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Nathalie Jakobowicz, 1830 Le peuple de Paris. Révolution et représentations sociales, Rennes, Pur (Histoire), 2009, 363 p.

1Nathalie Jokobowicz publie ici une version remaniée de sa thèse d’histoire, « Figures et usages du peuple en 1830 », université de Paris I. Elle offre un regard neuf sur une période et un sujet (peuple-ouvriers) à la bibliographie déjà abondante mais peu réactualisée.

2Au premier abord, considérer le temps court en histoire des représentations peut se discuter mais, dans ce cas, se justifie par la densité et les évolutions franches des représentations de la période 1829-1831. Ainsi sont bien articulées trois séquences. À la fin de la Restauration, un peuple divers et plutôt apprécié positivement. En révolution, un peuple uni, fraternel, glorifié. Après Juillet, un peuple à nouveau dangereux car divisé et incontrôlé. On comprend aussi parfaitement comment une révolution représente en quelque sorte un carnaval pour de vrai mais qui doit être clos, et celui de 1830 devant clore éventuellement aussi 1789. Il est particulièrement intéressant de s’interroger sur les figures du peuple en révolutions et ici de tenter « la reconstruction de l’imaginaire du peuple des Trois Glorieuses » (p. 18). Cette jeune historienne ne cherche donc pas tant à savoir ce qu’est le peuple, mais comment il est figuré lors de ce moment charnière autour de 1830. Elle propose ainsi une approche novatrice du peuple autrement que par catégories socioéconomiques et livre un complément bienvenu à l’ouvrage (utilisé) du sociologue Alain Pessin (Le mythe du peuple et la société française au xixe siècle, Puf, 1992).

3L’analyse des représentations (politiques) en 1829 est minutieuse et tout particulièrement celle de la censure d’une pièce, L’Homme du Peuple, qui devient ainsi un héros de théâtre et qui va bientôt entrer en scène. Suit une étude des Trois Glorieuses sous un jour nouveau, grâce aux représentations iconographiques, généreusement reproduites au fil du texte et regroupées en un cahier de douze pages en couleur, dans une édition une nouvelle fois soignée des Presses universitaires de Rennes. On appréciera par ailleurs le rappel de l’anticléricalisme de 1830 (pp. 166-167), ainsi que l’analyse de la transition stylistique et politique des illustrations produites par des dessinateurs de talent : de Gavarni et Traviès à Daumier, Charlet, Bellangé et Granville. Dans la troisième partie, on suit avec intérêt la chronologie fine du mois d’août, des manifestations pendant le procès des ministres de Charles X, jusqu’au verdict en décembre 1830. Le plus neuf et le plus intéressant reste l’étude de la presse, durant ce moment peu censuré et de liberté artistique, et en particulier de la presse ouvrière inventée en France en 1830 (chap. viii, à partir d’un corpus restreint de trois titres). Après Juillet, il y a bien « un affrontement des systèmes de représentation ». L’identité du peuple redevient multiple, notamment dans les journaux ouvriers, mais la prise de conscience du peuple par lui-même s’est faite notamment grâce aux trois journées. L’absence d’iconographie entre août et décembre 1830 traduit ensuite ce brouillage des représentations et laisse place aux caricatures et notamment au journal La Caricature (le premier numéro date du 4 novembre 1830). La construction d’une « mémoire établie, mémoire officielle » (p. 153) de Juillet demeure en revanche peu convaincante. D’autant que suit la démonstration, dans les deux chapitres suivants, des fissures de l’unanimisme. Néanmoins, il se constitue une mémoire de compromis et de consensus : un peuple généralement (au début) mythifié, et un Paris mythique, personnifié et masculinisé à ce moment-là. Paris en 1830 se nationalise et à la fois s’individualise par rapport à la province.

4Cette espèce de « micro-histoire des représentations » est écrite dans un style limpide et mobilise un corpus de sources, jamais inédites mais nombreuses et précisément étudiées. Consacré tout un volume aux seules représentations de la séquence 1829-1830, c’est risquer le délayage et la paraphrase. Tel n’est pas le cas. Il est difficile en revanche d’échapper au manichéisme, des contemporains, dans l’analyse du bon et du mauvais peuple (ainsi par exemple des compagnons) et à des jugements plus attendus sur le peuple représenté (dans les textes) tout en vertus durant les trois jours révolutionnaires, peu après et en fête. Sans doute que les contemporains ne sont pas dupes de ce manichéisme réducteur et de ces enjolivements. À noter l’apparition à ce moment-là, en France, d’un nouveau support de représentations avec la lithographie.

5Dans cet ouvrage, le lecteur aurait besoin de diverses précisions. Ainsi la surreprésentation est-elle rarement explicitée : Par rapport à quoi ? D’après quel échantillon statistique ? Peut-il y avoir une surreprésentation du rôle du peuple alors qu’il est l’acteur majeur de Juillet ? En outre, il est souvent question de « catégorie(s) » (cinq fois dans l’introduction) sans que soit donnée sa définition en sociologie ou en histoire. De même, la nature des « élites » mériterait d’être explicitée.

6Enfin la conclusion déçoit par sa brièveté et son manque d’ampleur, et l’image « du peuple » n’est toujours pas très nette. Certes, l’objet historique (le peuple) devait rester incertain et fuyant, d’autant que la conscience de la classe ouvrière est alors en devenir et qu’il existe une extrême diversité au sein du/des monde(s) ouvrier(s). Cependant, d’une part, les travaux de Jean-Claude Caron (L’été rouge. Chronique de la révolte populaire en France (1841), Aubier, 2002) sur les émotions populaires en province et de Robert Dupuy (La politique du peuple, Albin Michel, 2002) sur les comportements politiques du peuple et le populisme, non cités, auraient aidé à cerner plus précisément, par comparaison et replacé dans une histoire longue, le peuple mouvant de Paris vers 1830 (et ses images). D’autre part, dans le texte, il est le plus souvent question de sous-groupes (compagnons, ouvriers, femmes, typographes, imprimeurs…) que d’un seul peuple.

7Par ailleurs, le travail de Nathalie Jacobowicz se heurte à plusieurs limites, certaines sont dues aux lacunes de sources et nettement identifiées par l’auteure. La première difficulté est d’entendre le peuple parler de lui-même. Les dépositions, tronquées il est vrai par la procédure, des dossiers judiciaires de 1848 ou 1870 font ici défaut mais il existe des dossiers (non étudiés) de récompensés de la révolution de 1830. Il faut néanmoins signaler l’étendue des sources sollicitées (policières essentiellement le Bulletin de Paris, presse notamment ouvrière, brochures, pièces de théâtre) et tout particulièrement l’étude originale de chansons, de poèmes et d’une abondante iconographie (1 328 images intégrées en une base de données). En deuxième lieu, on aimerait, en amont, en savoir plus sur les producteurs de ces représentations, ceux qui parlent d’en-dehors du peuple. En aval, l’étendue de la diffusion reste également difficile à évaluer. Aussi, la mesure de l’impact des représentations sur le public en général et sur le peuple en particulier est quasi absente. La dernière limite est donc l’exposé de l’influence des représentations, et de leur évolution, sur les pratiques, pourtant annoncée dans l’introduction (p. 13). Cette historienne omet par exemple de mentionner la création en 1829 des sergents de ville, que Quentin Deluermoz a analysée dans sa thèse non citée (« Les policiers en tenue dans l’espace parisien, 1854-191 : la construction d’un ordre public », université de Paris I, 2006) et qui constitue à la fois une réponse aux risques d’agitations parisiennes mais aussi une nouvelle façon d’aborder la gestion de la rue et de considérer le peuple. Cette remarque suscite une réserve de fond : présenter et analyser uniquement les représentations, c’est un peu renoncer à dire ce qui a été pour ce qui a été dit. Écrire l’histoire n’est pas seulement « re-représenter » le passé, mais aussi décrypter l’incontournable interaction entre les faits et les acteurs, et leurs témoignages au sens large. Autour de 1830, comme à d’autres moments, tout n’est pas que représentations. Ainsi, lorsqu’il est question de la pauvreté ou encore des migrants, on en oublierait que ces phénomènes sont bien réels et pas nécessairement surévalués par les autorités. De plus, l’opinion publique apparaît à ce moment, comme une réalité bien tangible et observable (voir par exemple le travail non cité de Pierre Karila-Cohen, L’état des esprits. L’invention de l’enquête politique en France, 1814-1848, Pur, 2008). Le peuple (et pas seulement ses images) existe alors, notamment car il est dans tous les esprits.

8Enfin, cette chercheuse aurait aussi pu poser la question de l’usage de ces représentations par les historiens dans le temps. Car ces images et ces textes ont déjà été analysés par d’autres. Par ailleurs, il reste à comparer cette révolution des représentations de 1829-1831 avec les mêmes cycles autour de 1848 et 1870. La permanence de traits marqueurs du peuple du xixe siècle et en révolutions paraît en effet tout aussi essentielle que l’analyse des moments de ruptures et de renouvellements de ses représentations.

9Fabien Cardoni

Norbert Gaillard, Les agences de notation, Paris, La Découverte (Repères), 2010, 126 p.

10Les agences de notation se sont vues propulsées au centre des débats sur les réformes du système financier avec la crise financière globale commencée en 2007. Leur rôle dans la notation positive d’actifs financiers, les dérivés de crédit, dont la valeur s’est révélée nulle a été épinglé. Cette mise en question a eu lieu en même temps qu’elles lançaient des avertissements concernant leur éventuelle notation négative des États ayant été durement touchés par la crise et dont le niveau d’endettement était monté en conséquence, comme le Royaume-Uni, l’Espagne ou la Grèce.

11L’ouvrage de Norbert Gaillard se propose de donner une vision générale des agences de notation en articulant trois entrées : leurs activités courantes, leur histoire, et les critiques dont elles font actuellement l’objet. Les deux premiers éléments sont explorés afin de rendre claires les controverses qui entourent aujourd’hui ces trois entreprises, Fitch, Moddy’s et Standard & Poor’s, qui détiennent un oligopole de fait sur la notation de dizaines de milliers de titres de dettes, publiques et privés, négociés dans les marchés financiers du monde entier.

12Après une courte introduction où l’auteur énumère les critiques actuelles faites aux agences, les quatre premiers chapitres, qui font le corps du texte, décrivent, en grande partie à partir des présentations faites par les agences elles-mêmes dans leurs documents officiels, les procédures de notation et la signification des notations qu’elles attribuent aux émetteurs de dette. L’approche historique donne une perspective sur certains changements, concernant les notes, la situation d’oligopole et, surtout, le mode de rémunération des agences. La fortune des agences de notation, nées à la fin du xixe siècle aux États-Unis, est liée à l’activité plus ou moins importante des marchés financiers, au sein desquels elles fournissent des opinions « indépendantes » sur les titres de dette échangés. Les agences ont ainsi connu des périodes de forte activité depuis leur naissance jusqu’à la crise de 1929. Pendant cette période, elles notaient des milliers de titres, en majorité américains, émis par des entreprises, des États ou des collectivités locales, et tiraient leurs revenus de la vente de cette information à divers « investisseurs », dont l’auteur montre qu’ils étaient autant des institutions comme les fonds d’investissement que des individus plus ou moins fortunés.

13L’ouvrage retrace ainsi comment la fiabilité des titres de dette a toujours été représentée par des lettres, commençant avec le AAA pour les plus éloignées de la probabilité de défaut, les lettres suivantes représentant des degrés plus élevés de « risque ». Ces distinctions se sont toujours faites, comme c’est le cas aujourd’hui, à partir d’un assemblage de données quantitatives et qualitatives, dont les agences ne donnent pas la recette, et dont les critères d’objectivation restent obscurs. Sans entrer dans les détails des calculs, l’auteur montre comment certains critères ont changé au cours du temps et comment la notation des dettes publiques, proche de celles des dettes privées en ce qu’elle prend en compte la probabilité de défaut de paiement, s’en distingue par une analyse supplémentaire, sur le contexte politique et la « volonté » des gouvernements d’honorer leurs engagements financiers.

14Du fait de la faible activité boursière depuis la fin des années 1930 jusqu’au début des années 1970, les agences passent par une quarantaine d’années de léthargie. Dans les années 1970, les agences profitent d’un regain d’activité boursière, tout en changeant de manière radicale leur mode de rémunération. Au lieu de percevoir leurs revenus de la vente d’information à des investisseurs, l’émission d’une opinion sur la qualité de la dette est payée par son émetteur. Surgit ainsi progressivement dans le débat des experts et des régulateurs la question du « conflit d’intérêts » qui pourrait pousser les agences à bien noter des titres de dette dont le remboursement serait pourtant moins sûr que ne le laisserait supposer la note, afin de satisfaire leurs nouveaux clients, et aux dépens des antérieurs, les investisseurs. Ce danger est d’autant plus grand qu’à la même époque, dans les années 1970, les changements réglementaires des États-Unis rendent les coûts d’entrée dans le marché de la notation trop élevés pour les compétiteurs, en rigidifiant l’oligopole des trois grandes agences, ce qui est renforcé par l’intégration de leur notation dans les réglementations internationales de l’industrie bancaire avec les accords de Bâle à partir des années 1980.

15Ces éléments permettent de comprendre les débats actuels sur les conflits d’intérêts entre les agences de notation qui ont noté les dérivés de crédit, devenus leur principale source de revenus dans les années 2000, et qui ont ainsi contribué fortement à leur distribution et à la crise qui s’en est suivie. Ils permettent de comprendre aussi qu’il n’est pas facile de réformer des institutions qui se retrouvent au centre de très nombreux dispositifs réglementaires et calculatoires, pour lesquels il est peut-être urgent, mais très difficile, de trouver des substituts.

16On pourra regretter que le gros de l’ouvrage soit consacré à reprendre sans critique la description des procédures par les agences elles-mêmes, pour n’en évaluer que certains aspects dans le dernier chapitre, d’une courte vingtaine de pages. Ceci ne permet pas à l’auteur d’aborder des thèmes qui sont néanmoins présents dans la description qu’il propose des agences, comme par exemple leur capacité à influencer les débats concernant les politiques budgétaires des gouvernements, à travers leurs « avertissements » d’abaissement de note en cas de politique considérée trop éloignée du « consensus de Washington ». L’auteur n’aborde qu’en fin d’ouvrage le fait que leur situation oligopolistique soit due en grande partie aux cadres réglementaires actuels. L’approche des agences de notation comme constituant une « solution » permettant de « satisfaire » un « besoin » d’information des « investisseurs », selon un cadre économiste classique, rendait en effet difficile une problématisation autre que celle de l’asymétrie de l’information et du conflit d’intérêts. Par ailleurs, une discussion brève du cadre conceptuel probabiliste dans lequel les notes sont définies aurait permis de comprendre une partie des limites constitutives de la tentative de notation elle-même. Cependant, l’ouvrage est une introduction claire aux activités des agences de notation, souvent méconnues, et une mise en perspective historique qui permet de relativiser, et de situer, leur position de force présente. Sans aborder de manière approfondie toutes les controverses annoncées en introduction, l’auteur donne néanmoins, comme il nous le propose, les outils pour que le lecteur puisse le faire lui-même.

17Horacio Ortiz

Gabriel Galvez-Behar, La République des inventeurs. Propriété et organisation de l’innovation en France (1791-1922), Rennes, Pur (Carnot), 2008, 352 p.

18L’histoire de l’invention en France a été marquée par un progrès certain au cours de la dernière décennie. Au croisement de l’histoire des sciences et des techniques et de l’histoire économique, et avec une attention portée aux cadres sociaux et culturels de l’innovation, de nouvelles approches ont mis au jour la pluralité des pratiques inventives, analysé la constitution des figures de l’inventeur, le fonctionnement des institutions de l’invention, les modes de publicisation et légitimation des savoirs. Ces avancées étaient jusqu’ici surtout le fait d’historiens modernistes. On pense aux travaux de Liliane Hilaire-Pérez qui, dans L’Invention technique au siècle des Lumières, a retracé en comparaison avec le cas anglais, les attitudes sociales et institutionnelles envers les inventeurs et les inventions au xviiie siècle [1]. Son ouvrage s’achève à la période où débute La République des inventeurs. Les deux livres, pouvant être inscrits dans la même lignée, comblent le vide de l’historiographie française de l’innovation (par contraste avec l’Angleterre, l’Allemagne, les États-Unis, où plusieurs travaux lui ont été consacrés). L’enquête s’étend ici de 1791, année d’adoption de la loi sur les brevets, à 1922, date de création de l’Office national des recherches scientifiques et industrielles et des inventions.

19Concernant l’approche adoptée pour appréhender ce vaste sujet, on soulignera d’abord que l’auteur donne une place centrale à la question de l’organisation. Il entend « s’intéresser à la diversité des modes de coordination des acteurs et notamment aux dispositifs institutionnels et matériels qu’ils mettent en place afin de stabiliser leurs relations » (p. 14). Mais si Gabriel Galvez-Behar écrit l’histoire de l’innovation du point de vue des dispositifs institutionnels, ce n’est pas en se focalisant sur la seule question des règles. L’institution ne s’y limite pas, rappelle-t-il à raison: l’attention est portée sur les pratiques et usages qu’elle cristallise. L’auteur avertit par ailleurs qu’il mène son enquête à partir du point de vue particulier de la propriété intellectuelle et précise qu’il « se limitera […] aux brevets d’invention qui touchent plus particulièrement l’innovation technique et qui constituent l’une des manifestations les plus précoces de la propriété intellectuelle » (p. 15). Si les brevets occupent une place centrale dans le livre, cette annonce sous-estime l’étendue de l’enquête: plusieurs analyses élargissent la focale. C’est le cas des développements sur les figures de l’inventeur, dont le lien avec la question brevet existe certes, car celui-ci « contribue à dessiner une image particulière de l’inventeur » (p. 53), mais qui la débordent. G. Galvez-Behar y étudie la place de l’inventeur dans la littérature ou encore les discours des inventeurs eux-mêmes, saisis à travers des courriers au ministre de l’Agriculture et du Commerce. Car ces inventeurs, comme les autres acteurs de l’innovation et de la propriété industrielle, ne sont pas absents du livre. C’est une des réussites de l’enquête, dont on aurait pu craindre que l’intérêt pour les cadres fasse oublier ceux qui s’y meuvent. Ils sont présents collectivement, en particulier lorsque l’auteur se penche sur les associations d’inventeurs, ou lorsqu’il s’interroge sur le groupe social auquel ils appartiendraient majoritairement. Les inventeurs apparaissent aussi comme individus dans des études de cas venant appuyer les réflexions générales. L’analyse des désaccords qui dans les années 1860-1870 opposent la compagnie Schneider et Henry Bessemer, inventeur d’un procédé de fabrication de l’acier, permet par exemple de mettre au jour la variété des registres sur lesquels se jouent les contentieux en matière de propriété industrielle.

20Mais l’inventeur y apparaît surtout comme membre d’un collectif. La République des inventeurs met à mal la figure individualiste de l’inventeur, marquant l’idéologie au fondement du brevet. Dès la première moitié du xixe siècle, plutôt qu’à des inventeurs isolés, on a souvent affaire à ce que l’auteur qualifie d’inventeurs autonomes. Nombre d’entre eux, les plus visibles, sont aussi des patrons de l’artisanat ou de la petite industrie, s’appuyant sur des groupes « grâce auxquels ils tentent de conquérir ou de conforter une indépendance économique » (p. 74). Constat qui amène G. Galvez-Behar à nuancer la distinction schumpéterienne entre inventeur et entrepreneur. Il le conduit aussi à dresser un tableau des cadres collectifs dans lesquels s’inscrit l’activité de ces inventeurs autonomes, comme les expositions ou les sociétés industrielles, qualifiées de corps intermédiaires de l’invention, reliant l’inventeur aux entreprises, diffusant l’information technique et la valorisant. À ce modèle de l’inventeur autonome s’ajoute sans s’y substituer un second, celui de l’inventeur collectif. Il voit le jour dès les années 1890, s’affirme par la suite, et est encouragé par l’importance donnée à l’invention lors de la Grande Guerre. La deuxième révolution industrielle voit en effet se développer l’invention internalisée dans la grande entreprise et la préoccupation accentuée de celle-ci « d’être au fait de l’état des savoirs et de la technique » (p. 152). L’auteur montre toutefois l’intérêt qu’elle conserve à promouvoir une activité inventive externalisée. Son attention se porte alors de nouveau pour cette période sur les corps intermédiaires, centraux dans l’enquête. Parallèlement à la croissance de la prise de brevets, il met au jour le dynamisme des associations d’inventeurs, l’essor des agents de brevets et des revues d’inventeurs réalisant une veille technologique et contribuant à l’évaluation les inventions.

21Si c’est surtout dans les deux dernières décennies du xixe siècle que l’invention devient un enjeu social et politique, la question du rôle de l’État est présente dans toute l’enquête. Dans le premier xixe siècle, marqué par un modèle d’invention déconcentrée, son action est paradoxale. En principe, il n’est pas censé intervenir par un examen préalable des brevets, ni juger du mérite des inventions (les lois de 1791 et 1844 sur les brevets sont fondées sur l’idée d’un droit naturel de l’invention). Pourtant, il contribue à donner crédit à l’invention à travers le rôle joué notamment par l’Académie des sciences, le Conservatoire des arts et métiers, ou l’expertise des corps techniques. Mais son soutien reste plus symbolique que matériel. Pour la fin du xixe siècle, G. Galvez-Behar amène à rapprocher la dynamique de l’activité inventive, le désir croissant d’organisation de la propriété industrielle, et le développement du mouvement réformateur. De ce point de vue, « l’amélioration des cadres de la propriété industrielle répond […] à une double aspiration: conforter les droits de l’inventeur – qui est aussi un travailleur – et construire un véritable service public permettant d’encourager le progrès » (p. 206). L’innovation apparaît de plus en plus comme une réponse aux questions sociales. L’État améliore alors l’organisation de la propriété industrielle, s’écartant de la position libérale. Cet engagement est confirmé pendant le conflit mondial, sans pour autant que ses modalités cessent d’être sources de débats. Ces derniers sont relatés dans le dernier chapitre du livre, amenant à nuancer l’impression d’une marche linéaire, inévitable, vers un investissement croissant de l’État.

22Cette attention à la nuance est caractéristique de l’écriture de l’auteur: mettant au jour la conception individualiste de l’invention, il souligne qu’elle est loin d’être partagée par tous dans la première moitié du xixe siècle ; montrant la croissance du nombre de brevets, conséquence de la loi de 1844 abaissant leur coût, il la relativise en notant leur faible espérance de vie… Attachement au caractère pondéré de ses conclusions, allant de pair avec la prudence dans le rapport aux sources, l’attention portée aux questions de méthode. Les limites des sources mobilisées sont toujours signalées: quand l’auteur veut cerner le groupe social d’appartenance des inventeurs à partir d’informations sur les titulaires de brevets ; quand il entend établir le mouvement de prise de brevets à partir des années 1880 en s’appuyant sur les statistiques du Bulletin officiel de la propriété industrielle… La multiplication des points de vue est une des préoccupations de l’auteur, impliquant une diversité de sources utilisées. L’approche est parfois quantitative. On apprécie alors le fait que les données soient rendues éloquentes par l’insertion dans la démonstration de tableaux, graphiques, cartes, particulièrement bien conçus. Souvent, analyses quantitatives et qualitatives se complètent. Ainsi, lorsque G. Galvez-Behar s’intéresse à l’organisation de l’invention dans l’entreprise au début du xxe siècle, il commence par une approche statistique lui permettant de « mesurer le lien entre invention et capital dans les grandes entreprises françaises », avant de s’appuyer sur l’exemple de Schneider et Cie pour « décrire le lien entre activité inventive et brevet » (p. 228). Le lecteur pourra enfin consulter avec intérêt la très complète bibliographie, parachevant un livre au cheminement toujours très pédagogique.

23Paula Cossart

Stéphane Van Damme, L’Épreuve libertine. Morale, soupçon et pouvoirs dans la France baroque. Paris, CNRS (Histoires pour aujourd’hui), 2008, 279 p.

24Pour s’emparer à nouveaux frais d’un épisode très étudié de l’« histoire littéraire » du xviie siècle français, Stéphane Van Damme associe de façon scrupuleuse les méthodes de l’histoire culturelle et la perspective de la sociologie pragmatique, ici plus explicitement qualifiée de sociologie de la critique ou des épreuves. Son point de départ est le procès du « prince des poètes », Théophile de Viau, condamné à mort par contumace en 1623 pour avoir écrit et publié un sonnet appelant à la sodomie dans un recueil de poésie érotique (Le Parnasse satyrique, 1622), après dénonciation par le jésuite François Garasse. Ce dernier, avec l’aide du procureur général du parlement de Paris, Mathieu Molé, s’attaque à l’épidémie de libertinage qui semble toucher la capitale. Viau est incarcéré deux ans ; libéré sur une sentence de bannissement en 1625, il meurt en 1626.

25Cet épisode est accompagné d’une mobilisation sans précédent pour défendre ou condamner le poète (soixante-quatorze pamphlets sont publiés entre 1623 et 1626) : ainsi passe-t-on de la controverse, initiée par la dénonciation d’un scandale, au développement polémique de l’affaire, qui fonctionne comme « forme d’exemplification de la cause » [2] à partir du cas théophilien. Cette montée en généralité passe par un travail de qualification contradictoire réalisé par les coups d’écriture faisant intervenir toute une série de médiateurs de poids très variable, partisans ou dénonciateurs – d’abord des « entrepreneurs de morale » (Howard Becker), controversistes, prédicateurs ou apologètes, mais aussi des poètes, des censeurs, des magistrats, et bien sûr Viau lui-même qui depuis sa prison prend une grande part à l’économie textuelle de l’affaire.

26Dans la deuxième partie, l’auteur saisit habilement les possibles de la mobilisation publique par l’écrit, et ses effets dans l’arène parisienne. Il s’agit d’abord, du côté des fabricants du livre, d’analyser le poids des logiques entrepreneuriales dans l’ouverture à Paris d’un nouvel espace de publication d’écrits licencieux que tente de contrôler la police du livre mise en place par le pouvoir royal : même satirique, l’objet livre reste une marchandise. Cependant les libraires-imprimeurs, omniprésents dans la polémique, sont laissés en liberté, et l’affaire demeure une affaire d’auteurs, à qui est assignée la subversion pourtant imprimée. Ainsi l’affaire, mettant en cause des poètes vivant noblement dans l’entourage ou au service de membres de l’aristocratie, se déploie-t-elle dans un espace de mobilisation politique vaste, un réseau d’alliances dans lequel, à côté de l’accusation de comportements irréligieux ou immoraux (c’est-à-dire d’une réputation, qui est le nœud de la preuve garassienne), pèse la défense de la dignité d’une identité sociale définie par le nom, le mode de vie, l’appartenance à une clientèle.

27Après la mort de Viau et la clôture de l’affaire, la signification de la cause libertine, traduite dans de nouveaux contextes, évolue : dans la dernière partie, S. Van Damme suit sur un siècle les traces, dans l’imprimé et ses géographies, du refroidissement et du reclassement des écrits et de la figure de Viau. Au fil des réinventions – production d’une version chrétienne de l’œuvre de Viau, sédimentation littéraire des écrits de prison, réactivation des leçons de l’affaire au service de l’antijésuitisme, association faible du libertinage à la revendication d’une liberté auctoriale ou encore utilisation d’un Théophile de fiction dans quelques mazarinades au moment de la Fronde – et par la mise à distance de la question des mœurs est définie une « grandeur » libertine, entendue comme une référence intellectuelle en cours de stabilisation, un étalon de mesure permettant de jauger le phénomène libertin à l’aune de la puissance d’évocation du procès originel et d’un imaginaire théophilien, mais aussi comme l’expression d’une valeur culturelle qui reste ambiguë.

28Cette étude permet de clarifier la façon dont est produite une identité dont les caractéristiques conditionnent la possibilité d’une tradition libertine, mais aussi la situation de l’individu Théophile, dans sa prison. Il faut pour cela sortir de l’alternative d’une étude du libertinage comme catégorie historiographique ou comme produit du discours apologétique indigène et ne pas rabattre la question sur la perspective judiciaire, ce qui reviendrait à chercher à sonder la vérité indécidable des croyances libertines, ou à vouloir expliciter vainement le lien entre hétéropraxie et hétérodoxie sur le terrain de l’intentionnalité. De cette façon, S. Van Damme démontre l’impossibilité d’une analyse en termes de représentations de l’invention du libertin, identité qui n’est ni stable ni extérieure à sa caractérisation, mais au contraire est élaborée en réaction à celle-ci. Pour « saisir les ressorts d’un être collectif faible, à savoir le groupe des libertins, autrement que par les méthodes d’analyse classique des professions et des statuts sous l’Ancien Régime » [3], il faut alors expliciter les stratégies d’écriture de Viau et mettre au jour les opérations rendant visible une identité libertine qui n’est pas définie de façon univoque par un répertoire de pratiques.

29Si les pratiques d’écriture libertines sont conditionnées par les nécessités de dissimulation intellectuelle et éditoriale, cette « culture de la tromperie » n’est pas, à l’âge baroque, propre aux libertins (elle concerne, par exemple, les auteurs de la Compagnie de Jésus). L’affaire permet de repérer plus finement des compétences littéraires à la fois constitutives du scandale et instruments de la défense : une recomposition des genres, un déplacement des registres, un jeu entre identités narrative et auctoriale, une distinction entre l’acte d’écriture et l’actualisation de ce qui est écrit, dont la revendication mine la censure (« parler de la douceur de la vengeance n’est pas assassiner son ennemi » écrit Viau dans l’Apologie au roi). Sous la plume de Viau, la littérature est la condition de possibilité de la subversion et de la défense d’une cause : elle sert de « zone d’expérimentation » d’exposés scandaleux, de pratiques d’écriture philosophiques ou d’énoncés polémiques formulés en vers ou dans des fictions narratives. Là où Garasse veut constituer en système une « philosophie libertine », la versatilité des écrits joue au contraire sur « la libre identification des philosophèmes » : le libertinage est aussi une compétence de lecteur.

30La spécificité du cas libertin est le danger de l’acceptation publique, pour soi, de l’étiquette : la formulation d’une cause positive est impossible car elle ouvre la porte à la répression, c’est pourquoi l’acte de stigmatisation puis la polémique valent comme moment-origine. Ce brouillage, posture intellectuelle nécessaire, fait le lien entre les pratiques d’écriture et l’éventail des prises de positions envisageables, socialement défini ; les dédicaces des textes de prison dans lesquels Viau fait appel au sentiment de justice du lecteur sont aussi écrits pour recruter à la cause d’anciens protecteurs. Bien que travaillée par l’écriture, la production de l’identité libertine passe également par des modalités extratextuelles (dont le procès).

31Au sein d’un espace polémique aux contours fluides, l’auteur montre que la logique des coups tactiques et des prises de position ne peut être déduite de l’habitus clérical ou nobiliaire des protagonistes, pas plus que l’analyse de « propriétés sociales stables » ne permettrait ici de saisir la négociation de l’assignation libertine à un ensemble, lui-même fluctuant, de pratiques d’écriture. Il s’agit alors de s’attacher à « appréhender les opérations de construction des collectifs en examinant la formation des causes collectives » dans un cas où il est peu heuristique de « se donner des collectifs tout constitués, et, en quelque sorte, déjà prêts pour l’usage » [4]. C’est autour de « faits disputés » et de la mise à l’épreuve des catégories ordinaires du monde social qu’est révélée une présence libertine, qui ne peut pas être définie par une trajectoire ou des coordonnées sociales, ni par des critères culturels objectivables par l’historien. Cette présence n’est pas révélatrice d’une essence comme celle qu’essayent de faire voir Garasse et Molé dans leur entreprise de dénonciation généralisée à partir du cas singulier de Viau. On voit ici comment interagissent catégorisations polémiques et pratiques de façonnage d’identités discutées : les opérations de classement, les pratiques sociales de revendication, les formes de reconnaissance socialement reconnues en sont autant d’opérations de stabilisation.

32Pour ouvrir l’argumentation stimulante de S. Van Damme, on peut relever quelques-unes des pistes qui montrent que l’affaire reconfigure le monde social au-delà de la question débattue de l’identité libertine de Viau. Les enjeux de l’activité d’écriture de Garasse, qui acquiert une visibilité spéciale dans le contexte de l’affaire, sont eux aussi travaillés : les contradictions possibles entre l’identité jésuite et certaines pratiques polémiques mettent à l’épreuve la position de Garasse et peuvent déboucher, au-delà de l’adoption de nouveaux topiques de l’antijésuitisme, sur une critique de l’apostolat littéraire de la Compagnie. Ensuite, l’affaire éprouve la force relative du patronage aristocratique et ses limites de façon publique, c’est-à-dire susceptible d’en modifier les modalités. Enfin, lorsque « contre l’hybris poétique » Viau « convoque une épreuve de réalité » en faisant référence au poids social de « l’honneur d’une famille » et de « la force du lignage », s’opère le retour nécessaire à une dignité fondée sur les institutions ; l’affaire rend visible la fragilité de l’état de poète qui donne trop de prise à la qualification contradictoire en même temps qu’il ne déclenche pas efficacement la mécanique de la protection nobiliaire. On peut revenir alors à ce qu’est le statut d’auteur dans ces moments de mise en place du « premier champ littéraire » : l’affaire sonne comme « un avertissement général pour les hommes de lettres de ne pas se mêler des controverses théologico-politiques et débouche […] sur leur repli dans l’espace des Belles-lettres » (Nicolas Schapira, cité p. 148) ; elle est un révélateur des dangers des forces d’hétéronomie dans un « jeu » (Bernard Lahire) que n’unifient pas institutionnalisation et professionnalisation des activités littéraires.

33Harold Lopparelli

Timothy J. Clark, Une image du peuple. Gustave Courbet et la révolution de 1848, Dijon, Les Presses du réel (Œuvres en sociétés), 2007, 332 p. Thomas Schlesser, Réceptions de Courbet. Fantasmes réalistes et paradoxes de la démocratie (1848-1871), Dijon, Les Presses du réel (Œuvres en sociétés), 2007, 382 p.

34La collection « Œuvres en sociétés » des Presses du réel cherche à ouvrir l’histoire de l’art française en publiant les travaux de jeunes chercheurs et en traduisant des travaux étrangers peu connus en France. Après avoir traduit l’ouvrage fondamental de Neil McWilliam sur le saint-simonisme et l’art [5], elle entreprend l’édition de certains livres de Timothy J. Clark, professeur à Berkeley qui a largement contribué à bâtir une histoire sociale de l’art. Elle republie ainsi Image of The People de 1970 et annonce une nouvelle publication de The Absolute Bourgeois[6] ainsi que la traduction de l’ouvrage inédit en français The Painting of Modern Life[7].

35La nouvelle traduction d’Image du peuple présente l’avantage d’être richement illustrée (non seulement par des tableaux de Gustave Courbet, mais aussi par de nombreuses gravures populaires dont il s’inspirait et par les peintures de ses contemporains aujourd’hui oubliés). Elle replace par ailleurs le livre dans une perspective historiographique : le texte est en effet accompagné des préfaces que T. J. Clark a écrites pour les différentes rééditions anglaises et de trois articles d’historiens d’art anglo-saxons qui ont commenté l’ouvrage. Mais elle permet avant de tout de relire un ouvrage dont la libre écriture invente une façon originale et constructive d’associer l’histoire sociale et l’histoire de l’art, à travers l’étude de la peinture de Courbet sous la Seconde République.

36D’une part, l’ouvrage s’inscrit en effet dans la continuité d’une histoire sociale qui nous est familière, une histoire des groupes sociaux qui s’appuie sur des archives usuelles pour l’étude du xixe siècle (rapports de police et de préfets conservés dans les archives nationales et départementales). Il reconstitue l’histoire de la paysannerie, du monde ouvrier, de la bohème et de la bourgeoisie, qui forment l’entourage de Courbet lors de ses multiples déplacements entre Paris et la Franche-Comté, sa région d’origine. La bohème parisienne de 1848 y est par exemple précisément définie : ce n’est plus la jeunesse bourgeoise en mal de révolte des années 1830, mais des individus pauvres, dont la haine de la bourgeoisie s’enracine dans une réelle indigence. Mais, dans cette histoire des groupes sociaux, T. J. Clark insiste sur les passages d’une condition sociale à une autre et sur les nombreux emprunts d’un groupe à un autre. Courbet, enfant de la paysannerie jurassienne enrichie en passe de devenir bourgeoise, adopte comme stratégie de jouer au paysan rustre dans le milieu artistique parisien. Buchon, l’écrivain démocrate-socialiste du Doubs ami de Courbet, cherche à « se faire peuple ». L’étude de la réception des tableaux de 1849-1850 est aussi l’occasion de définir la position sociale des spectateurs et d’insister sur la pluralité des identités. Un Enterrement à Ornans et Les Casseurs de pierre, réalisés dans le bourg d’Ornans, ont été montrés tout d’abord dans la chapelle de ce village devant la paysannerie aisée qui a voté en 1849 pour le parti de l’Ordre (alors que les départements voisins ont basculé du côté démocrate-socialiste). Puis les tableaux ont été exposés à Besançon et à Dijon, ces villes de foire où s’interpénétraient fortement le monde rural et le monde urbain. Enfin ils sont arrivés au salon de Paris de 1850-1851, qui attirait alors aussi bien l’élite parisienne que des ouvriers saisonniers, en passant par tous ceux qui étaient à la frontière entre différents mondes sociaux et qui connaissaient successivement l’ascension sociale et le déclassement, tel cet ouvrier lithographe qui a acquis une certaine fortune et qui dans son testament donne à lire la fragilité de sa position sociale fraîchement acquise (p. 264).

37Mais, d’autre part, T. J. Clark ne veut pas réduire l’histoire de l’art à l’étude des conditions de production et de réception des œuvres, il insiste sur l’importance de la description des tableaux (et il n’est pas anodin que son livre le plus récent porte entièrement sur le problème de la description picturale [8]). Face à Un Enterrement à Ornans, il ne cherche pas à donner une clef de lecture (comme l’hypothèse de la représentation de la fin de la République), mais il décrit les attitudes de ces paysans endimanchés, qui ont l’« expression vide, ambiguë et circonspecte que l’on revêt en public » (p. 161) et des gestes empruntés (dans les deux sens du terme). Dans ce tableau qui est le manifeste du réalisme, aucun conflit n’est visible, il n’y a aucun signe de l’endettement des paysans à la fin des années 1840, les différences sociales qui travaillent les sociétés rurales de cette époque sont à peine perceptibles.

38Une telle conjugaison de l’histoire sociale et de l’histoire de l’art permet finalement la construction d’un objet d’étude particulier : le public. La peinture de Courbet sous la Seconde République présente la particularité de s’adresser non pas à des connaisseurs d’art mais à toutes ces couches sociales dont l’historien a montré la complexité et les enchevêtrements. « Le public de Courbet correspond très exactement à ce labyrinthe, à cette confusion, à cette absence d’allégeances et de contours précis » (p. 262). Par « public », T. J. Clark entend en réalité l’audience que vise le tableau. Le public pour une fois n’apparaît pas comme une masse d’ignorants à mépriser pour son mauvais goût et à éduquer, c’est une construction collective de l’artiste et des spectateurs. Selon T. J. Clark, il faut « cesser d’envisager le public comme une “chose” identifiable dont les besoins sont dûment notés, puis satisfaits ou rejetés par l’artiste. Le public est une projection ou un fantasme inscrit dans l’œuvre et dans le processus de production » (p. 45) et dans le processus de réception. C’est ce public qui est le « peuple » dont T. J. Clark étudie l’image et qui fait l’intérêt de son étude.

39La publication d’Image du peuple est accompagnée de celle de Réceptions de Courbet du jeune chercheur français Thomas Schlesser. Th. Schlesser y dépouille systématiquement les nombreux écrits critiques consacrés à Courbet de 1848 à 1871, auxquels T. J. Clark faisait souvent allusion. Il ne produit pas une anthologie des commentaires, mais reconstitue les attentes des critiques, attentes qui s’exprimaient à travers le vocabulaire artistique de l’époque (à travers les thèmes de l’imagination, de la laideur, de la vérité, de la morale, etc.) et qui évoluaient en fonction des différents enjeux qui dominent la vie politique de février 1848 à la Commune. Il montre comment les tableaux de Courbet cristallisaient les espoirs et les peurs de cette époque. Mais il cherche surtout à mettre en valeur les divergences entre les interprétations. L’œuvre de Courbet a suscité en effet des commentaires contradictoires et Th. Schlesser montre comment la capacité à réunir des idées contraires sans jamais les unir s’inscrit dans une démarche politique et comment la peinture de Courbet a pu faire partie de l’expérience de la démocratie dans la France du xixe siècle.

40Jérôme Bazin

François Dubet, Faits d’école, Paris, EHESS (Cas de figure), 2008, 310 p.

41Faits d’école est présenté par l’éditeur comme « une synthèse des réflexions et des combats » qu’a menés François Dubet dans le champ de la sociologie de l’éducation. Les titres des cinq grandes parties de l’ouvrage annoncent en effet, successivement : l’exposé des choix épistémologique/méthodologique de l’auteur, ici appliqués au monde de l’école ; sa lecture des changements que ce monde a connus dans les cinquante dernières années et des problèmes qui l’affectent aujourd’hui ; enfin, l’intitulé de la dernière partie renvoie aux possibilités et aux conditions d’une réforme du système.

42L’ouvrage sera utile, en particulier, à ceux qui préparent des examens et concours intégrant un programme de sociologie de l’éducation. Il familiarise en effet avec une production scientifique qui s’est étalée sur une vingtaine d’années et une dizaine de livres. Il fournit aussi des références à d’autres systèmes d’analyse qui ont marqué et marquent la sociologie de l’école ; l’objectif de l’auteur est ici, bien sûr, de placer les siennes en perspective ; mais il le fait avec une efficacité qui permet de saisir ces références aussi pour elles-mêmes ; autrement dit, cette « synthèse des réflexions » de F. Dubet livre en outre des aperçus intéressants sur la sociologie de l’éducation en général. Enfin, chaque partie de l’ouvrage est structurée comme une démonstration exemplaire. Au-delà des contenus, les candidats aux concours pourront tirer profit du modèle de composition.

43Ces caractéristiques ne réservent pas Faits d’école au lectorat étudiant. La connaissance scientifique que produit la sociologie, soutient F. Dubet, doit informer les débats publics. L’école est objet d’un tel débat, sans cesse réactivé. Ce livre l’enrichit en articulant les axes d’une réforme de l’enseignement, telle que l’auteur en argumente la nécessité à travers une réflexion sur la justice, aux apports de ses recherches concernant l’expérience scolaire. Le double caractère de l’école française d’aujourd’hui est au cœur de son analyse : école démocratique, puisqu’elle accueille tous les adolescents, ainsi dotés d’un même « droit à réussir » leurs études ; école méritocratique, dans la mesure où elle évalue et classe leurs performances. Et le premier caractère légitime le second : en effet, si les individus sont égaux sur la ligne de départ, la hiérarchie qui s’établit entre eux à l’arrivée reflète forcément la différence de leurs efforts dans la course. Bien sûr, ajoute F. Dubet, l’égalité des « droits à réussir » constitue une fiction. Une « fiction démocratique » propre, justement, aux sociétés démocratiques, dont elle référence tous les débats sur l’école, tous les objectifs avancés en matière de politiques scolaires (et ce, quelle que soit la majorité au pouvoir). Une « fiction nécessaire », aussi. Car même le professeur pénétré d’une version radicale des théories de la reproduction (la performance scolaire de l’élève est indexée sur son appartenance sociale) ne pourrait corriger ses copies s’il ne croyait pas – au moins le temps de la correction – à l’égalité. Au total, qu’on ne retrouve pas dans les faits le principe d’égalité importe peu pour l’analyse : il est écrasant dans l’imaginaire de justice qui domine l’école. De même pour son pendant, qui, lui, est à la fois complémentaire et contradictoire : au terme de la compétition juste que constitue la scolarité, l’école récompense les élèves selon leur mérite. Reste que cette compétition-là n’a rien d’une fiction : étant donnés l’emprise des diplômes sur l’accès à l’emploi et le handicap que représente l’absence de diplômes, « il devient difficile, voire risqué de ne pas jouer le jeu, même si ce jeu offre plus de chances de perdre que de gagner ».

44Faits d’école entend montrer comment l’expérience des acteurs « fait avec » le principe dual égalité de tous/hiérarchisation selon le mérite. Les enseignants l’affrontent quotidiennement : noter objectivement ou tenir compte des progrès, de la bonne volonté, de l’attention en classe ? Concevoir un « vrai » cours dans sa discipline, gratifiant pour le professeur et accessible aux seuls bons élèves, ou viser avant tout à intéresser et donc « tenir » la classe pendant une heure ? Du côté des élèves (collégiens, lycéens ou étudiants), cette expérience est amère à ceux dont l’échec met directement en cause l’estime qu’ils ont d’eux-mêmes : quand l’égalité des conditions est supposée avérée, chacun se perçoit, au moins obscurément, en responsable de ses résultats. Restent alors les ressources de la « sortie de jeu » (afficher l’échec comme un choix délibéré via l’absence ostensible de travail). Ou celles qui consistent à invalider le jugement du professeur en l’accusant d’être « injuste », « incapable », « raciste ». Les récits des enseignants (y compris dans les premiers cycles du supérieur, rapporte F. Dubet) donnent à voir, de la part des élèves en difficulté, un autre moyen de gérer l’épreuve : exhiber un conformisme méticuleux, un travail à la fois forcené et purement formel, qui contraignent l’enseignant à récompenser la bonne volonté malgré la médiocrité des résultats. Car l’école cède à la demande de ces élèves, d’où les exercices scolaires prévisibles et formalisés, garantissant une note moyenne pour prix d’une simple restitution des leçons. Du moins quand il s’agit de certaines classes, et surtout au niveau du « collège unique ». Il est en effet, par excellence, le lieu des injonctions contradictoires imbriquées à la contradiction de base : accueillir tous les élèves (ce segment de scolarité est obligatoire) et les orienter, c’est-à-dire, en fait, les hiérarchiser vers des orientations dont personne – orienteurs et orientés – n’ignore qu’elles sont socialement différenciées. Il lui faut aussi socialiser des individus dont beaucoup, dotés d’une large autonomie adolescente, et sceptiques sur l’utilité des diplômes qu’ils sont censés viser, ne se montrent guère disposés à jouer le jeu de l’école, et les instruire à des savoirs académiques. Il lui faut également maintenir le cap du modèle scolaire centralement prescrit et s’ajuster au public scolaire tel qu’il est ici et là, là où, sans cela, enseigner ne serait même pas possible.

45En dépit du titre, Faits d’école ne livre pas de descriptions factuelles pour illustrer le bilan pessimiste qu’il livre sur l’état du système d’enseignement français, et auquel il rapporte cette matrice interprétative. Il se place dans une perspective revendiquée de philosophie politique, pour analyser les principes auxquels renverrait le projet d’une école « la moins injuste possible », y compris les principes de justice qui sont à l’œuvre dans la relation école/société. On trouvera ici examiné le type de questions dérangeantes (compte tenu des réponses suggérées) que connaissent les lecteurs de F. Dubet : « Est-il juste que la hiérarchie scolaire commande celle des positions sociales ? Autrement dit, est-il juste que l’école, bien public financé par tous, garantisse des profits forcément privés (via des emplois bien rémunérés) aux vainqueurs de la compétition scolaire, au-delà de l’utilité sociale de ces emplois ? ». « Est-il juste et efficace en termes de biens collectifs que continuent à croître les dépenses d’enseignement ? ». Et surtout – la question n’étant pas une boutade – « À qui appartient l’école ? ». Il importe d’abord, avance l’auteur, de rendre effective l’égalité fondamentale des individus, fondée sur les droits garantis à chacun indépendamment de ses mérites ; ce serait, en matière d’éducation, le droit à une culture commune, dispensée à tous, tout au long de la scolarité obligatoire ; ce qui reviendrait à transformer le collège actuel, en « collège pour tous », délivré du principe méritocratique. Il importe aussi de réduire les tensions entre l’égalité et le mérite en prenant au sérieux « la demande de respect » ; c’est-à-dire élaborer un système de valeurs dans lequel les jugements objectifs du mérite ne seraient pas susceptibles d’atteindre la personne et la dignité de l’élève. Ce qui supposerait d’autres modes d’organisation pédagogique ; la transformation du service des enseignants (l’allongement du temps passé dans l’établissement, en particulier pour prendre part à des activités jusqu’ici considérées comme périscolaires), dont F. Dubet argumente la nécessité, en constituerait logiquement une composante.

46Au total, le style de l’ouvrage s’apparente largement à celui d’un essai : les références aux enquêtes sociologiques, support de l’argumentaire, sont réduites. Le lecteur, à partir de là, peut trouver arbitraires et/ou hasardeuses certaines propositions de l’auteur. Il lui appartiendra alors d’en chercher la démonstration scientifique dans l’ensemble du travail de l’auteur. Si Faits d’école en est la synthèse, le livre introduit une dimension dont on posera que les précédents ne l’avaient jamais aussi bien mise en valeur. Pourquoi la demande de justice est-elle si forte dans l’expérience des nouveaux lycéens et si faible dans les revendications qu’ils expriment à l’occasion des explosions scolaires ? Pourquoi les enseignants ne croient pas les sociologues alors qu’ils les invoquent volontiers à l’appui dans leurs critiques du système scolaire ? On appréciera la reconstitution minutieuse des bonnes raisons (au sens de Boudon, qui justifierait d’y inclure aussi ce que François Dubet désigne comme croyances nécessaires) sous-jacentes à tel ou tel comportement, et l’inventaire qu’en dresse l’auteur dans le dernier chapitre.

47Danielle Cazals

En ligne

Alexander Watson, Enduring the Great War. Combat, Morale and Collapse in the German and British Armies, 1914-1918, Cambridge, Cambridge University Press, 2008, XV +288 p.

48Avec cet ouvrage, l’historien britannique Alexander Watson contribue de façon importante aux débats sur la ténacité combattante dans la Grande Guerre. Il propose une étude comparée des armées allemande et britannique qui constitue à la fois une synthèse utile des travaux les plus récents, et une prise de position originale, à l’occasion provocatrice, dans les discussions autour de la défaite allemande et de ses causes. Si on doit saluer la clarté et la densité analytique de l’ouvrage, le modèle explicatif choisi n’emporte pas toujours la conviction. Il s’agit en effet d’examiner le « moral » combattant comme facteur déterminant, en dernière instance, de l’issue de la guerre. L’étude, structurée en six chapitres, procède donc par un examen de différents thèmes et éléments de l’expérience combattante, afin de comprendre leur effet sur la psychologie des soldats et sur « l’épreuve d’endurance » que constitue le conflit.

49Le premier chapitre envisage ainsi le combat et ses difficultés en 1914-1918, et les formes de la tension psychique éprouvée par les combattants. De fines descriptions des tranchées permettent de restituer les sensations de claustrophobie et d’impuissance liées à ce cadre. L’auteur conclut à la « résilience » des soldats qu’il estime en fin de compte peu affectés par le trauma psychique et les stratégies d’évitement ou de désobéissance. Cette « résilience » est expliquée, au second chapitre, par un examen des « motivations » cherchant à reconstruire de façon complexe les attitudes face à la guerre, en se distanciant du mythe d’un enthousiasme indifférencié pour le conflit en 1914. Le chapitre envisage la socialisation militaire et le sens du « devoir » intériorisé, mais aussi les effets de la guerre conduisant bien des combattants à éprouver une forte animosité pour l’ennemi qui les prend pour cible, discutant de façon critique le travail important de Tony Ashworth [9].

50Le troisième chapitre envisage les stratégies de survie et d’adaptation psychologique permettant de « tenir » : religion, superstition et surtout optimisme irraisonné constituent, des deux côtés, des manières dont les esprits font face à la guerre des tranchées, en minimisant consciemment ou inconsciemment ses risques. L’auteur envisage ensuite dans un chapitre d’une grande richesse la structure militaire des deux armées et en particulier le rôle des officiers subalternes dans l’obtention et le maintien de l’obéissance. Dans une discussion fine des traditions historiographiques assignant au corps des officiers allemands un éthos de classe ayant fini par miner leur autorité, il montre surtout la convergence des pratiques de commandement de part et d’autre du no man’s land, à travers une transposition efficace du paternalisme existant dans le civil. La « haine de l’officier » attestée en Allemagne en 1916-1918 concerne davantage les gradés de l’arrière perçus comme injustement avantagés en temps de pénurie alimentaire que les officiers des unités combattantes.

51Les deux derniers chapitres envisagent l’évolution du « moral » au cours de la guerre et en particulier la question très débattue de la « grève militaire cachée » mise en évidence par Wilhelm Deist pour l’armée allemande en 1918, contribuant à sa défaite [10]. L’auteur contredit frontalement cette thèse, à travers un examen à nouveaux frais des chiffres de l’indiscipline couramment admis, dont il montre la fragilité. Il soutient que l’armée allemande fait preuve, jusqu’à l’automne 1918, d’une grande solidité, les choses finissant par s’inverser lorsque les officiers ne croyant plus la victoire possible conduisent leurs hommes à de massives « redditions ordonnées ».

52Il faut souligner la qualité de la démarche comparative qui fonde ces analyses, la comparaison systématiquement menée (bien que rarement élargie aux cas russe ou français, par exemple) permettant de contredire bien des stéréotypes nationaux cristallisés dans chaque historiographie, et de révéler les nombreuses similarités dans les manières d’affronter l’expérience de guerre, du côté allemand et britannique. Cette richesse se double d’une créativité certaine dans la recherche des sources, les témoignages et rapports militaires étant complétés par des enquêtes psychiatriques et médicales contemporaines, telle l’étude du Lancet en 1915 sur les rêves des combattants. Les façons dont ces documents sont intégrés aux schèmes intellectuels de l’histoire militaire posent toutefois certains problèmes.

53Le premier concerne la délimitation du corpus d’une centaine de témoignages jamais systématiquement présenté, et mobilisé de façon souvent impressionniste pour soutenir le raisonnement. Si l’argumentation par exemplification est familière des historiens, elle reste d’une grande fragilité lorsqu’il s’agit d’étayer des généralisations aussi vastes que « la confiance de l’armée » (p. 154). Ce problème est redoublé par l’absence de regard sociologique porté sur les témoignages, mêlant de plus lettres de soldats et d’officiers comme si leur rapport à l’expérience de guerre pouvait être identique. L’usage de certaines statistiques est, de même, discutable : évoquant les 613 000 soldats allemands souffrant d’affections psychiques signalées durant le conflit, l’auteur avance un faible taux de 5 % et conclut à la « résilience » des hommes (p. 43). Mais ce chiffre est obtenu en rapportant ces affections à l’ensemble des mobilisés, non aux seuls combattants, pour lesquels il devrait être doublé, voire triplé. Inversement, des chiffres de prisonniers seraient bienvenus pour nuancer les analyses sur la violence faite aux soldats désirant se rendre.

54Plus largement, c’est l’emploi des catégories indigènes – le « moral » des militaires – pour analyser les phénomènes qui pose problème. En adoptant ce terme, à la suite de l’historiographie anglo-saxonne où il est un cadre d’analyse classique, et en centrant l’étude sur les facteurs permettant de soutenir le « moral », l’auteur découvre des phénomènes et propose des pistes riches, en particulier lorsqu’il analyse le rapport à l’avenir des combattants. Mais la limite d’une telle approche est la régression psychologiste qu’elle implique : in fine, le combat et l’issue même de la guerre sont rapportés à des états psychologiques individuels et collectifs cernés de façon nécessairement très imprécise, en particulier lorsqu’il est fait état, dans les derniers chapitres, du « refus d’être intimidés » des soldats britanniques ou de l’état d’« apathie, indifférence et fatalisme » des armées allemandes fin 1918 (pp. 183 et 229).

55Cette régression psychologique est d’autant plus regrettable que par ses analyses sûres et détaillées du rôle des officiers ainsi que de l’insertion des combattants dans des réseaux d’obligations les reliant à leur unité et à leurs proches, appuyées sur une maîtrise certaine des outils de l’histoire militaire et des conditions du combat en 1914-1918, l’ouvrage fournit les matériaux d’une histoire sociale et institutionnelle de l’obéissance, esquissée et quelque peu inaboutie. L’objet et l’importance du livre sont ailleurs : ils résident dans sa contribution aux débats sur la défaite allemande, où les matériaux nouveaux qu’il propose et la relecture des sources qu’il opère soutiennent une thèse hardie, qui relativise peut-être à l’excès la porosité de l’armée à l’agitation sociale et révolutionnaire de l’arrière. Proposer de remplacer l’idée de « grève militaire » par celle de « reddition ordonnée » illustre en tout cas une réalité intangible de la Grande Guerre : même dans la situation sans issue de l’Allemagne fin 1918, il reste très difficile de désobéir.

56André Loez

Étienne Fouilloux, Les chrétiens français entre guerre d’Algérie et mai 1968, Paris, Parole et Silence, 2008, 360 p.

57C’est véritablement en portant la polémique qu’Étienne Fouilloux présente un recueil de ses articles récemment paru chez Parole et Silence. Il vise explicitement L’histoire religieuse de la France contemporaine de Gérard Cholvy et Yves-Marie Hilaire [11]. La thèse en cause est l’affirmation que le déclin de l’Église de France est consécutif au concile Vatican II (1962-1965). Ce dernier aurait ébranlé l’institution religieuse puis aurait été instrumentalisé par des avant-gardes cléricales peu soucieuses des interprétations officielles. Selon É. Fouilloux, cette thèse produit l’illusion de l’autonomie de l’institution religieuse par rapport à l’ensemble des évolutions qui traversent la société française : ramenée à Vatican II, l’évolution de l’Église est totalement décontextualisée. Il propose au contraire de montrer l’étroite relation entre les mutations de la société française dans lesquelles les catholiques sont engagés et l’évolution de leurs pratiques religieuses. La chronologie alternative qu’il propose s’ouvre avec « le détonateur algérien » et se ferme à la fin des années 1970 autour des querelles sur la religion populaire. Cette courte période de moins de vingt ans est traitée sous de multiples angles problématiques qui permettent de croiser à la fois des recherches précises sur une organisation particulière comme l’Action populaire des jésuites ou un lieu comme Ivry-sur-Seine, et des tendances plus générales comme la recomposition de la gauche catholique ou les mutations de l’art sacré. À quelques exceptions près, le matériau utilisé provient des sources publiées (presse, revues spécialisés, ouvrages) et la tonalité générale de l’ensemble est davantage celle d’une histoire des élites catholiques, des intellectuels et des militants, qu’une histoire sociale attentive aux pratiques des paroissiens ordinaires. Ces derniers ne sont, la plupart du temps, évoqués qu’à travers des sondages d’opinion de l’époque. Reste que les archives de cette période sont encore, en grande partie, soustraites à la consultation. L’auteur trouve la parade en effectuant des changements de focale propres à inventorier les multiples niveaux de recomposition du catholicisme français. Ce recueil d’article est d’un intérêt majeur, il faut le souligner, car en multipliant les angles d’entrées, É. Fouilloux laisse s’objectiver, sans pour autant les nommer, des processus transversaux de première importance. On retiendra d’abord un processus de polarisation autour de la question politique dès les années cinquante. Comme le rappelle l’auteur, la guerre d’Algérie est vécue au sein des milieux intellectuels catholiques comme une nouvelle affaire Dreyfus (p. 70). La question de la torture cristallise un antagonisme radical entre les défenseurs d’un ordre social chrétien et national menacé par le communisme, et les partisans d’une éthique politique chrétienne qui refusent toute entorse au principe de dignité des personnes. Comme le souligne l’auteur, il est important de noter que ces deux conceptions, surtout chez leurs militants les plus radicaux, participent d’un processus commun : « ces deux catholicismes incompatibles […] sont des mixtes politico-religieux associant une foi combative à une problématique utopie sociale » (p. 34). La socialisation d’une génération de militants catholiques dans ce contexte de polarisation des discussions religieuses autour des questions politiques ne demeure pas sans conséquences. Dans le chapitre qu’il consacre aux crises des mouvements de jeunesse, É. Fouilloux montre comment, au fil des années 1960, l’intervention dans les débats politiques se substitue chez les militants catholiques à l’annonce explicite et missionnaire de Jésus-Christ. La décolonisation puis le développement du tiers-mondisme vont déplacer l’horizon de la pratique religieuse vers la transformation de la société et conditionner l’acclimatation d’un catholicisme décomplexé à gauche. Parallèlement se développe un second processus majeur que l’on serait tenté de qualifier de saturation, c’est-à-dire la perte de capacité des formes religieuses instituées à susciter l’adhésion. Par exemple, la thématique de la « mission » qui connaît son apogée durant l’après-guerre avec l’innovation des prêtres-ouvriers, le développement de la Mission de France et maintes autres initiatives comme la création du Centre pastoral des missions à l’intérieur – opportunément sauvé de l’oubli dans cet ouvrage (pp. 243-257) – saturent dans les années 1960 : les prêtres et les religieux en mission doutent du bien fondé de leur démarche. Leurs opérations ponctuelles ne paraissent plus suffisantes face à la vague profonde de sécularisation de la société. Les formes religieuses instituées sont mises en accusation par contrecoup. C’est dans leur révision qu’apparaît la seule sortie de crise probable. À un moment où le concile Vatican II suggère une reconfiguration des rapports des croyants avec le monde, cette aspiration à un renouvellement des formes religieuses converge avec le désir d’engagement dans la société des militants catholiques. La Confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC) devient la Confédération française démocratique du travail (CFDT) en 1964 et le Mouvement républicain populaire (MRP) disparaît en 1965 : « comme l’abandon de la soutane ou la rétraction des processions, cette double éclipse participe d’un même changement de démarche : renoncer à la visibilité et à l’emprise sur la société pour mieux s’y plonger avec la volonté de l’imprégner tout entière » (p. 238). Le concile intervient donc dans un contexte spécifique qui va déterminer sa réception. Un fort courant de l’opinion catholique l’interprète comme un point de départ, initiant une dynamique d’innovation. Il va être mobilisé pour légitimer une reconstruction de la pratique religieuse et politique des catholiques. Comme le montre l’auteur, l’affirmation d’une gauche, voire d’une extrême gauche catholique est à penser dans ce contexte. Les débats sur la religion populaire durant les années 1970 montrent à quel point les catholiques inscrivent leur rapport à la gauche politique dans des discussions sur la liturgie ou sur la symbolique religieuse. L’engagement « révolutionnaire » est moins une rupture avec la foi religieuse que l’institution d’une nouvelle forme, « prophétique », plus authentiquement religieuse que la précédente et dont Mai 68 aura été le laboratoire. L’intégrisme, dont É. Fouilloux retrace très finement l’histoire, développera une réaction parallèle, dans la mesure où l’authenticité des formes religieuses est tout autant affirmée par opposition à l’institution ecclésiale que chez les chrétiens-marxistes. C’est là l’aboutissement d’un mouvement centrifuge qui s’enracine dans les années 1950 et aboutit au développent d’une large défiance à l’égard de l’institution religieuse dans les années 1970. Le détachement et l’indifférence sanctionnent les trajectoires de nombreux clercs et laïcs et exculturent progressivement l’Église d’une société dont elle devient un repère équivoque. On regrettera que dans son tableau de la reconfiguration du catholicisme français, l’auteur ne discute pas plus les travaux de sociologie qui s’y rapportent, par exemple ceux d’André Rousseau ou de François-André Isambert. Quoi qu’il en soit, l’historien propose à la fois des enquêtes documentées et actualisées et de précieuses orientations qui dressent la topographie de toutes les recherches encore nécessaires à la connaissance de cette période.

58Yann Raison du Cleuziou

Jacques Monet, La naissance de la kinésithérapie, Paris, Glyphe (Société, histoire et médecine), 2009, 420 p.

59Forte de plusieurs dizaines de milliers de praticiens en France, la kinésithérapie est aujourd’hui devenue une profession reconnue. Issue d’une thèse de doctorat, La naissance de la kinésithérapie scrute l’émergence de cette profession au tournant du xxe siècle. Concentrée sur une période allant des années 1880 à la Première Guerre mondiale, et considérant le développement de la kinésithérapie, l’analyse de Jacques Monet relève d’une sociohistoire de la médecine envisagée comme un champ.

60L’histoire n’est pas cantonnée à la kinésithérapie stricto sensu, celle-ci est envisagée comme un cumul des expériences de massages, de frictions et de gymnastiques réalisées avec une régularité accrue depuis le milieu du xixe siècle dans l’espace social médical. Pour J. Monet, il s’agit précisément d’observer la genèse et les développements du massage, de la gymnastique médicale, de l’hydrothérapie, de l’électrothérapie, de l’hypnose puis de la physiothérapie au sein d’un champ médical en voie de structuration. En effet, l’auteur propose une analyse originale de l’émergence de la kinésithérapie en France, envisagée comme une spécialité médicale en devenir au sein du champ médical. Pour autant, cette spécialité n’existera jamais en tant que telle, elle reste une « spécialité médicale impossible ».

61Après de longs développements sur l’introduction de la gymnastique à l’hôpital, sur les expérimentations médicales de massage ou encore sur les thérapeutiques élaborées au contact des affections nerveuses, J. Monet situe l’émergence de la kinésithérapie entre 1887 et la Première Guerre mondiale. Cette période relativement courte est envisagée en deux phases successives, articulées autour de la tenue, en 1905, du Congrès pour la répression de l’exercice illégal de la médecine (qui fait suite au vote d’une loi, le 30 novembre 1892, sur l’exclusivité du médecin dans l’exercice de la médecine, notamment face à l’officier de santé). Durant la première phase (1887-1905), des médecins fondent en 1900 une société savante : la Société de kinésithérapie (patronnée par Étienne-Jules Marey qui en est le premier président d’honneur l’année même où il préside l’Académie de médecine) ; en parallèle, d’autres médecins cherchent à fonder de petites institutions pour l’enseignement du massage : en 1895 sont créées respectivement l’École française d’orthopédie et de massage (EFOM) et la Faculté libre des sciences magnétiques. Dans la seconde phase (1905-1914), la kinésithérapie fait face à la montée de la physiothérapie qui cherche à associer – sous sa bannière – kinésithérapie, hydrothérapie ou encore électrothérapie. Et à l’occasion du troisième congrès international de physiothérapie, à Paris en 1910, la kinésithérapie représente l’une des sept sections de la physiothérapie, mais sans prééminence sur les autres. De fait, les difficultés de la diffusion de ses préceptes, tant à l’intérieur du monde médical que vers la sphère publique, ajoutées à la disparition d’une génération de promoteurs (Étienne-Jules Marey, Fernand Lagrange, Horace Stapfer, ou Just Lucas-Championnière décèdent entre 1904 et 1913), fragilisent la kinésithérapie. Et finalement, l’idée d’une spécialisation autour de techniques thérapeutiques particulières sera abandonnée au profit d’une spécialisation basée sur les catégories d’affections.

62Jacques Monet combine de manière originale histoire et sociologie. Ainsi, son approche en termes de « champ » doit beaucoup à la sociologie de Pierre Bourdieu – actualisée par Patrice Pinell pour la médecine – mais sans pour autant que le recours aux outils du sociologue ne vienne écraser la perspective historique. Ainsi la chronique d’une spécialisation médicale impossible reste profondément une histoire qui établit des faits, recompose les intrigues et les interactions et éclaire les stratégies déployées par les acteurs.

63Il faut louer la présence dans le texte de nombreuses illustrations, permettant de faire voir la réalité des objets techniques employés par la kinésithérapie en voie de maturation, et donnant ainsi plus de consistance aux analyses. Néanmoins, il aurait été utile de pouvoir accéder plus systématiquement aux références. Force est d’ailleurs de constater que dans l’ensemble de l’ouvrage, l’appareil de notes est très (trop ?) peu développé. Les notes de bas de page sont sommaires et peu nombreuses et la bibliographie finale, parfois maladroite dans sa présentation, est très réduite.

64Il n’en reste pas moins que, dans une dynamique actuelle de développement d’une histoire sociale et culturelle de la médecine, l’ouvrage amène le lecteur à découvrir de nouveaux aspects d’une dynamique de la constitution de la médecine moderne. Il rend compte de l’épaisseur du monde social en prêtant attention aux rôles d’acteurs parfois moins visibles et trop souvent occultés par les plus renommés (François Broussais, Claude Bernard ou Louis Pasteur), célébrés dans une longue tradition historiographique largement hagiographique de l’histoire de la médecine. L’intérêt de l’ouvrage réside surtout dans l’observation du recours nouveau aux exercices corporels, utilisation et légitimation du mouvement, aux massages, aux frictions, à l’électricité, à l’hypnose, au magnétisme, dans le champ de la médecine depuis le milieu du xixe siècle. On prend ainsi conscience des tâtonnements d’une rationalité médicale dont la construction historique a parfois pris des chemins détournés.

65Grégory Quin

Notes

  • [1]
    Liliane Hilaire-Pérez, L’Invention technique au siècle des Lumières, Paris, Albin Michel (L’Évolution de l’humanité), 2000.
  • [2]
    Élisabeth Claverie, « La naissance d’une forme politique : l’affaire du chevalier de La Barre », in Philippe Roussin (éd.), Critique et affaires de blasphème à l’époque des Lumières, Paris, Honoré Champion, 1998, p. 256.
  • [3]
    Luc Boltanski et al. (éd.), Affaires, scandales, grandes causes. De Socrate à Pinochet, Paris, Stock, 2007, p. 151.
  • [4]
    L. Boltanski, L’Amour et la justice comme compétence. Trois essais de sociologie de l’action, Paris, Métailié, 1990, p. 23.
  • [5]
    Neil McWilliam, Rêves de bonheur. L’art social et la gauche française 1830-1850, Dijon, Les Presses du réel, 2007 (éd. orig., Dreams of Happiness. Social Art and the French Left, 1830-1850, Princeton, Princeton University Press, 1993).
  • [6]
    Timothy J. Clark, The Absolute Bourgeois : Artists and Politics in France 1848-1851, Londres, Thames and Hudson, 1973.
  • [7]
    T. J.Clark, The Painting of Modern Life. Paris in the Art of Manet and His Followers, Londres, Thames and Hudson, 1985.
  • [8]
    T. J. Clark, The Sight of Death. An Experiment in Art Writing, New Haven, Yale University Press, 2006.
  • [9]
    Tony Ashworth, Trench warfare 1914-1918, The Live and Let Live System, New York, Holmes & Meier, 1980.
  • [10]
    Wilhelm Deist, « The Military Collapse of the German Empire : the Reality behind the Stab-in-the-Back Myth », War in History, vol. 3, n° 2, 1996, pp. 186-207.En ligne
  • [11]
    Gérard Cholvy, Yves-Marie Hilaire, Histoire religieuse de la France contemporaine, vol. 3 : 1930-1988, Toulouse, Privat (Bibliothèque historique Privat), 1988.
Mis en ligne sur Cairn.info le 15/07/2010
https://doi.org/10.3917/gen.079.0150
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