarch est pédopsychiatre au centre médico-pédagogique de Corbeil-Essonnes [*].
  • [*]
    Centre médico-pédagogique de Corbeil-Essonnes, 10, avenue Carnot, 91100 Corbeil-Essonnes. Tél. 01 64 96 07 46
Cette publication est la plus récente de l'auteur sur Cairn.info.
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/07/2006
https://doi.org/10.3917/ep.031.0102
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