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1La littérature a toujours constitué, de Pontigny à Cerisy, la colonne vertébrale des rencontres intellectuelles organisées par les Desjardins, père, fille et petites-filles. Par le nombre et la qualité des participants faisant de cette activité leur forme majeure d’expression ou l’objet privilégié de leur curiosité, la littérature domine jusqu’aux années 1960 le programme des fameuses décades. On peut y voir à la fois le reflet ou l’effet d’une particularité française – la centralité du littéraire, la langue et la littérature comme ciments de l’identité nationale – et l’idiosyncrasie d’une famille et d’un lieu – plutôt : d’une série de lieux – qui firent du fait littéraire une énigme toujours renouvelée, à la croisée de nombreuses disciplines et spécialités.

2Cet héritage, dont les noms prestigieux, les figures tutélaires en imposent à tout nouveau venu dans le saint des saints – la bibliothèque du château de Cerisy – se trouve à la fois valorisé, questionné et remis en cause des années 1960 aux années 1980. Au début de cette période, le littéraire est investi d’une urgence, d’une actualité nouvelle en lien direct avec l’ébullition théorique et politique qui agite les milieux intellectuels français et d’abord parisiens, mais aussi leurs relais à l’étranger, en particulier aux États-Unis. Dans le même temps, des mets et des convives nouveaux s’invitent au banquet des idées, la montée des sciences humaines relègue les approches traditionnelles dans une marginalité un peu désuète.

3La critique littéraire est au centre de ce renouvellement, au point que Françoise Gaillard, dans la communication qu’elle donna au colloque rétrospectif et commémoratif « S.I.E.C.L.E. », la choisit comme l’exemple le plus représentatif de ces « quinze années de grandeur de la pensée française  [1] ». Ce choix se justifiait, selon elle, en ce qu’il permettait « en les concentrant, de mettre en évidence presque tous les enjeux de cette époque et donc de faire saillir le rôle éminent joué par Cerisy (...) ». Même si la critique littéraire, ou la critique tout court, ne résume pas tout ce qui se dit et s’entendit à Cerisy entre les années 1960 et les années 1980, il est de fait que « l’aventure de la critique littéraire est un bon observatoire des idées de cette période féconde » et nous y consacrerons la deuxième partie de cette étude. Auparavant, nous aurons rappelé la centralité du littéraire durant la période considérée, et posé l’hypothèse – déjà avancée par Claire Paulhan – d’une tension structurante entre tradition et modernité, active en particulier dans la programmation des rencontres littéraires.

Centralité du littéraire

Corpus et typologies

4Il s’agit d’abord de prendre la mesure de l’objet que nous nous sommes donné. Le corpus est énorme : pas moins de soixante-sept rencontres entre 1968 et 1986, décades, heptades et même… « pentades » ! Soit 45 % du total des rencontres (148 comptabilisées par Claire Paulhan [2]). Encore est-ce là une estimation basse : nous n’avons pas pris en compte des rencontres dont le titre équivoque laisse pourtant à penser que le littéraire devait y être fortement représenté (par exemple les colloques sur « l’enseignement du français » de 1979, « Albert Aymé et le paradigme en peinture » de 1982). Nous avons estimé que pouvait être considérée comme littéraire toute rencontre dont le sujet principal portait sur la littérature, définie comme cet ensemble spécifique d’œuvres écrites dont la visée dépasse la seule communication d’idées, une activité symbolique qui produit notamment ces deux formes particulières que sont le texte poétique et le texte de fiction.

5Sont incluses dans cette définition – qui, comme toutes les définitions, est contestable et ne vise qu’à délimiter un champ d’étude –, deux grandes catégories de colloques : d’une part, ceux qui portent sur des thèmes, sur des problèmes généraux, comme « l’enseignement de la littérature » (1969), ou sur des écoles et des genres (« le naturalisme » en 1976, « le nouveau roman » en 1971, etc. [3]) ; d’autre part, et nettement plus nombreux (quarante-cinq colloques recensés), ceux qui portent sur une œuvre singulière, un écrivain ou un groupe d’écrivains [4]. Cette deuxième catégorie (œuvre et écrivain) se divise à son tour assez nettement en deux sous-ensembles : les colloques « autour d’ » (préféré nettement à « sur ») un écrivain vivant, souvent présent en personne (Ponge, Simon, Robbe-Grillet, Ionesco...) et les colloques sur un écrivain disparu (Albert Camus, Paul Celan, quelques grandes figures de la littérature du XIXsiècle : Hugo, Maupassant, Balzac, Flaubert, Sand...).

6À vrai dire, les dates générales retenues comme bornes chronologiques pour ce dossier – 1968-1986 [5] – ne correspondent pas à grand-chose dans l’ordre du littéraire, ni à Cerisy ni ailleurs. Il nous a paru nécessaire de remonter au début des années 1960 pour prendre en compte d’autres rencontres, liées à la critique et à la modernité littéraires (en particulier « Une nouvelle littérature » dirigé par Philippe Sollers et Marcelin Pleynet en 1963, « Les tendances actuelles de la critique » en 1966 sous la direction de Georges Poulet ou encore le colloque dirigé par Noël Arnaud, Francis Lacassin et Jean Tortel en 1967, « Littérature et paralittérature »). En aval, nous aurions au contraire tendance à rétrécir le champ d’observation et à nous arrêter quelque part entre 1977 (le colloque « Barthes », la mort d’Anne Heurgon-Desjardins et les premiers ateliers autour de Jean Ricardou) et 1979, année des premières rencontres de poésie inaugurées par le trio Clancier-Guillevic-Tortel. Mais, pour honorer notre commande (l’examen de la situation littéraire et idéologique de la séquence comprise entre 1968 et 1986), nous irons bien jusqu’au cœur des années 1980.

Filières et fonctions

7La liste des colloques littéraires témoigne de l’éclectisme qui a toujours prévalu à Cerisy. Les influences sont trop diverses, le public visé trop large pour que ne s’y impose une orientation unique. Pourtant, à bien y regarder, certaines logiques se dégagent de ce qui paraît à première vue placé sous le signe du hasard. Remarquons d’abord que sont majoritaires, parmi les écrivains qui font l’objet d’une rencontre, les auteurs français du XXe siècle ; viennent ensuite ceux du XIXe siècle et quelques auteurs étrangers. La lecture des archives, des actes des colloques – quand ceux-ci ont été publiés – et le témoignage d’Édith Heurgon, l’actuelle directrice du Centre international de Cerisy et qui commence à jouer un rôle actif au début de notre période dans la programmation des rencontres, sont éclairants sur les choix opérés.

8Contrairement à une image commune qui fait de Cerisy un lieu hors du temps, il apparaît que nombre de thèmes et d’auteurs sont retenus en fonction de leur actualité. La proximité de dates-anniversaires est une puissante motivation à organiser une rencontre sur ou autour d’un écrivain, surtout lorsque cet anniversaire entre en résonance avec une actualité plus large. « Vingt ans nous séparent de la mort de Bernanos » rappelle le programme établi pour la rencontre de 1969. « Le sujet convient, estime Anne Heurgon-Desjardins – moins défloré que Gide, Claudel, Proust ou Valéry, et surgissant aussi quand l’Église s’interroge [6]. » Quand l’écrivain est vivant, le colloque à Cerisy devient un cadeau que l’on offre : « Que vous offrir en ces journées d’anniversaire, demande Daniel Bougnoux à Aragon en 1977. J’ai pensé pour ma part à un colloque sur votre œuvre à Cerisy-la-Salle [7]. »

9À côté des anniversaires, l’actualité scientifique ou éditoriale, la curiosité nouvelle du public ou de la recherche justifient que l’on s’intéresse à telle figure ou à tel problème. C’est le cas, par exemple, du colloque sur Virginia Woolf (1974) : « C’était un sujet dans le vent », reconnaît Anne Heurgon-Desjardins dans les actes parus quelques années plus tard dans la collection 10/18 dirigée par Christian Bourgois ; en témoignaient la traduction dans Le Monde, l’année précédente, de fragments de la biographie écrite par Quentin Bell [8] (invité à Cerisy mais qui ne put venir), ainsi qu’une émission de Viviane Forrester suivie de la publication d’un livre sur l’écrivaine [9]. Et Jean Guiguet, le directeur du colloque, de renchérir : « Je crois que Virginia Woolf a traversé son purgatoire et, douée d’une vitalité nouvelle, elle retrouve la faveur du public [10]. » Ce retour en grâce peut être partiel, l’écrivain ou l’œuvre rencontrer des difficultés à (re)venir sur le devant de la scène française ; dans ce cas, qui est celui de George Sand en 1981, Cerisy fournit l’appui que refusent d’autres institutions plus timorées. « Organiser à Cerisy un colloque consacré à George Sand, écrit Simone Vierne. Je rends grâce à ceux qui président aux destinées du CCIC Centre culturel international de Cerisy de me l’avoir permis ! Car on ne peut pas dire que George Sand ait reconquis la place qui était la sienne au XIXsiècle (…). Une fois encore, l’étranger nous aura devancés [11] », les nombreux colloques consacrés à Sand en Europe et aux États-Unis fonctionnant ici comme « actualité » justificatrice ou incitatrice.

10Quand celle-ci manque par trop, ou que le succès public est plus qu’incertain, la tenue du colloque peut être remise en cause. Les traces laissées par les « colloques fantômes » étudiés par ailleurs par François Chaubet montrent que les considérations économiques ou, à tout le moins, la question de l’affluence ne sont pas étrangères au refus opposé à quelques propositions de colloques. À Christian Roux, qui propose un colloque « Henry Miller » en 1981, Édith Heurgon écrit que « notre réponse négative est seulement liée à la difficulté de réunir en ce moment à Cerisy une assistance suffisante pendant plusieurs jours sur un sujet de cette sorte [12] ». La même explication est avancée pour les rencontres sur « l’écriture, ses formes, ses sens » en 1982 ou sur Georges Ribemont-Dessaigne en 1984 ; en 1982, le colloque prévu sur Max-Pol Fouchet est annulé en raison du trop faible nombre d’inscrits. De ce point de vue, il faut distinguer les colloques proposés par des tiers et ceux qui sont sollicités par la direction de Cerisy elle-même : dans ce dernier cas de figure, et pourvu que le ou les directeurs pressentis acceptent la commande, il est rare que le processus n’aille pas jusqu’à son terme. Signalons aussi le cas particulier des colloques « clés en main », dans l’organisation desquels la direction de Cerisy n’intervient pas, se contentant d’une fonction d’accueil : le colloque « Pasternak » (1975) est ainsi organisé conjointement par le laboratoire de slavistique du CNRS et par l’Institut d’études slaves de l’université de la Sorbonne ; celui sur « littérature et phénoménologie » (1985) est un symposium de l’Institut mondial des hautes études phénoménologiques installé à Belmont, dans le Massachusetts.

11Les colloques s’engendrent parfois les uns les autres. L’examen des noms des directeurs et des directrices des colloques sur la période, ainsi que celui des thèmes et des figures traités, font apparaître des « filières » personnelles et thématiques. On peut ainsi parler d’une filière « paralittérature », du colloque sur « littérature et paralittérature » en 1967 à celui sur « le roman feuilleton et le roman populaire » en 1986 en passant par les colloques « Vian » (1976), « Jarry » (1981), et le colloque sur « récit policier et littérature » (1982), dans laquelle les noms de Noël Arnaud et de Jean-Claude Vareille apparaissent à plusieurs reprises. Autre ensemble cohérent : les rencontres de poésie au tournant des années 1970 et 1980, relancées avec l’aide du Centre national des Lettres ; Daniel Leuwers y joue un rôle important, présent en tant qu’organisateur et directeur en 1980 (Bousquet, Jouve, Reverdy), 1981 (Frénaud, Tardieu), 1983 (Bonnefoy), 1986 (Senghor) [13]. Une « inter-colloquialité », des chaînes de sujets et de personnes – parmi les intervenants comme chez les auditeurs –, ce que Françoise Gaillard appelait le « devoir de suite », créent ainsi des continuités internes. Des groupes se forment, des amitiés ou des amours se nouent, des complicités intellectuelles naissent qui constituent le tissu conjonctif de Cerisy.

12Cette notion de groupe, de communauté d’existence, d’expérience de vie partagée, est fondamentale pour comprendre ce lieu. On peut même parler d’une véritable fonction de l’être-ensemble assurée par Cerisy ; vivre ensemble, penser ensemble engendre un tout non réductible aux parties qui le composent. Ce phénomène n’est propre ni aux colloques littéraires ni à l’époque considérée ; il y fait naître cependant un écho particulièrement sonore, tant les années 1960-1970 sont marquées par l’utopie communautaire. Cerisy est un lieu fédérateur ; on y vient pour se compter, se rassembler ; des collectifs s’y installent le temps d’une décade, comme ceux que rassemble Change en 1973 ; ou bien se constituent à cette occasion, comme le groupe d’études sartriennes et la société des études camusiennes, dans la foulée des colloques consacrés à Sartre en 1979 et à Camus en 1982. Certains y résistent à l’emprise du collectif, tel Henri Baudin qui joue les « méchants » pour rompre à propos l’ « unanimité dévotieuse » qui menaçait le colloque « Boris Vian » ; d’autres s’y abandonnent avec délices, tel Alain Borer, heureux de se compter au nombre des quelques centaines d’individus dans le monde « pour lesquels le bonheur consiste, à un moment donné, à parler de Rimbaud dès huit heures du matin, en prenant leur petit-déjeuner ». Plusieurs évoquent la « dynamique », voire la « thérapie de groupe », en quoi consiste un colloque de Cerisy réussi. Celle-ci peut être placée sous le signe de l’écoute mutuelle, de la tolérance, voire de la réconciliation – c’est ainsi que l’entend le directeur de la décade Bernanos, Max Milner, désireux de faire place à toutes les branches de la famille bernanosienne –, ou bien, à l’inverse, de l’affrontement symbolique et même physique, de la joute oratoire, de la violence cathartique, comme lors du colloque Artaud/Bataille [14].

13Cerisy est aussi un lieu de parade, amoureuse ou intellectuelle, un lieu de pouvoir, un lieu initiatique, où les jeunes viennent se faire adouber par leurs aînés – ou les contester. C’est encore une tribune, une chambre d’échos, particulièrement quand l’habitude se prend d’éditer les actes des colloques, non seulement les textes des conférences mais les transcriptions des discussions. Dans le contexte contestataire des années 1960-1970, Cerisy acquiert le statut de contre-institution, de lieu alternatif de légitimation et de consécration d’idées mal reçues dans les institutions centrales. C’est particulièrement net dans le cas de la paralittérature, qui acquiert à Cerisy ses lettres de noblesse ; ce l’est aussi, si l’on suit Françoise Gaillard, pour la nouvelle critique et la théorie littéraire structuraliste et post-structuraliste victimes de l’ostracisme de l’Université française.

Tradition et modernité

14Claire Paulhan, dans le précieux catalogue accompagnant l’exposition « De Pontigny à Cerisy : un siècle de rencontres intellectuelles [15] », plaçait la période 1967-1980, sous le double signe de la « tradition » et de la « modernité », ajoutant qu’un « partage des tâches » avait tendu à s’accomplir entre Anne Heurgon-Desjardins et sa fille Édith, secondée par Jean Ricardou, la première s’attachant surtout à la « tradition » et les seconds à la « modernité ». Par tradition, il faut entendre ici d’abord l’attachement d’Anne Heurgon-Desjardins à des figures, des œuvres, et, de manière plus diffuse, à un type de rencontre et à des modes de sociabilité qui la reliaient directement à Pontigny et à l’œuvre de son père, Paul Desjardins, le fondateur des célèbres décades. De leur côté, sa fille Édith et son compagnon Jean Ricardou ont privilégié d’autres figures, d’autres œuvres, et peut-être aussi d’autres types de sociabilité en phase avec ce qui se faisait de nouveau à cette époque dans le domaine de la critique, de la création et de la théorie littéraires.

15Cette division de nature à la fois générationnelle, intellectuelle et affective ne doit cependant pas être exagérée ; des contre-exemples viennent brouiller cette répartition trop simple des tâches. Ainsi Anne Heurgon-Desjardins se charge-t-elle de l’organisation de la décade « moderniste » sur « l’enseignement de la littérature » en 1969 où se rendent quelques-uns des représentants de la pointe la plus avancée de la théorie littéraire. À l’inverse, Édith Heurgon prolonge l’œuvre mémorielle de sa mère après la mort de cette dernière (survenue en 1977) avec le colloque Larbaud/Suarès de 1983. Reste qu’il y a bel et bien passage de témoin, manifeste lorsqu’il est indiqué aux participants à la décade sur le Nouveau Roman en 1971 que la correspondance doit être adressée à Édith Heurgon et qu’une bonne partie de cette correspondance l’est directement à Jean Ricardou. Si Anne Heurgon-Desjardins avait fait venir Philippe Sollers pour le colloque sur la « nouvelle littérature » en 1963 [16], c’est sa fille Édith qui se charge d’organiser le colloque Artaud/Bataille de 1972 comme elle l’indique par lettre à ce même Philippe Sollers.

16Du début des années 1970 à sa mort, Anne Heurgon-Desjardins se consacre prioritairement, sinon exclusivement, aux colloques qui entretiennent des liens directs avec Pontigny et la NRF. Elle se dit à plusieurs reprises, « passionnée », et « de plus en plus », par l’histoire littéraire, surtout celle qui touche de près ou de loin aux auteurs NRF qui ont fréquenté l’abbaye de Pontigny et qu’elle a connus dans son enfance et sa jeunesse [17]. Un sentiment nostalgique, un désir rétrospectif et commémoratif se font jour dans sa correspondance ; elle y déclare à plusieurs reprises vouloir écrire ses mémoires où viendront prendre place ses « amis », Charles du Bos, André Maurois, Roger Martin du Gard, Ernst Curtius, Jean Schlumberger et André Gide. C’est également à cette lumière voilée qu’il faut considérer son souhait d’organiser des rencontres qui soient plus proches des entretiens de Pontigny que des nouveaux colloques de Cerisy par l’atmosphère, le rythme, le contenu.

17La décade sur André Gide et le premier groupe de la NRF « ne ressemblera pas aux autres, avec un seul entretien par jour, beaucoup de bains, de promenades, ceci pour le plaisir de se souvenir, nous les ancêtres » écrit Anne Heurgon-Desjardins à Eugène O’Neill en 1972 [18]. Auguste Anglès, le directeur de la décade, propose à Anne non pas un programme mais un « scénario très souple », « flottant », modifiable au dernier moment, composé de conversations et non d’exposés. Le groupe de fidèles ira se recueillir à la Roque Baignard et au Val Richer, les propriétés voisines où André Gide et Jean Schlumberger passèrent les vacances d’été de leur jeunesse. Ce premier colloque en appelle un autre, consacré à « Jacques Rivière, directeur de la NRF » (1974), lui aussi dirigé, avec d’autres, par Auguste Anglès. « Dans mon idée, confie Anne Heurgon-Desjardins au fils de Jacques Rivière, Alain, ces journées Jacques Rivière chercheraient à renouveler la parfaite réussite de nos deux colloques d’août de cet été. C’est-à-dire selon nos souhaits, plus aérés que ce que sont devenues les décades maintenant avec parlotes du matin à la nuit. Nous avions un entretien par jour, ou le matin ou le soir selon la pleine mer, et une soirée de lectures, de souvenirs, de diapositives, beaucoup de promenades en groupe [19]. »

18Ces citations, et d’autres glanées dans la correspondance d’Anne Heurgon-Desjardins, montrent que celle-ci, tout en se réjouissant des initiatives d’Édith et de Jean Ricardou, redoutait un peu l’évolution des choses. La vitalité, l’agressivité même de certains « jeunes » qui fréquentaient le château la mettaient mal à l’aise. Et sans doute faut-il mettre aussi ces craintes en rapport avec la fatigue, le sentiment de l’âge qu’elle dit à plusieurs reprises éprouver, son désir de « passer la main » tout en se préoccupant de l’avenir. « Je n’ai pas été bien portante (cœur, dépression nerveuse) écrit-elle à Claude Martin un spécialiste de Gide, qui n’a pu venir à la décade Rivière en septembre 1974, le moloch qu’est devenu Cerisy depuis le mois d’avril m’a rendue complètement folle. Trop de maisons, trop de visages nouveaux, trop de conversations, si bien que j’en suis au point de ne pouvoir ni lire ni écouter, ne plus parler, et m’oblige à me terrer dans ma chambre [20]. » En novembre 1968 déjà, elle se dit « débordée, prise comme dans un étau entre le passé et le nécessaire avenir de Cerisy [21] ». Une fois acquise la certitude que cet avenir était entre de bonnes mains – en premier lieu, celles de sa fille Édith – Anne Heurgon-Desjardins put consacrer ses dernières années à la mise en ordre de ses souvenirs.

Le lieu de la modernité littéraire

L’esprit du temps

19L’avenir de Cerisy, tel qu’incarné par Édith Heurgon et Jean Ricardou, passe dans les années 1960 et les années 1970 par la théorie et la (nouvelle) critique littéraires. Quelques colloques au succès public spectaculaire — on refuse du monde à Cerisy — balisent ce chemin : « Une nouvelle littérature » (1963), « Les tendances actuelles de la critique » (1966, un succès d’édition avec 40 000 exemplaires vendus), « l’enseignement de la littérature » (1969). Jean Ricardou, venu pour la première fois à Cerisy en 1964 pour le colloque « Gide » et revenu l’année suivante pour le colloque « Valéry », devient à partir du début des années 1970 le compagnon et proche conseiller d’Édith Heurgon. Il favorise la venue des collectifs organisés autour des revues d’avant-garde rivales, Tel Quel de Philippe Sollers en 1972 (le colloque « Artaud/Bataille »), Change de Jean-Pierre Faye l’année suivante (« Changement de forme : révolution, langage »). Surtout, il organise et dirige le colloque sur le Nouveau Roman en 1971, lequel se prolonge sous la forme de rencontres autour d’écrivains rattachés à ce courant, « Butor » en 1973, « Simon » en 1974, « Robbe-Grillet » en 1975, toujours dirigées par Ricardou. Le colloque « Barthes » de 1977 apparaît comme le point d’orgue de cette ligne, qui retombe par la suite, ne survivant guère que sous la forme des ateliers et séminaires animés par Jean Ricardou. Le colloque sur « la production de sens chez Flaubert » (1974) peut également être rattaché à cette ligne moderniste.

20Comment se caractérise-t-elle ? À lire les argumentaires et les prières d’insérer qui accompagnent les annonces des colloques sur les dépliants de Cerisy, à lire aussi les introductions, avant-propos, préfaces et quatrièmes de couverture qui présentent les publications qui ont, plus souvent que par le passé, suivi ces colloques, à parcourir, enfin, certaines communications, certaines discussions, un lexique commun apparaît. Pour peu que l’on se place soi-même en disposition d’étonnement, en situation d’étranger et d’étrangeté par rapport à un certain langage, un certain milieu, une certaine façon de poser les problèmes, on peut saisir, à l’instar d’un ethnologue du proche et des cultures savantes, un ensemble de vocables récurrents qui font époque et tribu, qui dessinent un espace commun à l’intérieur duquel vider ses querelles ou sceller des alliances. Avant-garde, collectif, dépassement, idéologie (dominante, bourgeoise, petite-bourgeoise), langage, matérialisme, percée (théorique), production (de sens, textuelle), révolution, soupçon, science (versus mythe), structure, subversion, texte, théorie apparaissent comme les maîtres-mots des « années glorieuses de la pensée critique » pour reprendre l’expression de Françoise Gaillard.

21Une tentative d’articulation (autre mot très prisé) dans l’ordre du littéraire des différents termes cités et de quelques autres qui leur sont associés donnerait quelque chose comme : l’ordre établi, dominant ou bourgeois, se manifeste dans le domaine de la création par la préférence accordée au roman psychologiste, aux logiques de représentation et d’expression, dans celui de la critique par le primat de l’histoire littéraire qui explique l’œuvre par son contexte historique et les antécédents biographiques de son auteur dont il s’agit de mettre en relief la singularité, l’originalité. Cet ordre intellectuel, cette idéologie dominante sont la traduction plus ou moins déformée de l’ordre politique et social dominé par la classe bourgeoise. La modernité littéraire consiste à remettre en cause cette conception en lui substituant un paradigme qui tente de faire apparaître les structures qui gouvernent le texte, tout ce qui échappe à la maîtrise de l’auteur, lequel n’est donc plus l’Auteur souverain et en majesté, seul maître de son œuvre, mais un scripteur presque parmi d’autres. Autres mythes mis à nu et à mal par la pratique comme par la théorie nouvelles, le sujet, l’histoire, l’expression, l’intrigue linéaire, etc. On insiste sur le caractère collectif de la production textuelle, qui est aussi production de sens et va à rebours de l’individualisme petit-bourgeois, de même que, en travaillant sur la matière du langage, la théorie se veut un matérialisme, une science en rupture avec l’idéalisme qui gouverne la création et la critique classiques. Le sentiment valorisant de se situer à l’avant-garde du mouvement révolutionnaire et d’opérer des percées théoriques qui permettent de dépasser les impasses de l’idéologie bourgeoise se combine heureusement avec la modestie exigée de ceux qui ne sont après tout que des travailleurs du signifiant.

22Si l’accumulation de ces mots-drapeaux produit un effet comique ou ironique, c’est de manière – presque – involontaire et il va de soi que l’on ne saurait réduire une pensée complexe et diverse à cette présentation somme toute caricaturale. Et c’est justement sur cette complexité et cette diversité, sur les contradictions qui travaillent cette modernité littéraire que nous voudrions maintenant revenir sous la forme de questions qui sont celles-là mêmes sur lesquelles s’affrontaient les différents représentants de cette modernité.

Qu’est-ce que la littérature ?

23Et d’abord qu’est-ce que la littérature, qu’est-ce que le littéraire ? Question essentielle que peu de colloques marqués par la théorie et la critique « modernes » omettent de poser. La nature réflexive du langage littéraire est une première réponse, fréquemment avancée dans les communications et les discussions qui les suivent. Dans la communication de Benoît Peeters au colloque « Perec » de 1984, Le Théâtre des métamorphoses de Ricardou est cité et commenté comme étant l’exemple « le plus abouti du modèle spiralé » où la fiction accueille et dévoile les mécanismes de son élaboration, où l’histoire n’est que la traduction narrative des contraintes (numériques et chromatiques, entre autres), qui la constituent et qui sont directement évoqués dans le cours même du récit. C’est là une des définitions possibles du Nouveau Roman, un roman poussant jusqu’au bout la logique flaubertienne du « roman bâti sur rien » et dont le fonctionnement interne constitue la matière principale. Encore est-ce là la version la plus « avancée » du Nouveau Roman, celle que Jean Ricardou, justement, ainsi que sa co-directrice Françoise Van Rossum baptisent le « Nouveau Nouveau Roman » en 1971 : alors que le Nouveau Roman « première manière » renvoyait encore à un référent extérieur à lui-même, les œuvres plus tardives ne sont plus que « jeux de construction » : « À l’exception peut-être de Nathalie Sarraute dont les opinions sont légèrement différentes de celles des autres en ce qu’elle maintient l’idée d’un monde préalable à l’écriture que celle-ci s’efforce de découvrir (mais ce monde est inconnu, seule l’écriture le révèle) et de Michel Butor qui maintient la représentation (mais par des moyens nouveaux), les écrivains ici présents rejettent la conception traditionnelle de la littérature comme représentation, expression et communication [22]. »

24Texte spéculaire, auto-réflexif, le texte littéraire prisé par les modernes est aussi, par là même, un texte difficile en ce qu’il refuse les conventions rassurantes du récit traditionnel. Au lieu de succomber sans résistance aux prestiges narratifs, le lecteur de cette littérature demeure toujours en position d’éveil, de vigilance critique. Le texte où l’on risque vraiment (quoique paradoxalement) de « se perdre » est celui qui se lit facilement, et qui, parfaitement vraisemblable, fait oublier qu’il est texte, déterminant une lecture « naïve ». « Seulement, l’absorption du sujet qu’invite le texte facile n’apparaît guère à celui-ci comme une menace, puisque l’autorité invoquée par ce genre de texte est justement celle d’une idéologie dominante, ou doxa, c’est-à-dire le code même qui justifie la notion de sujet et confirme les sujets individuels dans leur sentiment d’être [23]. » La différence entre une littérature facile (c’est-à-dire une fausse littérature, ou une littérature médiocre) et une littérature difficile, exigeante (c’est-à-dire la vraie ou la bonne littérature) tient à cette inquiétude qu’entretient la seconde et que refuse la première.

25Différence ontologique qu’affirme un Jean Tortel au cours du colloque sur la paralittérature en 1967 et que rejettent les partisans de ces genres méprisés que sont le roman policier, le roman d’aventure ou de science-fiction. « Ce qui est paralittérature ne participe en aucune façon à l’esprit de recherche et de contestation verbale qui anime la littérature selon Tortel. Il contient à peu près tous les éléments qui constitueraient la littérature sauf l’inquiétude à l’égard de sa propre signification, sauf la mise en cause de son propre langage. (...) Pur instrument, le langage y est véritablement “employé” [24]. » À quoi répondent dans la discussion ceux qui contestent la définition négative de la paralittérature comme non-littérature en rejetant la hiérarchie des valeurs qui sous-tend cette distinction et en soulignant que la littérature n’est pas plus assurée de sa définition que la paralittérature. Récusant le partage canonique entre la littérature et ce qui n’est pas elle, François Caradec préfère pour sa part définir l’ensemble des écrits désignés par le terme de paralittérature comme une littérature qui procure un plaisir inavouable parce que réprouvé par la morale et les codes culturels dominants. « C’est notre secret bonheur, c’est ce que nous aimons. Le terme paralittérature va nous permettre de passer aux aveux [25]. »

26On voit le paradoxe : alors que la théorie littéraire qui se déploie à Cerisy se présente sous la forme d’une « théorie des ruptures » qui, comme l’écrit Sylvie Patron [26], choisit ses références parmi les exclus de l’histoire littéraire en fonction de leur coefficient de contestation théorique [27], elle se voit défiée à Cerisy même par un ensemble de textes, d’auteurs et de critiques qui mettent en avant le plaisir du texte et un autre type de subversion ou de transgression, un autre système d’infractions à la norme répressive que constituent, à leur tour, la théorie et la critique « modernes ».

Quel rapport la théorie littéraire entretient-elle avec la pratique de l’écriture ?

27Cette deuxième question n’est pas moins redoutable que la première, qui portait sur la définition de littérature. Elle peut aussi se formuler en ces termes : la théorie est-elle au service de la pratique ou la pratique doit-elle suivre la théorie ? On connaît la fameuse photographie prise lors de la décade sur le Nouveau Roman de 1971 : Jean Ricardou sur le petit pont de pierre qui enjambe les douves du château de Cerisy, côté sud, désigne quelque chose devant lui à Claude Simon et Alain Robbe-Grillet : « Figure allégorique : la théorie montre l’avenir à la pratique » plaisante la légende de la photo publiée par Les Lettres françaises[28]. Cependant, selon Françoise Van Rossum, ce rapport est moins de subordination que de mutuelle fécondation. Dans la conclusion du tome 1 des actes du colloque sur le Nouveau Roman, elle note « une remarquable convergence entre le projet de l’écriture nouvelle et celui d’une nouvelle critique. Celle-ci s’attache en effet aujourd’hui, de plus en plus, à libérer le foisonnement sémantique des textes en examinant les codes et les modes de signification qui les sous-tendent. (…) Aussi n’est-il pas étonnant que, de leur côté, les critiques les plus intéressés par les nouvelles formes d’écriture fassent appel à la Théorie sous les diverses formes qu’elle présente aujourd’hui au chercheur [29]. » Autrement dit, un échange de bons procédés, une collusion d’intérêts seraient instaurés entre théorie et écriture : la théorie permet, à la fois, de mieux lire les œuvres et de mieux les situer dans le contexte contemporain mais chaque (nouveau-) roman se présente lui-même, d’une certaine manière, comme une théorie du roman et contribue au renouvellement de la critique. « Si les questions que la théorie pose au Nouveau Roman permettent de confirmer le sérieux de son entreprise et d’en évaluer la portée, les questions que, de son côté, le Nouveau Roman pose à la critique forcent celle-ci à adapter ses concepts et à renouveler ses points de vue [30]. »

28Comme le souligne Nelly Wolf, « il y a analogie certaine entre le Nouveau Roman et la nouvelle critique [31] ». Nouveaux romanciers et nouveaux critiques appartiennent à peu près à la même génération, avec un clivage identique mais décalé d’une dizaine d’années entre la première et la deuxième vagues. Robbe-Grillet (né en 1915), Jean-Pierre Richard (né en 1922), Jean Starobinski (né en 1920) appartiennent à la première génération des nouveaux critiques, encore attachée au modèle sartrien et à la filiation philosophique. Gérard Genette (né en 1930), Serge Doubrovsky (né en 1928), Jean Ricardou (né en 1932) appartiennent à la deuxième génération, qui s’installe d’emblée dans le postulat de l’autonomie littéraire. Les contemporains exacts des nouveaux romanciers sont donc les nouveaux critiques de la première vague et c’est ensemble qu’ils se convertissent au structuralisme ou à sa vulgate. De ce point de vue, remarquons que Cerisy fonctionne vis-à-vis du Nouveau Roman davantage comme un lieu de consécration que de légitimation ; les grands colloques des années 1970 interviennent alors que les principales œuvres ont déjà paru et que le courant du Nouveau Roman s’essouffle – d’où l’invocation d’un « Nouveau Nouveau Roman » destinée à donner un second souffle au mouvement en relançant l’injonction baudelairienne à la modernité jusqu’à la redondance comique.

29Nelly Wolf remarque également que nouveaux romanciers et nouveaux critiques occupent des positions d’excentricité homologues dans leurs champs respectifs. Les nouveaux romanciers ne correspondent pas à la figure de l’intellectuel total dont Sartre a imposé le modèle dans la sphère même de la création littéraire. Et les nouveaux critiques ne répondent pas aux critères de légitimité définis par l’université dans la sphère de la critique littéraire, soit parce qu’ils ne travaillent pas à proprement parler dans l’université, du moins en France [32], soit parce qu’ils n’ont pas encore leur thèse d’État. Est-ce l’analogie des positions qui entraîne une analogie des théories et des pratiques littéraires, ce qu’une lecture bourdieusienne permettrait d’affirmer ? Toujours est-il qu’au début des années 1960, nouveaux romanciers et nouveaux critiques se sont rejoints dans la sacralisation du Texte, la mystique du langage, l’antihumanisme, le rejet de la philosophie du sujet, la déconstruction du récit. « Sans même arguer du fait que des nouveaux romans ont permis à la nouvelle rhétorique de dégager certaines de ses catégories fondatrices (la mise en abîme, la métaphore et la métonymie, par exemple), il est sûr que le Nouveau Roman a servi d’horizon expérimental à la nouvelle critique, voire qu’il a joué un rôle de condition a priori de l’expérience structuraliste en littérature [33]. »

30Les liens entre structuralisme, nouveau roman et nouvelle critique sont au cœur des rapports entre théorie et pratique littéraires tels que les conçoivent les animateurs des colloques modernistes dans le Cerisy des années 1960-1970. Passée de la linguistique à l’anthropologie, de l’anthropologie à la sémiologie, la théorie structurale est présentée par ses partisans comme le moyen d’une unification des sciences humaines, vieux rêve poursuivi en vain depuis le début du XXe siècle. Contre l’idéalisme philosophique, le structuralisme propose un matérialisme d’un nouveau type qui transcende les clivages disciplinaires et aligne les sciences humaines sur le modèle des sciences exactes. Même si Lévi-Strauss, dès les années 1960, met en garde contre le scientisme nouveau, même si la simplification de la vulgate est dénoncée par les théoriciens les plus en vue, même si, surtout, quelques-uns de ces derniers passent avec armes et bagages théoriques au « post-structuralisme » en enfourchant le cheval de la déconstruction ou celui de la grammaire générative, il n’en reste pas moins que le structuralisme et ses divers avatars prennent figure d’un langage commun entre les savoirs qui se disputent le territoire de l’humain.

31Cette assurance nouvelle ne va pas sans un certain dogmatisme pouvant aller jusqu’à une forme de terrorisme théoriciste, notamment vis-à-vis des écrivains du Nouveau Roman. Ici, Cerisy fonctionne à l’unisson d’une époque où beaucoup d’intellectuels recouraient sans états d’âme à l’intimidation verbale et théorique pour faire prévaloir leurs vues [34]. « Les écrivains présents ont pu parfois nous apparaître comme intimidés par la vigoureuse théorisation de leurs travaux qu’ils doivent à Jean Ricardou, note Josiane Duranteau dans l’article des Lettres françaises déjà cité. (...) Ils ne pourront pas, dans le silence du cabinet, ne pas se souvenir maintenant qu’ils appartiennent à un groupe qui les contient ; et leur action subversive osera-t-elle ou non subvertir aussi cette contrainte-là ? » Le Nouveau Roman n’existe pour Ricardou qu’à titre de « mythe » ou d’« hypothèse » que devra confirmer ou infirmer un « travail rigoureux ». Celui-ci n’a pas encore été réalisé, et surtout pas par les néo-romanciers eux-mêmes, qui en sont restés au stade « pré-théorique [35] ». Ceux-ci sont donc invités à se mettre à l’école de la théorie incarnée par Ricardou. Les auteurs sont passés sur le gril – « écorchés vifs » dit aussi un autre journaliste –, Butor est « excommunié » pour avoir prétendu continuer de rechercher une « vérité » extérieure au texte, Simon refuse de se « laisser entraîner sur des terrains ou dans des domaines qu’il connaît mal, comme par exemple ceux de la linguistique, de la sémiologie ou de la philosophie [36] » ; quant à Robbe-Grillet, qui « aime le terrorisme mais le supporte mal », il assiste à toutes les séances de la décade qui lui est consacrée pour en garder le contrôle face à un Ricardou soupçonné de vouloir récupérer le colloque à son profit [37]. Quelques années plus tard, lors d’un colloque à New York (1982), plusieurs membres du groupe s’en prendront à Jean Ricardou, Alain Robbe-Grillet parlant même de « glaciation » pour caractériser l’emprise de la théorie ricardolienne.

Quel est le rapport entre le texte et le réel ?

32Jean Ricardou ne s’oppose pas seulement aux praticiens de l’écriture ; il croise également le fer avec les autres théoriciens dont les options lui paraissent toujours insuffisamment radicales. C’est le cas en particulier sur la question des limites de la théorie matérialiste du texte. Peut-on en rester au seul niveau du texte ou doit-on prendre en compte d’autres déterminations ? Alors que Jean Ricardou, mais aussi Michael Riffaterre, Claude Raillon, Lucien Dällenbach campent sur des positions de strict internalisme, d’autres (Jean-Pierre Richard, Gérard Genette, Jacques Leenhardt, Serge Doubrovsky) défendent des approches que l’on pourrait qualifier d’herméneutiques, qu’elles fassent référence à Marx, Freud ou Bachelard, recherchant à l’extérieur du texte des facteurs – structures sociales, inconscient psychique, univers d’images – qui l’expliquent en partie. Jean Ricardou, du Nouveau Roman à la Textique en passant par le « Nouveau Nouveau Roman » et la théorie matérialiste du texte, sans oublier les ateliers d’écriture, ne cessera de réfuter l’illusion référentielle ou représentative, la littérature-reflet, de nier que la littérature ait pour charge essentielle d’exprimer un antécédent, et de soutenir que le texte présente une « fondamentale opacité » qui en fait le « lieu du permanent problème [38] ».

33Le caractère auto-référentiel du texte, la sophistication extrême de l’appareillage conceptuel utilisé pour l’analyser nourrissent le soupçon — infamant en ces temps où l’intellectuel doit faire retour au peuple — d’une défense élitiste de l’art pour l’art. Au-delà du cas individuel du chef de file de la théorie littéraire à Cerisy, voici encore une inquiétude commune à beaucoup de ceux qui fréquentent Cerisy à cette époque charnière des années 1960-1970 : la théorie n’éloigne-t-elle pas trop non seulement de la pratique littéraire mais du réel politique et social ? La pratique littéraire elle-même, quand elle prétend se réduire à un « jeu de construction », ne se coupe-t-elle pas de la réalité vécue par la majorité de la population et ne renonce-t-elle pas à changer, si peu que ce soit, cette réalité ? La vieille question de l’utilité de la littérature est reposée avec insistance dans les années 1960 ; elle l’est lors du fameux débat de 1964 à la Mutualité (« Que peut la littérature ? ») qui voit Jean Ricardou et Jean-Pierre Faye, délégués par la revue Tel Quel, s’opposer à un Sartre alors au sommet de sa gloire ; elle l’est plus encore après 1968, qui place l’idée de révolution au cœur de la réflexion. Comment passer de la révolution du sens ou du texte à la révolution tout court ? Cerisy n’échappe pas à ce questionnement, exprimé avec force – une force excessive, au goût de certains fidèles de Cerisy – lors des colloques organisés par la rédaction de Tel Quel, celui de 1963 sur « la nouvelle littérature » et celui de 1972 sur Artaud et Bataille. Entre les deux, il y a les virages idéologiques de Sollers – dont celui, particulièrement raide, du maoïsme – et les ruptures qui s’ensuivent ou les prennent pour occasion [39]. Mais demeure l’idée d’une relation dialectique entre révolution de la forme et révolution sociale, une relation que l’on retrouve dans le colloque organisé par le collectif Change en 1973 autour de Jean-Pierre Faye, fraîchement dissident de Tel Quel, sans qu’y soit plus clairement exposée la nature concrète de cette relation. Les sceptiques, qui raillent les révolutions de salon, ou de bibliothèque, et les appels à la subversion lancés depuis la thébaïde normande, ne manquent pas de relever cette incohérence, ou de renvoyer à Soljénitsyne, ce dégriseur de révolutionnaires, qui fait l’objet d’un court colloque à Cerisy dès 1973 [40].

Quelle place faire à l’auteur ?

34La plus préjudiciable des incohérences ou des contradictions du projet moderniste tel qu’il avait pu être exprimé par un Jean Ricardou, notamment à l’occasion du colloque sur le Nouveau Roman, reste cependant celle qui vit le retour de l’Auteur préparé par ceux-là mêmes qui avaient proclamé sa disparition. En 1968, Roland Barthes, grand inspirateur des colloques modernistes de Cerisy – nouveau Gide, aux yeux d’Anne Heurgon-Desjardins –, décrète la « mort de l’auteur » comme principe producteur et explicatif de la lecture, lui substituant le langage, impersonnel et anonyme. Le sujet n’est plus que celui de l’énonciation, une catégorie grammaticale, un être de papier, comme l’écrira plus tard Antoine Compagnon, témoin et acteur de cette époque [41]. Il n’y a plus lieu de chercher une originalité, une singularité subjective, encore moins à la référer à une biographie ou à une psychologie ; le sens du texte est à trouver dans le texte lui-même, ou plutôt dans l’intertextualité qu’il constitue, n’étant jamais qu’un tissu de citations dont le lecteur, plus que le scripteur, est l’instance, ou la fonction, unifiante. Cette vision que partage, à quelques nuances près, Michel Foucault à la même époque, inspire également les telqueliens ou Jean Ricardou. Ouvrant à Cerisy le colloque consacré au Nouveau Roman, ce dernier rejette le « vétuste préjugé de l’original » lié au dogme de l’expression. La tâche de l’analyste est d’identifier des éléments communs, des problèmes généraux sur le fond desquels pourront se détacher les différences.

35Mais en conviant les principales figures du Nouveau Roman, collectivement d’abord, séparément ensuite, à participer à l’élaboration d’une telle théorie structurale, Jean Ricardou introduit lui-même les ferments de la personnalisation qu’il dénonce et dénoncera plus encore par la suite. Comme le note Josiane Duranteau dans l’article des Lettres françaises déjà cité, « ces discours multipliés sur le texte, le texte seul, ne s’appuyèrent que tout à fait exceptionnellement sur des textes. Et, au contraire, la présence physique des écrivains, en même temps qu’elle suscitait, bien sûr, un vif intérêt, eut peut-être l’inconvénient de distraire l’attention. Car, ce qui sautait aux yeux de tout le monde, c’était les différences de tempérament, les originalités individuelles – notions que, justement, ces hommes si originaux, si intéressants à écouter ne cessaient de récuser avec énergie [42] ».

36Le colloque Barthes de 1977 constitue le plus éclatant symbole du retour de l’auteur par ceux-là mêmes qui avaient voulu le bannir. Il n’était pas question, pour celui qui avait dressé le constat de décès de cette figure bourgeoise, inspiré la théorie littéraire la plus dé-subjectivante et décliné par deux fois l’invitation qui lui avait été faite de rassembler autour de lui ses partisans à Cerisy, d’apparaître à son tour comme l’Auteur adulé par ses fidèles ; raison pour laquelle son nom et son œuvre singulière ne sont présentés que comme le « prétexte » à une réflexion qui doit les déborder. Mais c’est bien l’auteur Barthes, son génie singulier, la différence supérieure qu’il manifeste dans l’expression orale et écrite que vient voir et entendre en masse le public de Cerisy. Le texte du programme, repris pour l’essentiel sur la quatrième de couverture du volume d’actes, a beau vouloir faire du « nom propre Roland Barthes » un texte qui s’écrit dans un perpétuel mouvement, insaisissable comme système, une série de lieux que l’on ne peut parcourir que comme un jeu de piste, c’est bien l’originalité, la singularité de l’auteur Barthes qui sont saluées et consacrées à Cerisy [43].

37Ce colloque Barthes, dirigé par Antoine Compagnon – l’étudiant désigné par son maître pour cette tâche – marque pour Françoise Gaillard le sommet mais aussi la clôture de la séquence moderniste [44]. Après viendra le reflux, malgré quelques prolongements notables. De fait, pour en rester à cette question de l’auteur et de la personnalisation de la critique littéraire, on passe en quelques années de colloques où les auteurs-scripteurs étaient soumis au feu croisé des critiques et adoptaient parfois une attitude défensive ou déférente vis-à-vis des théoriciens, à des colloques de fidèles, d’amis, de critiques tout acquis à la cause d’auteurs qui se trouvent dès lors, comme le dit drôlement Jean Tardieu en 1981, « embaumés vivants ». Bien plus, celui qu’il fallait faire disparaître devient une présence indispensable à la réussite, voire à l’existence même d’un colloque. Le nombre de rencontres centrées sur un auteur vivant et en sa présence tendent à augmenter au tournant des années 1970 et 1980, marquant la « crue de la personnalisation » déplorée par Jean Ricardou [45].

38Au même moment, la décision prise par Christian Bourgois d’arrêter d’éditer les colloques littéraires et de sciences humaines dans sa collection 10/18 de l’Union générale d’édition marque la fin d’une époque. Il est assez significatif que cette décision entraîne l’annulation d’un colloque conçu par Christian Prigent, le directeur de la revue de théorie littéraire TXT, précisément sur les avant-gardes, ce dernier refusant de poursuivre la préparation d’un colloque privé de son débouché éditorial naturel. Pour justifier sa décision, Christian Bourgois invoqua le moindre appétit du public étudiant pour les ouvrages théoriques ou militants ; 10/18 se tourna vers la traduction de romans étrangers.

Conclusion

39Christian Bourgois, pour caractériser les années 1980, parle d’une « époque glacée » où s’uniformise la pensée [46] ; plusieurs essayistes ont eux aussi condamné sans appel les années 1980, brossant par contraste le tableau ensoleillé d’une époque antérieure – les années 1960 et 1970 – marquée par l’effervescence créatrice, l’audace des recherches théoriques, la contestation politique et la vigueur des débats d’idées. À l’inverse, d’autres analyses opposent une première période dominée par le terrorisme idéologique et théoriciste à une seconde, débarrassée des dogmes qui paralysaient la pensée et s’ouvrant au pluralisme des idées, à la diversité des paradigmes. Ces visions en noir et blanc manquent de nuances.

40En tout cas, pour ce qui concerne les colloques littéraires à Cerisy, elles ne correspondent pas à la réalité. Même si la théorie structurale de l’écrit de Jean Ricardou a pu prendre des allures de théorie totale, voire totalitaire, elle n’a jamais régné sans partage à Cerisy ; Ricardou lui-même, non plus qu’Édith Heurgon ne l’eussent, du reste, désiré ni admis. Elle s’est toujours accommodée d’approches différentes, complémentaires ou concurrentes, althussérienne, foucaldienne, derridienne, lacanienne, barthienne, etc. Une synthèse bricolée à partir du structuralisme, du marxisme, de la psychanalyse a pu un temps apparaître comme une clef universelle de compréhension. C’est cette synthèse, parfois désignée comme « pensée 68 », qui se défait à grande vitesse dans la deuxième moitié des années 1970 sans être véritablement remplacée par une autre [47].

41Certes, des thèmes, des noms, des concepts nouveaux apparaissent et sont accueillis à Cerisy. L’interrogation sur le langage demeure mais le littéraire s’efface comme objet et opérateur privilégié de scientificité. Ce qui change surtout, c’est, nous semble-t-il, un ton, une atmosphère. Les colloques deviennent plus feutrés et réglés, s’insèrent dans des stratégies universitaires. Les modalités de l’échange se modifient. Roland Barthes, dans la conclusion du colloque qui lui est consacré, se montre sensible à ce changement d’ambiance : « On ne performe plus le discours de la même façon qu’il y a seulement quelques années. » Le paradoxe est que les universitaires qui peuplent le Cerisy des années 1980 à 2000 sont, bien souvent, des représentants de cette modernité qu’a défendue Cerisy dans le domaine littéraire ; ceux qui se trouvaient à la marge, ou leurs élèves, ont conquis des positions de pouvoir au centre du dispositif universitaire – une observation qui porte à relativiser la déploration nostalgique que peuvent avoir sur la fuite des années 1960 et 1970 ceux qui les vécurent au temps de leur jeunesse et de leur formation intellectuelle.

Annexes

Tableau 1 : colloques thématiques

Titre Date Directeurs
L’enseignement de la littérature 1969 Serge Doubrovsky et Tsvetan Todorov
Nouveau roman : hier, aujourd’hui 1971 Jean Ricardou et Françoise Van Rossum-Guyon
Le naturalisme 1976 Pierre Cogny, Henri Mitterrand
Le texte (à effets) de fiction (atelier) 1977 Jean-Claude Raillon (avec J. Ricardou)
Psychanalyse des textes littéraires 1977 Serge Doubrovsky, André Jarry
Littérature latino-américaine d’aujourd’hui 1978 Jacques Leenhardt
Le texte (à effets) de théorie (atelier) 1978 Claudette Oriol-Boyer (avec Jean Ricardou)
L’autobiographie et l’individualisme en Occident 1979 Maurizio Catani, Claudette Delhez-Sarlet
Problèmes actuels de la lecture 1979 Lucien Dallenbäch, Jean Ricardou
Pour une théorie matérialiste du texte I (atelier) 1980 Jean Ricardou
Littérature québécoise aujourd’hui 1980 Alain Chartier, Jean-Pierre Vidal
Pour une théorie matérialiste du texte II (atelier) 1981 Marc Avelot (avec Jean Ricardou)
Récit policier et littérature 1982 François Raymond, François Rivière, Jean-Claude Vareille
Les ateliers d’écriture 1983 Claudette Oriol-Boyer
Comment écrire la théorie ? I 1984 Jean Ricardou
Littérature et opéra 1985 Philippe Berthier, Gérard Rannaud, Kurt Ringger
Littérature et phénoménologie 1985 Marlies Kronegger
Comment écrire la théorie ? II 1985 Jean Ricardou
Ordinateurs, production et communication de textes littéraires 1985 Jean-Pierre Balpe, Bernard Magné
La nouvelle : Maupassant et après 1986 Jacques Lecarme, Bruno Vercier
Roman feuilleton et roman populaire 1986 René Guise, Jean-Claude Vareille
Initiation à la textologie 1986 Jean Ricardou

Tableau 1 : colloques thématiques

Tableau 2 : colloques personnels

Titre Date Directeurs
Georges Bernanos 1969 Max Milner
Péguy dans son temps 1971 Bernard Guyon, Julie Sabiani
Vers une révolution culturelle : Artaud, Bataille 1972 Philippe Sollers
Charles du Bos, Jacques Rivière, Ramon Fernandez 1972 Michèle Leleu, Jean Mouton, Georges Poulet
Soljénitsyne 1973 Michel Aucouturier, Olivier Clément, Georges Nivat, Piotr Rawicz, Raïssa Tarr
Approches de Michel Butor 1973 Georges Raillard (en présence de M. Butor)
Jean Paulhan le souterrain 1973 Jacques Bersani
André Gide et le premier groupe de la NRF 1973 Auguste Anglès
Heinrich et Thomas Mann 1974 Pierre Bertaux,  Pierre-Paul Sagave
La production de sens chez Flaubert 1974 Claudine Gothot-Mersch
Claude Simon : analyse, théorie 1974 Jean Ricardou (en présence de C. Simon)
Jacques Rivière, directeur de la NRF (1919-1925) 1974 Auguste Anglès, Michel Décaudin, Kevin O’Neill, Henri Peyre
Virginia Woolf et le groupe de Bloomsbury 1974 Jean Guiguet
Robbe-Grillet : analyse, théorie 1975 Jean Ricardou (en présence d’A. Robbe-Grillet)
Don Juan : analyse d’un mythe 1975 Roger Borderie
Ponge, inventeur et classique 1975 Pierre Oster, Philippe Bonnefis (en présence de F. Ponge)
Boris Pasternak 1975 Michel Aucouturier, Georges Nivat
Boris Vian 1976 Noël Arnaud, Henri Baudin
Audiberti le trouble-fête 1976 Jeanyves Guérin
Prétexte : Roland Barthes 1977 Antoine Compagnon (en présence de R. Barthes)
Le mouvement Aragon 1978 Daniel Bougnoux
Jules Verne et les sciences humaines 1978 François Raymond, Marc Soriano, Simone Vierne (avec Ray Bradbury)
Ionesco : situation et perspectives 1978 Marie-France Ionesco, Paul Vernois (en présence d’E. Ionesco)
Clancier, Guillevic, Tortel 1979 Georges-Emmanuel Clancier (en présence d’E. Guillevic et de J. Tortel)
Balzac, l’invention du roman 1980 Claude Duchet, Jacques Neefs
Bousquet, Jouve, Reverdy 1980 Charles Bachat, Daniel Leuwers, Étienne-Alain Hubert
Jean Follain : poète normand ? 1980 Madeleine Follain, Hugues Labrusse
Barbey d’Aurevilly et l’Ensorcelée 1980 Joël Dupont
Sade, écrire la crise 1981 Robert Mauzi, Philippe Roger
George Sand 1981 Simone Vierne
Jorge Luis Borges 1981 Gérard de Cortanze
Frénaud, Tardieu 1981 Daniel Leuwers (en présence de J. Tardieu et A. Frénaud)
Alfred Jarry 1981 Noël Arnaud, Henri Bordillon
Albert Camus : œuvre fermée, œuvre ouverte ? 1982 Raymond Gay-Crosier, Jacqueline Lévi-Valensi
Stendhal 1982 Philippe Berthier, Gérald Rannaud
Rimbaud multiple 1982 Alain Borer, Jean-Paul Corsetti, Steve Murphy
Lecture et relecture de Barbey d’Aurevilly 1982 Joël Dupont
Yves Bonnefoy 1983 Daniel Leuwers (en présence d’Y. Bonnefoy)
Larbaud, Suarès 1983 Yves-Alain Favre, Monique Kuntz
Hugo mêlé, Hugo dans la mêlée 1984 Jacques Seebacher, Anne Ubersfeld
Georges Perec 1984 Bernard Magné
Louis Guilloux et les écrivains antifascistes 1984 Jean-Louis Jacob
Paul Celan 1984 Martine Broda
Barbey d’Aurevilly 1985 Joël Dupont
Léopold Sédar Senghor 1986 Daniel Leuwers (en présence de L. Sédar Senghor)

Tableau 2 : colloques personnels

Notes

  • [1]
    Françoise Gaillard, « Devoir de suite, résistance, engagement : l’ethos de Cerisy (1965-1980), dans S.I.E.C.L.E., 100 ans de rencontres intellectuelles de Pontigny à Cerisy, Paris, IMEC, 2005, p. 263.
  • [2]
    Claire Paulhan (dir.), De Pontigny à Cerisy, un siècle de rencontres intellectuelles, Paris, IMEC, 2002. Les tableaux qui figurent en annexes de cette étude sont bâtis à partir des listes fournies par ce livre.
  • [3]
    Voir tableau 1 en annexes : vingt-deux colloques recensés.
  • [4]
    Voir tableau 2 en annexes.
  • [5]
    Dates retenues pour leur symétrie spéculaire, symbole du grand retournement idéologique que nous entendions débusquer entre la fin des années 1960 et le milieu des années 1980.
  • [6]
    Archives Cerisy / IMEC.
  • [7]
    Ibid.
  • [8]
    Quentin Bell, Virginia Woolf, A Biography, Londres, Harcourt Brace, 1972.
  • [9]
    Viviane Forrester, Virginia Woolf, Paris, éd. La Quinzaine littéraire, 1973.
  • [10]
    Jean Guiguet (dir.), Virginia Woolf et le groupe de Bloomsbury, Paris, Union générale d’éditions, 1977.
  • [11]
    Simone Vierne (dir.), George Sand, Paris, SEDES-CDU, 1983, p. 3.
  • [12]
    Archives Cerisy / IMEC.
  • [13]
    Voir Arlette Albert-Birot, « La poésie et les poètes à Cerisy » et Georges-Emmanuel Clancier « Cerisy-la-poésie », dans S.I.E.C.L.E., op. cit., p. 437-452 et p. 453-455.
  • [14]
    Lire notamment le témoignage de Jacques Henric sur ce colloque dans Peinture. Cahiers théoriques 8-9, 1974, p. 88-89, et celui de Denis Roche dans Louve basse, Paris, Le Seuil, 1976. Ce colloque fut celui de tous les excès, dont la correspondance de Philippe Sollers avec Anne et Édith Heurgon garde les… traces. Nous en extrayons ces perles, pour le plaisir ; à Édith, le 24 juillet 1972 : « (...) Avec le temps de la décantation, ce colloque ne me paraît pas avoir manqué de couleurs, n’est-ce pas ? En tout cas, vive envie de le oir se matérialiser désormais (...) J’envoie un petit mot de remerciement général à votre mère, histoire, si possible, d’effacer un peu les traces laissées sur les canapés... » ; à Anne : « Juste un mot pour ous dire combien nous avons été heureux, mes amis et moi, de retrouver Cerisy et d’y travailler comme toujours sans contraintes. Cette expérience (j’espère que ous en avez pardonné les bavures périphériques) a été de nouveau pour nous l’occasion d’un progrès profond et réel. (...) » (Archives Cerisy / IMEC).
  • [15]
    Claire Paulhan, op. cit.
  • [16]
    Elle s’était d’abord tournée ers Roland Barthes, qui avait décliné la proposition et proposé à Anne Heurgon-Desjardins de s’adresser à Philippe Sollers et à la revue Tel Quel.
  • [17]
    Voir le beau portrait d’Anne Heurgon-Desjardins par Nicole Racine dans les actes du colloque S.I.E.C.L.E., op. cit. p. 171-192.
  • [18]
    Lettre du 31 août 1972, archives Cerisy / IMEC.
  • [19]
    Lettre du 15 septembre 1973, archives Cerisy / IMEC.
  • [20]
    Lettre du 20 septembre 1974, archives Cerisy / IMEC. Elle évoque dans cette lettre la « toilette mortuaire » qu’est la rédaction de ses souvenirs et les dispositions qu’elle a prises pour donner à la bibliothèque Doucet les originaux de correspondances de Paul Desjardins avec Curtius, Gide, Schlumberger, Martin du Gard.
  • [21]
    Lettre à François Chapon, 15 novembre 1968.
  • [22]
    Françoise Van Rossum dans Nouveau Roman : hier, aujourd’hui, t. 1, Paris, UGE, 1972, p. 405. Dans une lettre à Anne Heurgon-Desjardins, Françoise Van Rossum rassure sa « chère amie » sur ses rapports avec Jean Ricardou : « (...) Il est rai qu’il a pris en main la décade. Il était le mieux placé pour le faire, à la fois comme auteur directement intéressé au succès et à l’orientation du sujet – également par ses relations à Paris et enfin et peut-être surtout par l’aide que lui apporte Édith. Mais nous nous sommes mis d’accord sur les points essentiels. De mon côté, j’ai pu faire enir Jean Alter (... et Léo Hoek, Georges Raillard) (...) Ce sera à la fois un bilan et une mise en question. Les participants seront là pour faire évoluer le thème et peut-être même le faire éclater. Il me semble qu’historiquement on est juste à la distance nécessaire pour que cette rencontre soit féconde (…) » (Archives Cerisy /IMEC).
  • [23]
    Ross Chambers, « Le texte difficile et son lecteur », dans Lucien Dallenbäch et Jean Ricardou (dir.), Problèmes actuels de la lecture, Paris, éd. Clancier-Guénaud, 1982, p. 82-84.
  • [24]
    Jean Tortel, « Qu’est-ce que la paralittérature ? », dans Noël Arnaud, Francis Lacassin et Jean Tortel, Entretiens sur la paralittérature, Paris, Plon, 1970, p. 18.
  • [25]
    Ibid. p. 27.
  • [26]
    Sylvie Patron, Critique, 1946-1996, une encyclopédie de l’esprit moderne, Paris, IMEC, 2000, p. 301.
  • [27]
    Leur écart par rapport à une conception expressive de la littérature, fondée sur la prévalence du signifié, la maîtrise du sujet sur le système symbolique, le principe de causalité qui explique l’œuvre par l’auteur, l’utilisation transitive du langage, l’occultation de la matérialité du signifiant.
  • [28]
    Article de Josiane Duranteau, Les Lettres françaises, 25 août 1971.
  • [29]
    Françoise Van Rossum, op. cit., p. 409-410.
  • [30]
    Ibid.
  • [31]
    Nelly Wolf, Une littérature sans histoire. Essai sur le Nouveau Roman, Genève, Droz, 1995, p. 75.
  • [32]
    Le nombre d’intervenants travaillant dans les universités étatsuniennes, Américains d’origine ou Français expatriés, est tel qu’il décide parfois des dates des colloques, calquées sur l’année universitaire étatsunienne. La puissance de ces réseaux déterminera les carrières de quelques jeunes universitaires français dans les filières littéraires qui erront dans les États-Unis un moyen d’échapper aux pesanteurs de l’Université française.
  • [33]
    Ibid.
  • [34]
    Cf. Gil Delannoi, Les Années utopiques, Paris, La Découverte, 1990.
  • [35]
    Jean Ricardou, « Le nouveau roman existe-t-il ? », dans Jean Ricardou (dir.), Le Nouveau Roman : hier, aujourd’hui, op. cit., p. 9-20.
  • [36]
    Cité par Claude Mauriac dans Le Figaro littéraire, 28 juin 1975.
  • [37]
    Cf. la lettre d’Alain Robbe-Grillet à Christian Bourgois (12 juillet 1976) : « (...) Claude Simon avait abandonné son propre colloque à Ricardou mais il n’en a pas été de même pour moi ...plus haut, à propos du titre que doit porter la couverture. Il s’agit d’un colloque Robbe-Grillet et pas d’autre chose. (...) » (archives Cerisy / IMEC).
  • [38]
    Jean Ricardou, « Un étrange lecteur », dans Les Chemins actuels de la critique, Paris, Plon, 1967. Sur le parcours de Jean Ricardou, à Cerisy et ailleurs, lire Daniel Bilous « Une certaine suite dans les idées : du Nouveau Roman à la textique » dans S.I.E.C.L.E., op. cit., p. 405-421, et Michel Sirvent, Jean Ricardou, de Tel Quel au Nouveau roman textuel, Amsterdam, Rodopi, 2001.
  • [39]
    Lire, avec l’esprit critique qui convient, le livre de Philippe Forest, Histoire de Tel Quel 1960-1982, Paris, Le Seuil, 1995, qui contient quelques renseignements sur les colloques de Cerisy.
  • [40]
    Colloque de quatre jours organisé par Michel Aucouturier, Olivier Clément, Georges Nivat, Piotr Rawicz, Raïssa Tarr. Non publié.
  • [41]
    Antoine Compagnon, Le démon de la théorie. Littérature et sens commun, Paris, Seuil, 1998, p. 53.
  • [42]
    Josiane Duranteau, art. cité. Sont présents à Cerisy Claude Ollier, Robert Pinget, Alain Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute, Claude Simon. Marguerite Duras et Samuel Beckett, invités, ne sont pas enus.
  • [43]
    Prétexte : Roland Barthes, UGE 10/18, 1978. Les archives contiennent le brouillon du texte de conclusion de Roland Barthes. Ce dernier avance la notion de « colloque allusif » où le nom éponyme n’est qu’un « prétexte » à une « pratique indirecte ». On notera également sa définition – ou sa recette – pour un colloque de Cerisy réussi : « qu’est-ce qu’un bon colloque ? » : un colloque « avec quelques interventions sérieuses, des joutes oratoires et un happening », ou bien un colloque « qui travaille », qui a des suites. (archives Cerisy / IMEC).
  • [44]
    Françoise Gaillard, art. cité.
  • [45]
    Jean Ricardou, « Singularités cerisyennes », dans S.I.E.C.L.E., op. cit., p. 239.
  • [46]
    Christian Bourgois, « Publier Cerisy en 10/18 », dans S.I.E.C.L.E., op. cit., p. 311.
  • [47]
    Patrick Combes, La littérature et le mouvement de mai 68. Écriture, mythes, critique, écrivains, 1968-1981, Paris, Seghers, 1984.
Français

La littérature occupe traditionnellement une place centrale dans la programmation des colloques du Centre culturel international de Cerisy. Cette place se trouve questionnée et renouvelée au cours des années 1960 par la montée en puissance des sciences sociales dans le champ universitaire. Critique et théorie littéraires, en lien avec le triomphe du structuralisme, de la psychanalyse et de la référence marxiste, proposent de nouvelles voies d’accès au littéraire. Ce renouvellement participe de mutations plus globales, à l’intérieur comme à l’extérieur de Cerisy, qui font de ce lieu l’un des sismographes des basculements idéologiques et épistémologiques de la période qui s’étend des années 1960 aux années 1980.

Mots-clefs

  • littérature
  • critique
  • théorie
  • Cerisy
  • Nouveau Roman
English

Literature has always had a special place in the agenda and programs of the International Cultural Centre of Cerisy (Centre culturel international de Cerisy, in Normandy). A place that the rise of social sciences in the academic field has put into question and redefined in the sixties. With the triumph of structuralism, psychoanalysis and intellectual marxism, modern literary and critics offer new ways of access to literary. This renewal process is part of a broader trend, inside as well as outside Cerisy, which makes this place one of the seismographs of the ideological and epistemological shifts of the period from the sixties to the eighties.

Key words

  • literature
  • critics
  • theory
  • Cerisy
  • Nouveau Roman
Laurent Martin
Laurent Martin est chargé de recherche au Centre d’histoire de Sciences Po.
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Mis en ligne sur Cairn.info le 30/10/2014
https://doi.org/10.3917/hp.020.0011
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