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1Souvent présentée comme une alternative aux deux paradigmes dominant l’histoire de la discipline, la sociologie des réseaux sociaux esquisse en sciences sociales un nouveau programme qui, pour surmonter les limites du schéma causal classique dans l’explication, privilégie l’analyse structurale des relations sociales et l’étude de leur régularité et de leurs effets sur les conduites individuelles au détriment de la construction abstraite de catégories et de variables telles que l’âge, le sexe ou les CSP (Degenne et Forsé, 1994). Dans cette perspective, il est coutume de faire remonter son acte de naissance officiel aux contributions pionnières d’anthropologues comme J. Barnes et E. Bott, qui, en dégageant dans les années 1950 les premières propriétés formelles du réseau (lâche/serré, total...), ont impulsé l’orientation prioritairement méthodologique de son développement positif et cumulatif ultérieur.

2En effet, c’est à la construction d’indices de mesure toujours plus raffinés que l’entreprise de la Network Analysis s’est par la suite largement consacrée en s’appuyant entre autres sur la théorie mathématique des graphes, selon une optique heuristique double : l’étude des propriétés structurales du réseau au moyen de différents indicateurs (centralité, connexité, compacité, densité, équivalence) et l’analyse graphique de sa forme à l’aide des notions de sommets, d’arcs, de chemins, ou encore de circuit et de cycle.

3Allant de pair avec le refus de mobiliser le réseau pour caractériser un mode d’agencement particulier des relations (sauf Lemieux, 1982), le fort intérêt de cette méthodologie « douce » (Degenne, 1981) pour la formalisation et la modélisation des structures relationnelles a dès lors servi de critère de contrôle strict dans le travail de reconstitution des origines et des filiations et l’évaluation des apports respectifs. La légitimité de l’appel aux références et aux figures de la pensée sociologique est ainsi devenue fonction du degré de participation estimé à la construction et à la mobilisation opératoires de la notion de réseau. Cette opération de filtrage a alors eu pour corollaire d’une part de retenir chez les auteurs admis à entrer dans cette généalogie, les seuls aspects conceptuels propres à définir le réseau comme un instrument de mesure, et, d’autre part, à écarter systématiquement d’autres d’auteurs plaçant pourtant au cœur de leur théorie, la notion, mais dans un sens jugé métaphorique ou par trop abstrait.

4La levée de cette contrainte sélective et exclusive laisse apparaître le fonds psychosociologique dans lequel la notion de réseau a initialement puisé pour émerger en sociologie avant de s’insérer dans ce programme méthodologique. Si, dans ce cadre, la dette à Moreno, Lewin et Bavelas est en grande partie reconnue (Parlebas, 1992), en revanche, la place accordée à Tarde, Simmel et Elias dans cette généalogie est plus ou moins contestée voire reniée, en même temps que sont passées sous silence la lecture du changement social et de la modernité et l’analyse du processus d’individualisation qu’ouvre en des termes proches la notion de réseau chez eux.

L’interactionnisme imitatif de G. Tarde : croyance, désir et sympathie

5L’absence totale de G. Tarde parmi les précurseurs autorisés de la sociologie des réseaux sociaux tranche singulièrement avec l’omniprésence littérale de la notion à tous les étages de sa pensée (Letonturier, 2000). Le recours à la psychologie sociale s’observe dès l’article «Monadologie et sociologie» dans lequel Tarde délivre un modèle général du réseau qu’il construit, pour le décliner ensuite à d’autres niveaux, en combinant les postulats dits socio- et psycho-morphiste (Lubek, 1981 ; Vuillemin, 1949). Tandis que le premier met au fondement de l’espace réticulaire l’interdépendance mutuelle des unités monadiques comme condition de leur développement séparé et de leur différence respective, le second complète ce tableau néoleibnizien en trouvant dans la doctrine anti-cartésienne de l’Avoir (Habeo), c’est-à-dire le désir de possession, l’origine de la dialectique entre identité et altérité et finalement les caractéristiques organisationnelles de cet espace. C’est en effet ce désir qui, décomposant le Cogito en «forces de désirs et de croyances », est à l’origine de la formation d’ensembles relationnels selon des termes qu’impliquent sa présence en tous et donc la limitation obligatoire des appétits individuels en société. Qu’est-ce qu’alors justement la société ? « La possession réciproque, sous des formes variées, de tous par tous » (Tarde, 1895a, p. 370) qui se traduit socialement par une organisation coarchique du réseau assortie de propriétés telles que la réversibilité des influences, la pluralité des déterminations, l’interchangeabilité des positions équipotentes au sein d’un espace pluricentré et ahiérarchique.

6On retrouve l’application de ce modèle général du réseau dans la conception du social que Tarde défend en faisant appel à certains concepts propres à la psychologie sociale. Il règle ainsi la question du rapport individu/société au moyen de la notion d’imitation qu’il désubstantialise pour ne retenir que sa dimension relationnelle (Boudon, 1964 ; Valade, 1998) et l’associer, à titre de forme d’interaction (« tisserand caché et silencieux des liens sociaux », Tarde, 1898, p. 296), à son complément logique, l’invention, c’est-à-dire « toutes les initiatives» (Tarde, 1890, p. IX) par lesquelles l’individu se singularise. Définie comme « groupes de gens qui s’entre-influencent » par échange de leurs différences, la société est donc cet espace réticulaire de circulation et d’échange de flux imitatifs entre des individus inventeurs. Alors que les trois concepts entrant dans la logique de l’imitation (répétition, opposition, adaptation) formulent les conditions de formation et de transformation de ce réseau, les trois lois dites extra-logiques de l’imitation conduisent à en préciser l’architectonique : un espace modulable, ouvert et illimité, fortement connexe, plat et ahiérarchique en raison de la réciprocité et la mutualisation des transmissions d’influences de tous par tous qui rendent les points équipotents et multiplexes, les rôles interchangeables (émetteurs d’inventions/récepteurs d’imitation) et les statuts variables (copie/modèle).

7Tarde fait finalement reposer « cette communication sociale générale » sur l’idée de sympathie qu’il met à l’origine de l’imitation. «L’imitation [n’étant] qu’une expression de la sympathie qui lui préexiste » (Tarde, 1893, p. 166), « la société est, avant tout, un entrelacement de sentiments sympathiques » (Tarde, 1895b, p. 289). À l’unilatéralité de la contrainte durkheimienne Tarde substitue donc la sympathie qui démultiplie en tous sens l’échange spontané entre des individus affins qui « sans se connaître entre eux, sont rigoureusement liés les uns aux autres par une multitude de fils invisibles, par ses innombrables manières de parler, de penser, de sentir, d’agir qui leur sont communes » (Tarde, 1902, I, p. 4).

8Tarde replace l’ensemble dans le cadre d’une évolution historique des sociétés, marquée par le passage de l’imitation-coutume à l’imitation-mode qui accélère, sous l’impulsion d’une sympathie – non plus, comme autrefois « sociale, locale et héréditaire » mais désormais « individuelle, cosmopolite et éphémère » –, la « tendance cosmopolite et démocratique » du procès historique et conduit à «l’agrandissement continuel du cercle social en étendue et en profondeur » (Tarde, 1895b, p. 318 et 291). Vecteur de relations électives contractées sur un mode égalitaire et volontaire et sur la base des proximités ressenties, la sympathie convie à une «psychosociologie des affinités » (Maisonneuve, 1966), ouvre l’ère des communautés d’intérêts et finalement invite à définir la société comme «une communion mentale » en introduisant à « l’étrange idéal d’une socialité absolue et parfaite » (Tarde, 1890, p. 76), d’une interconnexion de tous les lieux du monde et d’une circulation quasi-instantanée entre eux, déjà réalisées par les réseaux du commerce et du savoir. Avec cette sociabilité illimitée, modelable, diversifiée et choisie dont est porteur le régime imitatif de la modernité, le réseau émerge de ce système, étendu à l’échelle de la planète, de relations mobiles, aux contours informels, et en permanente recomposition sous l’impulsion de la combinatoire aléatoire des goûts, des affinités et des occasions.

9L’individualisation des rapports sociaux est donc un des faits massifs de cette nouvelle organisation qui rend saillant le problème de l’association (entendue comme « coïncidence d’êtres multiples, à la fois distincts et semblables ») par les exigences qu’impose l’individualisme moderne en posant qu’un individu est « un être d’autant plus individuel qu’il est plus riche de déterminations multiples et variées » (Tarde, 1901a, p. 463). Cette thématique s’illustre dans les développements que Tarde consacre aux groupes sociaux originaux qu’entraîne « la transmission instantanée de la pensée à toute distance » dans la société de communication : à l’opposé de l’image somnambulique de l’homme de la foule chez Le Bon, les publics sont considérés comme « actifs » (Katz, 1992 ; Moscovici, 1981) pour reposer sur des individus qui, à la fois « en secrète sympathie » et « appartenant de fait toujours simultanément à plusieurs » d’entre eux, construisent leur autonomie dans le jeu croisé des influences choisies à partir «d’informations reçues et propagées sur tous les points du monde » (Tarde, 1901b, p. 81).

G. Simmel : influence et multiplexité

10Bien que suscitant encore interrogations (Mercklé, 2004) et polémiques (Wasserman et Faust 1994), la place qu’occupe Simmel dans la généalogie de la sociologie des réseaux sociaux, est désormais bien connue. La légitimité de sa paternité en la matière tient à la présence d’un interactionnisme structural (Forsé, 2002) qui consiste à faire porter l’analyse à un niveau mésosociologique selon une orientation méthodologique double que partagent également les représentants de la Network Analysis : d’une part, une optique formaliste qui à partir des interactions entre individus (« ces fils délicats et invisibles qui se tissent d’homme à homme », Simmel, 1917, p. 238) remonte aux formes sociales qu’elles engendrent ; d’autre part, un postulat dualiste selon lequel ces formes sont des cristallisations relativement contraignantes qui façonnent en retour ces interactions. La notion de réseau se dégage de cette Beziehungssoziologie qui conduit Simmel à entamer « une géométrie du monde social » à partir des «connexions à articulations multiples » que présentent sous forme d’associations et d’oppositions interindividuelles les petites situations d’interactions telles que la dyade ou la triade.

11Or la forme n’est extraite qu’après épure des causes et fins, qu’après séparation des contenus qui la particularisent. C’est pourquoi la visée formaliste à laquelle tend tout travail sociologique, n’empêche pas et oblige même Simmel à s’attacher préalablement à « la matière de la socialisation », et surtout à l’étude des mécanismes qui rendent possible l’interaction entre individus. En effet, si les processus psychiques constituent les données premières de la sociologie tout en restant extérieurs à sa finalité d’appréhender la socialisation dans sa réalité concrète, c’est en revanche dans le phénomène psychosociologique de l’influence que Simmel trouve l’origine des actions réciproques. « Les hommes influent les uns sur les autres, les uns font ou souffrent quelque chose, présentent telle manière d’être ou de devenir parce que d’autres sont là et s’expriment, agissent ou éprouvent des sentiments » (Simmel, 1908b, p. 59). On ne saurait par conséquent expliquer la société, sauf à la réduire à une juxtaposition d’unités isolées, à partir des « contenus vitaux » que chaque individu renferme séparément, mais dans ces influences que Simmel vient à identifier complètement aux actions réciproques : « il faut d’abord que la force vivante de ces contenus prenne la forme de l’influence réciproque, que l’un exerce un effet sur l’autre – immédiatement ou par l’intermédiaire d’un tiers – pour que la simple coexistence spatiale des hommes, ou encore leur succession chronologique, devienne une société » (Simmel, 1908b, p. 44, c’est moi qui souligne). C’est d’ailleurs ce postulat psychosociologique de l’influence que mettra au fondement de « l’interhumain » le disciple oublié de Simmel, L. von Wiese (1932 ; 1933) qui emploiera le mot réseau dans le cadre d’une représentation graphique du social [1].

12L’influence soutient donc fortement le projet de cette sociologie relationnelle du réseau et tout particulièrement la conception toute kantienne que Simmel a de l’individualité, immergée dans l’altérité et se construisant « dans ce jeu alterné entre le moi et le toi » (Simmel, 1900, p. 100).

13Mais si « de ces mille entrelacs » que forment les relations entre personnes « dépend notre existence, pour ce qui est de la richesse et de la consistance de la vie intérieure » (Simmel, 1908a, p. 71), la forme de ces entrelacs, de ces liens, du réseau en somme, est de plus soumise au processus historique de la différenciation sociale qui transforme du même coup les conditions de l’autonomisation du sujet. Dans un esprit très proche de Bouglé (1899 ; 1906), Simmel retrace en effet cette évolution parallèle à travers la thématique des cercles sociaux, c’est-à-dire des groupes d’appartenance de l’individu. L’entrée dans la modernité se caractérise alors par des cercles qui, s’affranchissant de la distance, s’accroissent en taille, se multiplient en nombre à hauteur de la diversité des intérêts qui motivent leur création, et enfin s’articulent les uns aux autres non plus sur le mode de l’emboîtement mais en s’entrecroisant.

14Ainsi, autant l’individu des communautés traditionnelles évoluait dans un environnement relativement indifférent à son individualité et où « la production de chacun était réglée exactement sur la norme de la production des autres » (Simmel, 1917, p. 212), autant dans les communautés d’intérêt qui sont « des relations associatives d’éléments homogènes issus de cercles hétérogènes », il est appelé pour lui-même, au titre de son caractère unique qui s’accentue à mesure de ses adhésions. Résultat : « ce qui est propre à l’individu est garanti par la combinaison des cercles » (Simmel, 1917, p. 219). L’individualisation est donc fonction de la pluralité des appartenances sociales, de la multiplexité de l’individu qui, pouvant occuper dans chacun de ses cercles des positions extrêmement hétérogènes les unes des autres, répondra à la complexification de la stratification des sociétés contemporaines : « ce qui donne aussi à l’individualisation la possibilité de croître à l’infini, c’est le fait que dans les différents cercles auxquels elle appartient simultanément, la même personne peut avoir des positions relatives tout à fait différentes » (Simmel, 1908b, p. 424).

N. Elias : dépendance et auto-contrainte

15Rares et succincts sont les développements consacrés à la contribution d’Elias à la sociologie des réseaux sociaux (Coenen-Huther, 1993 ; Bassand, Galland, 1993). Or force est de remarquer que dès 1939 Elias recourt très explicitement à cette notion, pour surmonter l’obstacle substantialiste de nos habitudes de pensée et le caractère réifiant de nos pratiques linguistiques qui expliquent que « la plupart des gens comprennent très difficilement que des relations puissent avoir une structure et une loi propres ». Définie comme un « schéma conceptuel de l’imbrication des relations humaines » (Elias, 1987, p. 52 et 71) donnant lieu à un mode de représentation abstrait du social en termes de points et de lignes, elle représente le pivot central d’un positionnement intermédiaire aux options holiste et individualiste, à mi-chemin entre la «Métaphysique des formations sociales » et l’atomisme utilitariste.

16Axé autour de l’idée que « la compréhension des réseaux d’interpénétration humaine est l’objet de la sociologie » (Elias, 1970, p. 121), Qu’est-ce que la sociologie ? revient de façon plus précise sur les termes de ce programme méthodologique auquel est associé le réseau, mobilisable pour l’analyse de toute formation sociale : « les universités et les usines, les villages et les villes, les castes et les classes sociales, les familles et les groupements professionnels, les sociétés féodales et industrielles, – tous ces ensembles sont constitués par des réseaux d’individus » (Elias, 1970, p. 10). Dans ce cadre, Elias construit des «modèles simplifiés de réseaux » qu’il considère comme des « modèles didactiques » capables de formaliser les situations sociales au moyen des mécanismes et processus à l’origine de l’interpénétration humaine (interdépendance, contrainte et fonction, phénomènes d’équilibre changeant de forces et d’ordre des relations autonome et au cours imprévu).

17Or Elias fait reposer cette définition très opératoire du réseau sur un socle psychosociologique évident, à savoir une théorie de la dépendance. En effet, la construction et le positionnement sociologique médian de la notion de réseau procèdent d’une rupture avec le mythe de l’autonomie individuelle et de l’homo clausus hérité de la tradition philosophique du cogito auquel Elias substitue la thèse de « l’homme ouvert » et des homines aperti à partir du constat évident de l’état de dépendance physique et surtout affective de l’individu tout au long de son existence. Aussi, à rebours du caractère par trop impersonnel de l’interdépendance que retient la thèse durkheimienne de la spécialisation du travail pour expliquer le lien social, faut-il « intégrer à la théorie sociologique les interdépendances personnelles et, surtout, les liaisons émotionnelles des hommes comme facteurs de liaison sociale » (Elias, 1970, p. 166-167).

18C’est sur l’indicateur de la permanence affective, qui trahit « le besoin fondamental d’ouverture aux autres », que s’esquisse une théorie psycho-sociométrique de l’homme en société qu’Elias soutient « sous forme de modèle, en prêtant à chaque homme, à un moment précis, de nombreuses valences dirigées vers les autres : certaines ont trouvé à se lier et se sont fixées, mais d’autres, non satisfaites, sont à la recherche d’un contact ou d’un point d’ancrage » (Elias, 1970, p. 164). Le problème classique de l’articulation individu/société est ainsi surmonté au moyen de ces liens qu’établissent les valences d’échange émises par chacun, ainsi entendu comme « vecteur » de petites structures relationnelles évoluant au gré des recompositions affectives et finalement à l’origine de la formation, de la dynamique et des transformations d’équilibre des configurations sociales plus vastes.

19Cette posture autorise Elias à combiner spontanément deux approches méthodologiques qui apparaissent, dans l’histoire de la sociologie des réseaux sociaux, comme antithétiques : d’un côté, une analyse des « réseaux personnels » (ou égocentrés) puisque l’on ne peut comprendre les ensembles sociaux « sans se référer au réseau relationnel personnel d’un individu, sans voir comment il se forme à partir de lui » (Elias, 1970, p. 167) sur la base de sentiments éprouvés envers autrui (empathie, affinité, sympathie, amitié) ; d’un autre côté, une analyse plus structurale, ou en tout cas fondée en filigrane sur l’idée de réseau total, dans la mesure où « chacun des êtres qui se croisent dans la rue apparemment étrangers et sans relation les uns aux autres, est, ainsi, lié par une foule de chaînes invisibles à d’autres êtres, que ce soient par des liens de travail ou de propriété, des liens instinctifs ou affectifs » qui inscrivent donc l’individu dans tout « un réseau de dépendances » (Elias, 1987, p. 49-50).

20Elias tire de ces vertus méthodologiques du réseau la possibilité de saisir d’un seul mouvement les processus d’individualisation et de socialisation en faisant varier l’objectif d’observation, pour le centrer soit sur ce qui distingue l’individu des autres, soit sur ce qui l’y rattache, soit sur les transformations et structures spécifiques de son réseau de relations. Il résulte, comme le montre son Mozart, que l’on ne saurait ni définir l’homme comme le produit des structures sociales ni expliquer sa nature par l’innéité des dispositifs psychologiques. Tandis que d’un côté le réseau des dépendances forcera à mettre la structure du psychisme de l’individu en relation avec les autres pour la considérer comme typique de son groupe, la position relationnelle singulière qu’il occupe dans ce réseau et l’itinéraire inédit qu’il y trace, obligent à faire de son organisation psychique un produit authentiquement original.

21Par ailleurs, l’état naturel de dépendance est directement mis au fondement de l’interdépendance fonctionnelle, c’est-à-dire de la répartition sociale des positions qu’occupent les individus en exerçant des fonctions qui leur offrent des capacités de contraintes variables les uns sur les autres. «L’ordre caché » du réseau réside ainsi dans le fait que « les individus sont constamment soumis à des contraintes » (Elias, 1970, p. 12). Aussi, la contrainte est-elle érigée en véritable outil d’analyse de la structure d’interdépendances du réseau et de ses transformations, des tensions et ruptures d’équilibre qui l’affectent.

22Mais à côté de l’analyse et la connaissance de la structure du réseau auxquelles donnent lieu les phénomènes de contrainte en son sein, Elias replace à la fois la contrainte et le réseau dans le cadre d’une évolution historique qui illustre bien le lien existant selon lui entre les processus de socialisation et d’individualisation, « comment et pourquoi la structure du réseau humain et la structure de l’individu se modifient parallèlement » (Elias, 1987, p. 70). Le processus de civilisation que connaît l’Occident suite à la monopolisation de la violence et de la fiscalité par l’État, se traduit par une modification de l’économie psychique régie par l’impératif de censure des affects et des pulsions, de contrôle des émotions et de régulation des tensions (Elias, 1939). La forme intériorisée que revêt désormais la contrainte est directement liée au fait que « l’ensemble du réseau relationnel occidental est le substratum du mouvement civilisateur le plus puissant à ce jour » (Elias, 1939, p. 252).

23S’illustrant parfaitement dans le psychisme et la conduite sociale de l’homme de cour, cette autocontrainte est à entendre comme une notion psychosociologique en ce qu’elle est à l’interface du niveau individuel et des transformations structurelles du réseau qui s’organise progressivement en des chaînes d’interdépendances plus longues et différenciées par une spécialisation fonctionnelle plus grande (Henry, 1997 ; Courty, 1997). On assiste finalement à « un changement du schéma du lien social (…). Le lien segmentaire y a été peu à peu remplacé et, de plus en plus, par le lien fonctionnel » (Dunning, 1986, p. 320) qui met en place une société du « je ». En même temps qu’il crée entre individus une dépendance inégalée, l’engrenage d’un nombre croissant d’activités spécialisées et des fonctions de coordination qui les soutiennent leur fournit les conditions d’une authentique production de soi, la possibilité « de s’isoler et de se singulariser dans les relations les uns avec les autres » par les choix que chacun doit opérer dans l’éventail ouvert des nombreuses possibilités permises par la diversification sociale. S’ordonnant sur la structure labyrinthique des sociétés dans lesquelles « structurellement, la multitude des possibilités gâchées correspond à la multitude des solutions entre lesquelles on peut et doit choisir » (Elias, 1987, p. 179), l’équation personnelle s’établit donc entre accomplissement et errance.

24Par-delà les orientations théoriques divergentes qu’une analyse comparée classique s’emploierait à dégager entre les sociologies de Tarde, Simmel et d’Elias, le passage en revue des fondements psychosociologiques de leur contribution respective invite finalement à alourdir la dette historique que la Network Analysis admet déjà entretenir à l’égard d’auteurs tels que Moreno, Lewin et Bavelas. L’objet même que se donne la psychologie sociale en se plaçant épistémologiquement à l’interface du couple individu/société prédisposait d’ailleurs fortement à l’établissement de liens avec le projet alternatif aux deux paradigmes fondateurs que poursuit à un niveau méthodologique la sociologie des réseaux sociaux. La récupération de cet héritage oublié laisse également entrevoir l’existence d’une autre tradition sociologique du réseau qui, plus ancienne que celle qui le retient dans son acception opératoire d’outil de mesure, l’entend comme un concept susceptible d’entrer dans le dispositif général d’explication des transformations qu’entraîne la modernité à l’échelle tant sociale qu’individuelle.

Note

  • [1]
    « Il est on ne peut plus clair que la sphère de l’interhumain dans laquelle il n’y a pas d’existence indépendante, ne peut rien représenter d’autre qu’une sphère d’innombrables liaisons, entrelacements et nœuds. Elle serait graphiquement symbolisée par un réseau, en apparence impénétrable, de lignes émises à partir de points (les hommes) qui se tiennent aux arrêtes de l’espace. Il s’agit d’ordonner ce réseau et d’expliquer d’abord comment ces liaisons innombrables ont rendu possible la vie culturelle (au sens large)» (Wiese, 1933, p. 109, traduit par nos soins). Il avait préalablement déclaré que « c’est dans les influences d’homme à homme que consiste ce que nous appelons société ou communauté », qu’« il n’y a rien dans la vie de l’homme qui ne soit mêlé aussi d’éléments sociaux, qui ne puisse donc être ramené aux influences des autres hommes », et que l’interhumain « consiste en un réseau compliqué de relations entre les hommes » (1932, respectivement p. 51, 25 et 23).
Français

Présentée comme une alternative aux options holiste et atomiste, la sociologie des réseaux sociaux développe au moyen de différents indices de mesure et techniques de représentation une méthodologie d’analyse structurale des relations sociales. Dans ce cadre, le travail de reconstruction de la généalogie ancienne de ce paradigme a privilégié les références théoriques estimées les plus à même de servir la mobilisation opératoire du réseau comme instrument de mesure, négligeant par là des aspects et développements auxquels cette notion était associée chez certains auteurs retenus, et rejetant d’autres sociologues la plaçant pourtant au cœur de leur pensée. Le présent article s’emploie, à partir des contributions respectives de Tarde, Simmel et Elias à l’émergence du réseau, à examiner le socle psychosociologique qui la fonde, et la conception nouvelle de l’individualisation qu’elle véhicule dans le cadre d’une théorie de l’évolution historique des sociétés.

Mots-clés

  • réseau
  • Tarde
  • Simmel
  • Elias
  • individualisation
  • psychologie sociale
English

Social Network Analysis and Social Psychology : Tarde, Simmel and Elias

Social Network Analysis and Social Psychology : Tarde, Simmel and Elias

Presented as an alternative to holistic and atomistic options, social network analysis develops a methodology of structural analysis of social relationships using different measuring indexes and representing techniques. In this framework, the task of reconstructing the old genealogy of this paradigm has privileged theoretical references considered as the most suited for the operating mobilisation of network as a measuring instrument, thus neglecting aspects and developments with which this notion was associated in some selected authors, and rejecting other sociologists who yet place it at the core of their reflection. The present article focuses on examining the psycho-sociological foundation of network analysis, using the respective contributions of Tarde, Simmel and Elias, and the new conception of individualisation which it conveys in the theoretical framework of historical evolution of societies.

Keywords

  • network
  • Tarde
  • Simmel
  • Elias
  • individualisation
  • social psychology

Références bibliographiques

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Éric Letonturier
Éric Letonturier, maître de conférences en sociologie, université Paris 5-René Descartes. Groupe d’étude pour l’Europe de la culture et de la solidarité (Gepecs), Paris 5.
Mis en ligne sur Cairn.info le 19/11/2013
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